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littérature française

  • Les Hollandais, si supérieurs à la brute flamande

     

    Paul-Jean Toulet en Flandre

     

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    Si le poète Paul-Jean Toulet (1867-1920) aima l’heure du soir, il n’apprécia guère la Flandre. Ainsi peut-on lire, dans la prose qu’il adresse à sa propre personne en juin 1906, alors qu’il séjourne à Anvers, sur une carte représentant le Musée Plantin-Moretus : «  À SOI-MÊME. C’est là que sont nées toutes ces vilaines éditions, vous savez, si prétentieuses et pleines de fautes. » À la page 69 des Trois impostures (1922), il s’en prend à la langue de nos voisins : « Dans le patois des Flandres, assure un explorateur, ‘‘épousailles’’ se dit ‘‘trouwplechtigheid’’. Ce n’est pas une jolie dialecte que le flamand. »


    paul-jean toulet,flandre,anvers,gand,bruxelles,littérature française,peintureSur la peinture, l’écrivain a des idées très tranchées. Lisons un passage de la Correspondance avec un ami pendant la guerre : « Le Catalogue Rothchild est vraiment beau. Je n’espérais pas l’avoir ni le Davillier. Mais ceux des musées étrangers ne m’intéressent pas, – même quand j’y ai été, comme à Madrid. J’ajoute que la beauté des illustrations ne peut me faire pardonner à Geffroy qui est un micromane et un gallophobe. Cet homme en est encore à savoir que la Pasture, Jean de Maubeuge (et non Mabuse), Patinier (faiseur de patins, et non Patinir, – qui n’est que la prononciation germanique), et Van Eyck lui-même sont des Français purs les deux premiers, Français wallons les deux autres. Quant à l’école flamande elle n’existe pas avant Rubens puisqu’on ne connaît avant lui aucun peintre flamand sauf Matsys, et deux autres douteux. Tout le reste, allemand, hollandais, ou rhénan. Je rabâcherai ces choses-là jusqu’à ma mort, n’y ayant rien où le nationalisme soit plus utile que l’art. Bref les flamands, avant l’école d’Anvers, ne sont qu’un département de l’art français. La tapisserie flamande est à peu près inexistante et un succédané d’Arras et de Paris. Bruxelles, qui n’est du reste pas pays flamand, s’y est montrée, à un degré affligeant, dénuée d’invention (1) – quoique du point de vue technique, ses tentures soient souvent belles. » (Lettre de P.-J. Toulet à René Philippon, 1
    er juin 1919) La lettre du 20 novembre de la même année précise : « En dehors des Aryens, l’art a toujours quelque chose de démoniaque ; et partout, sauf chez nous, le sorcier a été honoré. Chez nous, les formes directrices de tous les arts ( – et particulièrement de l’art gothique, le plus profond et le plus sage, où Viollet-le-Duc se tue à faire observer qu’elles sont à l’échelle de l’homme – ) sont divines, et plus souvent humaines, presque jamais palladiques. Chez le Français, si peu latin, ou germain (grosse erreur de Viollet), mais la fleur des Celtes, qui sait, la fleur de l’humanité, l’école a toujours tendu à l’humanité. Millet, sans cette clef, est incompréhensible, et, avec lui, Poussin, Lesueur, Fouquet, Watteau, Ingres, Puvis, Fantin, Degas, etc. Cela est évident, surtout par un canon qui leur est à tous commun : de l’homme au paysage, tandis que rien de cela dans tous les barbares étrangers – sauf les Hollandais (Potter, Cuyp, Toulet14.pngBreughel), si supérieurs à la brute flamande, et quelques Vénitiens du moment heureux, grands créateurs de paysages humains, Giorgione, Titien, Campa- gnola… (et, si vous y réfléchissez un instant, vous tomberez d’accord que ce canon ou module est aussi imposé qu’une  mathématique). D’ailleurs, à part Venise et Milan – pays gaulois –  et une douzaine de génies, les Italiens me sont insupportables. Non pas l’Angélique. Mais ce petit livre est un bon exemple que pour tous ces Caporetti, la critique d’art est identique à la réclame touristique. »

    L’auteur des Contrerimes se montre toutefois à l’occasion un peu plus nuancé, ainsi que le prouvent les passages qui suivent, consignés, pour certains, à l’occasion d’un voyage en Belgique.

     

    (1) Jugement que ne partage visiblement pas son correspondant : « J’ai été voir hier aux Arts décoratifs, les douze fameuses tapisseries dites des chasses de Maximilien et tissées à Bruxelles au début du XVIe siècle. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau dans ce genre. Ce sont des panneaux immenses avec ambase en camaïeu brun et jaune, une bordure de fruits et fleurs, et le tout en soie et or d’une finesse, d’une magnificence et d’une technique achevées. » (Lettre de René Philippon à Paul-Jean Toulet, 5 octobre 1909).

     

     

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    Lettre de P.-J. Toulet à Claude Debussy

    Médiathèque intercommunale Pau-Pyrénées

     

    Toulet0.pngÀ l’arrivée à Bruxelles le porteur de valises explique que les Révolutions sont faites par les gendarmes – peu d’émotion. – Des gendarmes à la gare avec de beaux bonnets à poil. D’autres milices coiffées de melons à cordelières rouges, de hauts-de-forme en toile cirée, de manchons, gardent des rues d’ailleurs paisibles (zone neutre ainsi appelée parce qu’on est censé s’y battre). La seule manifestation en revenant d’Ostende à Alost, où une foule s’est massée près de la gare pour chanter la Marseillaise et salue le passage du train. Mais à Bruxelles les civiques ne se montent point le coup, jouent aux cartes ou cassent une croûte sur les marches du musée. Jolie vue de Bruxelles à droite du Palais de Justice, avec de tristes lointains, mais des clochers, tout un effort de pierre d’être grande et belle, et tout au pied, dans une paisible rue, trois Belges tout petits, dans l’éloignement, qui jouent aux cartes.

    Campagne belge d’eaux plates, de bouleaux grêles, de triste brique. Bruxelles (capitale de Berthe aux grands pieds), qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf mégalomane.

    Journal et Voyages, Nouvelle édition augmentée des Lettres à soi-même

    et de nombreux fragments inédits, mercredi, 16 avril 1902

     

     

    Toulet9.pngAvenue Louise, jolie verdure naissante, attelages corrects, mieux qu’au retour des courses de dimanche. Bois de la Cambre, avec des ormes monotones, des échappées modestes.

    Les gardes civiques qui « jouent concert » dans leur corps de garde et leur colonel Anspack qui leur récite des mono- logues. 

    Incuriosité bruxelloise pour la littérature franco-belge. 

    De jolies filles, mais sans perfidie dans la physionomie – taille épaisse, grands pieds, chapeaux comme des jardins de curé.

    Prince Baudouin tué par un grand seigneur dont il visitait la femme trop souvent qui en garda le deuil. Les Belges s’imaginent leur roi constamment en goguette, au milieu de la curiosité des boulevards.

    À Bruges, nous arrivons devant une porte fortifiée et un pont sur un canal qui se remet en place après avoir tourné pour laisser passer un bateau. Nous nous arrêtons un moment : une petite fille à gauche, toute rouge, lave une cuisine. Nous passons – on s’arrête un moment à côté de Romanichels – et Bruges dresse ses clochers délicats dans une brume ambrée : beffroi, Notre-Dame, Saint-Sauveur, Jérusalem, Saint-Sébastien, Sainte-Anne, Saint-Walburgh, les Dames anglaises.

    Il y a, entre, deux moulins à vent dont l’un se meut avec lenteur ; et deux enfants en rouge qui rampent aux pieds semblent des œillets en vie.

    Bruges au bois dormant – où des enfants jouent sans bruit et s’assoient au pas des portes pour manger des tartines, – où l’on ne sent battre d’une vie intime et retenue que ce qui tient d’émoi dans une gorge de palombe, – où c’est le silence même qui semble faire mouvoir les cygnes du canal et l’aile des moulins à vent. Toulet11.pngLa fraîcheur des briques anciennes, la ville nette et menue, des fenêtres vertes, la coiffe des religieuses de l’hôpital Saint-Jean qui écossent des légumes, du linge rouge qui sèche au pied d’une maison verte et se reflète dans l’eau – des fleurs aux fenêtres dans du Delft – à la porte des églises des annonces de faire-part en flamand. 

    Ostende, mer plate, horizon gris perle. 

    Les Memlings de Bruges, hôpital et musée, ouvrages de dames, mais un beau Van Eyck large et de couleur harmonieuse.

    Journal et Voyages, Nouvelle édition augmentée des Lettres à soi-même

    et de nombreux fragments inédits, 17 avril 1902

     

     

    À SOI-MÊME. Cher maître, 

    Le silence respectueux de Bruges m’a rappelé trop vivement celui dont je suis saisi en votre présence pour ne pas tenir à vous affirmer une fois de plus l’admiration singulière où me tient votre beau talent. 

    À vous, avec déférence.

    Journal et Voyages, Nouvelle édition augmentée des Lettres à soi-même

    et de nombreux fragments inédits, Bruges, avril 1902

     

     

    Toulet8.pngMadame, je crois que vous aimez trop les mille formes de la vie pour ne pas avoir le goût de la mort. C’est un goût singulier à la bouche, et puissant. Ce matin, je rêve que ce devrait être dans une ville du midi, un dimanche matin qu’il fait soleil et que les filles courent avec leurs amoureux au sortir de la messe. Ou bien, ne pensez-vous pas que cela aurait encore quelque charme dans une ville des Flandres, étroite et dentelée, et fortifiée par Vauban. Il ferait un temps mou automne, un temps à couper au couteau ; et je me ferais lire un conte d’Andersen, celui des Sept Cygnes, par exemple, où il n’y a pas eu assez de chemise enchantée pour le petit frère et qu’il garde une aile d’oiseau, vous savez, Toche, de ces ailes, comme l’a dit votre ami, qui empêchent de marcher. Ce doit être délicieux, Toche, de mourir, de sentir toute la fatigue de la vie fuir par le bout des doigts, comme son sang dans un bain.

    En attendant, Khurn et moi irons donc dîner chez vous mardi, pour savoir la fin de l’histoire.

    Lettre à madame Bulteau, 29  septembre 1902

     

     

    Je n’ai pas eu l’occasion dans le temps de vous parler de votre article sur la Chasse qui m’avait si fort séduit. Il y avait un sous-bois qui m’avait fait penser à un Claude Lorrain du Musée de Bruxelles où Enée, dans l’ombre et la fraîcheur, tue des biches d’un air si comme il faut qu’on en prend en dégoût toutes les truanderies flamandes d’alentour.

    Lettre à madame Bulteau, 26 octobre 1902

     

     

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    Le musée de Bordeaux ne nous flanque pas un de ces coups, non, mais il devient plus amusant à mesure qu’on le fréquente. Un grand paysage classique de d’Aligny, avec figures, fond de rivière sinueuse et bleue entre des arbres, femmes à gestes simplifiés, rappelle curieusement, malgré la sécheresse de la facture et le convenu des feuillages, Puvis de Chavannes. Un autre paysage, avec une ruine de briques roses entre des colonnes blanches, délicieuse, ne doit pas, quoique on en dise, être un Lorrain (les personnages sont très XVIIIe) mais un Hubert Robert, plutôt, quoique bien léger, et bien un d’atmosphère. Une rivière au clair de lune, brun et argent, de Van der Neer, avec une espèce de burg, sur la gauche délicatement détaillé. Se rappeler un petit Flamand ou Hollandais qui a fait des maisons à visages comme J. Veber avec des arcades.

    Journal et Voyages, Nouvelle édition augmentée des Lettres à soi-même

    et de nombreux fragments inédits, Bordeaux, novembre 1903

     


    Souffrance, poème de Paul-Jean Toulet

     

    À Cologne se trouve une cathédrale colossalement laide, et restaurée selon toutes les règles du style pachydermique en honneur chez les Allemands.

    Car on passe par Cologne, en allant d’Anvers à Paris. C’est sur le chemin – à condition qu’on prenne celui-là, qui à vrai dire n’est pas le plus court et qui oblige même à retourner sur ses pas. Mais pour peu qu’on change de côté, c’est comme si on traversait deux paysages. Et le zigzag n’est-il pas le plus court chemin d’un point à un autre, s’il fait passer le temps plus vite, alors que la ligne droite nous le rendrait plus long et plus pesant ? C’est si ennuyeux, la ligne droite.

    Toulet17.pngLes voyages aussi, c’est très ennuyeux ; presque autant que de rester chez soi. Et puis les pays où l’on passe : le moyen de s’en faire une opinion ? C’est très fatigant.

    Une dame en aurait pour vous, si vous aviez eu la précaution d’en inviter à « venir avec », comme disent les Brabançons. Les dames ont tout de suite des opinions sur tout. Mais voilà, elles reviennent très cher en voyage. C’est même une des raisons pour lesquelles il vaut mieux rester célibataire. C’est un fait bien connu : à peine mariée, une jeune femme exige d’être menée à l’étranger, ou à Monte-Carlo. Comme si, pour se faire embrasser, il ne vaudrait pas mieux rester chez soi.

    À Anvers aussi, il y a une cathédrale, avec un haut beffroi d’où s’égrène et tinte l’aérien cristal d’un carillon qui a l’air, tant il est lointain, de chanter dans les nues. N’est-ce point l’âme même de ces antiques pierres si dentelées, si découpées, une âme surannée et charmante qui se souvient. À qui sait entendre elle conte des histoires d’amour et des histoires de sang. Elle parle du terrible duc d’Albe, et de sainte Litwine, ou de cette blonde encore, en qui le bon duc Philippe sut découvrir une Toison d’or plus précieuse que les trésors de Colchide. Mais il vaut mieux qu’elle ne les dise pas en flamand. Car Toison d’or, dans ce dialecte, ça se dit : Guldenvliet, ou quelque chose dans ce goût-là (1). Guldenvliet ! N’est-ce pas à dégoûter des blondes, et de leur brillant secret ?

    Dans l’intérieur de la cathédrale, on peut voir – ou plutôt ne pas voir – les fameux Rubens, auxquels on a mis des housses, comme à un meuble de salon l’été. Et elles sont en serge verte. Mon Dieu, le vert, ça n’est pas laid en soi. Mais il vaudrait mieux voir les Rubens, tout de même.

    Toulet16.pngNon loin de là, se dresse ce joli puits dont le grillage de fer est dû à Quentin Metzis. Tout le monde sait que ce peintre, ayant pris sa femme en dégoût, se fit forgeron. C’est du moins ainsi que le carillon, ce jour-là, contait cette histoire.

    Et après avoir vu tout cela, et les Breughel du Musée, le mieux est de se réfugier, contre la pluie, le vent, le crachin, dans quelque estaminet du port. L’un d’eux, à ce qu’affirme l’enseigne, est tenu par Paul de Kock. Mais aujourd’hui le patron est sorti, et il est remplacé par un garçon anglais, une servante allemande assez jolie, en bleu clair, et un perroquet portugais, dont le plumage et les jurons éclatants évoquent à travers la brume tout un Brésil de soleil, de larges fleurs et de poisons.

    Cependant les gens du port passent devant la porte, à travers l’atmosphère grise. De toute leur assise, ils pèsent lentement, lourdement sur le sol. Leurs compagnes – de travail et de plaisir – leur cédant à peine en cela ; et à les voir marcher ainsi, en appuyant avec force l’un et l’autre sur le sol ce que Cendrillon aurait eu peine à prendre pour un seul pied chacun, le terme tribasique s’impose à la pensée avec un sens nouveau. Pauvres Parisiennes, Andalouses déshéritées, quand vous vit-on jamais marcher sur six pieds chacune, comme un hexamètre, et comme les dames du port d’Anvers ?

    À Gand, il pleut aussi ; mais l’Agneau mystique de Van Eyck, à Saint-Bavon, est plein d’air, de douce lumière, et de la fraîche odeur des prés ; l’Agneau mystique où perce le sentiment le plus juste à la fois et le plus poétique de la nature, et quelle vive délicatesse de palette ; l’Agneau mystique oui… mais il y a le bedeau entre la peinture et vous, un homme qui vous dégoûterait du Paradis, s’il vous en devait faire les honneurs.

    Toulet18.pngCette espèce de Gascon néerlandais, en un baragouin composé des débris sanglants de plusieurs patois, vous explique le chef-d’œuvre. Et si vous tentez de fuir, sa glapissante voix vous ressaisit et vous ramène : « Là, monsieur, sur le droit, meilleur pour voir. Et toutes ces têtes, avec une loupe, un mois plus il faudrait. Quel travail ! »

    Et il gesticule ; et il jappe. Des Allemands lui sourient. Mais au milieu des balustres noirs, et blancs, parmi la pompe marmoréenne du chœur, un peuple de pierre et de couleurs demeure immobile en sa séculaire indifférence. Le Saint-Liévin de Rubens n’entend rien – heureux chef-d’œuvre – ni le Christ de Duquesnoy.

    Journal et Voyages, Nouvelle édition augmentée des Lettres à soi-même

    et de nombreux fragments inédits, Cologne, 3 juin 1906

     

    (1) Gulden Vlies.

     

     

  • Le Hollandais de Vialatte

     

    Pratique alpestre aux Pays-Bas

     

     

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    Biographie de Vialatte par Ferny Besson, Lattès, éd. 1999

     

    La Hollande a Carmiggelt, la France Vialatte. Vialatte a son Hollandais, Carmiggelt son Jean et son Eugène.

    Publiée dans le journal La Montagne le 28 septembre 1965, la « Chronique du monsieur hollandais » a été reprise dans Pas de H pour Natalie, l’un des treize volumes que lon doit à Ferny Besson puis dans Les Chroniques de la Montagne (Bouquins, Robert Laffont). Comme la plupart de ses sœurs, elle se termine en queue de poisson : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ».

    Vialatte4.pngSi Alexandre Vialatte aimait puiser son inspiration dans le célèbre catalogue Manufrance – voir la vidéo de l’INA –, il faisait aussi, non sans humour, son miel de certains catalogues bataves : « Et c’est pourquoi les plus beaux livres de la saison sont ces catalogues de tulipes qu’on reçoit de Hollande par la poste. Certains sont en ‘‘mélanges superbes’’, d’autres en ‘‘mélanges multicolores’’, d’autres en ‘‘mélanges avantageux’’. On y rencontre la ‘‘veuve joyeuse’’, l’‘‘insurpassable’’ et la ‘‘naine de la nuit’’. Mais que dire de l’anémona blanda, ‘‘tant recherchée à planter dans le jardin de rocaille’’, et du broc ‘‘style vieux hollandais avec un pied en cuivre jaune fait à la main’’ ? De la ‘‘trompette’’, de la ‘‘grande couronne’’, du ‘‘tazetta’’ et du ‘‘poeticus’’, de la ‘‘doronie du Caucase’’ (doronicum orientale), et du ‘‘perroquet gigantesque’’ ? Ce n’est plus de la botanique, mais du poème lyrique, de l’incantation, de la litanie mystique. » (« Tulipes, notaires et même… éléphants », La Montagne, 14 septembre 1969). 

     

     

    Chronique du monsieur hollandais

     

    Vialatte6.pngJ’ai connu à La Haye un monsieur hollandais qui se flattait de parler italien. Aussi, pour apprendre le français, se servait-il d’un petit ouvrage à l’usage de notre sœur latine. Réédité sous la Restauration, cet opuscule devait dater de l’époque de Ravaillac. On y apprenait à compter en pistoles, en livres parisis et en livres tournois. Il était extrêmement bien fait et enseignait le plus gros de tout ce qui est indispensable : « pour se brouiller », « pour se réconcilier », pour acheter, pour conter fleurette, pour faire des lettres commerciales ; ce qui se dit le matin, l’après-midi, à pied, à cheval ; le vocabulaire des voyages, des affaires, de la politique. Que dit-on le matin, par exemple ? On dit : « Champagne, apportez-moi mon pourpoint et mon livre d’heures. Je fis hier soir avec le chevalier un reversi où je perdis vingt pistoles. » Mon Hollandais savait tout ça. Le vocabulaire des insultes était d’une richesse étonnante, car l’italien est vif et pittoresque. Elles étaient traduites en français avec une crudité à faire rougir un singe. Mon Hollandais les apprenait par cœur. La distinction la plus choisie alternait dans ce charmant ouvrage avec la plus basse grossièreté. Mon Hollandais ingurgitait le mélange. Quant aux modèles de lettres commerciales, ce n’étaient qu’épîtres de Milan ou de Florence pour annoncer à des négociants de Clermont-Ferrand que leurs convois de mulets chargés de papier dAmbert sétaient perdus en route dans les neiges éternelles ; la plupart, victimes du verglas, s’étaient rompus les os au col du Saint-Bernard ; ils tombaient dans les précipices ; ils glissaient dans l’abîme ; ils mouraient de rhumatismes ; ce n’était plus du trafic, mais de l’assassinat ; c’était le roman de l’Alpe homicide. Mon Hollandais avalait tout, le papier d’Ambert, les mulets, le précipice. Cent jolies choses. Il digérait ces catastrophes avec une grande placidité en se figurant qu’il savait l’italien et apprenait par son canal tout ce qui se dit quand on vient en France. Le résultat était étonnant : à l’époque du dollar, de l’avion, du mètre cube, et de l’argot de la Série noire, il parlait par livres tournois, par caravanes et charges de mulet dans le jargon des voyous de l’époque Henri II. Avec une grande cérémonie. Et un accent si parfaitement néerlandais qu’on aurait cru à un dialecte arabe parlé par un âne enrhumé. C’était si beau que je lui achetai son petit livre. Mais il y tenait tellement qu’il vint me le réclamer au moment où je quittais La Haye. Je le lui rendis, déjà sur le marchepied du train. Je n’eus même pas la suprême ressource de pouvoir lui écrire de Paris que je le lui renvoyais par une mule qui se serait noyée dans l’Escaut.

    Vialatte7.pngJe ne cesse plus de penser à ce monsieur hollandais. C’est avec lui que je dialogue chaque jour : l’actualité parle comme son petit livre. Avec les romans, les journaux, les traductions et les nouvelles des guerres, c’est un mélange si bur- lesque (et tragique) des tons, des époques, des argots, une telle confusion des genres, des styles, un tel méli-mélo de charabias internationaux, de sauvages et de cosmonautes, d’anthropophages qui prennent l’avion, d’adjurations solennelles de l’O.N.U., d’enfants armés de bâtons pour combattre des tanks, de famines, de squelettes et de désolations, le tout brodé de petites filles chichiteuses qui divorcent d’avec Dédé pour épouser Didi, ou bien réciproquement, et de querelles byzantines sur le sexe des anges, qu’il semble qu’on écoute un fou parler français en hollandais du XIIe siècle avec un accent japonais. En Algérie, on voit des chèvres sur les balcons ; ailleurs la monnaie officielle est le thaler de Marie-Thérèse. Le siècle parle marxiste avec l’accent freudien dans le jargon de prestige inventé pour la publicité de la poubelle à pédale.

    Qui mettra tout ça en français ?

    On se frotte les yeux, on se gratte la tête.

    Et c’est ainsi qu’Allah est grand.*

     

    Alexandre Vialatte

     

     

    Vialatte traducteur, romancier, chroniqueur, naturaliste et moraliste, par Patrick Tudoret

    Patrick Tudoret - Les cinq Vialatte par Alexandre_Vialatte

      

     

    Vialatte3.png* On relèvera que le traducteur de Kafka a évoqué plus ou moins dans les mêmes termes son Hollandais au fil dune autre chronique où il se propose de nous entretenir de la langue… esquimau : « […] Il y a cependant une loi qui veut que les langues refroidissent quand on se rapproche du pôle et se réchauffent quand on se rapproche de l’équateur. L’esquimau est un cas limite. A l’autre bout, il y a l’arabe. C’est en arabe que les injures sont le plus belles. ‘‘Qu’Allah te change en vespasienne !’’ est une imprécation grandiose en même temps qu’un souhait ingénieux qui prouve la poésie des langues orientales. Et l’italien est riche en jurons ouvragés. Tous les besoins peuvent y puiser. J’ai connu à La Haye un monsieur hollandais, ponctuel, brumeux et charmant, un peu humide mais foncièrement grammatical, qui vivait dans l’étrange chimère de savoir parler l’italien. Il l’apprenait sans professeur et était parvenu, de fait, à force de grammaire, de sueurs, de nuits blanches, à s’exprimer dans un idiome guttural que ne comprenait aucune espèce de Hollandais, ce qui prouve bien que c’était une langue étrangère, et qu’un Roumain de force moyenne pouvait en cas de besoin prendre pour du suisse allemand. Les langues du Sud séduisaient ce Nordique par leur charme méridional. C’était physique. Il en était sensuellement amoureux. Les enfants monstrueux de ce penchant sadique faisaient peur à l’homme du commun. À l’aide de dictionnaires, de lettres, de journaux, il créait des langues étrangères. Il avait décidé d’apprendre le français, mais par l’intermédiaire d’une grammaire italienne écrite pour enseigner l’italien aux Français. J’ai compulsé cet ouvrage incroyable, je le lui ai même acheté trois florins pour la curiosité de la chose. Malheureusement il me l’a repris sur le quai de la gare. Il ne pouvait s’en séparer.

    « Comme on le comprend ! L’esprit s’y nourrissait des substances les plus étonnantes : ‘‘Ce qu’il faut dire le matin’’, ‘‘Ce qu’on dit l’après-midi’’, ‘‘Comment se brouiller’’, ‘‘Comment se réconcilier’’, ‘‘Pour insulter quelqu’un’’, ‘‘Pour l’insulter plus fort’’, sans compter trente modèles de lettres commerciales et un répertoire instructif de ‘‘saillies spirituelles’’ et de ‘‘reparties ingénieuses’’ qu’il fallait apprendre par cœur. ‘‘Ce qui se dit le matin’’ me surprit fort. Le matin, on dit en se levant : ‘‘Champagne apportez mon pourpoint, ma perruque et mon livre d’Heures’’, ‘‘Je fis hier soir avec M. le Chevalier un reversis où je perdis cinq pistoles’’. Car cet ouvrage, qui s’avouait de 1810 n’était que la réédition d’un traité plus vieux de deux siècles. On n’y comptait que par livres tournois. Si l’on veut bien tenir compte que j’ignore le flamand, que les cours changeaient tous les jours, que celui de la livre tournois n’est présent qu’à très peu de mémoires (sans parler du besant et du sol parisis), qu’il y avait le marché noir et le marché officiel, et qu’enfin le prix des choses est fait d’impondérables, surtout dans une époque de famine nationale et le départ des troupes allemandes, on se rendra compte de la difficulté de faire l’appoint en pistoles Louis XIII dans le troc d’un hareng frais contre un vieux dictionnaire, surtout quand cette monnaie abstruse sort du gosier d’un Hollandais qui le fait revenir par fractions décimales, fioriturée d’agnels et de florins à la rose, du fond du Moyen Âge français par l’intermédiaire capricieux de la Renaissance italienne. C’est ce qui prouve combien la connaissance des langues complique la conversation.

    Vialatte2.png« Cette grammaire fut une plaie d’Égypte. Que faire, le jour d’Hiroshima, en face d’un Hollandais qui réclame sa perruque et veut absolument jouer au reversis ? Quand aux commerces plus directs, quant aux échanges les plus simples, ses trente modèles de lettres commerciales l’avaient bercé de la superstition que les mulets se cassent toujours la tête dans les gouffres du Saint-Bernard en apportant la marchandise. Ce n’étaient que faillites causées par le verglas ! Pour vendre un couteau de poche, il tenait compte du gouffre et se faisait rembourser la bête. Il ne comptait que par mulets et précipices. On ne pouvait acheter un stylo sans franchir la limite des neiges éternelles. Nos trafics longeaient des abîmes. Nous ne commercions que d’avalanches. Ces précipices ont englouti nos relations. C’était un soir d’été, par une lune magnifique, en face d’un moulin à vent et au bord d’un canal en briques : il voulait me jouer le mulet au reversis.

    « Mais je m’égare en ces montagnes. Je voulais simplement prouver que l’italien est une des langues les plus raffinées dans l’insulte, et je l’appris par la grammaire de cet alpiniste flamand. Ce manuel qui n’était que madrigaux, grand siècle, baisemains et Précieuses Ridicules, en contenait vingt pages si vaillamment traduites que je n’ose les répéter. Si bien que ce bon Néerlandais passait sans sourciller du plus galant usage aux jurons les plus orduriers quand il lui arrivait de confondre les pages, et que jamais chien de traîneau ne fut traité par son charretier si vilainement que les dames que cet amateur de beau langage honorait de sa vocation.

    « Ceci soit dit à la louange de l’esquimau.

    « J’ajouterai, étudiant ici le génie des langues vivantes, qu’on est en train de créer en Allemagne orientale, s’il faut en croire la revue Documents, une langue de morale soviétique dans laquelle on emploie le même mot pour dire antimarxiste et antiscientifique. Cent autres exemples. Mais quelle langue n’est tendancieuse en son essence ? Toutes les discussions viennent de là. Et toutes les guerres. »

     

     

  • Une page de Jean Lorrain

     

    Monsieur de Bougrelon

    à Amsterdam

     

     

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    biographie de Jean Lorrain par  Thibaut d'Anthonay, 2005

     


     

     

    Célèbre auteur décadent, Jean Lorrain (1855-1906), dans son roman Monsieur de Bougrelon (1897), nous emmène en Hollande en faisant « débuter son récit à Amsterdam, au cours d’une tempête, avec une entrée en matière à la française : deux messieurs déambulent dans les rues, ignorant les musées et les lieux touristiques, car ils connaissent la ville. Ils sont intrigués par le nom d’un bar, Café Manchester, et se retrouvent ainsi dans un bordel dès la quatrième page. Les femmes y sont laides et gentilles, le “paisible et familial intérieur hollandais” s’y avère haut en couleur ; ces dames boivent bière et genièvre à un rythme accéléré. Mais cela n’est pas le thème du récit. C’est de monsieur de Bougrelon qu’il s’agit, qui rentre dans ce café et qui nous est décrit comme “ce cadavre peint, corseté, maquillé et cravaté”. Il propose à nos deux Français de leur servir de guide. On apprend qu’il était venu à La Haye dans le sillage d’un ami (qui avait été obligé de s’enfuir à cause d’un duel). Plus tard, monsieur Bougrelon s’est retrouvé à Amsterdam et y est resté.

    jean lorrain,monsieur de bougrelon,amsterdam,littérature française,pays-bas,fin de siècleAprès le premier chapitre, Amsterdam passe rapidement au second plan. C’est le décor de promenades qui ont, en fait, lieu de manière imaginaire : sorte de Barbey d'Aurevilly et de Des Esseintes, Bougrelon raconte ses souvenirs de conquêtes féminines, de plaisirs et d’amitiés aristocratiques. Il passe sans s’arrêter devant les chefs-d’œuvre du Rijksmuseum, avant de descendre dans les caves où se trouvent les salles où sont conservés les costumes qu’il compare à des sarcophages : “ces spectres ont laissé là leurs linceuls de velours et de soie”, dit-il, mais ces derniers recèlent “des baisers, de la folie, de l’amour et des larmes”. Pour le déjeuner, il emmène ces messieurs manger des crustacés dans une taverne de marins : la cabine d’un paquebot situé derrière la Gare centrale. Il leur conte l’histoire de la chaste Barbara, qui fut assassinée, ou plus précisément mangée, par son domestique. Il reconnaît les pupilles de cette dernière dans les yeux d’un caniche à Monnickendam. Une “hypothétique luxure”, c’est là l’essentiel. On rend une brève visite au Musée Fodor, la rue Zeedijk est également mentionnée, tout comme les villes de Zaandam et de Haarlem, mais le récit revient rapidement aux souvenirs de Bougrelon dont l’imagination transforme manteaux de fourrures et pots à conserves en œuvres d’art. Il disparaît au coin d’une rue pluvieuse, tout aussi soudainement qu’il était apparu, mais les deux hommes le revoient une dernière fois, sur l’estrade d’une taverne de marins, un violon sous le menton. » (source) Il disparaît et ne reste que la nostalgie d'une époque que nous n'avons pas vécue, d'un Ness autrement affriolant. 

     

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    Le début du roman

     

    Amsterdam, c’est toujours de l’eau et des maisons peintes en blanc et noir, tout en vitres, avec pignon sculpté, et des rideaux de guipure ; du noir, du blanc se dédoublant dans l’eau. Donc c’est toujours de l’eau, de l’eau morte, de l’eau moirée et de l’eau grise, des allées d’eau qui n’en finissent plus, des canaux gardés par des logis pareils à des jeux de dominos énormes : ça pourrait être funèbre et pourtant ça n’est pas triste, mais c’est un peu monotone à la longue, surtout quand il gèle et que l’étain figé des canaux ne mire plus les belles petites maisons de poupée, perron en l’air et tête en bas.

    Il faisait donc grand vent, ce jour-là, sur l’Amstel, un vent à balayer les balayeurs eux-mêmes ; sur le Dam, c’était le spectacle déjà trop de fois vu de la station des tramways et de la foule autour ; bonnets de fourrure rabattus sur des oreilles violettes, conducteurs et cochers fleuris de couperose, engoncements de cache-nez ; et ces étranges petits vieux Bougrelon4.pngqui, une éternelle goutte de gel au bout d’un nez rouge, vous vendent plus cher qu’au bureau des correspondances d’omnibus : mais il faut bien que tout le monde vive, et l’étonnement de s’entendre dire dangüe pour merci, et celui de recueillir sur le revers de son gant leur grelottante roupie est un des plaisirs du touriste en Hollande...

    Oh ! ces peuples du Nord ! D’ailleurs, le Hollandais est plutôt laid, et la Hollandaise lui ressemble ; les vieilles dames à chapeaux de velours noir, sur bonnets de dentelle ornés à la tempe de plaques d’or ajourées, font évidemment mieux dans les vieux tableaux de maîtres que dans l’ambiance des rues ; le Seadeck (le Rydeck d’Amsterdam) ne s’éveille qu’à la nuit. Quant au Ness, où de braves et plantureux gaillards blonds, roses, gras et la figure épanouie raccrochent innocemment au seuil des bouges, boudinés dans de longues houppelandes de portier d’hôtel, il était pour nous sans mystère ; nous l’avions déjà aussi trop visité et c’est bien là l’ingratitude humaine, car ce Ness nous avait-il assez ravi le premier soir.

    Bougrelon2.pngAvions-nous assez aimé ces lourdes portes s’ouvrant brusquement pour laisser apparaître derrière une rangée de tables un entassement de chairs et de paillons, dressés comme un dessert sur une lointaine et lumineuse estrade. « Dames françaises, entrez, messieurs, on parle français », et c’était de la part des bons géants joufflus des révérences et des sourires à pleines lèvres, mais des bons sourires honnêtes, des sourires ignorés à Paris ; ils n’en lâchaient pas une minute le cordon qu’ils tenaient à la main, et c’était le long de cette rue du Ness, c’était à chaque seuil la même soudaine apparition de nudités et d’étoffes flamboyantes, la même offre patriotique, dames françaises, et le même salut.

    Ah! que de dames françaises dans tous les Ness des brumeuses Belgiques ! des lointaines Hollandes et de tous les pays !

    Ah! qu’on est fier d’être Français quand on voyage à l’étranger.

     

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    Les illustrations (détails) sont de Marold et Mittis.

    Elles agrémentent la première édition.

     


     

    Monsieur de Bougrelon a été traduit en néerlandais par Jeanne Holierhoek

    sous le titre Denkbeeldige genietingen

    (sans doute une façon de reprendre celui de l'un des chapitres : Hypothétiques luxures),  Amsterdam, Meulenhoff, 1978.