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  • Un traducteur de Louis Couperus

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    Paul Eyquem, traducteur de néerlandais

    Déclaré mort à l’âge de 7 ans par le médecin, Paul Louis Bernard Eyquem (Canterac, 4 mai 1875 - Lafarde, 1er octobre 1940) est sorti de cette mort apparente, pour réclamer une pomme, alors qu’on veillait sa dépouille. Plus tard, après avoir obtenu un diplôme de bachelier ès-lettres dans la région bordelaise, il devient militaire. Ses ambitions littéraires l’amènent a publier sous le pseudonyme H.P. Harlem (un long poème, « Le Cygne », Revue Blanche, 1er septembre 1898, p. 71-76 après une chronique un peu plus tôt dans cette même revue – vol. 16, p. 319-320 ; un autre poème intitulé « Impressions » dans L’Ermitage, 1899, vol. 18, p. 420-421 ; « À la plus pure », L’Ermitage, 1903, vol. 27, p. 282-285…) ou encore à fréquenter les « Mardis » de Mallarmé, côtoyant à l’époque Heredia, Huysmans, Henri de Régnier… Il semble que l’on ait gardé bien peu d’œuvres de sa main.

    Vers 1900, il s’établit à Utrecht pour enseigner à l’école Berlitz avant de bientôt donner des cours privés de français et des conférences, dont certaines dans le cadre de l’Alliance française, sur Verlaine, Rimbaud, Gérard de Nerval, Laforgue… ; ainsi, au début de l’année 1906 tient-il une série de 6 conférences dans sa ville d’adoption sur les thèmes suivants : L’Artiste et la Société ; Un conteur : Villiers de l’Isle Adam ; Un penseur : Le Comte de Gobineau ; Un sculpteur : Auguste Rodin ; Un peintre : Eugène Carrière ; Un poète : Émile Verhaeren. Il lui arriva aussi d’évoquer les écrivains néerlandais : « …le 25 novembre 1924, M. Paul Eyquem (…) a donné une conférence sur nos littérateurs modernes. Selon lui la langue des Hollandais était claire comme leurs tableaux et la littérature néerlandaise donnait la joie de voir clair » rapporte le journal De Telegraaf (27 novembre 1924).

    Devenu un grand connaisseur et des Pays-Bas et des langues néerlandaise et malaise, il vit tant bien que mal de traductions et de quelques autres activités. Rentré en France en 1911, il épouse à Bordeaux l’année d’après le sculpteur Jeanne-Louise Lot ; le couple s’établit ensuite à Paris. Traducteur assermenté auprès du Tribunal de la Seine, il sera rattaché de 1915 à 1940 au Bureau de l’Information du Ministère français des Affaires étrangères, emploi grâce auquel il entretenait un lien permanant avec la Belgique et la Hollande ; au sein de ce ministère, il a longtemps travaillé dans le service de Jean Giraudoux. Il a pu par ailleurs donner des cours de français à des Néerlandais séjournant à Paris, par exemple au futur journaliste J.L. Heldring, lui ouvrant les yeux sur une possible entente entre Staline et Hitler plus d’un an avant le pacte germano-soviétique. Nommé en 1926 membre exceptionnel de la Maatschappij der Nederlandse Letterkunde (Académie néerlandaise des Belles-Lettres), il retourne souvent en Hollande où il avait d’ailleurs séjourné à l’époque de la Grande Guerre comme interprète de l’armée française et représentant du service de presse du gouvernement français : ainsi, fin 1918-début 1919, il y a rencontré à quelques reprises Frederik van Eeden (1860-1932) qui le qualifie dans son journal de « journaliste français ». Dans ce pays, il entretient des liens plus ou moins amicaux avec d’autres écrivains dont Dirk Coster (1887-1956), Johan de Meester (1860-1931), Top Naeff (1878-1953), la philosophe et romancière Cary van Bruggen (1881-1932) ou encore le peintre R.N. Roland Holst (1868-1938). À Paris, il côtoie aussi certains écrivains néerlandais : dans sa correspondance, Eddy du Perron parle de lui  comme d’un « emmerdeur » tout en lui reconnaissant une certaine intelligence et un certain raffinement.

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    Les Marges, avec une traduction de P. Eyquem

    Vivant avec son épouse au milieu de chats, de gravures sur bois japonaises et de livres qu’il est parvenu à collectionner malgré un certain dénuement – 4, impasse Ronsin à Paris, où se trouvaient alors des maisons délabrées habitées par des artistes et où picoraient des poules –, ayant renoncé à ses ambitions de poète, il publie de temps à autres une contribution :

    « La Peinture hollandaise moderne », Le Monde Nouveau, 3, 1921 ;

    « Aux Indes néerlandaises : Le syndicalisme musulman et la IIIe internationale », p. 55-83, Revue du Monde musulman, déc. 1922 ;

    un texte dans Les Arts de la Maison. Choix des œuvres les plus expressives de la décoration contemporaine, [éd.] Christian Zervos, printemps-été 1924, Paris, Albert Morance [publication à laquelle a également contribué R.-N. Roland Holst] ;

    « Littérateurs hollandais contemporains et lettres françaises », La Haye, 1924…

    Il donne par ailleurs maintes traductions de textes néerlandais – poèmes, nouvelles, articles :

    « Histoire du Joueur de flûte et de la belle danseuse », d’Augusta de Wit, Le Monde Nouveau, 1930 ;

    La danse dans le Théâtre javanais de Th. B. van Lelyveld (Paris, Floury, 1931, préface de Sylvain Lévi) ;

    d’Ellen Forest (1880-1959), romancière totalement oubliée aujourd’hui, le roman Yuki San (Paris, Plon 1925) ;

    une thèse : R.H.W. Regout, La Doctrine de la guerre juste de saint Augustin à nos jours, d’après les théologiens et les canonistes catholiques (Paris, Pedone, 1934) ;

    J.H. Plantenga, L’Architecture religieuse dans l’ancien Duché de Brabant depuis le règne des Archiducs jusqu’au gouvernement autrichien (1598-1713) (La Haye, M. Nijhoff, 1926)…

    Il lui est même arrivé de traduire des textes français en néerlandais comme la brochure de J. Romieu, De Bolschevistische publicaties en de Fransche politiek. (Zwartboek en Geelboek), Paris, Costes, 1923.

    Paul Eyquem est mort peu après avoir regagné sa région natale dans les semaines qui ont suivi le déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale. Dans ses mémoires – Bewegend portret (1960) –, le journaliste Henri Wiessing (1878-1961), qui l’a revu à Paris en mai 1940, nous dit qu’il était un homme fatigué par la bureaucratie française et par l’incapacité des politiques.

    (source principale :  C. Serrurier, Jaarboek van de Maatschappij der Nederlandse Letterkunde te Leiden 1946-1947, p. 47-49)

     

    Paul Eyquem, traducteur de Louis Couperus

    Paul Eyquem a sans doute caressé le projet de traduire l’une des œuvres de Louis Couperus, Het snoer der ontferming – Japansche legenden (Le Collier de la Miséricorde – Légendes Japonaises). Deux textes de ce recueil ont paru en traduction française en 1923 ; la mort de l’écrivain la même année l’aura peut-être amené à renoncer à ce projet. Dans « La mort de Louis Couperus (texte) » sur ce blog, nous avons évoqué celui paru dans la revue Les Marges : le 15 juillet, veille de la mort de l’écrivain, paraissait en France une de ses nouvelles en traduction dans la revue Les Marges (tome XXVIII, n° 109, 20ème  année, p. 181-184) : Les Courtisanes, autrement dit De oirans (courtizanen), la treizième petite légende d’un recueil de proses « japonaises », Le Collier de la Miséricorde (Het snoer der ontferming), publiées en livraisons puis en volume, mais seulement après la mort de leur auteur. Le traducteur, Paul Eyquem, précisait dans une note : « La Hollande célèbre ce mois-ci le soixantième anniversaire de Couperus. Les Marges sont particulièrement heureuses de s’associer à cet hommage. Les pages traduites ci-dessus sont extraites d’un livre en cours de publication dans la revue Groot Nederland : Le Collier de la Miséricorde. »

    Les Nouvelles littéraires, 16/06/1923, Lettres hollandaises, avec un portrait de Couperus

     

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    Peu avant, dans Les Nouvelles Littéraires, Artistiques et Scientifiques du samedi 16 juin 1923, qui consacre toute sa première page à la mort de Pierre Loti, les lecteurs français pouvaient lire, à côté d’un portrait du romancier néerlandais, un premier passage du Collier de la Miséricorde : « Vivier et Cascade ». Dans une brève présentation, Paul Eyquem écrit : « La page, dont en humble hommage, nous donnons aujourd’hui la traduction, est extraite d’un ouvrage en cours de publication : Le Collier de la Miséricorde, fruit d’une récente visite au Japon. Pour la richesse du coloris, la grâce et la fermeté de l’arabesque, l’intensité de l’émotion, la profondeur du symbole, l’écrivain des Pays-Bas y rivalise, non sans succès, avec les plus grands artistes du pays du Soleil Levant. » Voici cette traduction :

     

    Vivier et Cascade

    Le torrent se précipitait du haut des rocs que des mains habiles avaient entassés dans le parc où ils formaient une flaque, un vivier environné de roches également amoncelées. Sous les irisations intermittentes du soleil le torrent, la cascade écumaient et clapotaient.

    Dans le vivier, à foison, nageaient des carpes d’apparat, poissons étincelant, poissons à des joyaux pareils, blancs, dorés, argentés, verts, bleus et rouges, toujours l’une suivant l’autre, toujours tour après tour, toujours et sans relâche.

    Le torrent, l’eau multiple chantait et clamait :

    « Ah ! voyez donc comme ces carpes, sans but et sans répit, toujours l’une suivant l’autre, toujours tour après tour, nagent dans notre petit vivier ! Or moi qui tombe abondamment des rochers je m’achemine, écumeuse et clapotante, vers mon but noble et lointain : la mer que je devine là-bas – Rivière après ma chute, puis large fleuve je roule vers le but que je sais : la mer éternelle ! »

    Autour du vivier et sous la cascade rêvaient, silencieux et calmes, les rochers, blocs arrondis, artistement disposés par la main des hommes. Et ils murmuraient sous leur mousse épaisse :

    « Nous ne coulons pas comme l’eau, nous ne nageons pas comme les carpes et nous ne nous connaissons aucun but dans notre immobilité. Mais des sages et des saints nous ont promis que, bien que nous semblions avoir été fixés ici pour l’éternité par des mains humaines, nous entrerons un jour, en flottant, dans le sacré Nirvâna, nous, rochers, tout comme les Bouddhas eux-mêmes.

    « La patience est toute notre sagesse et le rêve notre seule action : nous attendons, nous attendons patiemment et silencieusement. »

    Les carpes inlassablement nageaient en rond, l’eau se précipitait sans repos du haut des rocs ; deux grands papillons noirs, frémissants d’amour, voltigeaient sur les camélias pourpres.

    « Vijver met karpers en waterval », Groot Nederland, printemps 1923, repris dans VW 47, Het snoer der ontferming – Japansche legenden, pp. 33-34. Traduction par Paul Eyquem, Les Nouvelles Littéraires, Artistiques et Scientifiques, samedi 16 juin 1923.

  • La mort de Louis Couperus (texte)

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    LA MORT DE LOUIS COUPERUS VUE DE PARIS (1)

     

    Le 16 juillet 1923, Louis Couperus s’éteint dans la maison où il s'est établi avec sa femme Elisabeth peu après leur retour d'Extrême-Orient. Rentré très fatigué du Japon où il avait été hospitalisé quelques mois plus tôt, le romancier aurait succombé à une pneumonie doublée d'une septicémie. Une infection du nez se serait manifestée dans les derniers jours. Aussi, un journal hollandais annonce en ces termes sa disparition le jour même du décès : « Une infection au visage, suivie d’une septicémie pernicieuse a mis fin en quelques jours à cette riche existence qui a revêtu une importance majeure pour les lettres néerlandaises. » En France, la presse reprendra plus ou moins cette version.

    Le 15 juillet, veille de la mort de l’écrivain, paraissait en France une de ses nouvelles en traduction dans la revue Les Marges (tome XXVIII, n° 109, 20ème  année, p. 181-184) : Les Courtisanes, autrement dit De oirans (courtizanen), la treizième petite légende d'un recueil de proses « japonaises », Le Collier de la Miséricorde (Het snoer der ontferming), publiées en livraisons puis en volume, mais seulement après la mort de leur auteur. Le traducteur, Paul Eyquem, précisait dans une note : « La Hollande célèbre ce mois-ci le soixantième anniversaire de Couperus. Les Marges sont particulièrement heureuses de s’associer à cet hommage. Les pages traduites ci-dessus sont extraites d’un livre encours de publication dans la revue Groot Nederland : Le Collier de la Miséricorde. »

    Le 19 juillet, le quotidien Le Temps annonce à la « Mort du poète Couperus ». L’auteur anonyme de l’entrefilet reprend la thèse d’un décès suite à «  une infection généralisée foudroyante », mais celle aurait été causée par « une légère piqûre au visage », thèse qu’a pu avancer aux Pays-Bas le journaliste S.F. van Oss. Dans une chronique qui précède un article anecdotique sur « les débuts de Mata-Hari », le Mercure de France du 1er août emploie pour ainsi dire les mêmes mots, si ce n’est que « généralisée » est remplacé par « tétanique ». Dans ces lignes, le roman Majesté est devenu Majestic, Eline Vere s’appelle dorénavant Elène Vezra. Hormis la mention de la traduction donnée par Paul Eyquem aux Marges et l’annonce de la parution prochaine d’une œuvre de Couperus en français, à savoir Le Cheval ailé préfacé par Julien Benda (prépublication dans Le Monde nouveau et parution du volume à l’automne), l’essentiel de ce papier est peu fiable. Avec quelques mois de recul, et en s’inspirant d’une chronique nécrologique de Herman Robbers (1868-1937) – homme de lettres néerlandais qui, loin d’être un grand ami de Couperus, avait tout de même, en tant que vice-président de l’Association des Gens de Lettres, pris la parole lors de ses obsèques – parue dans la Revue de Genève en octobre 1923, Les Chroniques des Lettres françaises (n° 8, mars-avril 1924, p. 257) proposent un aperçu plus solide. Mais l’article le plus complet consacré au romancier après sa disparition est sans doute celui d’un de ses compatriotes, Johannes Lodewijk Walch (1879-1946) qui rédigeait à cette époque la rubrique des « Lettres néerlandaises » à la « Revue de la Quinzaine » du Mercure de France (1er octobre 1923, p. 241-245). Johannes Lodewijk Walch, journaliste (il sera correspondant à Paris en 1916) et homme de lettres, a assuré différentes charges dans le milieu du théâtre ; curieux de tout, en particulier de théâtre et de littérature, de moyen-néerlandais (un essai sur Hadewijch) et de linguistique, il sera nommé professeur de langue et de littérature néerlandaises à la Sorbonne, poste qu’il occupera jusqu’en 1939. Parmi ses nombreuses publications (poésies, pièces de théâtre, romans, nouvelles, essais, une Petite histoire de la littérature néerlandaise…), on compte un Louis Couperus (1921) et un Mensen in Parijs (Gens à Paris, 1946).    (D.C.)

    Voici cette nécrologie – à laquelle nous ajoutons quelques notes – qui propose tout compte fait, malgré sa sécheresse, un assez bon aperçu de la carrière du Haguenois Louis Couperus

    LETTRES NÉERLANDAISES

    La mort de Louis Couperus. – Mon état de santé m'a obligé, pendant près d'un an, d’interrompre ces chroniques trimestrielles et maintenant qu'il m'est permis de les reprendre, j'ai le triste devoir de parler tout d'abord de la mort de mon maître et grand ami Louis Couperus, mort que rien ne faisait prévoir et qui, par un jeu cruel du destin, l'a frappé tout juste au lendemain des fêtes célébrées à l'occasion de son soixantième anniversaire et où toute la Hollande intellectuelle et aussi le gouvernement lui avaient apporté leur hommage ; au lendemain aussi du jour où le grand romancier, qui jusque-là avait mené une vie non exempte de soucis, continuellement errante, pouvait compter sur le repos et sur un travail entièrement désintéressé dans le cottage dont ses admirateurs lui avaient fait don à de Steeg, prés d'Arnhem. Déjà le Mercure a annoncé la mort de Louis Couperus dans une note succincte qui indiquait exactement la place importante que le grand romancier néerlandais avait prise dans nos lettres, de même que dans la littérature internationale.

    Il était le plus délicat en même temps que le plus puissant, le plus fécond et le plus lu de nos auteurs modernes et aussi le plus grand d'entre eux tous, malgré l'hostilité que ses livres ont rencontrée dans les milieux religieux qui leur reprochaient une inspiration trop païenne et malgré les critiques en partie justifiées qui lui reprochaient son art trop efféminé et même un peu déliquescent, Louis Couperus ne s'en est pas moins imposé et cela par la diversité prodigieuse de ses créations, par leur continuité et par l’impression d'indéniable puissance qui en émanait et à laquelle le raffinement des détails et des sentiments ne parvenait pas à porter atteinte. L'opinion générale le plaçait dès maintenant au rang de nos classiques et nos lycéens, en passant leur baccalauréat, inscrivaient, sur la liste des auteurs qu'ils devaient avoir lus et sur lesquels ils pouvaient être interrogés, un ou deux ouvrages de Couperus à côté des œuvres de Vondel, de Hooft, de Corneille, de Molière, de Shakespeare et de Goethe. Cela ne veut pas dire que Couperus fût rangé sur la même ligne que ces géants de la littérature universelle, mais indique seulement la place considérable qui lui était reconnue.

    Louis Couperus était né le 10 juin 1863. Son père était un haut fonctionnaire colonial et l’enfant naquit au cours d'un congé que la famille passait à La Haye. Son grand-père maternel avait été gouverneur géneral des Indes néerlandaises. Plus tard, par son mariage, Louis Couperus entra encore plus étroitement en rapport avec les milieux coloniaux. Il entreprit une couple de voyages aux Indes et ce pays occupe une place considérable dans son œuvre. Il lui consacra deux ouvrages : Van oude Menschen (Vieilles gens) (1) et De Stille Kracht (la Force occulte) (2). Mais il n'était pas ce qu'on appelle en Hollande un « sinjo » ; il n'avait, dans ses veines, aucun sang javanais ou malais ainsi qu'on l'a longtemps prétendu et comme l'avait donné à croire un de ses portraits de jeunesse.

    Au sortir de l'école, Louis Couperus n'aurait pas demandé mieux que de se consacrer à la production littéraire, mais ses parents exigèrent qu'il continuât ses études et, sous la direction du Dr Jan ten Brink, plus tard professeur à Leyde, le même qui, comme critique, fut la bête noire des jeunes poètes de l'époque, il obtint son brevet de capacité pour l'enseignement du néerlandais. Il avait satisfait ainsi aux exigences familiales ; et, assuré d'avoir en cas de besoin un gagne-pain, il put se vouer sans arrière-pensée à ses travaux personnels.

    Il avait déjà publié des poèmes dans les revues et, dans sa vingt-et-unième année, il fit paraître un recueil, Een lent van Vaerzen (Un printemps de poésie), suivi, peu après, de deux autres recueils. Plus tard la grande revue littéraire Groot Nederland, dont il fut un des fondateurs en 1903 publia encore quelques poésies de sa main. Ces productions, il faut le reconnaître, sont médiocres. Louis Couperus est avant tout et presque exclusivement un grand prosateur. Comme tel, son début fut un coup de maître. Son premier roman, Eline Vere, qui parut d'abord en feuilleton dans le journal Het Vaderland de La Haye, fut un succès. Le critique du Nieuwe Gids écrivit à ce propos : « Couperus, qui, cinq années durant, s'est trompé dans son art, s'est transformé brusquement, de petit poète précieux et prétentieux qu'il était, en un grand réaliste, doué d'une belle sensibilité. » En écrivant Eline Vere, Couperus avait eu sans cesse à l'esprit l'Anna Karénine de Tolstoï. Il décrit la vie malheureuse d'une femme désœuvrée et névrosée, dans les milieux aristocratiques de La Haye. L'œuvre s'apparentait au naturalisme ; mais elle se distinguait du naturalisme hollandais, lequel se complaisait trop souvent dans la description vulgairement sentimentale des basses classes, par une vision personnelle de la vie et une psychologie pénétrante. Le succès de ce livre s'est maintenu et se maintiendra longtemps. Il en paraît encore de nouvelles éditions et Mme Couperus en a fait une adaptation théâtrale, qui a été représentée en 1918.

    Et voici que commence toute une série de publications, des plus diverses et pouvant se ranger en différentes catégories. D'abord les œuvres psychologiques où, après Eline Vere, nous pouvons citer les romans Noodlot (Fatalité) (1890), et Extaze (1892), le recueil de nouvelles : Een llluzie (1892) (3), le roman Langs Lynen van Geleidelykheid (Les Affinités), le roman javanais De Stille Kracht (1900), l'admirable cycle (4 volumes) De Boeken der Kleine Zielen (Les Livres des Petites Âmes) (1901-1903) décrivant la vie familiale et intime à La Haye. Puis viennent en 1906 et 1908 Van Oude Menschen, avec le sous-titre De Dingen die Voorbygaan, et le récit italien Aan den Weg der Vreugde (Sur le Chemin de la Joie).

    Dans les intervalles de ces romans psychologiques ou pour employer un mot sinon plus exact du moins plus caractéristique, de ces romans bourgeois, Couperus avait publié des romans de pure imagination ; d'abord ses romans de la vie de cour : Majesteit (1893) (4), Wereldvrede (1895) (La Paix du Monde), qui attira l'attention de l'étranger parce que l'auteur y avait donné un vue anticipée des événements qui accompagnèrent et suivirent le manifeste du tzar; et Hooge Troeven (1896).

    Puis vint, en 1897, un roman autobiographique, Metamorfoze, dont l’affabulation est tellement neuve et originale qu’il n’y a guère d’œuvre, dans la littérature européenne, qui puisse lui être comparée. A Metamorfoze se rattachent un grand nombre d'esquisses, où Couperus, dans la suite, a décrit sa vie et analysé ses sentiments et qui, parus d'abord comme feuilleton dans Het Vaderland, furent réunis en volumes. Puis viennent les récits légendaires Psyché (1898) (récemment traduit en français et publié sous le titre de Le Cheval ailé), Fidessa (1899) (5), Babel (1901), Over lichtende Drempels (les Seuils de lumière) (1902), recueil de fantaisies légendaires. Cette série trouve son couronnement dans une œuvre grandiose, Van God en Goden (1903), vaste cosmogonie peu connue et moins comprise encore.

    Louis Couperus s'était senti très tôt attiré par les rivages ensoleillés de la Méditerranée (6). L’Italie avec ses villes d'art, l’Espagne, la Sicile lui étaient familières, il séjourna longtemps à Nice. Il en rapporta des impressions de voyage qui, disséminées dans des journaux, furent publiées en 1915 en dix volumes. L'antiquité romaine et grecque inspira peut-être à Couperus ses plus belles œuvres : De Berg van Licht (1905-1906) (La Montagne de Clarté), tableau prodigieux de la Rome décadente, De Komedianten (les Comédiens), une de ses œuvres de prédilection où il décrit la vie des comédiens romains, Antiek Toerisme (1911), décrivant les pérégrinations d'un patricien romain en Egypte; Van Goden en Koningen, Van Dichters en Hetæren (des Dieux, des Rois, des Poètes et des Hétaïres) ; Schimmen van Schoonheid (Fantômes de Beauté); Xerxes of de Hoogmoed (Xerxès ou l'Orgueil), et enfin Iskander, roman antique ayant pour héros Alexandre le Grand. Nous pourrions appeler ceci l’œuvre méditerranéenne de Couperus. Il faut y joindre un roman qui se passe dans la vieille Espagne: De Ongelukkigen (les Malheureux), et ses romans mythiques, Dionyzos (1904), Herakles (1913), De Verliefde ezel (L'Âne amoureux) (1918), et Legende, mythe en fantazie (1918).

    Et ce n'est pas tout encore : il y a ses traductions, ses fragments de la Tentation de saint Antoine, sorte d'exercice où Couperus, tout à ses débuts, s'appliqua à assouplir et à orner, à corser, si je puis dire, sa langue en transposant en néerlandais la prose de Flaubert (7) ; Les Ménechmes de Plaute (1896), Antoine et Cléopâtre de Shaw (1917).

    Ce n'est qu'une sèche énumération et rien que cette énumération a déjà dépassé les limites de cette chronique. Dans cette nombreuse production, il y a des œuvres entachées de quelques faiblesses, mais il n'y en a pas de médiocres. Signalons une courte polémique que Louis Couperus eut, en 1919, avec la romancier H. Robbers (8) et où il déclara que le roman bourgeois était un genre fini, épuisé, trop galvaudé aussi, raison pour laquelle lui-même y avait renoncé. Dans ces dernières années, il avait donné fréquemment des lectures publiques de ses œuvres, et cela avec un talent de diseur tout à fait remarquable ; malgré les insuffisances de sa technique. Un jour il lut ainsi, dans un petit cercle d'amis, des fragments, d'une brillante traduction de Chantecler, traduction qui n'a pu être ni jouée ni publiée à cause des prétentions exorbitantes d'Edmond Rostand. Les héritiers du poète seraient-ils disposés à se montrer plus coulants ?

    J.-L. WALCH.

    (1) Le roman a été traduit en français par S. Roosenburg (= Selinde Margueron) sous le titre Vieilles gens et choses qui passent, Paris, Éditions Universitaires, 1973.

    (2) La Force des ténèbres, traduit par Selinde Margueron, préface de Philippe Noble, Paris, Le Sorbier, 1986.

    (3) Deux des six nouvelles de ce recueil ont été traduites en français à la fin du XIXe siècle.

    (4) voir sur ce blog : Louis Couperus en Majesté

    (5) Le Cheval ailé, traduit par Félicia Barbier, préface de Julien Benda, Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923. En 2002, les Presses Universitaires du Septentrion ont publié une traduction de Psyché et de Fidessa en un même volume : Psyché/Fidessa. Contes et légendes littéraires, traduction David Goldberg, , introduction de Gilbert Van de Louw.

    (6) Sur les affinités de Louis Couperus avec le monde méditerranéen, on peut lire en français : Adrienne Lautère, L’Âme latine de M. Louis Couperus, romancier hollandais, Paris, Éditions du Monde nouveau, 1923.

    (7) Les traductions qu’a données Louis Couperus de Flaubert et de Rostand doivent faire l’objet d’un article à paraître dans la revue Deshima en 2010.

    (8) Le même Herman Robbers que celui qui a assisté aux obsèques de Couperus.

    Les données les plus complètes sur les dernières semaines de Couperus, sa mort et ses obsèques figurent dans la dernière partie du chapitre 6 de la biographie que lui a consacré Frédéric Bastet : Louis Couperus. Een biografie, Amsterdam, Querido, 1989. Quant à celles portant sur les traductions françaises des œuvres du romancier, on les trouvera dans : R. Breugelmans, Louis Couperus in den vreemde, deuxième édition revue et augmentée, Leyde, 2008.

    Voir aussi : La mort de Louis Couperus vue de Paris (2) et une de ses nouvelles : Les éventails.

     

     

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  • Louis Couperus en Majesté

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    En 1898, le roman Majesté de Louis Couperus (1863-1923) paraît en France aux éditions Plon dans une traduction de Louis Bresson, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam. L'ouvrage est préfacé par l'homme de lettres et politicien Maurice Spronck (1861-1921). Nous donnons à lire ci-dessous quelques textes qui ont alors été publiées dans la presse française.

     

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    Quelques années avant la parution de la traduction, un certain Jules Béraneck a en réalité déjà donné dans une longue étude quelques passages en traduction ainsi que son analyse du roman :

    Le dernier livre de Couperus, Majesteit (1893), va nous arrêter plus longtemps. C’est une œuvre de haut vol, écrite avec ampleur et noblesse et dépassant la portée d'un simple roman. Comme le titre l’indique, il s’agit ici de la royauté. (…) Amalgamer ces éléments divers, intercaler des descriptions d’un puissant relief, fondre le tout en une sorte d’épopée, telle est l’œuvre de Couperus. L’occasion s’offrait tentante ; on pouvait faire de Majesteit un roman à thèse. Couperus ne l’a pas voulu. La personnalité de l’auteur s’efface ; il se met en dehors de son livre, se contentant d’observer les faits, de les consigner sans exagération, sans rien dénaturer, avec une impartialité et une exactitude fort méritoires. Son livre est franc, net, précis comme le diagnostic d’un médecin. En outre, pour ne point froisser les susceptibilités, il a bien soin de choisir un empire, un empereur et un peuple imaginaires. (…) À part cette anomalie sur laquelle il n’est pas nécessaire d’insister [mélange de ces données imaginaires avec l’univers de monarchies bien réelles], le reste de l’œuvre ne mérite que des éloges. Conception générale, style, peinture des caractères, descriptions, tout est à la hauteur du sujet, comme on pourra s’en convaincre par ce qui suit. (…) Ce tableau de l’inondation ouvre le volume d’une façon magistrale. Il montre à quel point l’artiste peut impressionner avec le seul secours de l’imagination, tempérée par le souci de la vérité. Ici, rien du banal fait divers, aux expressions stéréotypées, classiques, au lyrisme faux et geignard, mais quelques pages sobres, fortes et colorées. (…) La première partie du roman se termine ici ; la seconde ne lui cède ni en grandeur, ni en intérêt. Au contraire, Couperus nous parait s’être surpassé en maints endroits. (…)L’analyse qu’on vient de lire n’offre qu’une pâle image de Majesteit. Pour ne pas perdre le fil conducteur, il a fallu élaguer nombre d’épisodes, laisser dans l’ombre maint personnage intéressant, négliger certaines descriptions dignes d’être reproduites, ne fût-ce que pour montrer le côté tout particulièrement brillant du talent de Couperus. Nous nous sommes donc appliqué à faire ressortir la figure d’Othomar, l’une des plus fortes études de caractère que le romancier ait faites. Un critique hollandais, – plus admirateur que critique, – va même jusqu’à établir un parallèle entre le prince héritier et Hamlet. C’est pousser les choses à l’extrême, car on pourrait tout au plus comparer le fameux to be or not to be aux réflexions d’Othomar sur les vicissitudes de l'existence.

    Nous ne nous attarderons pas non plus à relever l’impression poignante que suscite le roman, quand bien même les destinées de la royauté seraient fort indifférentes au lecteur. Qu’il nous suffise de rappeler ces belles paroles de Bossuet, paroles qui pourraient servir d’épigraphe à toute l’œuvre : « Considérez, messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas : pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause, et il les épargne si peu qu’il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. »

    Somme toute, un livre comme Majesteit affirme la vitalité littéraire d’un peuple, et les Hollandais peuvent être fiers de leur enfant.

    Bizarre coïncidence ! Cet été, au moment où s’ouvrait à Scheveningen le congrès international pour le paix, Couperus faisait paraître une suite de Majesteit, intitulée : Paix universelle (Wereldvrede). Hélas! ce nouveau roman, long épilogue du précédent, n’ajoute rien au talent du romancier, et nous parait marquer même un certain recul. En effet, il était assez hasardeux de reprendre un sujet qui semblait épuisé et de ranimer l’intérêt après l’avoir excité au plus haut degré. Wereldvrede offre, sans doute, des pages superbes d’élan et des situations tragiques : lorsqu’Othomar, par exemple, tient seul tête à l’émeute, tandis que les forcenés mettent tout à feu et à sang autour de lui. Mais ces beautés de premier ordre ne parviennent pas à racheter le tout ; et l’impression finale, c’est que Couperus aurait mieux fait d’en rester à sa première conclusion.

    Quant à la nôtre, la voici ; car il est temps de terminer. Puisse cette étude, bien superficielle et sans prétention, attirer l'attention des critiques et des traducteurs sur les productions littéraires des Pays-Bas. Puissent les œuvres saines et robustes de ce petit peuple trouver, chez nous, des interprètes dignes d’elles et des plumes plus autorisées que la nôtre. Nous serons alors doublement heureux d’avoir entrepris le travail qu’on vient de lire.

    Jules Béraneck, « Un romancier hollandais contemporain : Louis Couperus », Bibliothèque universelle et Revue de Genève, 1895, 100, t. LXVIII, pp. 543-574. Après des études à l'Université de Lausanne et celle de Leipzig où il obtint le grade de docteur en philosophie, Jules-Adrien Béraneck (Lausanne, 28 septembre 1864 - Lausanne, 15 octobre 1941) suivit une carrière d'enseignant à Morges (canton de Vaud), qu'il termina en 1925 comme directeur du collège de cette localité. Mélomane et féru d'histoire, il a collaboré à diverss périodiques dont la Revue Universelle. Protestant, il a été incinéré. Le faire-part de décès mentionne que, suivant le désir du défunt, sa famille ne portera pas le deuil.

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    Certains, comme R. Candiani, ont eu l’occasion de lire le roman dans sa version anglaise parue en 1894. Ainsi ce dernier peut-il écrire quelques mois avant la prépublication du roman dans La Revue hebdomadaire au printemps 1898 :

    « … il faut constater la remarquable inaptitude que les écrivains de ce qu’on appelle la Jeune-Néerlande manifestent pour les réalisations d’ensemble. Ils sont bien de la même race que ces peintres d’intérieurs, admirables dans l’interprétation d’un coin d’estaminet, de cuisine ou d’échoppe, et qui échouaient piteusement dès qu’ils voulaient embrasser d’avantage. À part peut-être Couperus, aucun d’eux ne s’élève au-dessus de l’analyse minutieuse de son immédiate ambiance, animée ou non, ou des cas particuliers de son intimité psychique. Il n’y a que le ton qui diffère. (…) Une énumération de noms et d’œuvres, c’est vraiment tout ce que l’on peut tenter pour la littérature néerlandaise contemporaine ; quatre auteurs cependant doivent être mis hors de pair, à savoir, MM. Van Deyssel, Marcellus Emants, Albert Verwey, et Louis Couperus. Remarquons, en passant, que l’étrange habitude de latiniser les prénoms et patronymes est loin de se perdre dans les Pays-Bas. (…) M. Louis Couperus enfin, dans ses poésies, les Orchidées, et dans ses romans, Majesté, l’Extase et Fatalité, montre des qualités peu communes. La pénétration de son analyse psychologique ne dégénère jamais en subtilité, ni l’élégance et la précision de son style en préciosité. Déjà on ne trouve chez lui que de rares traces d’influence étrangère. La Néerlande a peut-être trouvé en lui le rénovateur dont elle a tant besoin. »

    R. Candiani, « Le Mouvement Littéraire dans les Pays-Bas », Cosmopolis. Revue internationale, n° 23, novembre 1897, p. 494. (Il s’agit là de l’ultime paragraphe d’une présentation d’une quinzaine de pages sur les lettres néerlandaises qui s’ouvre sur Bilderdijk)

     

    De brefs commentaires annoncent enfin la prépublication :

    « La revue [il s’agit de la Revue Hebdomadaire] commence de publier la traduction de Majesté, un des chefs-d’œuvre de Louis Couperus, le romancier hollandais bien connu. »

    « Bulletin littéraire », Cosmopolis. Revue internationale, n° 29, mai 1898, p. 503. (Cette revue de qualité présentait des articles en anglais, allemand et français. Couperus est un auteur « bien connu » alors que bien peu de choses ont été publiées jusque-là en français. Cette renommée « prématurée » peut en partie s’expliquer par l’influence d’Edmund Gosse, collaborateur de Cosmopolis et introducteur du romancier en Angleterre quelques années plus tôt.)

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    Revue hebdomadaire, juillet 1898

     

    Une prépublication préparée par certains : M. L. Van Keymeulen étudie : Un romancier hollandais, M. Louis Couperus. C’est probablement la figure la plus considé­rable du roman hollandais moderne. Malgré un cosmopolitisme marqué, son œuvre garde une couleur locale réelle : il a sa popularité à l’étranger comme parmi ses compatriotes.

    « Bulletin littéraire », Cosmopolis. Revue internationale, n° 27, mars 1898, p. 808. (à propos du sommaire de la Revue Encyclopédique, 29 janvier 1898).

     

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    Enfin, le roman paraît, le roman est en vente. Et l'enthousiasme semble de mise :

    Voilà un livre qui éveille en l’esprit une foule d’idées, tant générales que particulières, et qui mériterait une étude consciencieuse à lui tout seul. Depuis Les Rois en exil, de Daudet, on n’a rien publié d’aussi fort en ce genre (ce n’est pas peu dire, on en conviendra) – M. Couperus se révèle à nous historien, au sens supérieur de ce mot, dans ce bel ouvrage frémissant de vie qui a nom Majesté et qui mérite de passion­ner notre public intelligent, de plus en plus épris de ces peintures de la vie réelle où les choses apparaissent comme elles sont vraiment, sans cette fâcheuse mise au point qui d’ordinaire, sous couleur d’art, les dénature et les transforme. M. Louis Couperus est de l’École naturiste. Il se contente de voir et ne nous fait voir que ce qui est. On ne peut qu’admirer cette sûreté de coup d’œil, cette science du détail, cette psy­chologie informée, pénétrante, infaillible, qui tient de la divination – nous ne trouvons pas de terme plus exact et qui rende mieux notre pensée. Quel intérêt puissant se dégage de cette visite chez les Rois, à la vie intérieure desquels nous sommes, les uns et les autres, aussi peu initiés que possible ! Et, cependant, quelques-uns d’entre ces rois tien­nent, en somme, entre leurs mains nos fragiles destinées. Il dépend d’eux, toujours, de déchaîner la guerre ou d’affermir la paix. En dépit des affirmations contraires d’idéologues, de publicistes superficiels, leur pouvoir n’a pas cessé d’être immense et ils peuvent encore beau­coup pour le bonheur ou le malheur de la pauvre humanité ! Voilà pour quelles raisons nous sommes bien aises de pouvoir un peu mieux con­naître leurs âmes, en vérité si mal connues ; voilà pour quels motifs il ne nous est pas du tout indifférent de savoir ce qu’il y a tout au fond de ces cerveaux de potentats. Et puis, d’ailleurs, ce sont des hommes. Ils aiment et souffrent comme nous. Comme nous, plus que nous, enfin, ils ont le souci de l’intérêt général. Dès l’âge le plus tendre, on les élève pour le bien futur de la communauté dont l’instinct primordial de la conservation leur fera vite une rigoureuse nécessité. Par la force des choses, ils sont tenus à ne négliger aucuns de leurs nombreux devoirs. De la splendeur fascinante de leur position, ils ne connaissent guère que les charges, que les soucis, que les âpres dégoûts. En revanche, combien peu de joies ! Aussi comprenons-nous la mélancolie intense, douloureuse, incurable de ce prince Othomar de Liparie que la perspec­tive d’un trône épouvante et qui voudrait écarter de ses lèvres le calice amer. La scène, capitale, entre l’Empereur, son père, et lui l’héritier découragé, maladif, d’un puissant Empire, est, sans contredit, une des plus émouvantes, des plus belles et des plus vraies qu’on ait encore écrites. Rien qui saisisse d’autre part, comme la consultation médicale ordonnée par Oscar au sujet de sou fils – comme l’entrevue mouve­mentée du Prince héritier et du célèbre théoricien révolutionnaire Zanti – comme la mort du petit prince Bérenger. Et ces admirables tableaux d’intimité familiale entre l'Impératrice et son fils aîné ; ces fiançailles lugubres, désolées, d'Othomar avec l’archiduchesse Valérie !... Il fau­drait citer presque tous les épisodes de ce livre, offrant l’image de la réalité elle-même. Les intimes tragédies, dont la plupart des grandes cours d’Europe furent assez récemment le théâtre, nous reviennent – alors – à la pensée et ce souvenir donne aux récits de M. Couperus une valeur nouvelle, un plus vif accent de vérité documentaire.

    Qu’on le veuille ou non, il faut bien songer, au cours de cette lecture, à la force tutélaire du principe monarchique grâce auquel la presque totalité des peuples de ce vieux continent, guidés tou­jours par des pilotes appartenant à la même race, ne voguent pas à l’aventure, n’ont pas à craindre les surprises de l’inconnu. Ce mariage, ce contrat solennel renouvelé à chaque changement de personne entre une maison régnante et un pays finit, à la longue par faire du souverain comme l’image vivante de ce peuple qu’il gouverne. Pétri, pour ainsi dire, de la chair et du sang de tous ses sujets, on ne peut le séparer d’eux et on chercherait vainement à les séparer de lui. Arbitre indiscuté des partis, suprême conseiller, responsable devant son peuple, seul il a le pouvoir d’assurer le bon ordre, de garantir l’équité et de mettre chaque chose à sa place. Un pareil système, en outre, a pour avantage médiat d’assurer cette permanence de desseins, ce patient esprit de suite sans lesquels rien de durable et d’avantageux ne peut être accompli.

    Voilà quelques-unes des idées générales que parvient à susciter en l’esprit le livre de M. Couperus – livre dont l’exceptionnelle valeur ne tardera pas (nous l’espérons du moins) à être franchement reconnue chez nous.

    L. Giraudon-Ginesté, « Bibliographie », La Nouvelle Revue, mars-avril 1899, pp. 378-380.

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    Journal Amusant, 12/11/1898 & Journal de Genève, 8/11/1898

     

    Laissons pour finir la parole à Maurice Spronck en reprenant quelques passages de sa présentation de l'oeuvre. L'un des intérêt de ce texte réside dans le fait que l'homme de lettres français s'est déplacé à La Haye pour s'entretenir avec Louis Couperus. En lisant ces lignes, on ne peut s’empêcher de songer avec un sourire au contraste qu’offre Majesteit avec le roman presque contemporain de M. Spronck : L'an 330 de la République. XXIIe siècle de l'ère chrétienne (1894), une fable politique d’anticipation qui paraît avoir été écrite avec de gros sabots.

    MajesteitCouv.jpg« Au commencement de 1896, je me trouvais en Hollande. Un ami, Français établi à Rotterdam, me donna à lire la traduction encore manuscrite d’un roman dont ont faisait grand bruit dans le public lettré néerlandais, qui avait été déjà publié avec succès en anglais et en allemand, et qui s’intitulait Majesté. De son auteur, Louis Couperus, je savais vaguement le nom par M. Théodor de Wyzéwa et par un article de la Bibliothèque universelle de Lausanne, en date de 1895. Quant aux écrits mêmes de M. Louis Couperus, je les ignorais profondément, et j’admettais de confiance qu’ils fussent des chefs-d’œuvre admirables, exotiques et inconnus en France, quoique dignes d’un meilleur sort. La lecture de Majesté, commencée sans la moindre prévention particulièrement favorable, me frappa donc d’autant plus que je ne m’attendais pas à une révélation de ce genre. Ce n’était point l’éternel roman, drame ou poème étranger, découvert par un traducteur ou un critique ingénieux, et dont toute la valeur est faite de quelques détails pittoresques, de quelques nouveaux traits de mœurs ou de caractère, qui amusent les blasés de la littérature et qui charment les abstracteurs de quintessence esthétique. C’était un récit très simple, presque sec, sans aucune surcharge descriptive, – sauf peut-être dans les premiers chapitres, – et d’une conception philosophique et morale extraordinairement forte. Le redoutable problème du gouvernement des sociétés modernes avait été posé là par l’auteur ; il en avait discuté les solutions contradictoires, et, de l’angoisse de ceux à qui incombe le lourd devoir héréditaire de conduire les peuples, il avait fait une tragédie poignante et puissante, une tragédie avec chœur à la manière antique, et dont le chœur était l’humanité elle-même. En allant à La Haye, je rendis visite à M. Louis Couperus ; il me reçut une soirée chez lui, dans une de ces maisons hollandaises où la vie semble plus close que dans nos habitations de France ; la physionomie, du reste, le regard, les gestes, l’allure générale, tout décèle en ce jeune homme une existence plutôt intérieure et méditative, une âme plus disposée à se replier en soi qu’à s’épancher au dehors, un tempérament d’observateur flegmatique et de penser concentré, avec une nuance de sensibilité voilée presque maladive. Le front, haut et large, est encore agrandi par une calvitie précoce ; la parole semble un peu hésitante, soit habitude de la réflexion solitaire, soit aussi parce qu’il s’exprime en français, purement, mais comme dans une langue dont il ne possède pas l’usage familier. Je ne sais d’ailleurs si son esprit et son talent ont été plus ou moins influencés par les littératures anglaises ou allemande ; la nôtre, en tout cas, ne paraît pas l’avoir profondément pénétré ; il en parle d’une manière assez superficielle ; son enthousiasme pour les qualités réalistes de M. Émile Zola ressemble un peu à un enthousiasme de commande ; l’éloge, très vif et très vague, qu’il fait de l’auteur de l’Assommoir me donnerait même à supposer qu’il l’admire surtout par un sentiment de courtoisie internationale. Il lui est arrivé parfois cependant, à lui aussi, d’être inculpé de réalisme, et on l’a vu, de ce chef, vertement relevé, au nom de la morale, par la critique protestante orthodoxe. (…) ; son réalisme n’a pas le moindre rapport avec le pessimisme volontairement grossier et brutalement agressif de M. Émile Zola et de ses disciples ; au fond, il n’est pas même réaliste, dans le sens où nous avons coutume d’entendre le mot, et, lorsqu’il affirme n’appartenir à aucune école, on peut, par le plus rapide examen de ses œuvres, vérifier que son affirmation est parfaitement exacte. (…) Sept romans de lui et un recueil de nouvelles ont déjà paru en moins de dix ans. De ces divers romans, le plus célèbre, et le plus justement célèbre, c’est Majesté ; c’est à lui – malgré la valeur des deux œuvres qui lui font suite : la Paix universelle et Primo Cartello – que l’auteur doit sa réputation, et c’est lui qui mérite avant tous les autres de n’être pas inconnu en France. (…) M. Louis Couperus avait longuement mûri son sujet avant d’en esquisser une seule ligne ; s’il le rédigea rapidement, en trois mois, presque sans correction, au lendemain de la mort de sa mère, il y avait songé durant plus de trois années. Un hasard lui en fournit l’idée première. Il feuilletait un jour une collection du Graphic ; il fut frappé par un portrait du tzar actuel, alors tzarewitch, au moment de son voyage dans l’Extrême-Orient ; le prince était représenté la tête penchée en avant, les yeux levés pour regarder au loin et comme perdus vers l’horizon, avec une expression intense de lourde mélancolie et de rêverie profonde. Tandis qu’il contemplait cette image banale d’une revue illustrée, tout un monde de pensées obscures envahissait le cerveau de l’écrivain ; le drame de ceux en qui réside la souveraineté, dans cette heure trouble de l’histoire qu’aujourd’hui nous traversons, s’évoqua de lui-même devant son esprit, et, comme d’autres avaient fait et refait déjà mille fois le roman de l’Ambitieux, de l’Amant ou du Jaloux, il médita d’écrire le roman du Roi. (…) Par une coïncidence curieuse, – puisque certainement aucun des deux auteurs ne s’est inspiré de l’autre, – presque au moment où M. Louis Couperus publiait Majesté, un écrivain français, M. Jules Lemaître, dans son roman des Rois, traitait le même sujet, avec une affabulation à peu près semblable, pour aboutir à des conclusions pareilles. »

     

    Un grand merci à Ronald Breugelmans pour la photo de la couverture et de la page de titre de Majesté.

    La dernière photo représente la jaquette de l'édition néerlandaise du roman Majesté, vol. 7 (1991) des Œuvres complètes.