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Auteurs néerlandais

  • Le réveil géopolitique de l'Europe

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    L’Europe géopolitique – actes et paroles

    Quatre conférences prononcées au Collège de France

     

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    Luuk van Middelaar, Le réveil géopolitique de lEurope,

    Paris, éditions du Collège de France, janvier 2022

     

     

    Né en 1973 à Eindhoven, Luuk van Middelaar est un historien et philosophe néerlandais. Il occupe la chaire « Fondements et pratique de l’Union européenne et de ses institutions » à l’Université de Leyde. Il est par ailleurs chroniqueur au principal quotidien néerlandais, le NRC. De 2010 à 2014, il a été la plume et l’un des conseillers du premier président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Politicide, son premier livre, propose une étude critique de la pensée philosophique française de l’après-guerre. En 2015, avec Philippe Van Parijs, il a edité After the Storm. How to save democracy in Europe. Deux des ouvrages de Luuk van Middelaar ont paru à ce jour en traduction française, aux éditions Gallimard : Le Passage à l’Europe. Histoire d’un commencement (2012 ; Socrates Prijs 2010, Prix du Livre européen 2012, Prix Louis Marin 2012 de l’Académie des Sciences morales et politiques) et Quand l’Europe improvise. Dix ans de crises politiques (2018).

    luuk van middelaar,europe,collège de france,conférences,traduction,pays-bas,géopolitiqueDans ses écrits, l’auteur néerlandais tente de cerner et d’analyser au plus près les plus récentes évolutions qui secouent nos sociétés tout en prenant la mesure de leurs répercussions sur l’Europe, c’est-à-dire tant sur les institutions bruxelloises que sur chaque gouvernement des pays membres. En ce printemps 2021, il a été invité par le Collège de France à inaugurer le « Cycle Europe » en prononçant quatre conférences sous l’intitulé « L’Europe géopolitique – actes et paroles ». L’occasion de s’interroger sur la place et l’action du Vieux continent sur la scène géopolitique qui a connu, ces dernières décennies, de véritables chamboulements. Comment se définir et se penser, dans le temps et dans l’espace, face à la Chine, face à la Russie, face aux États-Unis ou encore face à la Turquie alors que ces puissances conquérantes remélangent les cartes stratégiques ?

    Présentation : « Nous aborderons dans ce cycle Europe les aspirations de l’Union européenne, en tant qu’ensemble, à se montrer comme un acteur respecté sur la scène mondiale et à peser davantage sur le cours des événements. Ce vœu d’une Europe plus "géopolitique", plus ''stratégique", voire "souveraine", exprimé depuis quelques années par de nombreux dirigeants (dont le président français et la présidente de la Commission), ne se traduit que difficilement dans les actes. Afin de remédier à cette situation, la doctrine bruxelloise tend à regarder du côté des réformes institutionnelles ou d’une adaptation des politiques. Nous suggérons, au contraire, qu’il convient en premier lieu d’effectuer un changement d’ethos, de mentalité et de vision du monde. Afin de retrouver un rôle d’acteur, l’Europe doit sortir de la pensée universaliste et intemporelle où elle a trouvé refuge après 1945, tant sur le plan des valeurs que sur celui de l’économie. Elle doit assumer la finitude de l’espace et du temps, réapprendre le langage du pouvoir, entamer, en somme, une vraie métamorphose libératrice – aussi douloureuse soit-elle. L’expérience enseigne toutefois que seule la nécessité pourra faire sortir les Européens de leur place privilégiée dans les coulisses de l’Histoire ; choc après choc, pas à pas. Plutôt que d’ajouter au chœur des exhortations qui se font entendre régulièrement, nous examinerons comment les Européens réagissent depuis 2015 aux événements disruptifs et réorganisent leur Union en conséquence.

    luuk van middelaar,europe,collège de france,conférences,traduction,pays-bas,géopolitique» Quatre thèmes principaux illustrent ce réveil à contrecœur : découverte de la finitude territoriale, dans la reconnaissance d’une frontière extérieure commune, notamment à l’occasion des crises ukrainienne (2014-2015) et migratoire (2015-2016), et lors de l’intimidation turque en Méditerranée orientale (2020) ; découverte de la finitude économique, vivement ressentie sous le choc de la rareté médicale lors de la pandémie de la covid 19, et, plus largement, dans une nouvelle dépendance vis-à-vis de la Chine de Xi Jinping ; découverte de la finitude temporelle et de la solitude, enfin, qui se joue dans le lent abandon par les États-Unis de leur rôle de protecteur du continent européen. Ces découvertes, tâtonnements et pertes d’innocence successifs ne pourront déboucher sur une Europe actrice et maîtresse de son destin que s’ils sont accompagnés d’un récit. N’est-ce pas là la plus ancienne façon de s’inscrire dans le temps, le meilleur moyen de transformer la douleur de la finitude en une force ? Sans souveraineté narrative, pas d’autonomie stratégique. Ces quatre exercices de géopolitique seront reliés par quelques thèmes transversaux : nouvelle importance de la publicité et de l’espace public ; glissements de pouvoir entre États européens, notamment entre la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ; réformes institutionnelles et rapport droit/politique au sein des instances de l’Union. »

     

    Une version légèrement revue de ces conférences, fruit de la collaboration entre l’auteur et son traducteur Daniel Cunin, a été éditée sous le titre Le réveil géopolitique de lEurope aux éditions du Collège de France (collection Conférences, janvier 2022).

     

     

    L'Europe face aux voisins russe et turc : la frontière (1)
     

    L'Europe face à la Chine : la rareté (2)

    L'Europe et les États-Unis : la solitude (3)

    L'Europe et l'entrée dans l'Histoire : le récit (4)

     

     

    RTBF - Le Grand Oral de Luuk van Middelaar

     

     

  • Gieser Wildeman

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    Un poème de Radna Fabias

    dit par Laurence Vielle

     

     

    extrait du recueil Habitus, éditions Caractères, 2019

     

     

     

  • PATHOLOGIES

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    Un autre roman de Jacob Israël de Haan

     

     

    Pour compléter la présentation de Jacob Israël de Haan – voir « Ménage à deux » – sur ce blog, voici les quelques paragraphes que consacre au roman Pathologieën Jan Fontijn dans sa biographie Onrust -  Het leven van Jacob Israël de Haan (De Bezige Bij, 2015). Olivier Vanwersch-Cot les a transposées en français en même temps que les premières pages de l’œuvre en question.

     

     

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    Jacob Israël de Haan naît le 31 décembre 1881 dans un milieu juif orthodoxe. Après sa scolarité secondaire, il travaille comme instituteur tout en suivant des études de droit entre 1903 et 1909. Pendant cette période, il écrit régulièrement des articles pour le quotidien socialiste Het Volk. En 1904, il publie le roman Pijpelijntjes, où il décrit de façon explicite sa relation homosexuelle avec le jeune médecin et écrivain Arnold Aletrino. Cet écrit est suivi en 1908 par un second roman tout aussi scandaleux que le premier : Pathologieën narre les amours mortifères d’un jeune homme et de son partenaire sadomasochiste. Pijpelijntjes et Pathologieën sont aujourd’hui considérés comme des classiques de la littérature néerlandaise. Ce sont aussi les premiers romans à thématique explicitement homosexuelle publiés aux Pays-Bas. En 1919, De Haan émigre en Palestine, où il travaille comme journaliste pour divers journaux néerlandais. Très engagé pour la cause sioniste durant les premières années suivant son arrivée, il prend ensuite fait et cause pour les juifs orthodoxes antisionistes Haredim. L’organisation paramilitaire juive Haganah juge alors qu’il représente un trop grand danger pour la cause sioniste et décide de le faire assassiner. Il meurt sous les balles d’un de ses agents le 30 juin 1924.

     

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    Le roman Pathologieën selon Jan Fontijn

     

    Pathologieën est paru le 14 juillet 1908 dans une édition s’ouvrant par un préambule de Jacob Israël de Haan. L’écrivain y signalait que la police n’avait jamais saisi son premier roman Pijpelijntjes [1], et qu’aucun obstacle n’en avait empêché la publication. De Haan disait sa satisfaction d’être l’auteur de ce roman – « malgré les complications qu’il lui avait values au sein de sa communauté » –, et annonçait qu’il allait en publier une suite.

    Pathologieën comprenait, à la suite de cet avertissement, une préface de Georges Eekhoud [2], traduite par De Haan lui-même. Eekhoud y louait l’« émouvant respect de la vérité », la « grande valeur artistique », et l’« exceptionnelle délicatesse » de Pathologieën. Les deux protagonistes du roman étaient qualifiés de « jeunes hommes malades des nerfs ». Le préfacier ne manquait pas, d’autre part, de rappeler l’émotion suscitée en France par le procès d’Oscar Wilde.

    La science avait accompli un important progrès en ne considérant plus l’homosexualité comme une maladie ou un délit, mais comme un problème médical. Eekhoud rappelait d’autre part que la publication de Pijpelijntjes avait causé bien des déboires à son auteur. Il affirmait enfin voir dans Pathologieën un livre « confirmant pour toujours l’appartenance de son auteur au panthéon des lettres ».

    De Haan s’était efforcé de donner à Pathologieën une structure moins décousue que celle de Pijpelijntjes, où il s’était contenté d’enchaîner les scénettes. Le texte est divisé en trois parties, précédées chacune d’une citation en latin ou en italien. Sans doute espérait-il que les vers célébrant les amours du poète romain Catulle pour Lesbia souligneraient le caractère intemporel des thèmes évoqués dans le livre.

    Les premiers vers du poème 3 apparaissent à deux reprises dans le roman :

    Lugete, o Veneres, Cupidinesque

    Et quantumst hominum venustiorum.

    Pleurez, Vénus, Amours,

    Et vous tous tant que vous êtes, hommes qui aimez Vénus !

    Dans ce texte célèbre, le poète latin se lamente sur la mort du moineau cher au cœur de sa bien-aimée. Ces vers figurent dans l’en-tête de la première partie du roman et sont de nouveau mis en exergue dans la troisième, explicitement dédiée par l’auteur à Oscar Wilde, décédé en 1900.

    A. Aletrino, par Jan Veth

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionCatulle fascinait les écrivains se réclamant de la culture « fin de siècle », qui brouillait à plaisir les frontières rigides entre le féminin et le masculin, l’homosexualité et l’hétérosexualité. Sa poésie bravait continuellement la bienséance. Le pseudonyme de sa bien-aimée, Lesbia, fait référence à la célèbre poétesse Sapho, habitante de l’île de Lesbos. Dans l’œuvre de Catulle, les vers à la tonalité féminine tranchent avec la virilité extrême de nombreuses bordées d’insultes à caractère sadomasochiste.

    Catulle était lu et apprécié par des auteurs tels Ben Johnson, Richard Lovelace, Lord Byron Coleridge et Thomas Hardy. Les éditions du XIXe siècle censuraient ses poèmes les plus osés. Sir Richard Burton, le célèbre traducteur des Mille et une nuits, avait entrepris de publier une traduction non expurgée de l’œuvre de Catulle. Quatre ans après sa mort, sa veuve en publia une version rigoureusement épurée substituant des suites d’astérisques aux passages osés. Pour bien faire, elle détruisit même le manuscrit originel !

    Dans la seconde édition de Pijpelijntjes, De Haan insère en face du titre le premier vers du poème 16 : Pedicabo ego vos et inrumabo (Moi, je vous sodomiserai et me ferai sucer). Dans la suite du poème cité par De Haan, Catulle explique qu’on ne saurait taxer d’immoralité un poète pour la seule raison qu’il écrit des vers licencieux.

    Pathologieën porte comme sous-titre : De ondergangen de Johan van Verre de With (Les déchéances de Johan van Verre de With). Le pluriel s’explique sans doute par la double déroute de Johan. Toutes ses amours se soldent par des échecs, aussi bien sa passion pour son père que celle pour son ami René. Et il finit par se suicider.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionRésumons l’histoire. Johan est un jeune adolescent vivant seul avec son père à Culembourg. Sa mère s’est suicidée ; son père mène une vie retirée, tout entière consacrée à des recherches sur la psychologie des criminels. Vers l’âge de seize ans, le garçon se découvre amoureux de son père. Connaissant l’hostilité de son géniteur envers l’homosexualité, il n’ose lui parler de ses sentiments. Éclairé par la lecture d’ouvrages trouvés dans la bibliothèque paternelle, il prend conscience de son homosexualité. Dans un premier temps, il se sent coupable de son orientation. Il rêve fréquemment de débauches avec des inconnus, des garçons de sa classe, ainsi qu’avec son père. Ces fantasmes le plongent dans un tel désarroi qu’il envisage de se suicider. Après de nombreuses hésitations, il finit par s’ouvrir à son père des causes de son mal-être. Celui-ci refuse toute discussion et décide d’éloigner son fils. Johan emménage  alors à Haarlem chez un médecin aveugle et sa femme. Le couple loge également un artiste de dix ans son aîné, René Richell, un peintre prometteur très influencé par Beardsley. Les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre. Mais la personnalité sadique du peintre ne tarde pas à se manifester. Il dessine deux portraits de Johan : le premier fait ressortir toute sa beauté, tandis que le second le représente sous les traits d’un débile. René abuse sexuellement de Johan et lui impose des sévices physiques et moraux de plus en plus fréquents. Brisé par ces mauvais traitements, Johan accepte le poison que René a préparé pour lui, et meurt.

    Certains ont vu dans le roman une allégorie de la lutte du bien et du mal. Le père de Johan symboliserait le Dieu inflexible de l’Ancien Testament, tandis que René incarnerait Satan. Mais on peut se contenter de voir simplement dans le roman le récit d’une relation sadomasochiste entre deux hommes.

    Les traits de caractère sadiques et masochistes, déjà présents dans une certaine mesure dans Pijpelijntjes, occupent dans le roman une place prépondérante. Le sadomasochisme a très certainement fasciné De Haan. Son ami Aletrino lui avait sans doute parlé de cette déviance. Aux yeux du psychiatre Krafft-Ebing, il s’agissait d’un trait de caractère inné, à ranger dans la catégorie des pathologies.

    En 1911, De Haan publie dans la revue Den Gulden Winckel un article intitulé Littérature et Pathologie sur l’autobiographie de l’épouse de Leopold von Sacher Masoch. Il le signe du pseudonyme René de With, qui combine les noms des deux principaux personnages de Pathologieën. Il y critique le style de l’auteure et juge exagérément flatteur le rôle qu’elle s’attribue dans ce récit.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionDe Haan concède n’avoir qu’une connaissance limitée des publications de Leopold. Il connaît bien, en revanche, le livre que Krafft-Ebing lui a consacré. Cet auteur, constate-t-il, n’est plus guère lu ; seul subsiste de lui le souvenir de sa description de cette « singulière et douloureuse déviation psychique ». Après avoir brièvement retracé la vie de l’écrivain autrichien, De Haan analyse le  phénomène du masochisme, qu’il définit comme la tendance à « jouir de toutes les formes possibles d’humiliation, y compris physiques. » Il mentionne plusieurs faits caractéristiques des relations de Masoch avec son entourage : le fouettage par son épouse enveloppée dans un manteau de fourrure et les humiliations par son domestique ou par la sage-femme.

    De Haan mentionne aussi dans son article le célèbre texte de La Vénus à la fourrure. Cela l’amène à s’intéresser à la personne de Catherine Strebinger, une amie intime de Masoch en laquelle on peut voir une sorte de copie féminine de René Richell. Cette Catherine aimait choquer son monde en énonçant les vérités les plus dérangeantes. Elle prenait aussi un malin plaisir à briser les mariages ou les fiançailles. Ainsi s’employa-t-elle, pour gagner un pari, à faire annuler les fiançailles d’une princesse russe. La jeune répudiée ne supporta pas la rupture et mourut d’un crachement de sang. « Catherine Strebinger pourrait à elle seule faire l’objet d’un roman », notait De Haan.

    On ignore qui a servi de modèle pour René Richell. Les noms de Carel de Nerée tot Babberich, peintre dandy très influencé par Aubrey Beardsey, Francisco Goya et Jan Toorop ont été cités, mais les preuves manquent. Le graveur sur bois Samuel Jessurun de Mesquita est un autre possible candidat.

    Le célèbre roman Eva de Carry van Bruggen, sœur de De Haan, offre peut-être une piste. Dans ce texte fortement autobiographique publié en 1927, trois ans après la mort de De Haan, l’auteure décrit le choc ressenti par Eva, l’héroïne du roman, à la mort de son frère David. Dans un des chapitres du livre, Eva accompagne Heleen, qui a été l’épouse de David durant trois ans, dans la région où elle et son frère ont passé leur enfance. Heleen avoue alors qu’un jeune garçon s’était évertué à détruire leur relation. Il détestait David et prenait plaisir à le rabaisser. Vivant à ses crochets, il ne supportait pas l’intelligence supérieure de son camarade. Dans le roman, le persécuteur se prénomme Berthold. Heleen déclare qu’elle a tout fait pour rendre heureux le frère d’Eva, mais en vain. Dans une de ses lettres, David avait reconnu ne trouver le repos que dans le refus. Il qualifiait de moral insanity sa relation avec Berthold : folie de Berthold pour les brimades qu’il lui inflige et, de sa part, folie de les accepter. La souffrance, le dénuement et le refus sont ses seules voies d’accès au bonheur. Heleen résume ainsi le caractère de son époux : « Il recherchait l’harmonie dans le malheur. Pour supporter la vie, il devait chaque jour se donner la mort. » Le prénom Berthold se trouve aussi dans Het joodje (Le petit Juif), autre roman de Carry, publié en 1914. Dans ce texte, Berthold van Herwerden est un personnage particulièrement désagréable qui accable de son mépris le « petit Juif » Ben.

    L’expression moral insanity figure plusieurs fois dans les notes prises par De Haan à cette époque. Dans la psychiatrie du XIXe siècle, elle désigne l’état d’une personne intellectuellement saine, mais émotionnellement déséquilibrée.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionOn ne peut manquer de remarquer que De Haan a intégré dans Pathologieën une multitude de détails empruntés à sa propre vie. La première partie du roman se déroule ainsi à Culembourg [3], où il a enseigné. Dans la suite du livre, on retrouve la ville de Haarlem, où il a étudié à l’école d’instituteurs. Comme dans le roman, il logeait à cette période chez un couple dont l’homme était aveugle. Citons encore le moulin bordant la digue à la sortie de Zaandam, où il s’est un temps retiré pour retrouver son équilibre. On note aussi que, comme De Haan, Johan écrit des textes en prose et s’éloigne de plus en plus de son père. Le jeune homme hésite à révéler à son père son homosexualité, ainsi que l’attirance amoureuse qu’il éprouve pour lui. Pendant la puberté, De Haan a dû vivre une expérience semblable. L’adolescent contraint de garder le silence sur son orientation sexuelle a sûrement éprouvé les mêmes sentiments d’isolement et de détresse que le héros du livre. Johan ne considère pas son orientation comme un vice, une tendance pathologique ou un symptôme morbide. Il formule cela très clairement dans une lettre adressée à René : « La cause de notre déchéance ne tient pas à mes sentiments, qui sont purs, mais à ta nature pervertie par d’insatiables raffinements de cruauté. La cruauté n’est nullement un ingrédient indispensable de notre amour, contrairement à ce que croient certains. » La cruauté peut se manifester ailleurs dans la société, comme le démontre le passage du roman où Johan doit faire face aux moqueries et à la méchanceté de ses élèves.

    De Haan a cherché à montrer les changements d’attitude vis-à-vis de l’homosexualité au début du XXe siècle. Van Eekhoud le montre bien dans sa préface, lorsqu’il fait l’éloge du psychiatre autrichien Von Krafft-Ebing « qui a fait connaître la véritable nature morale et physique de tant d’hommes rejetés malgré leur innocence, et exclus de la vie sociale. »

     

     

    le début du roman en traduction sur ce lien

     

     

    [1] Premier roman de Jacob Israël de Haan. L’auteur y décrit sans grande précaution sa relation avec son compagnon de l’époque, le médecin Arnold Aletrino. Pour étouffer le scandale, Aletrino et la fiancée de De Haan achètent en juin 1904 la presque totalité de la première édition. De Haan en fait paraître une seconde édition, modifiée, en octobre 1904.

    [2] Le texte original en français de la préface d’Eekhoud est perdu. Les citations sont retraduites à partir de la version néerlandaise.

    [3] Nom francisé de la ville de Culemborg.

     

     

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  • De bonte hond in het Quartier Latin

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    De vergeten Hagenaar

    Fritz R. Vanderpyl (1876-1965)

     

     

    Hoe na enkele tegenslagen - zoals het feit dat zijn debuut meedogenloos werd afgekraakt - een onbekende Hagenaar Nederland en de Nederlandse taal vaarwel zegt om in Parijs revanche te nemen. Hoe hij daar een bizar en uniek oeuvre in het Frans opbouwt en decennialang dagelijks met de vooraanstaandste schrijvers en kunstenaars omgaat. Hoe Fritz Vanderpyl, deze nieuwe Franse burger, met het Legioen van Eer op zijn revers aan de verkeerde kant van de geschiedenis belandt en in de vergetelheid raakt.

     

     

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    Een brasserie in Parijs, zomer 1920. Enkele vrienden staan op het punt te dineren – of zijn ze al klaar? Met enkele potloodstreken geeft T.S. Eliot het tafereel weer en stuurt zijn schets naar een van zijn correspondenten. We zien een besnorde ober die aarzelt de bestelling op te nemen, of de rekening te geven, terwijl vier heren aan een tafel vrolijk zitten te converseren, allen met een hoed op. Boven elk hoofddeksel heeft de jonge dichter de initialen van de bezitter geschreven. Van rechts naar links: T.S.E. voor Thomas Stearns Eliot, J.J. voor James Joyce met ovale bril, W.L. voor Wyndham Lewis en F.V. voor… een drukgebarende Fritz Vanderpyl, met everzwijnbaard.

    We dined with Joyce in Paris, schrijft Eliot, as you will I am sure be interested to know. Fritz Vanderpyl, a friend of Pound and myself, was also present, and I enclose a sketch (by me) of the party.’ Een vriend van Erza Pound, deze Fritz? Zijn naam komt voor in de The Cantos: ‘Beer-bottle on the statue’s pediment! / That, Fritz, is the era, to-day against the past, / ‘‘Contemporary.’’ And the passion endures. / Against their action, aromas. Rooms, against chronicles. (…) Fritz still roaring at treize rue Gay de Lussac / with his stone head still on the balcony?

    FRV - COUV - CHANT.pngOp die avond is Vanderpyl al vijf jaar Fransman. Zijn naturalisatie dankt hij aan het feit dat hij in het Vreemdelingenlegioen heeft gediend om tegen de Duitsers te vechten. Hij woont inderdaad in de rue Gay-Lussac 13 (5e arrondissement), het adres waar hij meer dan een halve eeuw met zijn Provençaalse vrouw Hermine Augé zal resideren. In de loop der jaren toveren ze hun appartement om tot een museum met werken van enkele van de beroemdste kunstenaars uit de eerste helft van de twintigste eeuw. In een tijdspanne van meer dan zestig jaar ontmoet ‘Dikke Fritz’ min of meer alle Franse en in Frankrijk verblijvende schilders en beeldhouwers, bijvoorbeeld de Britse kunstenaars en schrijvers Cora en Jan Gordon die hun boek Two Vagabonds in Languedoc (1925) aan ‘Hermine and Fritz Vanderpyl in recognition of our long-standing friendship’ opdroegen.

    Bekend als de bonte hond in het Quartier Latin wordt hij een van de meest gerenommeerde kunst- en culinaire critici uit het interbellum. Ook al is hij nu totaal in de vergetelheid geraakt, zijn vrolijke en vurige persoonlijkheid - ‘Ik schrijf niet, ik bulder’ - heeft haar stempel op zijn tijd gedrukt. Memoires en dagboeken van prominente tijdgenoten brengen hem opnieuw tot leven.

    Hermine and Fritz VANDERPYL - PAR JAN AND CORA GORDON.jpg

    Van geluk dat waan is, het eerste boek van Fritz, verscheen in 1899 in ’s-Gravenhage. Jeanne Reyneke van Stuwe, waarop hij verliefd was maar die op het punt stond met Willem Kloos te trouwen, zei over deze dichtbundel: ‘’t Is wel goed-bedoeld, maar als kunst-geheel, geloof ik, niet veel waard.’ Den Haag is nu eenmaal de stad waar onze Bourgondiër in spe op 27 augustus 1876 het licht zag onder de naam Frits René van der Pijl. Op het moment dat hij het pad van de literatuur betreedt - in 1898-1899 publiceert hij onder de naam Wynandus kronieken in het Dagblad van Zuid-Holland en ’s-Gravenhage -, verlaat hij eigenlijk zijn vaderland, waar hij nooit meer zou wonen. Spanningen met zijn burgerlijke katholieke familie, en wellicht ook een diep liefdeslitteken, brengen hem ertoe zijn geluk in Parijs te beproeven. Op 20 september 1899 komt hij in de Lichtstad aan.

    FRV COUV 1939.jpgAanvankelijk leidt hij in de Franse hoofdstad een onzeker bestaan; hij slaapt soms onder bruggen en moet dan bouten gaan schroeven van de Eiffeltoren, hoog zittend op een plankje dat bungelt aan een pilaar… Hij is achtereenvolgens behanger, knecht, verkoper en tolk… Dankzij zijn talenkennis wordt hij gids voor buitenlandse toeristen, met name in het Louvre. De roman Le Guide égaré (1939) voert ons terug naar zijn omzwervingen; op een dag leidt hij een klant met de naam Jack London rond. Tegelijkertijd legt Fritz snel contacten in artistieke kringen. Reeds in 1903, toen hij zich de Franse taal eigen heeft gemaakt, schrijft hij voor een Parijs tijdschrift een paar artikelen over de Nederlandse literatuur (Van Deyssel, De Beweging, etc.) ; in La Plume, een vooraanstaand blad, verschijnt ‘Essai sur Frederik van Eeden’, zijn inleiding op de Franse vertaling van De kleine Johannes. In 1907 publiceert L’Abbaye, een kortstondig bestaande kunstenaarskolonie, Les Saisons douloureuses, een poëziebundel van de Hagenaar. Het jaar daarop verschijnt zijn naam naast die van Apollinaire op de omslag van het vooraanstaande tijdschrift Vers et Prose. Kort na de Eerste Wereldoorlog richt Fritz een eigen tijdschrift op. Al in 1904 en 1914 was hij betrokken bij het starten van een paar bladen, namelijk La Vie (met o.a. Alexandre Mercereau, Charles Vildrac, René Arcos) en La Revue des Salons.

    Het dagboek van Vanderpyl neemt ons mee naar de brasserieën waar hij samen met Apollinaire heen ging en ook meermaals naar de eettafel van de grote dichter. In zijn boekenkast had Apollinaire twee werken van Fritz staan: het essay over schilderkunst Six promenades au Louvre (1913) en het meertalige gedicht Mon chant de guerre (1917). Van de perikelen van een jonge buitenlandse kunstenaar tijdens de Belle Époque geeft Vanderpyl enkele indrukken in zijn roman Marsden Stanton à Paris (1916).

    VANDERPYL - DEDICACE APOLLINAIRE.jpgNa zich aldus een plaats te hebben veroverd in de Franse troepen en op het slagveld van de schilder- en beeldhouwsalons, zal Fritz voortaan niet meer ophouden de Parijse trottoirs af te struinen om in de pers verslag uit te brengen van allerlei tentoonstellingen. In perfecte harmonie met zijn zwaarlijvigheid bracht zijn eetlust en wijnkennis hem ertoe zich te laten gelden als een montere gastronomisch criticus; in 1925 bedenkt hij bijvoorbeeld een recept voor kangoeroefilet. In Peintres de mon époque (1931) bevestigt hij zonder enige concessie zijn picturale opvattingen; in deze reeks essays portretteert hij zestien kunstenaars, onder wie zijn grote vrienden Maurice de Vlaminck en André Derain, maar ook Picasso, bij wie hij soms de vakantie doorbrengt, Kees van Dongen en... een fictieve schilder.

    Tijdens de Tweede Wereldoorlog blijft Vanderpyl bijna wekelijks publiceren over zijn favoriete onderwerpen. Deze samenwerking met kranten onder Duits toezicht, alsmede de publicatie in 1942 van een brochure over schilderkunst met een antisemitische tendens, betekent dat hij ten tijde van de bevrijding op de zwarte lijst van schrijvers belandt. Zijn vriend Paul Léautaud maakt er gewag van hoe Vanderpyl dan een moeilijke periode beleeft : ‘Ce matin, à l’angle rue Soufflot et boulevard Saint-Michel, rencontré Vanderpyl, que je n’avais pas vu depuis quelques années. Près d’une heure, sur place, à lui raconter les hauts faits de ces grands patriotes et justiciers, - après coup, - Mauriac, Claudel, Duhamel, Valéry, Lacretelle. J’y ai toujours grand plaisir. À quelques mots qu’il m’a dits, il serait toujours dans le dommage résultant de la sanction prononcée à son égard par le Comité National des Écrivains.’*

    FRV - Schalekamp - couv.pngFritz gaat echter vrij snel weer publiceren: een poëziebloemlezing in 1950, een derde roman in 1959. Het lukt hem zijn loopbaan als criticus enigszins voort te zetten, voornamelijk voor tijdschriften die auteurs bijeenbrengen die door de oorlog in diskrediet zijn gebracht. In Dr. Freud heeft hier gewoond herinnert Jean Schalekamp zich Fritz, die hij in de jaren vijftig bezocht, als ‘een van de merkwaardigste Nederlanders die ik ooit ontmoet heb (…). Strikt gesproken was monsieur Vanderpyl, of Vanderpiel zoals hij het zelf uitsprak, van beroep dichter, schrijver en kunstcriticus, geen Hollander. Hij kende zelfs geen woord Nederlands meer. Merkwaardig genoeg sprak hij zijn Frans onberispelijk, maar, na bijna zestig jaar, nog steeds met een loodzwaar Hollands accent.

    Hij was een vrij gezette, tachtigjarige heer met een keurig verzorgd wit puntbaardje en snor, een typische negentiende-eeuwse figuur, die aan het eind van de vorige eeuw naar Parijs was getrokken en daar altijd was gebleven. In dat deftige appartement, dat op het Luxembourg uitkeek, woonde hij al meer dan vijftig jaar met zijn twee jaar oudere vrouw Hermine, een levendig, donkerogig dametje uit Arles, dat nog steeds lesgaf aan het British Institute. Hij was Fransman geworden doordat hij in 1914 als tolk bij het Franse leger dienst had genomen.

    J.-M. Fage, Le salon des Vanderpyl (détail)

    VANDERPYL - SALON - FAGE.pngIk bekeek hem met een zeker ontzag. Hij was een legendarische figuur, die in een legendarische tijd geleefd had. Verlaine, Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Alfred Jarry, Picasso, Maurice de Vlaminck, Van Dongen, Juan Gris, Braque, Kisling, Chabaud, Foujita, doden en levenden, hij had ze allemaal gekend, met hen gedronken en eindeloos geouwehoerd in de bistro van le père Azon en andere cafés in Montmartre en Montparnasse. Zijn huis hing vol met schilderijen en portretten die ze van hem gemaakt hadden en die lijst aan lijst de muren bedekten. Voor tientallen miljoenen, schatte ik snel. Van achter een oude pendule haalde hij een kleine Kisling te voorschijn die hij daar verstopt had omdat hij hem niet mooi vond. Een kamer met portretten, een kamer met stillevens en bloemstukken, een kamer met fauvisten en surrealisten. En een paar kubisten, maar daar hield hij niet zo van. Picasso was jarenlang kwaad op hem geweest, zei hij, omdat hij in zijn boek Peintres de mon époque had geschreven dat Picasso wel kon tekenen, maar niets van schilderen wist. ‘‘Alors, tu fais toujours ton sale métier?’’ had de meester hem niet lang geleden nog toegevoegd. ‘‘Ik weet niet waar ik ze allemaal laten moet,’’ klaagde hij. ‘‘Op zolder staan er ook nog een heleboel. Ik heb er gewoon geen plaats voor in dit huis.’’ Ik wou dat hij er een paar aan mij gaf, dacht ik, maar zover ging hij niet.’**

    FRV - couv - Afrikaans.pngIn die tijd hielden de Vanderpyl’s op maandagmiddag een literair salon. Zij hielpen graag jonge kunstenaars. Jean-Marie Fage, toen een twintigjarige kunstschilder, kan zich nog herinneren dat hij altijd aan hun tafel welkom was. Een Zuid-Afrikaanse student die onderdak bij hun vond schreef: ‘Hulle is altwee al oor die sewentig en woon nou al meer as veertig jaar in daardie selfde bekrompe appartement in die Quartier Latin, temidde van die studente-jeug wat hulle albei so lief het. Soos alle fyn opgevoede, gekultiveerde kunstenaarsiele het hulle lewenswyse eenvoudig en onveranderd gebly, in weerwil van wisselende tydskokke, rampe enontberings. Madame was een van die eerste studente van die groot Franse fonetiekleermeester, Paul Passy. Elke les by haar is voorafgegaan deur twintig minute konversasie-oefening. En ek het altyd gevoel dat meer nog as om my oefening in die taalgebruik te verskaf, die liewe, moederlike ou vrou werklik ’n lewendige, selfs nuuskierige belang in my ondervindings en ontmoetings gestel het. Destyds het ek vir die eerste keer werklik met die omvangryke kultuurlewe van die Franse hoofstad kennis gemaak - opvoerings van Racine en Molière aan die Comédie Française, moderne teaterstukke (Anouilh, Sartre, Camus e.a.), en die enorme verskeidenheid kunsuitstallings wat die Paryse kultuurlewe by uitstek kenmerk.’***

    TOMBE - VANDERPYL - PLAQUES.jpgBegin 1965 werd Vanderpyl in Isle-sur-la-Sorgue begraven, de geboortestad van René Char, maar ook van Jean-Marie Fage met wie de dichter-criticus na de Tweede Wereldoorlog bevriend raakte. Fritz verbleef graag en vaak in de Vaucluse; al in de jaren ’20 ging hij op bezoek bij Auguste Chabaud (1882-1955), een andere kunstschilder die in de streek woonde. De Provence leerde hij wellicht kennen dankzij zijn vrouw die, afkomstig uit Arles, daar familieleden had. In 1966 overleed zij en deelde met hem het graf. Bij het lezen van de zeldzame gepubliceerde fragmenten uit Fritz zijn dagboek en uit zijn essay over Rembrandt blijken deze twee onuitgegeven werken te behoren tot het beste van wat hij ooit geschreven heeft. Over de Vaucluse heeft hij ook een ongepubliceerd werk achtergelaten.

     

    Daniel Cunin

     

     

    * Paul Léautaud, Journal littéraire, T. XVII, vendredi 20 août 1948, p. 288.

    ** Jean Schalekamp, In Dr. Freud heeft hier gewoond, Amsterdam / Anvers, De Arbeiderspers, Privé-Domein n° 223, p. 196-197. Paul Verlaine heeft Fritz wellicht in Den Haag meegemaakt toen de dichter op uitnodiging van Ph. Zilcken in Nederland verbleef om een paar lezingen te geven.

    *** J. de Bruyn, ‘Frankryk - ’n Persoonlike Indruk’, Tydskrif vir Letterkunde, juin 1951, n° 2, p. 59.

     

     

    Een kortere versie van dit artikel verscheen in Argus, 6 juli 2021

    met dank aan Kasper Jansen & Frans Janssen

     

     

    TOMBE - VANDERPYL - BASCOU - ISLE.jpg

    Het graf waar F. Vanderpyl en zijn echtgenote begraven liggen 

     

     

  • LE DÉMON VANDERPYL

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    Fritz Vanderpyl à travers les yeux de Max Jacob

     

     

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    Parmi les nombreux artistes que Fritz Vanderpyl a côtoyé au cours des premières décennies du XXe siècle, il y eut ceux de l’entourage de Guillaume Apollinaire, par exemple Max Jacob. Le 23 décembre 1908, le Hollandais note dans son journal intime : « Chez Apollinaire : Blum [?], Halpert, Salmon, Max Jacob, Cremnitz, Stein et sa sœur, une autre dame, Mme Picasso, Picasso. » La compagnie se retrouvait aussi assez souvent chez le père Azon : « Je retrouvais Derain dans un petit restaurant, en haut de la rue de Ravignan, se souvient Maurice de Vlaminck dans Tournant dangereux. C’était un petit bistrot pour cochers ou maçons qui se trouvait en face de l’atelier où habitaient Picasso et Van Dongen. Venaient prendre leurs repas dans cet endroit beaucoup de camarades connus ou morts à l’heure actuelle : Picasso et Max Jacob qui ne se quittaient pas, Apollinaire et Derain, Braque et Ollin l’acteur, Dupuis, capitaine de frégate ès lettres, Fritz Vanderpyl, André Salmon. Tous étaient pauvres mais pleins d’enthousiasme, de jeunesse. Le patron faisait crédit, jouait ses portions sur l’avenir de ses clients. Pauvre Azon ! Comme il n’avait pas les fonds nécessaires pour attendre bien longtemps, une faillite banale vint fermer son établissement. À deux heures du matin, l’air de la salle était irrespirable. La fumée épaisse des pipes et des cigarettes, l’alcool et le vin blanc, l’énervement général rendaient délirants les esprits surchauffés. C'est dans cette salle que naquit le cubisme. »

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireOutre les repas et les conversations, on partage des lectures : « 7 août 1914 – Je viens de voir le peintre Halpert chez lui, Bd Saint-Jacques. Il me prête le livre de poèmes bretons de Max Jacob et me montre une carte postale venue de Fontarabie, sur laquelle Delaunay l’engage à passer en Espagne, où l’on peut attendre les événements sans crainte. » (Cf. « Pages du journal inédit de Vanderpyl », présentées par Henri Certigny, Que vlo-ve, janvier-mars 1993). On est alors au tout début de la guerre. À l’instar d’un Blaise Cendrars, Fritz ne va pas tarder à s’engager dans les rangs de la Légion étrangère. Ce que Max Jacob apprend. Dans une lettre du 22 septembre à Daniel-Henry Kahnweiler, il transmet au marchand des nouvelles de leurs amis communs : « Guillaume Apollinaire est (à Orléans) à la Légion Étrangère avec Serge et Galanis. Ils y souffrent de voisinages peu agréables. Vanderpyl y est aussi et, je crois, Canudo. Aucune nouvelle de Salmon ; Mac Orlan blessé au pied est revenu puis reparti. » (Béatrice Mousli, Max Jacob, 2005, p. 154).

    fritz vanderpyl,max jacob,Apollinaire,poésie,diableRelevons au passage que le premier livre que Kahnweiler publiera une fois le conflit terminé, dans sa nouvelle série aux éditions de la Galerie Simon, sera le recueil Voyages de Fritz rehaussé de dix-huit gravures sur bois de Maurice de Vlaminck. Il s’agit d’ailleurs du premier volume illustré par ce dernier. « L’ingénuité et la violence de Vanderpyl, l’auteur des poèmes, s’accordent à merveille avec le tempérament de Vlaminck », estime Claude Roger-Max (« Vlaminck illustrateur », in Plaisir de bibliophilie, 1927, p. 79).

    En quelques occasions, Max et Fritz publient dans la même revue. Leurs noms sont ainsi réunis sur la couverture de Nord-Sud n° 6-7 (août-septembre 1917) à côté de ceux de Soupault, Apollinaire, Reverdy, Breton, etc. Dans le n° 4 d’Action. Cahiers individualistes de philosophie et d’art (juillet 1920 p. 4), Jacob publie un poème en prose intitulé « Jamais plus ! ». À compter de 1924, cette page relèvera des Visions infernales, recueil paru aux éditions Gallimard, que l’auteur lui-même regardait comme un « Cornet à dés chrétien ». Il s’agit d’une « traversée du démoniaque dans une confusion entre rêve, vision et réalité ; une ‘‘ethnographie du démon’’, comme il le précise dans le poème liminaire. L’atmosphère onirique est résolument placée sous le signe du cauchemar qui envahit l’individu laissé sans défense dans la nuit. » (Antonio Rodriguez, in Max Jacob, Œuvres, Quarto, 2012, p. 641)

    Le visage du démon (portrait de F. Vanderpyl par Jean Marchand)

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireDans la deuxième partie du poème, Fritz René apparaît : un démon ricanant qui lui ressemble invite Max Jacob tourner le dos à Dieu et à ses anges pour sombrer dans la nuit éternelle qui n’offre plus aucun accès ni à la Terre ni au Ciel. Faut-il voir dans ces lignes une provocation à l’égard de l’ancien légionnaire ? une goguenardise ? une forme de représailles ? Il faut dire que Vanderpyl ne prenait pas toujours des gants : « Sa franchise d’accent bien connue, sa verve parfois un peu rude et qui n’hésite pas à bousculer au besoin ses amis eux-mêmes, nous incitent à le suivre. » (R.C., « Chronique. Bibliographie », Art et décoration, janvier 1931, p. VII)La pique se fonde-t-elle sur le « rire, insolemment dionysiaque » de Fritz ? Sur le diable qui s’emparait de lui et « le précipitait dans les abîmes de la fureur », ainsi que l’évoque son ami André Salmon dans Souvenirs sans fin (1903-1940) ?

    Ce qui est certain, c’est que la physionomie et la corpulence de Vanderpyl, sa barbe en bataille et sa pipe, ont marqué ses contemporains tout autant que sa faconde, sa jovialité, sa générosité ou encore ses emportements. Certains de ses amis l’affublaient du surnom Ratapouf. Un journaliste de La Petite République voyait en lui « un réjouissant Hollandais-méridional que tout le quartier Latin a connu. Le gros Fritz, comme on l’appelait familièrement, fut célèbre de la Closerie des Lilas aux Deux Magots. Il doit être même naturalisé petit Parisien. Ce qui lui donnerait du poids. » Le célèbre critique Louis Vauxcelles le décrit comme le « meilleur des garçons avec ses airs de sanglier » (« Souvenirs d’un vieux critique. Joachim Gasquet et le dîner des Tourelles », Beaux-Arts, 28 avril 1939, p. 5).

    Le 7 janvier 1933, un journaliste, descendant en flammes dans L’Œil de Paris le portrait de Fritz peint par Charles Blanc, souligne le contraste entre bonhomie et disgrâce physique chez Vanderpyl, « le plus charmant des hommes, [qui ] n’a rien d’un Apollon. Il est coquettement obèse et son visage est de ceux dont les artistes disent poliment qu’il a du ‘‘caractère’’ ». Un autre commentateur défend le même tableau en recourant à un qualificatif pas forcément très flatteur pour l’intéressé : « Le Vanderpyl de Charles Blanc mérite une mention particulière par sa ressemblance frappante. La lèvre, les yeux, le nez sont ceux d’un bourru, du bourru bienveillant qu’est le poète gastronome. » (H.F., « Une visite au Salon d’Automne. La contribution des artistes algériens », L’Écho d’Alger, 9 novembre 1933, p. 2.) De même, toujours à propos de cette toile, L. Vauxcelles relève les manières rudes de son confrère qu’il connaissait bien : « Son Vanderpyl est beau de vie intérieure et de vérité. Le caractère intime de notre confrère, cette douloureuse tendresse qui se cache sous les éclats de la brusquerie, est ici senti et restitué. » (« Les salons d’automne », Excelsior, 1er novembre 1933, p. 6.)

    F. Vanderpyl, par F. Desnos

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireEn une autre occasion, le même auteur livre l'un des portraits les plus précis de son confrère : « J’aime Vanderpyl parce qu’il est un des très rares artistes de notre corporation encombrée de cuistres ; artiste qui sent et s’exprime avec une libre violence ; personnel en ses opinions, injuste parfois, passionné, sectaire, mais artiste jusqu’aux moelles. Vanderpyl – célèbre par ailleurs en tant que gastronome et critique érudit des choses de gueule ; Vanderpyl avec qui l’on aime faire un bon repas, parce qu’il sait l’arôme des bourgognes et la saveur des daubes, chérit la peinture comme il aime les bons plats : j’entends sensuellement, en gourmet ; et c’est ainsi – non en théoricien – qu’on doit goûter les arts plastiques ; Gasquet aimait la peinture de cette manière, qui est la vraie. Vanderpyl adore les tempéraments généreux, un Segonzac, un Dufresne, un Vlaminck ; il est, ne l’oublions pas, de souche hollandaise ; le truculent, la matière onctueuse, la belle coulée des pâtes, voilà son affaire ; ne lui parlez pas des doctes cubistes hyper-constipés : son rire, insolemment dionysiaque, éclaterait et sa voix rauque (‘‘ma voix de vieille mouette écrit-il en ses délicieuses Gouttes dans l’eau) s’enflerait jusqu’à l’imprécation. Vanderpyl est un être malaisé à pénétrer, pour qui l’aborde ; on ne le comprend – on ne le devine – que si on l’a un peu pratiqué. Vous le jugeriez, à la première rencontre, paysan du Danube, ours mal léché, infumable ; sa tête ronde enfoncée en de costaudes épaules, son allure de vieux marin, ce je ne sais quoi d’abrupt, de rugueux, déconcerte, éloigne le raseur aimable. Mais que de finesse en ce regard triste ! Et quelle tendresse, qu’elle ferveur mêlées, dont il semble avoir honte ! Quel affectueux enthousiasme Vanderpyl dépense lorsqu’il est nécessaire de défendre les artistes qu’il apprécie, le poète Guy Charles Cros, le peintre Jean Marchand – décoré le même jour que lui – le céramiste catalan Durrio, des jeunes, tel Demeurisse… Ah ! le personnage étrange et paradoxal ! Il est lourd d’aspect, tangue en déambulant : or, Vanderpyl est un dandy (monocle, bagues, cravates amusantes) ; il affecte un langage haut en couleurs, dru, cynique, débraillé ; or, il est délicat, voire précieux ; grossier à l’occasion, coléreux en diable – et c’est un tendre… Il sera furieux, notez-le, que j’essaie de montrer au public le vrai Vanderpyl ; il me décochera un petit bleu d’engueulade : ‘‘Pourquoi dis-tu ça ? D’abord ce n’est pas vrai... Et puis, ça ne les regarde pas, etc… » (« Le Carnet des ateliers », Le Carnet de la semaine, 18 septembre 1927, p. 16.)

    Louis Vauxcelles, par Pierre Choumoff (INHA)

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireLa présence de Fritz dans le poème en prose de Max Jacob a été relevée par un critique des Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques (11 décembre 1926) qui compose avec humour sur le recueil du Haguenois Des gouttes dans l’eau : « Et je sais tous les sons, et j’ignore les mots. Nous voici avertis : ces gouttes dans l’eau sont des notes de musique. Aucune ne se perd, toutes sont pour le moins curieuses, quelques-unes très pures. En marge de ce petit livre, des mots indiquent et expliquent la façon de lire qui lui convient : alerte, digne, avec force, explicatif joyeusement, avec passion, très lentement. Pour l’acteur des soirées poétiques de l’Odéon ou de la Comédie-Française, très bien. Vanderpyl a inventé le poème - coquetail (selon l’orthographe de M. Eugène Marsan.) Quelques mots d’italien, deux ou trois vers en hollandais, deux strophes en anglais, un peu d’allemand, secouez fort et avalez d’un trait. La poésie vous monte à la tête. Ce qu’il faut dire aussi c’est que M. Vanderpyl n’est pas qu’un poète particulièrement original, c’est aussi un gourmet. Il sait cuisiner et le prouve, même, avec des gouttes d’eau. D’ailleurs Max Jacob a écrit que Vanderpyl, qui se révolte contre tant de choses, ressemblait au diable et c’est tout dire. »

    D. Cunin

     

     

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    JAMAIS PLUS !

     

    Tu as vécu en face de l’Église, dans des salles bien cirées où de chers vieillards t’enseignent la vertu sans lunettes et par l’exemple. Tu as vécu sous l’Arc de Triomphe avec des échelles et des jeunes gens blonds.

    Tu as vécu dans les hôtels meublés où les plantes des jardins sont artificielles et où tout sent le moisi même les conversations nocturnes.

    Tu as bu des nuits entières dans d’autres hôtels, avec des compagnies et des divans.

    Et tu n’as pas songé que ton Père Céleste te regardait, que tes frères célestes qui sont les anges te regardaient.

    Maintenant tu crois que la vie terrestre continue parce qu’un démon qui ressemble au poète Fritz Vanderpyl t’invite, t’a invité : il ouvre une soupente pour toi en ricanant et là, tu es dans une nuit sans lucarne et sans espoir. Serait-ce… ? Horreur ! quoi mon Dieu, mes larmes ne vous toucheront-elles pas ?

    Il est trop tard ! ma tête heurtera le toit et le mur et cela sera la nuit toujours. La terre, la chère terre, le soleil, le cher soleil, jamais plus !

      

    Max Jacob

     

     

    MAX JACOB - JAMAIS PLUS - VANDERPYL.jpg

    Action. Cahiers individualistes de philosophie et d’art,

    n° 4, juillet 1920, p. 4.