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  • Le Voyage de Hollande

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    La lumière de Delft est sur nous comme un linge dernier

     Aragon, Le Voyage de Hollande

     

     

    Poèmes d’Aragon*

     

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    Hollande et poésie : L’Invitation au voyage vient tout de suite à l’esprit. Mais ce pays, ses villes, ses paysages ou encore ses peintres – voire ses écrivains – ont inspiré bien d’autres poètes que Baudelaire au cours des derniers siècles. Dans un billet précédent, nous avons mentionné « Hollande » (1) du voyageur Xavier Marmier, vingt alexandrins plutôt mièvres répartis en cinq strophes. 
    Plus mièvre encore le poème carte postale portant le même titre de l’écrivain belge Marcel Loumaye (1889-1956) : « Hollande, avec ses grands moulins au bord de l’eau / Ses petites maisons et ses sombres bateaux ! » (Le Thyrse, avril 1909, p. 230). Un autre écrivain tombé dans l’oubli, Émille Dodillon (2), a pour sa part ramené d’un séjour aux Pays-Bas des vers composés dans une veine parnassienne. On pourrait énumérer des noms plus connus, poser nos lèvres sur celles de Rosemonde. Satisfaisons-nous pour cette fois d’un recueil de Louis Aragon, qui demeure dans l’ombre alors qu’ « il existe pourtant peu d’exemple » dans son œuvre « d’une aussi parfaite maîtrise de la langue et de la prosodie » (3). Le Voyage de Hollande a paru le 12 février 1964 chez Seghers, vingt-quatre ans exactement après que cet éditeur eut publié un premier texte de l’écrivain communiste. Cette édition de luxe tirée à 2025 exemplaires est ornée d’un dessin de Jongkind. À ce jour, ce recueil a été réédité à trois reprises (1965, 1981, 2005), mais à chaque fois dans une version augmentée (les « Autres Poèmes » dont le cycle « La messe d’Elsa ») qui dénature un peu, ou du moins modifie, sa portée initiale. Le Voyage de Hollande proprement dit s’ouvre sur un quatrain : « Il est interdit de blasphémer » puis se décompose en six parties : « Le départ », « L’août soixante-trois », « L’été pourri », « Le labyrinthe bleu et blanc », « Eierland » et « Chants perdus ». À l’exception des deux qui constituent ce dernier volet, les poèmes ont été semble-t-il été écrits au cours des semaines qu’ont passées Aragon et Elsa Triolet aux Pays-Bas du 29 juillet au 26 août 1963, alors qu’Aragon qui, à son habitude, avait emporté du travail, aurait dû se Aragon4.pngconsacrer à préparer la nouvelle édition de son Histoire de l’URSS. On découvre dans ces pages beaucoup d’octosyllabes, mais aussi des vers beaucoup plus longs. Certains laissent trans- paraître le souvenir de séjours antérieurs : près de quarante ans plus tôt, le poète s’était en effet rendu en Hollande avec sa maîtresse Nancy Cunard. Le Roman inachevé (1956), son « autobiographie » en vers, comprend d’ailleurs un poème amstellodamois : « Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose » :

     

    Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose

    Cousent le printemps au-dessus des toits

    Où leur vol léger en passant se pose

    Aux créneaux neigés que les vents nettoient

     

    La Tour des Harengs de l’hiver se lave

    Maisons à l’envers leur front mauve est pris

    Dans les lourdes eaux d’un rêve batave

    Que les bateaux gris lentement charrient

     

    Les bateliers blonds au bleu de leur pipe

    Ont les yeux noyés par l’Indonésie

    Tandis que les marchandes de tulipes

    Pour les étrangers déjà s’égosient

     

    Ce calme c’est le calme du commerce

    Ce silence est fait de soie et d’étain

    Les grands bassins de mât en mât y bercent

    Le soir safran qui sur les quais déteint

     

    Le jour déclinant les digues cyclables

    Dans un Ruisdael sombre aux rouges falots

    Portent de la ville au loin par les sables

    Le pédalement de mille vélos

     

    Mais dans l’échoppe est assise une dame

    Comme un bijou qui dort en son écrin

    Car c’est ici le ghetto d’Amsterdam

    Où des bras blancs entourent les marins

     

    On dit amour pour nommer cette chose

    Qui peut durer juste le temps qu’il faut

    Petit palais de la métempsychose

    Pour avoir l’œil rond comme l’ont là-haut

     

    Les martins-pêcheurs au ciel jaune et rose

     

    Le Voyage de Hollande

    Compositeur : Edouard Senny, sur des textes de Louis Aragon

    Baryton : André Vandebosch - Piano : Colette Orloff

     

     

    Aragon6.pngL’amour ou du moins la question de l’amour se glisse une fois de plus dans le poème. L’impossibilité de l’exprimer (de le vivre ?), mariée à une anxiété pour ainsi dire innée, constitue d’ailleurs le thème essentiel  du Voyage de Hollande qui est tout autre chose qu’un voyage en Hollande. Il est vain de voyager annonce d’entrée une épigraphe de Maurice Scève. « L’été pourri » nous en dit sans doute plus sur le couple Louis-Elsa que sur le temps : en 1963, c’est l’hiver qui a été calamiteux, l’un des plus froids de l’histoire des Pays-Bas ; et si en été les températures étaient relativement fraîches, les deux écrivains n’ont pas dû voir, en un mois, beaucoup de pluie. C’est la grenouille batave qui le dit. Un été pourri sans pluie ? « Le Roi-Pluie » qui fait des siennes sur les toits d'Amsterdam est sorti de l’imagination du sexagénaire qui porte « une pierre au cou ». « Wassenaar » est à la fois une réécriture de l’Invitation au Voyage et, d’un bout à l’autre, un poème d’amour. Poème d’amour aussi « À quoi rêverais-tu si l’on », écrit le 14 août près d’Utrecht, à Hoge Vuursche. Peignant un décor typiquement batave, « Intérieurs » bascule à mi-parcours dans l’introspection et dans la vénération de l’aimée. Pareillement d’« Eierland », dont on jurerait la première strophe, tout entière dédiée à la nature de l’île de Texel, sortie du clavier d’un poète néerlandais.

    Si « Meinert Hobbema » échappe à l’obsession du fou d’Elsa – certes le poème se termine par : « Pour aimer d’amour » –, c’est sans doute parce que le poète y reprend la description du tableau Le Moulin à eau , qui figure dans les Entretiens sur le musée de Dresde (1957), ouvrage écrit avec Cocteau. Pour le reste, quand il s’écarte de sa thématique de prédilection, Aragon émet des critiques sur les Hollandais en général : « Et nous parmi ces êtres de laitage / Le genou gras la rousseur des oignons / À tous les pas à qui nous nous cognons » (dans « Reconnais-tu la vieille mélodie », poème ayant pour cadre Rotterdam) (4) ou sur les capitalistes qui Aragon1.pngvivent dans les « Petits palais de la banlieue ». Même dans les endroits les plus isolés d’ « Amsterdam », l’amoureux ne trouve ni calme ni paix – « Ainsi la ville avec ses toits / Ses yeux-fenêtres d’elle-même / Comme défaite pour qu’on l’aime / Tragiquement parle de toi » –, mais le reflet d’un suicide. Citons le poème (sans titre) le plus emblématique du recueil :

     

     

    Nous appellerons Hollande

    Ce pays de contrebande

    Entre la pluie et le vent

    Comme un moment de césure

    Dans la voix et la mesure

    Entre l’après et l’avant

     

    Ce royaume de semblances

    Qui fait égale balance

    Entre la terre et les eaux

    Entre le mourir et l’être

    Qui bat comme à la fenêtre

    Un volet troué d’oiseaux

     

    Voici l’heure et le voyage

    Où le jour n’est que langage

    Comme sont dés hasardeux

    Et le point qu’on y amène

    Toujours sonne être l’amen

    De cette vie à nous deux

     

    Où toute chose suppose

    Obscurément faire pause

    Avant cette nuit de nous

    Une halte du calvaire

    Cette indulgence à genoux

    Aux condamnés à genoux

     

    Ô merveille d’amertume

    Et se perd et se parfume

    La vie où elle est brisée

    Comme l’une l’autre tremblent

    Au miracle d’être ensemble

    Les lèvres sur le baiser

     

    Le grand reproche que l’on peut faire à Aragon – qui est dans la droite ligne de Hugo dont il partage les qualités et les défauts – tient à la teneur de bien des poèmes : elle est sensiblement inférieure à la virtuosité de l’écriture. Une espèce de naïveté - de juvénilité ? - omniprésente finit par lasser le lecteur. Aragon égrène un peu trop ses vers de vieil amoureux anxieux comme une bondieusarde son chapelet. Mais relire quelques pages de ce Voyage émerveille.

     

    Daniel C.

     

    Aragon7.png* Une partie des éléments de ce billet est empruntée à Michel Besnier, « Postface » au Voyage de Hollande, Paris, Seghers, 2005 ainsi qu’au tome 2 des Œuvres poétiques complètes, publié en Pléiade sous la direction d’Olivier Barbarant (2007).

    (1) Poème qu’on peut lire par exemple dans les Proses et Vers (1836-1886), Paris, A. Lahure, 1890, p. 245-246. Contentons-nous d’en citer la première strophe.

    Dans les près de Hollande, au haut de la charmille,

    J’ai souvent remarqué, le long de mon sentier,

    Le chêne où la cigogne, hôte de la famille,

    Construit son nid de chaume à côté du fermier. 

    (2) On doit à cet auteur une version (la première ?) de Fais dodo Colas mon petit frère intitulée Enfantine (publiée dans le recueil Les Écolières, 1874).

    (3) Michel Besnier, « Postface », op. cit. Cet auteur ajoute : « S’il existait des écoles de poésie, Le Voyage de Hollande permettrait de montrer, surtout de faire entendre, toutes les ressources de la poésie écrite en langue française. Quelle étonnante variété de vers, de rythmes, de rimes ! C’est qu’Aragon a lu et assimilé dans son oreille interne tous les poètes, de ceux du Moyen Âge jusqu’à ses contem- porains. » (p. 156).

    (4) Les mêmes clichés sont présents dans la correspondance d’Elsa de l’époque.

     

    les deux mots en gras dans les poèmes

    figurent en italiques dans les versions originales.

     

     

  • « La Hollande est un navire perforé »

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    Jean de La Varende et la nation tant chérie*

     

    LaVarende14.pngLe romancier Jean de La Va- rende a effectué plusieurs sé- jours aux Pays-Bas. L’article reproduit ci-dessous (publié dans Deshima, n° 2, 2008, p. 267-278) part sur les traces de l’écrivain. Il s’agit d’une première étape qu’il conviendrait de compléter par un survol du roman « hollandais »  de l’auteur normand : La Valse triste de Sibelius, ainsi que par une évocation de la place qu’il accorde dans son œuvre à l’histoire maritime (Tromp et Ruyter) et du séjour qu’il a effectué en Hollande en avril 1940.

    Daniel Cunin

     

     

     

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    ce volume (dont le couverture est en réalité orange et blanche) rassemble les chroniques hollandaises de La Varende publiées dans Les Nouvelles littéraires du 20 avril au 18 mai 1940 (éditions AntéE, 2004) 

     

     

  • Le rêve de Berlage

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    La Maison de Beethoven

     

     

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    Berlage6.pngDans sa « Lettre de Hollande » publiée en février 1909 (p. 189-192), le chroniqueur du Thyrse Fernand Vellut évoque l’architecture des Pays-Bas. Comme dans celle qu’il a consacrée à l’écrivain Herman Heyermans (1864-1924) deux mois plus tôt (déc. 1908, p. 125-126), il émet bien des critiques sur les artistes néerlandais (cette fois sur les bâtisseurs et non plus sur les dramaturges et les comédiens) tout en leur reconnaissant certaines qualités qui peuvent être goûtées par les seuls autochtones ou par l’étranger qui a une connaissance approfondie de la culture batave : « Il faut visiter le pays à fond, et surtout connaître les besoins matériels et moraux du paysan néerlandais, pour apprécier la valeur d’un art [l’architecture rurale] aussi complet et aussi équilibré. Il y a là un démenti à ceux qui prétendent ennemis (en architecture) le Beau et l’Utile. » Puis il en vient à s’intéresser aux architectes modernes dont certains font preuve d’« une savoureuse originalité », en particulier Hendrik Petrus Berlage (1856-1934) :

     

    JanTooropBeursvanBerlageHetVerleden.jpg

    Jan Toorop, Het Verleden (Le Passé), Bourse de Berlage 

     

     

    « Le plus saillant de ces novateurs, M. Berlage, est l’auteur de la Bourse d’Amsterdam, monument sobre, en matériaux du pays, avec l’aspect sérieux qui convient aux affaires.  – (Pourquoi toujours ces temples grecs pour le Veau d’or ?) - La tour-horloge, massive, est surmontée d’un campanile ne manquant pas de grâce, et la décoration discrète obtient tous les effets voulus. Le sol marécageux de la ville a causé, il est vrai, quelques déboires aux bâtisseurs, la Bourse s’est lézardée à la joie du “bourgeois” hostile aux innovations. Il n’en reste pas moins établi que l’école hollandaise nouvelle a prouvé là sa vitalité et donné l’espoir d’une renaissance. »

     aperçu de l’extérieur de l’édifice (vidéo en anglais sauce batave) 

     

    Après ce rappel au sujet de cette œuvre d’art total terminée en 1903 - Berlage a reçu l’aide de plusieurs artistes dont le poète Albert Verwey, les peintres Jan Toorop, Richard Roland Holst et Antoon Derkinderen ainsi que les sculpteurs Lambertus Zijl et Joseph Mendes da Costa -, F. Vellut termine sa chronique, non sans une note d’humour, en abordant un projet que H.P. Berlage ne réalisera jamais :

    « Le nom de M. Berlage s’attache à une tentative curieuse que je ne puis taire. Un enthousiaste de musique, M. Hutschenmuyter*, a conçu le projet d’élever un local destiné exclusivement à l’audition des symphonies de Beethoven et dont M. Berlage a établi les plans. Le temple à la gloire du génial musicien se dresserait loin de toute agglomération, en pleine nature, dans les dunes voisines de Haarlem, et la salle de concerts - le sanctuaire - serait disposée de façon à ce que l’auditeur, par dessus l’orchestre invisible, aperçoive, par de larges baies ouvertes devant lui, l’immensité de la mer. Négligeons les détails : cette maison de Beethoven comprendrait une bibliothèque, une chambre pour quatuors, etc. Il s’agit de placer le fidèle de ce culte dans une disposition d’esprit et de sentiment que ne peut éveiller la salle de concert profane.

     

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    Coupole de la Maison Beethoven, intérieur, 1908 (source : ici)

     

     

    « Et c’est en ceci que ce beau rêve me paraît pécher. Jusqu’où ira ce souci du milieu, du décor ? Ne devra-t-on point tenir compte, par exemple, des conditions atmosphériques et se garder de jouer la symphonie pastorale un jour de tempête et “l’Héroïque” par un de ces après-midi de printemps où la mer du Nord sait se faire souriante et charmeuse comme la Méditerranée la plus amène ?

    Berlage4.png« Quoi qu’il en soit, il est toujours beau, parmi les laideurs quotidiennes, de voir des hommes épris d’idéal tendre à réaliser la perfection qui les hantes et il ne faut jamais laisser passer leur effort sans le saluer d’un applaudissement, ni sans l’encourager d’un souhait… » Au final, un bel hommage à une époque où beaucoup s’opposaient aux idées de l’architecte amstellodamois, idées qu’il a d’ailleurs formulées dans nombre d’essais.

     

     * Il s’agit en réalité du corniste Willem Hutschenruyter (1863-1950).

     

    Les deux couvertures  

    Sergio Polano & Vincent Van Rossem, Hendrik Petrus Berlage. Complete Works, Phaidon Press, 2002. 

    Kees Broos, Pieter Singelenberg & Manfred Bock, Berlage 1856-1934, La Haye, Haags Gemeentemuseum, 1975.

     

    Berlage a dessiné des couverture de livres, par exemple celle

    de Hooge Troeven, un court roman de Louis Couperus (1896) 

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    autre réalisation de H.P. Berlage, le superbe « pavillon » de chasse

    Saint-Hubert édifié entre 1915 et 1920 dans le parc De Hoge-Veluwe 

     

     

     

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    Portrait de Berlage figurant dans un ouvrage collectif intitulé

    H.P. Berlage en zijn werk (1916)

     

  • Le dernier vers du dernier poème

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    À l’article de la Vie

     

     

    La rubrique « Escapades » de ce blogue s’arrête de temps à autre sur des écrivains qui n’ont en principe rien à faire ici : ni Bataves, ni Flamands de Belgique, ni Flamands de France, ni flamingants – rien de tout ça. Cette fois, il va être question – ô sacrilège ! – d’un Wallon. Poète presqu’oublié, auteur de chants oubliés. Un parmi tant d’autres. « Qui se souviendra de lui ? – de toi ou de moi qui se souviendra ? ». Aucune rue, aucune avenue, aucun boulevard ne porte son nom. Tout juste un petit sentier, à Namur, sa ville d’adoption.

    SaintongePortrait.pngCet homme né dans la nuit de Noël 1921 a savouré la nature comme un flot d’ambroisie, cherché son reflet dans la Meuse comme dans le corps de la femme, a fui les mondanités, communié avec le créé. C’est à lui que Gaston Bachelard adressait ces belles phrases : « Vous me rendez tout ce que j’ai aimé. Que n’ai-je connu, quand j’écrivais mes derniers livres, vos poèmes ! Quels arguments ils m’eussent donné ! […] Écrivez bien vite de nouveaux poèmes. La poésie a besoin de vous. »

    Il écrira, ne publiant que par intermittences, s’essaiera au roman avant de disparaître en 1966, la veille de l’Assomption. « Il aimait la Meuse, plus et mieux que tout autre. Mais c’est loin du fleuve wallon que la mort l’a terrassé à quarante-quatre ans, soudainement, brusque- ment, traîtreusement. Il s’était rendu dans une petite ville de la vallée de l’Ourthe. Et c’est là qu’il s’est effondré par un des rares jours ensoleillés de cet été pourri, le dimanche 14 août ! » (Joseph Delmelle). Dès lors, lui aussi peut nous dire : 

     

    Comme j’aimais alors les bois et les prairies,

             Le ciel, tableau changeant,

    Les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries,

             Les rivières d’argent ! 

     

    Mon rêve était partout. Je disais : Je t’adore !

             À l’aubépine en fleurs ;

    Au feuillage : Sens-moi tressaillir. À l’Aurore

             Humide : Vois mes pleurs !

     

    Car l’Amour Heureux, la célébration des « noces de l’homme et de l’univers » par laquelle s’ouvre Toucher Terre, le plaisir que procurent mots exhumés et Visages remémorés, l’effusion poétique, n’empêchent ni les angoisses du Tenter de Vivre, ni la tristesse, ni l’effroi. Ses recueils sont, de fait, « autant de variations mozartiennes sur l’allégresse menacée de ce qui vit », ainsi que le dit l’essayiste Roger Brucher.

    Deblue0.pngIl ne lui aura été donné ni d’écrire des Poèmes de la mort prochaine ni de dicter des sonnets de l’agonie. Il a eu beau prendre « garde de ne pas mourir / en mourant sans cesse », la mort a pris les devants pour le laisser « incorruptible enfin, sans absence et sans poids ». Mais quelques jours avant de quitter le doux « bruit de l’eau qui s’égoutte sur l’eau », d’être arraché au « flot de la dérive humaine », il a griffonné un poème qui devait être le dernier, un vers qu’il ne savait pas être le dernier, dernier poème et dernier vers qui ont merveilleusement devancé la mort :

     

    Règne de la chaleur mauve et jaune, éclat

    Du bonheur dans l’oubli de tout ce qui n’est pas

    Lui-même et dont la force est comme une blessure,

    Et la blessure une très intime capture ;

    Suspens du temps dans l’espace transfiguré.

    Infini descendu dans la fugacité,

    Fusion de l’évidence et du profond mystère,

    Instant de fête au faîte d’or de la lumière,

    Noces de mouvement et d’immobilité

    Dans l’éblouissement de l’éternel été.

     

     

    Saintonge0.png

       manuscrit du dernier poème, Le Thyrse, juillet-août 1967 

     

       

    « À travers les heurts de la vie, la poésie de Jacques-André Saintonge conserva une ferveur dionysiaque. Résolument classique, mais ondulante, répétitive, obstinée comme un fleuve, elle semble porter les rythmes et les courbes de la Meuse dans son écriture. Avec ce que Françoise Gonsalez-Rousseaux appelle le “mot-germe”, Saintonge bâtit des célébrations lyriques qui prennent le lecteur dans ses filets sonores. Songe-t-on à Péguy, à Verhaeren ? Le poète vous détrompe. Il creuse moins son sujet qu’il ne l’appelle à la surface du dire. Il évoque et invoque. Il fait voir ce qu’il crée. La femme n’existe, semble-t-il, que par rapport à lui. Sa démarche exploratoire est cent fois reprise. Il ne craint pas les détails les plus précis. Mais comme tout cela est exorcisé de la pesanteur ! Dans son érotique, court un sang qui la transfigure. C’est Félicien Rops, avec la joie en plus, et l’équivoque en moins. Tout est pur aux purs dans la sauvagerie raisonnée du poète. »

    Luc Norin, La Libre Belgique, 22 janvier 1987

       

     

    La photo de Jacques-André de Saintonge figure sur la couverture de la revue de littérature et d’art Le Thyrse, juillet-août 1967.

    La couverture reproduite est celle du livre de proses et de poèmes de François Debluë De la mort prochaine, Trocy-en-Multien, Éditions de la revue Conférence, 2010, œuvre dont sont tirés deux brefs passages.

     

     

  • Hommage à Verhaeren

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    Francis Vielé-Griffin

    sur « le Grand Flamand »

     

     

    Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre,

    En un petit village où des murs goudronnés

    Abritent des marins pauvres mais obstinés,

    Sous des cieux d’ouragan, de fumée et de cendre. 

     

    Émile Verhaeren, « Épilogue », Toute la Flandre

     

     

    Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont,

    S’ils entendent toujours un cri profond

    Au carrefour des doutes !

    Mon corps est lourd, mon corps est las,

    Je veux rester, je ne peux pas ;

    L’âpre univers est un tissu de routes

    Tramé de vent et de lumière ;

    Mieux vaut partir, sans aboutir,

    Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir,

    Devant son œuvre coutumière,

    Avec, en son cœur morne, une vie

    Qui cesse de bondir au-delà de la vie.

     

    Émile Verhaeren, « Au bord du quai », Les Visages de la vie

     (recueil dédié à Vielé-Griffin)

     

     

    Quelles heures, d’entre les mortes, furent nôtres ?

     

    F. Vielé-Griffin, « Ronde des cloches du Nord », Joies

     

     

     

    Vielé-Griffin par T. van Rysselberghe (détail)

    VieléGriffinTheo.pngPoète de nationalité américaine, poète surtout du vers libre, Francis Vielé-Griffin (1864-1937) a compté plusieurs amis flamands dont le peintre gantois Théo Van Rysselberghe - qui, heureusement, ne suivra pas l’exemple de lauteur de La Partenza, lequel a détruit un jour toutes ses toiles ! - et Émile Verhaeren. À l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de ce dernier, plusieurs écrivains et personnalités se retrouvent à Bruxelles (28 novembre 1926) pour célébrer la mémoire de l’auteur des Flamandes, une manifestation agrémentée de pièces musicales de César Franck. La revue Le Thyrse a consacré son numéro du 5 décembre 1926 à cet évènement en imprimant les trois allocutions (du poète belge d’expression française Albert Mockel, de l’essayiste flamand August Vermeylen et de F. Vielé-Griffin), un poème en prose du Wallon Louis Piérard, grand connaisseur de la Hollande, ainsi qu’un texte du peintre et auteur français Paul-Napoléon Roinard, qui, en son absence, fut lu lors du banquet offert à Vielé-Griffin après la séance commémorative.

     

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    Le symboliste A. Mockel, à qui l’on doit un Émile Verhaeren, poète de l’énergie, se félicite, en tant que « Wallon jusqu’aux moelles » que Verhaeren soit « Flamand avant tout, Flamand par toutes ses fibres ». Grande figure du renouveau culturel flamand à la charnière des XIXe et XXe siècles, August Vermeylen (photo AMVC, détail), après avoir rappelé l’aversion qu’éprouvait le disparu pour les oraisons funèbres, souligne de son côté que « l’étude la plus pénétrante, la plus “fraternelle” » consacrée au natif de Saint-Amand « est d’un poète flamand, Karel van de Woestyne ». IlVieléVermeylen.png poursuit : « […] certains blâment Verhaeren de n’avoir pas écrit en flamand, d’autres le louent d’avoir écrit en français. Vaine querelle ! Qu’on se dise une fois pour toutes qu’un poète, qui a le respect de son art, ne choisit pas sa langue. C’est bien simple : Verhaeren a écrit dans la langue qui lui était la plus naturelle, le français, de même que Gezelle a écrit dans la langue qui lui était la plus naturelle, le flamand. Cela ne regarde que l’artiste qui crée son œuvre ». Puis le Bruxellois bilingue suggère qu’on trouve à la fois en Verhaeren deux poètes, nombre de ses pièces parmi celles qu’on cite le moins permettant de le ranger dans la première catégorie : « Je vois deux espèces de poètes, très différentes et qu’on ne peut comparer : ceux qui ne vivent que leur rêve intérieur, en dehors du temps, et dont l’œuvre est transposée dans l’éther spirituel, le plan éternel de l’âme. […] Mais l’ensemble de son œuvre le classe plutôt dans cette autre catégorie, les poètes dont l’esprit est tourné vers le monde de l’action ». Il le considère comme « le type le plus admirable du poète » qui, depuis Walt Whitman, « embrasse le monde, l’absorbe tout entier et le fait vibrer d’une pulsation large et profonde. ». Pour ceux qui ont eu le bonheur de connaître Verhaeren, nous dit-il encore, un seul mot le résume : « ferveur ! » Après avoir rappelé un souvenir (voir ci-dessous), il conclut, toujours devant Albert Ier et la reine Élisabeth, en évoquant la lutte que doit livrer celui qui regarde la vie en face « et qui trouve sa rédemption dans la lutte », autrement dit en comparant le vrai poète à un Christ anarchiste : « […] car il devait aimer la vie avec rage, pour se crucifier sur elle comme il l’a fait là. Et il lui fallait souffrir cette passion et cette agonie pour pouvoir ensuite, brûlé, purifié, renouvelé, s’élever vers un hymne aussi clair que la Multiple Splendeur ».

     

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    Quant à Louis Piérard, il donne une évocation de la tentaculaire Londres où il se trouvait au moment où il apprit, en lisant le journal, la mort tragique de Verhaeren « the well known belgian poet. Tué ! Broyé par un train à Rouen ! » La suite de son texte condense quelques souvenirs du « grand berger de l’horizon, des bois roux, des labours violets, du ciel pâle où tremblotent les premières étoiles ». Paul-Napoléon Roinard nous confie lui aussi, outre l’expression de sa « pieuse admiration », quelques souvenirs de moments partagés avec le grand poète.

    Sous la plume de Francis Vielé-Griffin – qui a dédié à Verhaeren, dont il n’avait sans doute pas « les audaces sublimes » (Thierry Gillybœuf), son En Arcadie (1897)* –, l’hommage prend un peu plus l’aspect d’une analyse de l’art poétique : il y est question de « Pur Poète », « du mystique que ravit la grâce ». Malgré une ligne manquante dans la dernière partie du texte (p. 463-465), nous le reproduisons dans son intégralité.

     

     

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    * Voici le poème « Dédicace » qui ouvre

    En Arcadie (dans le recueil La Clarté de Vie)

     

    Ton art

    Est comme un gonfanon, beau chevalier

    Debout dans l’étrier,

    Et face au jour émerveillé ;

    Et l’ombre de ta grande lance noire

    Ondule derrière toi sur l’ornière crayeuse ;

    Il monte comme un rêve d’encensoir

    Des foins que nous fanons parmi les peupliers,

    Chantant la vie joyeuse

    Et son espoir.

     

    Mais tu sais bien notre âme et tu l’as dite

    En un grand cri de pitié farouche :

    Appuyés sur la fourche en l’ombre qui médite

    Nous avons écouté nos rêves de ta bouche :

    Ta voix dure est si tendre

    Que les faneurs groupés dans l’ombre pour l’entendre

    Vont murmurant déjà des hymnes désapprises

    Et jonchent ton chemin des fleurs de nos prairies

    Et s’émerveillent et disent :

    « C’est notre saint Martin qui chevauche et qui prie ! »

    Car ta bonté est douce et claire comme la brise.

     

    Francis Vielé-Griffin

     

     

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    Émile Verhaeren écrivant (détail), 1915

    par Théo van Rysselberghe