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pays-bas

  • Panorama 1938

     

    Un demi-siècle

    de littérature néerlandaise

     

     

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    La langue hollandaise est un dialecte de matelots capable seulement d’exprimer les choses les plus vulgaires et les plus banales.

    Heinrich von Treitschke

     

     

    Le 21 novembre 1937, le critique et traducteur P.-G. Martin invitait le lecteur du quotidien français Le Temps à survoler cinquante ans de littérature néerlandaise. Pour ce faire, il s’inspirait essentiellement du Panorama de la littérature hollandaise contemporaine, ouvrage à paraître au Sagittaire, anciennes éditions Kra.

    J. Tielrooy (coll° Université d’Amsterdam)

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrèsL’auteur du volume de 190 pages en question – dont on sait qu’un exemplaire a été remis en main propre à Thomas Mann lors du séjour qu’il effectua à La Haye en juillet 1939 –, Johannes Tielrooy (1886-1953), était un critique libre-penseur curieux de théologie et de métaphysique, un comparatiste réputé, grand amateur de théâtre et de l’œuvre d’Anatole France. On connaît un cliché le représentant costumé chez lui, en août 1944, en train d’interpréter en compagnie du juriste Henk Hoetink (1900-1963) une adaptation de la nouvelle « Le procurateur de Judée ». Tielrooy apparaît comme un homme bien établi dans la société de son temps – après 1945, à la tête du mensuel culturel Apollo et membre en vue du PEN club, il fera même figure de mandarin des lettres, –, comme un érudit éclectique n’ayant jamais tout à fait renoncé à ses ambitions de poète.

    Sans cesser de suivre la vie littéraire européenne, cet insulaire – il est né à Texel – a accompli une partie de sa carrière d’enseignant dans l’archipel qu’on appelait alors les Indes néerlandaises. Là, il a préparé un livre sur Chateaubriand (publié en 1936) en mettant beaucoup de lui-même dans le portrait psychologique qu’il dresse du vicomte ; sa nature et ses goûts – il admirait entre autres Victor Hugo et Voltaire (la mort l’a empêché de terminer l’important essai qu’il consacrait à ce dernier) – le portaient à analyser des textes de facture « classique » plutôt que la production de l’avant-garde.

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    Porté à écrire sur mille sujets tant artistiques que scientifiques, tant néerlandais que français – jeune homme, il a travaillé dans une banque parisienne et suivi des études à la Sorbonne –, il est toutefois revenu à plusieurs reprises sur ses sujets de prédilection, en particulier Maurice Barrès (un livre en 1918 … et son ultime article paru le mois de sa mort), homme dans lequel il aimait à se reconnaître, ou encore son compatriote Busken Huet (que d’aucuns ont surnommé le Sainte-Beuve hollandais) auquel il a consacré une thèse en français, soutenue en Sorbonne : Conrad Busken Huet et la littérature française (1923).

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrèsSa grande étude (1948) sur Ernest Renan – dont il a traduit en 1945 Qu’est-ce qu’une nation – est elle aussi disponible en français : Ernest Renan, sa vie et ses œuvres (trad. Louis Laurent, préf. René Lalou, Mercure de France, 1958). Citons encore un ouvrage en néerlandais consacré à la pensée de Maeterlinck (1941), une longue étude sur Racine (1951), des articles portant sur Proust, Paul Valéry, Taine, Jules Romains, etc. Et, dans notre langue : « Le renouveau des études chateaubrianesques », « Rimbaud et les frères Van Eyck », « Déterminisme et personnalité en histoire littéraire », « La Hollande et l’Indonésie », « La littérature néerlandaise moderne dans ses rapports avec les beaux-arts », « La notion de pureté en poésie », une préface à Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu de J. Huizinga (trad. Cécile Seresia, Gallimard, 1951)… Sa traduction des Quinze joies de mariage semble être restée, comme d’autres, à l’état de manuscrit.

    Moins d’un an après la parution de son Panorama de la littérature hollandaise, J. Tielrooy entrait en fonctions, à l’Université d’Amsterdam, comme professeur de littérature française en prononçant un discours intitulé « De l’art pour l’art à la poésie pure », occasion pour lui d’insister sur la portée philosophique de la poésie, laquelle ne saurait se limiter à une simple visée esthétique. Baudelaire, Mallarmé, Paul Valéry et Henri Brémond ont, selon lui, approfondi la notion de l’art pour l’art ; peu suspect de sympathie pour le clergé, l’humaniste hollandais appuie la thèse développée par l’abbé, historien du sentiment religieux dans la littérature, qui rapproche poésie et contemplation unifiante, poésie et catharsis au sens aristotélicien du terme, qui accorde autrement dit une grande importance à la vie de l’âme dans la création poétique. Quant à savoir si la vérité telle que la poésie nous la révèle relève du surnaturel, la question reste, pour ce grand ami hollandais de Georges Duhamel, posée.

    rabat gauche de Panorama

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrèsJohannes Bernardus Tielrooy a correspondu avec nombre d’écrivains, d’artistes, d’intellectuels et de savants français, belges et hollandais – mentionnons Henri Barbusse, Maurice Barrés, Henry de Montherlant, Paul Hazard, Charles Gide, Gustave Cohen (dont Tielrooy a suivi les cours à l’Université d’Amsterdam avant la Grande Guerre), Jean Cassou, André Suarès, Bernard Grasset, François Mauriac, André Germain, Pierre-Louis Flouquet, Franz Hellens, Lya Berger, Maurice Maeterlinck, Paul Fort, Louis de Bourbon, Claude Aveline, Jean Guéhenno, Sadi de Gorter, Patrice de la Tour du Pin, André Chamson, Luc Durtain, Ferdinand Brunot, René Lalou, Paul Valéry, Alexandre Mercereau… Les Décades de Pontigny l’ont accueilli à plusieurs reprises. L’estime dont il a joui en France transparaît par exemple dans sa présence dans le numéro de la NRF publié en hommage à Jacques Rivière (01-04-1925) ou dans l’invitation que lui adressa l’Institut français de Londres à prononcer, en mai 1936, une conférence sur « La littérature néerlandaise au XIXe siècle ». Autre lien avec les milieux artistiques français : le peintre Georges Sabbagh, auquel Tielrooy a consacré un article en 1920, a fait un portrait de lui, lui qui, au fil de quarante ans d’écriture, aura de son côté portraituré, souvent avec le souci du détail, nombre d’écrivains.

    rabat droit de Panorama

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrèsDans le quotidien Het Vaderland (3 juillet 1938), Menno ter Braak a consacré un long papier au Panorama de la littérature hollandaise contemporaine, livre qui garde, pour des raisons purement pratiques, le silence sur les lettres des Flandre ; le célèbre essayiste en salue les qualités synthétiques ainsi que l’impartialité même si, à ses yeux, Tielrooy pousse sans doute celle-ci un peu trop loin et même si elle correspond un peu trop à sa personnalité consensuelle. Grand ami de Ter Braak – et de Malraux –, Eddy du Perron a lui aussi livré son avis sur le Panorama. Présenter les lettres bataves à Paris, c’est un peu, nous dit-il, comme « présenter l’art de la Béotie à Athènes » ; au fond, ce sont surtout des Néerlandais qui vont tirer plaisir de cette lecture puisqu’aucun Français n’est en mesure d’entrer dans les œuvres dont il est question – hormis bien entendu les rares traduites. Et Du Perron de continuer sur le même ton, raillant notre façon de prononcer les patronymes de ses compatriotes : à Paris, le romancier Van Schendel ne devient-il pas « le grand écrivain Van Chandelle » ? Au demeurant, il reconnaît la valeur de l’ouvrage même si J. Tielrooy n’a pas accordé au romancier P.A. Daum la place qui lui revient dans le domaine de la littérature coloniale.

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrèsLa première épouse de Tielrooy, Jacoba de Gruyter, a publié elle aussi en français : Kabar Anghinn, Impressions de Java et de Bali, (présentation Luc Durtain, croquis Adolf Breetvelt, Les Œuvres représentatives, 1932) ainsi, semble-t-il, qu’un manuel intitulé Marianne ou le français par enchantement, sans oublier des articles sur la poésie hollandaise dans YGGDRASILL. Bulletin Mensuel de la Poésie en France et à l’Étranger, par exemple dans le n° 10 du 25 février 1937. Lya Berger a tenu à encourager son œuvre de poète en donnant, dans Les Femmes poètes de la Hollande, une de ses pièces en traduction (« Pénétration »). Quant à la seconde épouse de l’homme de lettres, Henriëtte Rosalie (Hetty) Bottenheim (1890-1981), elle a traduit en néerlandais La Pharisienne de François Mauriac sous le titre Een voortreffelijke vrouw (1947) ; elle a par ailleurs rendu hommage à son mari en favorisant l’édition de Verkenningen in het land der literatuur (1954), un volume qui réunit des essais du défunt.

    L’article de P.-G. Martin reproduit plus bas n’est certes pas exempt d’imprécisions, de clichés, voire de lapalissades, et de jugements un peu rapides ; il a cependant le mérite de relever quelques courants et noms qui ont marqué pour de bon l’histoire littéraire des Pays-Bas. Il commence là où s’arrête l’introduction rédigée par Tielrooy :

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    Du sérieux essayiste Johannes Tielrooy...

    à la badine romancière Élise Tielrooy 

     

      

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    La littérature néerlandaise est mal connue à l’étranger, et particulièrement en France, pour plusieurs raisons : d’abord, la langue néerlandaise n’est pas très répandue dans le monde, ensuite et surtout, la littérature ne constitue pas un des traits principaux du génie hollandais.

    Dans ce pays d’artistes et de grands peintres, où, précisément à l’époque actuelle, des conservateurs de musée extrêmement actifs s’efforcent de faire dériver l’attention du grand public vers les arts plastiques, la littérature n’occupe pas la place qu’elle devrait avoir.

    La république des lettres constitue un monde un peu à part, s’enferme parfois dans une tour d’ivoire peu accessible au grand public hollandais. Ce peuple réaliste, peu littéraire, doué d’une imagination modérée, n’apprécie pas toujours la bonne littérature et bien souvent, aux Pays-Bas, ce ne sont pas les meilleures œuvres qui obtiennent les plus grands tirages.

    Il y a pourtant aux Pays-Bas une littérature extrêmement riche et importante, qui s’est développée surtout depuis une cinquantaine d’années. C’est le développement de cette littérature que nous allons voir sommairement dans les paragraphes suivants.

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    La rénovation de 1880

     

    Dans le courant du dix-neuvième siècle, la littérature néerlandaise était conventionnelle, moralisatrice, piétiste, dénuée d’envergure. Vers 1880, une équipe de jeunes poètes remarquablement doués entreprit de réagir contre cet état de choses, de lutter contre la rhétorique et les sentiments creux, de proclamer le triomphe de la beauté sur le banal et le conventionnel. Sous l’influence de ces hommes enthousiastes, une véritable rénovation se produisit : la littérature s’éveilla après un long engourdissement. Avec, comme porte-drapeau, une revue, De Nieuwe Gids (le Nouveau Guide), une lutte pour la beauté s’engagea victorieusement contre les anciens pontifes, champions de la morale, et eut pour résultat un renouveau éclatant de la poésie. L’un de ces jeunes poètes put dire fièrement, bien longtemps après, qu’ils avaient donné aux Pays-Bas une littérature comparable à la littérature de l’étranger. Des influences étrangères, il est vrai, se faisaient sentir dans ce mouvement, et en premier lieu celle du naturalisme français, celle aussi du romantisme lyrique des poètes anglais, Shelley, Keats, plus tard celle de Maeterlinck. Influences contradictoires, on le voit. Et il est bien vrai que les conceptions de la beauté peuvent être diverses et souvent opposées.

    F. van Eeden, Le Petit Jean, avant-propos Romain Rolland, 1921

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyUn mouvement tel que celui-là, proclamant l’art pour l’art, ayant une conception individualiste de la vie, pouvait rester uni tant qu’il s’agissait de lutter pour la nature et la beauté contre un protestantisme conventionnel et étroitement religieux.

    Mais il fallait aller de l’avant, et c’est alors que, dans cette lutte des idées, les tendances s’affrontèrent : Shelley ou Zola, il fallait choisir ou se séparer. On s’en aperçut bien vite ; l’un des plus grands d’entre eux, Lodewijk van Deyssel, allait rester fidèle au naturalisme, mais il ne se séparait pas de son ami Willem Kloos, grand poète lyrique, et remplaçait plus tard dans ses préférences Zola par Maeterlinck. Pour ces deux-là, la beauté est une conception purement sensuelle. Mais pour un Frederik van Eeden, admirateur de Schelley, devenu moraliste et finalement catholique, la beauté « emblème de l’essence divine », ne faisait qu’un avec la bonté. Pour un A. Verwey, esprit didactique et au fond teinté de calvinisme, qui allait fonder une revue, De Beweging (Le Mouvement, 1905), et devenir historien littéraire et religieux, la beauté devait servir la vérité, diriger et consoler les hommes dans leur souffrance : le naturalisme excessif de Van Deyssel était, pour lui, haïssable.


    Les obsèques de L. van Deyssel et des images de son 85e anniversaire

    (on reconnaît A. van Duinkerken, Godfried Bomans et A. Roland Holst)

     

    D’autres, appartenant au même mouvement, allaient suivre leur propre chemin : L. Coupérus, essayiste, grand romancier, auteur d’esquisses historiques et de romans psychologiques de haute classe, obéit souvent, dans ses descriptions, à une nature sensuelle et à une vitalité éclatante. Jacobus van Looy décrit la beauté des choses, suit tranquillement sa route, « les yeux remplis de rêve ».

    Le peintre et écrivain J. van Looy, Autoportrait, 1896

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyAu contraire, Herman Robbers fait consciencieusement et avec netteté le portrait des gens qui l’entourent, de la petite bourgeoisie ; Johan de Meester, auteur d’une œuvre considérable et diverse, pénétré d’un idéalisme romantique allié à une ardeur inépuisable, souffre de la contradiction entre la simplicité joyeuse de la vie rustique telle qu’elle devrait être, et la réalité des convenances bornées et étroites observées au village. Is. Querido, puissant et dénué de sobriété, a un énorme talent de description (auteur d’une étude sur un quartier populaire d’Amsterdam, le Jordaan, traduit en français).

    À ceux-là, il faut ajouter Herman Heyermans, grand auteur dramatique, dans le théâtre extrêmement pauvre qu’est le théâtre hollandais ; il écrivit des pièces naturalistes à tendances nettement socialistes qui eurent un succès considérable

     

    L’Écho d’Alger, 14 juillet 1938

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    Vingt ans avant la guerre

     

    Après 1895, les tendances déjà opposées continuèrent à s’éloigner les unes des autres. De nouvelles générations arrivent en scène. On voit s’affirmer une tendance néoromantique, avec le poète lyrique P.C. Boutens, impressionniste raffiné ; J.H. Léopold, grand lyrique, sensible, sensuel et areligieux. Ceux-là cherchent à s’enfuir de la matière, de la réalité : on trouve ici la nostalgie des peuples du Nord, le désir de chercher le bonheur et de fuir anywhere out of the world. Même nostalgie chez le grand romancier A. van Schendel qui, dans une prose lyrique au style précieux et complètement dénuée de mysticisme, épuise le thème de l’évasion dans un au-delà merveilleux, décrit un monde de fantaisie et de rêve. Beaucoup plus tard, il est vrai, cet écrivain a sensiblement changé sa manière et, par exemple, dans un Drame hollandais (1935), a décrit des scènes se rapprochant d’une réalité parfois assez tragique. P.H. van Moerkerken, esprit élégiaque, satirique et sceptique, a écrit une série historique considérable, de laquelle se dégage une philosophie amèrement idéaliste. N. van Suchtelen, pacifiste, dont certaines œuvres furent traduites en français, témoigne dans ses livres d’un idéalisme peut-être légèrement mièvre et sentimental.

    Le poète P.C. Boutens

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyLe culte de la beauté devait mener quelques-uns d’entre eux dans une direction nouvelle ; pour ceux-là, « la beauté, c’était la fraternité des hommes ». L’individualisme sensuel et d’apparence aristocratique de Van Deyssel ne les avait pas satisfaits. Contre le Nouveau guide, ils avaient fondé De Nieuwe Tijd (le Temps nouveau). Ils avaient foi dans le socialisme, confiance dans une humanité plus heureuse. Gorter, Van der Goes et surtout Mme Henriette Roland Holst, marxistes ardents, se sont occupés des « masses » avant l’heure ; ils ont certainement préparé l’évolution des idées qui devaient amener après la guerre l’amélioration considérable du sort du prolétariat : Mme Roland Holst, en particulier, est un talent lyrique et puissant, plein de contradictions, tour à tour femme recherchant le silence, l’isolement, les joies de la famille, et militante endurcie aux luttes du communisme, admiratrice de la Russie nouvelle.

    Mais, aux Pays-Bas non plus, le naturalisme n’était pas mort, et on allait le retrouver dans certains romans féminins. Trait caractéristique de la civilisation hollandaise, la littérature féminine est très abondante : des dames hollandaises qui ont connu dans leur vie certaines expériences, en font un livre, et, de la littérature, un métier. Elles nous apprennent, dans des récits aux détails exubérants, tout ce qu’il peut y avoir de fadeur dans un certain naturalisme. Cette littérature bourgeoise trouve un grand nombre de lecteurs. Parmi les romans de Mme I. Boudier Bakker, écrivain de grand talent, l’un des moins bons a connu un énorme tirage. Mme J. van Ammers-Küller développe des thèmes assez simplistes sur la famille, dans des romans extrêmement recherchés du public.

    Ina Boudier-Bakker, Journal 1940-1945

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyLa génération apparaissant vers 1910, dans cette douceur de vivre qui caractérise l’époque de l'immédiat avant-guerre, marque un triomphe de la poésie : beaucoup de poètes, d’essayistes, peu de romanciers. Dans cette génération, J.I. de Haan est un poète lyrique émouvant, G. Gossaert un poète éloquent, au style oratoire, Van Eyck, mystique, et J.C. Bloem, lyrique, A. Roland Holst, un poète à l’inspiration nordique, avec le goût et la nostalgie de l’au-delà. À côté d’eux, J. Greshoff est un poète lyrique et amusant, un essayiste plein de bon sens et d’une intelligence objective. J.W.F. Werumeus Buning a écrit des ballades très populaires ; M. Nijhoff crie le doute d’un homme déchiré dans le conflit entre la chair et l’esprit. V.E. van Vriesland est un excellent poète doublé d'un critique. Parmi les essayistes, Just Havelaar, humaniste idéaliste, pris entre deux générations opposées, devait fonder en 1920 la revue De Stem (la Voix), avec D. Coster. Ces deux humanistes, défenseurs d’une éthique particulière, cherchant à allier bonté et beauté, ont exercé une grande influence sur la jeune littérature en luttant de leur mieux contre un individualisme d’esthètes démodés et un matérialisme envahissant. Un autre essayiste de cette époque est le professeur Huizinga, très connu aussi à l’étranger par ses travaux historiques. Parmi les romanciers de cette génération, R. van Genderen Stort se distingue particulièrement par une langue très pure.

     

    De Tijd, 16/12/1938

    À l’occasion de l’inauguration du Collège néerlandais, allusion, par G. Cohen, au livre de Tielrooy et à la traduction d’un roman de J. de Meester qui cherche encore un éditeur

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    L’après-guerre

     

    On a beaucoup épilogué en Hollande sur la question de l’influence de la guerre sur la littérature. Les anciennes générations ont continué comme si de rien n’était : il est vrai, des survivants de 1880, plusieurs se sont tus prématurément, les autres, nous l’avons vu, se sont adonnés aux problèmes politiques et sociaux. De sorte que le mouvement a fini par disparaître dans les sables du désert. Mais la guerre n’a pas modifié l’attitude intellectuelle de leurs successeurs, par plus qu'elle n’a modifié le goût littéraire du grand public, fidèle aux poncifs éprouvés et bourgeois. La brisure, si brisure il y a, apparaît avec la génération née vers 1900 ; cette génération souvent cynique, méprise la tradition, a une aversion profonde pour le faux esthétisme, un goût certain pour la concision, de l’avidité et un grand désir de jouir et d’arriver rapidement.

    J. Greshoff, Bric à Brac, 1957

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyElle a de sa propre valeur une conscience peu ordinaire, elle a une énorme confiance en elle-même, elle est dénuée du sens des proportions. Elle a subi l’influence de cette Allemagne malsaine de la période d’inflation, elle est sportive, elle a l’âge de la radio, de l’aviation, du cinéma, de la vitesse. Sans indulgence pour ses anciens qu’elle ignore souvent, elle veut arriver vite, mais elle se heurte à des pontifes encore jeunes qui tiennent les places, à l’incompréhension d’un public traditionaliste. D’où des chapelles, des querelles, l’apparence d'un « panier de crabes » pour un public étonné et réticent.

    C’est ainsi que les « vitalistes » prônent l’instinct, le « werden » (le devenir) ; ils mettent la vie au-dessus de l’intellect : H. Marsman (né en 1899), le plus représentatif d’entre eux, poète, critique, romancier, au talent très varié, est plein de véhémence à ses débuts, mais semble s’assagir par la suite. Parmi les romantiques, J.C. van Schagen est un poète panthéiste plein de talent, H. de Vries écrit des poésies lugubres et cauchemardesques ; surtout J. Slauerhoff, mort récemment, très grand poète lyrique, prosateur extrêmement curieux, triste et mécontent de la vie, a donné avec une imagination puissante des relations de ses voyages en Chine. A den Doolaard, rempli d’un romantisme assez superficiel, journaliste, poète, romancier, a écrit des impressions de voyage romancées et intéressantes. A. Helman, créole des Indes Occidentales, est un bon prosateur romantique qui sait évoquer la vie de ces colonies. Il est curieux de constater que ce pays de marins et de colonisateurs n’a pas une grande littérature coloniale et maritime. Seuls ont abordé la question coloniale Couperus, et surtout autrefois Multatuli avec sou Max Havelaar (1859), ouvrage animé d’un grand souffle humanitaire et qui eut un profond retentissement. Actuellement, seule Mme Székely-Lulofs consacre aux problèmes coloniaux des romans consciencieux. Un autre romancier d’aventures, J. Fabricius, a remporté de grands succès en Hollande et à l’étranger.

    Johan Fabricius, Boung le métis, 1957

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyLa littérature régionaliste connaît une vogue avec A. Coolen, catholique de sentiments plus que d’idées, près de la nature, décrivant pathétiquement des scènes du Brabant et de la Frise ; avec H. de Man, cas curieux d’un israélite écrivant des romans paysans.

    Dans un pays comme la Hollande, citadelle de la bourgeoisie contre laquelle les diverses mystiques viennent se briser, on ne trouve guère chez les jeunes générations l’inquiétude sociale qu’on rencontre ailleurs. Après l’évolution sociale qui s’est effectuée il y a vingt ans dans la tranquillité, la littérature sociale actuelle sonne un peu faux : W. van Iependael est un bon poète socialiste, M. Dekker et surtout Jef Last, le compagnon de Gide en Russie, propagandiste et militant communiste, sont des romanciers de talent.

    Parallèlement à la nouvelle prospérité des provinces catholiques du sud, provenant de l’industrialisation, il y a actuellement – fait nouveau – une littérature catholique très vivante représentée par un groupe d’écrivains remarquablement doués : entre autres, Jan Engelman, poète de talent, esthète d’inspiration souvent païenne, catholique plutôt par ses professions de foi que par son attitude, A. van Duinkerken, chef d’école, excellent poète, essayiste, apologète plein d’éloquence, représentant les tendances de la démocratie catholique.

    En face de cette riche littérature catholique, une littérature protestante qui fait assez piètre figure : on constate, après les attaques de 1880, un renouveau du piétisme, des manifestations littéraires très religieuses, très inspirées de la Bible, de la Rédemption, etc. Ce mouvement est peu florissant et ne rencontre pas de succès auprès du public incroyant.

    Dirk Coster (1887-1956)

    tielrooy,littérature,pays-bas,france,maurice barrès,ernest renan,elise tielrooyDe Havelaar et Coster dérive une importante littérature humaniste : de nombreux essayistes, parmi lesquels le plus important, A. Donker, excellent poète lyrique, romancier, critique, ayant une conception idéale de l’homme.

    Il faut placer à part les « paganistes », sceptiques à l’égard de la religion, ayant pris position pour la prose contre la poésie, pour la personnalité, la psychologie, contre la forme, l’esthétisme ; ils opposent aux moralistes doucereux un idéal de dureté. Parmi les plus connus, S. Vestdijk, excellent psychologue empreint de freudisme et de sexualité ; E. du Perron, poète, essayiste, assez véhément, quelquefois injuste, et surtout, Menno ter Braak, journaliste notoire, essayiste devenu anticlérical après avoir abandonné le protestantisme, subit une certaine influence de Nietzche, analyse le concept de la beauté qu’il nie, au fond, comme il nie l’existence de l’esprit. C'est lui qui a placé l’idéal de ce groupe dans une conception assez inattendue de « l’honnête homme » au sens du dix-septième siècle. Considérant que la littérature hollandaise, d’après eux, est trop provinciale, ces écrivains veulent, comme leurs précurseurs de 1880, faire atteindre à cette littérature un niveau européen. En quoi, dans ce tourbillon d’idées qui caractérise la littérature hollandaise, l’idéal de 1937 finit, après bien des détours, par être le même que celui de 1880.

     

    P.-G. Martin

     

     Page de titre

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  • Racine de la poésie

     

    Les Carnets d’Eucharis

    2016

     

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    La récente livraison papier des Carnets d’Eucharis, la quatrième, offre, en ce printemps, dans une composition que l’on doit à Alain Fabre-Catalan et Nathalie Riera, une gerbe colorée où le présent voltige, le passé refleurit, où bien des muses sont chantées.

    Tout un bouquet de poètes à l’honneur… de l’Italie à l’Autriche, du Portugal aux Pays-Bas, des États-Unis à la Suisse, de l’Équateur à la Belgique… dans le sillage de Charles Racine (un hommage d’une trentaine de pages), ami de Paul Celan, de Jacques Dupin, mais aussi de Giacometti : « Il y a un parallèle à faire entre la manière dont Charles Racine considère la poésie, son rapport particulier au langage, et la démarche d’Alberto Giacometti dans son approche de la matière en tant que sculpteur, avec cet art de l’effacement où s’exprime le regard incisif qu’il porte sur le réel, ‘‘questionnant le proche et le lointain’’ dans la ‘‘discontinuité’’ qui en est le véritable ‘‘moyen d’approche et de saisissement’’. Aux spéculations abstraites touchant à la création, Giacometti opposait ‘‘l’intensité d’une vie entièrement possédée par la recherche de la vérité’’, ce qui ne manqua pas d’interpeler Charles Racine que l’on peut imaginer pris par ‘‘cette âpreté, cette émotion, cette évidence’’ qui se dégageait de ‘‘la geste’’ du sculpteur autant que de l’écrivain qu’il avait devant lui. »

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    Des « portraits » comme autant de miniatures d’où se dégagent en particulier des figures féminines évoquées avec tendresse et pertinence (Danielle Collobert, Sophia de Mello Breyner Andresen, Gaspara Stampa, Margherita Guidacci…) ; se profile alors, au fil d’un entretien, une esquisse d’autoportrait du poète/éditeur Claude Chambard avant celui, sur papier glacé, du cinéaste Pip Chodorov.

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    Quelques brèves proses, quelques vers en français puis, entre une « Petite anthologie d’écrits contemporains sur les arts visuels et audiovisuels » et des « Notes, Portraits & Lectures critiques », un cahier « Traductions » – qu’annoncent d’ailleurs bien plus tôt les pages consacrées à Hilde Domin – où la langue néerlandaise, grâce Gerry van der Linden et Peter Holvoet-Hanssen, occupe une belle place. Vers en version originale et en version française.

     

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    Lecture avec P. Holvoet-Hanssen, février 2016 

     

     

                      Au chevet d’une corneille blanche

     

    in memoriam Anny Hanssen, ma mère

     

    La kermesse, à Ruisedele, est à l’arrêt, aussi le vent pousse

    saint Nicolas vers l’Espagne, gélifie le ciel rose en brume

    tout s’enténèbre au-dessus de la manufacture de morts où j’écris

     

    Vois s’élever des panaches de fumée, maman gît fiévreuse

    sous la muzak qui sifflote Winchester Cathedral, maintes pensées

    pareilles à des grenades de mortier, yeah where is my mind

     

    Les gargouillis, les bip-bip, l’attente du couic – me souviens

    avoir vu des chats tomber des arbres, des morceaux humains

    rassemblés par une horde de gosses, dépêche-toi de finir

    ton poème, pas un quidam ne le lira si ce n’est toi et moi

     

    Vers perce-neige figés sur la tige de la rose, aussi ôtez

    ces gants d’examen, les masques, poussez-moi ce moniteur,

    la tension artérielle de ma mère reste bloquée sur zéro –

    je suis pas à plaindre répétait-elle sans cesser de se tordre

    de douleur – elle s’envole dans un banc de poissons qui fait des feux d’artifice

     

    Je le savais dit sa petite-fille blanche ébouriffée : cette nuit

    y avait une araignée noire sous mon lit, grosse comme une baraque

    toute vide, qui sait si y a pas une planète pour les morts

     

    La foire est dans le noir, autos tamponneuses qui tournent autour

    de la lune, près de l’ascenseur un homme qui a perdu femme et enfants

    dans les environs de Ruiselede où sournoises les étoiles brasillent

     

    Peter Holvoet-Hanssen

     

     

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  • La porte

     

     

    À propos du poète

    Bert Schierbeek

    (1918-1996)

     

    pour Sami 

     

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    Pour Bert Schierbeek – de son vrai nom Lambertus Roelof –, né à un jet de pierre de la frontière allemande, il était important qu’un enfant pût grandir à la campagne au milieu de la nature : « La province est délicieuse pour eux, pourvu qu’ils veillent à s’en échapper plus tard comme l’éclair. » Dans les années trente, avant de gagner de fait la capitale, le jeune homme découvre La Condition humaine de Malraux. Durant la guerre, il est résistant. Et juste après la Libération, il publie un livre sur cette expérience : Terreur tegen terreur (Terreur contre terreur). Cinq ans plus tard, il trouve son style. Tandis que des Vijftigers (poètes des années cinquante ou poètes néerlandais de CoBrA), par exemple Remco Campert et Rudy Kousbroek, publient des revues comme Braak (Friche) et que les poètes et peintres de l’« Experimentele Groep Holland » s’affichent au Stedelijk Museum d’Amsterdam, lui innove en écrivant Het boek Ik (Le Livre Je), premier vrai roman expérimental hollandais. L’auteur jette un filet sur l’océan entier afin que rien ne lui échappe.

    Schierbeek1.pngL’essayiste Anthony Mertens évoque à ce propos la suppression de toute frontière entre le « je » et le monde extérieur, entre la forme et l’informe, la prose et la poésie, la philosophie et la littérature, le dedans et le dehors, la grande littérature et la littérature populaire, entre les différentes cultures. Bien que d’une certaine façon isolé dans sa quête, Bert Schierbeek a été l’une des figures à la base du mouvement des années cinquante. Il a travaillé avec nombre d’artistes dont Karel Appel et Lucebert et a abordé en réalité tous les autres genres : essai, pièce télévisuelle, pièce de théâtre, libretto…

    schierbeek8.png

    Plus d’un quart de siècle après le « choc » de Het boek Ik, il devait surprendre son monde en éditant coup sur coup plusieurs autres « romans-poèmes » : Weerwerk [dont William Jay Smith a pu dire en présentant la traduction anglaise Keeping it Up : « With a storyteller’s gift, combined with a poet’s precision and a painter’s eye, Bert Schierbeek has created his “compositional” novels, of which Keeping it Up is a fine example, a hybrid genre that is unique and effective. If he were writing in one of the world’s major languages instead of his native Dutch, his work would surely long ago have reached the large international audience that it desserves »] où l’on voit la campagne se défendre contre la société urbaine, Betrekkingen (Relations) qui met en valeur les rapports entre campagne et ville, Binnenwerk (Travail d’intérieur) qui déplace cette dialectique vers le domaine de la réflexion, et enfin Door het oog van de wind (Par le chas du vent), qui se concentre sur la thématique écologique (à Formentera). Des œuvres auxquelles se rattachent d’ailleurs les recueils de poésie proprement dit au point que l’on peut avancer que Bert Schierbeek n’a cessé, comme bien des écrivains majeurs, d’écrire le même livre. Non sans rechigner à conférer à certains de ses confrères, par le recours à des citations, une place dans ses pages ; non sans renoncer à retisser le lien entre rêve, langage et réalité dans l’espoir sans doute vain de défaire, ainsi que le souligne Willem van Toorn, la langue de toute marque de culpabilité.

     

    Entretien avec Bert Schierbeek (NL)

     

    Ayant beaucoup voyagé, Schierbeek a laissé partout sa marque. Alors qu’il est mort en 1996, des gens des quatre coins du monde continuent de lui transmettre leur bon souvenir. En français, on peut lire dans une traduction de son ami Henri Deluy les recueils De deur (La porte, Fourbis, 1991 - dont le poème reproduit ci-dessus : mais nous n’oublierons pas que nous) et Formentera (Les Cahiers de Royaumont, 1990), île sur les côtes de laquelle les cendres du Néerlandais ont d’ailleurs été dispersées.

    Le poète écrit : « à la paroi de l’imagination s’accroche l’horreur ». Chez lui, il est tout aussi difficile de cerner ce qu’est la poésie - ou proésie - et ce qu’elle n’est pas. Il donnait à son traducteur Henri Deluy des pages éparses sous forme manuscrite. Le fragment « La bête gravée » est devenu la fin du livre Het dier heeft een mens getekend (La bête a dessiné un homme). Dans de telles lignes – un mythe qui comprend des passages lyriques –, on peut établir un lien entre texte et musique.

    schierbeek-sang.pngAujourd’hui, certains soulignent les rapports entre son œuvre et celle de James Joyce, mais cette comparaison paraît un peu boiteuse. Schierbeek est avant tout poète, ce que montre entre autres la plaquette bibliophilique bilingue Het bloed stroomt door (Le sang coule, trad. de Henri Deluy, 1954) illustrée par Karel Appel (couverture ci-contre). « qui ont assassiné les indiens en deux ans deux cent mille / qui trouve le rasoir le plus rapide pour raser les hommes de la peau de la terre ». Comme bien d’autres, ce poème sort des voies convenues pour laisser place à de prestes dialogues : « as-tu déjà des poils demande le novice », vers qui vient peu après : « les bateaux n’ont pas de poils ».

    « La grotte », Formentera, p. 19

    Schierbeek5.pngIl est étonnant de voir que les œuvres complètes publiées par l’éditeur amstellodamois De Bezige Bij sous le titre De gedichten (Les poèmes) ne contiennent que les recueils postérieurs à 1970, autrement dit postérieurs à la mort de l’épouse de l’auteur, alors que ce dernier n’écrivait plus que des poèmes sobres, dépouillés, pleins de retenue, méditatifs pour ainsi dire. Le volume comprend malgré tout environ 600 pages : Schierbeek a énormément produit. « qui ne sait rien de l’autre n’est pas heureux », nous dit-il. Sur son évolution, lui-même a pu s’expliquer en ces termes : « Je n’ai réellement commencé à écrire de la poésie que très tard. L’étude du bouddhisme zen au cours des années cinquante et soixante a joué un rôle très important dans mon passage de la prose à la poésie. […] Des mouvements rythmiques où la Totalité mobile peut être saisie sous l’un de ses aspects à tout moment, mais sans être autrement fixée que par une imagerie libre, entrée et sortie, transparence et transition. […] Cette pâture n’est pas destinée à ceux qui comprennent le monde. »

    La porte (De deur) est le recueil inspiré par la disparition de la compagne ; les poèmes ont la simplicité et la force de la douleur, adoucie par une touche d’humour et la magie du verbe : dire l’absence fait surgir l’être aimé. À partir de cette œuvre, Johan van der Keuken a réalisé en 1973 un court métrage qui porte le même titre : à l’image apparaît le poète qui lit certains de ses vers et s’exprime entre autres sur l’acte créatif.


    (les sous-titres ne correspondent pas à la traduction de H. Deluy)

     


    schierbeek6.pngD’autres publications présentent des poèmes de Bert Schierbeek en traduction française. Ainsi, Le sang coule a été réédité dans l’anthologie Poètes néerlandais de la modernité (Paris, Le temps des cerises, 2011, p. 152-159) ; divers ouvrages consacrés à Nono Reinhold, graveur et photographe amie du poète, dont Gravures et les volumes Machu Picchu / Petra / Bolivia offrent une lecture en trois langues de certaines pièces ; quant à Jean-Clarence Lambert, il en propose cinq en miroir des originaux (dont ik denk / je conçois) dans une anthologie personnelle Langue étrangère (Paris, La Différence, 1989, p. 211-221), mais dans sa large sélection Cobra Poésie (Paris, La Différence, 1992, coll° Orphée), il écarte (à juste titre) Schierbeek au profit de véritables représentants du groupe expérimental comme Jan Elburg, Corneille ou encore Karel Appel.*schierbeek7.png

    * Cette présentation reprend en grande partie les pages 31-33 de la « Préface » à Poètes néerlandais de la modernité, (Erik Lindner, Le Temps des Cerises, 2011).

     

    Schierbeek3.png

    Schierbeek4.png

    Henri Deluy, « Notes d’après », La porte, p. 81-82

    (Glanerburg se trouve non en Frise, mais dans la province d’Overijssel)

     

     

  • Philip Mechanicus, ami d’Etty Hillesum

     

     Cadavres en sursis

     

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    Philip Mechanicus, Cadavres en sursis. Journal du camp de Westerbork,

    trad. du néerlandais Daniel Cunin, Paris, Notes de Nuit, avril 2016

      

     

    À l’occasion de la parution en français du témoignage le mieux documenté et certainement le plus stupéfiant sur le camp de Westerbork, nous reproduisons ci-dessous une version raccourcie du liminaire. Relevons que Cadavres en sursis contient les dernières pages sur Etty Hillesum (et ses proches) écrites par un témoin et ami de la jeune femme, qui n’étaient pas encore disponibles en langue française.

     

     

    Né le 17 avril 1889 dans une famille du prolétariat juif d’Amsterdam, l’autodidacte Philip Mechanicus a mené une brillante carrière de journaliste. Après avoir exercé son métier aux Indes néerlandaises – où son épouse Esther le rejoignit et mit au monde Rita, la première de leurs deux filles – puis à Amsterdam dans l’équipe de l’Algemeen Handelsblad durant plus de deux décennies (il en a été l’un des correspondants et rédacteurs avant d’en diriger le service « Étranger » jusqu’à l’occupation), il est licencié à la mi-juillet 1941 sous la pression des autorités nazies.

    Ph. Mechanicus à Sumatra, 1919 (coll° Joods Historisch Museum)

    philip mechanicus,in dépôt,cadavres en sursis,etty hillesum,pays-bas,westerbork,déportation,deuxième guerre mondiale,éditions notes de nuitEntre son retour en métropole à la toute fin 1919 et l’offensive nazie de mai 1940, Philip Mechanicus ne connaît à vrai dire que cet unique employeur. Sa vie sentimentale se révèle un peu moins stable. Fin 1924, son divorce d’avec Esther est un fait alors que leur deuxième fille, Julia, vient de fêter ses quatre ans. Quelques mois plus tard, le correspondant épouse Annie Jonkman. En novembre 1926, la petite Ruth voit le jour. Mais moins de trois ans après, nouveau divorce. Malgré ces ruptures, Mechanicus reste plutôt en bons termes avec ses anciennes compagnes, leur vient en aide quand il le peut, voit régulièrement ses enfants. Sa grande passion demeure toutefois son métier. Quand il ne voyage pas à l’étranger – par exemple en Union soviétique ou en Palestine –, il passe de nombreuses heures, de jour comme de nuit, à la rédaction de l’Algemeen Handelsblad. Spécialiste de politique étrangère, il suit bien entendu de près et d’un œil critique ce qui se passe dans l’Allemagne national-socialiste. La teneur de ses papiers pousse d’ailleurs ses patrons à le dissuader, dès l’invasion des Pays-Bas, d’écrire des articles politiques et de se rendre dans les locaux du journal. Ils estiment que ce serait l’exposer plus encore aux représailles de l’occupant. Dès lors, le bouillant quinquagénaire va s’installer chez la femme dont il est épris depuis déjà un certain temps, la pianiste Olga Moskowsky-Elias. Pendant quatorze mois, sa collaboration au quotidien va se résumer à des papiers « littéraires ».

    Le 25 septembre 1942, Philip Mechanicus est contrôlé dans la rue, alors qu’il cherche semble-t-il à avoir des nouvelles d’Esther ; comme il ne porte pas l’étoile jaune, il est arrêté, trimbalé d’un poste de police à l’autre avant de passer quelques semaines derrière les barreaux. Le 25 octobre, il est conduit au camp d’Amersfoort (près d’Utrecht), non sans avoir tenté de s’échapper lors de son transfert. Malgré l’enfer qui règne là au quotidien, un codétenu [1] rapporte que Mechanicus ne manquait jamais de lui remonter le moral en lui lançant des : « Keep smiling. » Le 7 novembre, le journaliste se retrouve à Westerbork où il est immédiatement hospitalisé dans une salle d’une vingtaine de lits : maltraité à Amersfoort, il n’est pas semble-t-il en état de marcher ni même de vraiment tenir un crayon.

    Annie Jonkman, deuxième épouse de Mechanicus

    philip mechanicus,in dépôt,cadavres en sursis,etty hillesum,pays-bas,westerbork,déportation,deuxième guerre mondiale,éditions notes de nuitCependant, dès qu’il recouvre des forces, l’Amstellodamois se remet à écrire. Des lettres à ses proches bien sûr, mais aussi, dans des cahiers, un Journal dont le manuscrit conservé couvre la période du 28 mai 1943 au 28 février 1944, soit exactement neuf mois. Cet Einzelgänger inconditionnel de la plume se considère comme un « un reporter accrédité aux fins de rendre compte d’un naufrage ». Il ne livre pas forcément le fond de son cœur, tente plutôt de rester le correspondant qu’il a toujours été. Les treize cahiers qui nous sont parvenus ont été édités pour la première fois en 1964 sous le titre In Dépôt, dagboek uit Westerbork (En dépôt, journal de Westerbork). Offrant une des meilleures sources sur ce camp de transit policier, ils sont nourris des réflexions et considérations d’un homme au fait de la situation politique et militaire, un homme qui, de surcroît, n’a rien perdu de sa veine humoristique. Des confrères qu’il a côtoyés en captivité n’ont pas manqué d’exprimer leur étonnement devant sa persévérance et sa capacité à écrire dans l’antichambre de l’enfer. Un tour de force, un tour d’adresse. Quand il n’écrit pas, Philip s’adonne à son autre passion, les échecs. Il joue d’autant plus souvent qu’il parvient à se soustraire, durant la plus grande partie de sa captivité, à l’obligation de travailler – prouesse qui lui vaut, de la part de certains de ses compagnons d’infortune, le surnom de « champion des tire-au-flanc ».

    Malheureusement pour lui, Philip Mechanicus ne pourra pas échapper au « serpent galeux » qui quitte Westerbork pour ainsi dire chaque semaine, en général le mardi matin. Le 15 mars 1944, il est déporté à Bergen-Belsen. Grâce aux écrits laissés par deux compatriotes déportés dans le même train de voyageurs et aux souvenirs de l’auteur Abel J. Herzberg, arrivé dans le même camp de concentration peu avant eux [2], on dispose de nombre d’éléments qui permettent de se faire une idée assez précise des sept derniers mois de la vie du journaliste.

    émission consacrée à Ph. Mechanicus

    Le nom Bergen-Belsen était inconnu à Westerbork : pour désigner ce camp de la région d’Hanovre, on parlait de Celle. Nombre de Juifs « refoulés » des Pays-Bas ont atterri dans ce lieu, la plupart en espérant être échangés contre des Allemands de Palestine ou d’ailleurs – bien peu auront en réalité cette chance. Censés servir de « monnaie d’échange », les Juifs néerlandais purent bénéficier dans un premier temps d’un régime plus favorable que d’autres détenus. Quant au groupe de Mechanicus, qui comptait deux enfants souffrant de poliomyélite, il passa les six premières semaines isolé du reste des prisonniers. Le 20 avril, il fut transféré dans le Sternlager, autrement dit le camp « normal ». Les conditions de vie ne tardèrent pas à se dégrader, la faim à se faire sentir. On sait que Mechanicus, qui a probablement été affecté au « Kommando des chaussures », est tombé malade ; selon Abel J. Herzberg, il a continué à tenir son Journal. Le 9 octobre, avec des compatriotes et une dizaine de Français, il est transféré à Auschwitz-Birkenau. À l’arrivée du convoi le 12, il règne dans le camp de Birkenau une atmosphère particulière : quelques jours plus tôt, les Sonderkommandos ont tenté de se soulever. La répression bat son plein. Dans le désordre qui règne – la menace soviétique se précise –, le convoi ne semble pas avoir été enregistré. Deux témoins ont raconté peu après la guerre, alors que les ex-femmes et les filles de Mechanicus n’avaient aucune nouvelle de leur proche, qu’il avait été fusillé avec le groupe arrivé de Bergen-Belsen, le 15 octobre, dans un Krematorium.

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    Une partie des lettres de Weterbork envoyées par Mechanicus a été publiée, à savoir celles adressées à Annie, sa seconde épouse, et à leur fille Ruth [3]. Le journaliste Koert Broersma a eu accès à d’autres documents […] ainsi qu’aux passages non publiés du Journal. Aussi, son essai biographique [4], qui se nourrit par ailleurs du témoignage de contemporains du journaliste, fournit nombre de précisions et permet de corriger certains points.

    Considéré comme « délinquant » ou « cas S » (strafgeval) puisqu’il avait enfreint l’obligation de porter l’étoile, Philip courrait le risque d’être déporté à Auschwitz dès son arrivée à Westerbork. Bénéficiant de protections au sein des services médicaux, il a passé deux mois à l’hôpital et près de sept dans les services de rééducation. Ces installations formaient un camp à l’intérieur du camp. Neuf mois après son arrivée à Westerbork, Mechanicus, qui a repris le dessus tant physiquement que moralement, a l’occasion d’arpenter plus facilement le camp proprement dit. Il occupe alors un lit de la baraque n° 85 qui abrite des centaines de personnes. À l’époque, il côtoie entre autres Etty Hillesum qui l’admirait ; à bien des reprises, tous deux s’entretiennent longuement et Philip lui lit ce qu’il consigne dans son cahier. La jeune femme et les membres de sa famille apparaissent d’ailleurs plus d’une fois dans les pages de In dépôt – certains de ces passages font écho aux lignes qu’elle a elle-même laissées. Souvent, Mechanicus documente son Journal en interviewant les gens qu’il croise, en explorant les arcanes administratifs peu ragoûtants du camp. En dépit de ses défauts – il est d’un tempérament atrabilaire, s’enfonce facilement dans la déprime –, il exploite un réel talent d’observateur et croque sans concession ou au contraire avec mansuétude bien des personnages qui s’attardent dans son voisinage.

    Le manuscrit de In Dépôt se présente sous la forme de cahiers provenant de l’école du camp de Westerbork. Quand l’occasion se présentait, le journaliste faisait passer les cahiers hors du camp de manière à ce que quelqu’un les apporte chez Annie Jonkman, son ancienne épouse, qui n’était pas juive. Ceux qui nous sont parvenus – il manque les deux premiers et le(s) dernier(s) – ont été écrits dans les conditions précaires que l’on imagine, au fil de la plume, le journaliste étant le plus souvent perché en haut des lits superposés, au « troisième étage ». Pour cette traduction française, nous nous sommes reportés à l’édition présentée par Dirk Mulder, directeur du Centre commémoratif du Camp de Westerbork : In Depot. Dagboek uit Westerbork, Hooghalen/Laren, Herinneringscetrum Kamp Westerbork/Verbum, 2008. Elle reprend – à l’exception des trois derniers paragraphes – la préface de l’historien et écrivain Jacques Presser qui remonte à 1964.

    D. Cunin

     

     Ph. Mechanicus
    philip mechanicus,in dépôt,cadavres en sursis,etty hillesum,pays-bas,westerbork,déportation,deuxième guerre mondiale,éditions notes de nuit,témoignage[1]
    Le médecin Elie Aron Cohen (1909-1993), auteur de plusieurs ouvrages en néerlandais sur son expérience concentrationnaire dont deux sont traduits en anglais : Human Behavior in the Concentration Camp et The Abyss : A Confession.

    [2] Il s’agit des ouvrages suivants : Dagboek uit Bergen-Belsen. Maart 1944-April 1945 (Journal de Bergen-Belsen. Mars 1944-Avril 1945) de Renata Goldschmidt-Laqueur (1919-2011), Dagboek uit een kamp (Journal d’un camp) du futur psychiatre Louis Tas (1920-2011) et Tweestromendland (Between Two Streams) de A.J. Herzberg, oncle de Louis Tas. De ces trois livres, il existe au moins une traduction en anglais ou en allemand. À ces documents viennent s’ajouter des témoignages, recueillis oralement, de survivants qui ont côtoyé Mechanicus à l’époque.

    [3] Ik woon, zoals je weet, drie hoog : brieven uit Westerbork (J’habite, comme tu le sais, au troisième : lettres de Westerbork, introduction de Ruth Mechanicus, Amsterdam, Balans, 1987).

    [4] Buigen onder de storm. Levensschets van Philip Mechanicus 1889-1944 (Ployer sous la tempête. La vie de Philip Mechanicus 1889-1944, Amsterdam, Van Gennep/Herinneringscentrum Kamp Westerbork, 1993).

     

    Images du film tourné en 1944 par le Juif allemand

    Rudolf Breslauer, détenu à Westerbork,

    à la demande du commandant national-socialiste

    du camp Albert K. Gemmeker



     

    Kamp Westerbork - le film (NL)