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botanique

  • Patinage en Hollande

     

    HIVER EN HOLLANDE

     

    Voici un texte de Philippe Zilcken – publié dans Le Soir en 1891 et repris dans le volume Souvenirs (1900) – sur le bonheur de patiner dans la froidure hollandaise. Ces pages « picturales » sont dédiées à Élisa Destrée ; il s’agit sans doute de la botaniste belge née en 1832, morte en 1910, épouse du professeur de botanique de l’université de Bruxelles Jean-Édouard Bommer : « botaniste savante, musicienne accomplie, enthousiaste de littérature, de poésie, de peinture, riche enfin, entre les plus riches, des seules richesses qui puissent tenter un esprit éclairé, un cœur haut placé », dira d’elle une de ses amies. On sait que Philippe Zilcken se passionnait tout comme elle pour la botanique, certains passages de son texte sont là pour le rappeler. Un texte qui, s’il révèle un enthousiasme pour le patinage semblable à celui qu’a pu exprimer un Lamartine, un Klopstock ou un Maeterlinck, présente une facture proche de celle de courtes proses d’écrivains liés au Nieuwe Gids : en plus d’une approche assez analogue de la nature, on relève, par exemple, une coïncidence étrange entre le début et la fin du morceau de Zilcken et le début et la fin d’« Automne en forêt » de Frans Netscher.

     

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    Edouard Garnier, Scène d'hiver en Frise, d'après un tableau de Bischopp

     

     

    EN HIVER

    (PASTELS)

     

    à Mlle Élisa Destrée

     

    Novembre.

    Des brouillards tièdes, monotones, insipides ; les troncs des arbres, noirs, plaqués de mousses vertes, de lichens gris, suintants, visqueux.

    Un relent de feuilles mortes, une odeur vague de champignons et de moisissures.

    Et brusquement, un lendemain clair, lumineux, scintillant. Un vent d’Est piquant, un ciel bleu, un peu dur, mais tranquille et si pur ! Les eaux, à l’infini, couvertes d’une mince croûte de glace, d’une belle glace lisse, déjà dure et égale, pleine de promesses.

    Au bout de quelques jours, les patins apparaissent : les hollandais à monture en bois, au bout longuement courbé et plat, si dangereux dans les rencontres ; les frisons à pointe relevée, terminée par un petit bouton de cuivre ; et tout cela luisant, soigné, aux arêtes vives, repassé à frais, tranchant, mordant profondément la glace, la rayant d’un trait aigu.

    D’abord les patineurs sont rares, et ils ne patinent que sur des glaces sûres, des eaux peu profondes, puis, peu à peu, les canaux étant pris, ils s’élancent entre les bateaux qui demeurent enserrés au milieu des glaçons.

    Alors les communications par eau sont interrompues, et les patins et les traîneaux vont rapides, ailés, de villes en villages, permettant des promenades, des excursions, des voyages d’un charme immense, d’une beauté merveilleuse, incompréhensibles, pour ceux qui ne les ont jamais faits.

    Des promenades, des flâneries intimes, sur des ruisseaux bordés d’arbres, de légers saules aux troncs congestionnés, de fouillis d’herbes blondes, de terre noire, veloutée. De rares martins-pêcheurs rayant l’air d’un éclair bleu-azur ; des merles effrayés au cri brusque, des corneilles au vol inégal, lourd, comme ivres. Un silence au charme inexprimable, un air calme, pur, vivifiant. Le soleil faible, rosissant les rares feuilles des chênes, créant avec les branches couvertes de givre des végétations fantastiques, des madrépores de corail pâle, immobiles contre le ciel bleu tendre, d’un bleu de robe japonaise, passant du bleu vert des faïences égyptiennes à l’or bleuâtre de certaines damasquinures.

    Et la belle glace vierge, transparente, sur laquelle on glisse sans effort, tout entier à ses jouissances, seul avec de rares oiseaux frileux et, sous soi, les poissons qui fuient, luisants, argentés.

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    Jongkind, Hiver en Hollande

     

    Des excursions par des villages proprets, par des villes aux toits rouges, sur des canaux sans fin, de belles courses de trois, quatre heures, sans arrêt, toujours en avant, toujours glissant rapide, l’œil absorbant des espaces sans bornes, errant au delà des polders, des prairies immenses, où, de loin en loin, pour point de repère un clocher, un moulin, immobiles. Par l’étendue incomparable, une sensation d’espace, de liberté, de grandeur extrême.

    Aux approches des villes et des villages, des tentes grises montées sur la glace, des drapeaux tricolores, et souvent la jolie note du pavillon royal orange dans le bleuissant du grésil qui couvre de si exquises dentelles d’argent les herbes, les toits, les patineurs mêmes.

    Oh ! la jolie toilette d’une compagne, vêtue de noir, le paletot d’astrakan brodé de touffes épaisses, blanches comme un duvet de cygne, la gaze du chapeau comme une toile d’araignée filée de givre.

    Et les paysans aux pittoresques costumes, eux si patauds sur terre, se tenant par les mains, le bras gauche replié sur le dos, trois, cinq, six, en file, s’avançant sveltes, bien équilibrés, avec un mouvement d’ensemble harmonieux, cadencé, plein de joliesse.

    Les femmes fraîches, gaies, rieuses, aux joues rougies par le froid, avec leurs bonnets de dentelle, leurs coiffures d’or luisantes sous le soleil, le clair, joyeux, soleil.

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    Ph. Zilcken, Moulin en hiver, détail

     

    Un jour, la neige tombe, fine, légère, couvrant tout de son crêpe, de sa ouate molle. Dans les prairies, – où dépassent çà et là du blanc infini de la plaine, les têtes rouges des ronces gelées, les ondoyants roseaux blonds, raidis, – la note grise de rares moutons et la note noire des corbeaux, nombreux, en vol serré, planant au-dessus des fumiers en fermentation.

    Alors arrivent des balayeurs ; en moins d’un jour la glace a reparu partout, et les promenades, les courses folles recommencent de ville en ville, de village à village.

    Tous les quarts de lieue de hauts abris en nattes de roseaux se dressent, protégeant contre le vent faible mais continu, les patineurs en nage pour lesquels un homme chauffe sur un feu doux de tourbes, au fin filet de fumée bleuâtre, du lait légèrement anisé que l’on boit assis sur des planches grossières, sur des chaises boiteuses, en se reposant trois minutes.

    Puis les rivières, le Rhin, la Meuse, les lacs au Nord de Leyde, vastes étendues, lugubres en été, sinistres presque, avec leurs eaux noires, toujours agitées et profondes.

    Là, sur ces espaces plus vastes, les traîneaux attelés de beaux chevaux frisons, noirs, à la longue queue flottante, aux lignes courbes et pleines du cheval du seizième siècle, glissent au milieu de la foule animée des patineurs, les grelots tintants, les panaches joyeux flottants et ondoyants, les fers mordant la glace avec un bruit sec, un crépitement bref. Les animaux suants fument, enveloppés de vapeurs, fantastiques.

    Puis toujours par des canaux bordés de jolis villages, à l’aspect gai, aisé, heureux, longeant des moulins aux ailes raides, dégarnies, on arrive à des endroits où l’eau s’élargit, n’est plus contenue par des bords réguliers. Des touffes de pâles roseaux emmêlés, blond-filasse, surgissent nombreuses, s’étendant plus librement.

    Des brumes légères ont caché le soleil qui dore par moments d’or rose le gris des nuages rampant lentement sur la neige. Les espaces s’élargissent, les bords s’éloignent, reconnaissables encore à une bande blonde, s’atténuant dans la brume.

    Tout à coup l’isolement d’une blanche solitude, blanche à l’infini, d’un blanc immaculé, rompu seulement par des glaçons transparents dressés au bord de trous hachés dans la glace, béants, sombres.

    Tout autour, des nuances insaisissables, des blancs d’argent rayés de salissures jaunâtres, accentuées par une coque de bateau abandonné, noire, recouverte d’une cape de neige à demi collée sur ses flancs.

    Le ciel se confondant avec les vastes étendues solitaires, gris, rosé, bleuissant parfois, prenant des reflets verdâtres, faux. Pas un oiseau, pas un bruit, pas un mouvement.

    On avance, glissant avec une apparence spectrale, fantomatique, au milieu du silence sourd.

    De temps à autre une tache grisâtre s’accentue dans la brume, un patineur grandissant vite, surgissant des horizons mystérieux, invisibles, rayant rapidement le vide, évanoui presque au même instant.

    Des heures se passent dans ces espaces où s’écoute, plein de charme, un silence de rêve.

    Le jour baisse, les brumes s’épaississent, deviennent opaques, lourdes, massives, inquiétantes. De faibles lueurs d’or pâle, orangées, indiquant des lumières qui s’allument, piquent le gris sombre de passagères étoiles vagues. La nuit vient bientôt, couvrant de son voile la terre qui s’endort dans le noir où se perdent les blancheurs de la neige.

    Et la ville reparaît, sale et boueuse, bruyamment éclairée.

     

    Ph. Zilcken

     

     

    Une note humoristique pour finir

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    ill. « Dégel », Le Journal amusant, 1929

     

     

    ...et le patinage expliqué aux Français avec l'accent batave