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  • Louis Couperus au musée Calvet

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    « C’est incroyable, c’est incroyable ! »

    Un romancier hollandais au Musée Calvet en 1909

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    photo E. van der Kerkhoff (1923), De Steeg, demeure de l'écrivain, peu avant sa mort (NLMD)

     

    Romancier méconnu aujourd’hui en France, Louis Couperus (1863-1923) occupe dans la littérature de son pays une place de tout premier plan. En quarante ans de vie littéraire, il a laissé une œuvre monumentale à bien des titres : somptuosité de la langue, profondeur de l’observation mariée à une légèreté de ton, diversité des genres – poésie, nouvelle, feuilleton, récit, conte mythologique, roman (historique, psychologique, mythologique, symbolique…). Les Œuvres complètes éditées à la fin du XXe siècle regroupent pas moins de 50 volumes. Parmi ces milliers de pages, quelques dizaines portent sur Avignon et d’autres sur Arles. Nous vous proposons ici une évocation de ses deux visites du Musée Calvet, voici un siècle.


    Né à La Haye en 1863 dans un milieu de hauts fonctionnaires coloniaux, Louis Couperus a passé une partie de ses jeunes années à Batavia, capitale des Indes néerlandaises, la future Djakarta. Encore adolescent, sa découverte de l’œuvre pétrarquienne le confirme dans sa vocation d’écrivain. La première nouvelle qu’il donne à lire à ses compatriotes met d’ailleurs en scène une rencontre entre Pétrarque et Boccace. À l’âge de 23 ans, il publie un deuxième recueil de poèmes qui contient en particulier un cycle intitulé Laure (1). Mais c’est au genre romanesque, à celui du feuilleton et à la nouvelle qu’il va consacrer la plus grande partie de son temps jusqu’à sa mort, en 1923. Connu en France – et plus encore en Angleterre et en Allemagne – dès la fin du XIXe siècle après la parution aux éditions Plon de deux de ses romans (Majesté et Paix Universelle), il s’établit avec son épouse à Nice en 1900. Il vivra dix ans dans cette ville proche de l’Italie qu’il affectionne tout particulièrement. Il est à l’époque l’un des rares si ce n’est le seul écrivain hollandais à vivre de sa plume. Aux Pays-Bas, ses œuvres sont alors publiées dans des éditions (Art nouveau) magnifiques – qui font aujourd’hui le régal des collectionneurs – dont les couvertures sont conçues et dessinées par de grands artistes, par exemple Jan Toorop, Theo Neuhuys, B.W. Wierink ou encore H.P. Berlage.

    Alors qu’il voyage beaucoup, fuyant la poussière et les moustiques niçois en été pour séjourner en particulier en Italie, en Suisse ou encore en Allemagne, Louis Couperus visite en d’autres occasions certaines villes françaises. Fin septembre 1909, il effectue ainsi un séjour de moins d’une semaine à Avignon avant de se rendre à Arles et ses environs. On ne sait qui au juste l’accompagne : sa sœur, son beau-frère, un ami italien et son chauffeur ? Toujours est-il que ces touristes distingués arrivent un soir dans l’ancienne cité papale à bord d’une belle voiture. Alors que la ville semble déjà presque endormie, les lumières électriques des cafés les surprennent ainsi que l’animation qui règne dans certaines rues. Les soldats font ribote. Après avoir emprunté des ruelles étroites et sombres, dont certaines en pente, et garé leur voiture dans la cour d’un vieil hôtel où une fontaine se tait – sans doute l’Hôtel d’Europe –, après avoir dîné dans une vieille salle à manger sentant le renfermé, ils passent leur première nuit à Avignon, non sans avoir entendu passer des soldats en train de chanter. Au cours des jours qui suivent, ils vont s’en tenir plus ou moins au circuit qu’adoptent la plupart des touristes – certes peu nombreux à l’époque –, celui que propose par exemple le guide Bædeker 1901 : Palais des Papes, Rocher des Doms, Notre-Dame des Doms, église Saint-Pierre, Villeneuve-lès-Avignon, Fontaine de Vaucluse (à bord d’une calèche)…

    Louis Couperus, qui n’a jamais beaucoup fréquenté le temple, qui est hanté par le fatum et s’est intéressé à la théosophie, montre une capacité rare à s’émerveiller devant ce qu’il reste des trésors du catholicisme avignonnais. Au Palais des Papes où des maçons s’activent, où des tailleurs scient des pierres et soulèvent de la poussière, où ça sent le plâtre, il reste ébahi devant les fresques des Prophètes et celles de la Tour de la Garde-Robe ; à la Métropole, ce qui le fascine, outre les tribunes, c’est la piété ingénue de la gardienne qui lui sert de guide et lui narre les miracles attachés à l’édifice. Puis, flânant dans le Jardin des Doms, il s’attendrit devant les tamaris, et les teintes des paysages environnants ne sont pas sans lui rappeler certaines toiles de Corot (2) ; son passage par l’église Saint-Pierre l’amène à tomber pour ainsi dire amoureux du « petit saint », le bienheureux Pierre de Luxembourg, et il va se précipiter, en vain, chez les photographes de la ville à la recherche d’une carte postale représentant le jeune cardinal ; à Villeneuve, il reste sans voix devant la vierge en ivoire que lui montre le sacristain de la Collégiale après avoir ouvert «une porte en fer dans le mur pareille à celle d’un coffre-fort»; visitant la chapelle des Pénitents gris, c’est l’histoire de la confrérie qui le marque.

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    Portrait du bienheureux Pierre de Luxembourg, peintre provençal, vers 1470

     

    L’émerveillement, il va de même le vivre au Musée Calvet, 65 rue Joseph-Vernet, au point de se rendre deux fois à l’hôtel de Villeneuve-Martignan. Il est séduit par l’aspect extérieur des lieux, alors même que « la peinture des portes, fenê- tres, chéneaux, et tuyaux de descente de la Cour d’entrée est dans un état déplorable (3)». Pareillement, l’intérieur ne va lui laisser que de bons souvenirs ; pourtant, on se préoccupait bien « peu de la présentation des œuvres ou plutôt on l’entendait très différemment d’aujourd’hui. Il fallait exposer tout ce qu’on possédait et on tapissait les murs en laissant le moins de vide possible. (4) » Louis Couperus pose sur ce qu’il voit un regard bien différent de celui de Henry James, passé vingt-cinq ans plus tôt au même endroit (5).

    À l’époque, le musée – dont le conservateur est l’ancien chartiste Joseph Girard (1881-1962), le bibliothécaire l’érudit Lucien Gap (1850-1931), et le receveur le félibre avignonnais Alexis Mouzin (1846-1931) –, était ouvert les dimanches, jour d’entrée publique, les salles étant gardées par des soldats de la garnison, mais la semaine, il convenait de s’adresser au préposé aux galeries ou gardien-chef, en l’occurrence plus ou moins le pilier de la maison, puisque l’homme en question travaillait depuis plus de 50 ans dans ces lieux. En effet, Auguste Binon, d’abord «attaché à la Bibliothèque» dès 1858, avait succédé à son père, Jacques Binon (soldat belge invalide, naturalisé français en 1830), à la mort de ce dernier (6) ; il devait recevoir les insignes des palmes académiques comme « récompense de près d’un demi siècle de bons et loyaux services » (7). C’est cet homme que Louis Couperus évoque brièvement, avec tendresse.

    On ignore si le romancier s’est assis dans la salle de lecture de la bibliothèque mais la chose paraît assez probable quand on sait son amour des livres, d’autant plus que le fonds de la bi- bliothèque était alors essentiellement composé d’ouvrages et de manuscrits anciens dont bon nombre en latin, langue que son père lui avait inculquée. Peut-être a-t-il consulté l’un des exemplaires disponibles des Notes d’un Voyage dans le midi de la France de Mérimée – l’ami d’Esprit Requien, grande figure du Musée après Esprit Calvet – puisqu’il cite cette œuvre dans son évocation du Palais des Papes.

    À l’époque, le Musée ne reçoit semble-t-il que deux à trois visiteurs par jour de semaine qui paient chacun 1 franc (le Musée Calvet est en effet l’un des premiers à avoir été payant, à partir de 1907). Louis Couperus, dont la période de prédilection est sans conteste l’Antiquité romaine, qui lit beaucoup d’auteurs latins pour documenter ses œuvres – dont l’énorme roman sur Héliogabale, La Montagne de Lumière – était bien entendu le visiteur idéal pour apprécier les nombreuses antiquités du Musée Calvet. Il éprouve un véritable coup de cœur pour les collections numismatiques (8), tant il est étonné de découvrir pareilles richesses ; il n’avait pu lire ces lignes encore inédites de Stendhal : « Le musée d’Avignon a douze mille médailles : c’est avec une curiosité d’enfant que j’ai considéré la belle collection grand bronze des empereurs de Rome (9) », mais a sans doute acquiescé à celles de Mérimée (10). Certes, son attrait pour le tableau du petit saint et celui du jeune Joseph Bara s’explique bien entendu par la singularité des œuvres. Mais il convient de noter que le romancier hollandais affectionnait tout particulièrement le thème de l’androgynie qui frappe tant dans l’œuvre de David ; d’autre part, sa sensibilité ne pouvait qu’être touchée par la Vision du Bienheureux Pierre de Luxembourg et l’attitude d’abandon du jeune homme. Voici ce qu’il écrit à propos de ce portrait :

    C’est là [dans le cloître des Célestins] que l’on pouvait voir à l’époque le portrait du saint (par quel peintre ?), accroché aujourd’hui au Museum : un portrait des plus charmants : suave moinillon en habit de cardinal, l’auréole autour de la tonsure et les cheveux coupés droits sur ce front d’enfant, d’une belle couleur sur un fond de cuir d’or cordouan, les doigts fins ramenés les uns contre les autres, agenouillé devant un crucifix et un missel, et la bouche et les yeux si charmants, content, juvénile, bienheureux, chaste, heureux, en prière et en extase, elles qui étaient son pain quotidien et sa vie de tous les jours…

    Louis Couperus mentionne par ailleurs, entre autres noms, Vernet et Mignard sans donner le moindre titre de tableau, ni le prénom des artistes. Seule précision : « tous deux natifs d’Avignon ». Notons encore que son texte d’une cinquantaine de pages sur son séjour avignonnais ne contient aucune mention relative à la peinture hollandaise ou flamande si ce n’est qu’il parle de « beaucoup de primitifs ». Les pages en question ont sans doute été rédigées au retour de l’auteur à Nice – et certaines sont d’ailleurs largement inspirées d’un livre publié justement en 1909, Avignon et Le Comtat Venaissin d’André Hallays ; toutefois, il convient de relever que le passage que le Haguenois consacre au Musée Calvet est d’une sincérité et d’une fraîcheur étonnantes. Le voici :

    C’est notre dernière matinée à Avignon, je tiens à retourner au musée, le Musée Calvet. Bien que je n’en aie pas encore parlé, je l’ai déjà parcouru, ayant été surtout frappé par le portrait de mon jeune saint. Médecin, savant, amateur de la culture antique, collectionneur, Calvet a passé toute sa vie à Avignon où il est mort en 1810. Il a étudié avec un même zèle et un même amour les volcans, les fossiles, les camées, les monnaies, et tous les arts. Il a légué sa bibliothèque et de magnifiques collections à Avignon, le musée de la ville se confondant pour ainsi dire avec les incroyables richesses du Musée Calvet.

    Dés l’arrivée, la cour charme. La cour carrée, la belle, calme et élégante façade, couronnée d’une balustrade, et dans la cour les premiers fragments de marbres gothiques et antiques. Quelle richesse quand on entre ! Le musée d’Avignon est riche comme un musée de Florence, de Rome, de Paris, de Londres ; le musée de cette petite ville morte est pareil à celui d’une grande métropole ! Antiquités romaines, vieilles et magnifiques amphores ; puis, surtout, des exemplaires de la statuaire gothique, réunis avec dévotion, car les églises, auxquelles ils appartenaient, menaçaient ruine. Une magnifique collection de statues de Charpentier (11), Simian (12), Espercieux (13), Brian (14) ; le meilleur de ce que ces artistes ont créé ; antiquités égyptiennes, grecques, étrusques, tout le Moyen Âge représenté, la Renaissance ; une collection de monnaies, en particulier de l’époque de l’Empire romain, mais aussi de toutes les périodes byzantines, sans équivalent à Rome. C’est d’une richesse tout simplement incroyable, vertigineuse, éblouissante ! C’est ça, le musée… d’Avignon ! À peine y voit-on un étranger tous les trois mois !

    Ce sont des trésors d’art, d’histoire et du passé, entassés, non, rangés, avec un goût certain, infaillible. Une galerie de tableaux, beaucoup de primitifs, puis Vernet, Mignard (tous deux natifs d’Avignon). C’est incroyable, c’est incroyable ! L’aimable gardien du musée – son père assurait déjà avant lui la surveillance des lieux avec amour et intelligence – ne peut s’empêcher de rire devant mon étonnement, plus encore quand il constate qu’on ne peut me chasser de devant les pièces des empereurs romains.

    Imaginez… une collection complète de médailles et de pièces de Septime Sévère à Gordien ! Et moi qui ignorais, alors que j’écrivais La Montagne de Lumière, qu’à quelques heures de train de chez moi, ce trésor numismatique m’attendait, trésor dont j’aurais tant pu apprendre !

    - Vous allez vous abîmer les yeux, monsieur, me dit l’aimable gardien en riant ; comme je l’ai fait moi-même, car c’est moi qui ai établi le catalogue de toutes ces pièces et j’y ai perdu mes yeux.

    De la galerie de tableaux – à côté de saint Pierre de Luxembourg, unique beau portrait plein de sensibilité et d’intimité – cette dernière impression… La Mort de Joseph Bara, de David. Avec le portrait du saint, le plus beau tableau de toute la galerie. Le jeune héros de la guerre de Vendée, nu, beau comme une fille et au corps d’éphèbe d’un doux modelé, agonisant contre un mur, pressant la cocarde tricolore contre sa poitrine. Adorable, ce visage juvénile cerné de boucles du jeune tambour, ce jeune corps d’une beauté virginale, les jambes fines, la pudique mise en retrait de la taille nue, masquant toute virilité. Cette beauté, qui ne provient pas du patriotisme mélodramatique, totalement effacé ; mais du seul modelé d’un corps d’enfant qui agonise, au contour pareil à une caresse, l’émotion suscitée par une exquise compassion… comme pour nous inciter à presser un doux baiser sur son front entouré de boucles, sur ses yeux déjà estompés…

    C’est ça, le musée d’Avignon !


    Daniel Cunin


    Les extraits sont tirés de Avignon, récit de voyage publié dans le mensuel littéraire Groot Nederland en 1910. Un très beau site est consacré à l’écrivain : ICI et il existe, dans sa ville natale, La Haye, un Musée Louis Couperus.

     

    seules images filmées de Louis Couperus connues à ce jour, 1923

     

    (1) Le cycle poétique Laura comprend 5 longs poèmes : Sainte Claire, Étoile d’espoir, Jour de félicité, Sennuccio, Vaucluse (= Fontaine-de-Vaucluse).

    (2) Sans doute le romancier a-t-il remarqué le Paysage d’Italie de Corot exposé au Musée Calvet.

    (3) Musée Calvet, Délibérations du Conseil d’Administration, séance du samedi 30 octobre 1909.

    (4) Joseph Girard, Histoire du Musée Calvet, Avignon, Rullière, 1955, p. 76.

    (5) Cf. Henry James, Voyage en France, trad. Philippe Blanchard, Paris, Robert Laffont, 1987, p. 237.

    (6) Jacques Binon meurt le 27 janvier 1873, après avoir occupé son poste durant 60 ans, Auguste étant « nommé concierge-gardien par arrêté du Maire du 1er avril 1873 ». Cf. Joseph Girard, op. cit., p. 77, note 331.

    (7) Musée Calvet, Délibérations du Conseil d’Administration, séance du samedi 2 décembre 1911.

    (8) Voir le magnifique site : http://www.medaillier.org/.

    (9) Stendhal, Mémoires d’un touriste, établissement du texte et préface par Henri Martineau, vol. 1, Paris, Le Divan, 1929, p. 330-331.

    (10) « La collection en grand bronze des médailles impériales est remarquable par sa belle conservation. Elle se compose de plus de quinze cents pièces différentes. », Notes d’un voyage dans le Midi de la France, Paris, Fournier, 1835, note 1, p. 154-155.

    (11) Le Vauclusien Félix-Maurice Charpentier (1858-1924). Au Musée Calvet, on pouvait voir en 1909 Le Repos du Moissonneur, La Cigale, Première sensation, La Terre, sans compter bien entendu la Vénus aux hirondelles placée au Rocher des Doms (en 1898) ou encore, place de l’Hôtel de Ville (actuelle place de l’Horloge), le Monument commémoratif de la réunion du Comtat Venaissin à la France érigé en 1892.

    (12) Il s’agit en réalité de Victor Étienne Simyan (1826-1886). Né à Saint-Gengoux (Saône-et-Loire), il a exposé au Salon plusieurs années de suite avant d’aller fonder à Londres une fabrique de poteries d’art. Au Musée Calvet, Couperus a admiré l’une de ses statues en marbre : L’Art étrusque représenté par une femme assise.

    (13) Le Marseillais Jean-Joseph Espercieux (1757-1840) dont le Musée Calvet abritait une Femme grecque se disposant à entrer dans son bain.

    (14) Nom qui correspond aux deux frères Joseph (1801-1861) et Jean-Louis (1805-1864), tous deux natifs d’Avignon et décédés à Paris. Du premier, le Musée Calvet abritait la Mort de Caton d’Utique, un buste de Claude-Joseph Vernet en marbre Carrare ainsi qu’une statuette de Jean Althen ; du second, Louis Couperus a sans doute pu voir un Faune debout ainsi qu’un Mercure.

     

    Petit article publié dans le Journal n° 7 du Musée Calvet, 1er semestre 2009

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    Mes remerciements à José Buschman pour la photographie


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  • Louis Couperus par Renée d’Ulmès

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    UNE VISITE CHEZ LOUIS COUPERUS

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    Nature morte de Marie Vlielander Hein

     

    Le nom de la femme de lettres Renée d’Ulmès reste attaché à certaines contributions sur Guy de Maupassant, Flaubert ou encore Jean Lorrain ainsi qu’à l’édition (avec Tony d’Ulmès, sa sœur), en 1901, du Nouveau Journal inédit de Marie Bashkirtseff. Les spécialistes de l’œuvre de Louis Couperus la connaissent un peu eux aussi : elle a en effet publié un témoignage sur le romancier néerlandais dans L’Éclaireur de Nice du 2 janvier 1904 après l’avoir interviewé à son domicile niçois. Louis Couperus a en effet vécu près de la baie des Anges avec son épouse les dix premières années du XXe siècle. Ce témoignage a en réalité paru dès décembre 1903 dans Le Carnet Historique et Littéraire (6ème année, n° 12). C’est ce texte qui figure ci-dessous ; il ne présente que d’infimes différences avec la version ultérieure (nous conservons l’accent dont Renée d’Ulmès orne le nom de Couperus et ajoutons quelques notes). Relevons, à la suite de Caroline de Westenholz, que Renée d’Ulmès a publié en 1913 chez A. Lemerre un roman intitulé Histoire d’une petite âme, titre maeterlinckien qui n’est pas sans rappeler Een zieltje (Une petite âme), nouvelle de Louis Couperus dont il existait des traductions ou encore Le Livre des Petites Âmes, roman en 4 volets dont il est question dans l’article « Un Romancier hollandais ». Derrière Madame Renée d’Ulmès, chroniqueuse à ses heures de la vie niçoise,  se cachait une certaine Mlle Rey (ou Ray) d’origine parisienne : a-t-elle eu recours, au fil de sa carrière littéraire, à d’autres pseudonymes ? Parmi les revues et journaux très variés auxquels cette femme aux traits plutôt masculins a collaboré vers 1900 sous le nom de Renée d’Ulmès, citons Les Annales de la jeunesse laïque (mensuel de propagande de la libre-pensée), La Nouvelle revue, La Plume, Le Petit Journal, La Gazette de France, La Vraie mode, La Revue Forézienne illustrée, Le Feu, le Journal des instituteurs, Touche à tout, La Revue, Le Mois littéraire et pittoresque

    CouvEnDérive.jpgOutre le compte rendu de la visite à Couperus dans son appartement de la Villa Jules, le numéro du Carnet historique et littéraire de décembre 1903 présente (p. 339-347) une nouvelle de l’écrivain hollandais, « La Princesse aux cheveux bleus » (titre original : « Van de princes met de blauwe haren » du recueil de 1902 Over lichtende drempels), une traduc- tion qui a semble-t-il échappé jusqu’ici à l’attention des chercheurs. Ce conte est « adapté du hollandais par Marie Vielander (sic) Hein et Renée d’Ulmès ». Peintre, Marie Vlielander Hein (1871-1955), surnommée Mies, est l’un des nombreux enfants de Catharina, une des sœurs du romancier. Couperus appréciait parti- culièrement cette nièce avec qui, ainsi que le souligne le biographe Frédéric Bastet, il a entretenu une correspondance suivie et chaleureuse. Savoir que Renée d’Ulmès a traduit au moins un texte du grand romancier nous permet-il de la confondre avec cette mystérieuse Mlle Wassilieff avec qui Couperus a songé, pour ainsi dire à la même époque, traduire une partie de son œuvre en français ? Laissons pour l’instant cette question en suspens et contentons-nous d’avancer que Mlle Wassilieff et Jacques Sorrèze – traducteur de Dimitri Merejkovski, critique d’art et auteur de quelques romans plutôt médiocres comme En dérive (1903) n’étaient – ainsi que le confirment diverses sources – qu’une seule et même personne. (D.C.)

     

    CarnetNice1903.jpg

     

    UN ROMANCIER HOLLANDAIS

    Louis Coupérus

     

    Ce jeune écrivain, depuis longtemps célèbre en Hollande, a édifié une œuvre considérable. Deux de ses romans ont été transcrits en français : Majesté et Paix universelle. Il faut espérer que des traductions prochaines populariseront chez nous les livres qui nous intéressent doublement. D’abord, l’auteur a conservé l’intégralité du génie national. Sans subir ni l’influence russe, ni l’influence allemande, il garde son caractère profondément hollandais, évoquant les êtres d’une race très différente de la nôtre avec assez d’art pour nous les faire comprendre. Puis il ajoute à la sympathie que lui acquiert son talent un hommage qui flatte notre patriotisme en prenant comme résidence d’élection Nice, la ville lumineuse où il oublie les hivers brumeux de sa patrie, et où il vit silencieusement, n’entr’ouvrant sa porte qu’à de rares amis.

    L’habitation d’un artiste n’est point chose indifférente. Dans l’arrangement du décor amical où fleurissent les rêves d’art se révèle la personnalité secrète que certains cèlent jalousement.

    CouvNiceMuze.jpgLouis Coupérus, s’éloignant de la ville mondaine et tapageuse, a gagné la lointaine avenue Saint-Maurice, bordée de hauts platanes qui, l’été, forment une voûte fraîche et verte, l’automne, semblent se vêtir d’or bruni, l’hiver, se dressent, décharnés comme des fantômes d’arbres. D’instinct, le romancier a choisi, pour y vivre, le site le moins méridional. On le devine troublé par le soleil trop violent, les nuances brutales du plein midi. Il ne retrouve son âme intégrale qu’à l’heure nocturne où le jour s’empoussière de noir impalpable. Alors les rideaux clos l’isolent de l’atmosphère extérieure. Sous la lueur discrète des lampes, l’appartement apparaît en son ordre précis de logis hollandais avec les luisances des bahuts et des tables, d’un art moderne curieux, les mollesses des sièges aux tons atténués, les formes précieuses des faïences de Delft, les fragilités exquises d’un service de vieux Chine gravé aux armes de l’écrivain. Et, parmi ces choses de nuances assourdies, une étoffe javanaise, manteau de roi ou robe de princesse, déroule sa splendeur au-dessus du bureau.

    Cette étoffe symbolise l’âme du romancier. Sur le fond d’un gris doux de brume solidifiée, des brins d’or s’enchevêtrent, et la trame presque voilée adoucit ce que l’or seul aurait d’excessif. De même, les minutes ensoleillées de Louis Coupérus recèlent une mélancolie. Car il a hérité de ses ancêtres une âme soucieuse, mais des séjours aux colonies et en Europe méridionale l’ont empêché de trop s’attarder dans la tristesse, et, à côté d’œuvres d’une vérité d’observation amère, il a écrit des contes de fées exquisement poétiques.

    Une stricte élégance, une parfaite grâce de manières donnent au romancier svelte et blond (*) cette séduction qu’on croit, à tort, l’apanage des seuls mondains. Il y ajoute la douceur presque féminine d’un regard mordoré, le charme d’une parole un peu alentie par un tout léger accent étranger et une sorte de scepticisme courtois que dénonce le sourire fatigué. Il ne parle point de lui et, lorsqu’on le questionne, répond avec réticence, modestie ou peut-être bien dédain de celui qui ne juge pas utile de se raconter, pensant que l’œuvre suffit pour affirmer une personnalité.

    Nous résumerons ici brièvement les traits essentiels de sa vie.

    CouvForceTénèbres.jpgNé à La Haye, il est fils d’un conseiller à la cour. Sa petite enfance s’écoula dans une de ces calmes demeures hollandaises où une entente raffinée du confort défend de la tristesse ambiante. Puis il suivit sa famille à Java, et ce fut la vie que mènent les fonction- naires aux colonies, vie brillante et insoucieuse, au milieu de la sourde hostilité d’une populace dont la religion et les coutumes sont sans cesse froissées par une domination étrangère. Là, le jeune homme recueillait des documents pour son roman javanais La Force Silencieuse (**). Il rentrait dans son pays qu’il examinait avec un regard neuf et qui lui apparaissait alors dans sa juste signification. Car les choses et les êtres qu’on voit chaque jour ne semblent plus nets, mais flous, comme estompés.

    La vocation de Louis Coupérus se manifestait dès l’âge de neuf ans, il s’essayait en de petits poèmes. Mais on le destinait au fonctionnarisme, comme ses frères aînés. Il se rappelle encore l’angoisse qu’il éprouvait à s’entendre dire : « Seras-tu magistrat ? officier ? » Il lui semblait qu’une profession anéantirait sa vie individuelle. Tout en poursuivant ses études, il édifiait ce premier recueil : Printemps de poésie, qu’il publia avec succès à l’âge de seize ans. Et sa mère eut ce délicieux mot de tendresse naïve : « Je ne comprends pas ton livre, mais je t’adore de l’avoir écrit puisqu’il te rend heureux. »

    Cependant Louis Coupérus, par déférence pour ses parents, obtenait les diplômes de professeur, avec le secret désir de ne pas les utiliser. Et il publiait Les Orchidées et se vouait définitivement aux lettres. Il connut le succès immédiat à l’heure jeune, où l’on en jouit complètement.

    Son mariage fut heureux, avec une femme d’une grâce compréhensive et souple (***).

    Renée d'Ulmès

    RenéeDulmès.pngIl délaissa les coteries littéraires, et lui qui n’a été le disciple de personne, n’ambitionne point, pour plus tard, la gloire d’être le « cher maître » d’une petite chapelle. Aussi satisfait-il son goût pour les voyages, explore-t-il tour à tour l’Italie et la Suisse en édifiant son œuvre.

    Est-ce dire que cet errant soit un international ? Non point. Il conserve intact en son âme le culte de son pays, de sa langue qui, malgré ses sons rugueux, a une délicatesse de vocabulaire lui permettant d’exprimer toutes les gradations du sentiment. En face des horizons d’un bleu illimité, il songe à l’atmosphère grise, presque opaque, qui, là-bas, enclôt la vie. Le souffle léger, dans le feuillage des oliviers, lui rappelle la voix sinistre du vent, éternelle menace pour son pays conquis sur les flots.

    Par la brève nomenclature des livres de Louis Coupérus, nous donnerons l’idée d’un labeur obstiné, mis au service d’une imagination merveilleusement riche. En quelques années ont été publiés :

    Printemps de Poésie, Les Orchidées, volume de vers d’un art très personnel ; puis des romans : Éline Vere, Fatalité, Extase, Illusion, Majesté, Paix universelle, Métamorphose. Trois contes symboliques : Psyché, Fidessa, Babel. D’autres romans : Le Long des Lignes de la Vie, La Force silencieuse.

    Sous le titre général : Les Livres des Petites Âmes, Louis Coupérus vient de réunir quatre volumes : Les Petites Âmes, La Vie tardive, Le Crépuscule des Âmes, La Sagesse sacrée. Enfin, récemment, il a publié des contes symboliques : Le Fils du Soleil, Jahvé, Dionysos, et des romans mythologiques.

    À travers l’œuvre de Louis Coupérus, nous remarquons qu’il ne communie point avec le pauvre, ne se penche pas sur sa misère, son esprit le plaint avec son esprit mais non avec son cœur. Il réserve sa pitié pour les peines que l’on pourrait qualifier d’aristocratiques.

    CouvMilleNouvelles.jpg

    Comme les maladies du corps, les maladies de l’âme sévissent différentes suivant les classes sociales. Certaines peines demandent des loisirs que le pauvre n’a pas, obsédé par l’immédiat souci du pain à gagner. Mais leur élégance, leur faste ne dérobent point au romancier les regards souffrants des privilèges de la fortune. Et dans un admirable livre il nous a conté la misère exceptionnelle que crée la situation exceptionnelle d’un enfant de rois.

    Le bon plaisir paternel brise ses amours, décide son mariage, peut l’enfermer dans un cloître ou dans un asile d’aliénés. Il semble au-dessus de la justice, mais, en réalité, la justice n’existe plus pour lui.

    Qu’on imagine un être sans orgueil, considérant la monarchie comme une religion morte dont il est le prêtre incrédule, et l’on comprendra l’âme douloureuse de son héros. De ce peuple qu’il plaint, il recueille l’héritage de haines qui se manifestent par une lâche tentative d’assassinat. Ce triste adolescent aimé, d’un douloureux amour dans lequel « ils mêlèrent l’amertume de leur commune souffrance, chacun cherchant dans l’autre la consolation de la vie ». La maîtresse n’est pas triomphante, sachant, hélas ! « qu’il serait son dernier amour ». Cette liaison n’a pas même droit au mystère et au silence, avilie dès l’aube par les complicités nécessaires. Puis viennent la rupture et le mariage, imposés par raison d’État, et la fiancée apparaît, meurtrie encore d’un récent rêve brisé. Ils ne s’aiment pas et le savent, victimes résignées d’avance à la servitude royale. Et tout ce livre est infiniment mélancolique, affreusement.

    D’autres fois, Louis Coupérus recherche des misères plus proches de nous, il peint la femme à l’heure émouvante où sa jeunesse agonise, où celle qui a aimé regrette et se souvient, où celle qui n’a pas aimé prolonge désespérément l’attente de rien. Et ces silencieux drames d’âme s’inscrivent en rides menues sur les visages pâlis, détruisent les précieux restes de jeunesse, et si parfois l’amour arrive enfin, on l’accueille par les mots navrants : « Trop tard ! »

    À côté de ces douloureuses vies modernes, Louis Coupérus évoque toute l’Antiquité dont, à Rome, il a subi l’envoûtement. Le prosateur consciencieux se révèle poète au lyrisme exalté par la joie des choses.

    En ces lignes brèves, nous ne prétendons pas porter un jugement définitif sur une œuvre qui évolue sans cesse. Nous avons seulement tâché d’esquisser le charme délicat et mystérieux d’une âme étrangère, rapprochée de nous par le souci de l’art qui crée la vraie fraternité.

     

    Renée d’Ulmès

     

    (*) Les cheveux de Couperus ont-ils blondi sous le soleil méditerranéen ?

    (**) C’est en réalité surtout à l’occasion d’un séjour ultérieur aux Indes néerlandaises que le romancier réunira les éléments qui lui permettront d’écrire ce roman.

    (***) Mariage pas forcément heureux pour Elisabeth, plutôt amie chaste qu’épouse comblée.

     

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    Les documents reproduits

    En Dérive, roman de Jacques Sorrèze (pseud. d'une certaine Mlle Wassilieff ou Mme Y. de Bréhal) ; Nice, muze van azuur (publication hollandaise dirigée par Dirk Leyman et consacrée à la ville de Nice : en plus d'un texte de Caroline de Westenholz sur Couperus, elle comprend entre autres une contribution de J.-M. Le Clézio, éd. Bas Lubberhuizen, Amsterdam, 2004 ) ; La Force des ténèbres, trad. française du roman indonésien de Couperus De stille kracht (trad. Selinde Margueron, préface Philippe Noble, Le Sorbier, Paris, 1986) ; Les Mille Nouvelles Nouvelles, n° 9, octobre 1910, revue mensuelle qui comprend Une petite âme de Louis Couperus (des versions légèrement différentes avait paru dans La Revue des Revues, 15 juin 1894 et dans  La Vogue, Paris, 15 février & 15 mars 1900, trad. Georges Khnopff). La photo de Renée d'Ulmès figure dans le Dictionnaire Biographique des Alpes Maritimes et de la Principauté de Monaco, Paris, Flammarion, 1903 (la notice bio-bibliographique aux pages  425-426).

     


  • La mort de Louis Couperus (documents)

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    LA MORT DE LOUIS COUPERUS VUE DE PARIS (2)

     

    Voici quelques documents pour compléter la notice « La mort de Louis Couperus vue de Paris (1) ». Arrêtons-nous sur le 9 juin 1923. Ce jour-là, à l'occasion des 60 ans de l'écrivain (il est né le 10 juin 1863), celui-ci est fêté en grande pompe à La Haye par des gens de lettres et des admirateurs. C'est à cette occasion qu'un petit film sera réalisé, retrouvé il y a seulement quelques années, le seul document de ce genre sur lequel on peut voir l'écrivain bouger, sourire et remuer les lèvres.

     

     

    couverture et quatrième de couverture de la revue Les Marges qui a publié la veille du décès du romancier une de ses nouvelles, Les Courtisanes, dans une traduction de Paul Eyquem. Ironie du sort, cette quatrième fait la promotion d'un roman d'Eugène Montfort, qui s'intitule L'Oubli des morts. La revue contient entres autres des poèmes de Thomas Hardy et la première partie de Noémie Bodeau ou la morte maquillée de Marcel Jouhandeau.

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    Le Temps, 19 juillet 1923

     

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    Mercure de France du 1er août 1923 où la mise en page marie la fin de Couperus et les débuts de Mata-Hari

     

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    Chronique des Lettres françaises, n° 8, mars,a vril 1924, p. 257

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    Revue des Lectures, 15 août 1923

     

     

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  • Louis Couperus en Majesté (suite)

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     Couperus entre Jules Lemaître et Gabriele D’Annunzio


    En complément de la première notice du 8 février, voici d’autres coupures de presse sur Majesté. Le préfacier de l’édition française, Maurice Spronck, publie dans le Journal des Débats du 5 août 1900 un petit papier faisant suite à la parution de la traduction italienne du roman. L’homme de lettres et avocat se distancie de Couperus : la « neurasthénie sentimentale » n’est plus à la mode et il semble s’en réjouir. On est loin des louanges qu’on peut lire dans sa longue préface : « La lecture de Majesté, commencée sans la moindre prévention particulièrement favorable, me frappa donc d’autant plus que je ne m’attendais pas à une révélation de ce genre. Ce n’était point l’éternel roman, drame ou poème étranger, découvert par un traducteur ou un critique ingénieux, et dont toute la valeur est faite de quelques détails pittoresques, de quelques nouveaux traits de mœurs ou de caractère, qui amusent les blasés de la littérature et qui charment les abstracteurs de quintessence esthétique. C’était un récit très simple, presque sec, sans aucune surcharge descriptive, – sauf peut-être dans les premiers chapitres, – et d’une conception philosophique et morale extraordinairement forte. » Malgré le « peu de succès » qu’on lui prédit en Italie, le livre connaîtra apparemment un certain succès puisque la traduction sera rééditée en 1902.

     

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    M. Spronck © Assemblée nationale

    Majesteit avait fait l’objet de certains commentaires en France plusieurs années avant la sortie de l’édition française chez Plon en 1898. En témoigne un article non signé paru dans ce même Journal des Débats (16 novembre 1894) : il relève l’étrange parenté qui existe entre l’œuvre de Couperus et Les Rois de Jules Lemaître, alors même qu’il ne peut être question d’influence ni de plagiat puisque les romans ont vu le jour plus ou moins simultanément (1893). Le 25 novembre, second papier sur la question : le journaliste anonyme communique la réaction du correspondant de La Haye, qui préfère pour sa part insister sur les différences entre les deux romans. Le correspondant en question se nomme sans doute Louis Bresson, futur traducteur de Majesteit en français : cet érudit, pasteur de l’église wallonne de Rotterdam, a en effet été pendant un certain nombre d’années le collaborateur du Journal des Débats pour les Pays-Bas.

    Jules Lemaître

     

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    Toujours à propos du Journal des Débats, notons encore que ce périodique annonçait dès avant le printemps 1894 « une traduction des romans de Louis Couperus, jeune écrivain qui semble “rénover le naturalisme en y ajoutant des éléments empruntés au symbolisme et à l’impressionnisme” » (édition du 21 mars 1894).


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    Journal des Débats, 16 novembre 1894 

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    Journal des Débats, 25 novembre 1894

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    M. Spronck, Journal des Débats, 5 août 1900

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    Quelques semaines après la parution de Majesté en volume, le journal La Presse (3 novembre 1898) consacra quelques lignes au roman ; le pigiste n’a probablement pas lu l’histoire d’Othomar, il se contente d’emprunter au préfacier quelques-unes de ses tournures.

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    La Presse, 3 novembre 1898

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  • La Destinée de Louis Couperus

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    Louis Couperus éreinté par une « femme-homme » de lettres française

     

    Terminé en mai 1890, Noodlot, le deuxième roman de Louis Couperus paraît en livraisons à la fin de la même année dans le périodique De Gids. Suit en décembre la première parution en volume. En juin 1891, la traduction anglaise faite par Clara Bell (1834-1927) sort sous le titre Footsteps of fate. On doit la préface – « The Dutch Sensitivists » – à Edmund Gosse (1849-1928) qui dirige la prestigieuse collection « International Library » de l’éditeur William Heinemann. Le livre a du succès en Angleterre ; après l’avoir lu, un Oscar Wilde enthousiaste envoie, avec ses félicitations, un exemplaire de The picture of Dorian Gray – tout juste paru – au romancier néerlandais. Dans un de ses écrits intitulé Dorian Gray (1911), ce dernier raconte :

    Ma cousine, aujourd’hui mon épouse, a lu le roman avec moi. Elle l’a plus apprécié que moi-même. Les nombreux paradoxes m’ont fatigué, m’ont séché d’impatience. Le héros m’a paru trop invraisemblable : mon humeur du moment me portait au réalisme. Mais ma cousine a écrit à Oscar Wilde pour lui demander l’autorisation de traduire le livre en hollandais. L’ayant obtenue, elle a traduit le roman…

    Avant que sa femme Elisabeth ne s’attelle à ce travail, Louis envoie à Oscar Willde, le 22 août 1891, la lettre suivante :

    O. Wilde

    OscarWildePortrait.jpgDear Sir, I am charmed by your letter and graceful present. Your novel gives me exquisite moments: it interested me from the very beginning. My interest fade – excuse me for saying – when Dorian fell in love, but I was enchanted by the scene after Sybil’s performance and by Dorian’s change of mind on the next day. I did not yet finish your book, but would  tarry  no longer in telling you of my impression. I seldom read, but I was happy to read of Dorian, and could not help speaking of your book last night for hours. I hope you will accept my words for truth  and not as a rendering of compliments.

    If ever you come to Holland I hope you will do me the honour of calling on me at: Hilversum (near Amsterdam), Villa Minta.

    With kind regards, yours truly,

    Louis Couperus (*)

    Le critique et biographe français Arvède Barine (pseudonyme de Louise-Cécile Bouffé, 1840-1908) va lire Noodlot – ce mot-clé de l’œuvre de Couperus, qu’on peut traduire par « fatalité » ou « fatum » – dans la traduction anglaise Footsteps of fate. Elle rend compte de ses impressions dans un article assez long, en page 3 du Journal des Débats politiques et littéraires du samedi 6 février 1892. C’est ce texte que nous reproduisons en y ajoutant quelques notes. Il propose un résumé du roman, quelques citations traduites de l’anglais. Spécialiste de littérature étrangère – elle lit le russe, l'anglais, l'allemand, l'italien –, la huguenote Arvède Barine reconnaît le talent de Couperus tout en lui reprochant vertement de le mettre – influence d’un certain esprit français ! – au service de la destruction des plus précieux trésors de l’humanité. Dans son « essai de classification au point de vue moral des principaux romans et romanciers de notre époque (1800-1914) avec notes et indications pratiques » : Romans à lire. Romans à proscrire (1914), l’abbé Louis Bethleem se montrera mois sévère : « Louis Couperus, romancier hollandais, né en 1863, a successivement abordé le poème romantique, le roman naturaliste, le roman psychologique, social, politique, et a obtenu dans ces génies divers un vrai succès. Majesté ; Métamorphose ; La Paix du Monde, etc., sont à lire par les lettrés. » Dans la presse française, l’article d’Arvède Barine est l’un des premiers – peut-être le tout premier – à s’intéresser aussi longuement à un ouvrage de Couperus ; l’étude de Jules Béranek : « Un romancier hollandais contemporain : Louis Couperus », (Bibliothèque universelle et Revue de Genève) ne paraitra qu’en 1895 et celle de Tedor de Wyzewa : « Deux romanciers : M. Louis Couperus et M. Marcellus Emants » (Revue des Deux Mondes) en 1896. Il est aussi antérieur à la première traduction répertoriée (la nouvelle « Une petite âme », Revue des Revues, 14 juin 1894, dans une traduction de Georges Khnopff). C’est semble-t-il à partir de 1894 qu’on va voir apparaître avec une certaine régularité le nom du romancier haguenois dans les périodiques (dont Cosmopolis qui comptait Edmund Gosse et Arvède Barine parmi ses collaborateurs) en même temps que s’élaboraient les premiers projets de traduction (G. Khnopff, T. de Wyzewa, Louis Bresson) qui, au bout du compte, se révélèrent plutôt décevants. Traduit du vivant de l’auteur en anglais, en allemand, en hongrois, en suédois ou encore en croate, Noodlot ne l’a jamais été en français.

    (*) Dear Sir. Brieven van het echtpaar Couperus aan Oscar Wilde, bezorgd door Caspar Wintermans, Avalon Pers, Woubrugge, 2003. 

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    Noodlot,  Œuvres complètes, 1990

     

    La Destinée, par Louis Couperus

    Le roman dont nous allons parler aujourd’hui, la Destinée (*), est hollandais. Son auteur, M. Louis Couperus, n’a pas trente 
ans. Il a déjà publié deux volumes de vers (1884 et 1887), et un autre roman, Eline Vere (1888), qu’on dit très remarquable (1). M. Couperus est l’un des jeunes écrivains qui travaillent là-bas, depuis sept ou huit 
ans, à effarer et affliger leurs paisibles compatriotes, en voulant les forcer à aimer la littérature agitante. Depuis une 
longue suite de générations, la même formule servait à fabriquer pour les jeunes 
filles hollandaises des livres honnêtes et soporifiques qui ne leur excitaient pas 
les nerfs et ne leur mettaient pas la 
tête à l’envers. Les familles étaient tranquilles. Elles pouvaient laisser traîner les 
revues et les livres nouveaux sur la table sans même y jeter un coup d’œil, puisque c’était toujours la même chose. Mais où sont les neiges d’antan ? La corruption littéraire a profité d’un moment où le bon 
génie de la Hollande sommeillait pour s’insinuer dans les cervelles d’une bande de jeunes malfaiteurs qui ont brisé le vieux moule, sans égard pour ses bons et loyaux 
services (2). Ils avaient raison en principe : un 
art qui ne se transforme plus est un art 
mort. Reste à savoir s’ils n’ont jamais, au cours de cette petite révolution, mis la raison du côté de leurs adversaires.

    À la place de ce qui existait, ils proposent le Sensitivisme (3), c’est-à-dire – le mot 
l’indique – une imitation française. Voici, 
en effet, la définition du Sensitivisme, telle 
qu’elle est donnée dans la préface de 
la Destinée par un critique anglais des 
plus distingués, M. Edmund Gosse, qui 
connaît comme pas un les littératures du 
Nord (4). L’école sensitive, nous dit M. Gosse, « est un développement de l’impressionnisme, greffé sur le naturalisme comme la 
frêle bouture d’une plante exotique sur une 
ronce robuste et grossière. Elle a gardé la délicatesse de sensation du premier et elle la 
fortifie par l’exactitude consciencieuse du dernier, mais sans s’abandonner aux caprices 
de l’impressionnisme et aux brutalités du pur 
réalisme. Elle choisit et épure, elle rouvre 
la porte à l’imagination, cette pauvre fille que les naturalistes avaient si brutalement jetée hors de sa maison et de son chez soi. Elle s’efforce de retenir le meilleur, et rien que le meilleur, de toutes les tentatives faites en France durant le dernier quart 
de siècle. »

    Emile Zola

    zolaphoto.jpgLa nouvelle formule est compliquée comme ce qu’elle représente. Précisons par des noms propres. Les Sensitifs hollandais ont pour M. Zola les égards dus aux morts. Parmi les vivants, ils ont une prédilection 
pour M. Huysmans, et ce n’est pas seulement à cause de ses origines flamandes (5). Ils se sentent une parenté intellectuelle avec des Esseintes, ainsi qu’il est naturel à des néo-naturalistes de sang 
germanique, qui ont commencé, par imiter au collège Dante Rossetti, le plus 
mystique des poètes mystiques anglais. « Ce que je reproche au naturalisme, dit un des héros de M. Huysmans, c’est 
d’avoir incarné le matérialisme dans la 
littérature, d’avoir glorifié la démocratie de l’art !... Quel miteux et étroit système ! Vouloir se confiner dans les buanderies de la chair, rejeter le suprasensible, dénier le 
rêve, ne pas même comprendre que la curiosité de l’art commence là où les sens cessent de servir ! » Le même personnage, 
ne voulant pourtant pas revenir aux romans de George Sand et d’Octave Feuillet, propose pour l’avenir, afin d’élargir le système et d’en détruire les mites, un réalisme complété par la notion du surnaturel et de l’au delà. Ce nouveau genre s’appellera le naturalisme mystique. M. Huysmans était fait pour s’entendre avec les descendants des Bataves et des Frisons.

    M. Louis Couperus n’a pas négligé, pour sa 
part, l’élément « suprasensible » dans son roman. Au début du livre, Frank Westhove rentre à pied, de nuit, dans son joli cottage
de Londres. Il tombe des rafales de neige et le froid est perçant. Frank trouve à quelques pas de chez lui un individu en haillons, qui guettait son retour. Il reconnaît dans ce vagabond sans linge, aux souliers éculés, son ami d’enfance, Robert van Maeren :

    - Comment ! vous, Bertie ! Comment 
vous trouvez-vous à Londres ?

    L’autre tremble de froid sous ses guenilles. Sa voix est suppliante et il a des postures de chien couchant. Frank le recueille, le nippe, l’engraisse, emplit son 
gousset, prend pour bon ce que Bertie lui 
raconte de son passé, et le présente au high-life de Londres. La vérité est qu’il a sous son toit un ancien escroc, qui se 
trouve bien dans le cottage de la Rose-Blanche et se propose d’y faire son nid. 
Robert van Maeren rappelle au lecteur le 
petit vieillard des Mille et une Nuits que Sindbad le Marin avait pris à califourchon sur ses épaules pour lui faire passer un ruisseau, et qu’il avait été ensuite impossible de faire déguerpir. Il appartient à la grande famille des parasites, et ses roueries pour s’imposer remplissent le volume.

    Couperus en 1921, photo E.D. Hoppé

    Couperus1921.jpgElles n’ont rien de neuf, ses roueries. Il 
faut être aussi stupide que le brave Frank pour ne pas apercevoir le fil blanc dont sont cousues les malices de Bertie. Eva, sa fiancée, se laisse duper avec la même 
facilité, quoique ce soit une jeune fille très avancée, qui a beaucoup lu et qui se 
pique de comprendre les Revenants, d’Ibsen. Leur aveuglement surnaturel doit 
prouver, si j’ai bien compris, que nous ne saurions lutter contre les puissances mystérieuses qui décident de nos destinées. Nous sommes un jouet entre leurs mains ; dès qu’il leur plaît d’entrer en jeu, ni l’intelligence, ni la volonté ne servent plus de 
rien, et nous cessons d’être responsables de 
ce qui arrive. Ce n’est pas la faute d’Eva s’il suffit que Bertie la regarde en face « avec la noirceur profonde, douce et brumeuse de ses beaux yeux », pour 
qu’elle devienne hallucinée et perde le jugement. Ce n’est pas la faute de Frank 
s’il suffit que Bertie pose ses mains sur ses 
épaules et prenne une certaine voix pour 
qu’il lui obéisse machinalement en tout. Ce 
n’est pas la faute de Bertie lui-même s’il est un misérable, car ce n’est pas lui qui s’est fait, et ce n’est pas lui qui se dirige. Il est né comme cela, et tout ce qui 
lui est arrivé dans sa vie « est arrivé inévitablement et ne pouvait pas tourner autrement ». Il s’en est bien rendu compte un jour qu’il songeait, en regardant le feu, 
au prochain mariage de Frank et d’Eva.

    Ce mariage est pour lui une catastrophe, 
puisqu’il n’y a aucun espoir qu’on le garde en tiers dans le jeune ménage. Il en a néanmoins été l’artisan. C’est lui qui a proposé 
à son ami le voyage en Norvège pendant 
lequel ils ont rencontré Eva : « Un seul mot, prononcé par une sotte impulsion : Norvège ! Et ce mot avait irréparablement façonné le bonheur de deux autres personnes aux dépens du sien. Injustice ! Injustice ! »

    « Et il maudissait l’impulsion, la force 
mystérieuse, innée, qui suggère plus ou moins chaque mot que nous proférons ; et 
il maudissait le fait que chaque mot prononcé par la langue de l’homme ne peut plus être repris. Qu’est-ce que cette impulsion ? Est-ce quelque chose d’obscurément bon, un moi meilleur et inconscient, ainsi qu’on le prétend, qui s’élance comme un 
poulain indompté des profondeurs où il est mystérieusement caché, et foule aux pieds les résultats les plus laborieux de la réflexion attentive ? Oh ! que n’a-t-il tenu sa langue ! Pourquoi la Norvège ? En quoi ce 
pays funeste, fatal, l’intéressait-il plus qu’un autre ? Pourquoi pas l’Espagne, la Russie, le Japon ? Pourquoi pas, bon Dieu ! le Kamtchatka, pour ce que ça lui faisait ? Pourquoi justement la Norvège ? L’idiote impulsion, qui avait ouvert ses misérables lèvres pour prononcer ce malheureux nom ! 
et, oh ! l’injustice du sort, de la vie, de tout ! »

    « L’énergie ? La volonté ? Qu’est-ce que la volonté et l’énergie peuvent faire contre 
le destin ? Ce sont des mots, des mots vides. Soyons de plats fatalistes, comme les Turcs ou les Arabes, et laissons le jour succéder au jour ! Ne pensons jamais ; car derrière la 
pensée guette l’impulsion ! Combattre ? Contre la Destinée, qui forge aveuglément 
ses chaînes, anneau par anneau ? »

    Bertie se mit à pleurer. « Il vit sa propre lâcheté prendre forme devant lui : il la regarda fixement dans ses yeux enrayés, et il ne la condamna pas. Car il était comme le sort l’avait fait. Il était un poltron, et il 
n’y pouvait rien. Le monde appelait les 
gens comme lui des lâches : c’était un 
mot. »

    Metamorfoze, dessin de Jan Toorop, 1897

    couvMetamorfoze.gifLe cas de Bertie n’est ni rare, ni intéressant. C’est en vue des gens à impulsions irrésistibles que la société a inventé les 
gendarmes, et ils finissent presque tous 
mal. Quant à son influence hypnotique sur 
les jeunes demoiselles et les grands dadais, nous la connaissions aussi. Les romantiques avaient beaucoup usé de l’homme fatal au regard magnétique, à une époque 
qui est encore si proche de nous, qu’on aurait pu attendre un peu avant de procéder à l’exhumation littéraire de ce vieux 
mannequin. Ce que j’en dis est pour les écrivains français, car j’ignore si la jeune école hollandaise abuse des héros qui fascinent à la manière des serpents.

    Quoi qu’il en soit, Bertie s’abandonne à ses impulsions : « Il attendait avec la patience d’un fataliste les pensées qui prendraient forme dans son cerveau et les paroles qui monteraient à ses lèvres. »

    Il eut d’abord un songe, un grand songe 
classique, imité de celui que M. Huysmans, qui l’avait lui-même imité de Racine, a placé dans À Rebours. Je ne pense pas que 
personne ait le cœur d’en vouloir sérieusement aux songes, quoique celui d’Athalie nous ait tous bien ennuyés, dans notre enfance, à apprendre par cœur. C’est un 
moyen qui en vaut un autre de révéler au 
lecteur les secrètes préoccupations du personnage. Mais rien ne montre mieux l’horrible difficulté de trouver du neuf en littérature que de voir les jeunes gens d’aujourd’hui, qui n’ont pas de railleries assez 
féroces pour leurs devanciers, en être réduits à reprendre un à un des artifices aussi vieux que le monde.


    couvarebours.jpgBertie s’appliqua ensuite à rompre le mariage de Frank, car il ne dédaignait point d’aider la fatalité. Eva devint la victime des puissances occultes. Elle entendit des voix étranges et fut poursuivie par des yeux qui brillaient dans la nuit. Quelquefois, « ça aboyait ». À d’autres moments, c’était « un tonnerre surnaturel 
qui approchait, de plus en plus près, de plus en plus fort », et qui se terminait par un craquement épouvantable, 
juste au-dessus de la tête d’Eva. Les nerfs de la jeune fille se détraquèrent, un vent de folie passa sur elle, et Bertie triompha. Il avait brouillé les fiancés et pompé Franck jusqu’à son dernier sou, quand celui-ci, par un juste retour, eut aussi une impulsion irrésistible et le réduisit en bouillie de quelques coups de ses énormes poings. –

    « La face n’était plus qu’un masque de 
bleu, et de vert, et de violet, taché d’un noir purpurin qui suintait des oreilles, et du nez, et de la bouche, coulant doucement, visqueux et sombre, goutte à goutte, sur le tapis. L’un des yeux était une masse informe, moitié pulpe et moitié jus ; l’autre regardait fixement du fond de son orbite ovale, comme une grande opale terne et 
mélancolique. La gorge semblait entourée d’un très large ruban pourpre. Et tandis qu’ils regardaient, il leur sembla que les 
traits du visage enflaient, enflaient en une difformité écœurante et méconnaissable. »

    C’était en vérité un bien petit malheur. Le tribunal en jugea ainsi, car le meurtrier en fut quitte pour deux ans de prison, au bout desquels la bonne Eva voulut l’épouser et refaire sa vie. Hélas ! Frank était sorti de son cachot entièrement avachi. Il avait occupé ses loisirs a méditer les 
idées déterministes de Bertie et il les avait trouvées en harmonie avec sa nature 
molle : « Je suis comme Dieu m’a fait, disait Bertie, et je n’y puis rien, j’aurais été autre si je l’avais pu et je n’ai fait que ce que je ne pouvais pas m’empêcher de faire. Cela ne 
dépendait vraiment pas de moi… je vous 
jure que je voudrais bien être différent. Mais comment puis-je m’empêcher d’être ce que je suis ? » On n’avait encore jamais découvert une théorie aussi commode pour 
être lâche et égoïste tout à son aise et se 
dispenser d’aucun effort sur soi-même. Elle m’a fait comprendre ce que je n’aurais jamais compris sans elle : c’est que parmi les bienfaits apportés au monde par le christianisme, l’invention du Diable, du démon tentateur de nos pères, n’a pas été l’un des moindres. Puisqu’il faut toujours que nous rencontrions des obstacles sur la route du bien, celui-là, du moins vous fouettait le sang. On pouvait 
lutter avec le Diable ; on était à deux de 
jeu, et la peur de l’enfer vous excitait à 
l’action. Sans compter la joie incomparable, dont on entend l’écho dans les vieilles légendes populaires, de le mettre dedans comme un nigaud avec l’aide de la Vierge et des saints ! Aujourd’hui, plus de combat : « Comment puis-je m’empêcher d’être ce que je suis ? » Et l’on s’abandonne, non seulement avec la conscience en paix, mais 
avec le sentiment d’avoir une âme distinguée et d’être au courant du mouvement de la science. Quand Eva, ayant approfondi l’état d’esprit de son fiancé, lui déclare que ce sont là des sottises, Frank répond avec un sourire mélancolique : « Non ; c’est de 

la philosophie. »

    Alors Eva s’empoisonne et lui passe le reste de la bouteille. On entend une dernière fois le « tonnerre surnaturel » et, lorsque éclate le grand coup, Eva expire sur le cadavre de son amant.

    Louis Couperus, 1892

    Couperus1892.gifAprès l’analyse et les citations qui précèdent, j’ai à peine besoin d’ajouter que M. Louis Couperus n’est pas le premier venu. Il a beaucoup de talent, et c’est à nous autres Français qu’il faut s’en prendre de l’emploi qu’il fait de son talent. C’est nous qui avons décidé qu’un romancier ne doit pas plus reculer qu’un savant devant une vérité quelconque. Puisqu’un traité d’obstétrique, par exemple, est tenu de dire la vérité, toute la vérité, aux élèves sages-femmes pour lesquelles il a été écrit, le romancier qui parle d’une naissance n’a pas davantage le 
droit d’esquiver un seul détail. De même lorsqu’il s’agit d’idées, philosophiques ou 
autres. Le romancier est tenu de tout dire, quoi qu’il puisse en advenir : les conséquences, c’est-à-dire l’effet produit sur le lecteur, ne le regardent pas.

    C’est rabaisser étrangement le rôle de la 
littérature dans la vie d’une nation. Comment, cela ne vous regarde pas ? Cela ne vous regarde pas de laisser votre lecteur l’imagination salie ou la volonté énervée ? Personne n’a plus horreur que moi des romans qui prêchent ; je suis devenu injuste pour les romans anglais à force d’agacement contre leurs fades pots-pourris de flirtage, de tasses de thé et de religion, car c’est une autre manière de rabaisser l’art que de l’employer à abêtir les intelligences. Mais j’ai une si haute idée des lettres et de leur influence, qu’il me semble que les écrivains tiennent entre leurs mains la 
pudeur des femmes, le courage des jeunes 
gens devant la vie, la sérénité des vieillards, tout ce qu’il y a de plus précieux dans l’âme d’un peuple. Je ne peux pas admettre qu’ils détruisent volontairement ces trésors de l’humanité et qu’ils viennent dire ensuite : « Cela ne me regarde pas. » Pauvre littérature, que de crimes l’on commet en ton nom.

    Arvède Barine (6)

     

    (*) Footsteps of Fate (en hollandais, Noodlot), par Louis Couperus (Londres, Heinemann ; Paris, Hachette). J’ai le tort de ne pas savoir le hollandais. Je me sens tenu de m’excuser ici à mes lecteurs et à M. Couperus de rendre compte d’un roman sur une traduction, sans pouvoir 
vérifier si elle est fidèle et complète. Je ne me dissimule pas les erreurs en tout genre qui peuvent en résulter.

    (1) Les deux seuls recueils de poèmes jamais publiés par Louis Couperus : Een lent van vaerzen (Un printemps de vers, 1884) et Orchideeën (Orchidées, 1886). Après son premier roman, Eline Vere (1889), qui eut un grand retentissement dans son pays, il ne devait pour ainsi dire plus abandonner la prose.

    (2) Il est bien entendu question ici des Tachtigers qu’évoque, non sans commettre quelques erreurs, Edmund Gosse dans sa préface. L’un d’eux, Frederik van Eeden, ainsi que l’écrivain néerlandais d’expression anglaise Maarten Maartens, avaient conseillé au critique anglais de lire Couperus.

    Edmund Gosse par J.S. Sargent, 1886

    EdmundGossePortrait.jpg(3) « À la fin du XIXe siècle, un courant littéraire particulier apparaît aux Pays-Bas : le Sensitivisme. Ce courant essaie, en amplifiant la perception des sens jusqu’à une sensibilité et un raffinement extrêmes, d’arriver à une réalité supérieure ou plus profonde et de transcrire cette expérience sous une forme littéraire. » Pour ce qui est de la prose, Lodewijk van Deyssel est le grand représentant de ce courant, et pour la poésie, Herman Gorter. « Les sensitivistes se sont principalement référés à des auteurs de langue française : les frères Goncourt, Maurice Barrès, Joris-Karl Huysmans, Maurice Maeterlinck. Même si leur façon de travailler était très éclectique, les sensitivistes néerlandais ont certainement été inspirés par le travail et les conceptions de ces auteurs francophones. Cependant, le Sensitivisme qu’ils voulaient réaliser n’avait pas encore – d’après eux – été accompli pleinement dans la littérature étrangère. Ils ont pourtant reconnu, chez certains auteurs et dans certaines de leurs théories, des aspects qui les intéressaient et qui accélérèrent leur propre réflexion, donnant ainsi une forme nouvelle à la littérature. En ce qui concerne le monde des idées au sens large, il est évident que le fait de tendre, d’une façon ou d’une autre, vers une dimension métaphysique à portée de l’expérience humaine, ainsi que la mise en relation de cette expérience avec l’activité artistique, sont caractéristiques de l’ensemble des écrits philosophiques lus par les sensitivistes. On pense en particulier à des auteurs comme Van Eeden, Du Prel, Schuré, Maeterlinck, Emerson et De Guaita. » Plus largement, « il existe des points communs avec les idées des peintres néerlandais de cette période, et en particulier avec les Impressionnistes d’Amsterdam, avec Van Gogh, Vester, Matthijs Maris, Thorn Prikker, Toorop et les Luministes d’Amsterdam. Il faut signaler qu’il s’agit ici, non seulement des conceptions des artistes eux-mêmes mais aussi des idées qui leur sont attribuées par les critiques d’art de l’époque. » (ces citations proviennent du résumé en français de la thèse de Maria Gesina Kemperink, Van observatie tot extase. Sensitivische proza rond 1900, 1988, http://irs.ub.rug.nl/ppn/046269487).

    (4) Traducteur, critique d’art, Edmund Gosse est aussi l’auteur des Studies in the Literature of Northern Europe (1879) ; il a par ailleurs introduit Ibsen au Royaume-Uni.

     

    ZolaCaricature.jpg

    (5) Si l’influence de Zola est incontestable, il ne faut pas l’exagérer en ce sens où le naturalisme batave a revêtu un caractère propre. « La jeune école hollandaise défend une vision diamétralement opposée à celle de Zola et de son naturalisme. Elle se rattache à l’école française des Décadents et des Symbolistes », ira même jusqu’à écrire un rédacteur de l’Elsevier’s Geïllustreerd Maandschrift en 1894. Louis Couperus a reconnu lui-même ce qu’il devait à Zola, dette dont on trouve l’écho dans son roman autobiographique Metamorfoze : « Ils lisaient ensemble Zola, dans leur chambre, dans les bois, dans les dunes. Zola était pour eux la révélation immense d’une conception grande et saine de l’existence, de la nécessité de voir la vie telle qu’elle était. Entre-temps ils lisaient Balzac, Flaubert, les Goncourt, la jeune génération des naturalistes français. » (traduction reprise à : Pierre Brachin, « Le “Mouvement de 1880” aux Pays-Bas et la littérature française », Un Hollandais au Chat Noir. Souvenirs du Paris littéraire 1880-1883, Paris, La Revue des Lettres Modernes, n° 52-53, vol. VII, 1er trim. 1960, p. 17.) Malgré de telles confidences, Couperus n’a jamais fait « du Zola ». Quant à J.-K. Huysmans, il a existé aux yeux des « jeunes Hollandais » après que son ami Ary Prins leur eut parlé de lui, mais ils pratiquaient déjà l’époque les Goncourt ou encore Villiers de l’Isle Adam. Rappelons que dans le premier numéro du Nieuwe Gids (1885), revue des novateurs, figurait « L’esthétique de demain : L’art suggestif » de Maurice Barrès, mais aussi le poème La Marée de Sully Prudhomme. La rédaction précise que la revue s’est assurée « la collaboration de quelques hommes de lettres français ».

    (6) Au sujet de la femme qui se cache sous ce nom étrange, on peut lire : Isabelle Ernot, « Une historienne au tournant du siècle : Arvède Barine », Mil neuf cent, 1998, n° 1, p. 93-131. (www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mcm_1146-1225_1998_ num_16_1_1186)