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La femme qui pisse

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Lire une gravure de Rembrandt

 

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Sans avoir écrit le moindre roman, Benno Barnard (1954) ajoute, à chaque œuvre qu’il compose en tant que poète, essayiste, dramaturge et diariste un chapitre à ce qu’il appelle son « roman généalogique ». L’histoire du continent européen ainsi que l’univers britannique occupent une place de choix dans ses ouvrages. Son dernier recueil, publié comme la plupart de ses livres par Atlas Contact, a paru en traduction française sous le titre Le Service de mariage.

 

Dans ce recueil, Bennno Barnard contemple à travers les yeux de Rembrandt het pissende vrouwtje, gravure qui relève d’un diptyque que conserve la Rembrandthuis d’Amsterdam. Dans « Le banal comme condition du sublime », recension qu’il a consacrée au Service de mariage, Pierre Monastier relève à propos de la verdeur de certaines strophes : « Il y a une crudité étonnante dans ce recueil, de ‘‘pisser’’ et ‘‘lâcher un pet’’ au ‘‘refuge de putes décrépites’’. Cette grivoiserie apparemment provocatrice n’est que le seuil d’une réalité terrifiante, celle de la mort qui tisse une trame transversale pour constituer l’étoffe pleine du poème, à la fois vie et trépas, permanence et effondrement, souffle et cadavre, berceau et tombe. Benno Barnard semble composer un Tombeau poétique familial, dont ‘‘le service de mariage’’ serait le cœur mémoriel : ce quatrième cycle, qui a donné son titre au recueil, s’ouvre par une variation sur la rencontre amoureuse et s’achève par l’échec relatif de tout lyrisme à la lisière de la vieillesse. ‘‘Ça a commencé et ça a pris fin / dans les petites et les grandes heures, / voici longtemps, pas plus tard qu’hier. / […] Entre mes gênes et des ancêtres / au destin de pierre, dont j’ignorais tout, / et qui pourtant sont chez eux dans mes tics’’. »

 

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La femme qui pisse

 

 

Ça presse. Tu t’accroupis au pied d’un saule,

et hop, sans gêne, jupes relevées, tu pisses,

chat dans une venelle, fredonnant de joie :

 

les sous-vêtements n’ont pas encore été inventés.

Moi qui dessine de façon à voir et dessine tout

ce que je vois, vois ta nature. Moi, Rembrandt,

 

je chéris (de même que Shakespeare et Mozart)

le banal comme condition du sublime, disons,

femme, le terre à terre de ton trou du cul. Voici

 

qu’au bord d’un ru, dans mon songe, se brise

la roue du carrosse qui porte une dame. Attente

interminable, le serviteur est allé quérir du secours.

 

Peu à peu l’envie se fait geignante ; la dame rougit,

s’affaisse à l’abri du propice touffu – parachutiste pris

sous une coulée de jupes –, urine, tourne presque de l’œil.

 

Pas toi. Toi, tu pisses. Tu es libre. Lâches un pet.

Et me vois, te délectant, sans une goutte de pudeur

féminine, à regarder, à travers mes yeux, ta fente

 

prononcée, les traits de ton jet, ton ventre à nu

qui a expulsé dix, que dis-je, douze enfants,

et d’où choit en ce moment un colombin doré

 

sur le marchepied de Dieu… Allez, d’une poignée

de feuilles, torche-toi. Redresse-toi vite avant que

tu ne te fasses bolet anthropomorphe ! Ah, femme !

 

 

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Benno Barnard, Marché de la Poésie, Paris, 6 juin 2019 (photo Anna. V.) 

 

 

le poème « Mots enterrés » lu par Jacques Bonnaffé (France Culture)

le poème « Bob Dylan » lu par Jacques Bonnaffé (France Culture)

le poème « Sur une tombe caduque » lu par Jacques Bonnaffé

 

Benno Barnard, Le Service de mariage, traduction Daniel Cunin, Bègles, Le Castor Astral, 2019, « Les Passeurs d’Inuit ».

 

 

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