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pays-bas

  • TANGER

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    Le dernier numéro de la revue Liter

     

    Aux Pays-Bas, une jeune équipe dirige la revue trimestrielle littéraire Liter. Celle-ci a la particularité de confier la confection de numéros à des écrivains. Cette fois, le romancier Abdelkader Benali a profité de l’invitation pour servir de guide. Résultat : une livraison entièrement consacrée à Tanger, ville où il réside une partie de l’année. Pour l’occasion, poèmes, nouvelles et essais se succèdent, en néerlandais ou en français selon le côté par lequel on ouvre la revue. Un texte est également donné en arabe. Des photos et des dessins rehaussent ce bel ensemble de 135 pages.

     

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    ÉDITO

     

    « Burroughs est à Tanger, je ne crois pas qu’il reviendra jamais : / sinistre », écrit Allan Ginsberg en 1956 dans son poème « America ». Il n’avait d’autre choix que de rendre visite à son vieil ami William Burroughs dans la ville portuaire du Maroc.

    Tanger1.jpgL’hiver dernier, l’écrivain néerlandais Abdelkader Benali se trouvait à la librairie les insolites de cette même ville en compagnie de deux de nos rédactrices. Et de la propriétaire sans pareille des lieux, Stéphanie Gaou. Stéphanie n’était pas encore née quand Kerouac, Ginsberg et Burroughs, futures légendes littéraires, traînaient dans les librairies de Tanger. Cela ne l’empêche cependant pas de perpétuer à sa façon la tradition. Liter a ainsi pu cueillir dans ses rayonnages un bouquet d’auteurs dont le présent numéro donne un aperçu. Des voix tangéroises, d’autres venues d’ailleurs qui chantent Tanger : nouvelles, récits, essais, photographies, poèmes et réflexions en provenance de la ville africaine, qui a connu essors et épreuves, tour à tour submergée et désertée, avant de recommencer à zéro, elle qui se caractérise par une population jeune, un ancestral cimetière d’animaux, une forte pollution atmosphérique, des étés blancs de chaleur ou encore des plages très courues. Tanger sous toutes ses facettes, ainsi que l’écrit Stéphanie dans son introduction poétique aux photographies de Jabrane : « Sortir les grands mots pour entrer dans le territoire des vivants. Souffrir du printemps qui n’existe pas à Tanger. Imaginez un très long hiver sans grand froid. »

    TANGER4.jpgCe numéro de Liter, avec la complicité des lecteurs – desquels, comme chacun sait, on attend plus d’imagination encore que des écrivains eux-mêmes –, offre un périple à travers la ville. Merci à Abdelkader Benali, notre chaleureux guide, et à la Fondation néerlandaise des lettres, qui a rendu ce voyage possible : Liter à Tanger.

     

     

    Table des matière Liter numéro 94

     

     

    Éditorial 3

    Stéphanie Gaou L’aube du silenceProse 5

    Mokhtar Chaoui Tanger : de la géopolitique à la géopoétique– Essai 10

    Houda Rahmani Impressions d’une ville– Portfolio 13

    Philippe Guiguet Bologne Du temps glissant sur le grain de sa peau– Poésie 16

    Abdeslam Kadiri L’Hallali– Prose 19

    Abderrahim Benattabou Des mouettes et des aigles– Poésie 24

    Jabrane Lakhssassi Retrouver les lieux sauvages– Portfolio 26

    Mokhtar Chaoui Le chat– Prose 29

    Rachida Madani Dégringoler nu du ciel– Poésie 33

    Abdelkader Benali À Tanger, en compagnie d’Emmanuel– Prose - Traduit par Daniel Cunin 36

    Abderrahim Benattabou Cimetière des animaux– Portfolio 48

    Cédric Abouchahla Sur les traces du jazz– Essai 51

    56 مقال يوسف شبعة الحضري  طنجة التي تسكنني

     

    Écrivains et artistes 63

     

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    Un extrait de la nouvelle d’Abdelkader Benali

    le narrateur et son ami Emmanuel arrivent à Tanger

     

     

    À l’aéroport, on a pris un taxi jusqu’à Casa Voyageurs puis on est montés dans le premier train à destination de Tanger. Des compartiments qui, si l’on se fie aux textes informatifs en néerlandais et en français, avaient servi en Belgique. La dernière partie du trajet nous conduisit sur le littoral atlantique. Emmanuel dormait. Les yeux rivés sur le paysage, je sombrai dans mes rêveries. Dans le delta du fleuve, où l’eau se fait saumâtre, se tenaient des vaches immobiles. L’intensité de la lumière de cette fin d’après-midi faisait que ces bêtes semblaient en feu : on aurait dit qu’elles avaient brouté des flammes. L’océan disparut derrière les collines pour réapparaître, quelques kilomètres plus loin, sous la forme de la mer Méditerranée. Le train gagnait au pas le terminus.

    Les vastes plages étaient sales, deux chiens dormaient sous un parasol déchiré et cassé. Les rares baigneurs occidentaux que je distinguai parmi la population marocaine trimballaient leur gros bide tel un symbole de statut social. Boudinés dans leur maillot de bain, les yeux cachés derrière de grandes Ray-Ban, ils faisaient office de caricatures d’Européens. Certains, entourés de gamins des rues, se tenaient comme des statues, regardant de haut ces essaims.

    Emanuel rayonnait d’enthousiasme. Le mariage du soleil méditerranéen et d’une détresse manifeste le faisait vibrer.

     

     

     

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  • Archaïques les animaux

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    Hester Knibbe aux éditions Unes

     

     

    Couv-Knibbe.jpg

     

     

    Je prends la cervelle la langue et les joues,

    disait l’un, mais le cœur, je le jette.

     

    Interdits nous ne soufflions mot, inventoriant

    le reste du corps sans nous répandre

     

    davantage. Gravîmes la montagne le lendemain

    en quête de nourriture : rien que de l’immangeable.

     

    Aussi avons-nous abattu une innocence.

    Laissant cerveau langue et joues

    intacts, prenant le cœur.

     

     

    Depuis 1982, Hester Knibbe (1951) a publié une douzaine de recueils. D’une certaine façon, ses poèmes donnent l’impression d’avoir toujours existé. Le lecteur peut découvrir depuis ce printemps, en traduction française, l’une des œuvres les plus récentes de cette figure majeure de la poésie des Pays-Bas : Archaïques les animaux (éditions Unes). Quant à la revue Nunc, elle a publié dans son n° 47 « Bouche », cycle qui ouvre le dernier recueil de la Néerlandaise : As, vuur (Cendre, feu, 2017, éditions De Arbeiderspers). Dans Archaïques les animaux, Hester Knibbe parvient à sublimer deux de ses points forts : un usage original, actuel de la pensée et des mythes de l’Antiquité et de l’Ancien Testament, ainsi qu’une forte psychologie identificatoire. Par ailleurs, elle fait se rejoindre avec subtilité le passé et l’avenir.

     

     

    Le mot de l’éditeur

     

    photo : Anna V.

    HesterKnibbe-MdlP-2019.jpgC’est un poème en forme de long voyage. C’est un poème des origines, de la sortie de la nuit et de la naissance des langages et des idées : entre culpabilité et maternité, comment a-t-on appris à être humains, et que faire de ceux que l’on met au monde ? L’écriture de Hester Knibbe est d’une sècheresse qui prend feu, brûle par les deux bouts, infiltre sa violence froide dans les tissus de l’homme, dans son histoire. Elle vient couper la parole. C’est un panorama de l’espèce, de notre sédentarité. Plus qu’un panorama, un témoignage du long voyage humain — nous ne sommes pas tous revenus, beaucoup se sont dissous dans la violence. Nous cherchons à comprendre « les lois de l’animal qui habite en nous » : férocité, voracité, et notre honte de vivre, dans l’appréhension du monde, des mythes et des meurtres. Nous qui errons dans les murs effrités de la cité, cherchant à échapper à notre précarité, nous passons par les détails, ce qu’il nous reste à bâtir pour ne pas oublier. Nous continuons à chercher « une maison où accoucher en paix d’une vie qui chante et qui rugit », dans la pesanteur de nos gestes, qui assure notre continuité, le rite, le foyer. Et le silence, et le secret. Nous habitons ici, rejetés, nous avons atterri ici, avec nos corps dispersés dans ce monde qui a trop grandi. Notre archaïsme, c’est notre permanence, notre incapacité à dépasser la mort. C’est notre solitude familière à laquelle on ne s’habitude jamais complètement. Hester Knibbe cherche notre assise humaine, notre trace, notre amour en forme de lumière sur la terre et notre possibilité à renouveler notre avenir : « qu’est-ce qui nous rêve jusqu’au bout ? »

     

    exemplaire sur Vélin d'Arches contenant une œuvre originale de Stéphanie Ferrat

    TiargedeTETE-HESTER KNIBBE.jpg

     

     

    Et ils ont dit que

     

    bénir signifie aider, mais il y avait cette nuit-là

    tant de blessures sur terre que mes yeux

    et jambes se sont pétrifiés. Et j’avais

     

    peur peur du sang sur mes mains et

    qu’alors sur mes visage ventre et

    bras j’en. Voilà pourquoi j’ai crié

     

    bénis-moi bénis-moi – le craintif.

     

     

    Hester Knibbe, Archaïques les animaux, traduit du néerlandais par Kim Andringa & Daniel Cunin, imprimé en typographie, vignette de Stéphanie Ferrat, Nice, éditions Unes, 2019, 80 p., 16 euros.

     

  • Le contraire d’une personne

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    Dérèglements climatiques et psychiques

     

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    Lieke Marsman, Le contraire d'une personne, trad. D. Cunin, Rue de l'échiquier, 2019, 176 p.

     

    Jeune talent de la littérature des Pays-Bas, Lieke Marsman est née à Bois-le-Duc en 1990. Tout en étudiant la philosophie, elle commence à publier critiques et poèmes. Ses deux premiers recueils Wat ik mijzelf graag voorhoud (2011) et De eerste letter (2014) remportent un vif succès. Ils ont été réunis en 2017, en même temps que des pièces plus récentes, sous le titre Man met hoed (Homme au chapeau), volume qui comprend en outre diverses traductions de poètes anglo-saxons. La même année a paru son premier roman, Het tegenovergestelde van een mens, dont les éditions Rue de l’Échiquier viennent de nous donner la version française. Dans De volgende scan duurt 5 minuten (Le prochain scan prendra 5 minutes), un essai accompagné de dix poèmes, elle évoque le cancer osseux dont elle souffre en s’interrogeant sur la place d’un corps malade dans une société malade et en cernant les responsabilités qu’il convient à chacun d’assumer.

     

     

    Le mot de l’éditeur

     

    Lieke Marsman 

    LiekeMarsman.jpgIda a grandi aux Pays-Bas, dans une banlieue terne d’une ville moyenne de province. Après des études en sciences politiques, elle veut se rendre utile et choisit de devenir climatologue. Elle obtient un stage de quelques mois en Italie, dans un institut de recherches chargé de travailler sur la démolition d’un barrage dans les Alpes. Cette mission l’oblige à quitter les Pays-Bas et à laisser sur place Robin, sa petite amie.
    Au fil des pages, ses réflexions sur l’amour se mêlent à celles sur le réchauffement climatique, les deux étant intrinsèquement liées.
    Dans ce premier roman au style très audacieux, Lieke Marsman parvient, par l’utilisation de bribes, d’extraits, de citations et de vers de toutes sortes, à faire entrer le lecteur dans l’univers mental, chimérique et passionnant d’Ida. L’ensemble drôle et absurde, parfois noir, mais toujours très poétique, articule ainsi le registre intime et la question, habituellement traitée par la non-fiction, de notre apathie face aux enjeux posés par le changement climatique.

    « Un roman d’idées profond et poétique qui parvient à traiter la question du dérèglement climatique sur un registre intime. »

    « Une forme originale et audacieuse qui dépasse les limites du roman traditionnel en convoquant aussi bien la poésie, que l’aphorisme ou la philosophie. »

    « Porté par des phrases très douces et empreintes de sagesse entrecoupées de bouts d’essais et de poèmes, ce premier roman singulier et bref se lit vite, mais se décante longuement une fois qu'on l'a refermé. »

    « Un roman d’idées bien ficelé qui fait écho à ce que peuvent être nos propres positions face à l’effondrement d’un monde, et notre inaction. L’originalité de l’ouvrage est d’alterner le récit personnel d’Ida, ses réflexions et son parcours de vie, et des citations, des poésies ou des bribes d’interviews qui sont autant de lectures de l’héroïne. L’idole d’Ida est Naomi Klein : le roman est donc jalonné d’extrait de Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique comme autant de rappels de notre inaction face aux bouleversements du climat. Elle souhaiterait agir mais reste apathique face aux bouleversements en cours et la perspective d’une catastrophe emplit toute sa vie. »

     

    Un extrait

     

    LiekeMarsman-Couv-NL.jpg[…] À un moment donné, ma mère a dit que l’homme était mauvais jusqu’à la moelle, puis elle a coupé une grosse carotte en deux.

    Son assertion a fait grande impression sur moi : si chaque personne est mauvaise, et si moi j’entends être bonne, je n’ai d’autre choix que faire en sorte d’être le contraire d’une personne. Au cours de la période qui a suivi, je me suis consacrée à cette tâche principalement en m’exerçant à marcher sur les mains le plus longtemps possible. Dans le bac à sable de l’école, j’ai creusé, creusé un trou dans l’espoir d’apercevoir un bout de la Nouvelle-Zélande. Plus tard, à la veille du long tunnel de la puberté, j’ai pris les choses plus sérieusement en main, par exemple en parlant le moins possible des jours durant, alors même que je brûlais de proclamer mon opinion sur tout et n’importe quoi, ou en me contentant de répéter que tout me plaisait et que j’étais heureuse, alors même que le simple fait d’exister me plongeait dans la plus grande affliction – boutons sur la figure et autres désagréments de l’âge ingrat compris – ou pour le moins me rendait chroniquement grincheuse. Au cours de mes derniers mois en primaire, j’ai même essayé, de temps à autre, de me faire passer pour un garçon. Au gymnase, je me changeais certes dans le vestiaire des filles, mais je marchais en roulant un peu les mécaniques ; la nuit, je dormais en calant entre mes cuisses une quéquette que j’avais pris la peine de modeler. Jusqu’au matin où j’ai retrouvé mon organe viril au pied du lit, en trois morceaux.

      

    ManMetHoed-LiekeMarsman.jpg

     

    Le Contraire d’une personne s’ouvre sur un poème. D’autres, tirés du recueil Man met hoed (Homme au chapeau), viennent de paraître dans l’anthologie éditée par Le Castor Astral à l’occasion du Marché de la Poésie où la Hollande était le pays invité.

     

     

    Big Bang

     

     

    Le soir, à la télé, un physicien raconte

    qu’il est par ailleurs possible que l’univers arrête

    un jour de s’étendre, qu’il implosera lentement,

    plus rapidement que la lumière. Si tel est le cas

    des trillions d’univers pourraient surgir

    après nous, autrement dit on ne fait que se raccrocher

    aux branches basses d’un arbre généalogique

    de différents cosmos. Imaginez qu’on ne puisse

    se reproduire qu’en cessant d’exister.

     

    Le matin, quand au début d’une journée

    je vois comment je me suis remise

    à respirer, je compare ce va-et-vient d’étoiles

    projetées à mes seins qui montent

    et descendent, à l’antenne d’une

    radio que l’on peut par désœuvrement

    sortir et rentrer, et ensuite,

    jusqu’à présent ma tentative la plus réussie,

    à une anémone de mer.

     

     

    COUV-poesie-neerlandaise-BAT-pdf.jpg

    Poésie néerlandaise contemporaine, édition bilingue, Le Castor Astral, 2019

     

     

  • La femme qui pisse

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    Lire une gravure de Rembrandt

     

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    Sans avoir écrit le moindre roman, Benno Barnard (1954) ajoute, à chaque œuvre qu’il compose en tant que poète, essayiste, dramaturge et diariste un chapitre à ce qu’il appelle son « roman généalogique ». L’histoire du continent européen ainsi que l’univers britannique occupent une place de choix dans ses ouvrages. Son dernier recueil, publié comme la plupart de ses livres par Atlas Contact, a paru en traduction française sous le titre Le Service de mariage.

     

    Dans ce recueil, Bennno Barnard contemple à travers les yeux de Rembrandt het pissende vrouwtje, gravure qui relève d’un diptyque que conserve la Rembrandthuis d’Amsterdam. Dans « Le banal comme condition du sublime », recension qu’il a consacrée au Service de mariage, Pierre Monastier relève à propos de la verdeur de certaines strophes : « Il y a une crudité étonnante dans ce recueil, de ‘‘pisser’’ et ‘‘lâcher un pet’’ au ‘‘refuge de putes décrépites’’. Cette grivoiserie apparemment provocatrice n’est que le seuil d’une réalité terrifiante, celle de la mort qui tisse une trame transversale pour constituer l’étoffe pleine du poème, à la fois vie et trépas, permanence et effondrement, souffle et cadavre, berceau et tombe. Benno Barnard semble composer un Tombeau poétique familial, dont ‘‘le service de mariage’’ serait le cœur mémoriel : ce quatrième cycle, qui a donné son titre au recueil, s’ouvre par une variation sur la rencontre amoureuse et s’achève par l’échec relatif de tout lyrisme à la lisière de la vieillesse. ‘‘Ça a commencé et ça a pris fin / dans les petites et les grandes heures, / voici longtemps, pas plus tard qu’hier. / […] Entre mes gênes et des ancêtres / au destin de pierre, dont j’ignorais tout, / et qui pourtant sont chez eux dans mes tics’’. »

     

    COUV-Service-de-mariage-Darras-recto-693x1024.jpg

     

     

    La femme qui pisse

     

     

    Ça presse. Tu t’accroupis au pied d’un saule,

    et hop, sans gêne, jupes relevées, tu pisses,

    chat dans une venelle, fredonnant de joie :

     

    les sous-vêtements n’ont pas encore été inventés.

    Moi qui dessine de façon à voir et dessine tout

    ce que je vois, vois ta nature. Moi, Rembrandt,

     

    je chéris (de même que Shakespeare et Mozart)

    le banal comme condition du sublime, disons,

    femme, le terre à terre de ton trou du cul. Voici

     

    qu’au bord d’un ru, dans mon songe, se brise

    la roue du carrosse qui porte une dame. Attente

    interminable, le serviteur est allé quérir du secours.

     

    Peu à peu l’envie se fait geignante ; la dame rougit,

    s’affaisse à l’abri du propice touffu – parachutiste pris

    sous une coulée de jupes –, urine, tourne presque de l’œil.

     

    Pas toi. Toi, tu pisses. Tu es libre. Lâches un pet.

    Et me vois, te délectant, sans une goutte de pudeur

    féminine, à regarder, à travers mes yeux, ta fente

     

    prononcée, les traits de ton jet, ton ventre à nu

    qui a expulsé dix, que dis-je, douze enfants,

    et d’où choit en ce moment un colombin doré

     

    sur le marchepied de Dieu… Allez, d’une poignée

    de feuilles, torche-toi. Redresse-toi vite avant que

    tu ne te fasses bolet anthropomorphe ! Ah, femme !

     

     

    Benno-MARCHE DE LA POESIE 2019.jpg

    Benno Barnard, Marché de la Poésie, Paris, 6 juin 2019 (photo Anna. V.) 

     

     

    le poème « Mots enterrés » lu par Jacques Bonnaffé (France Culture)

    le poème « Bob Dylan » lu par Jacques Bonnaffé (France Culture)

    le poème « Sur une tombe caduque » lu par Jacques Bonnaffé

     

    Benno Barnard, Le Service de mariage, traduction Daniel Cunin, Bègles, Le Castor Astral, 2019, « Les Passeurs d’Inuit ».

     

     

  • La relève batave

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    La revue Nunc au Marché de la Poésie 2019

     

     

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    À l’occasion du récent Marché de la Poésie (5-9 juin) qui accueillait la Hollande, douze poètes des contrées septentrionales se sont produits sur la scène. Dans son n° 47, la revue Nunc a consacré un « Cahier » à cet événement en proposant une petite anthologie des auteurs invités : Simone Atangana Bekono, Benno Barnard, Anneke Brassinga, Tsead Bruinja, Radna FabiasRozalie Hirs, Frank Keizer, Hester Knibbe, Astrid Lampe, K. Michel, Martijn den Ouden et K. Schippers. Parole à quelques-unes de ces voix parmi les plus jeunes…

     

     

    Simone Atangana Bekono

     

     photo : Anna. V.

    Simone-MdlP-2019.jpgNée en 1991, Simone Atangana Bekono a signé en 2017 une première plaquette intitulée hoe de eerste vonken zichtbaar waren (comment les premières étincelles se firent visibles, 2016), publiée en collaboration par Literair Productiehuis Wintertuin et Lebowski Publishers. « Friction » est le cycle qui ouvre cette œuvre (nous en reproduisons ci-dessous le premier poème). Simone se consacre actuellement à l’écriture d’un premier roman.

     

    Friction

     

    I

     

    Je suis née dans une forêt

     

    Je suis née et on a dirigé une lampe sur moi

    derrière moi sur mon linge de naissance est apparue ma silhouette

     

    Ma silhouette a ouvert la bouche, m’a dit :

    « J’existe parce que ton corps existe

    Cronos qui a englouti ses enfants

    sanguinaire ainsi que Goya l’a peint à l’huile sur une toile

    corps méconnaissable

    vorace et détraqué

    ne plongeant aucune racine dans la terre »

    voilà ce avec quoi il m’a fallu faire

     

    J’ai entendu halètements et rires : des bruits concrets, spécifiques

    ma silhouette une silhouette sans caractéristiques spécifiques

    ma silhouette m’appartenant d’une manière incompréhensible

    elle agissait à ma place, n’étant là que quand je la regardais

    n’existant que sur la toile

     

    Des bruits concrets, spécifiques

    je voulais être absorbée dans un système de petites cases à cocher

    je voulais une jouissance virtuelle, sexuelle, dépouillée du politique, être incorporée

    le menton sur le bord du bureau, sur la banquette arrière d’une Tesla

    être écartée du menu déroulant, c’est ça,

    être incorporée

     

    (traduction Daniel Cunin)

      

     

    Tsead Bruinja

     

    products-hingje_net_alle_klean..._web.jpgTsead Bruinja est entré en littérature en privilégiant le frison, langue de sa province d’origine, avant de publier par ailleurs des livres en néerlandais. À ce jour, il est l’auteur de plusieurs recueils dans l’une ou l’autre des deux langues ou encore dans les deux en même temps, par exemple Hingje net alle klean op deselde kapstôk / Hang niet alle kleren aan dezelfde kapstok (N’accroche pas tous les habits au même portemanteau, Afûk, 2018), dont est extrait le poème ci-dessous. D’une relative simplicité formelle, la poésie de Bruinja traduit des préoccupations personnelles ainsi qu’un engagement social. Ce caractère accessible a sans doute contribué à son élection comme « poète national », début 2019.

     

     

    enclos

     

     

    il y a un enclos que j’ai oublié de déplacer

    un navire pour m’emporter loin de cette île

    une roue que je n’ai pas reculée

    pour mettre la chaîne sous tension

     

    une lampe dont je n’ai pas trouvé l’interrupteur

    une chaise où je n’osais pas rester longtemps assis

    une boule de démolition oscillant au bout d’une grande grue

    des rideaux que je garde fermés

     

    il y avait le nom d’un grutier

    qui tel un lièvre fraîchement abattu

    au fond de ma bouche

    au-dessus de ma langue

    devait se mortifier

     

    (traduction Kim Andringa)

     

     

     

    Frank Keizer

     

    photo : Anna. V.

    FrankKeizer-MdlP-2019.jpgAttentif à faire se rejoindre les extrêmes, Frank Keizer (1987) privilégie une poésie à la fois contemporaine et ancrée dans la tradition littéraire. Après avoir publié le chapbook Dear world, fuck off, ik ga golfen (Dear world, fuck off, je vais jouer au golf, 2012), sur le thème du marketing et de la consommation, il fonde avec son compère Maarten van der Graaff le magazine en ligne gratuit Sample Kanon, dans lequel le duo édite des textes néerlandais et étrangers novateurs. En 2015 suit son premier recueil, édité par Polis : Onder normale omstandigheden (Dans des conditions normales). Il évoque la lassitude et le désespoir d’un jeune homme qui, ayant grandi dans les années apolitiques de la fin du XXsiècle, tente de trouver une forme d’engagement. Lief slecht ding (Mauvais machin aimé, 2019), explore cette même veine. Le poème ci-dessous est emprunté à l’œuvre de 2015.

     

     

    j’ai l’impression d’être aux mains de démocrates

    forcenés, gens consciencieux

    comme nous qui travaillent le week-end

    et n’ont pas plus envie que nous

    d’une guerre de tous contre tous

    cela dit je suis à Bruxelles

    où je fais ce qu’il me plaît

    ce pour quoi d’ailleurs on me paie parfois

    la nouvelle idéologie du travail n’est pas malveillante

    la mollesse n’est pas sans conséquences

    exister c’est survivre la sincérité une forme

    de luxe désenchanté

    la gauche est devenue bête

    de plus sans aides européennes

    on ne peut rien du tout

    aussi prépare-t-on des réunions, lesquelles en entraînent une autre

    comment s’organiser les uns les autres ?

    ce que je ne répéterai plus jamais, après quoi je serai libre

    la tempête parfaite c’est une averse

    aux couleurs unifiées de Benetton

      

    (traduction Daniel Cunin)

      

     

    Martijn den Ouden

     

    photo : Anna. V.

    MartijndenOuden-Mdlp62019.jpgNé en 1983 en Hollande-Méridionale, Martijn den Ouden est le fils d’un pasteur. Après des études à la Gerrit Rietveld Academie, il entre en littérature. Il conjugue travail de plasticien et créations poétiques. À ce jour, les éditions Querido ont publié ses trois recueils : Melktanden (Dents de lait, 2010), De beloofde dinsdag (Le mardi promis, 2013) et Een kogelvrije zomer (Un été pare-balles, 2017, couverture ci-dessous) dont est tiré les poème qui suit.

     

     

    ma préférence va aux animaux qui se mangent eux-mêmes

    par exemple le serpent et l’éléphant

     

    ces animaux-là prennent soin d’eux-mêmes

    ces animaux-là s’aiment eux-mêmes

     

    sans ces animaux le monde serait mauvais

    ces animaux sont sacrés

    nous ne pouvons nous passer d’eux

     

    je n’aime pas les animaux qui se mangent eux-mêmes

    à leur insu

     

    prenez le lézard

    il se mange lui-même

    mais ne le sait pas

     

    c’est sot

    c’est obscène

     

    (traduction Daniel Cunin)

     

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