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  • La découverte de la poésie

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    Quand poètes francophones et néerlandophones se croisent

     

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    La découverte de la poésie / De ontdekking van de poëzie, tel est le titre d’un petit recueil publié par Les Midis de la poésie & L’Arbre à paroles à l’occasion du dernier festival PassaPorta (Bruxelles, 28-31 mars).

    Huit poètes se sont ainsi croisés sur la scène du Beursschouwburg en dévoilant, au fil de vers nouveaux et anciens, du sonnet au slam, la métamorphose qu’ils ont vécu le jour où ils sont entrés en poésie : Karel Logist, Charlotte Van den Broeck, Zaïneb Hamdi, Anna Borodikhina, Paul Bogaert, Antoine Boute, Arno Van Vlierberghe et Lisette Lombé.

    Regroupés dans les pages de cette jolie plaquette, ils étaient invités à répondre aux questions suivantes : Quand un(e) poète devient-il/elle poète ? Quels textes, quelles expériences font en sorte que la poésie touche une personne au point qu’elle s’empare à son tour de la plume ? En d’autres termes, comment passe-t-on du statut de lecteur à celui de poète ?

     

    vidéo du premier volet de l'événement

    vidéo du second volet de l'événement

     

     

    broeck-noctambulations.jpgDans Le Carnet et les Instants, Véronique Bergen écrit : « Antoine Boute, Zaïneb Hamdi, Karel Logist, Lisette Lombé côté francophone, Paul Bogaert, Anna Borodikhina, Charlotte Van den Broeck, Arno Van Vlierberghe côté néerlandophone, déplient les parfums des premières fois, les saisissements auroraux. Avec la poésie, on ne peut que sceller un pacte. Chez certains, comme chez Antoine Boute, la poésie s’est installée d’elle-même, a élu son messager, plantant son hameçon de rimes et de rythmes dans la nuque de l’enfant. […] La poésie comme diction de ce qui ne se dit pas chez Paul Bogaert, comme ‘‘vent debout’’ faisant barrage à la perte, comme contre-feu à un monde ‘‘inguérissable’’ chez Anna Borodikhina, comme écoute des voix de Sylvia Plath, de Gertrude Stein, d’Anne Sexton, comme ‘‘poétiser à coups de marteau’’ dans le sillage du Marteau sans maître de Paul Celan chez Charlotte Van den Broeck ou encore comme vertige de la survie, cri du nom, arpentage du désastre avec Arno Van Vlierberghe…»

    Un échantillon dans la compagnie de Charlotte Van den Broeck (« De hamer », traduction de Kim Andringa qui a également signé celle du recueil Noctambulations, L'Arbre de Diane, 2019) & Paul Bogaert (« Hoe wij elkaar », traduction de Daniel Cunin à qui l'on doit aussi celle du recueil Le Slalom soft, Tétras Lyre) :

     

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    COMMENT NOUS NOUS SOMMES

      

    Cette entrée en la matière ! douce et fatale.

    Cela derrière un rideau.

    Ce changement de perspective ! Ce baume, cette joie anticipée

    dans l’oreille ! Ce chœur de ne fais pas ça !

    Cela qu’on ne dit pas.

     

    Hors champs

    sur le rail glisse de quoi

    vers comment ce qui m’excite.

    Jusqu’à ce que ma main l’ait touché.

    Tout comme le soleil hivernal la salle de classe.

    Je vole sa lumière, la découpe et fixe cela

    en un collage de volupté.

     

    Cette question, ce filtre, toute cette scène !

    Je ne sais pas. Je ne sais pas !

    Jusqu’à ce que je voie aussi ces chardons,

    la place prévue pour les jambes d’autrui

     

    et

    dans le crépuscule

    sur des tapis au poids de coffres-forts

    (oh un pschitt de freesia sur de la vieille urine,

    ah ! ce rien de Monstres Sacrés)

    essaie de tenir en équilibre sur mes mains.

     

    Paul Bogaert

     

     

    entretien avec Paul Bogaert

     

     

  • Taxi Curaçao

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    Voyage aux Caraïbes néerlandaises

     

     

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    Stefan Brijs, Taxi Curaçao, trad. Daniel Cunin, éditions Héloïse d'Ormesson, 2018

     

     

    L’auteur belge Stefan Brijs montre toujours une réelle empathie pour ses personnages. Cependant, il n’écrit jamais deux romans qui se ressemblent : contexte, lieux où se déroule l’action, époque, âge des protagonistes, tout est à chaque fois différent, à chaque fois dépaysement. Taxi Curaçao ne déroge pas à la règle : les 272 pages ont pour cadre Curaçao, île proche du littoral du Venezuela, la plus grande des Antilles néerlandaises. Même si elle bénéficie d’une autonomie politique, les liens qui l’unissent au Royaume des Pays-Bas demeurent étroits, sans qu’elle appartienne néanmoins à l’Union européenne.

    photo : Annaleen Louwes

    Brijs-Stefan-©foto-Annaleen-Louwes-portret-licht-overhemd-klein.jpgGrâce à sa belle-famille hollandaise, Stefan Brijs a eu l’occasion de séjourner à plusieurs reprises là-bas. Les contrastes criants entre population noire et riches blancs, mais aussi la beauté des lieux – les plages, un patrimoine architectural qui remonte au XVIIe siècle dans la capitale Willemstad… –, une profonde admiration pour de grands écrivains du cru – Boeli van Leeuwen (1922-2007), Tip Marugg (1923-2006) ou encore Frank Martinus Arion (1936-2015) –, l’ont incité à narrer une histoire qui permet, à travers trois générations, de brosser un tableau des dernières cinquante années. Pour l’occasion, il se glisse dans la peau d’un religieux catholique – seul frère noir de l’île en même temps que narrateur –, et dans celle d’hommes et de femmes de peu, le personnage central étant toutefois… une Dodge Matador, le fameux taxi qui traverse et l’île et les décennies.

    « Unité de lieu, de temps et d’action – ou plus exactement de réflexion –, ce drame postcolonial est construit comme une tragédie classique. Le temps est celui d’un vol Curaçao-Pays-Bas, heures pendant lesquelles le narrateur égrène les souvenirs d’un demi-siècle. La société se désagrège. Les tares du post-colonialisme se trouvent exacerbées par le nouveau fléau de la drogue, qui met l’argent facile à la portée de tous – il suffit de se débarrasser d’anciens scrupules, d’accepter de défaire les liens familiaux. Et on le fait d’autant plus facilement qu’on a été rongé par la misère, depuis toujours. Existe-il une issue, un moyen de ‘‘sauver sa fierté’’, selon la formule d’un personnage ? Le narrateur semble y parvenir, au prix d’ascèse et de renoncement. […] Stefan Brijs signe ici un texte si subtil et si poignant qu’il est difficile de s’en détacher. » (Elena Balzamo, « Le Monde des Livres », 20/09/2018)

    Le premier chapitre en ligne

     


    Stefan Brijs présente son roman

     

     

    Le mot de l’éditeur

     

    Curaçao, Caraïbes, 1961. Max Tromp débarque un matin dans la classe du frère Daniel à bord du taxi rutilant de son père. Du haut de ses 12 ans, c’est un gamin futé qui rêve de devenir instituteur. Mais dans cette île étranglée, il est vite rattrapé par son destin et n’a bientôt d’autre choix que de reprendre le volant de la Dodge Matador paternelle. Tandis que les années s’égrènent, Max, père à son tour, croit déjouer le sort quand son fils prend le chemin de l’école. Les Tromp parviendront-ils enfin à échapper à leur condition ?

    À travers cette chronique sur trois générations, Taxi Curaçao dresse un portrait coup de poing d’un pays qui porte les stigmates de la colonisation et semble condamné à la corruption et à la pauvreté. Brijs, l’un des plus grands conteurs belges, livre un texte puissant, à la fois tendre et violent, qui ne cesse d’osciller entre amour et haine, culpabilité et rédemption.

     


    Le coup de cœur de Gérard Collard : Taxi Curaçao

     

     

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    édition Folio (n° 6463) du roman Courrier des tranchées (2018) de Stefan Brijs

     

     

  • Découvertes flamandes

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    Présentation du n° 90 de la revue Traversées

     

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    Alors que la Foire du livre de Bruxelles 2019 mettait à l’honneur quelques poètes flamands, la revue Traversées, publiée en Lorraine belge sous la direction de Patrice Breno, Jacques Cornerotte et Paul Mathieu, orientait ses projecteurs sur une dizaine d’entre eux au fil de près de 130 pages. Des hommes et des femmes apparus sur la scène littéraire après l’an 2000 et peu ou pas encore traduits en français. Quelques vingtenaires et d’autres un peu plus avancés en âge. Peintre et graveur, Anne van Herreweghen a eu la gentillesse de les recevoir dans son atelier pour les portraiturer. Chaque série de poèmes est ainsi précédée du visage de leur auteur.

    Il n’est guère aisé de dégager des lignes de force dans la production poétique foisonnante du Nord de la Belgique. Ce qui est certain, c’est qu’au cours de ces dernières décennies, les femmes ont pris une place de plus en plus importante. Christine D'haen (1923-2009), Marleen de Crée (née en 1941) et Miriam Van hee (née en 1952) ne sont plus les seuls noms qui viennent à l’esprit lorsqu’on évoque la composante féminine. À l’instar de ces deux dernières, Els Moors (née en 1976, actuelle poète nationale) et Maud Vanhauwaert (née en 1984) peuvent se prévaloir d’être éditées sous forme de livre en traduction française.


    un poème de Marleen de Crée mis en vidéo

     

    Alors que bien des écrivains flamands ont un éditeur néerlandais, la plupart des auteurs retenus dans ce numéro de Traversées sont publiés en Flandre même. Cela tient sans doute au fait que de nouvelles structures ont vu le jour ces dix dernières années. Sous la houlette de Leo Peeraer, les éditions P. de Louvain œuvrent en réalité depuis déjà près de trente ans pour mettre en valeur la production de Flamands, poètes et/ou traducteurs de poésie. Depuis une date plus récente, Vrijdag et Polis à Anvers ainsi que het balanseer à Gand offrent un havre à d’autres créateurs. C’est également à Gand que l’on trouve le PoëzieCentrum, à la fois Maison de la Poésie, librairie, éditeur du meilleur magazine en langue néerlandaise consacré entièrement à la poésie (Poëziekrant) et éditeur de recueils (par exemple ceux d’Inge Braeckman et de Tom Van de Voorde). Avec la Maison de la Poésie d’Amay, le PoëzieCentrum a par ailleurs édité l’anthologie bilingue Belgium Bordelio. Vers 2015, grâce aux aides fournies par la Fondation flamande des Lettres, d’autres choix de poésie flamande ont pu voir le jour en traduction française, par exemple dans La Traductière (n° 33) et Nunc (n° 36).

    Pour ce numéro de Traversées, la traduction des poèmes de Charlotte Van den Broeck et de Lies Van Gasse a été confiée à Kim Andringa. Les autres pages ont été transposées en français par Daniel Cunin.

    braeckman_venusvonken_cover_0.pngJuriste et germaniste de formation, Inge Braeckman creuse dans Venus’ Vonken (Étincelles de Vénus, 2018), son recueil le plus récent – le quatrième à être édité par le PoëzieCentrum –, le thème de l’amour sous toutes ses facettes. Le titre renvoie bien entendu à la déesse de l’amour dans la mythologie romaine ; à l’origine, elle était la protectrice des jardins et des vignes. C’est à cette plaquette entièrement réalisée sur du papier de couleur jaune citron que sont empruntés les poèmes reproduits dans le numéro. Des vers dans lesquels les jardins s’étendent, sur un mode contemporain, aux villes et aux peintures. D’un rythme marquant, voire obsédant, la poésie d’Inge Braeckman se révèle visuelle, parfois délibérément exubérante, presque toujours sensuelle. Retenons un poème dédié au peintre gantois Karel Dierickx (1940-2014) :

     

     

    Pour Karel Dierickx

     

     

    Aux lignes fragiles mordant papier et toile

    la nature morte se fait aquatinte, la réalité

    se peint en épaisseur. Pendant que tu tâtonnes

     

    la texture de ta mémoire s’effrite, n’en reste

    pas moins partition et boussole. Pour tes

    visiteurs. Touches et tournures te donnent

     

    de rendre visible l’invisible. Processus de longue

    et unique haleine. Marrakech Night et Situation refermée.

    Le modèle se fond dans le paysage. Un rien pâteux.

     

    Tel une cascade. Une lettre. Un bateau dans une bouteille.

    Tu entends la mer, répète l’été sans faire de façons.

     

     

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    Quant à Guido De Bruyn, né à Asse (Brabant flamand) en 1955, il a publié depuis ses début en 2004 sept recueils aux éditions P. de Louvain. En plus de réaliser des documentaires sur différentes formes artistiques, il a traduit des sonnets de Shakespeare et composé une version orale des Variations Goldberg. Actuellement, il élabore un grand cycle à partir du Journal de Sergueï Prokofiev. Dans ses poèmes, il aime incorporer des matériaux visuels, qu’il emprunte à d’autres ou qu’il puise dans sa propre production graphique. Extrait de son premier recueil, le cycle « Vieux maîtres », retenu pour Traversées, constitue un hommage à Claude Monet. Guido De Bruyn a d’ailleurs tourné un documentaire à Giverny. Une image de ce film – représentant la toile En canot sur l’Epte – est à l’origine de l’écriture de « Vieux maîtres ».

     

    Cover-Shopgirl-jpeg-600x849.jpgC’est en 2017, à l’âge de vingt-six ans, que Dominique De Groen a publié son premier recueil : Shop Girl® (éditions het balanseer). Épopée qui revient sur les facettes absurdes du processus de production dans la société capitaliste actuelle. L’inquiétude qu’inspire à cette jeune femme les évolutions que connaît notre monde n’est pas non plus étrangère aux poèmes que l’on découvrira dans les pages de ce numéro, lesquels entreront dans la composition de son prochain recueil.

     

    On nous dira qu’Annemarie Estor n’a pas sa place dans cette petite anthologie. N’est-elle pas en effet néerlandaise ? En réalité, comme elle vit depuis 2004 à Anvers, on la regarde désormais comme une poétesse belge. Son écriture se rattache d’ailleurs peut-être plus à la tradition artistique d’un Bosch, d’un Ensor ou encore d’un Hugo Claus qu’à celle d’artistes de son pays natal. Publié cette année aux éditions Wereldbibliotheek d’Amsterdam, son dernier recueil, un crime-poem, est d’un seul tenant. Aussi nous a-t-il semblé préférable de retenir un cycle qu’elle a composé voici peu : « Poèmes pour le voleur de chevaux ». On pourra d’ailleurs en lire un autre traduit en français : « Échographie ». Comme Guido De Bruyn ou encore Lies Van Gasse – avec laquelle elle a d’ailleurs réalisé Het boek Hauser –, Annemarie Estor aime marier mots et travail graphique. Le dernier poème du cycle publié par Traversées :

     

    Fourbe sorcière

     

    Mens.

    Exécute des tours.

    Comme le lait dans l’eau.

    Distords les apparences. La souffrance.

    Soigne la blessure, fourbe sorcière,

    je t’en prie, fraude avec tendresse.

    Fais s’évader le langage dans un verre nouveau.

    Dissous tes formules dans la commisération.

    Que tes supercheries apaisent le cri !

     

     

    Couv-Blauwboek-1.jpgTrublion de la poésie flamande, Peter Holvoet-Hanssen estime être l’auteur de seulement deux recueils : De reis naar Inframundo (2011) et Blauwboek (2018), bien qu’il en ait publié d’autres depuis une vingtaine d’années. Même si son nom est apparu au firmament des lettres flamandes un peu avant le début du XXIsiècle, nous lui avons donc accordé une place dans la présente anthologie. L’Anversois, qui aime se dire troubadour, ne cache pas la prédilection qu’il éprouve pour l’œuvre de Paul van Ostaijen auquel il a d’ailleurs rendu hommage, avec quelques autres artistes, dans un magnifique volume intitulé Miavoye (éditions De Bezige Bij, 2014). Les poèmes retenus pour Traversées sont extraits de Blauwboek que Peter Holvoet-Hanssen qualifie lui-même de « testament poétique ». Il fait sans doute partie des poètes d’expression néerlandaise qui se produisent le plus sur scène.

     

    Tijl-Nuyts-Anagrammen-van-een-blote-keizer.pngBenjamin de cette anthologie, Tijl Nuyts (né en 1993) est à ce jour l’auteur d’un unique recueil : Anagrammen van een blote keizer (Anagrammes d’un empereur nu, éditions Polis, 2017), dans lequel il sonde la frontière qui sépare le plaisir de nommer les choses et le danger que cela peut comporter. « Touriste », le cycle retenu aujourd’hui, relève d’un autre projet. Cette histoire mêle l’intérêt que porte le jeune homme aux auteurs mystiques à une actualité récente ayant bouleversé le Belgique. Il accorde une place à la fascination qu’il éprouve pour les transports en commun et la forme que peuvent revêtir les religions dans l’espace public. Tijl Nuyts prépare une thèse sur le patrimoine mystique de la Flandre et les identités modernes à travers la réception, dans l’entre-deux-guerres, de l’œuvre de la poète brabançonne du XIIIe siècle, Hadewijch d’Anvers.

     

    photo © Koen Broos 

    aui_stouten_b_243155.pngHomme de radio, Bart Stouten a certainement l’une des voix les plus connues de Flandre. Il aime donner une couleur littéraire à l’émission qu’il consacre à la musique classique sur Klara. Poète, il cherche le face à face avec la réalité souvent décevante du quotidien. Pour ce faire, il transpose anecdotes et réflexions afin d’entrer dans un autre monde, souvent onirique. Il envisage d’ailleurs sa poésie comme un refuge qui lui permet d’accéder à des couches profondes de sa conscience et de se poser des questions taboues. À ses yeux, le temps est comme un sablier inversé : le passé n’est pas « fini », on peut le remonter, le réviser à souhait. Les liens mystérieux qui unissent les mots ne cessent de le fasciner. Les poèmes reproduits dans ces pages sont tirés de son recueil Ongehoorde vragen (éditions P., 2013). Bart Stouten est aussi l’auteur de plusieurs essais sur la musique, dont l’un récent sur Bach.

     

    portret phoenix.jpgNé en 1975 à Brasschaat (province d’Anvers), Max Temmerman est à ce jour l’auteur de quatre recueils qui ont tous paru aux éditions Vrijdag : Vaderland (Pays du père, 2011), Bijna een Amerika (Presque une Amérique, 2013), Zondag 8 dagen (Dimanche en huit, 2015) et enfin, en 2018, Huishoudkunde (Arts ménagers). Cet auteur dirige à l’heure actuelle un centre culturel en Flandre. Il porte le même prénom et le même nom que son grand-père mort en 1942, héros de la Résistance. Les poèmes retenus pour ce numéro proviennent tous de Huishoudkunde. La revue Phœnix (n° 28, printemps 2018) a publié en traduction française un choix tiré des trois premiers recueils. Un de ses poèmes :

     

    futurisme

     

     

    Il y a de la poésie en jeu, aussi rectiligne

    et inflexible qu’un schéma.

     

    Et par ailleurs un chagrin de rien, quasi invisible.

    Pas plus grand que le mot pour le dire.

     

    On ne cesse de basculer. Plus rien ne sera

    comme cela n’a jamais été.

     

    Ça commence là. Là. Et là.

    Chaque être humain est un souvenir

     

    et chaque souvenir

    un paysage dans un paysage.

     

     

    broeck-noctambulations-1.jpgCharlotte Van den Broeck (née en 1991) a fait des études de lettres à l’université de Gand et obtenu un master en Arts de la Parole au Conservatoire Royal d’Anvers. En 2015, son Kameleon remporte le prix Herman De Coninck 2016 du meilleur premier recueil. Sa poésie est avant tout performée ; sur scène, elle explore l’expérience et le dicible. Si Kameleon évoque l’identité d’une jeune fille qui devient femme, Nachtroer, son deuxième recueil (éditions De Arbeiderspers, 2017, à paraître en traduction chez L’Arbre de Diane sous le titre Noctambulations), dont est tiré le cycle reproduit dans ce numéro, est construit autour de la rupture amoureuse. Sous un langage très accessible se cache un réseau d’images complexes qui dépassent l’expérience personnelle.


    Charlotte Van Den Broeck (en anglais)

     

    photo © Silvestar Vrljic

    TomVandeVoorde.jpgAuteur à ce jour de trois recueils, Tom Van de Voorde évolue depuis de longues années dans l’univers des lettres et des arts. À l’heure actuelle, il est en charge de la littérature au sein de BOZAR. Peut-être la force de sa poésie réside-t-elle dans le mariage d’une maîtrise implacable avec une apparente forme de nonchalance. Les poèmes sélectionnés sont extraits de zwembad de verbeelding (piscine l’imagination) paru en 2017, recueil dans lequel le Gantois consacre un cycle à des compositeurs ou musiciens soviétiques (dont Youri Egorov) ainsi qu’un long poème à Kees Ouwens, poète néerlandais majeur traduit récemment en français par Elke de Rijcke.

     

    Youri Egorov

     

    Avec grâce, tu franchissais le pont

    à vélo, attaque de biais,

    histoire de bien négocier le virage,

    celui de l’arche et des pierres

     

    Ta vitesse autour

    des façades, la berceuse

    d’un sac de blé au bout d’une corde

     

    La voix contenue

    nous avons vu tes ailes descendre,

    ignorant l’angle facial

    d’un océan

     

    à l’instar d’une mère qui

    en quittant le quai

    comprend pourquoi son fils –

     

     

    liesVANGASSE.jpgLies Van Gasse (née en 1983) est poète, artiste et enseignante. Depuis ses débuts en 2008, elle a publié une dizaine de livres, parmi lesquels Wenteling (2013, traduction à paraître aux éditions Tétras Lyre sous le titre Révolution), Zand op een zeebed (2015) et Wassende stad (2017). Déclinant le roman graphique en poésie, ses graphic poems associent souvent texte et images sur un pied d’égalité, ces deux composantes se nourrissant et se complétant mutuellement. Lies Van Gasse collabore régulièrement avec d’autres auteurs et artistes – par exemple le poète Peter Theunynck – à des projets, performances et publications. Son œuvre explore le monde aquatique, la grande ville, la construction d’une identité dans la relation à autrui, le tout par le moyen de compositions volontiers cycliques et circulaires.

     

    Tous les portraits reproduits dans les pages du n° 90 de Traversées sont de la main d’Anne van Herreweghen qui, au court de sa carrière, a accueilli des dizaines d’écrivains et de personnalités dans son atelier. Fille d’Hubert van Herreweghen (1920-2016), l’un des plus grands poètes flamands, elle réinvente sur certaines de ses toiles des strophes de l’œuvre de ce dernier. Une très grande sensibilité, une finesse de trait remarquable, caractérisent ses créations dont son site offre un bel aperçu.

     

    Kim Andringa & Daniel Cunin

     

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  • Racine de la poésie

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    Les Carnets d’Eucharis

    2016

     

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    La récente livraison papier des Carnets d’Eucharis, la quatrième, offre, en ce printemps, dans une composition que l’on doit à Alain Fabre-Catalan et Nathalie Riera, une gerbe colorée où le présent voltige, le passé refleurit, où bien des muses sont chantées.

    Tout un bouquet de poètes à l’honneur… de l’Italie à l’Autriche, du Portugal aux Pays-Bas, des États-Unis à la Suisse, de l’Équateur à la Belgique… dans le sillage de Charles Racine (un hommage d’une trentaine de pages), ami de Paul Celan, de Jacques Dupin, mais aussi de Giacometti : « Il y a un parallèle à faire entre la manière dont Charles Racine considère la poésie, son rapport particulier au langage, et la démarche d’Alberto Giacometti dans son approche de la matière en tant que sculpteur, avec cet art de l’effacement où s’exprime le regard incisif qu’il porte sur le réel, ‘‘questionnant le proche et le lointain’’ dans la ‘‘discontinuité’’ qui en est le véritable ‘‘moyen d’approche et de saisissement’’. Aux spéculations abstraites touchant à la création, Giacometti opposait ‘‘l’intensité d’une vie entièrement possédée par la recherche de la vérité’’, ce qui ne manqua pas d’interpeler Charles Racine que l’on peut imaginer pris par ‘‘cette âpreté, cette émotion, cette évidence’’ qui se dégageait de ‘‘la geste’’ du sculpteur autant que de l’écrivain qu’il avait devant lui. »

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    Des « portraits » comme autant de miniatures d’où se dégagent en particulier des figures féminines évoquées avec tendresse et pertinence (Danielle Collobert, Sophia de Mello Breyner Andresen, Gaspara Stampa, Margherita Guidacci…) ; se profile alors, au fil d’un entretien, une esquisse d’autoportrait du poète/éditeur Claude Chambard avant celui, sur papier glacé, du cinéaste Pip Chodorov.

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    Quelques brèves proses, quelques vers en français puis, entre une « Petite anthologie d’écrits contemporains sur les arts visuels et audiovisuels » et des « Notes, Portraits & Lectures critiques », un cahier « Traductions » – qu’annoncent d’ailleurs bien plus tôt les pages consacrées à Hilde Domin – où la langue néerlandaise, grâce Gerry van der Linden et Peter Holvoet-Hanssen, occupe une belle place. Vers en version originale et en version française.

     

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    Lecture avec P. Holvoet-Hanssen, février 2016 

     

     

                      Au chevet d’une corneille blanche

     

    in memoriam Anny Hanssen, ma mère

     

    La kermesse, à Ruisedele, est à l’arrêt, aussi le vent pousse

    saint Nicolas vers l’Espagne, gélifie le ciel rose en brume

    tout s’enténèbre au-dessus de la manufacture de morts où j’écris

     

    Vois s’élever des panaches de fumée, maman gît fiévreuse

    sous la muzak qui sifflote Winchester Cathedral, maintes pensées

    pareilles à des grenades de mortier, yeah where is my mind

     

    Les gargouillis, les bip-bip, l’attente du couic – me souviens

    avoir vu des chats tomber des arbres, des morceaux humains

    rassemblés par une horde de gosses, dépêche-toi de finir

    ton poème, pas un quidam ne le lira si ce n’est toi et moi

     

    Vers perce-neige figés sur la tige de la rose, aussi ôtez

    ces gants d’examen, les masques, poussez-moi ce moniteur,

    la tension artérielle de ma mère reste bloquée sur zéro –

    je suis pas à plaindre répétait-elle sans cesser de se tordre

    de douleur – elle s’envole dans un banc de poissons qui fait des feux d’artifice

     

    Je le savais dit sa petite-fille blanche ébouriffée : cette nuit

    y avait une araignée noire sous mon lit, grosse comme une baraque

    toute vide, qui sait si y a pas une planète pour les morts

     

    La foire est dans le noir, autos tamponneuses qui tournent autour

    de la lune, près de l’ascenseur un homme qui a perdu femme et enfants

    dans les environs de Ruiselede où sournoises les étoiles brasillent

     

    Peter Holvoet-Hanssen

     

     

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  • Le poète Hubert van Herreweghen

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    CET AUTRE ÉMERVEILLEMENT : LE BANAL

     

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    Nous ne savons rien encore

                          de l’homme ni de la femme

                          ni des maux qui à force d’offense meurtrissent.

     

     

    HubertvanHerreweghen-couv.jpgNé en 1920, le Brabançon Hubert van Herreweghen a publié son premier recueil en 1943. Le plus récent, De bulleman & de vogels (L’Épouvantail & les oiseaux), a paru le 1er février 2015 aux éditions P. de Louvain. Sa poésie rime avec émerveillement, passant avec aisance du ludique au tragique sans cesser de solliciter toutes les ressources sonores et lexicales qu’offre la langue néerlandaise. Quand bien même le memento mori hante l’œuvre, fraîcheur, suggestivité et vitalité semblent croître à mesure que le poète avance en âge. Parallèlement, la ténuité de ce qui nous rattache à l’univers s’affirme à travers des strophes toujours plus limpides, plus fragiles en apparence, des images plus plastiques aussi. Comme si la force créatrice et le tangible tendaient à s’exprimer dans le vibrant éclat d’éclats de la plus fine porcelaine. Chez cet auteur qui concilie tradition et modernité, formes classiques et jeux typographiques, l’observation attentive rejoint la méditation.

     

       

    Tombe

      

    C’est ici, dit-on, que tu gis.

    Au cours de toutes ces années,

    pourtant, qui nous ont séparés,

    chaque jour je vois ton visage.

    Non pas ici. Mais dans les pierres,

    les arbres, les herbes, les houx,

    les blés qui tout autour de nous

    grouillaient de vifs coléoptères,

    dans la forêt, dans les herbages,

    ton couteau, ton vélo, ton chien,

    dans la maison où tu m’as dit :

    oui, je vais mourir, ce n’est rien.

     

    Hubert van Herreweghen

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    traduit du néerlandais par D. Cunin

     

     

    Hubert van Herreweghen, poésie, Belgique, Flandre, traduction, Jos de HaesLa magnifique revue culturelle flamande Kunsttijdschrift Vlaanderen, longtemps dirigée par Patrick Lateur, a consacré l'un de ses numéros à Hubert van Herreweghen (février 2010). Il est illustré par Anne, fille du poète, et reproduit quelques traductions en français de la main de Frans de Haes, lui-même fils aîné du magnifique poète Jos de Haes (1920-1974). D'autres traductions ont paru dans la revue Septentrion ou encore dans le Cahier « Voix poétiques de Flandre » de la revue Nunc, n° 36, juin 2015.

     

      


    Poème : Moeder, waar zijt gij ? / Où est tu, mère ?

    (traduction : Maurice Carême)