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Le Royaume interdit

 

MACAO, CAMOES

& LA CHINE

 

 

Après La Révolte de Guadalajara (2008),

les éditions Circé publient un nouveau roman

de Jan Jacob Slauerhoff,

le plus célèbre sans doute : Le Royaume interdit.

 

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Le mot de l’éditeur

 

Né en Frise en 1898, poète et romancier, JAN JACOB SLAUERHOFF est l’un des grands classiques de la littérature hollandaise du vingtième siècle. Après ses études, il voyage en tant que médecin de bord, naviguant entre l’Europe et les Indes hollandaises, la Chine, le Japon, l’Amérique et l’Afrique du Sud. Souvent étiqueté comme écrivain maudit, « rebelle », « provocant », « poète de la désillusion », il exprime dans son écriture une réelle modernité, tant dans des recueils de poésies (Archipel, 1923) ou de nouvelles (Écume et cendre, 1930) que dans ses romans Le Royaume interdit (1932), La Vie sur terre (1934) et le posthume La Révolte de Guadalajara (1937). Il meurt en 1936.

Les romans de Slauerhoff traitent de choses tout à fait ordinaires : de la recherche du bonheur, du franchissement des limites, de la soif d’aventures qui défient la fantaisie. Vers le milieu du XVIe siècle, le poète Luiz de Camões embarque à destination de l’Inde, ignorant que le Roi du Portugal veut l’exiler à Macao. C’est une époque mouvementée, une époque de conquêtes. C’est ainsi que ce voyage en mer, d’abord calme, devient une véritable aventure où l’on risque sa vie – mais ce n’est pas tout : d’étranges rêves hantent Camões, dans lesquels il ne couche pas ses vers sur le papier mais les envoie à travers l’espace. Près de 400 ans plus tard, un inconnu, opérateur radio irlandais, perd son identité. Des souvenirs étrangers se substituent aux siens, quelqu’un prend possession de lui. Un poète, dont les vers sont immortels, et une femme, dont l’amour dépasse les frontières du temps et de l’espace, se retrouvent ainsi après plusieurs siècles dans l’Empire du Milieu, le royaume interdit, qui devient pour eux le symbole d’une nouvelle liberté.

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Extrait de la postface

« Aux royaumes de Slauerhoff »

 

Février 1927. Sur le Tjimanoek, bâtiment qui assure la liaison entre Java, la Chine et le Japon, le médecin de bord assiste Mme Cameiros da Silva qui accouche. Il a les plus grandes peines du monde à extraire le fœtus, mort dans le ventre de la mère. Celle-ci va tout de même survivre. Quelques mois plus tard, en juin, lors de son second séjour à Macao, ce même médecin rend visite aux époux Da Silva ; le mari, pour remercier le praticien néerlandais d’avoir sauvé sa femme, lui offre une édition des Os Lusíadas. Cinq ans après, dans les premiers numéros de Forum, revue cofondée par Eddy du Perron, voit le jour aux Pays-Bas le roman Le Royaume interdit dans lequel tant la ville de Macao que la vie en mer et l’auteur des Lusiades occupent une place primordiale.

L’idée initiale de ce roman, le polyglotte Jan Jacob Slauerhoff (1898-1936) n’a pas attendu de lire (ou relire) Camões pour l’avoir. Entre septembre 1925 et septembre 1927, profitant de ce que les bateaux sur lesquels il servait mouillaient dans différents ports chinois ou encore à Hong-Kong et Macao – à 4 heures de distance l’une de l’autre à l’époque –, il a rassemblé des éléments qui lui serviront à composer une part essentielle de son œuvre, les poèmes, nouvelles et romans « chinois ». Ainsi, dès 1928, Macao devient le titre de l’un des cycles du recueil Oost-Azië. Certains poèmes de la plaquette française, Fleurs de marécage (1929), évoquent eux aussi, non sans nostalgie, cette ville singulière au glorieux passé, en partie éteinte, que l’écrivain préférait à la moderne Hong-Kong. En feuilletant le journal que Slauerhoff a laissé, les notes qu’il a prises au cours de différents voyages, sa correspondance ou encore des esquisses de nouvelles dont certaines remontent au tout début 1927, on relève maints passages qui figurent, sous une forme plus ou moins retravaillée, dans Le Royaume interdit. Par exemple, des éléments autobiographiques sur la traversée de Hong-Kong à Macao resurgissent dans l’évocation du radio de bord, personnage sans nom, qui embarque alors qu’il est hanté par l’esprit de Camões. Il est probable toutefois que l’édition des Os Lusíadas ait aidé Slauerhoff à préciser la place à donner au poète portugais dans son histoire.

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En plus d’être un roman sur l’éternelle errance – c’est là, disons le d’emblée, le thème central de toutes les œuvres de celui qu’on a pu baptiser « la catastrophe errante », ce médecin incapable de se fixer sur le continent, cet amant toujours en chemin vers une autre femme, vers la même femme, à l’image du marin de la nouvelle « Larrios » du recueil Écume et cendre (1930) –, Le Royaume interdit présente la singularité de déboussoler le lecteur qui se trouve dans l’impossibilité de ranger le roman dans une catégorie précise, en raison des variations permanentes de perspective qu’il offre au plan narratif comme au plan temporel et de la dimension onirique et démoniaque de nombre de ses pages. Quiconque croit, au bout de quelques-unes d’entre elles, avoir ouvert un roman d’aventures risque de rester à quai ; de même, on est loin du roman historique, du roman psychologique, voire du roman exotique pourtant prisé à l’époque. Qui est qui ? Qui parle ? Qui écrit au juste ? Comment le grand poète portugais, banni de son pays au XVIe siècle, peut-il revenir au XXe pour tenter de se glisser dans le corps d’un banni plus ou moins volontaire ? Quel est le rapport entre ce Camões désabusé, qui a laissé des mots et des vers qui ont fait le tour du monde, et le radio de bord qui envoie pour sa part des mots codés dans les airs ? Comment expliquer tous les parallèles entre ces deux existences que séparent plusieurs siècles, l’origine sociale, la langue maternelle… ? Parallèles qui, par endroits, rapprochent les deux solitaires misanthropiques au point de les confondre – métempsychose ? –, par exemple dans la scène ou le radio de bord se retrouve devant la célèbre église São Paulo de Macao, dont ne se dresse plus que la façade :

Vitraux élevés, porte fermée ; il fit un petit tas de pierres, se hissa sur le rebord d’une des fenêtres, se pencha et vit que derrière cette façade l’église était dévastée ; il regarda le vide pavé de pierres tombales. Des vautours se tenaient sur les vestiges de bancs. Il se laissa tomber, les oiseaux s’envolèrent, l’un d’eux passa tout près de lui, il trébucha sur un bloc de pierre puis s’étala dans une stalle vermoulue. Empêtré dans une masse de bois mou, il se débattit, la vermoulure lui bouchait les yeux et le nez. Étouffant, il parvint tout de même à se remettre sur ses jambes. Entre-temps, l’église s’était relevée, elle était pleine de silhouettes qui allaient et venaient, la plupart montaient sur des bancs entassés sous les fenêtres et, par ces ouvertures, déchargeaient de lourds mousquets. Devant l’une d’elles, un vieux moine était en train d’actionner un canon. Par intermittence, une balle sifflait dans l’église. Il se tenait près de l’autel. Un homme en bel uniforme, mais le crâne orné d’une couronne de cheveux argentés, lui remit, au nom de Dieu, un lourd fusil. Il gagna une fenêtre, laissa ses doigts aller et venir sur le canon et la platine rouillés. Des balles étaient posées sur le rebord de la fenêtre. Il regarda en contrebas le versant de la colline : des silhouettes tentaient de gagner l’endroit où était édifié l’église, et il en tombait sans cesse ; il se mit à tirer machinalement dans le tas. Son épaule encaissait le recul de l’arme, mais il n’entendait pas les coups partir ;  après quelques secondes, il voyait une flamme vaciller sur son lourd mousquet. (…)

D. Cunin

 

Principales sources

sur Le Royaume interdit

 

CouvAriePos.jpgOutre la biographie – Wim Hazeu, Slauerhoff. Een biografie, 1995 – et les quelques livres consacrés à Slauerhoff et la Chine – Arie Pos, Van verre havens. Het werk van Slauerhoff en de Chinese werkelijkheid, 1987 ; W. Blok & K. Lekkerkerker (éd.), Het China van Slauerhoff. Aantekeningen en ontwerpen voor de Cameron-romans, 1985 ; Eep Francken, Over Het verboden rijk van J. Slauerhoff, 1977 –, on peut lire en français la thèse de Louis Fessard, Jan Jacob Slauerhoff (1898-1936). L’homme et l’œuvre, Nizet, Paris, 1964 ou encore l’article de W. Blok, « Expérimentation temporelle dans le roman Het verboden rijk de J. Slauerhoff », Écriture de la religion, écriture du roman. Textes réunis par Charles Grivel. Mélanges d’histoire de la littérature et de critique offerts à Joseph Tans, Groningen/Lille, Centre Culturel Français de Groningen/Presses Universitaires de Lille, 1979, p. 123-137. La thèse récente de Hendrik Gerrit Aalders, Van ellende edel. De criticus Slauerhoff over het dichterschap (2005), fournit de nombreux éléments sur l’importance qu’ont revêtu certains poètes français pour l’écriture de Slauerhoff (Villon, Samain, Verlaine, Laforgue, Jarry, Rimbaud, Baudelaire, Segalen…). La suite de la postface revient en particulier sur le rôle fondamental qu’a joué l’œuvre de Tristan Corbière pour l’écrivain néerlandais.

 

Voir sur ce blog Slauerhoff & Macao

ET Slauerhoff, entre révolte et dérive

 

Les alter échos de Jan Jacob Slauerhoff,

par Mathieu Lindon

« Une étrange violence, physique et intérieure, habite le Royaume interdit. Dès la deuxième page du prologue, est décrit l’affrontement de deux flottes du XVIe siècle, lorsque le Portugal œuvre à la colonisation asiatique. « La nuit, on continua de se battre à la lumière des torches ; des chaloupes armées participèrent aux combats tandis qu’une multitude de requins, ces hyènes des batailles navales, se disputaient les noyés en sang. » Cette flamboyance austère, cette cruauté sans atermoiement sont des caractéristiques de l’œuvre de Jan Jacob Slauerhoff....»

 

 

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