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  • Bagarre en pantoufles

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    Un épisode de la vie d’Alexandre Cohen

     

    Alexander Cohen - Leeuwarden.jpg

    Entre anarchie et monarchie

     

    Le cent cinquantième anniversaire de la naissance d’Alexandre Cohen approche. Il est né le 27 septembre 1864 à Leeuwarden. La ville frisonne – qui devrait être capitale européenne de la culture en 2018 – a d’ailleurs accueilli le dimanche 16 mars, dans les bâtiments de l’Historisch Centrum, Ronald Spoor. Ce dernier a tenu une conférence sur la place de cette cité dans la vie de l’éternel rebelle. Les personnes présentes ont par ailleurs pu entendre le seul enregistrement radiophonique connu de l’anarchiste hollandais devenu monarchiste français, et par la même occasion la voix de Kaya Batut (1871-1959), sa femme, qui s’exprimait dans un néerlandais parfait. Le nonagénaire et l’octogénaire ont été interviewés à Toulon – Clos du Hérisson, Chemin de Moneiret, Les Routes – le 14 mai 1957 par Johan van Minnen pour le Regionale Omroep Noord.

    A. Cohen en 1894

    alexandre cohen,la justice,nice,anarchisme,clemenceau,leeuwardenFlandres-hollande profite de cet anniversaire pour mettre en ligne quelques proses de Cohen ainsi que des textes portant sur l’homme et sa carrière de publiciste. Pour commencer, un article oublié relatant un épisode survenu début 1891 à Nice. Il s’agit certes d’un papier qui relève de lanecdote ; toutefois, il met en relief certaines caractéristiques du personnage. On constate que trois ans après son arrivée en France, le fougueux anarchiste a su tisser un réseau dans les milieux de la presse de la libre pensée. Cela lui permet de faire connaître son indignation devant l’injustice qu’il subit. Il saura par la suite utiliser ses confrères pour obtenir gain de cause comme en 1905 quand, grâce à une campagne de presse menée tambour battant, il parviendra à faire libérer Domela Nieuwenhuis, détenu en Allemagne. L’article que nous reproduisons fournit par ailleurs une nouvelle preuve de la nature belliqueuse de Cohen : malgré son petit gabarit, il aime le duel et ne rechigne pas à distribuer ou recevoir des coups de poing. N’écrit-il pas, par exemple, à Zo d’Axa – depuis Londres où il est exilé – le 19 février 1895 : « Hier soir, j’ai été en expédition guerrière. Je suis allé trouver, accompagné d’un ami, un salop de socialiste anonyme qui dans un journal du ‘‘parti’’ allemand avait écrit : 1º que j’étais un mouchard et un agent provocateur, 2º que je n’avais jamais été expulsé de France ; 3º que j’avais dénoncé un club ; 4º que, dans un journal parisien, j’avais écrit que l’acte de Caserio avait été comploté, devinez où ?... à  Grafton Hall. Etc. etc. J’ai découvert le bonhomme et son domicile et il y a eu un combat assez musclé dont, verbalement, je vous dirai les péripéties. » (d’après la copie de la lettre retrouvée par Ronald Spoor à l’IISG)

    alexandre cohen,la justice,nice,anarchisme,clemenceau,leeuwardenDans ses mémoires, Cohen garde le silence sur les semaines qu’il a passées à proximité de la Promenade des Anglais. Le chapitre 11 de Van anarchist tot monarchist (1936) revient uniquement, en quelques mots, sur le médecin niçois qui l’a traité pour une légère affectation pulmonaire (lichte long-aandoening). Peut-être trouvera-t-on une allusion à ses démêlés avec la police locale dans l’un de ses nombreux articles. À l’âge de 95 ans, A. Cohen vivra à Nice non plus un épisode ubuesque, mais bien l’un des grands drames de sa vie : c’est en effet dans cette ville qu’il enterre son épouse, décédée à la suite d’une chute alors que le couple séjournait chez une nièce de Kaya.

    Signé par un certain V. J., l’article « Il y a des juges à Nice » a paru le 14 juillet 1891 dans La Justice, organe dirigé par Georges Clemenceau et ayant comme rédacteur en chef Camille Pelletan (1846-1915). Cette date estivale laisse supposer que l’histoire de la mésaventure survenue à Cohen quatre ou cinq mois plus tôt a un peu servi de bouche-trou en une période où, beaucoup de journalistes profitant des vacances, la copie se faisait rareCe même journal radical devait reparler du Hollandais un an et demi plus tard, à propos d’une affaire beaucoup plus marquante : « ‘‘Les expulsions d’anarchistes. À Paris, l’arrestation de Cohen’’. Le nommé Cohen, anarchiste hollandais, a été arrêté dimanche, à son domicile, 59, rue Lepic, dans les circonstances suivantes : Cohen, très connu dans les milieux anarchistes, collaborait à divers journaux, tels que le Père Peinard, l’En-Dehors, etc. Il avait été expulsé de Belgique et était venu se fixer à Paris ; il habitait rue Lepic depuis un an environ, avec une jeune femme.

    « Quels étaient ses moyens d’existence ? On l’ignore. Les journaux où il écrivait ne pouvaient le faire vivre. Il était en correspondance suivie avec de nombreux anarchistes de l’étranger, et passait la plupart de ses journées chez lui, occupé à lire et à écrire. La nuit, il recevait isolément, on par petits groupes, des compagnons. Cette circonstance lui avait même suscité quelques désagréments de la part de son concierge, furieux d’être obligé de tirer le cordon cinq ou six fois, dans la nuit, par suite des allées et venues de son locataire et de ses visiteurs. 

    « Cohen avait un loyer de 230 francs, qu’il payait très exactement. Le logement qu’il occupait au sixième étage est très sommairement meublé : le strict indispensable.

     

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    Rue Lepic, vers 1900, en direction du n° 59

    « Cohen est jeune encore. Il était fort peu communicatif, ne parlait à personne, très poli d’ailleurs.

    « Il est de petite taille et d’aspect chétif. Il porte un collier de barbe blonde. Vêtu d’habits très simples, élimés, et d’un pardessus à capuchon, coiffé d’un feutra mou, un lorgnon sur le nez, il présente un type dont le développement du mouvement anarchiste semble avoir multiplié à Paris les spécimens.

    « Il était sept heures du matin quand les agents frappèrent à la porte de sou domicile. Cohen, qui se savait surveillé, n’aurait certainement pas ouvert si, à sa question : ‘‘Qui est là ?’’ un des agents n’avait répondu : ‘‘C’est le facteur.’’

    « Cohen ouvrit sans défiance et fut aussitôt appréhendé. Il a été immédiatement emmené au Dépôt avec sa femme, qui a été remise en liberté dans la soirée.

    « Hier soir, un arrêté d’expulsion ayant été pris contre lui, il a été conduit à la frontière belge. » (La Justice, 13 décembre 1893, p. 2-3)

    Le lendemain, sous le titre « Alexandre Cohen », le même quotidien publiait un rectificatif en empruntant un papier au Figaro. Là encore, on relève toutefois quelques petites erreurs factuelles ; on constate par ailleurs que le jeune hollandais s’était empressé de faire jouer ses appuis qui s’efforcent de le dédouaner des accusations d’anarchisme : « […] Alexandre Cohen, que l’on a arrêté dimanche à son domicile, rue Lepic, n’est pas un inconnu pour la presse.

    « Âgé de vingt-huit ans environ, il est depuis trois ans à Paris. Il vint en France pour éviter de purger une condamnation à trois ans de prison qu’il avait encourue pour délit de presse à Amsterdam.

    « Il a appartenu à l’armée coloniale néerlandaise. À Sumatra et à Java, des actes d’insubordination le firent condamner à deux ans de prison. Il accomplit cette peine à Java.

    « Il faut reconnaître que, depuis qu’il est en France, il s’est surtout occupé de journalisme et de littérature. 

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    La Justice, 14 décembre 1893

    « Très instruit, possédant à fond plusieurs langues, il a collaboré à toutes les jeunes revues parisiennes. Il a publié des traductions hollandaises et allemandes des œuvres de Zola, des traductions françaises de Multatuli. C’est lui qui a traduit la pièce de Hauptmann : Âmes solitaires*, que 1’ ‘‘Œuvre’’ doit représenter demain mercredi.

    « Il n’a jamais été, comme on l’a dit, collaborateur du journal l’En dehors, ni du Père Peinard. Il n’était pas davantage le correspondant de journaux allemands, mais bien du journal socialiste hollandais dirigé par Domela Nieuvenhuis.

    « Alexandre Cohen fréquentait peu les anarchistes, mais était lié, en revanche, avec beaucoup de jeunes littérateurs. Il avait demandé dernièrement ses lettres de naturalisation et était admis à domicile.

    « Ajoutons que M. Alexandre Cohen n’a pas été expulsé, comme on l’avait annoncé.

    « Un journal du soir l’ayant accusé d’être un espion de l’étranger, ses amis protestent avec énergie. Ils citent de nombreuses références : M. Georges Street, secrétaire du Matin, où M. Cohen a été rédacteur, le groupe littéraire du Mercure de France, les Entretiens politiques et littéraires, la direction du théâtre l’Œuvre, le Figaro, etc., etc.

    « Les amis de M. Cohen affirment, en outre, qu’il n’a jamais fait à aucune tribune profession de foi anarchiste.’’ » (La Justice, 14 décembre 1893, p. 2). Ces articles correspondent au début de la période où le nom Alexandre Cohen réapparaît souvent dans les journaux, en particulier à propos du procès des Trente, de sa traduction des Âmes solitaires et de son incarcération aux Pays-Bas après son exil londonien. Une fois tiré d’affaire, il allait régulièrement apposer sa signature dans diverses revues littéraires et des quotidiens d’information français, en bas d’articles et de traductions, et ce jusque dans les années vingt du XXe siècle. (D. C.)

     

    * Ce travail de traduction a semble-t-il incité A. Cohen à devenir membre « stagiaire » de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (années 1895-1896, cf. Annuaire pour ces années, p. 342).

     

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    Alexandre et Kaya, vers 1935

     

     

     

    IL Y A DES JUGES À NICE

     

    La police et ses agents de toutes sortes sont en ce moment à l’ordre du jour. Voici un nouveau fait qui prouvera que les commissaires de police et les parquets de province ne le cèdent en rien à ceux de Paris.

    Mon Dieu ! L’affaire n’est pas bien grave, certainement. Un journaliste assommé ; les magistrats protégeant les agresseurs. Cela se voit tous les jours. Pourtant l’incident en question est agrémenté d’un luxe de détails assez caractéristique et se fait remarquer par une saveur locale assez prononcée pour être distinguée du commun.

    Le plaignant est un de nos distingués confrères de la presse étrangère, très honorablement connu à Paris et très dévoué à l’opinion républicaine.

    Nice, la Vieille ville

    alexandre cohen,la justice,nice,anarchisme,clemenceau,leeuwardenM. Alexandre Cohen, hollandais de naissance, admis à domicile en France par décret présidentiel et en instance pour obtenir sa naturalisation, est correspon- dant de journaux hollandais, belges et autrichiens.

    Des raisons de santé l’ont obligé à passer l’hiver dernier à Nice. Le 27 février, au matin, ayant été pris grossièrement à partie par un employé du Casino muni- cipal, nommé Gerbier, qui, paraît-il, l’avait, à cause de son accent étranger, pris pour un Allemand, il se disposait à envoyer des témoins à ce monsieur, quand, au moment où il venait de rentrer chez lui, un domestique du Casino se présente et lui dit que quelqu’un du Casino l’attend en bas. M. Cohen descend, sans défiance. Arrivé au bas de l’escalier, il se trouve en présence de deux individus : l’un qu’il reconnaît pour l’employé avec qui il avait eu l’altercation ; l’autre, un inconnu.

    M. Cohen, descendu en pantoufles et veston, commençait à s’excuser de sa tenue, quand les deux individus, par un mouvement tournant, se placent entre lui et l’escalier pour l’empêcher de remonter, Gerbier, l’agresseur du matin, déclare à M. Cohen qu’il est décidé à vider à l’instant la querelle du Casino et qu’à cet effet il a amené une voiture pour les conduire tous les deux à la campagne. M. Cohen lui ayant répondu qu’une telle proposition était inacceptable et que le soir même deux de ses amis se mettraient à la disposition de son adversaire pour arrêter les conditions d’une rencontre, Gerbier appelle alors un troisième individu resté dehors, ancien tambour-major de l’armée papale, actuellement valet de pied au Casino, et crie à ce dernier : « Empoignez-le. » 

    Camille Pelletan, par Gill
    alexandre cohen,la justice,nice,anarchisme,clemenceau,leeuwardenTous trois aussitôt de se ruer sur M. Cohen, le serrant à la gorge et cherchant à l’entrainer vers la voiture. Aux cris de la victime, toutes les portes de la maison s’ouvrent, et des personnes du dehors pénètrent dans le vestibule. « C’est un Allemand, un sale Prussien », s’écrie un des trois agresseurs. Une dame, reconnaissant M. Cohen, intervient et reçoit un formidable coup de poing sous l’œil gauche. Ses voisins se décident alors à prendre parti et expulsent les auteurs du guet-apens.

    Le 2 mars, M. Cohen déposa une plainte entre les mains du procureur de la République.

    Le 4 mars, appelé chez le commissaire de police du quatrième arrondissement de Nice, il se voit accueilli par ce magistrat avec la dernière insolence. Ses témoins sont également traités d’une manière scandaleuse, tandis que les témoins de la partie adverse étaient écoutés avec beaucoup d’égard. S’adressant à un Italien, M. Napoléon Zanelli, établi sellier à Nice depuis dix ans, qui exposait les faits sans commentaires, le commissaire lui dit : « Encore un Italien ! Tas d’Italiens, on vous connaît. Vous persistez ? Vous savez, la frontière n’est pas loin. »

    Et comme M. Zanelli le regardait interdit : « Vous avez des yeux qui ne me plaisent pas ; je vous défends de me regarder avec des yeux menaçants, sans quoi je me charge de vous mettre à la raison. »

    Il fut impossible à M. Zanelli de faire sa déposition. À un autre témoin, M. Ravel, le commissaire dit : « Vous pouvez raconter cela au cabaret. Le bureau de police n’est pas une écurie. Vous manquez de tenue en vous tenant devant moi les jambes croisées. » Aucun des témoins de M. Cohen ne put faire intégralement sa déposition, le commissaire ne cessant de leur couper la parole, et permettant aux témoins de la partie adverse d’interrompre les premiers, de leur imposer silence et même de les insulter. Gerbier et ses amis en étaient arrivés à se croire si bien les maîtres dans le bureau de police, qu’ils ne se gênèrent plus même avec le commissaire. Comme ce dernier faisait remarquer à un témoin de Gerbier qu’il tombait sous un article du Code pénal, ledit témoin tira un carnet de sa poche, disant : « Répétez, que je note ; cela est vraiment intéressant. »

    Maison où a grandi Cohen à Leeuwarden

    alexandre cohen,la justice,nice,anarchisme,clemenceau,leeuwardenEt comme le magistrat, poussant la complaisance jusqu’à ne pas vouloir s’apercevoir de l’ironie de ces paroles, ouvrait son Code avec empressement et lisait l’article qui rendait le délinquant passible d'une amende : « J’ai ponté aujourd’hui pendant une heure sur le 17, réplique le témoin, et il n’est pas sorti une seule fois. C’est égal, ce n’est pas cher, et à ce prix-là, je voudrais bien recommencer. » Il se plut alors, retroussant ses manches, à raconter qu’à Paris, il fréquentait depuis deux ans les salles de boxe et que, depuis son arrivée à Nice, il éprouvait le désir d’exercer ses biceps. Et comme il menaçait directement M. Cohen, le commissaire de plus en plus aimable repartit : « À votre aise, il y a même une canne quelque part ici. »

    C’est invraisemblable et pourtant c’est attesté par la signature de six témoins que nous avons sous les yeux.

    Et le parquet, demanderez-vous ? J’y arrive.

    Quelques jours après cette scène – burlesque à force de cynisme – du commissariat, le procureur fil savoir au plaignant « que les faits ne lui avaient pas paru, après enquête, de nature à motiver son intervention d’office et que M. Cohen, pouvait s’il le jugeait à propos, saisir directement de ses griefs les juges compétents. »

    M. Cohen, peu affriandé par ce qu’il venait de voir, et peu soucieux de goûter de nouveau à la justice niçoise, s’en remet au public impartial pour le faire juge non point des agissements du nommé Gerbier, mais de la manière dont les magistrats s’acquittent de leur mission.

    Je ne sais s’il y a encore des juges à Berlin, mais il y en a certainement à Nice. Ils siègent en un lieu équivoque qui s’appelle le Casino de Nice et qui a pour succursales les commissariats et le parquet de cette ville.

     

    V.  J., La Justice14 juillet 1891

     

     

     

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     Nice, Jardin des Palmiers et Casino Municipal

     

     

  • Deshima, n° 4

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    Louis Couperus et la France

    Arts & Lettres du Nord

     

    Le numéro 4 de Deshima, revue d’histoire globale des pays du Nord, vient de paraître, une livraison entièrement en langue française. Il contient un dossier de de 210 pages sur l’un des plus grands écrivains néerlandais, Louis Couperus (1863-1923), l’auteur de La Force des ténèbres (De stille kracht, 1900), roman que Paul Verhoeven se propose de porter à l’écran et dont la traduction française a paru en 1986 aux éditions du Sorbier.

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    Avant-propos

     

    Le présent numéro de Deshima offre une large place à la littérature ainsi qu’à l’histoire et la traduction littéraires. Tout d’abord à travers un dossier consacré à l’écrivain haguenois Louis Couperus – des articles sur sa vie et son œuvre ainsi que des nouvelles et feuilletons en traduction –, ensuite par une contribution sur un romancier originaire de la Flandre française : Paul Gadenne, enfin grâce à des pages pour la plupart inédites de poètes d’expression française (le Suisse François Debluë et la Québécoise Louise Warren qui évoque ses séjours en Flandre, en particulier dans l’ancienne maison des traducteurs de Leuven) et d’expression néerlandaise (les Flamands Roland Jooris et Paul Bogaert). Cette attention portée à la littérature se prolonge dans la partie du volume consacrée aux pays scandinaves : des contributions du traducteur Philippe Bouquet, une étude de Marthe Segrestin sur Ibsen et Strindberg ainsi que des poèmes de Pia Tafdrup.

    La Hollande est par ailleurs à l’honneur dans une évocation de la peintre Charley Toorop (article de Catherine Jordy), la Flandre à travers les propos d’une grande figure du monde musical, Paul Van Nevel, recueillis par la romancière bruxelloise Sandrine Willems.

     

    Couperusdeshima4.pngÉcrivain méconnu aujour- d’hui en France, Louis Couperus (1863-1923) oc- cupe dans la littérature de son pays une place de tout premier plan. En quarante ans de vie littéraire, il a laissé une œuvre monumentale à bien des titres : somptuosité de la langue, profondeur de l’observation mariée à une légèreté de ton, diversité des genres – poésie, nouvelle, feuilleton, récit, conte my- thologique, roman (historique, psychologique, mytho- logique, symbolique…). Les Volledige Werken (Œuvres complètes) éditées à la fin du XXe siècle regroupent pas moins de 50 volumes.

    Né à La Haye le 10 juin 1863 dans un milieu de hauts fonctionnaires coloniaux, Louis Couperus a passé une partie de ses jeunes années à Batavia, capitale des Indes néerlandaises, la future Djakarta. Grand itinérant, il retournera dans cet archipel (pour y écrire une de ses plus belles œuvres : De stille kracht), voyagera en Scandinavie (on trouve des échos de cette période dans le roman Noodlot), en Angleterre, en Espagne, séjournera par ailleurs en Algérie (voir l’article de José Buschman), au Japon et bien souvent aussi en Suisse ou encore en Allemagne. La France et l’Italie l’accueilleront, lui et sa cousine germaine Elisabeth qu’il a épousée en 1891, durant de nombreuses années. Encore adolescent, sa découverte de l’œuvre pétrarquienne le confirme dans sa vocation d’écrivain. La première nouvelle qu’il donne à lire à ses compatriotes met d’ailleurs en scène une rencontre entre Pétrarque et Boccace. À l’âge de 23 ans, il publie un deuxième recueil de poèmes qui contient en particulier un cycle intitulé « Laure ». Mais c’est au genre romanesque, à celui du feuilleton et à la nouvelle qu’il va consacrer la plus grande partie de son temps jusqu’à sa mort survenue le 16 juillet 1923. Connu en France – et plus encore en Angleterre et en Allemagne – dès la fin du XIXe siècle, époque de la parution aux éditions Plon de deux de ses romans (Majesté et Paix Universelle), il s’établit avec son épouse à Nice en 1900. Il vivra dix ans dans cette ville proche de l’Italie qu’il affectionne tout particulièrement (voir « La sultane blanche. Louis Couperus et Nice » de Christian Marcipont). Il est alors l’un des rares si ce n’est le seul écrivain hollandais à vivre de sa plume. Aux Pays-Bas, ses œuvres sont publiées dans des éditions magnifiques – qui font aujourd’hui le régal des collectionneurs – dont les couvertures sont conçues et dessinées par de grands artistes, par exemple Jan Toorop (voir la couverture de ce numéro), Theo Neuhuys, B.W. Wierink, C.A. Lion Cachet ou encore H.P. Berlage. Un de ces col- lectionneurs, Ronald Breugelmans, décédé le 5 février dernier, a laissé un ouvrage qui répertorie les différentes traductions des ouvrages du Haguenois : Louis Couperus couvforcesténèbres.pngin den vreemde (2ème édition revue et augmentée, Leyde, 2008). Aux lecteurs n’ayant pas accès à la langue néerlandaise, on conseillera la lecture du roman « indonésien » La Force des ténèbres (De stille kracht, 1900), dans la traduction de Selinde Margueron éditée par Le Sorbier en 1986 avec une préface de Philippe Noble. En anglais et en allemand, de nombreuses œuvres de Cou- perus sont accessibles dans des traductions de qualité.

    Pour être vraiment complet, notre dossier aurait d’ailleurs dû s’intéresser aux traductions françaises et aux traducteurs (Georges Khnopff, Louis Bresson, Paul Eyquem, Félicia Barbier…) de Couperus ainsi qu’aux gens de lettres qui lui ont consacré quelques pages en français : Theodor de Wyzewa, Renée d’Ulmès, Maurice Spronck, Adrienne Lautère, Jules Béraneck, Julien Benda, Christiane Fournier… L’adaptation que le Haguenois a donnée de Chantecler d’Edmond Rostand aurait mérité un article dans la veine de celui que Bertrand Abraham propose sur la « traduction » de La Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert. Un contretemps nous a empêché de terminer une contribution sur les écrits que l’écrivain a laissés sur des villes françaises où il a séjourné au début de l’automne 1909, Arles et Avignon, des pages dans lesquelles le grand lecteur qu’était Couperus – voir la contribution de Kim Andringa – s’inspire par endroits d’un beau travail de son contemporain André Hallays : Avignon et Le Comtat Ve- naissin.

    Les nouvelles retenues dans ce volume – dont l’emblématique « Les jumelles de théâtre » – éclairent deux ou trois facettes de l’œuvre du romancier : certaines illustrent le ton badin qu’il aimait à employer tout en nous conduisant dans quelques-uns de ses lieux de prédilection, en l’occurrence Scheveningen et Nice ; « Le jeune roi » revient sur une thématique qu’il avait développée à la fin du XIXe siècle dans ses « romans des rois » ; « Comment on écrit un roman » nous livre certains secrets de la cuisine de l’écrivain. Le texte que le Haguenois a publié sur Paris en 1921 et que Marjan Krafft-Groot évoque dans « Paris au regard de Métamorphose de Louis Couperus » aurait certes eu sa place dans ce petit florilège.

    Ouvrage de H.T.M. van Vliet consacré aux couvertures des livres de Couperus

    couvvanvliet.jpgNous tenons à remercier Thomas Beaufils qui nous a invité à réaliser ce numéro de Deshima et bien entendu toutes les personnes qui ont fourni une contribution, en particulier Christian Marci- pont pour ses traductions. Nos remerciements vont aussi au professeur H.T.M. van Vliet qui nous a autorisé à publier des nouvelles de Louis Couperus dans des traductions basées sur les Volledige Werken, immense projet éditorial qui a été mené à bien sous sa direction ; à José Buschman qui  a eu la gentillesse de nous fournir bien des conseils ainsi que nombre de photographies reproduites dans le présent numéro ; à Ronald Breugelmans qui, avant sa disparition, a toujours accepté avec enthousiasme de nous fournir maints documents et renseignements ; à Tom Van de Voorde du Fonds Flamand des Lettres pour son rôle auprès des poètes flamands dont nous publions des pages ; au NLPVF pour son concours au financement des traductions ; au Letterkundig Museum de La Haye ; enfin à Thomas Mohnike, Ersie Leria, Sandra Miller et Bertrand Abraham pour la couverture, la maquette, la mise en page ou encore le travail de relecture.

    Relevons pour finir que l’association qui défend l’œuvre de Couperus, la Louis Couperus Genootschap, propose un magnifique site. Par ailleurs, à La Haye, un musée est dédié à cette grande figure des lettres néerlandaises. Une de ses œuvres, inspirée de Pindare, L’Ode, est disponible, dans une traduction de Louise de Gursé. Enfin, le lecteur trouvera divers textes et documents sur le présent blogue.

    Daniel Cunin

     


    Sommaire & résumés

     

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    Marjan Krafft-Groot

    Paris au regard de Métamorphose de Louis Couperus

    Paris through the eyes of Louis Couperus’ Metamorphosis

    couvMetamorfoze.gifThe present article strives to investigate the importance of Couperus’ Paris journey for his work and aesthetics, taking one of his masterpieces, Metamor- phosis, as its focal point. The analysis shows the interaction of life and literary work, sug- gesting traces of literary works and persons that may have ins- pired and influenced the author.

     

    Kim Andringa

    Les lectures françaises de Louis Couperus

    “Uitheemse meesters naar eigen, geheel oorspronkelijken trant”. The French readings of Louis Couperus

    CouvArabesken31.jpgThis article offers an insight into the French readings of Louis Couperus which left their marks on his work. He is at first attracted by art for art’s sake, but Zola opens his eyes to realism. His personal natu- ralism is less theoretical and more psychological than Zola’s, which makes him a fellow of Bourget. His interest for the life of the soul reveals the influence of Maeterlinck. In his historical novels, Cou- perus sets greater value than Flaubert or Lombard in the psychology of his protagonists. His “king’s novels”, like the one by Lemaître, show us a king in doubt about monarchy, but he insists on the human rather than the political dimension. Couperus was an inspired reader, taking from his French masters the elements that allowed him to let his personal voice as a writer be heard.

     

    Christian Marcipont

    La Sultane banche. Louis Couperus et Nice

    The white sultana. Louis Couperus and Nice

    NiceMuzeAzur.pngThe article explores the im- portance of the city of Nice for the life and oeuvre of Louis Couperus. In June 1899, Louis Couperus (who had the idea for some time to leave the Nether- lands for good) and his wife stayed for the first time in Nice merely by chance, as they came here to wait for the ship that would take them to Dutch East Indies, today’s Indonesia. In the work of Couperus, Nice appears at first as a place of aristocratic cosmo- politism, but than even and foremost as a place of sensuality and liberty – as opposed to the North, particularly The Hague, which is described as op- pressing and frigid. The Hague represents traditions and conventions, Nice the emancipation from tradition; the North is melancholic, the South enthusiastic. Nice becomes feminized; a sultana gleaming of purity and whiteness.

     

    José Buschman

    Un dandy en Orient. Louis Couperus en Algérie

    A dandy in the Orient. Louis Couperus in Algeria

    CouvCouperusJosé.jpgIn the winter of 1920, Louis Couperus made a trip of six months to Algeria. His im- pressions were published in a book in 1921, after being serialized in a Dutch weekly. At the beginning, Couperus was overwhelmed by the “Oriental dream”, which he thought he met everywhere. Later, however, his enthusiasm was tempered. In her article, José Buschman reveals what Couperus must have witnessed in Northern Africa, but did not describe. Her explanation for this reticence draws upon new psychological insights in Couperus’ life and art.

     

    Bertrand Abraham

    La Tentation de Saint Couperus

    The temptation of Saint Couperus

    couvarabeskens34.pngUsing several Dutch articles and an unpublished Paris IIISorbonne Nouvelle docto- ral thesis by Margje Antje Groot from 1986 as a point of departure, the article analyzes the relationship of Flaubert’s La Tentation de Saint Antoine and its “translation” by Louis Couperus. My reading strives to show, by reorganizing the scattered data in a coherent manner, in what way the choices made by Couperus in his “translation” (“choices” is employed here in all its meanings, particularly even its most literal sense, as his “translation” cuts down the text in a significant manner) are symptomatic for an aesthetic that is more that of Couperus than Flaubert. The meaning of the term “translation” is at the same time questioned and contested: In which extend does the text by Couperus translate the one by Flaubert? In which way does that “translation” represent a step forward in the evolution of the Dutch author’s oeuvre? Our analysis doesn’t pretend to refer to the research in its totality, but draws upon its principal results.

     

    Louis Couperus

    Seven Short Stories

    Les Jumelles de théâtre

    The Opera GlassescouvcouperusVanTRicht.png

    Le Jeune roi

    The Young King

    La Vie imaginée

    The Imagined Life

    Incognito à Nice

    Incognito in Nice

    Le Deuxième regard

    The Second Glance

    Le Suicide manqué

    The Wasted Suicide

    Comment on écrit un roman

    How to Write a Novel?

     

      

    Catherine Jordy

    Charley, fille de Toorop ou l'amour du travail

    Charley, Toorop’s daughter. A passion for work

    couvtooropParis.jpgCharley Toorop (18911955) is one of the most important Dutch painters of the 20th century. In the midst of the fascination for abstraction, she remained truth to realism in her painting, becoming a true portraitist and more specifically a selfportraitist, as Rembrandt or Van Gogh could be. She also practiced other genres, inclu- ding landscapes, still lives and group portraits. Her style is remarkably sharp, precise and, above all, she used to paint like a man, in a constant search for perfection.

     

    Sandrine Willems

    Entretien avec Paul Van Nevel

    Interviews with Paul Van Nevel

    couvDVDVanNevel2.pngThis pages form extracts of interviews that Sandrine Wil- lems conducted with Paul Van Nevel, the founder and direc- tor of the Huelgas Ensemble, while she prepared her docu- mentary Chants et soupirs des Renaissants selon Paul Van Nevel, Renaissance Voices, in- terpreted by Paul Van Nevel.

     

     

    Didier Sarrou

    Paul Gadenne et les Flandres

    Paul Gadenne and Flanders

    couvgadennepoésie.jpgPaul Gadenne, the author of La Plage de Scheveningen, was born in French Flanders. This region, however is not predominant in his oeuvre. The article seeks to analyze to what extend the author was marked by it, and asks, what place he gives in his work to Flanders in general. It seems that the region of his childhood is too near to him; he could not manipulate the landscape as he wanted. Flanders is an element of his imaginative substratum that re-emerges every now and then, often when an intense moment of innocence, purity, happiness illuminates the soul of a character.

     

    Roland Jooris

    Solesmes

    An evocation of Pierre Reverdy’s oeuvre by a great Flemish poet.

     

    Louise Warren

    Pensées de Flandre

    Thoughts of Flanders 

    Evocation of stays in Flanders.

     

    couvfrancoisdeblue.pngPaul Bogaert

    the Slalom soft

    Poems.

     

    François Debluë

    Automne flamand

    Flemish Autumn

    Poems.

     

    Pia Tafdrup

    Dronningeporten

    Poems.


    Marthe Segrestin

    Ibsen et Strindberg face au théâtre français. L'étranger en règle et l'étranger sans papiers

    Ibsen, Strindberg and French theatre. The legal alien and the illegal immigrant

    Ibsen and Strindberg fascinated the most innovating directors in Europe from the last decade of the 19th century. But whereas they helped to reshape the German stage, they remained underestimated in France until World War II. Their plays meant a real threat to French dramaturgy and the Parisian stage did not tolerate the intruders. Only Ibsen was finally accepted, when he was made out to be a good imitator of the French playwrights. Strindberg, however, has long been seen as too much a perturber of the French theatre tradition of the well made play.

     

    Philippe Bouquet

    Les paradoxes de la traduction littéraire

    The paradoxes of the literary translation

    The Decalogue of a translator of Scandinavian lan- guages

     

    Philippe Bouquet

    Notes de lecture

    Reviews

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    Arni Thorarinson, Le Dres- seur d’insectes, Métaillé, 2008, &  Einar Már Guð- mundsson, Le Testament des gouttes de pluie, Gaïa, 2008, both translated from the Icelandic by Éric Boury.

     

     

     

     

    illustrations

     

    Louis Couperus, Metamorfoze, Amsterdam, L.J. Veen, 1897, cou- verture dessinée par Jan Toorop.

    Arabesken, n° 31, mai, 2008, revue publiée par l’Association des Amis de Louis Couperus, La Haye (en couverture : Louis Couperus).

    Nice, muze van azuur, Amsterdam, Bas Lubberhuizen, 2004 (recueil de textes - dans la série Het Oog in 't Zeil - consacrés à Nice réunis par Dirk Leyman : Michel Butor, J.M.G. Le Clezio, Marco Daane, Bart van Loo, Emmanuel Waegemans, Caroline de Westenholz, David van Reybrouck, Paul Gellings…) 

    José Buschman, Zoo ik ièts ben, ben ik een Hagenaar, une promenade littéraire à travers le La Haye de Louis Couperus, introduction de Caroline de Westenholz, Amsterdam, Bas Lubberhuizen, 1996.

    CouvCouperusCahier11.jpgArabesken, n° 34, novembre 2009, avec entre autres un essai de Nienke Timmers : « Maladie et suicide chez Madame Bovary, Anna Karénine et Eline Vere ». Voir aussi sur Flaubert et Couperus le Couperus Cahier  n° 11 : Maarten van Buuren, Emma Bovary, Anna Karenina, Eline Vere. Drie fatale vrouwen in het fin de sièlce (Emma Bovary, Anna Karénine, Eline Vere. Trois femmes fatales de la fin de siècle), La Haye, Louis Couperus Genootschap, 2010.

    H.W. van Tricht, Louis Couperus. Een verkenning, La Haye, Bert Bakker-Daamen, 1965.

    Charley Toorop, Catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, du vendredi 19 février 2010 au dimanche 9 mai 2010, 240 illustrations couleurs et 20 illustrations noir & blanc, Paris Musées, 2010.

    Chants et soupirs des Renaissants selon Paul Van Nevel, un documentaire de Sandrine Willems,  Les Piérides - CBA - Canvas - Alizé production, 2001 (détail de la pochette du DVD)  

    Paul Gadenne, Poèmes, Arles, Actes Sud, 1983.

    François Debluë, Troubles fêtes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995.

    Einar Már Guðmundsson, Le Testament des gouttes de pluie,  Montfort-en-Chalosse, Gaïa, 2008.

     

     

    prix du numéro de Deshima 15 euros : toutes les infos

     

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    Frédéric Bastet, Louis Couperus. Une biographie, couverture (détail)

     

  • Un romancier populaire du XIXe siècle

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    Jacobus Jan Cremer

    (1827-1880)

     

     

     

    J.J. Cremer, photo : M. Verveer

    Cremer5.gifConsidéré de son vivant comme le Dickens néer- landais, J.J. Cremer, qui délaissa palette et pinceaux pour se vouer à l’écriture, devint l’un des premiers auteurs de son pays à vivre de sa plume (et des conférences qu’il donnait en tirant profit de la grande popularité dont il jouissait). Outre des poèmes et des pièces de théâtre, il a signé nombre de nouvelles et de romans historiques et sociaux, pour la plupart édifiants et rédigés dans une langue en partie dialectale. Ce dernier aspect a disparu des nouvelles qui ont paru en traduction française dans la collection la Nouvelle Bibliothèque populaire (1888), « Tante Dine » et « Mie-au-Berceau » (Wiege-Mie, 1853), regroupées sous le titre Intérieurs hollandais. Scènes villageoises. Charles Simond s’est sans doute chargé de ce travail de transposition alors qu’André Carl avait donné en 1861 (H. Casterman, Paris-Tournai, rééd. 1877 et 1887) un choix de nouvelles : Scènes villageoises du pays de la Gueldre.

    Les œuvres de  J.J. Cremer ont été réunies en quatorze volumes (1877-1881). Peu avant sa mort, l’écrivain publia en revue cinq Lettres de Nice datées de mars 1879 : piètre voyageur, il s’était rendu sur la Côte d’Azur où l’une de ses filles, tout juste mariée, était tombée gravement malade. Ces pages gaies furent réunies en une plaquette avec un récit situé à Monte-Carlo : Monte Carlo. Brieven uit Nizza (1880). Il s’agit de petits textes pleins d’allant et d’humour. L’auteur y exprime son amour des paysages et de la végétation qu’il découvre après un long voyage de nuit en train, son émerveillement devant le spectacle qu’offre dès début mars la région niçoise ou encore devant la taille du bouquet (1, 30 m de diamètre !) confectionné pour la cantatrice Mlle Ciuti qui interprète le rôle d’Aïda. Il séjourne dans l’hôtel que gère M. Platel. De sa chambre, il voit l’animation sur les ponts qui relient la place Masséna à la place Charles-Albert (c’était donc juste avant que le Paillon ne soit en partie couvert). Le 23 mars 1879, le Néerlandais se rend en curieux à la basilique Notre-Dame où un avis annonçait : « Dimanche à trois heures et demie, un sermon de charité sera prêché par sa Grandeur Monseigneur l’évêque de Nice, pour les besoins du Diocèse et en particulier pour l’œuvre si importante des vocations ecclésiastiques » ; là, il est estomaqué par l’apparat de la cérémonie et la magnificence des costumes, par le gros « diamant » qui brille au doigt de Mgr Mathieu Balaïn, premier évêque français de la ville. L’auteur de Fabriekskinderen (1863), nouvelle sociologique dénonçant la condition Cremer6.jpgfaite aux enfants dans les usines qui sera à la base d’une réforme législative, est choqué de voir le prélat demander de l’argent à ses ouailles pour l’Église « nécessiteuse ». Le Haguenois d’adoption paraphrase non sans drôlerie le sermon tenu par un homme surtout soucieux d’assurer la formation du clergé, mais qui, si l'on en juge par sa biographie, n’ignorait pas forcément le petit peuple.

    Mgr Balaïn

    Toujours dans une langue succulente et sur un ton badin, J.J. Cremer rapporte quelques faits divers, par exemple les aventures d’un jeune couple d’amoureux, Rosa Chiaperro et Philippe Loudello dont le père est condamné à dix jours de prison pour avoir volé le foulard de sa future bru. L'écrivain nous entretient encore des Régates peu réussies – le mémorable feu d’artifice qu’il décrit se déroule dans sa tête et malheureusement pas dans la réalité –, si ce n’est que le vainqueur parisien porte un patronyme batave: M. d’Outhoorn ! De fait, cet événement avait dû être reporté de quelques jours en raison des conditions météorologiques, de fortes pluies et un vent très violent ayant fait leur apparition : « Un temps du diable, m’sieur ! ». Pendant ce temps, la vie continue : « Arrestation. M. Pierre G...., le jour de la Mi-Carême, se dit : Il pleut, mais c’est pas une raison pour ne pas se divertir un peu ; si on se mouille à l’extérieur, il faut réagir et s’humecter à l’intérieur. […] Il a tant réagi que la réaction ne s’est terminée que le lendemain au violon », rapporte Le Progrès de Nice. Bientôt, notre chroniqueur assiste avec joie à la Bataille des Fleurs : « Nice vit par ses fêtes, lui confie un habitant. En été, nous avons même une fête des Boiteux et Bossus ! » J.J. Cremer ne peut terminer son évocation de la ville que Louis Couperus appellera « la sultane blanche » sans s’ar- rêter sur « la seule grande figure artistique que Nice a jamais compté » : le peintre Carle van Loo, « fils d’un menuisier hollandais ». 

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    C. van Loo, Esquisse pour les Grâces de 1763,

    CMA, Los Angeles

     

    Dans Monte-Carloqui s’ouvre par ces mots français: « Cet enfer de Monaco ! », l’écrivain mêle pour ainsi dire récit et nouvelle. Il décrit les choses avec enthousiasme, mais se dit choqué d’apprendre qu’on se livre deux fois par semaine, dans cet endroit où mythes et légendes se côtoient, à une activité aussi prosaïque et cruelle que le tir au pigeon. Ensuite, il nous invite à passer la journée avec lui dans ce lieu de perdition qu’est le Casino. La nuit tombée, alors que l’orage fouette la gare où les joueurs malchanceux attendent le dernier train (celui de 23h12) et les poursuit une fois qu’ils sont à bord du rapide (le «sneltrei» de l’époque), Jacobus Jan Cremer nous prépare à assister au suicide d’un homme qui a perdu toute sa fortune. Sa jeune épouse enceinte le reverra-t-elle vivant ?

    Si la majeure partie des écrits de cet auteur sans doute trop prolifique nous semble aujourd’hui bien mièvre, on ne peut lui dénier une certaine aisance à peindre personnages et paysages en quelques touches rapides. Quand on lit ses pages consacrées à la Côte d'Azur, on regrette qu’il n'ait pas quitté plus souvent sa contrée natale. Dans la littérature de son pays, il a surtout laissé une trace grâce à ses nouvelles campagnardes ou pastorales. Plusieurs de ses contemporains l’ont décrit comme un homme doué d’un rare talent d’orateur et d’une capacité extraordinaire à imiter la voix et la mimique de dizaines de ses amis et connaissances ainsi que l’attitude d’animaux comme le cerf, le cheval ou le chien.

     

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    J.J. Cremer, Œuvres complètes, T. 13,

    qui contient Brieven uit Nizza & Monte-Carlo

     

     

    Les références bibliographiques relatives à la brochure publiée par Henri Gautier en 1888 étant soit lacunaires, soit fautives, nous reproduisons ci- dessous la page de couverture ainsi que la notice biographique et littéraire due (certainement) à Charles Simond.

     

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    bibliographie de J.J. Cremer : ICI

     

    Hommage

     

     

  • Louis Couperus par Renée d’Ulmès

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    UNE VISITE CHEZ LOUIS COUPERUS

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    Nature morte de Marie Vlielander Hein

     

    Le nom de la femme de lettres Renée d’Ulmès reste attaché à certaines contributions sur Guy de Maupassant, Flaubert ou encore Jean Lorrain ainsi qu’à l’édition (avec Tony d’Ulmès, sa sœur), en 1901, du Nouveau Journal inédit de Marie Bashkirtseff. Les spécialistes de l’œuvre de Louis Couperus la connaissent un peu eux aussi : elle a en effet publié un témoignage sur le romancier néerlandais dans L’Éclaireur de Nice du 2 janvier 1904 après l’avoir interviewé à son domicile niçois. Louis Couperus a en effet vécu près de la baie des Anges avec son épouse les dix premières années du XXe siècle. Ce témoignage a en réalité paru dès décembre 1903 dans Le Carnet Historique et Littéraire (6ème année, n° 12). C’est ce texte qui figure ci-dessous ; il ne présente que d’infimes différences avec la version ultérieure (nous conservons l’accent dont Renée d’Ulmès orne le nom de Couperus et ajoutons quelques notes). Relevons, à la suite de Caroline de Westenholz, que Renée d’Ulmès a publié en 1913 chez A. Lemerre un roman intitulé Histoire d’une petite âme, titre maeterlinckien qui n’est pas sans rappeler Een zieltje (Une petite âme), nouvelle de Louis Couperus dont il existait des traductions ou encore Le Livre des Petites Âmes, roman en 4 volets dont il est question dans l’article « Un Romancier hollandais ». Derrière Madame Renée d’Ulmès, chroniqueuse à ses heures de la vie niçoise,  se cachait une certaine Mlle Rey (ou Ray) d’origine parisienne : a-t-elle eu recours, au fil de sa carrière littéraire, à d’autres pseudonymes ? Parmi les revues et journaux très variés auxquels cette femme aux traits plutôt masculins a collaboré vers 1900 sous le nom de Renée d’Ulmès, citons Les Annales de la jeunesse laïque (mensuel de propagande de la libre-pensée), La Nouvelle revue, La Plume, Le Petit Journal, La Gazette de France, La Vraie mode, La Revue Forézienne illustrée, Le Feu, le Journal des instituteurs, Touche à tout, La Revue, Le Mois littéraire et pittoresque

    CouvEnDérive.jpgOutre le compte rendu de la visite à Couperus dans son appartement de la Villa Jules, le numéro du Carnet historique et littéraire de décembre 1903 présente (p. 339-347) une nouvelle de l’écrivain hollandais, « La Princesse aux cheveux bleus » (titre original : « Van de princes met de blauwe haren » du recueil de 1902 Over lichtende drempels), une traduc- tion qui a semble-t-il échappé jusqu’ici à l’attention des chercheurs. Ce conte est « adapté du hollandais par Marie Vielander (sic) Hein et Renée d’Ulmès ». Peintre, Marie Vlielander Hein (1871-1955), surnommée Mies, est l’un des nombreux enfants de Catharina, une des sœurs du romancier. Couperus appréciait parti- culièrement cette nièce avec qui, ainsi que le souligne le biographe Frédéric Bastet, il a entretenu une correspondance suivie et chaleureuse. Savoir que Renée d’Ulmès a traduit au moins un texte du grand romancier nous permet-il de la confondre avec cette mystérieuse Mlle Wassilieff avec qui Couperus a songé, pour ainsi dire à la même époque, traduire une partie de son œuvre en français ? Laissons pour l’instant cette question en suspens et contentons-nous d’avancer que Mlle Wassilieff et Jacques Sorrèze – traducteur de Dimitri Merejkovski, critique d’art et auteur de quelques romans plutôt médiocres comme En dérive (1903) n’étaient – ainsi que le confirment diverses sources – qu’une seule et même personne. (D.C.)

     

    CarnetNice1903.jpg

     

    UN ROMANCIER HOLLANDAIS

    Louis Coupérus

     

    Ce jeune écrivain, depuis longtemps célèbre en Hollande, a édifié une œuvre considérable. Deux de ses romans ont été transcrits en français : Majesté et Paix universelle. Il faut espérer que des traductions prochaines populariseront chez nous les livres qui nous intéressent doublement. D’abord, l’auteur a conservé l’intégralité du génie national. Sans subir ni l’influence russe, ni l’influence allemande, il garde son caractère profondément hollandais, évoquant les êtres d’une race très différente de la nôtre avec assez d’art pour nous les faire comprendre. Puis il ajoute à la sympathie que lui acquiert son talent un hommage qui flatte notre patriotisme en prenant comme résidence d’élection Nice, la ville lumineuse où il oublie les hivers brumeux de sa patrie, et où il vit silencieusement, n’entr’ouvrant sa porte qu’à de rares amis.

    L’habitation d’un artiste n’est point chose indifférente. Dans l’arrangement du décor amical où fleurissent les rêves d’art se révèle la personnalité secrète que certains cèlent jalousement.

    CouvNiceMuze.jpgLouis Coupérus, s’éloignant de la ville mondaine et tapageuse, a gagné la lointaine avenue Saint-Maurice, bordée de hauts platanes qui, l’été, forment une voûte fraîche et verte, l’automne, semblent se vêtir d’or bruni, l’hiver, se dressent, décharnés comme des fantômes d’arbres. D’instinct, le romancier a choisi, pour y vivre, le site le moins méridional. On le devine troublé par le soleil trop violent, les nuances brutales du plein midi. Il ne retrouve son âme intégrale qu’à l’heure nocturne où le jour s’empoussière de noir impalpable. Alors les rideaux clos l’isolent de l’atmosphère extérieure. Sous la lueur discrète des lampes, l’appartement apparaît en son ordre précis de logis hollandais avec les luisances des bahuts et des tables, d’un art moderne curieux, les mollesses des sièges aux tons atténués, les formes précieuses des faïences de Delft, les fragilités exquises d’un service de vieux Chine gravé aux armes de l’écrivain. Et, parmi ces choses de nuances assourdies, une étoffe javanaise, manteau de roi ou robe de princesse, déroule sa splendeur au-dessus du bureau.

    Cette étoffe symbolise l’âme du romancier. Sur le fond d’un gris doux de brume solidifiée, des brins d’or s’enchevêtrent, et la trame presque voilée adoucit ce que l’or seul aurait d’excessif. De même, les minutes ensoleillées de Louis Coupérus recèlent une mélancolie. Car il a hérité de ses ancêtres une âme soucieuse, mais des séjours aux colonies et en Europe méridionale l’ont empêché de trop s’attarder dans la tristesse, et, à côté d’œuvres d’une vérité d’observation amère, il a écrit des contes de fées exquisement poétiques.

    Une stricte élégance, une parfaite grâce de manières donnent au romancier svelte et blond (*) cette séduction qu’on croit, à tort, l’apanage des seuls mondains. Il y ajoute la douceur presque féminine d’un regard mordoré, le charme d’une parole un peu alentie par un tout léger accent étranger et une sorte de scepticisme courtois que dénonce le sourire fatigué. Il ne parle point de lui et, lorsqu’on le questionne, répond avec réticence, modestie ou peut-être bien dédain de celui qui ne juge pas utile de se raconter, pensant que l’œuvre suffit pour affirmer une personnalité.

    Nous résumerons ici brièvement les traits essentiels de sa vie.

    CouvForceTénèbres.jpgNé à La Haye, il est fils d’un conseiller à la cour. Sa petite enfance s’écoula dans une de ces calmes demeures hollandaises où une entente raffinée du confort défend de la tristesse ambiante. Puis il suivit sa famille à Java, et ce fut la vie que mènent les fonction- naires aux colonies, vie brillante et insoucieuse, au milieu de la sourde hostilité d’une populace dont la religion et les coutumes sont sans cesse froissées par une domination étrangère. Là, le jeune homme recueillait des documents pour son roman javanais La Force Silencieuse (**). Il rentrait dans son pays qu’il examinait avec un regard neuf et qui lui apparaissait alors dans sa juste signification. Car les choses et les êtres qu’on voit chaque jour ne semblent plus nets, mais flous, comme estompés.

    La vocation de Louis Coupérus se manifestait dès l’âge de neuf ans, il s’essayait en de petits poèmes. Mais on le destinait au fonctionnarisme, comme ses frères aînés. Il se rappelle encore l’angoisse qu’il éprouvait à s’entendre dire : « Seras-tu magistrat ? officier ? » Il lui semblait qu’une profession anéantirait sa vie individuelle. Tout en poursuivant ses études, il édifiait ce premier recueil : Printemps de poésie, qu’il publia avec succès à l’âge de seize ans. Et sa mère eut ce délicieux mot de tendresse naïve : « Je ne comprends pas ton livre, mais je t’adore de l’avoir écrit puisqu’il te rend heureux. »

    Cependant Louis Coupérus, par déférence pour ses parents, obtenait les diplômes de professeur, avec le secret désir de ne pas les utiliser. Et il publiait Les Orchidées et se vouait définitivement aux lettres. Il connut le succès immédiat à l’heure jeune, où l’on en jouit complètement.

    Son mariage fut heureux, avec une femme d’une grâce compréhensive et souple (***).

    Renée d'Ulmès

    RenéeDulmès.pngIl délaissa les coteries littéraires, et lui qui n’a été le disciple de personne, n’ambitionne point, pour plus tard, la gloire d’être le « cher maître » d’une petite chapelle. Aussi satisfait-il son goût pour les voyages, explore-t-il tour à tour l’Italie et la Suisse en édifiant son œuvre.

    Est-ce dire que cet errant soit un international ? Non point. Il conserve intact en son âme le culte de son pays, de sa langue qui, malgré ses sons rugueux, a une délicatesse de vocabulaire lui permettant d’exprimer toutes les gradations du sentiment. En face des horizons d’un bleu illimité, il songe à l’atmosphère grise, presque opaque, qui, là-bas, enclôt la vie. Le souffle léger, dans le feuillage des oliviers, lui rappelle la voix sinistre du vent, éternelle menace pour son pays conquis sur les flots.

    Par la brève nomenclature des livres de Louis Coupérus, nous donnerons l’idée d’un labeur obstiné, mis au service d’une imagination merveilleusement riche. En quelques années ont été publiés :

    Printemps de Poésie, Les Orchidées, volume de vers d’un art très personnel ; puis des romans : Éline Vere, Fatalité, Extase, Illusion, Majesté, Paix universelle, Métamorphose. Trois contes symboliques : Psyché, Fidessa, Babel. D’autres romans : Le Long des Lignes de la Vie, La Force silencieuse.

    Sous le titre général : Les Livres des Petites Âmes, Louis Coupérus vient de réunir quatre volumes : Les Petites Âmes, La Vie tardive, Le Crépuscule des Âmes, La Sagesse sacrée. Enfin, récemment, il a publié des contes symboliques : Le Fils du Soleil, Jahvé, Dionysos, et des romans mythologiques.

    À travers l’œuvre de Louis Coupérus, nous remarquons qu’il ne communie point avec le pauvre, ne se penche pas sur sa misère, son esprit le plaint avec son esprit mais non avec son cœur. Il réserve sa pitié pour les peines que l’on pourrait qualifier d’aristocratiques.

    CouvMilleNouvelles.jpg

    Comme les maladies du corps, les maladies de l’âme sévissent différentes suivant les classes sociales. Certaines peines demandent des loisirs que le pauvre n’a pas, obsédé par l’immédiat souci du pain à gagner. Mais leur élégance, leur faste ne dérobent point au romancier les regards souffrants des privilèges de la fortune. Et dans un admirable livre il nous a conté la misère exceptionnelle que crée la situation exceptionnelle d’un enfant de rois.

    Le bon plaisir paternel brise ses amours, décide son mariage, peut l’enfermer dans un cloître ou dans un asile d’aliénés. Il semble au-dessus de la justice, mais, en réalité, la justice n’existe plus pour lui.

    Qu’on imagine un être sans orgueil, considérant la monarchie comme une religion morte dont il est le prêtre incrédule, et l’on comprendra l’âme douloureuse de son héros. De ce peuple qu’il plaint, il recueille l’héritage de haines qui se manifestent par une lâche tentative d’assassinat. Ce triste adolescent aimé, d’un douloureux amour dans lequel « ils mêlèrent l’amertume de leur commune souffrance, chacun cherchant dans l’autre la consolation de la vie ». La maîtresse n’est pas triomphante, sachant, hélas ! « qu’il serait son dernier amour ». Cette liaison n’a pas même droit au mystère et au silence, avilie dès l’aube par les complicités nécessaires. Puis viennent la rupture et le mariage, imposés par raison d’État, et la fiancée apparaît, meurtrie encore d’un récent rêve brisé. Ils ne s’aiment pas et le savent, victimes résignées d’avance à la servitude royale. Et tout ce livre est infiniment mélancolique, affreusement.

    D’autres fois, Louis Coupérus recherche des misères plus proches de nous, il peint la femme à l’heure émouvante où sa jeunesse agonise, où celle qui a aimé regrette et se souvient, où celle qui n’a pas aimé prolonge désespérément l’attente de rien. Et ces silencieux drames d’âme s’inscrivent en rides menues sur les visages pâlis, détruisent les précieux restes de jeunesse, et si parfois l’amour arrive enfin, on l’accueille par les mots navrants : « Trop tard ! »

    À côté de ces douloureuses vies modernes, Louis Coupérus évoque toute l’Antiquité dont, à Rome, il a subi l’envoûtement. Le prosateur consciencieux se révèle poète au lyrisme exalté par la joie des choses.

    En ces lignes brèves, nous ne prétendons pas porter un jugement définitif sur une œuvre qui évolue sans cesse. Nous avons seulement tâché d’esquisser le charme délicat et mystérieux d’une âme étrangère, rapprochée de nous par le souci de l’art qui crée la vraie fraternité.

     

    Renée d’Ulmès

     

    (*) Les cheveux de Couperus ont-ils blondi sous le soleil méditerranéen ?

    (**) C’est en réalité surtout à l’occasion d’un séjour ultérieur aux Indes néerlandaises que le romancier réunira les éléments qui lui permettront d’écrire ce roman.

    (***) Mariage pas forcément heureux pour Elisabeth, plutôt amie chaste qu’épouse comblée.

     

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    Les documents reproduits

    En Dérive, roman de Jacques Sorrèze (pseud. d'une certaine Mlle Wassilieff ou Mme Y. de Bréhal) ; Nice, muze van azuur (publication hollandaise dirigée par Dirk Leyman et consacrée à la ville de Nice : en plus d'un texte de Caroline de Westenholz sur Couperus, elle comprend entre autres une contribution de J.-M. Le Clézio, éd. Bas Lubberhuizen, Amsterdam, 2004 ) ; La Force des ténèbres, trad. française du roman indonésien de Couperus De stille kracht (trad. Selinde Margueron, préface Philippe Noble, Le Sorbier, Paris, 1986) ; Les Mille Nouvelles Nouvelles, n° 9, octobre 1910, revue mensuelle qui comprend Une petite âme de Louis Couperus (des versions légèrement différentes avait paru dans La Revue des Revues, 15 juin 1894 et dans  La Vogue, Paris, 15 février & 15 mars 1900, trad. Georges Khnopff). La photo de Renée d'Ulmès figure dans le Dictionnaire Biographique des Alpes Maritimes et de la Principauté de Monaco, Paris, Flammarion, 1903 (la notice bio-bibliographique aux pages  425-426).