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cyriel buysse

  • Le mouvement flamand

     

    Un texte d’Andries de Rosa

     

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    La figure d’Andries de Rosa a fait l’objet d’un portrait sur flandres-hollande. Cet auteur, musicien, traducteur et activiste néerlandais a, au tournant du XXe siècle, été un proche du jeune écrivain Saint-Georges de Bouhélier. À ce titre, dans le n° 1 (mars 1897) de la Revue naturiste, il a signé un article intitulé « Le Mouvement Flamand », pages que nous reproduisons ci-dessous.

    A. de Rosa

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    Le critique mentionnant la revue Van Nu en Straks (D’Aujourd’hui et de Demain) ainsi que le nom de quelques écrivains (Cyriel Buysse et August Vermeylen), il n’est pas inutile de fournir des précisions sur le contexte littéraire flamand de l’époque, caractéristique d’une société où certains tentaient de redresser la barre après des décennies, voire des siècles, d’appauvrissement culturel : « Et brusquement, en 1893, paraît le premier numéro de la revue intitulée D’Aujourd’hui et de Demain ; les rédacteurs en sont August Vermeylen, Emmanuel de Bom, Cyriel Buysse et Prosper Van Langendonck. La première série de cette revue, qui compte dix numéros, bien imprimés, édités avec soin, sera suivie trois ans plus tard d’une second série (1896-1901). Le groupe de ces pionniers, hétéroclite au possible, n’a pas de principes artistiques bien déterminés. Le seul but qui lui donne quelque cohésion est d’élever les lettres flamandes au rang des autres littératures, et non seulement la littérature mais la vie culturelle tout entière. La revue réserve, en effet, une large place aux arts. Chaque numéro est orné d’un dessin ou de la reproduction d’une œuvre d’artiste d’avant-garde. C’est ainsi que la première série parue en 1893 comporte un numéro entier consacré à Van Gogh. Le renouvellement provoqué par le groupe Van Nu en Straks sera pour la Flandre aussi important que le mouvement de 80 en Hollande et, du jour au lendemain, la littérature flamande sera comme réintégrée dans le grand courant européen. […] Jamais, ils ne sublimèrent leur individualisme, toujours ils eurent à l’esprit le rôle social de l’art et de l’artiste. Leur amour profond de la Flandre et de la cause flamande les empêche de perdre le contact avec le peuple. […] Le grand animateur de la ‘‘renaissance’’ de 1890, celui qui tira vraiment la littérature flamande de la banalité, de la mièvrerie, du romantisme pleurnichard et du naturalisme terre-à-terre fut, sans contredit, August Vermeylen. »*

    andries de rosa,revue naturiste,littérature,flandre,belgique,pays-bas,saint-georges de bouhélier,cyriel buysse,auguste vermeylenQuant à l’article de Cyriel Buysse qui a conduit Andries de Rosa à rédiger le sien, il s’agit de « Flamingantisme en flaminganten », paru dans De Amsterdammer le 17 janvier 1897. Dans ce texte, le romancier s’exprime comme Camille Lemonnier et d’autres, dans la mesure où il estime que le flamand est une pauvre petite langue. En réalité, Buysse formule en l’espèce un regret : celui de ne pas maîtriser le français aussi bien que son ami Maeterlinck. Dans une lettre ouverte qu’il adresse peu après (le 5 février) à L’Étoile Belge, il poursuit dans le même registre pour se défendre face aux réactions que son article a suscitées : « On conçoit que le dialecte flamand, en sa fruste saveur, puisse tenter la plume d’un curieux littéraire ou l’étude d’un philologue fureteur, mais quelle arme triste pour la conquête des idées et la conquête du pain, en un pays comme la Belgique ! »** S’il nuancera par la suite son point de vue et fera honneur à sa langue maternelle en composant des romans remarquables, C. Buysse ne se sera pas moins attiré la foudre des défenseurs d’un renouveau de la culture flamande, en particulier des hommes avec lesquels il a cofondé le périodique Van Nu en Straks. C’est cette situation singulière qui inspire à A. de Rosa les lignes qu’il donne à la Revue naturiste.

     

    * François Closset, Aspects & Figures de la Littérature Flamande, Bruxelles, Office de Publicité, 1943, pp. 53-54 et 55.

    ** Joris van Parys, « ‘’Toute la Flandre est en lui’’. Cyriel Buysse en de Franstalige Vlaamse literatuur », Mededelingen van het Cyriel Buysse Genootschap, 14, 1998, p. 7-31. Voir aussi la biografie que le même auteur a consacrée au romancier : Het leven, niets dan het leven. Cyriel Buysse en zijn tijd.

     

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    Pour bien montrer la lutte désespérée que les Flamands pourvus du sentiment national ont à soutenir contre leurs compatriotes assez artificiels pour dédaigner la sève même de leur sol national, il faudrait traduire entièrement un article de M. Cyriel Buysse, paru dans un journal hebdomadaire d’Amsterdam. Je crois pourtant suffisant d’en extraire quelques phrases qui pourront servir de points de départ à plusieurs remarques personnelles.

    Voici ce que cet auteur de plusieurs romans écrits en flamand nous révèle en outre dans cette étude :

    C. Buysse

    andries de rosa,revue naturiste,littérature,flandre,belgique,pays-bas,saint-georges de bouhélier,cyriel buysse,auguste vermeylen« Il n’y a pas en ce moment dans toute la Belgique Flamande – hormis le très remarquable recueil Van Nu en Straks, rédigé en néerlandais, – un seul périodique ou journal qui puisse convenir à un lecteur orné d’éducation intellectuelle. Toute originalité, tout amour propre a disparu et ainsi, est-on arrivé peu à peu à la situation navrante qui caractérise aujourd’hui le mouvement flamand. »

    Et plus loin :

    « Il eût été préférable et plus sage de reconnaître franchement la grande et si salutaire influence de la littérature et des idées françaises, de nous approprier ce qu’il s’y trouve de bon, sans abdiquer pour cela nos qualités originales, etc., etc. »

    Dans ces paroles, M. Cyriel Buysse donne inconsciemment une critique de son œuvre et de toute la situation littéraire en Belgique. Car s’il est vrai que l’on ne trouve pas en Belgique de revue ni de journal original, c’est précisément parce que l’esprit flamand s’est approprié « ce qu’il y a de bon dans la langue et les idées françaises ». Ils ont en effet voulu garder leurs qualités originales, mais, hélas ! l’œuvre soi-disant flamande ainsi conçue est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, une combinaison pour ainsi dire hermaphrodite ; c’est qu’écrite en français, elle ne peut conserver son autonomie, dans une atmosphère étrangère. Poussés par des aspirations matérielles, les écrivains flamands dont la célébrité obtenue par leurs confrères français, avaient stimulé l’ambition, s’en allaient écouter avec une oreille barbare ce qu’enseignait la voix française. Errant dans les campagnes de leur pays dont les odeurs parfumaient leur pensée, ils regardaient les sites du pays voisin et se plaisaient à frelater, en quelque sorte, leur verve nationale.

    andries de rosa,revue naturiste,littérature,flandre,belgique,pays-bas,saint-georges de bouhélier,cyriel buysse,auguste vermeylenAinsi le peuple ne trouvant plus sa suffisance intellectuelle et sentimentale dans les livres de ses auteurs, languissait et s’en allait parmi les autres littératures choisir des œuvres originales, qu’il devait préférer aux pastiches qu’on lui fournissait. Il se désintéressa de cette langue vouée désormais à des usages insignifiants, et le dialecte flamand, n’étant plus nourri par les fruits de la pensée, ne pouvait suivre les évolutions et agonisait abandonné.

    Aujourd’hui avec le courage que donne l’espoir, le peuple flamand se lève robuste et volontaire. Il réclame ses droits à une langue qui s’adapte à ses instincts, qui répond à son organisme. Il rappelle l’odyssée de cet idiome qui se trouve condamné depuis les événements de 1830. La langue maternelle bannie de ses écoles et de la vie publique, il devait appeler un avocat parlant français pour défendre ses droits et on le condamnait sans qu’il comprît le jugement.

    Après une lutte acharnée, quelques esprits courageux comprennent qu’une langue nationale leur est indispensable et ils forcent leurs représentants gouvernementaux à la faire apprendre publiquement.

    Jan Van Beers

    andries de rosa,revue naturiste,littérature,flandre,belgique,pays-bas,saint-georges de bouhélier,cyriel buysse,auguste vermeylenBien qu’ils soient réduits à une littérature traditionnelle plutôt restreinte, les Flamands refusent de s’intéresser aux poètes belges contemporains qui s’obstinent à traduire et à détériorer leur pensée, dans une langue qui leur est étrangère, dont ils ne distinguent pas les nuances. Dans leur littérature ancienne, ils trouvent bien le monotone Van Beers, mais par contre, ils possèdent le sublime Ruysbroeck. Si l’on estime en France des artistes comme le génial Verhaeren, Edmond Picard, Georges Rodenbach, Eekhoud, Maeterlinck, ils eussent été des gloires nationales du peuple flamand, si la langue dont ils se servent était en harmonie avec leur œuvre, l’âme de leur race. En ceci je crois être d’accord avec l’éminent sénateur belge, M. Edmond Picard, qui déclarait dernièrement que l’œuvre de Maeterlinck et d’Eekhoud doit son originalité à l’esprit des Flandres.

    Bien des jeunes auteurs belges qui passent inaperçus en France, parce qu’ils ne savent pas, malgré leurs efforts, faire concorder leurs œuvres avec la pensée française, seraient estimés chez eux s’ils voulaient écouter les sons authentiques de ce pays natal, où naquirent aussi leurs pères.

    Ce ne sont pas les frontières qui délimitent les races, c’est l’esprit des ancêtres dont l’organisme se réglait selon les nécessités du milieu. Le cosmopolitisme sera possible quand les races sauront se reconnaître mutuellement ; alors le danger babylonien n’existera plus.

    *

    *    *

    Le grand obstacle du mouvement flamand, et qui retarde sa réussite, c’est la discorde qui partage les différents groupes. De là des défaillances. Parmi ceux qui se distinguent dans cette résurrection d’une race se trouve un littérateur purement flamand, M. Auguste Vermeylen, qui dans sa revue Van Nu en Straks, révèle vigoureusement son énergie et son tempérament. C’est lui qui criait tragiquement :

    A. Vermeylen

    andries de rosa,revue naturiste,littérature,flandre,belgique,pays-bas,saint-georges de bouhélier,cyriel buysse,auguste vermeylen« … Celui qui recevait une instruction élémentaire ou supérieure désapprenait le flamand, sans toutefois arriver jusqu’à une connaissance profonde de la langue française, les plus grands esprits de notre race – pensez aux meilleurs de nos écrivains soi-disant belges – demeurent sans contact avec la vie multiforme qui vibre autour d’eux. Le viol le plus honteux de tout ce qui nous est propre, de tout ce qui fait notre unité spirituelle est appelé légitime ; et l’on prétend encore, que chez nous le seul moyen de civilisation est d’étendre, de plus en plus, l’usage du français. Croit-on donc que le peuple pourrait nier ou oublier sa langue ? Elle est dans son corps et n’en sort pas facilement… »

    Malheureusement de cris pareils sont rares. Les poètes flamands se résoudront-ils à faire chanter l’âme de leur race dans une langue adéquate ? Laisseront-ils leur langue nationale devenir un patois informe, tandis qu’en usant du français, ils ne peuvent intégralement exprimer leur sensation, sont mal à l’aise et sont réduits à ne convenir à aucun des deux peuples qu’ils voudraient subjuguer ?

     

    Andriès de Rosa

     

    Dans le premier fascicule de la nouvelle série de la revue Van nu en Straks, M. A. Vermeylen continue vaillamment la lutte pour les droits de sa langue. Dans ce même numéro, il y a de très jolis vers de M. Prosper Van Langendonck.

    A. de R.

      

    Andriès de Rosa, « Le Mouvement Flamand »

    La Revue naturiste, n° 1, mars 1897, p. 31-34

     

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    merci à Mikaël Lugan et au blogue des Petites Revues

     

     

    Cyriel Buysse et Auguste Vermeylen à Bruxelles

     

     

  • Souvenir de jeunesse

     

     

    L’émoi amoureux selon Cyriel Buysse

     

    Une pièce écrite en français par le romancier flamand Cyriel Buysse qui, établi à La Haye avec son épouse hollandaise, se remémore une page ingénue de ses jeunes années.

     

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    La Lys en Flandre est une rivière bien douce et bien charmante… Douce, et paisible, et heureuse, elle coule très lentement,elle coule à peine, au long de ses nœuds lâches et de ses boucles allongées, entre des rives fleuries et vertes, qui, légèrementondulent.

    Une poésie intime l’enveloppe et l’environne. On a toujours envie de parler doucement et de sourire sur les bords enchanteurs de laLys. On y voudrait, comme l’alouette, planer très haut dans lecielpâle et calme et y chanter la mélodie sereine des joies simpleset claires : de la fertilité des belles campagnes, de la noblesse de l’utile travail, du charme berceur des repos mérités. 

    Les champs luxuriants et embaumés descendent de loin en pentes allongées vers la Lys. On les dirait comme attirés d’un glissementirrésistible ; on dirait qu’ils veulent voir et jouir, et baigner dans la douceur exquise de l’atmosphère qui se dégage de la Lys. 

    Il y a des fermes sur les bords, et des villages, et des moulins et des clochers. De blanches maisonnettes s’y mirent, avec des volets verts et des toits roses. Des arbres s’y penchent, grands écrans de saine verdure sur le ciel bleu ; et des barques y glissent, grises, silencieuses et lentes, avec un pêcheur qui descend son filet ou qui laisse pendre sa gaule. Et partout dans les beaux pâturages se meuvent les riches troupeaux : ici les vaches brunes et blanches, pareilles à de très grandes fleurs brillant au soleil sur la nappe verdoyante ; là les fortes juments et les poulains folâtres, qui soudain, parfois, partent, crinière au vent dans un galop désordonné et bref, faisant trembler le sol et s’envoler les mottes de terre.

    Puis, peu à peu, à mesure qu’on descend vers le sud, l’aspect de la rivière et du pays changent. Une vie plus intensive se manifeste, l’aire est plus habitée, les grandes métairies se multiplient, des cheminées d’usine s’élèvent, l’onde elle-même semble vibrer d’une agitation secrète et bientôt apparaît, à droite, à gauche, sur les deux berges plates, un large et long fourmillement de petits cônes grisâtres, qui semble s’étendre et se multiplier à l’infini avec les sinuosités capricieuses de la rivière. Un monde de travailleurs y est occupé ; des chalands se chargent ou se vident, des meules s’érigent ou se disloquent, de lourds chariots vont et viennent et l’atmosphère entière est saturée d’une odeur douceâtre et pénétrante, qui semble l’odeur même, vitale et chaude, de tout un peuple et de tout un pays en travail absorbant et effréné.

    C’est le pays du lin, la contrée la plus riche et la plus prospère de la Flandre ! Riche et forte avec exubérance ; belle d’une poésie particulière et farouche ; belle et noble de son ardeur vivace au grand air, au grand soleil, au grand travail !

     

    *

    **

     

    cyriel buysse,flandre,revue de hollandeSouvent, jadis, je venais dans ce pays. J’y avais des affaires. Généralement, j’y passais trois fois par semaine. J’arrivais par un des premiers trains du matin et puis, à pied, je faisais des lieues, suivant la rivière, allant d’usine à usine, de métairie en métairie.

    J’aimais cette vie, je me sentais heureux dans ce milieu. Maintenant encore, quand j’y pense, quand je songe à ce pays que j’ai tant aimé et que je ne reverrai peut-être plus, je sens des bouffées de chaleur et de tendresse émue me monter au cœur. Je marchais d’un pas alerte et vif le long des sentiers embués de rosée, je regardais les choses de mes yeux enthousiastes et clairs, j’échangeais un bonjour enjoué avec les passants et parfois je faisais un bout de causette avec eux. J’avais cet âge heureux où l’on sent que le monde vous appartient et où l’avenir apparaît comme un vaste horizon de lumière qui ne recèle que bonheur et beauté !

    Il y avait encore pour moi un autre charme étrange et tout particulier à ces excursions. Chaque fois, régulièrement, au même endroit et à la même heure, je rencontrais sur ma route une jeune paysanne accorte et jolie !

    Elle avait des yeux et des cheveux noirs, des joues roses et un doux et caressant sourire. Elle me disait bonjour, souriait et passait. Je répondais de même et c’était tout.

    C’était peu, mais cela suffisait au léger bonheur, à la félicité ambiante qui était à cette époque comme l’atmosphère même de mon insouciante vie. J’ignorais son nom et je n’éprouvais nul besoin de le connaître. Je ne savais si elle avait un amoureux, qui sait ! un mari, un amant peut-être. Tout cela m’était indifférent ; il me suffisait de la voir, de la rencontrer de nouveau à chacun de mes voyages et de recevoir son gentil salut et son joli sourire, de même que je revoyais chaque fois avec le même plaisir la Lys charmante avec ses poétiques méandres, avec ses berges et ses rives, avec les champs, les fermes et les arbres, avec les moulins et les clochers, avec toute la vie ardente et magnifique de ma belle Flandre, au grand soleil d’été.

    Car je n’y venais que l’été, dans ce pays du travail et du lin. J’y arrivais comme un oiseau migrateur, attiré par la belle saison ; et avec les feuilles mourantes je disparaissais, pour n’y plus revenir avant le renouveau prochain.

    Alors, parfois, pendant le long hiver, je pensais vaguement à elle. Que faisait-elle durant ces jours d’une infinie tristesse, lorsque la bise hurle et siffle dans les cimes dénudées, lorsque de noirs nuages semblent peser comme des montagnes de plomb sur la campagne désolée ou lorsque les frimas et les brouillards l’enveloppent et la noient ainsi qu’une chose vague et molle, qui a cessé de vivre ! Etait-elle là, dans une de ces grandes fermes tristes et sombres, assise au coin de l’âtre, auprès des vieux et des vieilles, à écouter de dolentes histoires de jadis ; ou travaillait-elle à des besognes rudes, comme font les autres gars et filles de fermes ? Et la reverrais-je au printemps, comme les autres années, jolie et accorte, me souriant de ses beaux yeux et de sa bouche rose, heureuse, elle aussi, de revoir ce monsieur qu’elle rencontrait toujours sans le connaître, ce jeune inconnu insouciant et heureux, qui lui rendait fidèlement son salut et son sourire et qui tous les ans s’en revenait et repartait mystérieusement avec les beaux jours, avec les fleurs et les oiseaux ?

    Je ne savais et, quelquefois, je souffrais de ne pas savoir. Je me reprochais de ne pas connaître au moins son nom, et d’ignorer totalement ce qu’elle faisait et où elle demeurait. Et bien des fois je me promettais de lui demander tout cela à la saison prochaine. Mais lorsque la saison nouvelle était venue et que je la rencontrais de nouveau comme tous les ans, fraiche, jolie, souriante, toujours à la même heure et à la même place, cela suffisait à mon facile bonheur et je passais, affable et enjoué, sans rien lui demander.

    Qui sait ? Peut-être craignais-je instinctivement de déflorer une douce illusion, une tendre poésie ? Pourquoi aurais-je demandé et qu’est-ce que j’aurais demandé ? Je ne désirais rien… rien de plus que cette rencontre régulière et fugitive, ce doux frôlement. Ce charme illusoire né d’un regard, d’un mot et d’un sourire.

    Combien de printemps, combien d’étés, combien d’automnes l’ai-je ainsi vue et rencontrée ? Je ne sais plus. Les ans ont passé et tout cela est si lointain, si inaccessible à présent. Je ne comprends même pas comment ni pourquoi le souvenir s’en impose encore en ce moment, et s’en impose avec une force si grande et si tenace, comme une obsession.

    Ce dont je me souviens, c’est qu’un jour de printemps, à l’un de mes retours, je ne la rencontrai pas. J’en fus frappé. J’étais tellement habitué de la voir, j’étais si sûr qu’elle devait être là, à telle heure, à telle place, que j’eus l’impression décevante comme si, à mon insu, quelque chose d’important avait été changé à ma propre vie.

    cyriel buysse,flandre,revue de hollandeJ’en fus troublé et vaguement inquiet. J’étais mécontent et agité, comme si l’on m’eût caché une chose que j’avais le droit de connaître. Je n’osais pourtant pas m’informer d’elle ; une sorte de fausse honte, d’étrange pudeur me retenait. Je finis par chasser l’impression désagréable de mon esprit en me disant que, sûrement, je la retrouverais à ma prochaine visite.

    Mais je revins et je ne la revis point. Alors je souffris réellement. Je m’arrêtai peiné, à l’endroit fixe de nos rencontres inévitables, je consultai l’heure qui était celle de tous les autres jours, je regardai longuement la berge sinueuse, et les peupliers qui gazouillaient au vent, et les grandes fermes, qui se tassaient au loin, dans l’opulence de leurs vergers ; je contemplai d’un long regard préoccupé toutes ces choses si familières et si connues et je me demandais qui pourrait bien m’éclaircir cet absorbant mystère, lorsque je vis venir, à ma rencontre un jeune garçon inconnu, un enfant qui tenait quelque chose de blanc dans sa main. Il ralentit sa marche en me voyant et une sorte de gêne rosit sa timide figure. On eût dit qu’il voulait m’aborder et n’osait point.

    - Est-moi moi que tu cherches, mon gars ? lui demandai-je avec douceur.

    Il me considéra longuement, comme s’il analysait scrupuleusement tous les détails de mon visage. Enfin il répondit, quelque peu hésitant :

    - Peut-être bien, monsieur.

    A mon tour, je l’examinais avec attention. Il avait des yeux vifs, des cheveux noirs et des joues fraîches. L’expression de ses traits ne m’était pas tout à fait étrangère. Je devais l’avoir rencontré déjà, ou il me rappelait une physionomie bien connue.

    - Et que me veux-tu, mon petit ? dis-je, avec un sourire encourageant.

    Il me tendit l’objet qu’il tenait dans sa main. Instinctivement, avec un léger frisson, je reculai d’un pas. La chose qu’il m’offrait était une de ces cartes mortuaires à image, encadrées de deuil, comme on en distribue dans les églises de Flandre, après un enterrement. Mon geste le troubla. Une expression de grande déception et de tristesse assombrit soudain sa juvénile figure et je vis scintiller des larmes dans ses yeux.

    - C’est de ma sœur, dit-il d’une voix rauque.

    De sa sœur ! Que voulait-il dire et qui était sa sœur ! Brusquement j’avançai la main et pris la carte. Au milieu se trouvait la pâle reproduction lithographique d’un portrait de jeune fille et au verso, sous la tragique croix noire, je lus un nom, un doux nom et deux dates, de naissance et de décès, bien rapprochées…

    Mes yeux se voilèrent, ma main trembla. C’était elle !...

    Alors, le jeune gamin parla. Sa sœur était tombée malade durant l’hiver. Longtemps elle avait toussé, puis elle avait craché du sang. Lentement, elle s’était sentie dépérir ; et, dans sa maladie, souvent, bien souvent elle avait parlé de ce monsieur si aimable et si poli rencontrait toujours l’été et dont elle ignorait le nom. Elle aurait voulu le revoir, elle eût voulu lui écrire, parce qu’elle s’intéressait à lui et qu’elle croyait que lui aussi s’intéressait à elle. Mais elle ne savait où le trouver. Alors, avant de mourir, elle avait fait faire son portrait, qui serait reproduit sur l’image de deuil distribuée à l’église. Et son petit frère avait dû lui promettre qu’il en garderait une, pour la remettre en son nom, comme souvenir, au monsieur étranger, comme tous les ans, lorsqu’il reviendrait à la saison nouvelle, comme tous les ans,dans le pays du lin…

     

    Je ferme les yeux et du fond de l’exil je contemple en mon souvenir attendri, cette douce et tendre image d’un si lointain passé.

    Je vois la rivière sinueuse, reflétant entre ses berges vertes l’immensité d’un ciel bleu sans nuages ; je revois les grands peupliers de la rive dont les feuilles transparentes gazouillent au vent ; je revois au loin le clocher du village, les cheminées d’usines, les moulins et les fermes ; je revois la vie ardente des travailleurs courbés à terre et la calme traînée des chalands qui glissent sur l’onde ; et puis je vois et j’entends ce jeune gamin doux et timide, qui m’apporte le dernier souvenir de sa sœur.

    Je n’y suis plus retourné. Je n’y retournerai jamais peut-être. Mais avant de quitter le jeune gars, je lui ai demandé où habitait sa sœur et de loin il m’a montré une petite maison solitaire, sur un léger coteau, près d’une route blonde, au milieu des champs.

    Elle est blanche avec une plinthe noire et un toit de chaume. Elle a une petite porte et deux petites fenêtres. Elle est entourée d’une haie vive dans laquelle il y a une petite grille peinte en gris et un noyer géant l’ombrage, comme un immense parasol.

    C’est là qu’elle habitait… J’ai demandé au gamin dans quelle chambre elle était morte et il m’a indiqué la fenêtre à gauche, à demi cachée par le tronc du noyer.

    Je ferme les yeux et je songe. Existerait-elle encore, l’humble chaumière blanche et grise, seule sous son immense noyer, sur le léger coteau ? A-t-elle résisté aux ans et aux tourmentes et qu’est-elle devenue dans le cataclysme épouvantable qui a ravagé et dévasté la patrie ?

    Est-il resté au moins, pendue au pauvre mur blanchi, encadrée de deuil et pieusement ornée d’une petite touffe fanée de buis bénit, une douce et pâle image à moitié effacée par le temps, image pareille à celle que j’ai reçue et qui dort, elle aussi, depuis de longues années au fond d’un vieux bahut en Flandre, comme dort, du repos éternel, dans la terre natale et sacrée, la naïve et charmante inconnue, que je n’avais fait qu’entrevoir dans la vie et qui pourtant, à l’heure dernière, avait pensé à moi.

     

    Cyriel Buysse 

     

     

    La Revue de Hollande, 2ème année, n° 2, août 1916, p. 125-130.

     

     

    Couverture : Anne-Marie Musschoot, Cyriel Buysse en Louis Couperus. Een ‘vreemde’ vriendschap, Couperus Cahier XII, Louis Couperus Genootschap, 2010 (sur l’amitié qui a lié deux écrivains que rien ne semblait devoir rapprocher).

     

     


  • En Hollande

     

    Hollande d’antan, par Cyriel Buysse

     

     

    Cyriel Buysse 

    buysse14.jpgUn petit texte anecdotique que le romancier flamand a écrit en français en guise de préface à un album de vingt-cinq lithographies exécutées par l’artiste gantois Armand Heins (1856-1938) d’après des croquis de voyage : En Hollande. Au fil de l’eau et sur les calmes rives..., Gand, N. Heins, 1902, in-folio non paginé. Cet ouvrage étant rare, nous reprenons cette présentation telle qu’elle a été publiée dans les Extraits choisis (1942) de Cyriel Buysse que l’on doit à M.G. van Severen. De son vivant, le graveur et aquarelliste A. Heins était une des figures majeures de la vie culturelle de Gand. Resté célibataire, il a pu consacrer une grande partie de sa vie à son art, évoluant entre autres dans les milieux avant-gardistes. Il s’est montré soucieux de croquer nombre de vestiges du passé et d’éléments du folklore flamand. Certaines de ses œuvres, par exemple des affiches et des couvertures de livres, témoignent de son attrait pour l’Art Nouveau. Dans sa ville natale, une exposition a retracé il y a peu son parcours (Musée d’Archéologie Industrielle et de Textile, du 21/11/2009 au 25/04/2010). On pourra découvrir ses dessins dans l’Inventaire  archéologique de Gand et dans des dizaines de publications (en français et en néerlandais) qui accordent une belle place à la Flandre, à la Hollande ou encore au Nord de la France.

     

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    A. Heins, Vue de Hoei, gravure, 1881

     

     

     

    Au fil de l’eau et sur les calmes rives

     

    D’un voyage en bateau, - flâne délicieux d’un artiste en plein air, avec de longs arrêts là où tentait le paysage, tantôt glissant au fil de l’eau en contemplation muette, tantôt à terre sur les rivages verts et calmes, l’œil aux aguets et le crayon agile, - Heins nous a rapporté ses impressions multiples de l’étrange et émouvante Néer- lande.

    Voici d’abord la belle Zélande moyenâgeuse et fantastique : au loin, derrière le fin miroitement de l’eau, une longue ligne basse et plate, d’où vaguement émergent de minces cheminées d’usines, des cônes de moulins, avec les ailes en croix, et le fouillis touffu des vergues et des mâtures. D’un vol oblique les mouettes blanches et grises planent, accompagnant de petits cris aigus les barques inclinées, dont la proue, ainsi qu’un soc de labour, fend d’un sillon de blanche écume l’eau glauque et clapotante. Des steamers lourds paraissent, des dragues et des grues rugissent avec des bruits de chaînes ; puis, tout d’un coup, sans transition, c’est l’existence enclose et calme de quelque ville très ancienne ; un rectiligne « gracht » bordé d’immenses ormes aux frondaisons sombres, et tous les vieux pignons serrés les uns contre les autres comme de curieuses têtes étrangement encapuchonnées qui toutes se penchent un peu vers l’avenue déserte, pour voir si rien ne viendra troubler la morne paix et la quiétude profonde, de leur antique et monotone petite vie.

    On y sent la vie de famille, dans toutes ces curieuses petites maisons serrées, pressées les unes contre les autres. Il doit faire bon y vivre le soir sous la lampe, dans cette atmosphère si typique de « gezelligheid » hollandaise, un mot dont nulle autre langue, ni le « gemüthlich » allemand, ni le « confortable » français ni le « cosy » anglais, ne parvient à donner exactement l’équivalent, avec tout ce qu’il com- porte de charme doux et intimement familial. (1)

    T. Van Rysselberghe, Armand Heins peignant en plein air (détail),

    1881, Musée des Beaux-Arts de Gand

    ArmandHeinsparTheovanR.pngPuis, au sortir de la cité ancienne, c’est aussitôt la large rivière entre ses rives plates, plus élevée parfois que les prairies à perte de vue environnantes, et dont l’isolent de fortes digues. Ce sont les vraies grandes routes de la Hollande, - les chemins qui marchent, comme disait Pascal -, ces rivières majestueusement larges et calmes, domptées par le génie tenace de l’homme, portant et conduisant l’activité prudente et raisonnée de ce peuple, flegmatiquement audacieux et fort. Au delà, à droite, à gauche, jusqu’aux confins de l’horizon où, pareils à des joujoux d’enfants, les ailes des moulins s’agitent, paissent, sur les immenses étendues d’émeraude, les riches troupeaux. On dirait des fleurs innombrables et lentement mouvantes, qui, irradiées parfois en groupe sous le poudroiement flamboyant du soleil, s’animent des couleurs et des formes les plus fantastiques. Et tout au haut, sous la coupole des ciels immenses, on semble voir ces troupeaux reflétés en nuages sur l’azur.

    Puis viennent les petits ponts capricieux qui font penser à des potences, arc-boutées sur des petits canaux d’intérieur qui s’enfoncent au loin dans les étendues vertes. De lentes barques y glissent, poussées à la gaffe ; un chariot antique, bizarrement peinturluré, est arrêté devant, et sous la bâche blanche apparaît un couple de paysans qui se rendent à quelque marché ou kermesse : l’homme en noir, ses longs cheveux blonds et bouclés coupés droits sur la nuque, la femme comme une petite idole, tout en or et couleurs éclatantes, les bras nus étranglés par la manche courte et collante, la taille étrangement ramassée et fortes, les hanches démesurées d’ampleur sous le ballonnement extravagant de la crinoline surchargée de jupes. Un morne bourg est là, avec ses maisonnettes et ses moulins, qui fut jadis une florissante ville, témoin encore l’église énorme, beaucoup trop vaste pour la population restreinte, avec sa tour carrée et haute, calée sur des éperons, ainsi qu’une forteresse. On a peine à se figurer que le catholicisme a édifié ce temple-là. Il paraît avoir perdu de sa grâce, de sa sveltesse épanouie. Une foi plus robuste et plus farouche, sans apparat, s’y est installée et semble en avoir modifié l’aspect. Autrefois il charmait ; aujourd’hui il impose. Il est devenu le temple de Luther et de Calvin.

    Couple de Marken en habits traditionnels, vers 1900

    1900Marken.pngPuis ce sont, dispersés au hasard des étapes, quantité de petits coins inattendus et souvent d’une intimité charmante. Voici, à l’ombre des vieux tilleuls, une vieille petite maison comme nous en rencontrons en Flandre : un toit caduc en chaume, de frustes petites fenêtres aux volets branlants et aux minuscules carreaux verdâtres enchâssés de plomb, derrière lesquels on s’attend à voir quelque vieille grand’mère derrière son rouet (2), et tout au long de l’humble façadette crépie au lait de chaux un épa- nouissement d’antiques fleurs que nous ne connaissons plus, et que cultivaient avec amour nos ancêtres. Voici un vieux castel des seigneurs de jadis, ruine encore altière, drapée sur des bastions crénelés d’épais manteaux de lierre ; voici, tout au bout d’une étroite ruelle, que bordent de précaires massifs, un escalier de bois vermoulu. Point n’est besoin de demander où nous sommes et où cet escalier nous mène : les masures sont de pauvres chaumines de pêcheurs, et l’escalier ouvert sur l’espace monte à une digue d’où l’on contemple la mer. Voici Marcken, groupement désolé de cabanes sans ombrage, Marcken sans un arbre et isolée de la vie, Marcken pareille au loin à un radeau flottant et qu’une lame un peu forte semble devoir à jamais engloutir. Voici, spectacle étrange, un grand moulin sur une maison qu’il semble enfoncer en terre ; voici des barques amarrées, toutes pareilles, de même forme et de même couleur, de même vaillance calme sur cet élément qui est le véritable élément du peuple de Néerlande.

    Et de tout cela se dégage le grand charme d’une chose vécue avec intensité et supérieurement rendue par un artiste dont l’œil observateur était constamment en éveil et dont l’âme enthousiaste était profondément émue.

     

    Cyriel Buysse

     

     

    (1) Sur ces termes gezelligheid et gezellig, voir ce qu’en dit Alphonse de Châteaubriant dans son récit Instantanés aux Pays-Bas : « moins une nuance encore intraduite - le confortable dans l’intimité et l’intimité dans le confortable ».

    (2) On songe à la vielle grand-mère au rouet de la nouvelle de Buysse « Greutmoeder Renske », dont la version  française s’intitule « Grand’mère Renske ».

     

     

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    A. Heins, Projet de fresques pour la salle des fêtes du Palais du Cinquantenaire

    à Bruxelles,

    crayon, encre de chine et aquarelle. 37 x 105 cm.

     

     

  • Une nouvelle de Cyriel Buysse

     

     

    Le fils de bonne famille et les petites gens

     

     

    Buysse13.pngLes éditions bordelaises Finitude ont récemment permis à des lecteurs français de redécouvrir la prose de Cyriel Buysse (1859-1932) à travers quelques-uns de ses récits savoureux, à savoir « Les Grenouilles », « Le Cheval », « Le Baptême », « Le Garde » et « Les Mauviettes » qui avaient paru du vivant de l’auteur tant en français qu’en néerlandais (1). Ces nouvelles, le Flamand les a d’abord composées en français : à la charnière des XIXe et XXe siècles, il a en effet écrit une grande partie de ses textes dans cette langue avant de les transposer lui-même en néerlandais. Ainsi qu’en témoignent divers récits, préfaces et chroniques, voire des livres – comme les Contes des Pays-Bas (1910) –, Buysse aspirait à l’époque à s’imposer en tant qu’écrivain d’expression française. Il y renoncera, en particulier sur les conseils de son ami Maeterlinck, lequel connaissait bien son œuvre ; ce dernier goûtait particulièrement les romans Schoppenboer (Valet de pique, 1898) et Het leven van Rozeke van Dalen (La Vie de Rose van Dalen, 1905), ainsi que les nouvelles De biezenstekker (Le Coupeur de joncs), ’t Beeldeken (La Statuette) et Op het kleine gehucht (Au hameau) que le futur prix Nobel plaçait au niveau de celles de Tourgueniev. Dans l’avant-propos qui figure dans Le Bourriquet (Het ezelken, 1910), roman publié à Paris dans une belle traduction de Pierre Maes en 1920, Maeterlinck écrit : « Je place mon vieil ami Buysse parmi les trois ou quatre grands conteurs rustiques de ces cinquante dernières années. C’est notre Maupassant, mais un Maupassant qui ignore volontairement les villes, les casinos, les grandes dames faisandées, les “Bel-Ami” et les filles. […] Quand je désire revoir ma vieille Flandre, j’ouvre un de mes Cyriel Buysse et aussitôt se réveille, bourdonne et refleurit en moi toute mon enfance campagnarde. […] personne, je pense, dans aucune littérature, n’a su faire vivre et parler les paysans comme notre grand ami. […] Toute la Flandre est en lui, vivante et immortelle. »

     

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    Au fil des décennies - et avant l’initiative de Finitude -, quelques efforts ont été faits pour mettre en valeur les œuvres de ce grand romancier et nouvelliste auprès du public de langue française (2), par exemple à travers la plaquette de M.G. Van Severen : Extraits choisis (Bruxelles, Labor, « Collection nouvelle des classiques » n° 63, 1942). En une vingtaine de pages, ce professeur à l’Institut Ferdinand Craps évoque la figure et l’œuvre de Cyriel Buysse avant de proposer quelques passages en français empruntés à diverses sources : « Les Cloches du crépuscule », « Louis », « Grand’Mère Renske » (texte néerlandais ici), « La Fenaison » (extrait de C’était ainsi), « L’Installation du curé Vervaeke » (début du roman Le Bourriquet), « Le Solitaire », et « Au fil de l’eau et sur les calmes rives ». Van Severen parle entre autres de la seule fois où il lui a été donné de rencontrer l’écrivain : ce dernier était à bord de sa Buick découverte : « Au volant il y avait un vieux monsieur, qui se tenait très droit. Avec son veston gris, la casquette à carreaux blancs et noirs, et les gants de cuir fauve, il avait l’air d’un industriel ou d’un notaire. Le visage était quelconque, les traits un peu empâtés, la peau hâlée par le grand air et le soleil. L’apparence, en somme, d’un bourgeois sportif et bien conservé. Ce bourgeois, qui ne manquait pas d’allure, devait avoir bien de l’esprit. Les lèvres, couvertes d’une courte moustache blanche, esquissaient, en retombant, une fine moue ; sous les Buysse12.pngpaupières lourdes, sur- montées d’épais sourcils, les yeux pétillaient de malice et de vivacité. Mais je ne sais quoi de mélancolique en assourdissait l’éclat, quand il regardait les prairies, les arbres, l’horizon et fixait, comme c’était le cas, au fond du ciel rutilant, le soleil qui n’en finissait pas de saigner des flots de pourpre et d’or. » Cyriel Buysse a possédé très tôt une automobile avec laquelle il passait régulièrement la frontière. Des voyages qui font l'objet de plusieurs livres (3) dont De vrolijke tocht (La Joyeuse expédition, 1911) qui restitue sa traversée de la France au volant de son bolide où ont pris place trois dames. Ils se rendent à Grasse, chez Maeterlinck - lequel a eu lui aussi l’occasion de voyager avec son ami -, avant de gagner Paris par… Biaritz. « Je ne connais rien de plus beau au monde que la région ravissante qui s’étend entre Carcassonne et Lourdes, le long des collines et vallées vertes de l’Ariège. »

      

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    compte rendu par J. Lhoneux de la parution de Per auto (En auto), 1913,

    Revue germanique, 1914, p. 358.

     

    Van Severen poursuit son portrait, reprenant par endroits les termes de l’essayiste August Vermeylen: « Peu d’écrivains ont joué leur rôle d’auteur avec plus de naturel, de bonne humeur, de constance et de sérénité. Il possédait les qualités qui font les vrais romanciers : un sentiment très vif de la nature, le sens de l’humain, l’art de camper des personnages modelés en pleine pâte, agissant d’après leur caractère et leur tempérament, subissant l’emprise inévitable de l’ambiance et du moment, mais sans se laisser déformer par ceux-ci, emporter par ceux-là. Des écrivains de sa génération, - celle de Van Nu et Straks (4) – Buysse fut le plus spontané, le plus simple, le moins encombré de littérature. Ce “beau conteur rustique” fait impérieusement songer à une force de la nature ; il nous a donné, dans ses romans et nouvelles, un complet et savoureux “musée en plein air de types spécifiquement flamands, pris dans les milieux les plus différents”. Ses récits sont des “tranches de vie” qu’il découpe avec art et présente avec goût. » C’est une de ces tranches de vie que l’on peut lire ci-dessous, « Louis », qui figure aux pages 24-29 des Extrais choisis. Il n’est pas inutile de savoir que le père de Buysse était directeur d’une fabrique de chicorée (5). De brefs passages de ce récit illustrent l’intérêt que portait l’écrivain à la nature, entre autres à la Lys.

     

    Buyssegrenouilles.png(1) Finitude a d’abord publié Les Grenouilles avant de reprendre ce texte dans le volume Les Mauviettes, présenté par l’une des grandes spécialistes de l’œuvre de Cyriel Buysse, Anne-Marie Musschoot. Dans l’Histoire de la littérature néerlandaise (Fayard, 1999), celle-ci précise qu’il n’est pas très juste de qualifier le Flamand de « naturaliste engagé », son œuvre romanesque présentant en effet des composantes romantiques ou encore une fibre satirique. « À partir de 1906, Buysse devait porter une attention toujours plus grande à la nature ; il en résulta des tableaux idylliques pleins de fraîcheur comme dans le court roman Lente (Printemps, 1907). Pour le reste, il s’attacha surtout à fixer sur le papier des types hauts en couleur et tout droit tirés de la vie […] » (p. 577).

    (2) Quelques contributions en français sur Cyriel Buysse : Victor de Meyere, Un romancier flamand. Cyriel Buysse (Paris, 1904) ; Pierre Maes, « Portraits d’écrivains. Cyriel Buysse », La Revue Belge, 15 août 1932, p. 311-317 ; P.H.S. van Vrecken, « Cyriel Buysse : un disciple flamand des naturalistes français », Revue de littérature comparée, n° 1, 1967, p. 54-87 ; Antonin Van Elslander & Anne Marie Musschoot, « Cyriel Buysse et le naturalisme », Septentrion, n° 3, 1982, p. 8-13 ; Joris van Parys, « “Toute la Flandre est en lui” : Cyriel Buysse et la littérature flamande d’expression française », Septentrion, n° 1, 1999, p. 62-69 & « “Notre Maupassant” : Cyriel Buysse », Septentrion, n° 2, 2007, p. 80-82…

    C. Buysse, peint par son ami Emile Claus

    BuysseParEmileClaus.jpg(3) Ces titres ont été réunis en un volume par Luc van Doorselaer Reizen van toen. Met de automobiel door Frankrijk (Voyages d’antan. En auto à travers la France), Manteau, Anvers-Amsterdam, 1992.

    (4) Van Nu en Straks est le nom d’une revue littéraire qui a marqué le renouveau des lettres et de la culture flamandes à la fin du XIXe siècle, dans le sillage, entre autres, du grand Guido Gezelle. Cyriel Buysse faisait partie de la première équipe rédactionnelle. James Ensor ou encore Jan Toorop ont collaboré à cette publication.

    (5) Quelques mots à propos du milieu dont est issu le romancier : la littérature et les arts, chez les Buysse, c’était un peu une affaire de famille puisque Cyriel avait deux tantes qui comptent parmi les auteurs flamands majeurs du XIXe siècle, les sœurs Virginie et Rosalie Loveling et un cousin qui n’était autre que le peintre George Buysse. Cyriel aura pour bru la traductrice prolifique Maddy Buysse (1908-2000). Dans la parenté du romancier, on compte aussi le botaniste flamand Julius Mac Leod et des industriels. À 16 ans, Cyriel quitte l’école pour travailler dans l’usine de son père. En 1878, il devient clerc de l’état civil de sa localité natale, Nevele, un emploi qui l’amènera à écrire le texte qui marque son entrée officieuse dans la littérature, le satirique Verslagen over de Gemeenteraad te Nevele (Rapports sur le conseil municipal de Nevele). Mais son père qui, à la différence de Virginie Loveling, ne l’encourage guère dans cette voie préfère l’envoyer à plusieurs reprises aux Etats-Unis en vue de fonder une usine, un projet qui n’aboutira pas. Sa carrière littéraire commencera véritablement en 1890 et il s’imposera comme le « naturaliste » majeur des lettres flamandes. Il sera l’un des rares amis de Louis Couperus et se fera beaucoup d’ennemis dans les cercles flamingants suite à la publication de quelques articles critiques sur lesquels il reviendra d’ailleurs en partie. (source : ici) 

     

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    Bibliographie publiée par Van Severen

    d’après celle de Robert Roemans, Courtrai, 1931.

     

     

     

    Louis

     

    Que de fois n’ai-je pas vu le vieux vagabond  arriver à la fabrique, y demeurer quelques mois, puis repartir !...

    Il s’appelait Louis. Il n’était plus jeune ; il pouvait avoir cinquante ans, quand il y parut pour la première fois.

    Il me semble encore que je le vois arriver. C’était au mois de novembre, il pleuvait, le vent soufflait en tempête, le soir tombait. Sorti je ne sais d’où, il avait surgi devant moi, au milieu des machines qui ronflaient et tournaient. Il était tout ruisselant d’eau, tout courbé, tout frissonnant, à peine vêtu. Il tenait à la main tout son baluchon, noué dans un lambeau d’étoffe rouge foncé. On eût dit qu’il tombait du ciel pluvieux ; il demandait à voix basse, humblement :

    - M’sieu, ne pourrais-je trouver du travail ici ?

    Pour toute réponse je fis un hochement de la tête et dis : non, pour qu’il s’éloignât. Presque toujours la première réponse d’un patron se résume à un hochement de la tête, à un non qui décourage. Presque toujours des solliciteurs de cette espèce sont comme des ennemis qui viennent exiger quelque chose de déraisonnable.

    - Oh! M’sieu, fit-il doucement, sur un ton de reproche ; et ces seuls mots, qui trahissaient tant de désappointement, m’allèrent droit au cœur et m’ébranlèrent dans ma résolution.

    Besoin, nous n’en avions pas. Les patrons n’ont presque jamais besoin d'ouvriers : les ouvriers, ce sont des pauvres, il n’y en a que trop. Mais nous pouvions toujours l’employer, et mon hésitation grandit quand je remarquai ses hardes lamentables, et qui étaient toutes mouillées, qu’il se tenait là, tremblant de tous ses membres, et que dehors la pluie s’était remise à tomber à flots.

    - Faites-le par charité, M’sieu, dit-il ; vous me donnerez ce que vous voudrez bien : un lit et une croûte de pain, je n’exige pas davantage.

    Il n’implorait pas, il n’avait pas l’air battu des mendiants. Il y avait même dans le ton une pointe de bienveillance, comme s’il était prêt à faire des concessions. Il ne demandait pas qu’on lui fît l’aumône, il ne sollicitait pas de compassion ; c’était plutôt comme s’il allait dire : Allons, ne soyez pas mesquin, un bon mouvement, que vous importe au fond, vous ne vous en repentirez pas.

    Chose étrange, je sentis soudain que ce rustre avait pris sur moi je ne sais quel ascendant. Qu’avais-je à ruser, à tricher, quand il y avait tant de cordiale franchise dans la façon dont il me faisait sa proposi- tion ? Je sentais confusément chez lui la supériorité de celui qui ne possède rien sur celui qui possède. L’avait-il deviné ? Un sourire vaguement railleur rayonnait au fond de ses yeux fatigués, pendant qu’il attendait ma réponse.

    Je baissai les yeux vers le sol, et la réponse tomba sourdement, hésitante, gênée : nous l’acceptions.

     

    ***

     Biographie de C. Buysse par Joris van Parys
    cyriel buysse,lettres flamandes,naturalisme,vlaamse schrijver,flandre,littérature de belgiqueC’était un ouvrier vif, alerte, éveillé, qu’il ne fallait jamais stimuler au travail. Ses larges mains étaient tou- jours là pour agripper quelque chose. Le matin, dès six heures, il était à son poste ; sur le coup de midi il allait manger, où se rendait-il ? de quoi se nourrissait-il ? Mystère ! Avant une heure il était de retour et trimait jusqu’au soir.

    On disait qu’il prenait ses repas et logeait dans un cabaret en dehors du village, jamais il ne manifesta de hâte pour quitter le travail, et il m’arriva plus d’une fois de le trouver à la fabrique, tard dans la nuit, au fond de la fosse, à côté des fourneaux pleins de flammes, qui brûlaient nuit et jour.

    On l’y trouvait assis ou couché, fumant la pipe, sur un tas de sacs vides, en compagnie des hommes de l’équipe de nuit. Ses cheveux hirsutes et sa barbe grise s’auréolaient d’or incandescent, sa trogne hâlée et basanée avait des reflets d’un rouge ardent. Ses yeux las et vers fixaient les flammes du foyer et semblaient y poursuivre des pensées sans trouver les mots pour les exprimer. Il n’éprouvait d’ailleurs aucun besoin de causer et restait là pour s’engourdir dans la chaleur avec ses compagnons, qui brûlaient d’apprendre l’une et l’autre chose de son passé. À leurs questions, il répondait par de petites phrases distraites, qui n’éclaircissaient rien.

    - Passé un peu par-ci, un peu par-là, répondait-il invariablement, quand ils insistaient pour apprendre ce qu’il avait fait avant. Mais il n’y avait pas moyen d’en tirer un mot de plus. Et quand on lui demandait s’il était décidé de rester à la fabrique, il se contentait de hausser les épaules, sans donner de réponse décisive. Avait-il encore ses parents, des frères, des sœurs, de la, famille ? S’était-il marié, avait-il des enfants ? Mystère, que tout cela.

    Ainsi passa l’hiver, un hiver sans fin, tenace et rigoureux. Des lambeaux d’azur, des bandes claires, des pans ensoleillés reparurent dans le ciel, pesant et gris depuis des mois. Des bourgeons éclatèrent, d’où jaillirent les premières feuilles, les oiseaux se mirent à chanter, le gai printemps s’éveillait.

    On eût dit que Louis devenait insensiblement un autre homme. Ses joues basanées reprirent leurs couleurs, une étrange lueur se mit à luire au fond de ses yeux verts, une perpétuelle agitation s’était emparée de lui, le pourchassait d’un lieu dans l’autre. Je le surpris plus d’une fois dehors, en contemplation devant le ciel, comme s’il y voyait, comme s’il y entendait des choses, qui le captivaient extraordinairement. Dès qu’il avait remarqué ma présence, il se hâtait de rentrer, mais il faisait chaque fois une nouvelle apparition, quelques instants plus tard, tant il se sentait irrésistiblement attiré.

    Cet état de choses dura quelques semaines, avec des hauts et des bas dans l’agitation, aussi curieux que drôles, d’après que le temps était au soleil, ou qu’il y avait dans l’air des nuages gris et froids. Et un matin - un lundi matin - il fut manquant, pour la première fois.

    - Où est Louis? demandai-je avec éton- nement aux ouvriers.

    Ils sourirent mystérieusement. Enfin il y en eut un qui répondit :

    - Il est parti, M’sieu, il ne reviendra plus.

    - Pourquoi ?

    Ils sourirent de plus belle, sans broncher, mal à l’aise.

    - Parce que les petits oiseaux recommencent à chanter ! s’esclaffa l’un d’eux, riant à gorge déployée.

    - C’est ce qu’il a dit ?

    - Oui, M’sieu ; il y a déjà tout un mois qu’il le répétait. « Ces petits oiseaux, qui sont là dans les branches, ils finiront par me sortir d’ici, avec leurs chansons, qu’il a dit. »

    J’étais irrité. Je me sentais ridicule d’avoir été berné par cet individu, et décidai fermement de ne plus jamais le reprendre.

     

    ***

     

    Buysse2bis.pngLe gentil printemps avait épanoui toutes ses fleurs, l’été ré- pandu sans compter ses trésors sur la terre, l’automne resplendis- sant semé les dernières feuilles sèches par les chemins boueux, à grands coups d’aile les corneilles, ces lugubres messagères de l’hiver, tournoyaient en croas- sant au-dessus des champs vides et dé- vastés, et il y avait longtemps que j’avais oublié ce vagabond en guenilles, quand je le trouvai, un soir de pluie qu’il faisait déjà noir, soudain debout devant moi, au milieu de la fabrique, exactement comme la première fois.

    - Quoi ! m’écriai-je, stupéfait : mon premier mouvement fut pour le renvoyer sur-le-champ d’où il venait. Mais il y avait au fond de cet homme je ne sais quelle puissance tranquille, une force élémentaire, qui me laissait désarmé, sans ressort, et me forçait de l’entendre.

    J’essayais de bougonner, de l’accabler de reproches ; je voulais surtout savoir pourquoi il s’était enfui sans crier gare, pour quel motif il revenait maintenant, plus misérable, plus délabré que jamais : mais rien n’aida : il bredouilla son sempiternel « Passé un peu par-ci, un peu par-là » ; il me demanda le plus naturellement du monde, sans rougir, sans supplier, si je voulais le reprendre ; et je ne pouvais lui tenir tête, ce misérable va-nu-pieds me dominait des hauteurs sereines de sa pauvreté totale et voulue, exempte de toute arrière-pensée : je le repris, mécontent de moi et de lui, furieux de me sentir soumis, faible et lâche, de sentir peser sur moi une humiliation bien méritée.

     

    ***

    livre de photos sur C. Buysse, par J. van Parys

    Buysse16.pngDepuis ce jour-là, ce fut chaque année la même scène. Il ar- rivait avec les mau- vais jours, reprenait sa place à la fabrique, travaillait vaillamment tout l’hiver, et s’en- volait, comme un oiseau, vers la liberté, avec les premiers beaux jours. Ce qu’il faisait tout au long de l’été, il ne nous le racontait pas et semblait vouloir le garder pour lui, comme un grand secret. Alors, comme jadis, il répondait évasivement :

    - Passé un peu par-ci, un peu par-là...

    Et cela dura jusqu’au jour où je découvris le tout, sans m’y attendre, par une belle journée de printemps, radieuse, ensoleillée.

    Je suivais le chemin de halage sur le bord de la Lys, qui déroule en cet endroit, au milieu des prairies, ses méandres pareils à un ruban d’argent dont les paillettes scintillent et palpitent au milieu de la verdure sans limites. Le soleil de midi dardait ses plus chauds rayons, le ciel était uniformément bleu, ouaté de quelques petits nuages blancs, qui faisaient songer, en se reflétant dans l’eau profonde, à des barquettes miraculeusement légères. Une petite brise, tiède et douce, courbait, au bord de l’eau, la pointe des roseaux qui semblaient soupirer au milieu d’un beau rêve, l’air était tout rempli de doux parfums et de chants d’oiseaux.

    Vint à passer une péniche lourdement chargée. Quatre hommes tiraient sur le filin long et mince. C’était un joli bateau, et solide, peint en rose, en vert et en brun, avec une proue qui s’avance, pareille à une figure humaine : comme yeux les sabords pour la chaîne de mouillage, une espèce de moustache rose qui avalait goulûment l’eau clapotante et faisait songer à la lèvre supérieure d’une bouche gigantesque. Les hommes, tout penchés vers le sol, semblaient à bout de souffle, au haut du remblai qui formait chemin de halage. Ils pesaient de tout leur poids sur le câble. Leur démarche lente et courbée trahissait la lassitude qui les alourdissait ; c’était comme s’ils allaient, à chaque minute, s’abattre d’épuisement.

    J’avais reculé jusqu’au bord du chemin, et je contemplais avec commisération ce triste groupe, image de la désolation. Soudain je le reconnus, lui, Louis, le troisième dans la file, qui marchait, incliné vers la terre, comme une bête exténuée, avec à la bouche, sa petite pipe en terre, à tuyau court.

    - Louis ! m’écriai-je étonné, en croyant à peine mes yeux.

    Il leva son regard vers moi, et sur sa figure, qu’avaient colorée le hâle et la transpiration, se répandit un rouge ardent, comme sur le visage d’une vierge pudique.

    - Ha ! M’sieu! fit-il seulement, en souriant vers, moi, avec au fond de ses yeux verts une étrange expression de pudeur émue.

    J’aurais voulu dire encore quelque chose, lui poser des questions, mais l’étonnement m’avait cloué au sol, muet, et m’empêchait de proférer une seule parole. C’était donc pour faire ça qu’il s’enfuyait chaque fois de chez moi ? C’était donc ça le « passé un peu par-ci, un peu par-là » dont il parlait chaque hiver ?...

    - Beau temps, ’s pas, M’sieu ? cria-t-il, remis plus vite que moi de son émotion.

    Et il repartit, pesant lourdement sur le câble, penchant jusqu’à terre une carcasse usée, déjà perdu dans les autres, qui n’avaient même pas levé les yeux.

     

    Ce fut notre dernière rencontre.

    L’hiver suivant il ne revint pas à la fabrique. Était-il mort ? Avait-il trouvé autre chose ? Ne voulait-il plus venir ? Je n’en ai jamais rien su, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.

    Et plus jamais nos petits oiseaux printaniers ne l’ont attiré vers les larges espaces...

     

    Cyriel Buysse 

     

     

    la version néerlandaise de cette nouvelle

    figure dans le recueil Stemmingen (Atmosphères) de 1911