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Martinus Nijhoff (1894-1953)

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Poète moderniste

NijhoffFrontispice_0001.jpgNé dans une célèbre famille d’éditeurs, de bibliophiles et de libraires, Martinus Nijhoff* a publié dès 1916 un recueil De wandelaar (Le Promeneur) annonçant une poésie mariant forme classique rigoureuse et thématiques modernes et prosaïques, une poésie capable de saisir la vie là où elle s’était déplacée (usines, gares, laboratoires, hôpitaux…). Le jeune homme aspira bien vite à utiliser ses qualités de poète non point tant pour chercher à éclairer la part affective de l’homme que pour donner forme à ce qui rôde, à ce qui est en gestation dans la conscience collective néerlandaise. Une partie de son œuvre est fortement marquée par l’héritage chrétien ; la mort l’a d’ailleurs surpris alors qu’il travaillait à une traduction des Psaumes.

Deux de ses longs poèmes d’aspect narratif, Awater (1934) et Het uur U (L’Heure H, 1936), appartiennent aux classiques de la littérature néerlandaise, de même que ses recueils Vormen (Formes, 1925) et Nieuwe gedichten (Nouveaux poèmes, 1934). M. Nijhoff a également laissé une œuvre importante comme critique et comme traducteur (L’Histoire du soldat de Ramuz, La Tempête de Shakespeare, Iphigénie en Tauride d’Euripide… ou encore des poèmes d’Edgar Lee Masters, T.S. Eliot, Villon, Charles d’Orléans, Musset, Vigny, Hugo, Nerval, Baudelaire, une chanson de Léon Xanrof…, pièces insérées dans les œuvres poétiques complètes). Il a même commis quelques vers en français, par exemple ceux-ci dans sa jeunesse :

Le monde est plein de fous –

Et qui n’en veut voir

Doit se tenir tout seul

Et – casser son miroir.

Quelques poèmes de Nijhoff ont paru en traduction française dans des anthologies ou des revues. Quant aux deux qui suivent, ils sont empruntés au recueil Le Promeneur (1916). Dans le premier, on retrouve un thème cher aux symbolistes français, celui du Pierrot, mais traité ici avec une gravité marquée par le dédoublement de la personnalité. Le poète donnera peu après un Pierrot plus ironique dans « une rapsodie clownesque », Pierrot au réverbère, long dialogue entre Arlequin et Pierrot sous forme de quatrains. Le second, dont le titre est à l’origine en français, évoque les soldats néerlandais mobilisés – comme Nijhoff lui-même – et réduits à l’inaction pendant plus de quatre ans alors qu’aux frontières la guerre faisait rage.

 

Pierrot

 

Je l’ai croisée, la nuit, sous quelque lampadaire,

Fardée ainsi que les païens fardaient leurs morts –

« Femme, d’errer, je suis las », ai-je dit alors.

Elle a ri de mon habit blanc, de mes manières.

 

J’ai repris : « Femme, toi et moi, mourrons ensemble ;

Mon nom est Pierrot – » Lui demandai le sien.

Puis nous avons dansé tels des gens pris de vin.

Mon cœur désassemblé craquait en battant l’amble.

 

Ce pas de deux, c’était frôler, frôler l’à-pic

De la stupeur. Pareille au venin de l’aspic,

La folie déferla dans mon corps, à le rompre –

 

Je détournai les yeux, tel l’auteur d’un carnage,

Et, me découvrant seul dans la rue, la pénombre,

Je décampai, la main jetée sur le visage.

 

CouvAnthoNijhoff.jpg
couverture d'une anthologie récente

 

Les soldats qui chantent


Routes et rues hérissent leurs pavés :

Avez-vous, blonds soldats, les pieds qui saignent ?

Jugulez la douleur d’une rengaine :

« Marie, je m’en vais ; Marie, je m’en vais. »

 

Regard rivé sur les clochers bien hauts,

Nous progressons, quatre, épaule contre épaule.

Mélancolie, tu nous en fais de drôles :

« Le diable a deux cornes et deux sabots. »

 

Où est la musique et où le tambour ?

Dieu nous a laissés comme des sans-grades,

Corps à bout et cœur qui bat à rebours –

 

Chantez la bague et l’amour, les souffrants,

Et par dédain pour deux ou trois grenades !

Un bon soldat, c’est un grand cœur d’enfant.

 

                                          (trad. D.C.)

 

Le portrait du jeune auteur par Herman Hana a été publié en frontispice dans De wandelaar.

* la diphtongue ij (autrefois : ÿ) se prononce [ɛj] comme dans soleil.

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