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Hadewijch & Moyen Âge

  • Hadewijch - Lettre rimée 16

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    Les sept noms de l’amour

      

     

     éd. J. van Mierlo, 1912

    Mengeldichten-1912.jpgL’une des quatre œuvres de Hadewijch d’Anvers – les Mengeldichten ou Rijmbrieven, autrement dit les Lettres rimées – a été le plus souvent négligée par les commentateurs. Pourtant, d’une lecture plutôt accessible, elle invite le profane à faire ses premiers pas dans la pensée de la poète brabançonne. Cela vaut en particulier pour la dernière lettre du recueil qui propose une « analyse » des sept « noms » de la minne et éclaire de la sorte ce qui est probablement le thème central de l’ensemble du corpus. Pour approfondir cette question, on se reportera à l’essai du père Raymond Jahae paru dans le « Dossier Hadewijch d’Anvers » qu’a accueilli la revue Nunc (n° 40, octobre 2016). En attendant, nous reproduisons la version française de cette Lettre rimée 16 qui recèle un condensé de la doctrine hadewigienne. (1)

     

     

    Lettre rimée 16

     

     

    L’amour a sept noms

    qui tu le sais lui conviennent.

    Ce sont lien, lumière, charbon, feu.

    Tous quatre sont sa fierté.

    Les trois autres sont grands et forts,

    toujours courts et éternellement longs.

    Ce sont rosée, source vivante et enfer (2).

    Si je t’énumère ces noms,

    c’est parce qu’ils figurent dans les Écritures

    et pour satisfaire la nature

    qu’ils révèlent et ont montrée.

    Que je ne cherche pas à te tromper

    en disant que l’amour a toutes ces manières de faire,

    il le sait celui qui la vit entièrement,

    elle et tous les miracles qui y sont attachés

    dont je t’ai naguère parlé.

     

    Lien, elle l’est effectivement car elle lie

    et sait qu’elle a tout en son pouvoir.

    Son lien, tout le monde en fait cas,

    ainsi que le sait celui qui l’a éprouvé.

    Car bien que l’amour anéantisse la consolation au milieu de la consolation,

    elle apporte réconfort en toute affliction.

    Son lien fait qu’intérieurement

    j’agonise, selon moi, de douleur.

    Son lien fait tout se conjoindre

    dans une jouissance, dans une satisfaction ;

    c’est un lien qui lie tellement tout

    que l’un pénètre l’autre

    dans la douleur, dans la paix, dans la fureur d’amour,

    et mange sa chair et boit son sang,

    et le cœur de l’un consomme celui de l’autre,

    l’âme de l’un traverse celle de l’autre avec fougue

    ainsi que nous l’a montré celui qui est amour –

    et cela dépasse l’entendement humain –,

    lui qui s’est donné lui-même à nous en repas,

    nous permettant ainsi de comprendre

    que l’on touche à la plus intime amour

    en mangeant, en goûtant, en voyant intérieurement.

    Il nous mange et nous croyons le manger,

    et effectivement nous le mangeons, qu’on le sache.

    Mais comme nous le consommons tellement peu,

    le touchons (3) tellement peu, le désirons tellement peu,

    chacun de nous reste non mangé,

    et loin et hors de l’autre.

    Celui que capture ce lien,

    mangera en revanche à sa faim

    s’il désire pénétrer en dieu ou en l’homme,

    [les] goûter au-delà de ses souhaits.

    Son lien (4) nous fait comprendre ce que c’est :

    « Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi (5). »

     

    Lumière, ce nom nous permet de saisir

    les pires préjudices qui sont portés à l’aimé

    et ce qui agrée le plus à l’amour,

    et les choses que l’amour blâme le plus.

    Dans cette lumière, on apprend

    comment aimer le dieu-homme

    et l’homme-dieu et tous deux en un :

    c’est là une tenure extrêmement précieuse.

     

    Charbon (6), ce nom, relève-le,

    est un signe qui figure dans les Écritures.

    C’est un présent merveilleux

    que dieu envoie au dedans de l’âme,

    en tout ce qu’elle reçoit, en tout ce qu’il lui manque,

    dans la réconciliation, dans la menace, dans la vengeance,

    dans la consolation, dans la joie, dans le travail,

    en toutes ces contradictions que j’ai énumérées.

    Le charbon est un rapide messager

    qui sert au mieux l’amour.

    Son service ne cesse jamais,

    l’amour ne saurait s’en passer.

    Le charbon enflamme celui qui était froid,

    il rend craintif le courageux,

    met à pied le cavalier,

    emplit l’humble de fierté (7),

    met le pauvre en un royaume

    où il ne s’écarte plus devant personne.

    Tout cela, tomber et se relever,

    prendre, donner, recevoir à répétition,

    le charbon, ce nom, l’enflamme et l’éteint

    par fureur d’amour. Emploie-toi

    en personne à cela afin de découvrir

    les merveilles inouïes qu’il (8) opère

    avant de retourner dans le feu

    où il saccage, brûle,

    engloutit et consume

    ce qui a été refusé et désiré (9).

     

    Feu, ce nom, brûle tout :

    bonheur, heur et malheur

    car toute chose lui est égale.

    Celui qui est ainsi touché intimement par le feu,

    rien ne lui est trop vaste ni trop étroit.

    Quand le feu se fait phénoménal,

    il ne différencie rien de ce qu’il consume :

    haine, amour, refus, désir,

    gain, perte, agrément, désagrément,

    profit, dommage, honneur, honte,

    consolation auprès de dieu au ciel

    ou séjour dans les maux infernaux :

    tout cela est identique pour le feu.

    Il brûle tout ce qu’il touche –

    de damnation ou de bénédiction,

    il n’est point question, je l’avoue.

     

    Rosée, ce nom, assure un service :

    quand, par sa force, le feu a de la sorte tout calciné,

    la rosée vient tout humidifier,

    pareille à un souffle d’une douceur inouïe,

    et provoque le baiser des nobles natures,

    les rendant persévérantes dans l’inconstance.

    L’ardeur (10) engloutit leurs dons

    au point de ne savoir faire autrement.

    Toutes les tempêtes s’apaisent alors

    qui s’élevaient là ;

    là se fait alors un silence

    où l’aimée va recevoir de l’aimé

    le baiser qui sied à l’amour.

    Quand l’aimé prend l’aimée en tous ses sens,

    elle (11) les suce et goûte sans fin.

    Touchant ainsi l’aimée, l’amour

    mange sa chair, boit son sang.

    L’amour qui ainsi la réduit à rien

    conduit en douceur les deux aimés

    à un baiser sans séparation.

    Ce baiser unit bellement

    en un être les trois personnes.

    Ainsi la noble rosée adoucit l’incendie

    qui faisait rage au pays d’amour.

     

    Source vivante, ce sixième nom,

    suit la rosée de façon appropriée.

    Le flux et le reflux

    de l’un dans l’autre qui grandissent l’un dans l’autre,

    cela dépasse les sens et l’entendement,

    dépasse la capacité de connaître et de recevoir

    des créatures humaines.

    Pourtant nous l’avons en notre nature,

    le chemin caché que fait emprunter l’amour

    et qui nous permet de recevoir non sans coups le doux baiser.

    En lui on reçoit la douce vie vivante

    qui donne la vie vivante à notre vie.

    Ce nom de source vivante vient de ce qu’il nourrit

    et maintient l’âme vivante en l’homme,

    et qu’il jaillit de la vie avec vie,

    et, de la vie, apporte nouvelle vie à la vie.

    La source vivante flue en tout temps

    en d’anciennes habitudes, en zèle nouveau,

    pareille à la rivière qui donne

    et ne tarde pas à récupérer ce qu’elle a donné :

    ainsi l’amour engloutit-elle ce qu’elle donne.

    Voilà pourquoi son nom est source et vie.

     

    Son septième nom, c’est enfer,

    nom de l’amour qui me fait pâtir,

    car elle engloutit et damne (12) tout.

    Et en elle personne ne se remet :

    y succomber et être saisi par elle,

    c’est ne pouvoir compter sur aucune pitié.

    Pareille à l’enfer qui dévaste tout,

    elle ne nous accorde rien

    hormis dureté et terribles maux,

    inquiétude permanente,

    assaut permanent et nouvelle persécution,

    dévoré entièrement et englouti entièrement

    [que l’on est] dans sa nature sans fond

    sombrant à toute heure dans le chaud, dans le froid,

    dans la profonde et haute ténèbre de l’amour.

    Cela dépasse la mission de l’enfer.

    Celui qui connaît l’amour, ses allées, ses venues,

    sait et peut comprendre

    que l’enfer est le nom le plus élevé

    qui soit approprié à l’amour.

     

    Remarque à présent combien dans ces noms

    tous les modes de l’amour se trouvent bien.

    Il n’est de cœur si sage qu’il puisse saisir

    le millième du lien d’amour,

    laissât-il de côté les six autres [noms].

    Du lien nous vient la certitude

    que rien ne peut nous séparer de l’amour,

    ni le moindre miracle, ni la moindre force.

    Tel est le don de la puissance de la sagesse.

    Le cœur humain n’est pas à même de l’endurer ;

    il lui faut pourtant supporter d’être lié au lien.

    De la lumière nous apprenons les actions de l’amour,

    nous voulons la connaître sous toutes les manières,

    pourquoi nous devons aimer l’humanité

    pareillement à la divinité et les connaître.

    Par le charbon, elle les enflamme eux deux (13).

    Par le feu, elle les brûle en un seul ;

    pareillement dans le feu de la salamandre,

    le phénix brûle et devient un autre.

    Par la rosée, l’incendie est adouci

    et oint d’un souffle unitif.

    Cette béatitude et cette fureur d’amour

    les jette (14) dans le flot le plus abyssal,

    qui est sans fond et qui vit éternellement,

    et qui avec la vie donne aux trois unité,

    à dieu et à l’homme en une amour :

    c’est la trinité au-dessus de toute pensée.

    En provient le septième nom,

    le plus élevé et le plus approprié.

    C’est l’enfer qui est l’essence de l’amour,

    car il dévaste l’âme et les sens

    au point qu’ils (15) ne se rétablissent plus

    et qu’ils n’endurent plus aucune chose

    si ce n’est se perdre dans la tempête (16) d’amour,

    corps et âme, cœur et sens,

    aimant sans discontinuer, perdus en cet enfer.

    Celui qui aspire à cela est prévenu,

    car devant amour, on ne se relève pas

    si ce n’est en recevant à toute heure consolation et coups.

    Qu’on cherche dans la moelle du cœur,

    qui recèle fidélité, l’offrande de la véritable amour.

    Agir ainsi, c’est gage de victoire,

    même s’il convient de reconnaître qu’on en est encore loin.

     

     

    Couv-Nunc-40.jpg

     

    (1) Traduction de Daniel Cunin (publiée initialement dans Nunc, n° 40, p. 67-73), réalisée à partir de l’édition des Mengeldichten (1952), disponible en ligne, que l’on doit à Jozef van Mierlo. Tout comme ce dernier, nous introduisons des signes de ponctuation. Et comme dans le cas de la traduction des Chants (Albin Michel, 2019), nous adoptons le féminin pour « amour » (minne) et privilégions une transposition assez « brute », qui restitue au plus près ce que « dit » l’original. Les lettres-poèmes du recueil se composent de vers à rimes plates, la simple assonance prenant par endroit le dessus sur la rime ; chaque vers comprend quatre syllabes accentuées, la plupart des vers comptant huit syllabes, mais certains beaucoup plus. Dans ces 16 Lettres rimées, seule la quinzième présente des vers plutôt resserrés. Que Rob Faesen soit remercié pour ses conseils et suggestions.

    (2) Les quatre premiers sont : bant, licht, cole, vier, les autres étant : dau, leuende borne et helle.

    (3) Le verbe gherinen (ici so ongherenen, soit mot à mot : « tellement non touché »), tout comme plus loin dans le texte, renvoie à la touche divine.

    (4) Le lien de la minne.

    (5) Cantique des cantiques, 4,2. Le texte moyen néerlandais : Jc minen lieue ende mijn lief mi, soit mot à mot : « Je mon aimé et mon aimé moi. »

    (6) Le père Van Mierlo renvoie au Chant 28 de Hadewijch en notant que le passage réunit tous les effets contradictoires que produit la fureur, l’ire d’amour (orewoet).

    (7) Dans l’original : hoghen moet.

    (8) Le charbon.

    (9) Sans doute faut-il lire : refusé par Dieu et désiré par toi

    (10) Sans doute le fort désir que manifeste la minne.

    (11) La minne. Dans l’original : si doresughetse ende doresmaket, soit : elle les suce/savoure et les goûte sans trêve, intégralement.

    (12) Le verbe verdoemen apparaît ailleurs dans le texte (vers 84). Il signifie damner, mais aussi saccager, détruire, anéantir.

    (13) La minne enflamme les deux amants.

    (14) Les amants.

    (15) Là aussi, les amants.

    (16) in storme van minnen, ce qui peut également se traduire par « dans les assauts d’amour ».

     

     

    Introduction en français aux textes de Hadewijch, par le père François Marxer



    Frank Willaert lit la « Lettre rimée 15 » centrée sur la fureur d’amour (orewoet)

     

    Mengeldichten1952.jpg

    édition J. Van Mierlo, 1952

     

     

  • Les Chants de Hadewijch d’Anvers

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    Les œuvres et l’univers de la grande mystique brabançonne

     

    A l’occasion de la parution de : Hadewijch d’Anvers, Les Chants, édition de Veerle Fraeters & Frank Willaert avec une reconstitution des mélodies par Louis Peter Grijp, préface de Jacques Darras, traduction du (moyen) néerlandais de Daniel Cunin, Paris, Albin Michel, 2019 (avec 1 CD de poèmes chantés en moyen néerlandais et un livret sur la reconstitution des mélodies).

     

    Hadewijch-LesChants-Couv.jpg

     

    « Ne devrions-nous pas nous étonner d’abord de ce que Dieu créa le ciel et la terre avec des mots : ‘‘Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut’’ (Genèse 1.2) ? » (1)

     

    « La fidélité au mystère incline la pensée vers le poème et le poème vers la sagesse. » (2)

     

     

    Jean de la Croix est « la pierre angulaire de toute la littérature espagnole » et il convient « de regarder Mathilde de Magdebourg, Maître Eckhart, Jakob Böhme, Tauler et Angelus Silesius comme les représentants les plus infrangibles de la littérature allemande », affirmait en 1925 le poète expressionniste anversois Paul van Ostaijen. Les littératures trouveraient-elles leur source, leur souche, leur semence dans les écrits mystiques ? Quant aux lettres néerlandaises, la réponse paraît tout aussi incontestable qu’inouïe : les œuvres en langue vernaculaire (3) de Hadewijch en constituent bien le berceau, nées en quelque sorte ex nihilo alors même que leur élégance et leur grande variété formelle pourraient laisser croire qu’elles puisent leurs racines dans une tradition locale ancestrale.

    couv-MA.jpgAu cours des derniers siècles du Moyen Âge, la Brabançonne a traversé les cieux septentrionaux à la manière d’un météore. Tombée dans l’oubli le plus total après avoir tout de même brillé au moins jusqu’au temps de Ruusbroec (1293-1381) et de Jan van Leeuwen († 1378), elle n’a resurgi progressivement qu’environ cinq cents ans plus tard ; il aura ainsi fallu attendre les travaux du jésuite Jozef van Mierlo pour enfin accéder, des années vingt aux années cinquante du siècle passé, aux quatre textes de la béguine (4) dans des éditions critiques de qualité (5) : les Brieven (Lettres), les Visioenen (Visions), les Strophische gedichten ou Liederen (Poèmes strophiques ou Chants) et enfin les Rijmbrieven ou Mengeldichten (Lettres rimées ou Mélanges poétiques).

    Le long oubli en question explique en partie la méconnaissance dont souffre encore cette œuvre. Répandue par quantité de manuscrits et des traductions latines dès le XIIIsiècle, elle aurait, à n’en pas douter, joui d’un prestige comparable à la Divine Comédie qui lui est postérieure d’une bonne cinquantaine d’années. La rapprocher du monument de Dante ne relève pas d’un caprice de laudateur. Dans ses 45 Chants, Hadewijch offre sans doute aucun un sommet de la littérature européenne, parachevant l’art des trouvères et des troubadours. Ces vers s’adressaient probablement à celles et ceux qui, à l’instar de leur auteure, se disposaient à mener une vie entièrement placée sous le signe de la minne. S’appropriant de manière singulière des motifs bibliques et des chansons courtoises françaises, la poète compare le parcours de l’âme du mystique encore novice, qui s’efforce de conquérir l’amour, à un chevalier qui cherche à gagner les faveurs d’une noble dame. Un subtil mélange des registres profanes et religieux de son temps.

    HoofseLiefdeManesseCodexUniversitätsbibliothek-Heidelberg-732x1024.jpgLa découverte assez récente par le regretté musicologue néerlandais Louis Peter Grijp de mélodies et de sources liturgiques qui ont présidé à l’écriture d’une partie de ces poésies n’a fait que confirmer la dextérité de Hadewijch (6). Cette virtuosité constitue l’autre explication majeure du manque de reconnaissance de l’œuvre au-delà de l’aire néerlandophone : s’attaquer à ces strophes place le traducteur devant un défi probablement plus épineux que celui que relève quiconque entreprend de transposer les Psaumes ou tout autre livre de la Bible.

    L’écrivain Claude Louis-Combet a pu lire ces 45 poèmes comme une approche de l’expérience vécue par tout homme et de celle vécue par la béguine : « Notre lecture des chants poétiques rejoint nos lointains intérieurs et nous rappelle que, nous aussi, nous fûmes liés et fondés et que, loin d’être une conquête, telle que l’entendent les Orientaux, le vide est une sanction. »

    Le volume qui a paru ce printemps chez Albin Michel est la version française de l’édition des Liederen parue en 2009 à Groningue (Historische Uitgeverij), que l’on doit à Veerle Fraeters, Louis Peter Grijp et Frank Willaert. Cette transposition cherche à restituer au mieux, non la versification de l’original, mais ce que « dit » le texte de Hadewijch, quitte à sacrifier par endroits la fluidité de la langue. Le poème adopte une ponctuation moderne ; le nombre de strophes et de vers par strophe correspond à celui du texte moyen néerlandais, chaque vers étant en principe placé dans le même ordre que dans l’original. Le mot clé Minne, féminin en moyen néerlandais, nous a conduit à adopter le genre féminin pour le substantif singulier « amour », ce qui n’est après tout qu’un retour au passé. Les limites de la traduction se trouvent en partie compensées par le commentaire.

    Hadewijch-Visions-.jpgLa dimension musicale, mélodique et orale de l’œuvre hadewigienne ne se cantonne pas aux Chants. Ainsi que l’a démontré la Hongroise Anikó Daróczi (7), dans les différents écrits de la Brabançonne, une voix qui chante s’adresse au lecteur/auditeur en cherchant à le toucher dans tout son être de manière à ce qu’il fasse siens les vers, siennes les proses en lectio et meditatio. Cela vaut donc pour certains passages des 31 Brieven ou Lettres, dont on ne saurait trop souligner la dimension mystérieuse. Tout comme les Chants, ces Lettres illustrent le rôle de maîtresse spirituelle qu’a assumé Hadewijch ainsi que la rencontre tout aussi paradoxale que fondamentale entre Dieu et l’homme.

    Quant au livre des Visions, deux traductions de qualité sont déjà disponibles en français (8). Il convient de resituer ce texte au sein du genre visionnaire médiéval en approfondissant quelques aspects majeurs de l’expérience extatique en lien étroit avec la vocation de guide spirituelle : « La petitesse humaine et le péché que le monde proclame disparaissent sous la conscience d’une ressemblance originaire de l’esprit humain à Dieu. Pareille prise de conscience s’accompagne de la capacité à vivre, à l’instar de Jésus au cours de sa vie terrestre, en tendant à la plus haute élévation spirituelle. À la suite de l’appel de Paul dans sa Lettre aux Corinthiens (1 Cor. 14,1-14), cette capacité ne se conçoit pas sans la responsabilité d’accompagner d’autres âmes sur le chemin de la maturité spirituelle, à l’exemple du Christ. » (9)

    Le quatrième volet de l’œuvre de la mystique brabançonne – les Mengeldichten ou Rijmbrieven, autrement dit les Lettres rimées – a été le plus souvent négligé par les commentateurs. On se reportera à l’essai du père Raymond Jahae sur la Lettre rimée 16, la dernière du recueil, celle qui recèle un condensé de la doctrine hadewigienne, essai accompagné d’une nouvelle traduction de ce texte de 212 vers. (10)

    Couv-Nunc-40.jpg

    Dossier « Hadewijch », in Nunc, n° 40, octobre 2016, p. 18-91.

     

    Si Hadewijch inspire certains poètes – Pascal Boulanger dans son cycle « L’Amour là » (11) ou encore Juan Gelman dans L’Opération d’amour (12) – elle n’a pas non plus laissé insensible le cinéaste français Bruno Dumont. Ce dernier met d’ailleurs des bribes des Chants et des Visions dans la bouche de la comédienne principale du film qu’il a réalisé en 2009. Autre artiste profondément marqué par la figure de la mystique : le peintre et poète Marc. Eemans, premier et dernier surréaliste belge qui, dans les années trente du siècle passé, a fait passer quelques-unes de ses pages en langue française dans la revue Hermès. Cet auteur qui, comme on dit à Bruxelles, était bilingue… dans les deux langues, a laissé une œuvre tant en français qu’en néerlandais. Dans Hadewijch, il a vu, aussi surprenant cela puisse-t-il paraître, « une précurseuse du surréalisme ». (13)

    En réalité, Eemans est loin d’être le premier à avoir fait sienne la grande Brabançonne, à avoir inventé une « autre Hadewijch ». L’histoire des études hadewigiennes, depuis la redécouverte des manuscrits au cours de la première moitié du XIXsiècle, révèle que plusieurs savants, hommes de lettres et universitaires ont cherché tour à tour à s’« approprier » cette béguine quand ils n’ont pas tenté de l’identifier à telle ou telle figure plus ou moins hérétique, plus ou moins orthodoxe.

    Jozef van Mierlo

    RRkl - Van Mierlo.JPGRappelons que, pendant des décennies, et ceci jusqu’aux avancées significatives accomplies par Jozef van Mierlo, la recherche s’est focalisée sur la question de l’identité de cette femme dont pratiquement aucune trace ne subsiste dans les manuscrits du Moyen Âge. Récemment encore, cinq auteurs ont tenté d’attribuer un « visage » à l’« inaperçue » : Wybren Scheepsma a cherché à relancer la vielle hypothèse d’une identification avec Bloemardinne (ou de membres de son entourage) ; Rob Faesen a cru voir en Hadewijch Aleydis, une abbesse cistercienne (14) ; Hans Wilbrink la recluse Hadewigis mentionnée dans la vita de Julienne de Cornillon ; Daniel Devreese la recluse Hadewid Greca et, enfin, Rudi Malfliet une domicella Hadewigis née en 1214, influencée par les écrits de Joachim de Flore (15). Autant d’hypothèses réfutées par Frank Willaert :

    […] there is no reason to abandon the traditional view, mainly formulated by Jozef van Mierlo, according to wich Hadewijch must have been a beguine, who lived in the duchy of Brabant in the middle of the thirteenth century. (16) 

    Parallèlement à cette tendance qui perdure se dégage, depuis le XIXsiècle, une volonté de ranger la Brabançonne dans une case idéologique. Si l’on peut certes reprocher à Van Mierlo d’avoir voulu la « canoniser » – après tout, Jan van Leeuwen, disciple de Ruusbroec, ne la qualifiait-il pas lui-même de heylich ende glorieus wijf (femme sainte et glorieuse) ? –, la vision qu’il a élaborée de Hadewijch s’est révélée bien plus perspicace, cohérente et fondée que toutes les tentatives de récupération auxquelles on a pu assister, tant celles des libres penseurs qui, dès avant 1900, ont voulu faire de cette femme hors norme une hérétique que celles, beaucoup plus récentes, de quelques chercheurs qui tiennent à tout prix à la hisser au rang de parangon du féminisme.

    Unknown.jpegHadewijch échappe à toute idéologie, à toute idée préconçue. Plus on se tient loin de sa quête de l’indicible, plus on tend à faire sienne cette insaisissable poète. Aborder son œuvre, s’en pénétrer réclame sans doute de saisir qu’il convient au préalable de s’en dessaisir. Pourquoi l’assertion de Fabrice Hadjajd à propos de la Bible ne vaudrait-elle pas pour les écrits de la béguine : « Les Écritures et la Tradition ne sont pas que des paroles à déchiffrer. Ce sont d’abord des paroles qui nous déchiffrent » (17) ? Ou, en d’autres termes : « Au lieu d’extraire de la Bible une idée de Dieu, à propos de laquelle on pose des questions de philosophie théologique, en déployant un discours qui nous écarte (Pascal le disait déjà) du ‘‘Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob’’, ne devrions-nous pas accepter les façons de parler de Dieu qui nous viennent d’une civilisation très différente de la nôtre ? » (18) Hadewijch vient d’une civilisation différente de la nôtre : l’intensif travail de la mémoire jumelé à la liturgie et à la musique, par exemple, correspondait à une toute autre réalité que celle qu’elle peut revêtir pour nous et la plupart de nos contemporains. Quant à sa façon de nous parler : comment l’adéquation entre ce qu’elle nous dit et la virtuosité avec laquelle elle l’exprime dans ses plus belles pages ne nous rendrait-elle pas sensibles à la nature corporelle des mots, à la poésie, non seulement forme de louange, mais aussi émerveillement, mais aussi mode de transformation intérieure, tant physique que spirituelle ? « La poésie n’est révélation que dans la mesure où le poète révèle par où il est passé, ce qu’il a vu, et l’étrangeté de ce qu’il lui a été donné de découvrir. Si notre corps change pour le mieux dans la respiration et le mouvement parfait du poème, nos émotions, nos perceptions, nos idées, toute notre vie intérieure, indissociable de notre vie extérieure, sont transformées dans l’autre part du poème. » (19)

    Les écrits de Hadewijch, vers comme proses (poétiques), sont une invitation à aller plus avant, plus haut, dans la rencontre paradoxale de ce qui nous dépasse, « à goûter la véritable amour » :

    Quand l’aimée sera élevée en l’aimé,

    quel ne sera pas son contentement ! (20)

     

    Daniel Cunin

     

    Le lied 45 chanté en moyen néerlandais


      

    (1) Michael Edwards, Bible et poésie, Paris, Éditions de Fallois, 2016, p. 67.

    (2) Bernard Grasset, « Poésie, philosophie et mystique », Laval théologique et philosophique, vol. 61, n° 3, 2005, p. 553.

    (3) Le moyen néerlandais, et plus précisément le brabançon, langue parlée à l’époque dans le duché de Brabant qui englobait alors la région d’Anvers.

    (4) C’est Jozef van Mierlo qui a émis l’hypothèse d’une Hadewijch évoluant dans le milieu des béguines. Paul Mommaers a approfondi la question, en particulier dans un ouvrage transposé dans un français malheureusement peu convaincant : Paul Mommaers, Hadewijch d’Anvers, adapté du néerlandais par Camille Jordens, Paris, Le Cerf, 1994.

    (5) On peut les consulter en ligne (ainsi que quelques autres plus anciennes).

    (6) Albin Michel met à la disposition du lecteur la version française des travaux de Louis Peter Grijp dans un livret qui vient accompagner le volume des Chants : ici. En néerlandais : Louis Peter Grijp, Het Nederlandse lied in de Gouden Eeuw. Het mechanisme van de contrafactuur, Amsterdam, P.J. Meertens Instituut, 1991 ; ibid., « De zingende Hadewijch. Op zoek naar de melodieën van haar Strofische gedichten », in Frank Willaert (e.a., Een zoet akkoord. Middeleeuwse lyriek in de Lage Landen (Nederlandse literatuur en cultuur in de middeleeuwen 7), Amsterdam, Prometheus, 1992, pp. 72-92 et 340-343 ; Louis Peter Grijp & Frank Willaert (réd.), De fiere nachtegaal. Het Nederlandse lied in de middeleeuwen, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2008.

    (7) Voir en particulier : Anikó Daróczi, Groet gheruchte van dien wondere. Spreken, zwijgen en zingen bij Hadewijch, Louvain, Peeters, 2007.

    (8) Les Visions, traduction, présentation et notes de Georgette Épinay-Burgard, Genève, Ad Solem, 2000. Visions, présentation, traduction du moyen-néerlandais et notes par Fr. J.-B. M.Porion, Paris, O.E.I.L., 1987.

    (9) Veerle Fraeters, « ‘‘Vois qui Je suis !’’ Les Visions de Hadewijch », in Nunc, n° 40, octobre 2016, p. 53.

    (10) Raymond Jahae, « La lettre rimée 16 : une première approche de la mystique de Hadewijch à travers son œuvre la moins connue », in Nunc, n° 40, octobre 2016.

    (11) Pascal Boulanger, in Nunc, n° 40, octobre 2016, p. 43-48. Notons que nombre d’écrivains et d’artistes des plats pays ont pu s’inspirer de l’un des textes de Hadewijch, par exemple le compositeur Louis Andriessen dans la deuxième partie de Materie.

    JuanGelman.jpg(12) Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, postface de Julio Cortázar, présentation du traducteur, Paris, Gallimard, 2006, « Du monde entier ».

    (13) Veerle Fraeters & David Vermeiren, « ‘‘Une précurseuse du surréalisme.’’ La Hadewijch du peintre et poète Marc. Eemans dans le cadre de la revue Hermès (1933-1939) », in Nunc, n° 40, octobre 2016.

    (14) Hypothèse exposée entre autres en anglais : Rob Faesen, « Was Hadewijch a Beguine or a Cistercian ? An Annotated Hypothesis », Cîtaux. Commentarii Cistercienses, 2004, p. 47-63.

    (15) De fait, le titre retenu par Rudi Malfliet pour son ouvrage revêt pour ainsi dire un aspect caricatural : De andere Hadewijch (L’autre Hadewijch), Anvers, Garant Uitgevers, 2013.

    (16) Frank Willaert, « Dwaalwegen. Recente hypotheses over Hadewijchs biografie », Ons Geestelijk Erf, 2013, p. 194.

    (17) Fabrice Hadjadj, L’Aubaine d’être en ce temps. Pour un apostolat de l’apocalypse, Paris, Éditions de l’Emmanuel, 2015, p. 29.

    (18) Michael Edwards, op. cit., p. 36.

    (19) Michael Edwards, op. cit., p. 72.

    (20) Hadewijch, derniers vers du Chant 4.

     


     le lied 17 chanté en moyen néerlandais

     

     

     

  • Les sept degrés

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    Les sept degrés

    de l’échelle d’amour spirituel

    réédition d’une œuvre de Jean Ruysbroeck

    dans la traduction de Claude-Henri Rocquet

     

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabant

     

    « S’élever dans l’échelle sociale, monter en grade… À ces désirs très humains, le christianisme oppose un renversement radical, au sens fort du terme. De sa forêt de Groenendael, près de Bruxelles, où il mena une vie de recueillement et de prière monastique vers la fin du Moyen Âge, Jean Ruysbroeck (1293-1381) nous envoie sous forme de mode d'emploi ce petit traité spirituel qui n'a pas pris une ride. S’y déploie en sept chapitres – les sept degrés – le paradoxe même de la vie spirituelle : le chemin de la montée est d’abord descente. » (1) Cette progression spirituelle qui est en même temps « descente », Claude-Henri Rocquet l’expose en ces termes : « Les sept degrés de l’échelle intérieure ne se succèdent pas selon la simple progression arithmétique : ils forment un édifice. D’une part, les quatre premiers : ils traitent des vertus extérieures. De l’autre, les deux derniers : consacrés à la vie contemplative, dans son commencement et dans sa perfection. Entre les vertus du dehors et l’expérience intérieure, le cinquième degré – qui occupe plus de la moitié du livre – forme un traité spirituel qui s’inscrit dans le traité d’ensemble. Et l’on retrouve, en ce degré, les trois degrés de la vie spirituelle selon Ruysbroeck et bien d’autres mystiques : l'union à Dieu par les œuvres, l’union à Dieu avec intermédiaire, l'union à Dieu sans intermédiaire.

    « Cette manière d’intégrer la gradation des trois modes de vie intérieure aux degrés de l’échelle ascétique et mystique est admirable et subtile. On pourrait dire plus exactement que les trois représentations de la vie spirituelle – monter vers le sommet, descendre dans l’abîme insondable de l’humilité, atteindre le centre – s’harmonisent et se réunissent. Ce qui est au plus haut et au plus humble, au cœur de tout, unique, insondable, évident, à jamais inaccessible et toujours présent et donné en abondance, c'est l’amour. L’unique et multiple amour. »

     

    degrés3.png

    l’édition de référence : moyen néerlandais / latin / anglais

    Jan van Ruusbroec, Van seven trappen. Opera Omnia 9,

    éd. Rob Faesen, Lannoo/Brepols, 2003

     

     

    LE MOT DE L’ÉDITEUR

    De l’échelle que Jacob vit en songe jusqu’à la montée du Carmel évoquée par saint Jean de la Croix, la vie spirituelle a souvent été perçue comme élévation, ascension, progression de l’âme vers Dieu. Pour Jean Ruysbroeck (1293-1381), mystique flamand, précurseur de la devotio moderna, cette montée à « l’échelle d’amour » invite à l’abaissement. S’épanouir en Dieu, c’est participer à l’humilité du Christ. 

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCe livre de Ruysbroeck est une lettre de conseils adressée à une moniale maîtresse de chœur de son couvent. Il peut, certes, se lire et se méditer dans le silence et la solitude. Mais mieux vaudrait sans doute le dire, l’entendre, le chanter : des poèmes, jaillis parfois du sein de la prose, le suggèrent.

    Distribué en plusieurs voix, jalonné de chants et de musique, de silences, de pauses méditatives, ce livre apparaîtrait ainsi moins proche de l’épître, de l’homélie, du traité, que de l’office et de la célébration liturgique.

    Par-là se révélerait pleinement la beauté des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel.

     

    Vie et œuvre de Ruysbroeck (en anglais) par Rob Faesen

     

     première édition, 2000

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCes Sept degrés sont en réalité une édition revue et augmentée de celle parue voici déjà quinze ans. Le traducteur et préfacier s’explique sur l’origine de ce grand livre au format poche (6,50 €) : « J’avais publié une Petite vie de Ruysbroeck chez Desclée de Brouwer et Marc Leboucher, son éditeur, m’a demandé de traduire et de présenter une œuvre de Ruysbroeck dans Les Carnets. Pour respecter le format de cette collection, j’ai choisi l’un de ses livres les plus brefs et j’en ai résumé une partie. L’ouvrage étant épuisé, Bruno Nougayrède (directeur d’Artège qui a repris DDB) a souhaité rééditer Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel, mais de façon intégrale. Cette réédition m’a permis d’étoffer la présentation (un extrait ici) et ma réflexion sur le travail du traducteur. »

    Cette nouvelle exploration du texte de Jan van Ruusbroec (orthographe néerlandaise) conduit Claude-Henri Rocquet à en proposer une lecture à haute voix ; on pourrait même en chanter certains passages en les accompagnant de musique. Quant à son travail de préfacier, il le met sous l’égide de Julien Green : « L’ordre véritable est fondé sur la prière, tout le reste n’est que désordre (plus ou moins bien camouflé). Le Moyen Âge était un immense édifice dont les assises étaient le Pater, l’Ave, le Credo et le Confiteor. Tout ce qui est édifié sur autre chose ne peut que s’effondrer tôt ou tard dans la boue sanglante. » (Journal, 30 juillet 1940)

    Bruegel. De Babel à Bethléem, 2015.

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantPar ailleurs, reprenant et révisant sa transposition des Sept degrés (Van VII trappen), œuvre composée vers 1360, C.-H. Rocquet, venu au prieur de Groenendael par les peintres Bosch et Bruegel – auquel il a consacré une véritable somme en deux volets –, nous livre en guise de postface diverses considérations rassemblées sous l’intitulé « Traduire » (p. 121-134). À propos de sa traduction, relisons les propos d’Yves Roullière : « Claude-Henri Rocquet, auteur d’une biographie sur l’ermite de Groenendael, hérite de toute une tradition d’écrivains galvanisés par l’écriture ruusbrochienne Sa manière de traduire, fort élégante, contraste avec celle de dom Louf, plus rugueuse. Il est vrai que Les sept degrés de l’échelle d'amour spirituel se prête à merveille à l’adaptation littéraire, puisque ce traité est aussi un long poème à la gloire de l’Esprit Saint, véritable orchestrateur de chants multiples que le monde n’en finit pas d'entonner. » (2)


    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantTout comme Michael Edwards dans son récent Bible et poésie (Éditions de Fallois, 2016), le biographe de Ruusbroec insiste à plusieurs reprises sur ce qui lie intimement la poésie et le texte fondateur du monde chrétien, poésie et écrits mystiques : « Le sens, jamais, ne se réduit à la lettre, au littéral. Il n’est pas seulement ‘‘signification’’, mais ‘‘orientation’’, ‘‘direction’’. Et plus un écrit est d’ordre poétique, ou mystique, plus grande et vive la place et la présence de la musique, du chant, dans la parole. […] Le livre est parole, souffle imprimé en signes, pensée changée en écriture, mais cette parole, il ne suffit pas qu’elle soit lue, entendue, il faut qu’elle s’incorpore, qu’elle s’incarne, devienne vivante vie comme le grain se multiplie en épi et comme le blé, récolté, moulu, pétri, cuit, mâché, devient corps et sang, force d’agir et d’œuvrer, de labourer, semer, moissonner et de changer le blé en pain, travail et chemin vers l’esprit, le mystère. » Présence de la musique dans la parole, invitation du texte à se faire corps : voici ce qu’offre le bienheureux Ruysbroeck un siècle après Hadewijch et deux avant saint Jean de la Croix.

     

    (1) Extrait d’un article saluant la parution de la première édition des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel : Isabelle de Gaulmyn, « Un livre », La Croix, 27 mai 2000.

    (2) Yves Roullière, « Lectures spirituelles. Écrits IV & Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel », Christus, n° 189, janvier 2001.

     

    On pourra lire le bel entretien accordé par Claude-Henri Rocquet à Charles-Henri d’Andigné : « Ruysbroeck, maître spirituel pour temps troublés », Famille chrétienne, n° 1974 du 14 au 20 novembre 2015, p. 32-35 (extrait) :

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabant

     

    Documentaire (NL) sur Ruusbroec

    (dessins : Anne van Herreweghen)

    Bronnen blijven altijd nieuw: Ruusbroec

     

  • Hadewijch selon François Closset

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    La « poignardée » de l’amour divin

     


    l’ensemble graindelavoix chante le Chant 16 de Hadewijch

     

     

     F. Closset & A. Manteau, 1938

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traductionWallon, François Closset (1900-1964) a consacré une grande partie de sa vie à défendre la langue et la littérature néerlandaises. Spécialiste de didactique (il est l’auteur d’une assez célèbre Didactique des langues vivantes), professeur dans l’enseignement secondaire puis à l’Université de Liège, il a trouvé le temps de rédiger nombre d’études et de recensions, tant en français qu’en néerlandais et en anglais, sur des écrivains flamands et hollandais*. Il a par ailleurs laissé une œuvre de traducteur**.  Sa profession, l’amitié qu’il a su entretenir avec quelques auteurs et la complicité que lui et son épouse ont nourri lui ont permis de mettre en avant quelques-uns de ses sujets de prédilection. En 1936, il épouse Angèle Manteau (1911-2008), fille d’un industriel français, qui va devenir la plus grande éditrice de littérature flamande du XXe siècle. Grâce à ce couple, maints projets vont prendre forme. Fr. Closset a fortement influencé sa femme dans ses choix éditoriaux tout en s’appuyant sur les structures qu’elle dirigeait (les éditions Manteau et Lumière) pour publier quelques-uns de ses travaux. Franc-maçon, il a favorisé la parution d’ouvrages de ses coreligionnaires sans pour autant négliger les belles heures que connurent les Flandres au Moyen Âge.

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction* Mentionnons : « Raymond Herreman. Critique-moraliste », Album René Verdeyen, Bruxelles/La Haye, 1943 ; «  Herwig Hensen, poète et dramaturge flamand », Synthèses, n° 86, Bruxelles, 1953 ;  « Les lettres flamandes », Reine Victoria - Roi Léopold 1er et leur temps, Bruxelles, 1953 ; un texte sur Herman Teirlinck (Université de Liège, 1954) ; dans la Revue des langues vivantes / Tijdschrift voor Levende Talen, qu’il a dirigée, un article sur H. Marsman, Menno ter Braak et E. du Perron (1940), d’autres sur August Vermeylen (1955), Arthur van Schendel (vol. 22, 1956, p. 439-450), Cyriel Buysse (vol. 25, 1959, p. 411-416), J. Slauerhoff (1961, p. 404-415), Louis Couperus (vol. 29, n° 3, 1963, p. 195-206), Richard Minne (vol. 27, n° 6, 1961, p. 467-477),  le poète Dèr Mouw (1962, p. 235-239), Menno ter Braak (vol. 28, n° 1, 1962, p. 22-32), Anton van Duinkerken (vol. 29, n° 1, 1963, p. 76-79), Albert Helman (vol. 29, n° 1, 1963, p. 579-581)… En langue française, sous forme de volume : Esquisse des littératures de langue néerlandaise (1941), Aspects et figures de la littérature flamande (1943),  La Littérature flamande du Moyen Âge (1946), Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge (1949, rééd. 1956), Aspects et figures de la littérature néerlandaise depuis 1880 (1957), ainsi qu’un Dictionnaire des littérateurs, en collaboration avec Raymond Herreman et Etienne Vauthier (1946).

    Herwig Hensen par Fr. Closset, 1965

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction** Herwig Hensen, Théâtre : Lady Godiva, Alceste, Agamemnon, Bruxelles, Lumière, 1953 ; du même auteur un Choix de poèmes, Bruxelles, Lumière, 1962 ; Simon Vestdijk, L’Ami brun, Bruxelles, Lumière, 1959 ; Maurice Roelants, Le Joueur de jazz, Bruxelles, Ad. Goemans, 1962 (repris dans : Nouvelles néerlandaises des Flandres et des Pays-Bas, préface de Victor E. van Vriesland, traductions de Tylia Caren, François Closset, Denis Marion, Lode Roelandt et Liliane Wouters, Paris, Seghers, « Collection Unesco d’auteurs contemporains. Série européenne », 1965). Et bien entendu les 200 pages de traduction que renferment les  Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge.

     

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction

     

    Extrait de

    Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge

      

    La poésie amoureuse et religieuse en flamand est un des plus beaux titres de gloire de la littérature des Pays-Bas méridionaux. Elle trouvera son expression la plus pure et la plus ardente dans l’œuvre de Hadewych.

    On connaît peu de choses de la vie de cette poétesse ; mais son œuvre est parvenue jusqu’à nous, et c’est ce qui compte.

    l’édition la plus récente des Chants de Hadewijch

    hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductionSes Strophische Gedichten (Poèmes strophiques) groupent quarante-cinq poèmes de plusieurs strophes ; ils expriment le drame de cette âme crucifiée, la violence de sa passion pour l’Amant céleste, la fierté que lui donne sa lutte pour l’Amour divin qui finira par la vaincre. Hadewych célèbre en des vers ardents la passion ascétique ; car « ceux à qui l’Amour divin impose ses douces violences débordent de gratitude », et si l’Aimé prend quelquefois « un cruel plaisir à percer le cœur de ceux qui [1e] couvrent sans cesse de leurs baisers », il est cependant « digne de toutes les louanges ». À travers ses prières, ses méditations, on sent battre le cœur d’une femme qui se défend contre les tentations terrestres. Elle évoque les félicités du ciel et se prosterne humblement devant la Trinité. Elle est humble souvent, parfois exaltée. Ses vers dénotent une forte personnalité ; ils sont riches de sentiment, souvent d’une forme parfaite, bien rythmés, mélodieux. Par son verbe et par le mouvement de la phrase lyrique, Hadewych diffère peu des poètes profanes.

    Visions, trad. J.-B. Porion, Œil/F.- X. de Guibert, 1990

    hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductionSes Visioenen, ses visions traduisent peut-être d’une façon plus complète encore l’ascension de l’esprit et son accueil par Dieu qui est Amour. Bien qu’écrites en prose, elles dépassent en intensité les Gedichten.

    Les Brieven, les lettres de Hadewych traitent de différents sujets de la vie mystique. Elles se distinguent par la profondeur de la pensée et par la richesse étonnante du style. Elles s’inspirent d’un mysticisme assez empirique, sans bannir tout élément métaphysique.

    On résume ainsi le mysticisme de cette « poignardée » de l’amour divin :

    L’âme est pour Hadewych une substance visible à Dieu et dans laquelle Dieu se reflète. Dieu est omniprésent : Il est la bonté se répandant dans toute richesse, Il est l’Unique englobant tout ce qu’il y a de bon. Partant de l’idée de la Trinité, créée à Son image et à Sa ressemblance, créée donc d’après l’amour qui est Dieu dans sa substance, l’âme aspire à l’union avec le Créateur et avec l’Amour. C’est dans la pleine jouissance de l’Amour que débute sur terre la vie éternelle : devenir un Dieu puissant et juste en jouissant de l’Amour. Il n’existe plus de vertus particulières dès que l’Amour a établi de la sorte sa domination sur l’âme humaine : elles font toutes semblablement partie de la puissance de Dieu comme les trois personnes sont un Dieu. Le principe de la Trinité est une des idées de base de la pensée mystique de Hadewych, tout comme elle le sera plus tard chez Ruusbroec. Dans ses Visions, elle place, devant la croix, le trône de l’Éternité et trois colonnes symbolisant les trois personnes de la Trinité : « Et je me détournai et j’aperçus une croix debout devant moi, pareille au cristal, plus claire et plus blanche que le cristal ; à travers elle, on pouvait voir au loin. Devant cette croix je vis un siège pareil à un disque, plus brillant à la vue que le soleil dans tout son éclat… Et au centre sous ce disque tournait une roue si rapide que le ciel et la terre avaient lieu de s’étonner et de craindre… » N’empêche qu’elle s’adresse parfois à l’amant céleste et coquetant. Elle énumère alors les conditions auxquelles son âme se laissera embrasser par Lui et Lui hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductiondonnera « le plus doux des baisers ». Et comme ce Dieu qu’elle aime est composé de trois personnes, elle souhaite le baiser mystique du Père avec l’autorisation du Fils. Elle s’écrie : « Je le dirai d’abord à mon doux Ami [Jésus] avant de vous donner ce baiser, car sans Lui je ne puis me permettre de tels baisers… » Son affection va surtout au Fils, car elle précise : « J’étais presque évanouie sous les baisers du Fils, et quasi morte de son amour… » Mais plus mesurée en général, elle considère que l’Amour le plus total implique la vie la plus complète avec Dieu et avec les hommes. La pratique de l’ascétisme est nécessaire. Et c’est le Christ dans Son humanité qui doit servir d’exemple. Comme Lui, l’homme doit conquérir l’Amour parfait, fixer toute son attention sur Dieu et ne rien voir d’autre, n’accepter aucune consolation que de Lui. Dieu doit vivre profondément en nous. Celui qui aime Dieu, aime ses propres œuvres, les nobles vertus. Et voici la pierre de touche de tout véritable amour : ce n’est pas quand on se sent doucement attiré vers Dieu qu’on l’aime le plus parfaitement. L’homme doit vivre les vertus et s’enraciner dans la charité. L’exercice de la vertu par amour de Dieu est un point cardinal dans l’ascèse de Hadewych. Tout élément intellectuel n’est pas banni de sa conception mystique. Au contraire, la poétesse insiste à différentes reprises sur le fait que l’homme devrait se laisser guider par la raison dans l’exercice des vertus. L’âme a deux yeux : minne et redene. La raison guide la lente ascension depuis la faiblesse jusqu’à la vraie vie vertueuse, pour aboutir à Dieu. Et c’est la Foi qui donne fermeté et durée à l’Amour. Les œuvres et la Foi doivent précéder l’Amour. C’est alors qu’il deviendra le plus ardent. De la collaboration de ces deux forces naît une œuvre plus haute : la raison s’empare de l’ardeur de l’Amour. L’Amour se laisse dominer et guider dans les limites de la raison. Mais c’est l’Amour qui triomphe en dernière analyse, car seul il a accès au domaine mystérieux où la sagesse ne peut pénétrer, pour connaître Celui qui ne peut être connu que par l’Amour. À ce sommet l’Amour trouve sa simplicité, et c’est d’elle que découlent toutes les vertus : piété, charité, sagesse qui règnent sur tous, même sur les puissants de la terre. C’est cet abandon complet à l’Amour de Dieu qui permet d’endurer hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductiontoutes les souffrances et toutes les peines terrestres, les jeûnes, les veilles et autres œuvres : la plus haute liberté consiste à être au-dessus des liens terrestres qui empêchent de s’abîmer complètement dans l’Amour. Et c’est l’amour de ce qu’il y a de plus haut qui nous libère. Il procure aussi la souffrance supérieure qui résulte du regret de ne pas avoir atteint la perfection.

    Hadewych représente un des plus parfaits moments de l’art thiois. Son œuvre, écrite dans une langue qui n’est pas loin d’atteindre à la perfection, reflète sa grandeur d’âme, sa compréhension de l’univers et du divin, la complexité d’une vie intérieure qui s’alimente à l’âme et aux sens, à la raison et au sentiment, à la joie et à la tristesse, au ciel et à la terre, pour s’épanouir en une parfaite et vivante unité.

     

    Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge

    présentés & traduits par Fr. Closset

    Bruxelles, Les éditions Lumière/A. Manteau, p. 16-19.

     

     (couverture non légendée : Les Visions

    éd. et trad. G. Épiney-Burgard, Ad Solem, 2000)

     

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction

     

     


    Jacqueline Kelen parle de Hadewijch

     

     

  • De mond van Hadewijch

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    De mond van Hadewijch

     

     

    Sinen mont sietmen gheneighet tote ons te cussene diene wilt.

    Sine arme sijn ontploken: loepere in die ghehelset wilt sijn.

    (Hadewijch, Brief 22)

     

     

    Gierik1.png

     

    New York, vijftig jaar geleden. Aan tafel zitten Romain Gary en Pierre Teilhard de Chardin. Twee vrienden die geregeld de genoegens van de dis delen, de één een scherpzinnige schrijver, gedistingeerd diplomaat en liefhebber van het ewig Weibliche, de ander een intellectueel die mijlenver boven zijn medemens uitsteekt, een zeer hoogstaande jezuïet die nog nooit een vrouw in zijn armen heeft gehouden. Gary valt zijn in Amerika wonende landgenoot waarschijnlijk nauwelijks lastig met onverbloemde evocaties van de hartstocht des vlezes, Teilhard van zijn kant spreekt nooit over God en vermijdt ‘steeds diepzinnige gesprekken, uit vriendelijkheid, uit respect en uit angst u lastig te vallen’. Hun ontmoetingen illustreren wellicht ten overvloede de grote paradox tussen wat men in het dagelijks leven ‘het vlees’ noemt en wat de christelijke leer daaronder verstaat wanneer zij spreekt over de ‘vleeswording’, d.w.z. de menswording van Christus. Voor de geschiedenis en voor de communis opinio lijken ze onverzoenlijke vijanden te zijn. Maar een kleine omweg via onze lippen, via onze mond, zal ons wellicht helpen die simplistische voorstelling van zaken te nuanceren.

    Gierik8.pngVan alle lichaamsdelen en organen waarop het spel van de erotiek een beroep doet kan er één een bevoorrechte plaats toege- schreven worden. Ten eerste omdat het naast de hand ongetwijfeld de plek is waar de concrete sensuele verstandhouding begint, nadat de blik en de uitwisseling van blikken - op afstand - een basis voor contact hebben gelegd. De mond, dat wil zeggen de lippen en de mondholte, wordt namelijk door de kus als het ware tot het middelpunt van de ontmoeting tussen twee geliefden gemaakt; de kus bezegelt een afspraak, een overeenstemming, en opent tegelijkertijd de weg naar de gebarentaal van de erotiek. Belangrijker is nog dat de mond in de kus niet alleen de ontmoeting realiseert van twee mensen, maar ook van de drie aggregatietoestanden. De vaste, door de aanraking; de vloeibare, door het speeksel; en de vluchtige, door de adem. Terwijl de aanraking, het contact leggen door middel van de kus, voor het affectieve leven staat en de adem zowel het fysieke als het spirituele leven symboliseert, verwijst de mond bovendien naar de andere elementaire functies van de voeding en het woord. Als we spreken over de aanraking komen we vanzelf bij de overige zintuigen terecht, die door het contact van twee monden, de kus, aan het werk worden gezet. Zoals Y. Carré schrijft in zijn dissertatie over de uiteenlopende aspecten van de kus op de mond in de Middeleeuwen: dat gebaar ‘excite en effet le goût (...), l’odorat (...), le toucher (...) mais aussi la vue et l’ouïe. Cet engagement des sens dans le baiser - et surtout des trois sens les plus ‘‘physiques’’ (toucher, goût, odorat) -, intervient dans l’efficacité du geste car l’homme médiéval appréhende le monde en utilisant pleinement l’ensemble des cinq sens.(1)

    Gierik2.pngDe erotische, puur fysieke component van de kus is algemeen menselijk, en bestond dus in de Middeleeuwen evengoed als nu, maar kan niet los gezien worden van de overige aspecten: affectief, symbolisch, juridisch, intellectueel, theologisch, liturgisch, spiritueel en mystiek. Net als andere kusvormen (op de wang, de kin, de neus, de ogen, de voet...) vond kussen op de mond namelijk buitengewoon veelvuldig plaats in de Middeleeuwen, niet alleen tussen echtelieden, verloofden en verliefden, maar ook bijvoorbeeld tussen aristocraten, tussen ouders en kinderen, tussen vrienden en vriendinnen onderling, tussen heer en vazal, tussen bisschop en abt, tussen religieuzen en leken. De kus op de mond had een functie bij de begroetingsceremonie en in het diplomatieke verkeer, maakte deel uit van de ridderslag, werd tussen de partijen uitgewisseld bij het sluiten van een overeenkomst, en in de kerk voor de communie (de zogeheten eucharistische kus kon in de praktijk de eucharistie vervangen), enzovoort. In het leven van de heilige Lutgardis wordt bijvoorbeeld verteld dat de abt van Sint-Truiden na zijn terugkomst van een concilie alle zusters van het benedictijnerklooster waarvan hij de geestelijke vader is, op de mond zoent. Lutgardis verzet zich als enige tegen ‘dat gebruik onder simpelen van ziel’, omdat ze zuiver wil blijven voor haar hemelse bruidegom. De kerk begon waarschijnlijk in de dertiende eeuw, dat wil zeggen in de tijd van Lutgard en Hadewijch, voor het eerst bezwaren te opperen tegen de kus, die als vleselijk contact door sommigen (nadien) tot de dagelijkse zonden werd gerekend.

     

    Wie nadenkt over de kus in de middeleeuwse literatuur stuit vroeg of laat op de eerste regels van een veel oudere tekst, die destijds druk becommentarieerd werd, het Hooglied: ‘Overstelp mij met de kussen van je mond, / want je liefkozingen zijn zoeter dan wijn.’ Of, in de Vulgaatversie: ‘Osculetur me osculo oris sui; / Quia meliora sunt ubera tua vino’. Hadewijch heeft praktisch geen commentaar op het Hooglied nagelaten, maar er wel toespelingen op gemaakt: 

    Daer wart een ghestille ghedaen

    Daer lief van lieue sal ontfaen

    Selc cussen als wel ghetaemt der minnen.

    Alse hi lieue beueet in allen sinnen,

    Si doresughetse ende doresmaket. (2)

     

    (Mengeldicht 16)

     

    Gierik3.pngDoor de aanwezigheid van dergelijke kussen, door de alomtegenwoordigheid in haar werk van het verlangen en van de beroemde ‘orewoet’, wordt er aan Hadewijchs geschriften, en vooral aan haar evocaties van de mystieke eenwording, niet zelden een erotische dimensie toegeschreven: ‘Geen enkele Latijnse auteur echter beschrijft het mystieke contact tussen bruid en Bruidegom op een zo lichamelijk-erotische wijze als Hadewijch.’ Of: ‘Hadewijch experienced herself as physically embracing her Beloved (...). Hadewijch goes on to describe her merging with God, in termes reminiscent of sexual uniting, as a yet further experienced equality with God.’ (3) Haar Strofische Gedichten werden in de negentiende eeuw in Vlaanderen beschouwd als ‘minnezangen van den hevigsten liefdegloed blakende’ (F.A. Snellaert). In Nederland gaf J.A. Alberdingk Thijm een tegelijk warm en buitengewoon kuis commentaar in zijn voor de Franse markt bestemde boek over de Nederlandse literatuur De la littérature néerlandaise à ses différentes époques (1854): ‘Les vers de cette âme jeune et ardente portent l’empreinte d’une si grande passion ascétique, qu’à chaque moment on croit sentir sous la robe de bure les battements d’un cœur qui soupire pour un enfant de la terre.’ Hoeveel heviger gaan wij dan wel niet blozen en begint ons hart te bonken als we de Strofische Gedichten wegleggen en de volgende passage lezen in Visioen 7 (omgezet in modern Nederlands door P. Mommaers, 1979):

    Mijn hart en mijn aderen en al mijn leden schokten en beefden van begeerte. (...) het leek wel alsof al mijn leden zonder uitzondering braken en al mijn aderen een voor een gespannen werden. De begeerte die me toen bevangen had kan door geen taal, van wie dan ook, uitgedrukt worden. En wat ik er al over zou zeggen, het zou onbegrijpelijk blijven voor al degenen die de minne nooit gekend hebben als iets waar men met begeerte naar streeft en die door de minnen nooit op die manier gekend zijn.

    (...) ik verlangde mijn geliefde ten volle te bezitten en te kennen en volop te smaken, volledig! (...) en daar geen andere smaak aan over te houden dan zoete minne en een omhelzen en kussen (...). Hij nam mij nu geheel en al in zijn armen en drukte me tegen zich aan, en al mijn leden voelden de zijne, zoveel het hun lustte en gelijk mijn hart en mijn mens-zijn begeerden. Zo kreeg ik van buiten voldoening, tot de volledige verzadiging toe. 

    Gierik4.pngIs dit Black Venus van Jef Geeraerts? Wellicht ademt die roman uit 1968 dezelfde sensualiteit en fundamenteel vleselijke warmte als die regels uit het zevende visioen. Maar als ze in hun context worden geplaatst, roepen Hadewijchs sterke indrukken van erotiek, van ‘hevig verlangen’, zoals de etymologie luidt, een wijdere horizon op. Om ons daarvan te overtuigen hoeven we alleen maar een andere passage in zijn geheel te citeren, waarin Hadewijch ons vertelt wat ze onder ‘cussen’ verstaat:

    Dat ic segghe van cussene van lieue, Dat es: met hem gheenecht te sine buten alle dinc, Ende gheen ghenoeghen buten dat te ontfane, dat men in ghenoechten van enicheiden binne hem ontfeet. Dat omme helsen es sine onthoudenesse van sconen toeuerlate te hem met ongheueisder caritaten. Dit is helsen ende cussen van lieue in redenen. Mer in gheuoelne van binnen ende in ghebrukene van lieue dat daer es van soetheiden, Dat en mochten v niet alle de ghene te vollen tellen die ye menschelike vorme ontfinghen, Mer men mochte v vele meer daer af segghen, bescoet yet. Dit late ic aldus bliuen. (4)

    Hieruit begrijpt ieder dat de erotische woordenschat van de Brabantse mystica moeilijk gelezen kan worden zonder rekening te houden met de thematiek van de eenheidservaring met (de Zoon van) God. Hadewijch heeft haar leerstellingen nauwelijks systematisch gepresenteerd. Vergeefs zoeken we bij haar naar een verhandeling over de verschillende vormen van kussen zoals we die bijvoorbeeld vinden bij Bernard van Clairvaux en Aelred van Rievaulx (lichamelijke kus, geestelijke kus, intellectuele kus). Het zgn. Tweevormich tractaetken dat in de standaardeditie van haar werk opgenomen werd en de thematiek van het kussen en het gekust worden behandelt, wordt niet (meer) aan haar toegeschreven. Toch valt in haar Brieven, Visioenen en Mengeldichten het woord ‘cussen’ verschillende keren samen met de evocatie van die eenheidservaring en van de eucharistie, zoals in de hierboven geciteerde passages uit het zevende visioen.

    Deze zin uit Brief 17 lijkt ons niet tegen te spreken:

    Bi diere [van Christus op het altaar] comst werdic van hem ghecust, Ende te dien tekene werdic ghetoent; ende quam met hem .i. vor sinen vader. (5)

    Hetzelfde geldt voor de zeer korte Brief 9:

    (...) Ende verslende [verzwelge] v in hem: Daer de diepheit siere vroetheid [kennis] is, daer sal hi v leren wat hi es, Ende hoe wonderleke soeteleke dat een lief in dat ander woent, Ende soe dore dat ander woent, dat haerre en gheen hem seluen en onderkent. Mer si ghebruken [genieten] onderlinghe ende elc anderen Mont in mont, ende herte in herte, Ende lichame in lichame, Ende ziele in ziele, Ende ene soete godlike nature doer hen beiden vlogende, Ende si beide een dore hen seluen, Ende al eens beide bliuen, Ja ende bliuende.

    Gierik5.pngZonder in te gaan op de theologische en filosofische aspecten kunnen we simpelweg stellen dat de sensuele formulering bij Hadewijch in dienst staat van het streven naar eenheid van de ziel met de Zoon van God. De erotische terminologie krijgt zijn volle waarde dan ook pas als we rekening houden met die ervaring, die raakt aan het hart van het bestaan, die het geheel van het levende wezen betreft (mont in mont, ende herte in herte, Ende lichame in lichame...). Wie afstand kan nemen van alle clichés, van eeuwenoude, strenge opvattingen en verboden, zal de erotische beeldspraak van Hadewijch uiteindelijk als de normaalste zaak van de wereld beschouwen. Want waarom zou je een fundamenteel vleselijke woordenschat links laten liggen om de ontmoeting met de mensgeworden God op te roepen? En waarom zou je in die vleselijke woordenschat uitsluitend een eenvoudige seksuele metafoor zien? Tenslotte staat het vlees in de joods-christelijke traditie - die door de meeste christelijke denkers verkeerd werd geïnterpreteerd - toch voor de hele mens en niet alleen voor zijn ‘vlees’. Wie geestelijke en lichamelijke geneugten wil combineren, zou er zeker bij gebaat zijn de mond van Hadewijch tegenover zich aan de dis te treffen.

     

    Daniel Cunin

     

    (vertaling: Jan Pieter van der Sterre)

     

     

    Noten:

    (1)  Le baiser sur la bouche au Moyen Âge. Rites, symboles, mentalités à travers les textes et les images, XIe – XVe siècles, Le Léopard d’Or, Paris, 1992, blz. 25 (cursivering van de auteur). De meeste gegevens in deze alinea zijn hieruit afkomstig.

    (2)Dit zou men als volgt kunnen vertalen: Daar waar het stil wordt / Daar zal het lief van het lief / Kussen ontvangen die de minnen betamen / Als hij het lief neemt in alle zinnen / Doorproefd en doorsmaakt zijn ze.

    Gierik7.png(3)  Joris REYNAERT, De beeldspraak van Hadewijch, Lannoo, Tielt-Bussum, 1981, [Studiën en tekstuitgaven van Ons geestelijk erf, XXI], blz. 320. In zijn dissertatie wijdt de auteur een hoofdstuk aan de ‘Erotische beeldspraak in het werk van Hadewijch’ (blz. 301-320).
    John Giles MILHAVEN, Hadewijch and Her Sisters, Other Ways of Loving and Knowing, State University of New York Press, Albany, 1993 [The Body in Culture, History and Religion], blz. 15 en 18.

    (4) Brief 27: Waar ik spreek van het kussen vanwege de Geliefde, betekent dat: met Hem verenigd worden buiten alle dingen en geen voldoening ontvangen buiten datgene wat men binnen Hem ontvangt in de voldaanheid van het één zijn. Het omhelzen betekent dat men door Hem in stand gehouden wordt doordat men zich te enenmale op Hem verlaat met ongeveinsde liefde. Dat betekent het omhelzen en kussen van de Geliefde waar het verwoordt wordt. Maar waar men het van binnen gevoelt en men de Geliefde geniet, wat daar aan zoetheid is, dat zouden al diegenen die ooit de menselijke vorm ontvangen hebben u niet ten volle kunnen vertellen. Toch zou men er u nog veel meer over kunnen zeggen, mocht het iets baten. Ik laat het er dan ook maar bij (omgezet in modern Nederlands door P. Mommaers, 1990).

    (5) Bij die komst werd ik door Hem gekust en in dat teken werd (wat) ik (ben) zichtbaar gemaakt en, één met Hem, kwam ik vóór zijn Vader (vertaling: P. Mommaers).

     

     

    Gierik & Nieuw Vlaams Tijdschrift,

    ‘Zijn eros en god verzoenbaar... ?’,

    2001, nr. 71, blz. 32-35

     



    Ay, in welken soe verbaerd de tijt, lied 45

     

     

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