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Louis Couperus - Page 3

  • Deshima, n° 4


    Louis Couperus et la France

    Arts & Lettres du Nord

     

    Le numéro 4 de Deshima, revue d’histoire globale des pays du Nord, vient de paraître, une livraison entièrement en langue française. Il contient un dossier de de 210 pages sur l’un des plus grands écrivains néerlandais, Louis Couperus (1863-1923), l’auteur de La Force des ténèbres (De stille kracht, 1900), roman que Paul Verhoeven se propose de porter à l’écran et dont la traduction française a paru en 1986 aux éditions du Sorbier.

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    Avant-propos

     

    Le présent numéro de Deshima offre une large place à la littérature ainsi qu’à l’histoire et la traduction littéraires. Tout d’abord à travers un dossier consacré à l’écrivain haguenois Louis Couperus – des articles sur sa vie et son œuvre ainsi que des nouvelles et feuilletons en traduction –, ensuite par une contribution sur un romancier originaire de la Flandre française : Paul Gadenne, enfin grâce à des pages pour la plupart inédites de poètes d’expression française (le Suisse François Debluë et la Québécoise Louise Warren qui évoque ses séjours en Flandre, en particulier dans l’ancienne maison des traducteurs de Leuven) et d’expression néerlandaise (les Flamands Roland Jooris et Paul Bogaert). Cette attention portée à la littérature se prolonge dans la partie du volume consacrée aux pays scandinaves : des contributions du traducteur Philippe Bouquet, une étude de Marthe Segrestin sur Ibsen et Strindberg ainsi que des poèmes de Pia Tafdrup.

    La Hollande est par ailleurs à l’honneur dans une évocation de la peintre Charley Toorop (article de Catherine Jordy), la Flandre à travers les propos d’une grande figure du monde musical, Paul Van Nevel, recueillis par la romancière bruxelloise Sandrine Willems.

     

    Couperusdeshima4.pngÉcrivain méconnu aujour- d’hui en France, Louis Couperus (1863-1923) oc- cupe dans la littérature de son pays une place de tout premier plan. En quarante ans de vie littéraire, il a laissé une œuvre monumentale à bien des titres : somptuosité de la langue, profondeur de l’observation mariée à une légèreté de ton, diversité des genres – poésie, nouvelle, feuilleton, récit, conte my- thologique, roman (historique, psychologique, mytho- logique, symbolique…). Les Volledige Werken (Œuvres complètes) éditées à la fin du XXe siècle regroupent pas moins de 50 volumes.

    Né à La Haye le 10 juin 1863 dans un milieu de hauts fonctionnaires coloniaux, Louis Couperus a passé une partie de ses jeunes années à Batavia, capitale des Indes néerlandaises, la future Djakarta. Grand itinérant, il retournera dans cet archipel (pour y écrire une de ses plus belles œuvres : De stille kracht), voyagera en Scandinavie (on trouve des échos de cette période dans le roman Noodlot), en Angleterre, en Espagne, séjournera par ailleurs en Algérie (voir l’article de José Buschman), au Japon et bien souvent aussi en Suisse ou encore en Allemagne. La France et l’Italie l’accueilleront, lui et sa cousine germaine Elisabeth qu’il a épousée en 1891, durant de nombreuses années. Encore adolescent, sa découverte de l’œuvre pétrarquienne le confirme dans sa vocation d’écrivain. La première nouvelle qu’il donne à lire à ses compatriotes met d’ailleurs en scène une rencontre entre Pétrarque et Boccace. À l’âge de 23 ans, il publie un deuxième recueil de poèmes qui contient en particulier un cycle intitulé « Laure ». Mais c’est au genre romanesque, à celui du feuilleton et à la nouvelle qu’il va consacrer la plus grande partie de son temps jusqu’à sa mort survenue le 16 juillet 1923. Connu en France – et plus encore en Angleterre et en Allemagne – dès la fin du XIXe siècle, époque de la parution aux éditions Plon de deux de ses romans (Majesté et Paix Universelle), il s’établit avec son épouse à Nice en 1900. Il vivra dix ans dans cette ville proche de l’Italie qu’il affectionne tout particulièrement (voir « La sultane blanche. Louis Couperus et Nice » de Christian Marcipont). Il est alors l’un des rares si ce n’est le seul écrivain hollandais à vivre de sa plume. Aux Pays-Bas, ses œuvres sont publiées dans des éditions magnifiques – qui font aujourd’hui le régal des collectionneurs – dont les couvertures sont conçues et dessinées par de grands artistes, par exemple Jan Toorop (voir la couverture de ce numéro), Theo Neuhuys, B.W. Wierink, C.A. Lion Cachet ou encore H.P. Berlage. Un de ces col- lectionneurs, Ronald Breugelmans, décédé le 5 février dernier, a laissé un ouvrage qui répertorie les différentes traductions des ouvrages du Haguenois : Louis Couperus couvforcesténèbres.pngin den vreemde (2ème édition revue et augmentée, Leyde, 2008). Aux lecteurs n’ayant pas accès à la langue néerlandaise, on conseillera la lecture du roman « indonésien » La Force des ténèbres (De stille kracht, 1900), dans la traduction de Selinde Margueron éditée par Le Sorbier en 1986 avec une préface de Philippe Noble. En anglais et en allemand, de nombreuses œuvres de Cou- perus sont accessibles dans des traductions de qualité.

    Pour être vraiment complet, notre dossier aurait d’ailleurs dû s’intéresser aux traductions françaises et aux traducteurs (Georges Khnopff, Louis Bresson, Paul Eyquem, Félicia Barbier…) de Couperus ainsi qu’aux gens de lettres qui lui ont consacré quelques pages en français : Theodor de Wyzewa, Renée d’Ulmès, Maurice Spronck, Adrienne Lautère, Jules Béraneck, Julien Benda, Christiane Fournier… L’adaptation que le Haguenois a donnée de Chantecler d’Edmond Rostand aurait mérité un article dans la veine de celui que Bertrand Abraham propose sur la « traduction » de La Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert. Un contretemps nous a empêché de terminer une contribution sur les écrits que l’écrivain a laissés sur des villes françaises où il a séjourné au début de l’automne 1909, Arles et Avignon, des pages dans lesquelles le grand lecteur qu’était Couperus – voir la contribution de Kim Andringa – s’inspire par endroits d’un beau travail de son contemporain André Hallays : Avignon et Le Comtat Ve- naissin.

    Les nouvelles retenues dans ce volume – dont l’emblématique « Les jumelles de théâtre » – éclairent deux ou trois facettes de l’œuvre du romancier : certaines illustrent le ton badin qu’il aimait à employer tout en nous conduisant dans quelques-uns de ses lieux de prédilection, en l’occurrence Scheveningen et Nice ; « Le jeune roi » revient sur une thématique qu’il avait développée à la fin du XIXe siècle dans ses « romans des rois » ; « Comment on écrit un roman » nous livre certains secrets de la cuisine de l’écrivain. Le texte que le Haguenois a publié sur Paris en 1921 et que Marjan Krafft-Groot évoque dans « Paris au regard de Métamorphose de Louis Couperus » aurait certes eu sa place dans ce petit florilège.

    Ouvrage de H.T.M. van Vliet consacré aux couvertures des livres de Couperus

    couvvanvliet.jpgNous tenons à remercier Thomas Beaufils qui nous a invité à réaliser ce numéro de Deshima et bien entendu toutes les personnes qui ont fourni une contribution, en particulier Christian Marci- pont pour ses traductions. Nos remerciements vont aussi au professeur H.T.M. van Vliet qui nous a autorisé à publier des nouvelles de Louis Couperus dans des traductions basées sur les Volledige Werken, immense projet éditorial qui a été mené à bien sous sa direction ; à José Buschman qui  a eu la gentillesse de nous fournir bien des conseils ainsi que nombre de photographies reproduites dans le présent numéro ; à Ronald Breugelmans qui, avant sa disparition, a toujours accepté avec enthousiasme de nous fournir maints documents et renseignements ; à Tom Van de Voorde du Fonds Flamand des Lettres pour son rôle auprès des poètes flamands dont nous publions des pages ; au NLPVF pour son concours au financement des traductions ; au Letterkundig Museum de La Haye ; enfin à Thomas Mohnike, Ersie Leria, Sandra Miller et Bertrand Abraham pour la couverture, la maquette, la mise en page ou encore le travail de relecture.

    Relevons pour finir que l’association qui défend l’œuvre de Couperus, la Louis Couperus Genootschap, propose un magnifique site. Par ailleurs, à La Haye, un musée est dédié à cette grande figure des lettres néerlandaises. Une de ses œuvres, inspirée de Pindare, L’Ode, est disponible, dans une traduction de Louise de Gursé. Enfin, le lecteur trouvera divers textes et documents sur le présent blogue.

    Daniel Cunin

     


    Sommaire & résumés

     

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    Marjan Krafft-Groot

    Paris au regard de Métamorphose de Louis Couperus

    Paris through the eyes of Louis Couperus’ Metamorphosis

    couvMetamorfoze.gifThe present article strives to investigate the importance of Couperus’ Paris journey for his work and aesthetics, taking one of his masterpieces, Metamor- phosis, as its focal point. The analysis shows the interaction of life and literary work, sug- gesting traces of literary works and persons that may have ins- pired and influenced the author.

     

    Kim Andringa

    Les lectures françaises de Louis Couperus

    “Uitheemse meesters naar eigen, geheel oorspronkelijken trant”. The French readings of Louis Couperus

    CouvArabesken31.jpgThis article offers an insight into the French readings of Louis Couperus which left their marks on his work. He is at first attracted by art for art’s sake, but Zola opens his eyes to realism. His personal natu- ralism is less theoretical and more psychological than Zola’s, which makes him a fellow of Bourget. His interest for the life of the soul reveals the influence of Maeterlinck. In his historical novels, Cou- perus sets greater value than Flaubert or Lombard in the psychology of his protagonists. His “king’s novels”, like the one by Lemaître, show us a king in doubt about monarchy, but he insists on the human rather than the political dimension. Couperus was an inspired reader, taking from his French masters the elements that allowed him to let his personal voice as a writer be heard.

     

    Christian Marcipont

    La Sultane banche. Louis Couperus et Nice

    The white sultana. Louis Couperus and Nice

    NiceMuzeAzur.pngThe article explores the im- portance of the city of Nice for the life and oeuvre of Louis Couperus. In June 1899, Louis Couperus (who had the idea for some time to leave the Nether- lands for good) and his wife stayed for the first time in Nice merely by chance, as they came here to wait for the ship that would take them to Dutch East Indies, today’s Indonesia. In the work of Couperus, Nice appears at first as a place of aristocratic cosmo- politism, but than even and foremost as a place of sensuality and liberty – as opposed to the North, particularly The Hague, which is described as op- pressing and frigid. The Hague represents traditions and conventions, Nice the emancipation from tradition; the North is melancholic, the South enthusiastic. Nice becomes feminized; a sultana gleaming of purity and whiteness.

     

    José Buschman

    Un dandy en Orient. Louis Couperus en Algérie

    A dandy in the Orient. Louis Couperus in Algeria

    CouvCouperusJosé.jpgIn the winter of 1920, Louis Couperus made a trip of six months to Algeria. His im- pressions were published in a book in 1921, after being serialized in a Dutch weekly. At the beginning, Couperus was overwhelmed by the “Oriental dream”, which he thought he met everywhere. Later, however, his enthusiasm was tempered. In her article, José Buschman reveals what Couperus must have witnessed in Northern Africa, but did not describe. Her explanation for this reticence draws upon new psychological insights in Couperus’ life and art.

     

    Bertrand Abraham

    La Tentation de Saint Couperus

    The temptation of Saint Couperus

    couvarabeskens34.pngUsing several Dutch articles and an unpublished Paris IIISorbonne Nouvelle docto- ral thesis by Margje Antje Groot from 1986 as a point of departure, the article analyzes the relationship of Flaubert’s La Tentation de Saint Antoine and its “translation” by Louis Couperus. My reading strives to show, by reorganizing the scattered data in a coherent manner, in what way the choices made by Couperus in his “translation” (“choices” is employed here in all its meanings, particularly even its most literal sense, as his “translation” cuts down the text in a significant manner) are symptomatic for an aesthetic that is more that of Couperus than Flaubert. The meaning of the term “translation” is at the same time questioned and contested: In which extend does the text by Couperus translate the one by Flaubert? In which way does that “translation” represent a step forward in the evolution of the Dutch author’s oeuvre? Our analysis doesn’t pretend to refer to the research in its totality, but draws upon its principal results.

     

    Louis Couperus

    Seven Short Stories

    Les Jumelles de théâtre

    The Opera GlassescouvcouperusVanTRicht.png

    Le Jeune roi

    The Young King

    La Vie imaginée

    The Imagined Life

    Incognito à Nice

    Incognito in Nice

    Le Deuxième regard

    The Second Glance

    Le Suicide manqué

    The Wasted Suicide

    Comment on écrit un roman

    How to Write a Novel?

     

      

    Catherine Jordy

    Charley, fille de Toorop ou l'amour du travail

    Charley, Toorop’s daughter. A passion for work

    couvtooropParis.jpgCharley Toorop (18911955) is one of the most important Dutch painters of the 20th century. In the midst of the fascination for abstraction, she remained truth to realism in her painting, becoming a true portraitist and more specifically a selfportraitist, as Rembrandt or Van Gogh could be. She also practiced other genres, inclu- ding landscapes, still lives and group portraits. Her style is remarkably sharp, precise and, above all, she used to paint like a man, in a constant search for perfection.

     

    Sandrine Willems

    Entretien avec Paul Van Nevel

    Interviews with Paul Van Nevel

    couvDVDVanNevel2.pngThis pages form extracts of interviews that Sandrine Wil- lems conducted with Paul Van Nevel, the founder and direc- tor of the Huelgas Ensemble, while she prepared her docu- mentary Chants et soupirs des Renaissants selon Paul Van Nevel, Renaissance Voices, in- terpreted by Paul Van Nevel.

     

     

    Didier Sarrou

    Paul Gadenne et les Flandres

    Paul Gadenne and Flanders

    couvgadennepoésie.jpgPaul Gadenne, the author of La Plage de Scheveningen, was born in French Flanders. This region, however is not predominant in his oeuvre. The article seeks to analyze to what extend the author was marked by it, and asks, what place he gives in his work to Flanders in general. It seems that the region of his childhood is too near to him; he could not manipulate the landscape as he wanted. Flanders is an element of his imaginative substratum that re-emerges every now and then, often when an intense moment of innocence, purity, happiness illuminates the soul of a character.

     

    Roland Jooris

    Solesmes

    An evocation of Pierre Reverdy’s oeuvre by a great Flemish poet.

     

    Louise Warren

    Pensées de Flandre

    Thoughts of Flanders 

    Evocation of stays in Flanders.

     

    couvfrancoisdeblue.pngPaul Bogaert

    the Slalom soft

    Poems.

     

    François Debluë

    Automne flamand

    Flemish Autumn

    Poems.

     

    Pia Tafdrup

    Dronningeporten

    Poems.


    Marthe Segrestin

    Ibsen et Strindberg face au théâtre français. L'étranger en règle et l'étranger sans papiers

    Ibsen, Strindberg and French theatre. The legal alien and the illegal immigrant

    Ibsen and Strindberg fascinated the most innovating directors in Europe from the last decade of the 19th century. But whereas they helped to reshape the German stage, they remained underestimated in France until World War II. Their plays meant a real threat to French dramaturgy and the Parisian stage did not tolerate the intruders. Only Ibsen was finally accepted, when he was made out to be a good imitator of the French playwrights. Strindberg, however, has long been seen as too much a perturber of the French theatre tradition of the well made play.

     

    Philippe Bouquet

    Les paradoxes de la traduction littéraire

    The paradoxes of the literary translation

    The Decalogue of a translator of Scandinavian lan- guages

     

    Philippe Bouquet

    Notes de lecture

    Reviews

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    Arni Thorarinson, Le Dres- seur d’insectes, Métaillé, 2008, &  Einar Már Guð- mundsson, Le Testament des gouttes de pluie, Gaïa, 2008, both translated from the Icelandic by Éric Boury.

     

     

     

     

    illustrations

     

    Louis Couperus, Metamorfoze, Amsterdam, L.J. Veen, 1897, cou- verture dessinée par Jan Toorop.

    Arabesken, n° 31, mai, 2008, revue publiée par l’Association des Amis de Louis Couperus, La Haye (en couverture : Louis Couperus).

    Nice, muze van azuur, Amsterdam, Bas Lubberhuizen, 2004 (recueil de textes - dans la série Het Oog in 't Zeil - consacrés à Nice réunis par Dirk Leyman : Michel Butor, J.M.G. Le Clezio, Marco Daane, Bart van Loo, Emmanuel Waegemans, Caroline de Westenholz, David van Reybrouck, Paul Gellings…) 

    José Buschman, Zoo ik ièts ben, ben ik een Hagenaar, une promenade littéraire à travers le La Haye de Louis Couperus, introduction de Caroline de Westenholz, Amsterdam, Bas Lubberhuizen, 1996.

    CouvCouperusCahier11.jpgArabesken, n° 34, novembre 2009, avec entre autres un essai de Nienke Timmers : « Maladie et suicide chez Madame Bovary, Anna Karénine et Eline Vere ». Voir aussi sur Flaubert et Couperus le Couperus Cahier  n° 11 : Maarten van Buuren, Emma Bovary, Anna Karenina, Eline Vere. Drie fatale vrouwen in het fin de sièlce (Emma Bovary, Anna Karénine, Eline Vere. Trois femmes fatales de la fin de siècle), La Haye, Louis Couperus Genootschap, 2010.

    H.W. van Tricht, Louis Couperus. Een verkenning, La Haye, Bert Bakker-Daamen, 1965.

    Charley Toorop, Catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, du vendredi 19 février 2010 au dimanche 9 mai 2010, 240 illustrations couleurs et 20 illustrations noir & blanc, Paris Musées, 2010.

    Chants et soupirs des Renaissants selon Paul Van Nevel, un documentaire de Sandrine Willems,  Les Piérides - CBA - Canvas - Alizé production, 2001 (détail de la pochette du DVD)  

    Paul Gadenne, Poèmes, Arles, Actes Sud, 1983.

    François Debluë, Troubles fêtes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1995.

    Einar Már Guðmundsson, Le Testament des gouttes de pluie,  Montfort-en-Chalosse, Gaïa, 2008.

     

     

    prix du numéro de Deshima 15 euros : toutes les infos

     

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    Frédéric Bastet, Louis Couperus. Une biographie, couverture (détail)

     

  • Louis Couperus au musée Calvet

    « C’est incroyable, c’est incroyable ! »

    Un romancier hollandais au Musée Calvet en 1909

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    photo E. van der Kerkhoff (1923), De Steeg, demeure de l'écrivain, peu avant sa mort (NLMD)

     

    Romancier méconnu aujourd’hui en France, Louis Couperus (1863-1923) occupe dans la littérature de son pays une place de tout premier plan. En quarante ans de vie littéraire, il a laissé une œuvre monumentale à bien des titres : somptuosité de la langue, profondeur de l’observation mariée à une légèreté de ton, diversité des genres – poésie, nouvelle, feuilleton, récit, conte mythologique, roman (historique, psychologique, mythologique, symbolique…). Les Œuvres complètes éditées à la fin du XXe siècle regroupent pas moins de 50 volumes. Parmi ces milliers de pages, quelques dizaines portent sur Avignon et d’autres sur Arles. Nous vous proposons ici une évocation de ses deux visites du Musée Calvet, voici un siècle.


    Né à La Haye en 1863 dans un milieu de hauts fonctionnaires coloniaux, Louis Couperus a passé une partie de ses jeunes années à Batavia, capitale des Indes néerlandaises, la future Djakarta. Encore adolescent, sa découverte de l’œuvre pétrarquienne le confirme dans sa vocation d’écrivain. La première nouvelle qu’il donne à lire à ses compatriotes met d’ailleurs en scène une rencontre entre Pétrarque et Boccace. À l’âge de 23 ans, il publie un deuxième recueil de poèmes qui contient en particulier un cycle intitulé Laure (1). Mais c’est au genre romanesque, à celui du feuilleton et à la nouvelle qu’il va consacrer la plus grande partie de son temps jusqu’à sa mort, en 1923. Connu en France – et plus encore en Angleterre et en Allemagne – dès la fin du XIXe siècle après la parution aux éditions Plon de deux de ses romans (Majesté et Paix Universelle), il s’établit avec son épouse à Nice en 1900. Il vivra dix ans dans cette ville proche de l’Italie qu’il affectionne tout particulièrement. Il est à l’époque l’un des rares si ce n’est le seul écrivain hollandais à vivre de sa plume. Aux Pays-Bas, ses œuvres sont alors publiées dans des éditions (Art nouveau) magnifiques – qui font aujourd’hui le régal des collectionneurs – dont les couvertures sont conçues et dessinées par de grands artistes, par exemple Jan Toorop, Theo Neuhuys, B.W. Wierink ou encore H.P. Berlage.

    Alors qu’il voyage beaucoup, fuyant la poussière et les moustiques niçois en été pour séjourner en particulier en Italie, en Suisse ou encore en Allemagne, Louis Couperus visite en d’autres occasions certaines villes françaises. Fin septembre 1909, il effectue ainsi un séjour de moins d’une semaine à Avignon avant de se rendre à Arles et ses environs. On ne sait qui au juste l’accompagne : sa sœur, son beau-frère, un ami italien et son chauffeur ? Toujours est-il que ces touristes distingués arrivent un soir dans l’ancienne cité papale à bord d’une belle voiture. Alors que la ville semble déjà presque endormie, les lumières électriques des cafés les surprennent ainsi que l’animation qui règne dans certaines rues. Les soldats font ribote. Après avoir emprunté des ruelles étroites et sombres, dont certaines en pente, et garé leur voiture dans la cour d’un vieil hôtel où une fontaine se tait – sans doute l’Hôtel d’Europe –, après avoir dîné dans une vieille salle à manger sentant le renfermé, ils passent leur première nuit à Avignon, non sans avoir entendu passer des soldats en train de chanter. Au cours des jours qui suivent, ils vont s’en tenir plus ou moins au circuit qu’adoptent la plupart des touristes – certes peu nombreux à l’époque –, celui que propose par exemple le guide Bædeker 1901 : Palais des Papes, Rocher des Doms, Notre-Dame des Doms, église Saint-Pierre, Villeneuve-lès-Avignon, Fontaine de Vaucluse (à bord d’une calèche)…

    Louis Couperus, qui n’a jamais beaucoup fréquenté le temple, qui est hanté par le fatum et s’est intéressé à la théosophie, montre une capacité rare à s’émerveiller devant ce qu’il reste des trésors du catholicisme avignonnais. Au Palais des Papes où des maçons s’activent, où des tailleurs scient des pierres et soulèvent de la poussière, où ça sent le plâtre, il reste ébahi devant les fresques des Prophètes et celles de la Tour de la Garde-Robe ; à la Métropole, ce qui le fascine, outre les tribunes, c’est la piété ingénue de la gardienne qui lui sert de guide et lui narre les miracles attachés à l’édifice. Puis, flânant dans le Jardin des Doms, il s’attendrit devant les tamaris, et les teintes des paysages environnants ne sont pas sans lui rappeler certaines toiles de Corot (2) ; son passage par l’église Saint-Pierre l’amène à tomber pour ainsi dire amoureux du « petit saint », le bienheureux Pierre de Luxembourg, et il va se précipiter, en vain, chez les photographes de la ville à la recherche d’une carte postale représentant le jeune cardinal ; à Villeneuve, il reste sans voix devant la vierge en ivoire que lui montre le sacristain de la Collégiale après avoir ouvert «une porte en fer dans le mur pareille à celle d’un coffre-fort»; visitant la chapelle des Pénitents gris, c’est l’histoire de la confrérie qui le marque.

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    Portrait du bienheureux Pierre de Luxembourg, peintre provençal, vers 1470

     

    L’émerveillement, il va de même le vivre au Musée Calvet, 65 rue Joseph-Vernet, au point de se rendre deux fois à l’hôtel de Villeneuve-Martignan. Il est séduit par l’aspect extérieur des lieux, alors même que « la peinture des portes, fenê- tres, chéneaux, et tuyaux de descente de la Cour d’entrée est dans un état déplorable (3)». Pareillement, l’intérieur ne va lui laisser que de bons souvenirs ; pourtant, on se préoccupait bien « peu de la présentation des œuvres ou plutôt on l’entendait très différemment d’aujourd’hui. Il fallait exposer tout ce qu’on possédait et on tapissait les murs en laissant le moins de vide possible. (4) » Louis Couperus pose sur ce qu’il voit un regard bien différent de celui de Henry James, passé vingt-cinq ans plus tôt au même endroit (5).

    À l’époque, le musée – dont le conservateur est l’ancien chartiste Joseph Girard (1881-1962), le bibliothécaire l’érudit Lucien Gap (1850-1931), et le receveur le félibre avignonnais Alexis Mouzin (1846-1931) –, était ouvert les dimanches, jour d’entrée publique, les salles étant gardées par des soldats de la garnison, mais la semaine, il convenait de s’adresser au préposé aux galeries ou gardien-chef, en l’occurrence plus ou moins le pilier de la maison, puisque l’homme en question travaillait depuis plus de 50 ans dans ces lieux. En effet, Auguste Binon, d’abord «attaché à la Bibliothèque» dès 1858, avait succédé à son père, Jacques Binon (soldat belge invalide, naturalisé français en 1830), à la mort de ce dernier (6) ; il devait recevoir les insignes des palmes académiques comme « récompense de près d’un demi siècle de bons et loyaux services » (7). C’est cet homme que Louis Couperus évoque brièvement, avec tendresse.

    On ignore si le romancier s’est assis dans la salle de lecture de la bibliothèque mais la chose paraît assez probable quand on sait son amour des livres, d’autant plus que le fonds de la bi- bliothèque était alors essentiellement composé d’ouvrages et de manuscrits anciens dont bon nombre en latin, langue que son père lui avait inculquée. Peut-être a-t-il consulté l’un des exemplaires disponibles des Notes d’un Voyage dans le midi de la France de Mérimée – l’ami d’Esprit Requien, grande figure du Musée après Esprit Calvet – puisqu’il cite cette œuvre dans son évocation du Palais des Papes.

    À l’époque, le Musée ne reçoit semble-t-il que deux à trois visiteurs par jour de semaine qui paient chacun 1 franc (le Musée Calvet est en effet l’un des premiers à avoir été payant, à partir de 1907). Louis Couperus, dont la période de prédilection est sans conteste l’Antiquité romaine, qui lit beaucoup d’auteurs latins pour documenter ses œuvres – dont l’énorme roman sur Héliogabale, La Montagne de Lumière – était bien entendu le visiteur idéal pour apprécier les nombreuses antiquités du Musée Calvet. Il éprouve un véritable coup de cœur pour les collections numismatiques (8), tant il est étonné de découvrir pareilles richesses ; il n’avait pu lire ces lignes encore inédites de Stendhal : « Le musée d’Avignon a douze mille médailles : c’est avec une curiosité d’enfant que j’ai considéré la belle collection grand bronze des empereurs de Rome (9) », mais a sans doute acquiescé à celles de Mérimée (10). Certes, son attrait pour le tableau du petit saint et celui du jeune Joseph Bara s’explique bien entendu par la singularité des œuvres. Mais il convient de noter que le romancier hollandais affectionnait tout particulièrement le thème de l’androgynie qui frappe tant dans l’œuvre de David ; d’autre part, sa sensibilité ne pouvait qu’être touchée par la Vision du Bienheureux Pierre de Luxembourg et l’attitude d’abandon du jeune homme. Voici ce qu’il écrit à propos de ce portrait :

    C’est là [dans le cloître des Célestins] que l’on pouvait voir à l’époque le portrait du saint (par quel peintre ?), accroché aujourd’hui au Museum : un portrait des plus charmants : suave moinillon en habit de cardinal, l’auréole autour de la tonsure et les cheveux coupés droits sur ce front d’enfant, d’une belle couleur sur un fond de cuir d’or cordouan, les doigts fins ramenés les uns contre les autres, agenouillé devant un crucifix et un missel, et la bouche et les yeux si charmants, content, juvénile, bienheureux, chaste, heureux, en prière et en extase, elles qui étaient son pain quotidien et sa vie de tous les jours…

    Louis Couperus mentionne par ailleurs, entre autres noms, Vernet et Mignard sans donner le moindre titre de tableau, ni le prénom des artistes. Seule précision : « tous deux natifs d’Avignon ». Notons encore que son texte d’une cinquantaine de pages sur son séjour avignonnais ne contient aucune mention relative à la peinture hollandaise ou flamande si ce n’est qu’il parle de « beaucoup de primitifs ». Les pages en question ont sans doute été rédigées au retour de l’auteur à Nice – et certaines sont d’ailleurs largement inspirées d’un livre publié justement en 1909, Avignon et Le Comtat Venaissin d’André Hallays ; toutefois, il convient de relever que le passage que le Haguenois consacre au Musée Calvet est d’une sincérité et d’une fraîcheur étonnantes. Le voici :

    C’est notre dernière matinée à Avignon, je tiens à retourner au musée, le Musée Calvet. Bien que je n’en aie pas encore parlé, je l’ai déjà parcouru, ayant été surtout frappé par le portrait de mon jeune saint. Médecin, savant, amateur de la culture antique, collectionneur, Calvet a passé toute sa vie à Avignon où il est mort en 1810. Il a étudié avec un même zèle et un même amour les volcans, les fossiles, les camées, les monnaies, et tous les arts. Il a légué sa bibliothèque et de magnifiques collections à Avignon, le musée de la ville se confondant pour ainsi dire avec les incroyables richesses du Musée Calvet.

    Dés l’arrivée, la cour charme. La cour carrée, la belle, calme et élégante façade, couronnée d’une balustrade, et dans la cour les premiers fragments de marbres gothiques et antiques. Quelle richesse quand on entre ! Le musée d’Avignon est riche comme un musée de Florence, de Rome, de Paris, de Londres ; le musée de cette petite ville morte est pareil à celui d’une grande métropole ! Antiquités romaines, vieilles et magnifiques amphores ; puis, surtout, des exemplaires de la statuaire gothique, réunis avec dévotion, car les églises, auxquelles ils appartenaient, menaçaient ruine. Une magnifique collection de statues de Charpentier (11), Simian (12), Espercieux (13), Brian (14) ; le meilleur de ce que ces artistes ont créé ; antiquités égyptiennes, grecques, étrusques, tout le Moyen Âge représenté, la Renaissance ; une collection de monnaies, en particulier de l’époque de l’Empire romain, mais aussi de toutes les périodes byzantines, sans équivalent à Rome. C’est d’une richesse tout simplement incroyable, vertigineuse, éblouissante ! C’est ça, le musée… d’Avignon ! À peine y voit-on un étranger tous les trois mois !

    Ce sont des trésors d’art, d’histoire et du passé, entassés, non, rangés, avec un goût certain, infaillible. Une galerie de tableaux, beaucoup de primitifs, puis Vernet, Mignard (tous deux natifs d’Avignon). C’est incroyable, c’est incroyable ! L’aimable gardien du musée – son père assurait déjà avant lui la surveillance des lieux avec amour et intelligence – ne peut s’empêcher de rire devant mon étonnement, plus encore quand il constate qu’on ne peut me chasser de devant les pièces des empereurs romains.

    Imaginez… une collection complète de médailles et de pièces de Septime Sévère à Gordien ! Et moi qui ignorais, alors que j’écrivais La Montagne de Lumière, qu’à quelques heures de train de chez moi, ce trésor numismatique m’attendait, trésor dont j’aurais tant pu apprendre !

    - Vous allez vous abîmer les yeux, monsieur, me dit l’aimable gardien en riant ; comme je l’ai fait moi-même, car c’est moi qui ai établi le catalogue de toutes ces pièces et j’y ai perdu mes yeux.

    De la galerie de tableaux – à côté de saint Pierre de Luxembourg, unique beau portrait plein de sensibilité et d’intimité – cette dernière impression… La Mort de Joseph Bara, de David. Avec le portrait du saint, le plus beau tableau de toute la galerie. Le jeune héros de la guerre de Vendée, nu, beau comme une fille et au corps d’éphèbe d’un doux modelé, agonisant contre un mur, pressant la cocarde tricolore contre sa poitrine. Adorable, ce visage juvénile cerné de boucles du jeune tambour, ce jeune corps d’une beauté virginale, les jambes fines, la pudique mise en retrait de la taille nue, masquant toute virilité. Cette beauté, qui ne provient pas du patriotisme mélodramatique, totalement effacé ; mais du seul modelé d’un corps d’enfant qui agonise, au contour pareil à une caresse, l’émotion suscitée par une exquise compassion… comme pour nous inciter à presser un doux baiser sur son front entouré de boucles, sur ses yeux déjà estompés…

    C’est ça, le musée d’Avignon !


    Daniel Cunin


    Les extraits sont tirés de Avignon, récit de voyage publié dans le mensuel littéraire Groot Nederland en 1910. Un très beau site est consacré à l’écrivain : ICI et il existe, dans sa ville natale, La Haye, un Musée Louis Couperus.

     

    seules images filmées de Louis Couperus connues à ce jour, 1923

     

    (1) Le cycle poétique Laura comprend 5 longs poèmes : Sainte Claire, Étoile d’espoir, Jour de félicité, Sennuccio, Vaucluse (= Fontaine-de-Vaucluse).

    (2) Sans doute le romancier a-t-il remarqué le Paysage d’Italie de Corot exposé au Musée Calvet.

    (3) Musée Calvet, Délibérations du Conseil d’Administration, séance du samedi 30 octobre 1909.

    (4) Joseph Girard, Histoire du Musée Calvet, Avignon, Rullière, 1955, p. 76.

    (5) Cf. Henry James, Voyage en France, trad. Philippe Blanchard, Paris, Robert Laffont, 1987, p. 237.

    (6) Jacques Binon meurt le 27 janvier 1873, après avoir occupé son poste durant 60 ans, Auguste étant « nommé concierge-gardien par arrêté du Maire du 1er avril 1873 ». Cf. Joseph Girard, op. cit., p. 77, note 331.

    (7) Musée Calvet, Délibérations du Conseil d’Administration, séance du samedi 2 décembre 1911.

    (8) Voir le magnifique site : http://www.medaillier.org/.

    (9) Stendhal, Mémoires d’un touriste, établissement du texte et préface par Henri Martineau, vol. 1, Paris, Le Divan, 1929, p. 330-331.

    (10) « La collection en grand bronze des médailles impériales est remarquable par sa belle conservation. Elle se compose de plus de quinze cents pièces différentes. », Notes d’un voyage dans le Midi de la France, Paris, Fournier, 1835, note 1, p. 154-155.

    (11) Le Vauclusien Félix-Maurice Charpentier (1858-1924). Au Musée Calvet, on pouvait voir en 1909 Le Repos du Moissonneur, La Cigale, Première sensation, La Terre, sans compter bien entendu la Vénus aux hirondelles placée au Rocher des Doms (en 1898) ou encore, place de l’Hôtel de Ville (actuelle place de l’Horloge), le Monument commémoratif de la réunion du Comtat Venaissin à la France érigé en 1892.

    (12) Il s’agit en réalité de Victor Étienne Simyan (1826-1886). Né à Saint-Gengoux (Saône-et-Loire), il a exposé au Salon plusieurs années de suite avant d’aller fonder à Londres une fabrique de poteries d’art. Au Musée Calvet, Couperus a admiré l’une de ses statues en marbre : L’Art étrusque représenté par une femme assise.

    (13) Le Marseillais Jean-Joseph Espercieux (1757-1840) dont le Musée Calvet abritait une Femme grecque se disposant à entrer dans son bain.

    (14) Nom qui correspond aux deux frères Joseph (1801-1861) et Jean-Louis (1805-1864), tous deux natifs d’Avignon et décédés à Paris. Du premier, le Musée Calvet abritait la Mort de Caton d’Utique, un buste de Claude-Joseph Vernet en marbre Carrare ainsi qu’une statuette de Jean Althen ; du second, Louis Couperus a sans doute pu voir un Faune debout ainsi qu’un Mercure.

     

    Petit article publié dans le Journal n° 7 du Musée Calvet, 1er semestre 2009

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    Mes remerciements à José Buschman pour la photographie


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  • Les éventails

     

    Une nouvelle japonaise de Louis Couperus

     

     

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    À Rome, toile de Willem Johannes Martens (1838-1895)

     

     

     

    LES ÉVENTAILS*

    (parution dans Deshima, n° 2, 2008, p. 207-210)

     

     

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    voir à propos du recueil d'où est tirée cette nouvelle

    « La mort de Louis Couperus (texte) »

     

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    jaquette d'un recueil d'essais consacrés à Couperus, 1952

     

     

     

  • Un romancier français chez Louis Couperus

    La préface de Maurice Spronck au roman Majesté

     

    SpronckPortrait.pngMajesteit (1893) fut le premier roman de Louis Couperus à paraître en traduction française (éditions Plon, 1898). Avocat né à Paris, Maurice Spronck (1861-1921) a probablement joué un rôle dans la réalisation de ce projet éditorial. Après avoir accompli des études classiques, ce protestant a suivi les cours de la Faculté de Droit. Lorsqu’il rencontre Couperus, le républicain nationaliste qu’il est s’occupe déjà de politique, mais il ne deviendra conseiller et député de Paris qu’au début du XXe siècle. Il est par ailleurs un critique littéraire qui a donné quelques années plus tôt un ouvrage sur des grandes figures littéraires française (1), critique apprécié, mais modérément : « … il a la qualité maîtresse, celle qui manque à tous les critiques d’aujourd’hui, la sympathie ; il a même des vues d’ensemble ; il a quelque crânerie à faire de Flaubert “le représentant le plus achevé de la prose française dans notre littérature entière”. Je ne lui en veux, à lui comme à tous les autres critiques, comme hélas ! à presque tous les écrivains, que d’avoir dit en un volume ce qu’il aurait pu résumer en quelques pages. » (2)

    Le Belge Paul Delsemme (3) nous dit que Spronck a été ébloui par la lecture du livre de Wyzewa, Nos Maîtres (1895), Wyzewa qui a commenté certaines œuvres de Couperus et a même côtoyé à une époque le Haguenois. On sait d’ailleurs que l’avocat a découvert le nom de Couperus dans les écrits du fondateur de la Revue wagnérienne. Il se trouve que Louis Bresson, traducteur de Majesté et bientôt de Paix Universelle, était un ami de Spronck, ce dernier lui ayant par exemple rendu visite début 1896. Quand il se présente chez Louis Couperus, il a eu la possibilité de lire la traduction manuscrite.

    Dans l’étude qu’il consacre au romancier en guise de préface à la traduction de Majesté, Maurice Spronck rapporte entre autres les origines écossaises – peu vraisemblables d’ailleurs – de Couperus, s’interroge sur l’influence de ses années indonésiennes sur son cerveau, rapporte que l’écrivain ne paraît guère tenir à ses recueils de poésie ; il donne un aperçu de Majesté ainsi que de Paix universelle et de Primo Cartello (en réalité Hooge Troeven) - Louis Bresson avait-il déjà traduit le deuxième volet de la trilogie ou Spronck s’est-il contenté d’un résumé qu’on lui aura fait des deux derniers koningsromans - non sans relever l’étrange similitude entre cette composition romanesque et Les Rois de Jules Lemaître paru la même année que Majesteit. On sent dès le deuxième paragraphe que le politicien en lui a été intéressé par « le redoutable problème du gouvernement des sociétés moderne » que Majesté aborde sous un angle tragique. À la fin de son étude « Un romancier hollandais. M. Louis Couperus », bien que la lecture de Majesté ait été pour lui une « révélation » de par sa « conception philosophique et morale extraordinairement forte », il ne peut s’empêcher se s’interroger sur le régime politique qui nous attend, à présent que « les institutions et les sentiments monarchiques n’existent plus », il ne peut s’empêcher de donner un sens à l’œuvre littéraire alors que Louis Couperus se refuse pour sa part à en formuler un : « Verrons-nous s’installer sur ses ruines les dictatures démocratiques à la manière des deux empires français, ou selon la formule des États-Unis américains ? Pouvons-nous croire encore à la vitalité du parlementarisme libéral, tel qu’il a été pratiqué par notre troisième République […] Quant au socialisme, lorsqu’il ne se présente pas simplement comme une des formes de l’anarchisme révolutionnaire, nous sommes bien contraints d’avouer qu’il n’est plus qu’un conte de fées pour amuser la tristesse des misérables. À dire vrai, l’anarchie seule triomphe ; et l’anarchie n’est pas une solution. Comme après la chute de l’oligarchie romaine, comme au lendemain de l’invasion des barbares, comme à l’époque de la Renaissance, l’humanité, depuis la Révolution française, ne marche plus sur route ; parvenue à un carrefour de l’histoire, elle y cherche éperdument, dans la confusion et le désordre d’une foule en détresse, la nouvelle voie où elle reformera ses rangs pour reprendre sa course vers l’avenir. Malheureusement, nul ne sait ici-bas si le jour du départ est proche, et combien de larmes, et combien de sang devront, en attendant, couler encore. »

    TitreSpronck.pngCette conclusion a-t-elle surpris Couperus ? L’aura-t-elle amusé ? Il est certain qu’elle ne pouvait surprendre ceux qui avaient lu la fable politico-futuriste publiée par Maurice Spronk quelques années plus tôt, L’An 330 de la République (1894), qui porte en exergue les vers de Victor Hugo : « Temps futurs ! Vision sublime ! » et se termine par ces phrases : « Les barbares ont reconquis le monde. La civilisation est morte. » L’auteur peint dans cette utopie qui commence en l’an 313 de la République (l’an 2105 de l’ère chrétienne) « …un monde voué au culte de la technologie. L’accumulation des découvertes techniques n’a pas rendu l’humanité plus heureuse. Aliments synthétiques, appareils frigorifiques, machines permettant la reproduction instantanée, à un prix dérisoire, des objets fabriqués, la culture du sol rendue inutile par les progrès de la chimie, la quasi disparition du travail humain, le développement des moyens de locomotion ont fait de l’homme un être inapte au moindre effort, soutenu par des drogues à base d’alcool ou d’opium. Les progrès de la médecine donnent désormais leur chance aux rachitiques, aux aveugles de naissance et aux sourds-muets, aux épileptiques et aux idiots, aux monstres même. » (4)

    Puis Spronck décrit la fin de la civilisation européenne à travers une invasion musulmane de l’Europe avant l’arrivée du Sultan à cheval sur les plages de Blankenberghe : « Le 28 vendémiaire 331, Ibrahim-el-Kébir lui-même arriva dans les Flandres. […] Le Sultan venait en personne prendre possession de son nouvel empire. » (5) Dans L’Auberge volante, G.K. Chesterton proposera une vision très proche mais dans une veine hilarante et jubilatoire, une vraie veine d’écrivain.

     

    (1) Les artistes littéraires : études sur le XIXe siècle, Paris, Calmann Lévy, 1889.

    (2) Anonyme, L’Ermitage, juin 1890, p. 136.

    (3) Teodor de Wyzewa et le Cosmopolitisme littéraire en France à l’époque du Symbolisme, I, Presses Universitaires de Bruxelles, 1967, p. 57.

    (4) Paolo Mantegazza, L’an 3000 rêve, traduction, introduction et notes Raymond Trousson, Paris, L’Harmatan, 2003, p. 21-22.

    (5) M. Spronck, L’An 330 de la République, Paris,  L. Chailley, 1894, p. 136.

     

     

    UN ROMANCIER HOLLANDAIS

    M. LOUIS COUPERUS


    Au commencement de 1896, je me trouvais en Hollande. Un ami, Français établi à Rotterdam, me donna à lire la traduction encore manuscrite d’un roman dont on faisait grand bruit dans le public lettré néerlandais, qui avait été déjà publié avec succès en anglais et en allemand, et qui s’intitulait Majesté. De son auteur, Louis Couperus, je savais vaguement le nom par M. Théodor de Wyzéwa et par un article de la Bibliothèque universelle de Lausanne, en date de 1895 (*). Quant aux écrits mêmes de M. Louis Couperus, je les ignorais profondément, et j’admettais de confiance qu’ils fussent des chefs-d’œuvre admirables, exotiques et inconnus en France, quoique dignes d’un meilleur sort.

    numéro de la revue De Parelduiker consacré à Couperus

    CouvCouperusParel.jpgLa lecture de Majesté, commencée sans la moindre prévention par- ticulièrement favorable, me frappa donc d’autant plus que je ne m’attendais pas à une révélation de ce genre. Ce n’était point l’éternel roman, drame ou poème étranger, découvert par un traducteur ou un critique ingénieux, et dont toute la valeur est faite de quel- ques détails pittoresques, de quelques nouveaux traits de mœurs ou de caractère, qui amusent les blasés de la littérature et qui charment les abstracteurs de quintessence esthétique. C’était un récit très simple, presque sec, sans aucune surcharge descriptive, – sauf peut-être dans les premiers chapitres, – et d’une conception philosophique et morale extraordinairement forte. Le redoutable problème du gouvernement des sociétés modernes avait été posé là par l’auteur ; il en avait discuté les solutions contradictoires, et, de l’angoisse de ceux à qui incombe le lourd devoir héréditaire de conduire les peuples, il avait fait une tragédie poignante et puissante, une tragédie avec chœur à la manière antique, et dont le chœur était l’humanité elle-même.

    En allant à la Haye, je rendis visite à M. Louis Couperus ; il me reçut une soirée chez lui, dans une de ces maisons hollandaises où la vie semble plus close que dans nos habitations de France ; la physionomie, du reste, le regard, les gestes, l’allure générale, tout décèle en ce jeune homme une existence plutôt intérieure et méditative, une âme plus disposée a se replier en soi qu’à s’épancher au dehors, un tempérament d’observateur flegmatique et de penseur concentré, avec une nuance de sensibilité voilée presque maladive. Le front, haut et large, est encore agrandi par une calvitie précoce ; la parole semble un peu hésitante, soit habitude de la réflexion solitaire, soit aussi parce qu’il s’exprime en français, purement, mais comme dans une langue dont il ne possède pas l’usage familier. Je ne sais d’ailleurs si son esprit et son talent ont été plus ou moins influencés par les littératures anglaise ou allemande ; la nôtre, en tout cas, ne parait pas l’avoir profondément pénétré ; il en parle d’une manière assez superficielle ; son enthousiasme pour les qualités réalistes de M. Émile Zola ressemble un peu à un enthousiasme de commande ; l’éloge, très vif et très vague, qu’il fait de l’auteur de l’Assommoir me donnerait même à supposer qu’il l’admire surtout par un sentiment de courtoisie internationale.

    Il lui est arrivé parfois cependant, à lui aussi, d’être inculpé de réalisme, et on l’a vu, de ce chef, vertement relevé, au nom de la morale, par la critique protestante orthodoxe. Un jour, un rédacteur des Voix de la vérité et de la paix dénonça ses « saletés », lui reprocha la mort d’un jeune névropathe que la lecture du roman intitulé Fatalité avait, dit-on, induit au suicide, et demanda simplement que l’on établît en Hollande une Congrégation de l’Index pour proscrire des livres « qui souillent l’imagination de milliers d’hommes ». Cette indignation était excessive ; les licences de M. Louis Couperus nous semblent pâles en comparaison des plus timides descriptions de nos écrivains actuels ; son réalisme n’a pas le moindre rapport avec le pessimisme volontairement grossier et brutalement agressif de M. Émile Zola et de ses disciples ; au fond, il n’est pas même réaliste, dans le sens où nous avons coutume d’entendre le mot, et, lorsqu’il affirme n’appartenir à aucune école, on peut, par le plus rapide examen de ses œuvres, vérifier que son affirmation est parfaitement exacte.

    À vingt ans, en 1884, il débuta par un volume de poésies. Fils d’un conseiller à la haute cour de justice de Java, il avait passé une partie de son enfance dans les colonies, d’où il ne revint définitivement que durant sa quinzième année. Ce séjour a-t-il laissé en lui quelques traces psychologiques, et a-t-il modifié dans une mesure quelconque les tendances originelles de son cerveau ? Lui-même ne le croit pas. On peut noter néanmoins qu’un critique allemand, Karl Busse, trouve dans son talent et dans sa manière « quelque chose qui n’est pas d’un Hollandais ». Ce « quelque chose », que M. Karl Busse ne spécifie d’ailleurs pas nettement, provient-il de réminiscences indécises rapportées du ciel des tropiques ? Ou bien a-t-il pour cause ce fait que les ancêtres du romancier étaient des émigrants d’Écosse, installés dans les Pays-Bas depuis la fin du quinzième siècle, et dont le nom n’est que la transcription latine du nom écossais Cowper ? Et puis, en somme, ce « quelque chose » existe-t-il vraiment ? C’est un point d'ethnologie littéraire à élucider.

    Quoi qu’il en soit, l’essai juvénile de 1884, intitulé : Un Printemps de vers, fut accueilli avec faveur. Deux nouveaux volumes suivirent à quelques années d’intervalle, l’un qui a pour titre Orchidées, l’autre qui se compose de trois poèmes : Williswinde, Viviane et Semiramis. En dépit de l’éloge qu’un des plus éminents critiques de la Hollande, le professeur Jan ten Brink (**), a fait de ces poésies, M. Louis Couperus ne parait pas beaucoup y tenir, et il les considère volontiers comme des œuvres de jeunesse sans grande portée ; depuis 1889, il n’a écrit qu’en prose, et il estime avec raison que sa prose constitue son véritable titre de gloire. Sept romans de lui et un recueil de nouvelles ont déjà paru en moins de dix ans. De ces divers romans, le plus célèbre, et le plus justement célèbre, c’est Majesté ; c’est à lui – malgré la valeur des deux œuvres qui lui font suite : la Paix Universelle et Primo Cartello – que l’auteur doit sa réputation, et c’est lui qui mérite avant tous autres de n’être pas inconnu en France. Sa publication dans le Guide – qui correspond à peu près a notre Revue des Deux Mondes - fut un énorme et foudroyant succès, auquel ne manqua même pas l’éreintement des « jeunes » ; car il y a des « jeunes » en Hollande, et qui ne semblent pas avoir le caractère plus conciliant que chez nous ; l’un d’eux, dès l’apparition de Majesté, déclara que c’était là « de la littérature de tailleur ».

    M. Louis Couperus avait longuement mûri son sujet avant d’en esquisser une seule ligne ; s’il le rédigea rapidement, en trois mois, presque sans correction, au lendemain de la mort de sa mère, il y avait songé durant plus de trois années. Un hasard lui en fournit l’idée première. Il feuilletait un jour une collection du Graphic ; il fut frappé par un portrait du tzar actuel, alors tzarevitch, au moment de son voyage dans l’Extrême-Orient ; le prince était représenté la tête penchée en avant, les yeux levés pour regarder au loin et comme perdus vers l’horizon, avec une expression intense de lourde mélancolie et de rêverie profonde. Tandis qu’il contemplait cette image banale d’une revue illustrée, tout un monde de pensées obscures envahissait le cerveau de l’écrivain ; le drame de ceux en qui réside la souveraineté, dans cette heure trouble de l’histoire qu’aujourd'hui nous traversons, s’évoqua de lui-même devant son esprit, et, comme d’autres avaient fait et refait déjà mille fois le roman de l’Ambitieux, de l’Amant ou du Jaloux, il médita d’écrire le roman du Roi.

    numéro de la revue Bzzlletin consacré à Couperus

    CouvCouperusBzz.jpgC’est une banalité de dire que, dans les civilisations modernes, l’ensemble des sentiments, des croyances, des instincts et des habitudes sur lesquels est fondée l’institution royale tend de plus en plus à disparaitre. Un souffle antihiérarchique et individualiste ou, pour parler plus simplement, un souffle d’anarchie a passé, depuis le dix-huitième siècle, sur toutes les âmes des pays d’Europe. L’idée de devoirs sociaux absolus, auxquels se trouvent nécessairement soumises toutes les créatures humaines, – qu’elles soient gouvernées ou qu’elles gouvernent, – non seulement semble perdue chez la plupart de nos contemporains, mais elle n’est même généralement plus comprise ; et la préoccupation ombrageuse et exclusive des droits imprescriptibles de chacun est devenue le dernier mot du progrès. Du moment où cette grande chose, qui s’appelait jadis la tribu, le clan, la cité, l’État, n’est plus que l’étiquette sous laquelle se groupent des intérêts personnels, liés par un « contrat », nous pouvons bien, en saine logique, avoir des obligations vis-à-vis de nos cocontractants, mais non point d’obligations préalables et primordiales vis-à-vis de l’État ; le principe d’autorité, quand nous ne le considérons pas comme une monstrueuse hérésie des anciens âges, nous apparait toujours, au fond de nos consciences, comme plus ou moins suspect ; et c’était tellement là la pensée intime de Jean-Jacques Rousseau que le régime représentatif même lui inspirait d’invincibles appréhensions, et que, pour écarter toute ombre d’une usurpation quelconque de pouvoir, il donna comme dernière conclusion a sa doctrine politique le gouvernement direct du peuple par le peuple. Nous en avons vu d’autres depuis – et de ceux dont l’opinion n’est pas négligeable – qui nous ont sérieusement, au nom d’un idéal humanitaire, prêché la théorie « du moins de gouvernement possible ».

    Qu’on suppose dès lors l’héritier d’une lourde et antique couronne, plus ou moins imbu de cette philosophie moderne, doutant de la moralité de ses prérogatives héréditaires parce qu’il ne croit pas a sa mission, parce qu’il ne comprend plus les devoirs de la souveraineté et parce qu’il n’en perçoit que les privilèges, inquiet devant ce qui lui apparaît en sa personne comme le simple bénéfice d’une iniquité séculaire, et cherchant vainement à se délivrer de cette « majesté » royale qui l’étreint et qui l’épouvante, on aura le roman de M. Louis Couperus. Son héros est, hélas ! l’arrière-neveu du prodigieux dégénéré qui s’appelle Hamlet, avec cette différence que le débile rêveur de la plateforme d’Élseneur n’a à régler qu’une affaire de famille, tandis que le fils des empereurs de Liparie sera voué à tenir entre ses mains les destinées d’une nation entière ; mais tous deux se sentent également inégaux à leur tâche ; tous deux tremblent et reculent sous les responsabilités qui les écrasent ; tous deux, dans leur impuissance d’agir, s’usent à raisonner, à analyser, à discuter avec eux-même, sans trêve et sans fin, jusqu’aux heures où l’intervention impérieuse de la volonté paternelle réveille, pour un moment, les globules de sang rouge dans les veines de ces spéculatifs énervés.

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    Majesteit, couverture dessinée par R.N. Roland Holst

    C’est une âme honnête, loyale et douce, que celle de ce prince Othomar, à qui doit appartenir un jour le trône de Liparie. Il est bon fils, bon frère, bon époux ; il sera bon père, a n’en point douter ; pas de misère humaine vers laquelle il ne se sente porté par une immense compassion ; pas de douleur qu’il ne songe à entourer de sympathie, à panser et à guérir. Placez-le dans une situation moyenne, où il n’ait à déployer aucune volonté et à prendre aucune initiative ; au lieu de le faire descendre d’une maison impériale, admettez que le ciel lui ait départi la grâce de naître dans une famille bourgeoise, avec un revenu suffisant pour lui épargner tout souci pécuniaire, il aurait dû être heureux. Mais comme il a raison quand il déclare « qu’il ne pourra pas régner » ! Et, avec les intentions les meilleures, quel piètre souverain il réserve à son peuple !

    De son propre aveu, il est faible, il est mou, il est las ; il se demande parfois s’il n’est point lâche. Ce qui le rend pitoyable et tragique, c’est même la notion aiguë qu’il a de sa déchéance et son long effort pour réagir contre cette incapacité native : « Maman ! ô maman ! s’écrie-t-il en se serrant contre sa mère comme un petit enfant, tout le fardeau du pays tombe sur mes épaules et m’accable… Et je ne puis rien, je ne puis rien, je ne puis rien !... Je suis un pauvre garçon malade. » En réalité, s’il ne possède pas une constitution extraordinairement robuste, sa santé morale semble pourtant infiniment plus atteinte que sa vigueur physique ; il pense trop ; au fond, il n’est apte qu’à penser ; sous prétexte de s’éclairer sur les aspirations de ses futurs sujets, il lit les œuvres de Lassalle, de Karl Marx, de Bakounine, les brochures révolutionnaires d’un prince liparien anarchiste ; et l’infortuné ne s’aperçoit pas que ce vin hallucinant du mysticisme humanitaire est mauvais pour son faible organisme, et qu’il achève d’y empoisonner son pauvre cerveau. Chez ce fils d’un siècle qui a divinisé l’intelligence, voire l’intellectualisme, et en qui le fétichisme de la substance grise est passé à l’état de dogme, toute la vie, en effet, comme chez l’ascète antique, est monstrueusement remontée vers la tête ; il agite donc, en ses rêveries solitaires et sans fin, la question de savoir « ce qui est le meilleur, surtout ce qui est le plus juste ». Malheureusement, il n’accomplira jamais ni l’un ni l’autre. Flottant, inquiet, douloureux, il pèsera stérilement et à perpétuité le pour et le contre, sauf dans les cas où une volonté extérieure énergique suppléera la sienne, ou bien quand il sera entraîné presque à son insu par la pression brutale des circonstances ; il ne lui manque pour être roi, ou simplement pour être homme, que la vertu sans laquelle les autres ne sont que des quantités passives ou négatives ; de lui-même, il ne peut pas vouloir.

    En face de cette pâle et troublante physionomie du prince des temps nouveaux, M. Louis Couperus a dressé la robuste figure du souverain à la manière ancienne, qui ne doute pas de ses droits, qui ne s’effraye pas de ses devoirs, qui ne complique pas son existence par des scrupules philosophiques, mais qui juge simplement qu’il a pour obligation en ce monde de régner, et qui règne. « Hautain, sûr, confiant en soi-même, sachant toujours sans hésiter ce qu’il doit faire, » Oscar, empereur de Liparie, professe comme maxime : « Vivre, c’est agir, et gouverner aussi, c’est agir. » Dès sa première jeunesse, il s’est donc voué à l’action : « Je ne me souviens pas, dira-t-il, de m’être jamais reposé quand j’étais prince héritier. » Et il ne paraît guère s’être reposé davantage depuis son avènement ; il n’en a pas le loisir. Sans cesse au travail, réglant chaque jour, en compagnie de quelques ministres choisis par lui, les affaires de l’empire, brisant avec une impitoyable rigueur les moindres velléités d’indiscipline de son peuple, il accepte hardiment, et d’un cœur tranquille, toutes les responsabilités les plus graves, et il ne comprend rien au tempérament complexe et timide de son fils ; il s’attriste ou il s’irrite de ces sentiments « qui ne sont pas d’un prince ». Non pas qu’il ait l’âme moins grande et un moindre souci d’accomplir intégralement sa tâche : « Place ton but très haut, » conseillera-t-il à Othomar. Non pas qu’il soit dépourvu de sensibilité ; on le verra sangloter devant le lit de mort de son plus jeune enfant. Mais une idée le domine et le mène : l’idée de l’État, dont il a la garde, et à laquelle il subordonne tout, ses sujets, sa famille et lui-même.

    Portrait de Couperus, par Antoon van Welie (1916)

    CouperusWelie.jpgPour marquer la profondeur du conflit psychologique perpé- tuellement latent entre le père et le fils, – conflit qui éclatera un jour en un dialogue violent et d’une allure dramatique parfaitement belle, – rien ne semble plus significatif que certains passages des chapitres où se trouve raconté le mariage du prince héritier. Celui-ci a été envoyé par l’empereur à la cour royale de Gothland, en vue d’une union possible avec l’archiduchesse Valérie ; il faut bien « assurer la dynastie des Czyrkiski-Xanantria ». Le futur souverain de Liparie se présente au château d’Altseeborgen en pleine tragédie intime. Un peu contre le gré de son entourage, l’archiduchesse a aimé jadis un prince, Léopold von Lohe-Obkowitz, possesseur d’une principauté « qui mesure bien six mètres carrés » ; ils ont échangé des promesses ; brusquement, Léopold von Lohe s’est épris à Nice d’une actrice célèbre ; il en a fait sa maitresse, et il va renoncer à ses droits pour l’épouser. La nouvelle de ce parjure arrive brutalement à la connaissance de la jeune fille par un journal qui traîne sur une table ; c’est l’écroulement de ses rêves ; c’est, au fond de son cœur, la sensation de l’irréparable et le dégoût de l’humanité, qui lui feront presque souhaiter la mort. Par fierté, elle renferme sa douleur dans son sein, et elle se tait ; mais, sous le masque qu’elle s’impose, on la sent souffrir affreusement. Aussi, lorsque ses parents eux-mêmes invitent Othomar à l’entretenir de ses projets de fiançailles, celui-ci, avec l’affinement de sa délicatesse instinctive, comprend aussitôt ce qu’il y aurait de cruel à seulement effleurer par des paroles indiscrètes la blessure ouverte d’hier ; il refuse ; il repartira sans avoir rien dit ; il reviendra plus tard : « Non, c’est impossible, réplique-t-il. Épargnons-la. Si elle devient ma femme, elle le deviendrait donc au moment où elle en aime un autre. N’est-ce pas déjà assez terrible que cela se décide après des mois ?... Il n’y a pas de raisons d’État qui exigent que mon mariage soit si vite conclu. »

    Pas de raisons d’État ! il ne les voit pas, en effet ; ou plutôt elles sont primées chez lui par les raisons du cœur ; et c’est bien là ce que son père appelle « des idées qui ne sont pas d’un prince ». Car il importait que ces fiançailles fussent annoncées le plus tôt possible aux diverses chancelleries d’Europe ; car, cette question réglée le cabinet liparien aurait pu se consacrer entièrement à la réorganisation de l’armée ; car les délais auxquels on se trouve contraint donnent déjà lieu a des commentaires, et le vieil empereur ne cache pas à son fils jusqu’à quel point son accès de « sentimentalité bourgeoise » le mécontente et l’embarrasse. « Un désagrément tel que celui dont le prince von Lohe-Obkowitz a affligé votre future fiancée, nous l’avons tous éprouvé, une fois ou l’autre, dans notre vie ; et cela peut, certes, pendant quelques jours, causer une grande douleur, mais cela reste un sentiment absolument personnel et intérieur, et ne peut en aucune façon influer sur les affaires d’un aussi grand intérêt politique que le mariage d’un futur empereur de Liparie... » Au fond, lorsqu’il traite avec cette placidité indifférente « les sentiments personnels et intérieurs », le dur dominateur n’est-il pas dans la vérité ? Par simple instinct, ne voit-il pas, plus justement que son fils, où se trouve le devoir ? Et, en définitive, ne remplit-il pas mieux son rôle de souverain ?

    Dans ce débat entre deux idéalismes contradictoires, M. Louis Couperus s’est soigneusement gardé de prendre parti. Pas une phrase, pas un mot, ne laissent entrevoir s’il est pour Othomar ou pour Oscar. Quand on l’a interrogé, il a refusé de répondre, alléguant qu’il n’avait jamais voulu faire « autre chose qu’un roman, une œuvre d’art, et d’art seulement ». C’est possible. Mais alors, qu’il l’ait voulu ou non, la logique éternelle et inévitable de l’histoire humaine a répondu pour lui, et, quelles que fussent les sympathies secrètes qui l’entraînaient peut-être vers le jeune prince de Liparie, il a été obligé de conclure implicitement qu’en fin de compte la vérité et la raison se trouvaient du côté du vieil empereur.

    Quand s’ouvre le roman de la Paix universelle, qui fait une première suite à Majesté, Othomar est monté sur le trône. Loyalement, il veut tenter la réalisation de ses projets, et il commence par convoquer un congrès de la paix à Lipara, en vue de proclamer en Europe le désarmement général. Ce congrès heureusement ne déchaîne pas la guerre. Il reste inoffensif et inutile. Pour cette fois, tout le mal se réduit à une simple humiliation diplomatique que subit le gouvernement liparien. Il n’y a pas au moins de sang répandu.

    Hooge Troeven (Primo Cartello), 4me de couverture dessinée par Berlage

    CouvHoogeTroevenBerlage.jpgLa réforme de la Constitution intérieure de l’empire ne bénéficie pas en revanche d’une pareille bonne fortune. Le souverain, qui pensait qu’après la révision « tout irait bien », s’aperçoit, avec une stupeur dont la sincérité lui sert d’excuse, qu’il n’a abouti qu’a mécontenter en bloc l’aristocratie, les classes moyennes et le peuple. Le peuple, comme son maître, s’attendait ingé- nument à ce que « tout allât bien ». Il ne tarde pas à constater que le libéralisme impérial ne lui rapporte ni un morceau de pain en plus, ni un quart d’heure de travail en moins. Son désespoir s’augmente de toute la somme des illusions qu’il avait conçues et se traduit, exactement comme sous le règne précédent, par une insurrection. En raison de quoi il faut toujours, comme sous le gouvernement d’Oscar, rappeler au pouvoir un ministre à poigne et réprimer l’émeute par la violence. Le pauvre monarque se consolera de son incapacité par des considérations philosophiques d’ordre général : « Nous sommes placés par une puissance inconnue, supérieure, sur l’échiquier de la vie, et cette puissance ne nous laisse que l’illusion de la volonté... je vois que personne n’a tort, que tous pensent comme ils doivent penser... Tout arrive comme tout devait arriver. » Fatalisme commode, qui, une fois de plus, le dispense de vouloir et d’agir !

    Après son double échec, il ne lui restera plus, pour bien établir la banqueroute de ses idées, qu’à se désavouer lui-même. C’est ce qu’il fera, dans la seconde suite de Majesté, dans le roman qui s’intitule Primo Cartello, lorsqu’il obligera le prince Wladimir à rompre un amour de jeunesse pour contracter une union politique. On le verra alors invoquer à son tour la raison d’État, dans des termes presque identiques à ceux dont s’était servi jadis son père, au moment du mariage avec l’archiduchesse Valérie. Au dernier chapitre de cette longue histoire, c’est, du fond de sa tombe, l’empereur Oscar qui l’emporte et qui impose à son héritier la vieille tradition gouvernementale, dont lui-même a pu se croire, avant de mourir, le dernier représentant...

    Jules Lemaître (1853-1914)

    PortraitLemaitreJules.jpgPar une coïncidence curieuse, – puisque certainement aucun des deux auteurs ne s’est inspiré de l’autre, – presque au moment où Louis Couperus publiait Majesté, un écrivain français, M. Jules Lemaître, dans son roman des Rois, traitait le même sujet, avec une affabulation à peu près semblable, pour aboutir à des conclusions pareilles.

    Christian XVI, « par la grâce de Dieu, roi d’Alfanie, » semblerait décalqué sur le portrait d’Oscar, empereur de Liparie, à moins que ce ne fût Christian qui eût servi de modèle à Oscar. Christian XVI, le seul des monarques de l’Europe, « avec l’empereur d’Allemagne, le tzar et le Grand Turc, » qui croie encore à « son droit divin », a, dès sa jeunesse, retranché de sa vie « tout ce qui ne s’accordait pas avec son devoir souverain et tout ce qui eût pu l’en détourner » ; son mariage a été subordonné à sa politique ; il se défie d’une « certaine sentimentalité » qui ne lui parait pas compatible avec les obligations de sa charge ; il estime que les rois, « étant rois, » ne doivent pas se laisser aller « à des idées et à des passions de simples particuliers ». Et il paye lui-même d’exemple. Lorsqu’on vient lui annoncer, au milieu de troubles révolutionnaires qui bouleversent l’AIfanie, l'assassinat simultané de ses deux fils, il se contente de répondre : « Dans la situation actuelle du royaume, leur mort même n’est peut-être pas le pire malheur auquel je doive m’attendre. »

    La destinée a donné pour héritier à ce rude homme d’État une silhouette falote de rêveur maladif, honnête, sincère, charitable et aussi bien intentionné que le prince Othomar de Liparie, – moins tragique pourtant, parce que l’on ne sent pas aussi nettement en lui la conscience douloureuse de son infériorité. Avec « ses traits affinés et doux » et « son air d’un professeur d’Université », le prince Hermann possède peut-être toutes les qualités désirables pour l’enseignement de la philosophie ; dès qu’il s’agit, par malheur, de gouverner, on lui adresserait volontiers le sage conseil de la courtisane des Confessions, et on le renverrait « à l’étude de la mathématique ». Tout en lui est « lassitude, désenchantement ou terreur de régner » ; il n’a pas foi en sa mission ; « sa majesté lui pèse, » comme à Othomar, et il ne demande qu’à renoncer à sa couronne, comme Othomar. Incompris dans son ménage, il file le pur et chaste amour avec une jeune comtesse anarchiste, Mlle Frida de Thalberg ; à eux deux, ils rêvent longuement, pendant leurs rendez-vous, aux humbles, aux petits, aux misérables. Il en résulte, dès qu'Hermann se trouve maître du pouvoir, que son premier soin est d’autoriser largement les manifestations populaires dans la rue. Et, comme ces manifestations dégénèrent naturellement aussitôt en émeutes, son premier acte de souveraineté consiste à faire marcher l’armée contre la foule, et à réprimer d’autant plus durement l’insurrection qu’il lui a laissé prendre un plus redoutable développement. Au total, le mysticisme humanitaire du prince ne coûte, pour commencer, que la mort de six ou huit cents pauvres diables, dont une centaine de femmes et d’enfants. Et, comme l’ami platonique de Mlle de Thalberg a bon cœur, il pleure devant ce massacre des larmes amères, – sans pourtant paraître suffisamment comprendre qu’il en est le seul auteur vraiment responsable, et qu’il eût pu l’éviter en adoptant dès le début quelques faibles et anodines mesures de police...

    CouvWereldvrede.jpg

    couverture de Wereldvrede (Paix universelle) dessinée par Berlage

     

    En somme, l’impression dernière qui se dégage de ces deux romans, – d’une inégale valeur littéraire, mais également dignes d’attention l’un et l’autre comme documents de psychologie sociale, – c’est que la royauté s’en va. Et elle s’en va, non pas seulement, ainsi que l’a dit un des grands dignitaires de l’Église de France, parce que « les institutions et les sentiments monarchiques » n’existent plus chez les peuples, mais aussi parce qu’ils ne semblent plus guère exister chez les monarques eux-mêmes. Nous savons bien que ni M. Louis Couperus, ni M. Jules Lemaître n'ont trouvé uniquement dans leur imagination les types d’Othomar et d’Hermann ; parfois, certaines pages de leurs œuvres évoquent brusquement à nos yeux des souvenirs qui sont d’hier ; certains actes ou certaines paroles de leurs héros ont été vécus ou ont été dites voici quelques années à peine ; à travers la mince enveloppe du roman, on touche du doigt à chaque minute la réalité vivante et contemporaine.

    Et, quand on contemple cette désagrégation et cet effondrement d’un des grands principes sur lesquels était fondée l’organisation des sociétés modernes, on ne peut que se demander avec angoisse quel principe nouveau et inconnu s’élabore autour de nous dans les mystérieuses profondeurs de la vie universelle, pour remplacer ce qui n’est plus. La royauté se meurt ! Soit ! D’aucuns affirmeront même qu’elle est morte. N’y contredisons pas. Verrons-nous s’installer sur ses ruines les dictatures démocratiques à la manière des deux empires français, ou selon la formule des États-Unis américains ? Pouvons-nous croire encore à la vitalité du parlementarisme libéral, tel qu’il a été pratiqué par notre troisième République, par la monarchie italienne, dans les royaumes imaginaires de Liparie et d’Alfanie ? Quant au socialisme, lorsqu’il ne se présente pas simplement comme une des formes de l’anarchisme révolutionnaire, nous sommes bien contraints d’avouer qu’il n’est plus qu’un conte de fées pour amuser la tristesse des misérables. À dire vrai, l’anarchie seule triomphe ; et l’anarchie n’est pas une solution. Comme après la chute de l’oligarchie romaine, comme au lendemain de l’invasion des barbares, comme à l’époque de la Renaissance, l’humanité, depuis la Révolution française, ne marche plus sur route ; parvenue à un carrefour de l’histoire, elle y cherche éperdument, dans la confusion et le désordre d’une foule en détresse, la nouvelle voie où elle reformera ses rangs pour reprendre sa course vers l’avenir. Malheureusement, nul ne sait ici-bas si le jour du départ est proche, et combien de larmes, et combien de sang devront, en attendant, couler encore.

    Maurice SPRONCK


    (*) J. Béraneck, « Un romancier hollandais contemporain : Louis Couperus », Bibliothèque universelle et Revue de Genève, 1895, 100, t. LVIII, p. 304-328 et p. 543-574.

    (**) Voir à propos de Jan ten Brink « La littérature hollandaise de 1815 à 1900 ».