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sofie lakmaker

  • L'Histoire de ma sexualité

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    Le premier roman de Sofie Lakmaker

     

     

    Sofie Lakmaker, littérature, traduction, roman, sexualité

    De geschiedenis van mijn seksualiteit

    Amsterdam, Das Mag, 2021

     

     

     

    Née en 1994 à Amsterdam, Sofie Lakmaker vient de faire son entrée en littérature en donnant un premier roman très remarqué. Jusqu’à présent, elle se manifestait comme chroniqueuse dans la presse. À 17 ans, garçon manqué constatant qu’elle ne pourrait accomplir son rêve – devenir footballeuse professionnelle –, elle a cherché à se transformer en femme séduisante. Sa coiffure devenant une obsession, son attirance pour les femmes s’affirmant, elle est allée au-devant d’un nouvel échec, d’une nouvelle désillusion. Lui restait dès lors à exceller dans un autre domaine : l’écriture, une fois ses études de philosophie terminées.

    De geschiedenis van mijn seksualiteit est un roman très différent de celui d’Arthur Dreyfus : Histoire de ma sexualité (Gallimard, 2014), ne serait-ce que parce que celui-ci traite du corps tel que le perçoit un garçon avant de connaître les ébats sexuels tandis que l’histoire de Sofie, jeune femme qui préfère les femmes, commence par sa défloration. On l’aura deviné, le titre est une allusion à un autre livre paru chez Gallimard : Histoire de la sexualité de Michel Foucault. Alors que le philosophe explore sans relâche nos tentatives d’approcher la vérité non sans laisser la vérité pour ce qu’elle est, alors qu’il regarde ce qui ne va pas dans la société, la romancière procède de même mais en se focalisant sur sa vie sexuelle et intime bien plus que sur la société elle-même. Il n’en demeure pas moins que le lecteur est invité à évoluer dans un microcosme qui restitue bien certains aspects et facettes des existences que mènent bon nombre de jeunes Amstellodamois.

    Il se trouve que la narratrice, qui se présente sous le nom de Sofie Lakmaker, se sent bien plus homme que femme, non sans se dire féministe. Sa quête d’identité en est d’autant plus compliquée. On comprend que le roman se nourrit en grande partie d’éléments autobiographiques (dont le moins marquant n’est pas le décès de la mère). La fluidité de l’écriture est renforcée par une bonne dose d’humour, d’absurde et d’intrépidité de laquelle se dégage une réelle bravoure et une quête incessante d’équilibre entre doutes et confiance en soi.

    L’histoire s’ouvre par la perte de la virginité de Sofie ; elle se referme par une visite à l’hôpital : la jeune femme aspire à perdre sa poitrine avant de songer à une étape plus radicale. Une étape qui pourrait faire l’objet d’un prochain roman.

     

     

    Sofie Lakmaker, littérature, traduction, roman, sexualité

    photo : Willemieke Kars

     

     

    Le début du roman en traduction

     

     

    Prologue

      

    Ma mère, juive de père

     

     

    Ma mère disait toujours : « Nous n’avons pas d’amis riches, nos amis ont tout simplement acheté une maison au bon moment. » Exactement au bon moment, mes parents ont acheté une maison : au numéro 7 de la Jacob Obrechtstraat, en plein Oud-Zuid, à deux pas du Vondelpark, à trois enjambées du Concertgebouw. Quelqu’un a dit un jour : il y a deux catégories de personnes qui vivent dans ce quartier d’Amsterdam : les riches m’as-tu-vu et les juifs intellos. Nous, me persuadait-on, nous ne sommes pas des riches m’as-tu-vu, nous ne sommes pas non plus juifs – ma mère n’étant juive que de père. Lorsqu’il m’arrivait de demander à mon père ce que c’était, un intello, il me répondait : « Wilfred Oranje est le seul intello qui soit. »

    Durant ma vingtième année, il m’a été donné de passer quelque temps dans le petit logement de Wilfred Oranje, lequel était mort entre-temps. Le matin, au réveil, j’ouvrais les yeux sur des centaines d’éditions de Sigmund Freud, les allemandes, d’autres en plein de langues différentes dont, bien entendu, les œuvres complètes traduites en néerlandais par l’ancien occupant des lieux. Entre ces murs, je n’ai guère tenu le coup très longtemps. Moi aussi, je voulais devenir un intello, mais à chaque fois que je me plongeais dans un bouquin, je m’endormais. Ainsi va la vie : si jamais je reste le regard rivé sur les pages écrites par un homme qui ressemble à Sigmund Freud, je pique bientôt un roupillon.

    Entre mes 18 et mes 22 ans, je me suis efforcée d’absorber toutes sortes de Sigmund Freud ; de ces multiples tentatives me reste en réalité une impression qu’il m’est possible de décrire en termes clairs : je n’étais pas Sigmund Freud. En termes plus précis : je n’étais pas un homme, mais une femme. Pour moi, être une femme – ça n’allait pas sans peine. Ils voulaient que je laisse pousser mes cheveux. Certes, personne ne me l’a jamais dit à voix haute, mais quand les gens veulent vous faire avaler autre chose qu’une couleuvre, ils ne font généralement pas usage de leur bouche. Ils vous le font comprendre.

    Depuis, j’ai les cheveux très courts et je fais partie d’un groupe de discussion pour transgenres. Vous tenez à en savoir plus ? Téléphonez-moi. À ce propos, je ne suis en rien une personne transgenre, juste quelqu’un qui aime beaucoup pénétrer les femmes et qui en a marre, dans cette visée, d’acheter à tour de bras des appareils. Ces bricoles coûtent la peau des fesses. En outre, la moitié du temps, on ne sait pas dans quoi on se lance car l’onéreux machin se fiche de travers. Vous savez ce dont j’ai ma claque ? Les bricoles de traviole.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéBien entendu, j’aurais pu lire des bouquins écrits par des auteurs qui ne ressemblent pas à Sigmund Freud – des femmes, par exemple, ou des hommes de couleur. Mieux encore : des femmes de couleur. Le problème, c’est qu’aucune ne fait partie du « canon ». Ce damné canon ! Mais j’entends déjà ces mots traverser votre cerveau : « Virginia Woolf n’appartient-elle pas au canon ? James Baldwin n’appartient-il pas au canon ?... » Pour vous répondre en toute franchise : du second, je caresse toujours le projet d’acheter un livre ; quant à la première, ses romans ont eux aussi un effet soporifique sur moi. Peu après qu’elle a acheté les satanées fleurs, je m’endors.

    L’idée de devenir un génie m’est venue vers l’âge de 17 ans. L’ennuyeux, en ce qui concerne le génie, c’est que c’est le même cas de figure que pour l’homosexualité : on ne devient pas un génie, on se rend compte qu’on en est un. Du moins, c’est ce qu’ils disent. Pour moi, à l’époque, tous les génies étaient simplement des gens capables – plutôt que de répondre au téléphone lorsque le monde les sollicitait une énième fois –, de se concentrer sur une chose que ce même monde se trouvait attendre. Quoi qu’il en soit : moi aussi, je laissais souvent le téléphone sonner sans répondre, tellement souvent qu’à un moment donné, mes copines ont baissé les bras. Elles se sont mises à cancaner à mon sujet. Racontant que je n’étais bonne à rien, qu’il ne faisait guère de doute que j’étais lesbienne, étant donné ma façon de reluquer Zahra. Elles avaient raison – sur tous les fronts.

    Mes copines m’ayant laissée tomber, j’ai commencé à traîner de plus en plus avec Félix et Chiel. De notre lycée classique « blanc » et « catégoriel », ils étaient les plus blancs et les plus catégoriels, ce qui n’était pas pour me déplaire. Pendant les intercours, Chiel se contentait en général d’une seule phrase : « Y nous prenne pour des buses ? », Félix de hocher la tête de haut en bas. Moi de l’imiter sans savoir au juste de quoi il retournait. Je savais seulement qu’il avait raison, car c’est là leur apanage aux types blancs et catégoriels. Pour ma part, il m’est rarement arrivé d’avoir raison, ce qui, au bout d’un certain temps, m’a foutrement défavorisée.

    À vrai dire, en tout, j’ai été à côté de la plaque. En matière de garçons et en matière de filles, en matière de bonnes réponses et, plus capital encore : en matière de bonnes questions. On a beau détenir toutes les réponses possibles et imaginables, quand on ne détient pas la bonne question, on ne fait que parler dans le vide. Cela, j’ai fini par le découvrir. Ce que j’ai fini par découvrir, c’est qu’il y a des réponses qui précèdent une question donnée. Et tant que ces réponses ne sont pas correctes, on n’a qu’une chose : on a tort.

     

     

     

    I

    L’histoire de ma sexualité

     

    Walter le Consultant en Recrutement

     

     

    L’histoire de ma sexualité, c’est : j’ai toujours cherché quelqu’un qui fermerait portes et fenêtres, qui me dirait : voilà, c’est bon. Plus concrètement : j’ai d’abord flashé sur les hommes, puis sur les femmes, bien sûr depuis toujours sur les femmes, sur Muriel, la rousse aux longues jambes, qui me donnait des cours particuliers… sur qui n’ai-je pas flashé en fait ? Cependant, je gardais soit les yeux, soit autre chose, crucialement fermés. Au fond, la question n’est pas là.

    J’ai été déflorée par Walter le Consultant en Recrutement, ce sur quoi je ne souhaite pas m’étendre. Il votait VVD : quand je n’arrivais pas vraiment à mouiller, je m’efforçais d’y songer, à cause de l’étrange connexion qui existe entre excitation et détestation.

    J’ai été déflorée rue Sarphati, dans une habitation donnant sur la Weesperplein, à la façade de laquelle saillait la hampe d’un drapeau. C’est ce qui me permet de la reconnaître quand je passe à vélo dans le coin : ça me rappelle l’épaisse et envahissante érection de Walter. Walter était un amour. Le soir même, il a dit : « Je crois bien que je suis plus nerveux que toi. » Plus nerveux que moi, il l’était. Pour être honnête, je n’en avais rien à foutre.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMa virginité, je tenais à la perdre pour tourner la page de ma C.D. Ma C.D. – c’est-à-dire : ma Consistante Défloration. La plupart des heures de cours, je les passais au Coffee Company en compagnie de Milan ; on n’arrêtait pas de parler de ma future C.D. et de son C.D., son futur Consistant Dépucelage. Notre propos tournait surtout autour de la période frivole et dissolue qui s’ensuivrait. Notre C.D. nous servirait de couverture à l’égard de nos enfants qui ne manqueraient pas de nous demander un jour avec qui on avait couché la toute première fois. On serait à même de leur fournir une réponse tout à fait décente.

    Milan a fini par perdre son pucelage dans les ouatères du Centre Médical Universitaire – il venait d’entamer ses études de médecine. Moi, j’ai donc été dépucelée par Walter au cours de la nuit du 1er au 2 septembre 2011. Lui et moi, on a continué à se voir pendant un certain temps, non parce que je goûtais vraiment nos échanges, mais parce que jugeais nécessaire de renforcer la consistance.

    On avait fait connaissance au café Mazzeltof, dans les minutes ayant suivi mon envoi d’un texto à Matthijs van Nieuwkerk, l’homme avec lequel je voulais en réalité coucher. Mais celui-ci n’a jamais répondu à mon message. Je tenais son numéro de mon frère qui connait beaucoup de monde. À 17 ans, c’est là ce à quoi j’aspirais : baiser et connaître beaucoup de monde.

    Afin de bien me concentrer sur la réponse de Van Nieuwkerk, je m’étais éclipsée dans un snack-bar au coin de la rue. De retour au Mazzeltof, mes yeux sont tombés sur Walter, debout au bar ; je l’ai immédiatement embrassé sur la joue. Au fond du café, Betsie m’attendait. Je l’ai rejointe : « C’est lui qui va faire l’affaire. » Depuis que je voyais Betsie, fille un rien plus jolie que moi, sortir en sa compagnie était un enfer. Je faisais systématiquement office de second choix. Voilà pourquoi il me revenait de faire croire aux hommes qu’il n’y avait qu’une seule option : moi, Sofie Lakmaker.

    Pour tenir Betsie hors de la vue de Walter, je me suis proposée de renouveler nos consommations. Au bar, j’ai essayé d’établir un contact visuel avec lui. Il m’a regardée en face, l’air sacrément angoissé ; pour le rassurer, je lui ai offert la bière destinée à ma pote. « On pourrait se rouler une pelle », je lui ai dit. « J’aime pas les femmes qui font du rentre-dedans », il a répondu. J’ai hoché la tête, et on a commencé à se rouler une pelle.

    On s’est donné rendez-vous une semaine plus tard, au bar Lempicka. Il m’a raconté qu’il était originaire du Limbourg, de Heerlen plus précisément, et que son grand-père avait découvert qu’il est possible de recycler l’huile de friture en biodiesel. Trouvaille qui expliquait la présence d’une piscine dans le jardin de ses parents. Je lui ai raconté qu’une fois le lycée terminé, je voulais faire des études de philosophie. Cette confidence lui fit dire que j’étais de gauche. Ce à quoi j’ai rétorqué qu’il était de droite, puis je lui suggéré qu’on aille chez lui.

    Debout, assis, allongés sur le lit, on s’est embrassés pendant un bon moment ; au bout d’un quart d’heure, j’ai dit : « Allez, passons à l’acte. » Walter faisait face aux affres de la mort, moi aussi d’ailleurs, mais j’estimais que je n’avais pas de temps à perdre. Il avait 26 ans, moi 17, et c’est ça qui est fou : plus on a de temps, plus on se sent pressé. Je me souviens qu’il portait un caleçon un peu trop moulant, qui se fit plus moulant encore à mesure que s’esquissait sa semi-érection. Il s’est avéré que c’était son truc, la semi-érection, voilà pourquoi il lui fallait à chaque fois se branler avant de passer à l’action. Il y a eu un laps d’une ou deux minutes au cours duquel il a tenu à ce que je m’en charge, mais apparemment j’ai tiré là-dessus sacrément fort.

    Certaines de mes copines étaient sorties très déçues de leur défloration. Elles disaient immanquablement : « C’était que ça ?... » Moi, j’ai trouvé ça dingue. Non tant au sens strictement positif du terme qu’à celui qu’on attribue à une catastrophe aérienne : ça dépasse l’entendement, on est en plein doute : sera-t-on jamais à même de raconter ce que l’on a vécu ? La bite de Walter était partout. Au bout d’un moment, il m’a dit : « Je veux qu’tu lui fasses un bisou. » J’ai trouvé ça grotesque, mais j’ai tout de même obtempéré. Si l’on s’abstient à chaque fois de faire ce qui nous paraît grotesque, on n’arrivera jamais à rien.

    Après avoir joui, Walter m’a dit : « Promets-moi qu’on fera plus jamais ça comme ça ? » Il voulait parler du fait qu’on n’avait pas utilisé de capote. Pourquoi ? je ne m’en souviens pas – il serait faux d’affirmer que ça s’est passé en moins de rien. Ça a duré des heures, tout ça. Il m’est arrivé de dire que j’avais perdu ma virginité sur Everywhere de Fleetwood Mac, et il est vrai que cette chanson est passée à un moment donné, mais il serait plus juste d’avancer que j’ai été déflorée sur toute l’histoire de la pop occidentale.

    Quand je me suis réveillée, Patrick se tenait dans l’encadrement de la porte. Patrick, le colocataire de Walter. Pour être honnête, je l’ai trouvé plus attirant que Walter. Il coiffait ses cheveux en arrière, à plat ; lui aussi venait du Limbourg, mais il s’exprimait avec un accent moins prononcé. En fait, Patrick avait tout l’air d’un connard, ce qui justement me plaisait. Au moins, il était quelque chose. Walter ressemblait plutôt au quidam à côté duquel on se trouve dans le métro et à qui, au moment de quitter la rame, on dit « Pardon » pour qu’il s’écarte. Oui, voilà à quoi ressemblait en vérité Walter.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéPatrick cherchait sa cravate. Quand je me suis retournée pour m’enquérir de la chose auprès de Walter, j’ai constaté que ce côté-là du lit était déserté. Déjà parti au bureau, pour recruter des gens. Ne me demandez pas ce que ça signifie. Ce qui est certain, c’est que ça rapporte gros. Walter travaillait pour la marie d’Utrecht, chose que je trouvais plutôt déprimante. Là résidait peut-être ma plus grande angoisse : travailler un jour pour quelqu’un quelque part. Surtout pour une mairie de province.

    Patrick, quant à lui, bossait dans une start-up d’Amsterdam. S’étant rendu compte que Walter n’était pas là, il a affiché un durable sourire. M’a demandé si nous avions passé un bon moment. Je lui ai répondu qu’on avait passé un sacré bon moment, ce qui parut le choquer. Il y a des gens qui ne raffolent pas de « sacré » ni de « sacrément ». Peut-être que l’emploi de tels mots, ça fait aussi trop rentre-dedans.

    Patrick restant planté un quart d’heure de plus dans l’embrasure de la porte, j’ai commencé à stresser. Après tout, j’étais nue comme un vers, ce qu’à mon avis il n’ignorait pas. Parler dans cette tenue à un costume auquel il ne manque que la cravate n’est pas sans conséquence sur l’équilibre des rapports entre êtres humains. Pour me tirer d’affaire, j’ai fini par dire : « Bon, je vais me plonger dans Quote 500. » Le bouquin détaillant les plus grosses fortunes du pays était posé sur la table de nuit à côté de quelques autres qui vous expliquent comment gagner des mille et des cents en transpirant le moins possible. Suffit de transformer de l’huile de friture usagée en biodiesel, aurais-je envie de dire, mais il semble que ce ne soit pas la seule méthode.

    Peu après ma défloration, Patrick et Walter ont déménagé dans le quartier Zeeburg. Ils ont racheté l’habitation du maire nouvellement désigné, M. Van der Laan – lequel allait bien entendu occuper sa résidence de fonction sur le Herengracht. Le premier magistrat de la ville leur laissait un immeuble tout à fait convenable. Lianne, le béguin de Patrick, a aménagé les lieux ; il se trouve qu’elle avait très mauvais goût. Sa profession – assistante dentaire – transpirait dans les choix qu’elle opérait en matière de mobilier. En fait, dans cette demeure de l’Ertskade, on avait en permanence l’impression qu’on allait se faire arracher une dent.

    À supposer que l’attentat commis par Lianne ne suffît pas, on pouvait compter sur Patrick. Il laissait traîner des bouquins de Kluun partout. Je vous jure : où que l’on posât les yeux, il y avait l’un de ses titres à vomir. « Un type formidable », assurait Patrick dès que l’occasion se présentait. Ça me rendait folle. Malgré tout, il demeurait un interlocuteur plus agréable que Walter – auquel, entre-temps, je ne parlais pratiquement plus –, lui qui ne cessait de m’encourager à lire des ouvrages nous invitant à explorer notre corps. N’en ayant aucune envie, je préférais m’adresser à Patrick et à Lianne pendant le petit-déjeuner ou en des moments d’oisiveté. Avec ces deux-là, au moins, il y avait un peu d’animation, vous voyez ce que je veux dire… Lianne était très croyante ; pour la faire devenir chèvre, Patrick n’arrêtait pas de dire « nom de Dieu ! ». Il me gratifiait d’un regard espiègle, sur quoi on se mettait tous les deux à rire aux éclats. Un type formidable, ce Patrick.

    Le 22 novembre 2011, Walter a publié sur Facebook qu’il était célibataire et qu’il cherchait une petite amie. Furax, je lui ai téléphoné. Bien qu’il fût au volant, il a tout de suite répondu. Il avait un kit mains-libres. « Chérie, qu’il a dit, t’as 17 ans. » « Aha », j’ai rétorqué. Pendant un petit moment, je n’ai entendu que le bruissement ouaté de l’autoroute. Puis il a murmuré : « Si t’en avais eu 23, je t’aurais demandée d’emblée en mariage. » Ça aussi, bien sûr, c’était grotesque. Il y a des jours où je me demande comment les choses auraient tourné si on s’était passé la bague au doigt. À l’heure qu’il est, je serais probablement en train de travailler pour quelqu’un quelque part. Et ce ne serait peut-être pas si terrible que ça.

     


    Entretien avec Sofie Lakmaker (NL)

     

     

    Appelez ça amour

     

     

    En 2018, un très mauvais bouquin a paru sur ma personne : Amour. Titre grotesque, bien sûr. Si ça n’avait tenu qu’à moi, peut-être l’aurais-je intitulé : Appelez ça amour, ou un truc de ce genre, étant donné que ce que nous avions vécu ne ressemblait que de loin à de l’amour. Dans le livre en question, je m’appelle « la fille A. ». Pure connerie. Je m’appelle tout simplement Sofie Lakmaker. Je ne l’ai pas lu, ce roman, uniquement les recensions, toutes assassines. Ça m’a suffi. Il y a des gens qui disent que les critiques littéraires sont des gens comme tous les autres, un avis que je ne partage pas. Pour ma part, ils ont toujours raison, ce en quoi ils répondent à un besoin que j’ai presque toujours ressenti : avoir raison, et côtoyer des gens qui le revendiquent.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéLa couverture montre une très belle fille, mille fois plus jolie que je ne le suis – ou que je ne l’étais à l’époque de ma liaison avec Crétin D. : c’est ainsi j’ai envie de l’appeler. Sans doute Crétin D. s’en est-il rendu compte au bout d’un certain temps, mais il n’a bien évidemment jamais pu rectifier le tir : après pareilles recensions, son bouquin n’a jamais été réimprimé.

    Ma mère disait que la vengeance est un plat qui se mange froid. Cependant, je ne suis pas certaine que ce soit là ce que je recherche. Peut-être les critiques ont-ils pris ma revanche ; peut-être se venger n’est-il pas si important que cela. La vengeance, c’est pour les rancuniers – moi, j’ai surtout du chagrin.

    Crétin D., j’avais 4 ans quand on s’est rencontrés. Bien entendu, ce n’est pas à cette époque-là que notre liaison a débuté : lui en avait 12. C’était le meilleur copain de mon frère. Comme Daniel, mon frère, ne voulait pas jouer chez nous mais toujours chez son copain, mes parents se sont tout de suite méfiés du garçon en question. La méfiance, à vrai dire, je ne m’en suis jamais préoccupé. Moins encore quand j’avais 4 ans.

    On s’est revus après une longue interruption lors du vingt-sixième anniversaire de Daniel. Je venais de me faire déflorer par Walter le Consultant en Recrutement. Ce dont je lui ai fait part sans rien omettre. Pendant que je parlais, j’ai vu une lueur d’intérêt s’intensifier dans ses yeux, un regard qu’on aurait pu traduire par : « Une femme, et elle parle ! »

    Quittant la fête, on est rentrés ensemble à vélo. J’avais une telle envie de pisser que j’ai uriné en pleine rue. Le même regard : « Une femme, et elle pisse ! » Grâce à moi, Crétin D. a compris une quantité incroyable de choses. Deux ou trois mois plus tard, il m’a envoyé un message pour me demander si j’avais réussi mon bac. Oui, j’ai répondu avec 7,8 de moyenne sur 10, et même 8,3 si l’on ne tenait compte que des matières principales.

    Pour fêter ça, on est allés prendre un verre au café De Wetering. Là, je lui ai demandé s’il était satisfait de son sexe. Il a répondu qu’il n’avait, jusqu’à présent, pas reçu beaucoup de plaintes. Il va de soi qu’il m’a demandé, à son tour, ce que je voulais faire de ma vie : quand on a 18 ans, personne ne s’abstient de vous poser cette question. Il se trouve que j’ai oublié ma réponse. En réalité, je ne pense pas lui en avoir fournie, après quoi je lui ai appris que ma mère avait un cancer. « La grosse tuile, putain ! », il a fait.

    Quand De Wetering a fermé, nous sommes allés au De Spuyt. Pour le coup, un summum de mauvais goût, battu en la matière par le Mazzeltof où l’on s’est engouffrés deux heures plus tard. Je me fichais pas mal de tomber sur Walter. En fait, j’espérais croiser Lianne et Patrick. Histoire de demander à ce dernier s’il estimait toujours que Kluun était un type formidable. Mais il n’était pas là et Lianne demeura tout aussi invisible.

    Le côté agréable de Walter, c’est que je pouvais être en sa compagnie sans avoir à me concentrer sur lui. À l’inverse, Crétin D. ne cessait de me poser des questions. À bout, je lui en ai posé une à mon tour : « Tu crois que ça ferait flipper Daniel ? » Prenant un air très pensif, il a prononcé quelques phrases sur les filles qui, un beau jour, deviennent femmes. Ça commençait à me raser, les points de vue de Crétin D. sur les unes et les autres et le moment précis où les filles se transforment en femmes.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMon frère, ça lui hérissait le poil, je crois. Quelques semaines plus tard, alors qu’on buvait un verre au café, je lui ai dit : « Parlons maintenant de Crétin D. » « Non », il a répliqué. Le truc dingue avec Daniel, c’est qu’on ne le contrarie pas. Pas moi, en tout cas. Il s’est contenté de me dire que si j’allais m’installer pendant un certain temps à Prague, ce serait certainement une bonne idée. Et le truc bizarre avec Daniel, c’est qu’on prend ses propos en considération.

    Quoi qu’il en soit, après le Mazzeltof, Crétin D. et moi, on a prolongé la nuit en arpentant les rues. Bien entendu, chacun désirait embrasser l’autre, mais aucun n’osait. Au coin du Ruysdaelkade, j’ai fait : « Come on, son. » Alors on s’est embrassés. Le jour se levait, et si vous voulez savoir, la vie respirait maintes et maintes possibilités.

    Peu de temps après, j’ai plus ou moins emménagé chez lui. Il habitait dans la Nieuwe Looiersstraat, en face du studio Pilates dont ma mère était membre. Voilà pourquoi, à chaque fois que je m’apprêtais à sortir, je regardais par la fenêtre pour voir si son vélo était là. Elle l’avait peint en jaune dans l’espoir qu’on ne le lui volerait pas. Il y a deux choses qu’elle perdait de façon récurrente : les vélos et les lentilles.

    Le plus souvent, elle les mangeait – ses lentilles. Elle les nettoyait dans sa bouche, oubliant qu’elle y avait fourré un peu plus tôt un chewing-gum. Quel nombre de biens n’a-t-elle pas grevés pour financer l’achat de nouvelles lentilles ! Les vélos, elle en perdait un peu moins ; d’ailleurs, l’astuce de la couleur jaune a fonctionné un certain temps. Mais un jour, je l’ai croisée alors qu’elle progressait à pied, à tâtons pour ainsi dire : elle avait perdu à la fois ses lentilles et son vélo. Aussi déambulait-elle dans le quartier, cherchant avec acharnement son deux-roues. Elle croyait que les voleurs, le trouvant trop moche après y avoir regardé de plus près, le rapporteraient plus ou moins là où ils en avaient cisaillé l’antivol.

    Au fond, je ne sais pas vraiment au juste pourquoi j’ai emménagé chez Crétin D. Tout bien considéré, pas mal de choses m’échappent, autant de sujets que j’essaie un peu d’éviter. Je suppose que je me sentais en sécurité auprès de lui pour la simple raison que son monde était bien délimité. Certes, pas les limites les plus inébranlables, plutôt des contours suintant l’angoisse et l’ambition. Mais bien des contours. Or, n’arrive-t-il pas qu’on en manque à 18 ans ?

    Voici donc ce que je faisais chez lui : je traînaillais d’une pièce à l’autre, toutes tapissées d’Hommes Accablés. Un par mur, au minimum : Ernest Hemingway, Jack London, Nick Drake… L’appartement de Crétin D. était une sorte de paradis des suicidés ; certains jours, je me disais qu’il aspirait à les rejoindre au plus vite. Ce qui se serait d’ailleurs passé si son éditrice ne l’en avait dissuadé.

    Mon Dieu, cette éditrice ! Elle lui téléphonait à peu près toutes les demi-heures. Non pour lui demander pourquoi elle n’avait toujours pas reçu son nouveau manuscrit, mais pour savoir s’il ne manquait pas de fruits. Cette femme me rendait foldingue. À chaque fois que je la voyais, elle me lançait un truc du genre : « T’es un peu jeune pour Crétin D. » Je posais alors un regard vitreux sur elle, songeant : Et toi, t’es un peu vieille. Jamais encore je n’ai vu un être épris à ce point d’un autre. Peut-être aurait-on pu avoir un avenir, Crétin D. et moi, si j’avais éprouvé ne serait-ce qu’une fraction des sentiments qu’elle-même éprouvait à son égard.

    Après avoir constaté qu’il avait assez de pommes, elle se mettait sans manquer à lui répéter qu’il était brillant. Moi, ça me rendait somnolente. Or, tout le monde la croyait, car elle avait travaillé avec Harry, oui, Harry Mulisch. Si vous voulez mon avis, ce devrait être une raison suffisante pour ne pas répondre à ses coups de fil. À moins qu’on ait à cœur d’écrire de très mauvais livres qui comptent neuf cents pages de trop. Or, c’est bien ce que faisait Crétin D. : écrire de très mauvais romans qui font dire au lecteur, paragraphe après paragraphe : « Superflu… superflu… »

    Mais je m’en contrefichais, vous pigez, qu’il écrive des bouquins aussi mauvais. Je me sentais juste bien avec lui. À mon sens, point n’est besoin que votre partenaire soit doué d’un talent hors pair. Le seul petit sujet d’irritation, c’est qu’il n’arrêtait pas de me mettre en scène comme sa muse. Croyez-le ou non, je l’inspirais ! Pareille inclination ne saurait toutefois être une raison de me tirer du lit. Pour l’amour de Dieu, si jamais je suis votre muse, laissez-moi pioncer ! Une muse un rien trop jeune, une muse qui ronflait un tantinet trop : voilà ce que j’étais.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMoi-même, je n’écrivais pas, ou pas vraiment, ainsi que je formulais la chose à l’époque – j’avais un job dans un Bagels & Beans. Peu avant, j’avais bossé dans un restaurant de la Roelof Hartstraat. Trois jours. Le deuxième, le patron a demandé qui, parmi le personnel, se proposait pour le sucer pendant la pause. Il va de soi j’ai voulu démissionner sur-le-champ, mais le type a estimé que je devais assurer un troisième service.

    Au Bagels & Beans, je n’ai guère tenu plus longtemps. Pour dire les choses plus honnêtement : ils n’ont pas tenu à me garder plus longtemps. Mon mois d’essai écoulé, j’ai trouvé ceci sur ma messagerie vocale : « Sofie, t’es une très gentille fille, mais beaucoup trop rêveuse pour nous. » Si vous aviez été là, vous auriez souscrit à 100% à ce point de vue. J’oubliais tout. Y compris de transmettre les commandes aux cuisines – les clients patientaient en vain.

    Pour vous dire la vérité : un grand poète, voilà ce que je voulais devenir. La semaine qui a suivi mon renvoi du Bagels & Beans, j’ai connu un pic de créativité. Pour éviter que mes parents n’apprennent que j’avais été remerciée, je sillonnais à longueur de journée la ville à vélo. M’arrêtais un peu partout pour prendre un café, griffonnais çà et là quelques phrases. J’avais l’impression de disparaître, or telle était justement mon intention : partir pour ne revenir que lorsque j’aurais dépassé toutes les attentes mises en moi. Impossible néanmoins d’envisager cela sur le long terme : il eût fallu rendre des comptes à tout le monde et à tout bout de champ. Mais la semaine en question, ça a marché.

    Pendant l’un des derniers jours de ma disparition, je me suis retrouvée dans le café du musée du Cinéma, à côté d’un garçon et d’une fille qui étaient en train de manger un sandwich. La fille était une vraie beauté. Ce qui n’est pas mon cas. Moi, je suis parfois belle. J’ai écrit : Je suis plutôt belle / sans le rester / me satisfaisant de / me montrer de temps en temps / pour regarder / de quelle façon on me regarde.

    Cela m’amène à un point essentiel : mon physique. De préférence, je me trimbalais tout le temps dans mon survêtement du Real Madrid, ce dont je ne me privais d’ailleurs pas. Le problème, c’est qu’à la journée succède le soir, le soir et ses gens, ses yeux, ses bières, lesquels s’écrient : sois un minimum regardable ! J’obtempérais. J’enfilais un pantalon mettant en valeur mes fesses, appliquais du fond de teint sur ma peau pour qu’elle paraisse sans défauts, me lissais les cheveux.

    Si vous voulez mon avis, sans cette dernière opération, je valais bien peu pour ne pas dire rien. Avec Walter aussi, j’opérais déjà de la sorte, mais c’est à peine si je le voyais : il ne résistait pas à l’appel de la mairie d’Utrecht. Crétin D., je le voyais sans discontinuer, le truc qui devient vite invivable. C’est assez difficile à expliquer, mais à un moment donné, on étouffe. À force d’être suffisamment longtemps parfois belle, on étouffe. Vous pouvez me croire.

    Mon renvoi de chez Bagels & Beans a produit un autre fruit : un poème sur mon périnée. À mon périnée, en fait. Il consiste en une lettre d’excuse à l’endroit de ce dernier, parce que je ne pouvais le soustraire à l’aboutissement d’une jouissance terriblement feinte. Car baiser avec Crétin D., c’était horrible. Horrible au plus haut point. Je ne sais exactement par où commencer – et s’il est d’ailleurs judicieux de commencer. En tout cas, tout se passait à chaque fois selon le même cérémonial : assis sur son canapé, on entreprenait de s’embrasser. Avec un rien de passion, avec un rien d’une sacrée indifférence. Cela fait, il se levait – je détestais ça, j’aurais tout donné pour qu’il ne se levât pas – et nous gagnions sa chambre. On s’allongeait sur son lit : moi en dessous, lui au-dessus.

    La question est de savoir dans quelle mesure, à partir d’ici, je dois entrer dans le détail. Ça se résume à ceci : la suite se révélait d’une rare monotonie, moi émettant sans discontinuer le même bruit, lui arborant sans discontinuer le même faciès. La chose faite, il s’absentait une dizaine de minutes. Je ne suis jamais parvenue à savoir ce qu’il fabriquait pendant ce laps de temps. Quand il réapparaissait, il me lançait une serviette de toilette. Ce qui me donnait l’impression d’être une pute. Un sentiment qui ne faisait cependant pas le poids comparé au soulagement que j’éprouvais de savoir la rengaine terminée.

    Depuis, j’ai de nouvelles copines, lesquelles me disent : « Mais voyons, Soof, qui t’a dit que le sexe hétéro, c’était pas pénible ? » Malgré tout, je ne souscris pas à cela. Il faut croire que des gens en tirent un certain plaisir. Pas moi, en tout cas.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéQuelques mois après notre baiser sur le Ruysdaelkade, Crétin D. et moi sommes allés passer un long week-end au Lido de Venise. C’est une station balnéaire. Wikipédia nous dit que « ces plages privées sont entrées dans la littérature mondiale depuis que Thomas Mann en a fait le décor de son roman Mort à Venise ». Ce livre, je ne l’ai jamais lu, mais je crois que j’aurais très bien pu l’écrire. Une part de moi-même est morte ce week-end-là. Je ne sais au juste quoi, mais probablement la foi en un happy end. Entre moi et Crétin D., et plus important encore : entre moi et mon existence de muse.

    Oh ! mon Dieu, les muses. J’en ai rencontré une, le week-end en question, et quelle muse ! La femme d’Un Écrivain Sacrément Célèbre ; j’aimerais la désigner par son prénom, mais voilà qu’il m’échappe. À moins que je ne l’aie jamais su. La connaissant, elle a dû se présenter de cette façon : je suis l’épouse d’Un Écrivain Sacrément Célèbre.

    L’hebdomadaire Vrij Nederland avait chargé Crétin D. d’interviewer ce dernier puisqu’on le compte au nombre des nobélisables. Il faut dire qu’il jouit d’une glorieuse renommée en tant que romancier européen. L’Union européenne se trouvant pour la énième fois sous pression, le moment paraissait propice à tous pour qu’un Vrai Européen remportât le prix. Il n’empêche, à mes yeux, le bonhomme jouit essentiellement d’une tout autre renommée : celle de Gros Porc. Le Nobel a été décerné à un autre auteur, ce qui ne signifie pas qu’il a perdu toute chance, bien au contraire : s’il y a un groupe discriminé ces derniers temps, c’est bien celui des Gros Porcs.

    Le soir qui suivit l’interview, on est sortis tous les quatre ensemble : Crétin D. et moi en compagnie du Pouacre et de sa moitié. Les premiers mots qu’il m’a adressés : « Je parie que tu serais plus belle les cheveux détachés. » Ce en quoi il ne se trompait pas. Mais comme j’avais oublié de glisser mon fer à lisser dans mon bagage, je n’avais pas le choix. Cette remarque faite, il s’est lancé dans toutes sortes de considérations sur la Condition Humaine, ce à propos de quoi j’aurais pu mêler mon grain de sel, mais il s’adressait sans discontinuer à Crétin D. et à personne d’autre.

    C’est ainsi que je me suis retrouvée à ne parler qu’à la femme du Pouacre, laquelle me parut plutôt assommante. On a découvert qu’elle et mon père avaient tous deux travaillé au Rijksmuseum ; j’espérais qu’elle serait en mesure de m’éclairer sur les tâches qu’il y avait assumées, car, dans notre entourage, ça nous échappait à tous. Ce qui, à une époque, faisait dire à ma mère : « Il se pourrait bien que ton père ait en réalité travaillé pour les services secrets. » Qui sait ? Mon père n’a jamais dit un mot au sujet de son emploi. Les rares miettes qu’il lui arrivait de lâcher accroissaient encore notre perplexité. « La Truie a encore fait des siennes aujourd’hui », voici le genre de propos qu’il tenait.

    La Truie, c’était sa supérieure. Ils ne voyaient pas du tout les choses sous le même angle. Elle, je l’ai rencontrée une fois, lors d’une Nuit des musées. Elle m’a offert une brochette de fraises en me disant de la tenir, « si tu aimes ça », sous la fontaine à chocolat. Mon père a suggéré que je pourrais tout aussi bien regarder les tableaux, étant donné qu’on était dans un musée. Ce que j’ai d’ailleurs fait, mais sans cesser de me glisser jusqu’à la fontaine. Cet épisode témoigne de la clairvoyance de la Truie : les gens préfèrent le chocolat à l’art.

    Au Rijksmuseum, elle a tenu plus longtemps que mon père, survivant à la Grande Restructuration qui a vu le licenciement de tous les employés qui tenaient à travailler dans un musée plutôt que dans une chocolaterie. Mon père n’ayant pas la mentalité requise, on l’a éjecté, non sans un Parachute Argenté. Grâce auquel on est partis plus d’une fois en vacances. Tandis que je racontais tout cela à l’épouse du Pouacre, elle n’arrêtait pas de répéter : « Il ne se souvient sûrement pas de moi. » Je vous jure, des phrases pareilles, ça me rend dingue.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéUne heure plus tard, on a gagné un restaurant choisi par le Pouacre. Pour s’y rendre, on emprunte un bac, et c’est sur ce bateau qu’il a commencé à me tripoter les mollets. J’ai trouvé ça ahurissant, Crétin D. aussi, je crois, mais il s’en est tenu à une sorte de sourire figé. Un sourire qui signifiait probablement : « Laisse-le tâter, il va peut-être remporter le Nobel. »

    Un avis que je ne partageais pas. J’ai demandé au Pouacre ce qui, diable, lui passait par la tête. Il a alors plissé les lèvres en une risette : « J’ai entendu dire que tu allais traverser l’Europe à vélo. » C’était vrai, j’en avais bien l’intention. De tous les moments de la journée, ceux que je passais sur la selle me rendaient plus heureuse que les autres ; aussi en étais-je arrivée à me dire : pourquoi ne pas faire que ça ? J’ai hoché la tête de bas en haut, après quoi le Pouacre a marmonné : « Je vérifiais juste si tu étais fin prête. »

    À table, on s’est senti plutôt mal à l’aise, car il ne cessait de faire des avances à la serveuse. Je ne lui donnais pas tort : une fille belle comme un cœur. Mais quand elle s’éloignait, le malaise s’accroissait encore – il ignorait sa femme, s’adressait à Crétin D., s’interrompant tout au plus pour m’enjoindre de finir ma seiche.

    Or, je n’en pouvais plus : en guise d’entrée, j’avais avalé une pizza. Repue à en avoir les côtes enflées, je me voyais déjà passer le reste de mon existence à me nourrir de mandarines. Du coin de l’œil, j’ai remarqué que l’épouse du Pouacre compatissait. Alors qu’il était aux toilettes, elle m’a glissé à l’oreille : « Chérie, du moment que t’as goûté ton plat, ne te sens pas obligée d’en faire plus. » Crétin D. ayant pris le relai du Pouacre, ce dernier en a profité pour me demander en quoi j’étais bonne. « Au lycée ? » je lui ai demandé. « Pour ce qui est du reste, je n’oserais pas te poser la question », ces mots accompagnés eux aussi d’une risette. Putain, quel porc, ce type, l’Écrivain Vachement Célèbre.

    « Chérie, du moment que… ne te sens pas obligée de… » – une phrase qui, par la suite, m’a donné à réfléchir. L’existence de muse à laquelle j’avais goûté, je désirais la vomir au même titre que ma seiche. Un jour, j’en ai fait part à Crétin D. : « J’ai tellement peur de finir comme la femme du Pouacre. » Il m’a assuré qu’il ne le permettrait jamais, réplique qui ne m’a guère rassurée. En définitive, ces choses ont joué un rôle dans ma décision de mettre un terme à notre histoire. Il faut dire qu’avant même la fin du repas au Lido, je redoutais déjà le moment où on allait passer au lit. Ce que Crétin D. a semble-t-il pressenti : « Ce n’est pas tant que je veuille baiser avec toi, je veux simplement être avec toi. »

    Quant à être, on était en effet plutôt bon : je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un au monde qui ferme portes et fenêtres aussi hermétiquement que Crétin D. ; lui et moi vivions dans un monde extrêmement étriqué, rempli de Bob Dylan, de John Cale (Paris 1919) et de pensées uniquement tournées, en fait, vers le souci d’être reconnus et la peur que cela n’advienne jamais.

    Crétin D. m’a énormément aidée à surmonter cette peur. Il m’a même écrit une lettre à ce sujet : « Reste calme, suis tes intuitions et ne gaspille ni la moindre minute, ni la moindre pensée aux Autres, aux Attentes, aux Ambitions. Les Autres n’existent pas, ils s’estomperont un jour, leurs opinions n’ont aucune pertinence. Ils ne comptent pas. N’aie honte que de ce dont tu as à avoir honte. Pour le reste : ne te glisse jamais dans la peau de ton ennemi. »

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéJe n’ai pas bien saisi le sens de cette dernière phrase. Ni de la précédente, d’ailleurs. Quant aux autres, elles contenaient des conseils très utiles. Le problème, c’est que je ne percevais pas du tout que l’Autre, c’était lui. Au fond, je désirais triompher de lui, de mon frère aussi et peut-être de quelques autres – à proprement parler : des hommes. N’allez pas me comprendre de travers : c’est une gent tout ce qu’il y a de bien, il y en a des tas avec lesquels je suis en très bons termes, c’est juste que, dans la plupart des cas, ça tourne mal.

    Par mal, j’entends que bien des femmes ont des cheveux longs qui flottent au vent, et bien des hommes des cheveux beaucoup plus courts, les premières ayant en conséquence un espace plus restreint que les seconds pour respirer, pour raconter des blagues qui font vraiment rire, ou ne serait-ce que pour faire autre chose que sourire sous peine de passer pour des sorcières. Il s’agit là de situations qui peuvent me mettre dans tous mes états.

    À 18 ans, je n’en étais pas encore à un tel éveil de la conscience. Faire des blagues sur les minorités, Crétin D. et moi étions coutumiers du fait, avec les lesbiennes pour cible privilégiée. Elles, on les trouvait vraiment singulières. Un jour, après notre rupture, mais avant qu’il ne se retourne contre moi, alors qu’on prenait un café, il m’a dit que j’étais devenue l’hommasse dont on s’était tellement moqué. L’air m’a manqué d’un coup, je le dis pour ceux d’entre vous qui n’ont jamais encore été réduits à un stéréotype culturel : voilà ce que l’on ressent, un véritable coup de poing dans l’estomac qui vous coupe le souffle. L’ennuyeux, c’est que, pendant un laps de temps, ce manque d’air vous empêche de réfléchir ; vous ne pouvez donc rien faire si ce n’est sourire.

    À la fin de la course, Crétin D. s’est donc retourné contre moi. Comme il s’agit d’une histoire quelque peu tragique, la question est de savoir s’il nous faut entrer dans le détail. Quoi qu’il en soit, ça a commencé par la remarque sur les hommasses et ça s’est terminé par toute une série d’autres considérations du même tonneau. Ça s’est terminé, en fait, là où ça se termine toujours : en alléguant qu’il s’agit d’humour, et que l’autre doit être capable d’encaisser ça.

    L’humour m’a donné matière à réflexion. Je me suis par exemple demandé pourquoi c’est à moi, et à moi seule, qu’il revenait toujours d’en être capable. On peut imaginer qu’il n’y a, au fond, rien de mal à faire de l’humour – le diable résidant simplement dans le fait que les « moi » et les « autres » sont inégalement répartis. Ce que j’ai essayé d’expliquer à Crétin D. – en vain. Voilà ce qui arrive à des gens qui sont « moi » pendant trop longtemps : ils ne redeviennent jamais « l’autre ». Il m’a traitée de gouine fondamentaliste, et peut-être est-ce vrai. Il n’empêche, avec les fondamentalistes, il arrive qu’on se fende la pêche. Croyez-moi.

     

    traduction : Daniel Cunin

     

     


    Entretien avec Sofie Lakmaker (NL)