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Traductions-Traducteurs

  • Traduit du… morse

     

     

    Les Années de l'éléphant

     

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    Willy Linthout, Les Années de l’éléphant,

    traduit du néerlandais et du... morse par D. Cunin,

    Rennes, Presque Lune, 2016

     

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    LE MOT DE L’ÉDITEUR

    Karel, la cinquantaine, emploi stable, père de famille, mène une vie tranquille avec sa femme Simone et leur fils unique Wannes. Sa vie bascule le jour où la police débarque à son domicile pour lui annoncer que son fils s'est jeté du toit de l'immeuble.

    Sur le moment, pour ne pas s'effondrer, Karel fait en sorte de ne rien changer à son quotidien et décide de retourner travailler au bureau. Mais bien vite, il est submergé par des hallucinations qui le plongent dans un désarroi et une solitude pesante. Personne ne semble le comprendre ni apaiser sa souffrance.

    Peu à peu, Karel sombre dans une confusion mentale extrême, souvent comique et surréaliste, où il ne semble plus distinguer la réalité du fantasme, mais qui ne fait pas oublier le terrible vide qui s'est emparé de lui. L’amour qu'il éprouve pour son fils reste inconsolable ; sa femme, que l’on ne verra plus au delà de la première page, ne saura ou n’aura pas elle non plus la force de le soutenir.

    Du fait de son aspect autobiographique, Les Années de l'éléphant est un livre très troublant : il nous invite à rire des situations les plus loufoques que rencontre le narrateur, mais nous montre aussi le profond chagrin de ce père démuni.

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    L’AUTEUR

     

    Né en 1953, Willy Linthout est bien connu en Flandre et en Hollande comme illustrateur d’Urbanus, une série déjantée sur les aventures d'un comédien célèbre du même nom. La série inclut maintenant 150 histoires pour des millions de livres vendus. Willy Linthout a également écrit les scénarii de la série Roboboy et a été l'illustrateur des très populaires Kiekeboes et De strip van 7 ainsi que du récent Het Laatste Station. Humour et comédie sont les particularités de son travail.

    Le contraste avec Les Années de l'éléphant est de ce fait forcément éloquent même si dans cette histoire tragique – le suicide du fils unique –, l’auteur ne peut s'empêcher d’utiliser un humour particulièrement noir et dérangeant.


     Willy Linthout parle de son roman graphique et du suicide de son fils (NL)

     

     

    QUELQUES CRITIQUES

    En 2007, le fils de Willy Linthout se donne la mort. L’auteur se transforme alors en Karel Germonprez, père sombrant dans le délire de la douleur. Un récit absurde et métaphorique, décalé et touchant.

    Willy Linthout, éditions presque lune, roman graphique, flandre, belgique, morseL’histoire : « Pouf !! Dring ! Madame… Monsieur… On peut entrer ?... On a une mauvaise nouvelle ! Votre fils a sauté du toit ! » Terrible et impromptue nouvelle chez les Germonprez. Des yeux de Karel, le rondouillet père aux lunettes rondes, ne jaillissent pas de larmes malgré la tristesse. Il « contrôle la situation », part travailler, enjambant en sortant de chez lui la trace à la craie du cadavre de son fils. Au bureau, son patron lui glisse de vagues condoléances, le gave d’une hystérique logorrhée et pousse d’étranges cris de gallinacés… Jusqu’à peu à peu se transformer en véritable poule pondeuse, dont les œufs se multiplient, et finissent par éclore d’une multiplicité de minuscules patrons… De ce monde ahurissant, Karel s’extrait, rentre chez lui et accepte le travail de deuil qu’il a désormais à accomplir. Mais le chemin est long pour sortir de la triste et délirante folie qui s’est emparée de lui.

    Ce qu'on en pense sur la planète BD : En 2007, le fils de Willy Linthout, auteur belge célèbre pour sa série Urbanus, se donne la mort. Ce drame forme la matière des Années de l’éléphant, dont les huit volumes remportent en 2009 le prix Adhemar de Bronze et sont sélectionnés aux Eisner Award de 2010. Figure de l’underground flamand, le père endeuillé ne pouvait évoquer le parcours de sa douleur qu’à travers un humour aussi noir qu’extravagant. Rythmé par un gaufrier à six cases, propice à la focalisation sur les expériences chaotiques de cet homme bedonnant, le récit fait vœu d’une sincérité au plus près de son intime nature. Les nombreuses traces de traits de crayon, de gommes, attestent non seulement la mémoire d’une main, celle du dessinateur, de l’autobiographe, mais également son intention d’explorer, d’assumer les imperfections graphiques, humaines, et d’en tirer toute leur vérité. Une vérité dont il façonne les excès, exacerbe les fantasmes, gratte les angoisses délirantes, tout en livrant la folle histoire de ce personnage bedonnant qui s’engouffre dans les méandres de sa souffrance. Dès la seconde case, dont le « POUF !! » derrière la fenêtre est le seul signe de l’acte suicidaire, la femme de Karel passe littéralement hors-champ, et disparaît ainsi de notre vue. Comme de celle de son mari, qui ne vit plus désormais que dans le cloître de son désespoir. Pour Karel, la vie ne tient plus qu’à un fil : celui le reliant à son fils unique, envers et contre toutes les lois de la mort. Tous les moyens sont bons pour nier sa perte : sauter du toit et atterrir exactement au même endroit que lui, donner vie à cette trace de craie au sol, se servir de l’appareil régulant son apnée du sommeil – qui le fait ressembler à un éléphant – comme d’un émetteur morse… Cet émouvant récit énonce la douleur d’un homme à travers une succession de séquences métaphoriques plus absurdes les unes que les autres : le sens n’a plus lieu d’être face à la démesure du vide, et le monde n’est plus qu’image de la souffrance. Bien loin de vouloir nous tirer des larmes, ce livre nous invite dans le vertige de la déraison, et appelle à rire sans retenue. (Sarah Dehove)

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     Alors que la nouvelle génération de la bande dessinée flamande (Brecht Evens, Brecht Vandenbroucke, Olivier Schrauwen…) s’est souvent signalée par des œuvres résolument graphiques et audacieuses, Les Années de l’éléphant de Willy Linthout se caractérisent par un dessin brut, presqu’inachevé. Lorsque son fils se suicide, Willy Linthout décide en effet d’exorciser sa douleur par le dessin et le récit halluciné de son deuil. Largement autobiographique, le roman graphique raconte la solitude et le désarroi de ce père qui cherche désespérément à garder le contact avec son fils, notamment en émettant des signaux en morse avec un appareil respiratoire… Willy Linthout a en effet insufflé à son récit une large part d’humour noir et d’autodérision, enchaînant moments poignants et situations les plus saugrenues. Un ouvrage étonnant, loufoque et émouvant, en équilibre fragile entre fantasme et réalité. (Philippe)

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    Willy Linthout parle de sa passion (NL)

     

     

  • La porte

     

     

    À propos du poète

    Bert Schierbeek

    (1918-1996)

     

    pour Sami 

     

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    Pour Bert Schierbeek – de son vrai nom Lambertus Roelof –, né à un jet de pierre de la frontière allemande, il était important qu’un enfant pût grandir à la campagne au milieu de la nature : « La province est délicieuse pour eux, pourvu qu’ils veillent à s’en échapper plus tard comme l’éclair. » Dans les années trente, avant de gagner de fait la capitale, le jeune homme découvre La Condition humaine de Malraux. Durant la guerre, il est résistant. Et juste après la Libération, il publie un livre sur cette expérience : Terreur tegen terreur (Terreur contre terreur). Cinq ans plus tard, il trouve son style. Tandis que des Vijftigers (poètes des années cinquante ou poètes néerlandais de CoBrA), par exemple Remco Campert et Rudy Kousbroek, publient des revues comme Braak (Friche) et que les poètes et peintres de l’« Experimentele Groep Holland » s’affichent au Stedelijk Museum d’Amsterdam, lui innove en écrivant Het boek Ik (Le Livre Je), premier vrai roman expérimental hollandais. L’auteur jette un filet sur l’océan entier afin que rien ne lui échappe.

    Schierbeek1.pngL’essayiste Anthony Mertens évoque à ce propos la suppression de toute frontière entre le « je » et le monde extérieur, entre la forme et l’informe, la prose et la poésie, la philosophie et la littérature, le dedans et le dehors, la grande littérature et la littérature populaire, entre les différentes cultures. Bien que d’une certaine façon isolé dans sa quête, Bert Schierbeek a été l’une des figures à la base du mouvement des années cinquante. Il a travaillé avec nombre d’artistes dont Karel Appel et Lucebert et a abordé en réalité tous les autres genres : essai, pièce télévisuelle, pièce de théâtre, libretto…

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    Plus d’un quart de siècle après le « choc » de Het boek Ik, il devait surprendre son monde en éditant coup sur coup plusieurs autres « romans-poèmes » : Weerwerk [dont William Jay Smith a pu dire en présentant la traduction anglaise Keeping it Up : « With a storyteller’s gift, combined with a poet’s precision and a painter’s eye, Bert Schierbeek has created his “compositional” novels, of which Keeping it Up is a fine example, a hybrid genre that is unique and effective. If he were writing in one of the world’s major languages instead of his native Dutch, his work would surely long ago have reached the large international audience that it desserves »] où l’on voit la campagne se défendre contre la société urbaine, Betrekkingen (Relations) qui met en valeur les rapports entre campagne et ville, Binnenwerk (Travail d’intérieur) qui déplace cette dialectique vers le domaine de la réflexion, et enfin Door het oog van de wind (Par le chas du vent), qui se concentre sur la thématique écologique (à Formentera). Des œuvres auxquelles se rattachent d’ailleurs les recueils de poésie proprement dit au point que l’on peut avancer que Bert Schierbeek n’a cessé, comme bien des écrivains majeurs, d’écrire le même livre. Non sans rechigner à conférer à certains de ses confrères, par le recours à des citations, une place dans ses pages ; non sans renoncer à retisser le lien entre rêve, langage et réalité dans l’espoir sans doute vain de défaire, ainsi que le souligne Willem van Toorn, la langue de toute marque de culpabilité.

     

    Entretien avec Bert Schierbeek (NL)

     

    Ayant beaucoup voyagé, Schierbeek a laissé partout sa marque. Alors qu’il est mort en 1996, des gens des quatre coins du monde continuent de lui transmettre leur bon souvenir. En français, on peut lire dans une traduction de son ami Henri Deluy les recueils De deur (La porte, Fourbis, 1991 - dont le poème reproduit ci-dessus : mais nous n’oublierons pas que nous) et Formentera (Les Cahiers de Royaumont, 1990), île sur les côtes de laquelle les cendres du Néerlandais ont d’ailleurs été dispersées.

    Le poète écrit : « à la paroi de l’imagination s’accroche l’horreur ». Chez lui, il est tout aussi difficile de cerner ce qu’est la poésie - ou proésie - et ce qu’elle n’est pas. Il donnait à son traducteur Henri Deluy des pages éparses sous forme manuscrite. Le fragment « La bête gravée » est devenu la fin du livre Het dier heeft een mens getekend (La bête a dessiné un homme). Dans de telles lignes – un mythe qui comprend des passages lyriques –, on peut établir un lien entre texte et musique.

    schierbeek-sang.pngAujourd’hui, certains soulignent les rapports entre son œuvre et celle de James Joyce, mais cette comparaison paraît un peu boiteuse. Schierbeek est avant tout poète, ce que montre entre autres la plaquette bibliophilique bilingue Het bloed stroomt door (Le sang coule, trad. de Henri Deluy, 1954) illustrée par Karel Appel (couverture ci-contre). « qui ont assassiné les indiens en deux ans deux cent mille / qui trouve le rasoir le plus rapide pour raser les hommes de la peau de la terre ». Comme bien d’autres, ce poème sort des voies convenues pour laisser place à de prestes dialogues : « as-tu déjà des poils demande le novice », vers qui vient peu après : « les bateaux n’ont pas de poils ».

    « La grotte », Formentera, p. 19

    Schierbeek5.pngIl est étonnant de voir que les œuvres complètes publiées par l’éditeur amstellodamois De Bezige Bij sous le titre De gedichten (Les poèmes) ne contiennent que les recueils postérieurs à 1970, autrement dit postérieurs à la mort de l’épouse de l’auteur, alors que ce dernier n’écrivait plus que des poèmes sobres, dépouillés, pleins de retenue, méditatifs pour ainsi dire. Le volume comprend malgré tout environ 600 pages : Schierbeek a énormément produit. « qui ne sait rien de l’autre n’est pas heureux », nous dit-il. Sur son évolution, lui-même a pu s’expliquer en ces termes : « Je n’ai réellement commencé à écrire de la poésie que très tard. L’étude du bouddhisme zen au cours des années cinquante et soixante a joué un rôle très important dans mon passage de la prose à la poésie. […] Des mouvements rythmiques où la Totalité mobile peut être saisie sous l’un de ses aspects à tout moment, mais sans être autrement fixée que par une imagerie libre, entrée et sortie, transparence et transition. […] Cette pâture n’est pas destinée à ceux qui comprennent le monde. »

    La porte (De deur) est le recueil inspiré par la disparition de la compagne ; les poèmes ont la simplicité et la force de la douleur, adoucie par une touche d’humour et la magie du verbe : dire l’absence fait surgir l’être aimé. À partir de cette œuvre, Johan van der Keuken a réalisé en 1973 un court métrage qui porte le même titre : à l’image apparaît le poète qui lit certains de ses vers et s’exprime entre autres sur l’acte créatif.


    (les sous-titres ne correspondent pas à la traduction de H. Deluy)

     


    schierbeek6.pngD’autres publications présentent des poèmes de Bert Schierbeek en traduction française. Ainsi, Le sang coule a été réédité dans l’anthologie Poètes néerlandais de la modernité (Paris, Le temps des cerises, 2011, p. 152-159) ; divers ouvrages consacrés à Nono Reinhold, graveur et photographe amie du poète, dont Gravures et les volumes Machu Picchu / Petra / Bolivia offrent une lecture en trois langues de certaines pièces ; quant à Jean-Clarence Lambert, il en propose cinq en miroir des originaux (dont ik denk / je conçois) dans une anthologie personnelle Langue étrangère (Paris, La Différence, 1989, p. 211-221), mais dans sa large sélection Cobra Poésie (Paris, La Différence, 1992, coll° Orphée), il écarte (à juste titre) Schierbeek au profit de véritables représentants du groupe expérimental comme Jan Elburg, Corneille ou encore Karel Appel.*schierbeek7.png

    * Cette présentation reprend en grande partie les pages 31-33 de la « Préface » à Poètes néerlandais de la modernité, (Erik Lindner, Le Temps des Cerises, 2011).

     

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    Henri Deluy, « Notes d’après », La porte, p. 81-82

    (Glanerburg se trouve non en Frise, mais dans la province d’Overijssel)

     

     

  • Les sept degrés

     

    Les sept degrés

    de l’échelle d’amour spirituel

    réédition d’une œuvre de Jean Ruysbroeck

    dans la traduction de Claude-Henri Rocquet

     

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    « S’élever dans l’échelle sociale, monter en grade… À ces désirs très humains, le christianisme oppose un renversement radical, au sens fort du terme. De sa forêt de Groenendael, près de Bruxelles, où il mena une vie de recueillement et de prière monastique vers la fin du Moyen Âge, Jean Ruysbroeck (1293-1381) nous envoie sous forme de mode d'emploi ce petit traité spirituel qui n'a pas pris une ride. S’y déploie en sept chapitres – les sept degrés – le paradoxe même de la vie spirituelle : le chemin de la montée est d’abord descente. » (1) Cette progression spirituelle qui est en même temps « descente », Claude-Henri Rocquet l’expose en ces termes : « Les sept degrés de l’échelle intérieure ne se succèdent pas selon la simple progression arithmétique : ils forment un édifice. D’une part, les quatre premiers : ils traitent des vertus extérieures. De l’autre, les deux derniers : consacrés à la vie contemplative, dans son commencement et dans sa perfection. Entre les vertus du dehors et l’expérience intérieure, le cinquième degré – qui occupe plus de la moitié du livre – forme un traité spirituel qui s’inscrit dans le traité d’ensemble. Et l’on retrouve, en ce degré, les trois degrés de la vie spirituelle selon Ruysbroeck et bien d’autres mystiques : l'union à Dieu par les œuvres, l’union à Dieu avec intermédiaire, l'union à Dieu sans intermédiaire.

    « Cette manière d’intégrer la gradation des trois modes de vie intérieure aux degrés de l’échelle ascétique et mystique est admirable et subtile. On pourrait dire plus exactement que les trois représentations de la vie spirituelle – monter vers le sommet, descendre dans l’abîme insondable de l’humilité, atteindre le centre – s’harmonisent et se réunissent. Ce qui est au plus haut et au plus humble, au cœur de tout, unique, insondable, évident, à jamais inaccessible et toujours présent et donné en abondance, c'est l’amour. L’unique et multiple amour. »

     

    degrés3.png

    l’édition de référence : moyen néerlandais / latin / anglais

    Jan van Ruusbroec, Van seven trappen. Opera Omnia 9,

    éd. Rob Faesen, Lannoo/Brepols, 2003

     

     

    LE MOT DE L’ÉDITEUR

    De l’échelle que Jacob vit en songe jusqu’à la montée du Carmel évoquée par saint Jean de la Croix, la vie spirituelle a souvent été perçue comme élévation, ascension, progression de l’âme vers Dieu. Pour Jean Ruysbroeck (1293-1381), mystique flamand, précurseur de la devotio moderna, cette montée à « l’échelle d’amour » invite à l’abaissement. S’épanouir en Dieu, c’est participer à l’humilité du Christ. 

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCe livre de Ruysbroeck est une lettre de conseils adressée à une moniale maîtresse de chœur de son couvent. Il peut, certes, se lire et se méditer dans le silence et la solitude. Mais mieux vaudrait sans doute le dire, l’entendre, le chanter : des poèmes, jaillis parfois du sein de la prose, le suggèrent.

    Distribué en plusieurs voix, jalonné de chants et de musique, de silences, de pauses méditatives, ce livre apparaîtrait ainsi moins proche de l’épître, de l’homélie, du traité, que de l’office et de la célébration liturgique.

    Par-là se révélerait pleinement la beauté des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel.

     

    Vie et œuvre de Ruysbroeck (en anglais) par Rob Faesen

     

     première édition, 2000

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCes Sept degrés sont en réalité une édition revue et augmentée de celle parue voici déjà quinze ans. Le traducteur et préfacier s’explique sur l’origine de ce grand livre au format poche (6,50 €) : « J’avais publié une Petite vie de Ruysbroeck chez Desclée de Brouwer et Marc Leboucher, son éditeur, m’a demandé de traduire et de présenter une œuvre de Ruysbroeck dans Les Carnets. Pour respecter le format de cette collection, j’ai choisi l’un de ses livres les plus brefs et j’en ai résumé une partie. L’ouvrage étant épuisé, Bruno Nougayrède (directeur d’Artège qui a repris DDB) a souhaité rééditer Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel, mais de façon intégrale. Cette réédition m’a permis d’étoffer la présentation (un extrait ici) et ma réflexion sur le travail du traducteur. »

    Cette nouvelle exploration du texte de Jan van Ruusbroec (orthographe néerlandaise) conduit Claude-Henri Rocquet à en proposer une lecture à haute voix ; on pourrait même en chanter certains passages en les accompagnant de musique. Quant à son travail de préfacier, il le met sous l’égide de Julien Green : « L’ordre véritable est fondé sur la prière, tout le reste n’est que désordre (plus ou moins bien camouflé). Le Moyen Âge était un immense édifice dont les assises étaient le Pater, l’Ave, le Credo et le Confiteor. Tout ce qui est édifié sur autre chose ne peut que s’effondrer tôt ou tard dans la boue sanglante. » (Journal, 30 juillet 1940)

    Bruegel. De Babel à Bethléem, 2015.

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantPar ailleurs, reprenant et révisant sa transposition des Sept degrés (Van VII trappen), œuvre composée vers 1360, C.-H. Rocquet, venu au prieur de Groenendael par les peintres Bosch et Bruegel – auquel il a consacré une véritable somme en deux volets –, nous livre en guise de postface diverses considérations rassemblées sous l’intitulé « Traduire » (p. 121-134). À propos de sa traduction, relisons les propos d’Yves Roullière : « Claude-Henri Rocquet, auteur d’une biographie sur l’ermite de Groenendael, hérite de toute une tradition d’écrivains galvanisés par l’écriture ruusbrochienne Sa manière de traduire, fort élégante, contraste avec celle de dom Louf, plus rugueuse. Il est vrai que Les sept degrés de l’échelle d'amour spirituel se prête à merveille à l’adaptation littéraire, puisque ce traité est aussi un long poème à la gloire de l’Esprit Saint, véritable orchestrateur de chants multiples que le monde n’en finit pas d'entonner. » (2)


    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantTout comme Michael Edwards dans son récent Bible et poésie (Éditions de Fallois, 2016), le biographe de Ruusbroec insiste à plusieurs reprises sur ce qui lie intimement la poésie et le texte fondateur du monde chrétien, poésie et écrits mystiques : « Le sens, jamais, ne se réduit à la lettre, au littéral. Il n’est pas seulement ‘‘signification’’, mais ‘‘orientation’’, ‘‘direction’’. Et plus un écrit est d’ordre poétique, ou mystique, plus grande et vive la place et la présence de la musique, du chant, dans la parole. […] Le livre est parole, souffle imprimé en signes, pensée changée en écriture, mais cette parole, il ne suffit pas qu’elle soit lue, entendue, il faut qu’elle s’incorpore, qu’elle s’incarne, devienne vivante vie comme le grain se multiplie en épi et comme le blé, récolté, moulu, pétri, cuit, mâché, devient corps et sang, force d’agir et d’œuvrer, de labourer, semer, moissonner et de changer le blé en pain, travail et chemin vers l’esprit, le mystère. » Présence de la musique dans la parole, invitation du texte à se faire corps : voici ce qu’offre le bienheureux Ruysbroeck un siècle après Hadewijch et deux avant saint Jean de la Croix.

     

    (1) Extrait d’un article saluant la parution de la première édition des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel : Isabelle de Gaulmyn, « Un livre », La Croix, 27 mai 2000.

    (2) Yves Roullière, « Lectures spirituelles. Écrits IV & Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel », Christus, n° 189, janvier 2001.

     

    On pourra lire le bel entretien accordé par Claude-Henri Rocquet à Charles-Henri d’Andigné : « Ruysbroeck, maître spirituel pour temps troublés », Famille chrétienne, n° 1974 du 14 au 20 novembre 2015, p. 32-35 (extrait) :

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    Documentaire (NL) sur Ruusbroec

    (dessins : Anne van Herreweghen)

    Bronnen blijven altijd nieuw: Ruusbroec

     

  • Le traducteur amoureux (5)

     

    Paul Claudel, traducteur d'Eschyle

    Conférence de Pierre Emmanuel (1964)

     

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    photo : Paul Claudel, en 1955, lors d'un entretien filmé avec Julien Bertheau

    à propos de L'Annonce faite à Marie

     

     

     

    Claudel traducteur

    par Pascale Alexandre-Bergues

     

    Comme Mallarmé traducteur de Poe ou Gide traducteur de Shakespeare, Claudel s’adonna à ce qu’il considérait comme un « bel art ». Il commença par s’attaquer à la tragédie grecque en proposant une version très personnelle de l’Orestie eschyléenne. De façon plus ponctuelle, il traduisit quelques poètes de langue anglaise. Il consacra les années de la maturité et de la vieillesse au latin de la Vulgate.

    Claudel est avant tout le traducteur de la trilogie qu’Eschyle fit représenter à Athènes en 458 avant Jésus-Christ. Conjuguant à la fois littéralité et travail de création, l’Orestie fait partie intégrante de l’œuvre dramatique claudélienne.

    paul claudel,pierre emmanuel,eschyle,traductionC’est à l’orée de sa carrière que Claudel entreprit de traduire le premier volet de la trilogie antique, l’Agamemnon. Commencée à la fin de 1892 ou au début de 1893 sur le conseil de son ami Schwob, lui-même traducteur – entre autres – d’Hamlet, la traduction fut achevée en 1895. Elle occupa Claudel pendant son premier séjour aux États-Unis, où il fit ses débuts dans la carrière diplomatique, à New York puis à Boston. Au dépaysement géographique auquel aspirait le lecteur de Rimbaud répondit l’expérience de décentrement culturel et esthétique que constituait pour lui cette plongée dans l’univers archaïque d’Eschyle. C’est en effet au miroir du tragique grec que se chercha et se forgea la poétique dramatique de Claudel. Il y trouva aussi la formation prosodique qu’il cherchait. Nombreuses sont les résonances entre l’Agamemnon et les textes dramatiques auxquels travailla alors le traducteur : Tête d’Or, La Ville, L’Échange. La traduction claudélienne de l’Agamemnon fut publiée en 1896, en Chine, où Claudel venait d’arriver comme gérant du consulat de Fou Tchéou. Un exemplaire en fut envoyé à Mallarmé à titre d’hommage. [lire la suite]

     

    Consulter

    Pierre Brunel, « Claudel, Valery Larbaud et les problèmes de la traduction », Valery Larbaud. La Prose du monde, éd. Jean Bessière, Paris, PUF, 1981, p. 163-175.

    Pascale Alexandre, Traduction et création chez Paul Claudel. L'Orestie, Paris, Honoré Champion, 1997.