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lettres flamandes

  • Un maître inconnu : Guido Gezelle

     

     

    Guido Gezelle

    par Camille Melloy

     

     

    La plus haute poésie

    Est peut-être de mourir.

      

    Le vers français n’a pas de pieds, il a des ailes.

     

    C. Melloy

     

      


    Camille Melloy, traduction littéraire, lettres flamandes, belgique, catholicisme, stijn streuvelsParmi les auteurs flamands d’expression française, le prêtre Camille Melloy (pseudonyme de Camille Joseph de Paepe, 1891-1941), pourtant reconnu de son vivant, lauréat de prix assez prestigieux (1), distingué à titre d’étranger par la Légion d’Honneur, est effacé des mémoires. « Quelqu’un est mort. Ce sera moi. / On lira dans les faits-divers / ‘‘Le décès de Monsieur Melloy, / Auteur de cinq recueils de vers.’’ // (En eussè-je publié dix, / Rien n’en reste) De profundis… », annonçait-il dans « Anticipation », une des pièces de la plaquette Requiem qu’il composa peu avant de disparaître. Et, s’adressant à la mort aux « côtes d’affamée », dont il sent « le groin » l’effleurer : « Mes œuvres ? Ce baluchon plat. / Ouvre-le, c’est elles : poussière. / Les vers mêmes n’en voudraient pas. » Ou aux flocons de neige et aux jours qui passent : « Tassez l’oubli sur les squelettes / Des trépassés. »

    Melloy-23.pngPoète, romancier, essayiste et traducteur originaire de Melle dans la région gantoise, Melloy a pourtant laissé un nombre non négligeable de publications (2) dont Variations sur des thèmes impopulaires parue aux éditions Ça ira en 1939, des contes pour enfants, des écrits autobiographiques (par exemple L’Offrande filiale) et des récits ou romans ramenés de ses nombreux voyages (Voyages sans Baedeker ; Suomi, ou Le bonheur en Finlande ; Détective en Scandinavie…). Si Francis Jammes a pu dire du recueil Retour parmi les Hommes qu’il s’agissait de « l’un des plus beaux livres de poésie et de foi que je sache ; car il y a des livres de poésie sans foi, et de foi sans poésie », Maurice Carême estimait pour sa part que le poète flamand était « souvent victime d’une facilité qui l’a seule empêché de devenir un grand poète chrétien ».

    Melloy-Lettre-1936.png

    Lettre de C. Melloy au compositeur Alfons Moortgat,

    10/10/1936 (coll. AMVC-Letterenhuis)

     

    À la différence d’un Maeterlinck, d’un Verhaeren ou d’un Eekhoud, Melloy maîtrisait tout aussi bien, voire mieux, le flamand – sa langue maternelle dans laquelle il composa des poèmes alors qu’il était brancardier sur le front de l’Yser – que le français, langue qu’il adopta afin de donner voix, dans ses vers, à une forme d’étrangeté, de distanciation, de dépaysement. Grâce à ce choix, ce docteur en philologie, professeur de français, de lettres classiques, de poésie et de rhétorique (il eut comme élève Félicien Marceau et Charles de Trooz) à Louvain et à Melle, a pu partager certains de ses goûts en dévoilant des écrivains d’expression néerlandaise au lecteur francophone, notamment par le moyen d’articles et de traductions. Il s’est ainsi mis au service des Flamands Stijn Streuvels, Felix Timmermans, Guido Gezelle, Karel van de Woestijne ou encore des Hollandais  Antoon Coolen et Herman de Man, romancier juif à succès converti au catholicisme. Avec quelques-uns – dont les deux premiers nommés qui ont eux-mêmes traduit une ou deux ses œuvres –, il a entretenu une profonde amitié. Ainsi, il a fait le voyage de Terre sainte – qu’il relate sous forme de roman dans Voyages sans Baedeker – en compagnie de Streuvels et de Coolen. Le 18 mars 1936, dans une lettre à Yvonne Waegemans, auteur de livres pour la jeunesse, le prêtre affirme qu’il donne la priorité à son œuvre sur son travail de traducteur : s’il a mis en français Timmermans et Streuvels, c’est par amitié.

    Melloy-12.pngRapprochant les parcours du romancier Cyriel Buysse et de C. Melloy pour mieux les distinguer, Reine Meylaerts éclaire certains aspects de la place singulière qu’occupait le prêtre-poète dans le champ littéraire belge : « Buysse est entré dans l’histoire comme l’un des plus importants écrivains ‘‘flamands’’ du début du XXe siècle, tandis que Melloy jouissait d’une solide réputation en tant qu’écrivain ‘‘francophone belge’’. Pourtant, tous deux ont connu des phases répétées d’écriture dans l’autre langue nationale et ont également déployé des activités de (auto) traduction. En fait, Buysse avait d’abord essayé de percer dans la littérature française (belge). Le succès se faisant attendre, il s’est rabattu sur le néerlandais. Pourtant, dans un premier temps, il continua à rédiger ses œuvres en français, pour les traduire ensuite lui-même en néerlandais. Buysse soigna également personnellement sa diffusion en France, traduisant lui-même Zoals het was en français (C’était ainsi)pour la maison parisienne Rieder.

    Melloy-5.pngCamille Melloy fit ses débuts littéraires au front de la Grande Guerre avec des poèmes néerlandais et français. Puisque, selon ses propres dires, il reçut uniquement des encoura- gements du côté francophone, il laissa tomber le néerlandais pour se transformer en écrivain flamand francopho- ne. Toutefois, Melloy continua à traduire nombre de ses confrères flamands néerlandophones en français. Ainsi il développa une collaboration fructueuse avec Stijn Streuvels, contemporain de Buysse et un des doyens de la littérature flamande néerlandophone, pour la traduction de leurs livres de jeunesse respectifs. Melloy traduisit Prutskes vertelselboek (1935) de Streuvels en français (Contes à Poucette, 1935) tandis que ce dernier traduisit Cinq contes de Noël (1934) de Melloy en néerlandais (Vijf Kerstvertellingen, 1935).

    Ch. Baussan, « Le Miserere du trouvère », La Croix, 23/05/1937

    camille melloy,traduction littéraire,lettres flamandes,belgique,catholicisme,stijn streuvelsBref, d’une façon ou d’une autre, Melloy, Buysse et tant d’autres étaient des littérateurs bourlinguant entre les cultures. […] Le parcours littéraire de Melloy, un Flamand néerlandophone s’étant converti à l’emploi de la langue littéraire dominante, formait aux yeux des dominants une illustration par excellence de la supériorité du français. La critique francophone se plaisait par conséquent à accentuer que l’option du français était un choix naturel, non forcé, une option d’intelligence et de prestige sans aucun dédain pour le néerlandais. […] un Flamand bilingue, professionnel de la médiation culturelle comme Melloy faisait l’objet d’une attention non moins suivie que controversée dans la presse littéraire néerlandophone. En 1934 par exemple, Melloy reçut le prix français Edgar Poe : une distinction de la Maison de Poésie pour un poète de nationalité non française. La critique néerlandophone saisit l’occasion de rendre hommage au poète, témoignant de la sorte du désir de s’approprier un auteur que les francophones considéraient au même moment comme un des leurs. Aussi le qualifiait-elle de compatriote (‘‘landgenoot’’), de ‘‘Flamand’’ (‘‘Vlaming’’), qui possédait toutes les  caractéristiques du peuple flamand et qui puisait son inspiration dans le pays flamand. Aux yeux des dominés, le ‘‘peuple’’ – ou faut-il dire la ‘‘race’’ ? – et le territoire’’ étaient en d’autres termes les éléments décisifs dans l’appartenance identitaire d’un écrivain flamand francophone. L’on tentait de camoufler ou de neutraliser l’aspect clé de la défense d’une littérature nationale ‘‘belge’’ domi- nante, à savoir la langue française. À cette fin, la presse néerlandophone accentuait par ailleurs les signes de respect pour la culture dominée : Melloy n’avait pas dénié sa langue maternelle, il portait un réel intérêt à la littérature flamande et entretenait des contacts étroits avec ses confrères flamands néerlandophones.

    camille melloy,traduction littéraire,lettres flamandes,belgique,catholicisme,stijn streuvelsMalgré ses activités littéraires en langue française, Melloy était donc toujours un ‘‘vrai’’ Flamand, sur qui l’attitude supérieure des dominants n’avait pas de prise. N’empêche que l’auteur continuait à faire figure d’exception à cause précisément de sa langue d’écriture : ce qui pour la culture dominante représentait l’identité par excellence d’un écrivain national, formait une sérieuse entrave identitaire pour la culture dominée. Elle compliquait surtout les références à la langue littéraire (le français) des représentants interculturels du mythe nordique. Aussi faut-il constater une certaine virtuosité dans la combinaison des étiquettes géolinguistiques. Dans la presse néerlandophone, Camille Melloy n’était pas désigné comme Flamand francophone (‘‘Franstalige Vlaming’’), expression d’usage dans les milieux francophones, mais comme Flamand écrivant en français (‘‘Fransschrijvende Vlaming’’). […] Il est par ailleurs piquant de constater que Melloy ne semblait pas dénier la perception ‘‘flamande’’ néerlandophone de sa personne ; tant dans sa  correspondance que dans des interviews par exemple, il accentuait sa familiarité avec les lettres flamandes et avouait avoir le projet d’écrire en ‘‘flamand’’. En même temps, il ne cachait pas ses activités, quelque peu compromettantes aux yeux de certains néerlandophones, de traduc- teur d’auteurs flamands. » (source).

    Melloy-10.pngCe prêtre-poète, mort un 1er novembre, un peu plus de vingt ans après son ordination, a souvent défendu sa foi dans ses écrits. Il reconnaissait en Francis Jammes et Paul Claudel des maîtres. Dans Le Beau réveil (1922), sa première œuvre en prose, « un recueil d’articles et de causeries » sur le renouveau catholique dans les lettres françaises et belges d’expression française, il leur consacre à chacun un essai. Ces pages, qui rejoignent en bien des points Le Réveil de l’esprit de Robert Vallery-Radot, mettent en avant une esthétique dont Melloy ne dérogera jamais et qu’il faut comprendre au regard de sa double vocation : 

    Puisque Tu m’as frappé d’un double sceau, mon Maître,

    Garde-moi près de l’homme et près de Toi, pour être

    Devant Toi son poète, et devant lui Ton prêtre.

    (« Prêtre et poète », Enfants de la Terre, 1933)

     

    Melloy-7.pngLa poésie se fait prière, le poète offrant « au Créateur l’hommage de la création entière ». Melloy fait sien les mots de Max Elskamp : « Vivre en grâce avec Dieu, en amitié avec les hommes, en familiarité avec les bêtes. » Le sentiment de la nature ou « franciscanisme » constitue une source essentielle de son lyrisme qui privilégie les thèmes suivants : la solitude, la nostalgie, l’amitié et la terre, mais aussi la joie et l’ivresse « de posséder la Vérité divine, par la foi ». La teneur à la fois macabre et facétieuse de certains de ses vers masque peut-être l’amertume d’un homme à la santé fragile qui s’est souvent senti incompris et isolé. (3)

    Gezelle-LaFleur.pngUn chapitre du volume Le Beau réveil porte sur son compatriote Guido Gezelle (1830-1899) : « Un maître inconnu : Guido Gezelle » (p. 161-188). C’est ce texte que nous reproduisons avec la trentaine de notes qui l’accompagne. (4) Camille Melloy cite abondamment son modèle à travers deux traductions disponibles à l’époque. Il faut bien avouer que ce n’est que depuis une date très récente que l’on dispose d’un choix de la poésie du Brugeois véritablement mis en français. Le mérite en revient à un autre Belge des Flandres, l’écrivain Paul Claes qui a publié en 2011 La Fleur (éd. Via Libra, Anvers) : « Vingt-sept poèmes majeurs et complets constituent, dans ce précieux petit livre, autant de brillantes partitions. La lettre et l’esprit uniques de Gezelle, ses enjambements surprenants et sa pensée procédant par bonds résonnent ici en un français impeccable, sur un rythme et selon une mesure qui épousent étroitement ceux de l’original. » (5) Les tentatives précédentes, par exemple celles de Michel Seuphor, Henry Fagne, Maurice Carême ou de Liliane Wouters, n’affichaient pas la même ambition. En guise d’illustration, citons un court poème figurant dans la plaquette bilingue La Fleur :

    Gezelle-Claes-1.png

    Gezelle-Claes-2.png

     

    (1) 1929 : Prix Claire-Virenque pour Le Parfum des buis ; 1931 : Prix Artique pour Retour parmi les hommes ; 1933 : Prix Eugène Schmitz pour Enfants de la terre et Prix Edgard Poe 1934 pour le même ouvrage ; 1942 : prix Auguste Michot (à titre posthume).

    S. Streuvels, L'Enfant de Noël, trad. C. Melloy, rééed. 1962

    Streuvels-Melloy-EnfantdeNoël.png(2) Au total 74 publications sous forme de volume et 185 contributions diverses. Voir Bibliographie des écrivains français de Belgique. 1881-1960. Tome 4, Bruxelles, Académie royale de Langue et de Littérature françaises, 1972, p. 212-219. Deux de ses opuscules ont été traduits en néerlandais il y a peu par Pol Van Caeneghem : Melle avant le déluge (De Gonde, 34, n° 3, 2006, p. 19-25) et L’Offrande filiale (traduction parue dans différents numéro de De Gonde en 2013).

    Ch. Baussan, « Voyages sans Baedeker » La Croix, 12/10/1936

    Melloy-LaCroix12101936.png(3) Sur Camille Melloy, on pourra lire en français : Marcel Lobet, Camille Melloy, 1928 ; Louis Lefebvre, « La poésie de Camille Melloy », La Revue Générale, 15 avril 1931, p. 490-496 ; Camille Melloy, Requiem, préface de Marcel Lobet, 1941 ; Henri Davignon, « Un poète flamand de langue française. Camille Melloy 1891-1941 », Académie Royale de Langue et de Littérature françaises, t. 20, n° 4, décembre 1941, p. 121-133 ; Marcel Lobet, Les plus beaux poèmes de Camille Melloy, préface de Charles De Trooz, 1942 ; Charles De Trooz, Souvenirs sur Camille Melloy, 1946 ; Monique Scheerlinck, Camille Melloy. De la vie à l’œuvre, mémoire de licence, Louvain, K.U.L., 1989 ;  Reine Meylaerts, « Cent soixante ans sans la Flandre ou les trous de l’historiographie belge », Textyles, 24, 2004, p. 81-89 ; dans L’aventure flamande de la Revue Belge (2004), Reine Meylaerts évoque à nouveau à maintes reprises C. Melloy ; de même Cécile Vanderpelen-Diagre dans Écrire en Belgique sous le regard de Dieu : la littérature catholique belge dans l’entre-deux-guerres (2004).

    Ch. Baussan, « Enfants de la Terre » La Croix, 01/05/1936

    Melloy-LaCroix01051933.pngEn Flandre, quelques contributions récentes révèlent l’intérêt que suscite, en particulier dans sa ville natale, le rôle de passeur de cette figure des lettres : X, « Camille Melloy », Heemkundige Vereniging De Gonde, 16, n° 2, 1988, p. 7-14 ; Jan Olsen, « Camille Melloy. Enkele biografische notities », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 17-21 ; Jan Olsen, « Genealogische schets t.b.t. Camille Melloy », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 22-26 ; Daniël Lemmens, « Twee vrienden : Camille Melloy en Felix Timmermans », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 27-38 ; Daniël Lemmens, « Verwantschap en gemeenschappelijke thema’s bij C. Melloy en F. Timmermans », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 39-52 ; X, « C. Melloy maakt F. Timmermans bekend in Frans taalgebied », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 51-60 ; Daniël Lemmens, « Het verhaal van een vertaling : De Harp van Sint-Franciscus », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 61-72 ; X, « F. Timmermans illustreert Melloy’s Louange des Saint Populaires », Kroniek van een vriendschap. Camille Melloy (1891-1941) – Felix Timmermans (1887-1947), Heemkundige vereniging De Gonde, 1997, p. 73-78 ; Reine Meylaerts, « De taal is gansch het volk: Vlaamse literatuur en haar Franstalige promotoren tijdens het interbellum in België », Neerlandica extra muros: tijdschrift van de Internationale vereniging voor neerlandistiek, XXXIV, 1996, p. 13-27 ; Stijn Vanclooster, « Camille Melloy », Zacht Lawijd, 1, oct. 2001, p. 34-39 ;Stijn Vanclooster, « Camille Melloy vertaalt Het kerstekind », in Marcel De Smedt (réd.), Kerstwake. Jaarboek VIII van het Stijn Streuvelsgenootschap, Tielt, Lannoo, 2003, p. 217-238 et 272-273 ; Reine Meylaerts « Stijn Streuvels en Camille Melloy: schrijven en vertalen in België », Zacht Lawijd, 10, 2011, p. 49-69 ; Daniël Lemmens, « De drie Paepkens : Camille, Joseph en Leopold De Paepe », De Gonde, 41, n° 2, 2013, p. 13-16 ; « Camille Melloy blijft ons boeien », De Gonde, 42, n° 1, 2014.

    (4) En 1939, Melloy devait publier des lettres inédites du grand poète du XIXe siècle : « Guido Gezelle directeur d’âmes. Lettres inédites », La Revue Générale, LXXII, 1939, p. 307-318. Sur son poète de prédilection, il a également donné des contributions à diverses revues.

    (5) Frans De Haes, « Guido Gezelle entendu par Paul Claes », Septentrion, n° 2, 2013, p. 81.

     

     

    Melloy-Réveil.png

    C. Melloy, Le Beau réveil, Tours, Marcel Cattier, 1922

     

     

     

    Un maître inconnu : Guido Gezelle

      

    De la terre des Flandres qui offre au soleil d’été ses vertes plaines, un jour une source a jailli. Elle avait la couleur du ciel. Son chant, longtemps solitaire et dédaigné, était pur et clair pourtant. Peu à peu, les hommes se sont approchés, et ils ont senti la vertu qui émane d’elle.

    Ce chant, ce sont de petits poèmes ténus et simples, pomme le carillon des couvents d’une ville mystique ; cette source, c’est l’âme d’un humble prêtre du diocèse de Bruges qui « a passé en faisant le bien ».

    La renommée de Guido Gezelle n’a guère franchi encore les frontières de la Belgique flamande et de la Hollande (1).

    Étude et traduction de Michel Seuphor

    Melloy-24.pngEt pourtant ce poète descriptif et lyrique est un maître ; un initiateur qui infusa une vie nouvelle à la poésie de son pays, et qui, bien avant Claudel et Jammes, réintégra dans la littérature l’inspiration je ne dis pas religieuse, mais catholique. – C’est un poète régionaliste si vous le voulez, en ce sens que sa terre patriale servit comme de tremplin à ses élans ; mais c’est aussi un poète universel, par la qualité de son lyrisme, par les profonds sentiments humains qui chantent dans ses vers. « Nous n’avons pas seulement ici, écrit Charles Grolleau, un poète de terroir dont l’œuvre ne vaut que pour ceux de son coin natal, mais un très grand parmi les grands ; – une œuvre qui même dépouillée de ce qui dit sa race et son milieu, rend le son, qui ne trompe jamais, d’une âme créé pour tous. » (2)

    Il appartient de droit à la littérature universelle au même titre que Frédéric Mistral, le chantre de la Provence, auquel il fait songer quelquefois.

    Son influence, en son pays, est considérable. Il a fait école. Quel est le poète flamand d’aujourd’hui qui ne doive quelque chose à ce « grand semeur de beauté » ? Même plusieurs poètes belges d’expression français ont subi son charme. L’auteur d’Au milieu du Chemin de notre Vie, Dom Bruno Destrée, m’avoua un jour qu’il faisait ses délices des ravissantes piécettes du maître Westflamand, et me conseilla d’apprendre de lui ce qu’est la vraie poésie catholique.

    Que ne puis-je répandre son œuvre ! Elle serait, pour bien des âmes desséchées, la rosée rafraîchissante, pour bien des cœurs ulcérés le baume qui guérit, pour tous une source d’exquise et pure jouissance !

    Gezelle-photo0.pngGuido Gezelle naquit à Bruges le 1er mai 1830. Ses parents étaient de petites gens, très honnêtes. Son père, horticulteur et pépiniériste, l’emmenait volontiers parmi les arbres et les fleurs, royaume féerique où l’enfant apprit à lire dans le beau livre d’images de la Création. Issue d’une famille de cultivateurs, sa mère bonne et pieuse mit tous ses soins à lui inculquer l’amour de Dieu. Dans sa vieillesse le poète aimait encore à se rappeler les saluts du soir au Couvent Anglais, où sa mère le conduisait souvent. La petite croix dont, selon la belle coutume flamande, elle avait chaque soir marqué son front, lui demeura toujours, dit-il, profondément imprimée dans l’âme.

    Guido fit ses études au Collège des Dunes d’abord, ensuite au petit séminaire de Roulers, où, trop pauvre pour payer sa pension, il faisait à certaines heures l’office de portier. Après ses années de théologie au grand Séminaire de Bruges, il fut ordonné prêtre (1854) et envoyé à Roulers, où, après avoir enseigné pendant trois ans le commerce et la comptabilité, il fut nommé professeur de Poésie. Jamais maître ne fut moins pédant, moins routinier ; jamais éducateur n’eut sur le cerveau et le cœur de ses élèves une emprise plus forte. Délaissant toutes les méthodes en honneur, il se proposa de « faire aimer » la vérité et la beauté dans le miroir des littératures anciennes et modernes. Il ne forma pas, probablement, des « forts en thème ». Mais il découvrit et développa le talent naissant de plusieurs hommes qui se firent un nom dans les lettres flamandes (3).

    Gezelle-LaFleur0.pngSa méthode consistait à lire et à commenter des pages très belles et très peu connues de la littérature universelle (4) : de saint François d’Assise comme de Longfellow, de Burns comme de sainte Thérèse (5). Il sut communiquer à ses élèves sa belle flamme d’enthousiasme. « Les devoirs de style, dit un de ses biographes, ne se faisaient plus qu’en vers. Quand le devoir n’était pas satisfaisant, Gezelle corrigeait en composant au verso un poème de son cru : on en a retrouvé qui ne manquent pas de charmes. » (6)

    Ce professeur d’enthousiasme fut aussi un professeur de piété. Son âme tendre, encline au mysticisme, se révélait dans le soin avec lequel il ornait la crèche, à Noël, ou la statue de la Vierge, au mois de mai. « Autour du lustre auquel était suspendue la lampe du sanctuaire, il se plaisait à enlacer des feuilles de vigne et des épis de froment, qui rappelaient, dans leur langage emblématique, la Sainte Eucharistie. » (7) Il réunissait les élèves pour la prière, et les entraînait à faire avec lui l’exercice du chemin de la Croix.

    Ainsi, après leur avoir donné le goût du beau, il leur donna le goût de Dieu.

    Gezelle-Grolleau.pngSa réforme hardie dans l’enseignement de la littérature déplut-elle à ses supérieurs ? (8) Je l’ignore. Mais ils le nommèrent surveillant et le chargèrent d’enseigner l’allemand et l’anglais dans les cours supérieurs. En 1860, son évêque le rappela à Bruges pour y fonder avec le Dr Algar un pensionnat anglais, entreprise qui échoua. De 1861 à 1865, nous trouvons Gezelle vice-recteur et professeur de philosophie au Séminaire pour missionnaires anglais, et de 1865 à 1871, vicaire de l’église Sainte-Walburge. Envoyé à Courtrai, il y fut vicaire de l’église Notre-Dame jusqu’en 1889, ensuite directeur des Sœurs de l’Enfant Jésus. Rappelé encore à Bruges en avril 1899, comme directeur des chanoinesses anglaises, il s’y éteignit doucement le 27 octobre de la même année.

    Bruges, Roulers, Courtrai. Toute son existence laborieuse s’écoula dans ces trois villes. Il n’avait quitté son pays qu’une seule fois, pour un assez court séjour en Angleterre, au château du duc de Norfolk. (9)

    Sa vie avait été un modèle d’activité, d’humilité, d’abnégation, de bonté. Ceux qui l’ont connu citent de nombreux traits de sa charité vraiment exquise. Plus d’une fois il se dépouilla du nécessaire pour aider les miséreux. Lorsque le choléra régna à Bruges, en 1866, sa charité monta jusqu’à l’héroïsme. Partout il a laissé le souvenir d’un homme aimable, d’un savant modeste, d’un prêtre zélé. Aux yeux du monde qui juge d’après les apparences, Gezelle n’a guère « réussi ». Il ne fut pas toujours compris (10), il connut l’amertume des échecs et de l’oubli. Et cette souffrance supportée en silence ajoute une auréole à celle de la charité et du génie.

    CouvGezelleWouters.pngSa vie littéraire ne fut pas moins éprouvée (11) que sa vie sacerdotale. Après des débuts précoces, où il ne s’était pas encore dégagé de toute rhétorique et de tout romantisme, il composa pendant plusieurs années de beaux poèmes (12) que la critique négligea, ou attaqua cruellement. On lui reprochait surtout d’écrire en une langue qui n’était pas le néerlandais officiel, et de briser les vieux cadres classiques. Sa langue, ses tours, ses images, ses rythmes, tout était nouveau. Gezelle précédait de cinquante ans ses contemporains !

    Suivent plusieurs années où cette belle voix se tait, où ce grand poète ne publie plus que des travaux de folklore et de linguistique, d’ailleurs fort remarquables. Mais ses dernières années furent une révélation. Il publia en 1893 et en 1897 deux recueils : Tijdkrans (Cycle (ou guirlande) du Temps) et Rijmsnoer (Collier (ou guirlande) de poésies autour de l’année), deux chefs-d’œuvre, qui suffiraient à lui assurer une des premières places parmi les poètes de notre temps. Le pays s’émut et admira. Mais Gezelle allait mourir. (13)

    Guido Gezelle fut un prêtre-poète, dont l’art et la vie furent toujours étroitement unis et intimement fondus ensemble. Son chant n’est que la fleur de son âme, et l’amour de Dieu qui fit de lui un saint, fit de lui un grand poète. Le sourire qu’ont connu les collégiens de Roulers, les malades de Bruges et les pauvres de Courtrai, est le même que celui qui répand sur son œuvre poétique une douce sérénité. Pas de vie plus belle, plus une, plus harmonieuse ; pas de poésie plus spontanée, plus pure, plus vraie.

    Gezelle-5000.png

    Amour de la nature, simplicité, fraîcheur, pittoresque, richesse de la mélodie et du rythme, sincérité et profondeur, toutes ces qualités se trouvent à un degré supérieur dans son œuvre, animée par le grand souffle catholique, rayonnante de la joie spirituelle des enfants de Dieu.

    Gezelle a aimé la nature à la façon de François d’Assise. Toute son œuvre n’est qu’une paraphrase, tour à tour sublime et familière, du Cantique du Soleil. Et volontiers il dirait avec le Poverello : notre frère le soleil, notre sœur l’eau, notre mère la terre. Il aime les créatures d’une amitié sereine et joyeuse, avec un cœur d’enfant. La phrase naïve qu’il prononça en mourant exprime cela très bien : « Ik hoorde toch zoo-geerne de veugeltjes schufelen » (Ah ! que j’aimais d’entendre gazouiller les petits oiseaux !). Toute sa vie de poète a été penchée sur les beautés de la terre, de préférence sur les plus humbles et les plus cachées.

    Gezelle-Mort.pngIl connaissait toutes les plantes de sa Flandre, leurs noms populaires et leurs noms savants, leur forme, leur odeur, leurs propriétés. Il les regardait et leur parlait. Les arbres, les fleurs et jusqu’aux herbes sont décrits dans ses vers avec une précision que peut seul trouver un savant doublé d’un poète. « Tous les arbres des Flandres : le chêne, le tilleul, les aulnes, le hêtre et le bouleau ‘‘flexible qui fouette le vent du fléau de ses branches’’, y sont chantés, mais avec une prédilection particulière les saules, les arbres fruitiers et les peupliers. Toutes les fleurs et toutes les plantes qui poussent sur le sol natal trouvent aussi en lui un admirateur et un ami, jusqu’aux plus méprisées, comme le chardon et la traînasse, jusqu’aux plus inconnues hors des Flandres, comme la joubarbe. » (14)

    Gezelle est le chantre de la vie. Il s’extasie devant cette merveille qu’est un être vivant, se mouvant, agissant. Les insectes, les oiseaux, les animaux de la ferme lui inspirent de jolies pages. Les oiseaux surtout. Son vers très musical et très souple imite avec beaucoup d’art leurs chants (15) ou leurs sautillements (16). Le rossignol et l’alouette sont ses préférés. Écoutez comme il s’impatiente du retard du rossignol : 

    Je ne t’entends pas encore, ô rossignol, et le soleil de Pâques est pourtant à l’Orient. Où restes-tu si longtemps ? Oublies-tu peut-être de venir nous consoler ?

    Ce n’est pas encore l’été, c’est vrai, et nulle feuille ne paraît sur les haies : il y a de la glace dans le vent, de la neige dans l’air, il tempête, il pleut à verse.

    Pourtant de tous côtés j’entends étourneaux et pinsons ; le merle rit et babille ; c’est le moineau, la mésange ; c’est le coucou qui appelle au bois ; c’est l’hirondelle ; et partout l’on vole et l’on gazouille. 

    Où reste-t-il si longtemps, le rossignol ? Oublie-t-il de venir nous consoler ? Ce n’est pas encore l’été il est vrai ; mais l’été arrive : voici que le Soleil de Pâques est à l’Orient ! (17)

    Gezelle-Signature.pngGezelle n’eût pas été un vrai Flamand, un fils de cette race de peintres, s’il n'eût pas été amoureux de la lumière et des couleurs. Il se grise à cette fête constamment variée qu’est le spectacle des saisons. Tous ses poèmes presque ont l’odeur et le goût de la saison qui les vit éclore. Il aspire avec une espèce de volupté les senteurs de la terre, et sans doute, sans le seutiment religieux très intense qui gardait pure et réglait son âme passionnée, cet amour violent de la nature l’eût plongé dans l’ivresse panthéiste. Jugez-en par ce poème d’Octobre :

    Ô bois d’octobre, que vous sentez bon, quand le temps est frais et humide et que le soleil couve, blotti dans la toison que fait l’atmosphère !

    Les feuilles mortes couvrent déjà le sol marécageux ; les sentiers disparaissant sous les feuilles tombées, peuvent à peine être devinés.

    Partout s’élève une vapeur qui me ravit les sens, pleine de senteurs merveilleuses qui ne viennent pas des fleurs claires et joyeuses, car le vent les a déjà fanées.

    Non, ce sont les senteurs des feuilles et des arbres, de l’écorce et des racines, des engrais d’automne, des vapeurs d’automne qui jaillissent de la terre.

    C’est la vie qui abandonne le bois et qui, d’un vol lent, s’en va au ciel, s’élevant comme l’encens dans l’église…

    … Que vous sentez bon, arbres grands et petits ; et de même les feuilles, à vos pieds, répandent leur doux baume sur le lit de mort de l’année.

    Je me complais au milieu de vous ! Puissé-je ne respirer jamais d’autre senteur que celle qui monte, comme une atmosphère de vie, de vos feuilles mortes.

    Ô bois d'octobre, que Dieu soit loué par tous ceux qui s’approchent de vous et qui, dans la chute des feuilles, cherchent et trouvent une consolation pour leur âme ! (18)

    Gezelle-Spreuken.pngVous le voyez : rien qui ressemble aux élégies mièvres des décadents ; rien non plus qui ressemble à une noyade dans le « grand Tout ». Sa gerbe cueillie, Gezelle l’offre à Dieu, comme des prémices. Loin de le le détourner du Ciel, les créatures l’en rapprochent. Elles lui parlent comme des symboles. Il demande aux fleurs leur innocence, aux oiseaux leur âme musicale et leurs ailes, parce que l’innocence, le chant, les ailes sont des moyens de s’élever à Dieu. Le soleil lui rappelle la Lumière Incréée ; la lune, la pureté de la Vierge Marie. Presque tous ses poèmes débutent par un tableau et s’achèvent en cantique.

    Assez rarement il chante les aspects grandioses de la nature. Les montagnes, qu’il ne connaissait pas, et la mer, qu’il voyait rarement, ne sont guère évoquées dans son œuvre. Cependant le firmament et la plaine l’inspirent parfois magnifiquement. Qu’on juge de sa puissance lyrique, par cette ode où il crie et sanglote son adoration devant le Dieu trois fois Saint dont il lit le nom au ciel et sur la terre (l9) :

    Être incréé et éternel, l’être le plus parfait qu’on cherchera en dehors de Toi est encore incapable de T’égaler d’aucune manière, d’exprimer ton existence ou de prononcer ton nom !

    Avant qu’il y eût une mesure de temps et de nombre, avant que rien ne fût de ce qui est, Toi seul tu étais, Toi seul as su qui et comment Tu étais antérieurement, ce que Tu es à présent et ce que Tu seras éternellement, sans succession et sans équivalent.

    Comment, comment oserai-je parler ? D’épaisses écailles couvrent mes yeux ; ma langue ne connaît pas de mot dont l’énoncé n’obscurcisse ta splendeur ou qui puisse prétendre aucunement mesurer l’ombre de ta grandeur !

    Ô ciel, abîme des merveilles de Dieu, ô mer, ô foudre à la voix puissante, ô nuit, ô brouillard obscur, profond, dites-moi, dites-moi vite quel est le nom de ce Dieu qui vous a créés si surabondamment pleins de sa grandeur ?

    Ô rivières richement encadrées de verdure, ô clair et joyeux miroir du ciel, ô bleu infini, ô vert infini ; oiseaux cachés dans les bois, ne pourriez-vous pas exprimer en votre langage ce Nom encore imprononcé ?

    Ô étoiles, montrez-le moi en lettres de feu ! Ô éclairs, faites-le éclater au large dans l’immense voûte céleste ! Qu’est-il donc, pour que nul ne soit capable de savoir Son Nom et comment il s’appelle, Lui – l’Être même ? (20)

    Gezelle-Héraut.pngIl ne faut pas s’étonner cependant de voir le lyrique aux élans sublimes se plaire dans le bonheur quotidien de la vie paysanne. C’est un « chêne plein d’oiseaux », dont la cime baigne dans l’azur lumineux, mais dont les racines s’ancrent profondément dans la terre patriale. Et si le prêtre est le député des hommes auprès de Dieu, il est aussi le député de Dieu auprès des hommes.

    Fils de paysans, Gezelle s’est fait le chantre ému de la vie agreste. Dans ses promenades, il s’arrêtait pour contempler les travaux des champs, pour causer avec les gens simples, fermiers, journaliers, hommes frustes qui bêchent, sèment, récoltent, ou prennent, sur le bord du fossé, leur repas de neuf heures : du lard et une tartine de pain noir qu’on mange sur le pouce. Il écoutait le savoureux parler des campagnards, en retenait les archaïsmes, les images et les proverbes qui poussent dru en Flandre. Et dans ses vers il fait revivre tout cela. Comme son « Waterspegel » (miroir de l’Eau), son âme est un miroir qui reflète toute la vie de « ses » paysans :

    … Et la terre aussi se reflète en ce miroir et témoigne de l’art du Maître ; elle y rit si tendre et si charmante, de toutes ses herbes, de tous ses buissons en fleurs ! Le Maître y mit les sarcleuses accroupies dans le lin ; je les ai vues ; partout où elles avaient rampé, les tiges étaient couchées. Il y mit la moisson ; j’ai entendu la pierre faire « zingezang » sur la faux ; j’ai vu les lieurs de gerbes assemblés au travail ; le blé tombait fort et dru : le voilà en javelles, sur le sol piqué de chaumes ; et le cœur du paysan s’épanouit à voir ses enfants aux têtes bouclées jouer à cache-cache autour des gerbes. Il y mit les vaches qui, marchant vers l’étable, en lente file ruminante, mugissent, frappent l’air de leur queue et aspirent à longs traits l’eau du ruisseau. (21)

    Gezelle-WestVlaanderen.pngGezelle veut réveiller la fierté dans l’âme de ses frères, par le rappel des gloires du passé. Il veut leur faire aimer leur terre, arrachée d’abord à la mer, arrachée plus tard à l’étranger ; leur langue, si pleine, si riche, si apte à tout peindre ; leur foi catholique et romaine qu’ils gardèrent toujours avec une fidélité si obstinée. Et tel est son amour pour sa « Mère Flandre » qu’elle semble s’incarner en lui. « Son génie est la clé de voûte de l’âme flamande, dit Charles Grolleau (22). Il suffît de le connaître pour la pénétrer tout entière ; et l’on ne peut le connaître bien que si l’on se laisse imprégner tout d’abord par l’atmosphère brumeuse et souriante du pays où il est né. »

    On comprend aisément que cet humble prêtre, qui demeura toute sa vie un campagnard, qui voyagea peu, qui eut peu de relations et qui se défendit toujours d’être un « homme de lettres », ait gardé et communiqué à son œuvre la simplicité qui est le caractère distinctif de son peuple. Son âme que n’effleura jamais un souffle impur et dont nulle passion mauvaise ne flétrit la fraîcheur, se livre, candide et franche, dans son œuvre d’une si belle sincérité :

    Ainsi je parle,

    Ainsi je pense,

    Ainsi je chante,

    Ainsi j’agis.

    Anthologie-Flandre-Brachin.png« Doux et bon je voudrais être, comme la fraise parfumée, comme le lis blanc et délicat, comme le romarin embaumé. Si j’avais tous les trésors de la terre, je les donnerais pour un cœur d’enfant, ô si volontiers ! » Cet idéal, il le réalisa. Avant de rendre le dernier soupir, il pouvait dire : « Je suis tranquille, je crois que j’ai toujours vécu in simplicitate cordis et veritate. » (23) L’ingénuité, la fraîcheur d’impressions, la candeur donnent à sa poésie un charme incomparable. On songe tout naturellement à le rapprocher de Francis Jammes ; mais, au point de vue qui nous occupe, la comparaison est tout à l’avantage de Gezelle.

    Chez celui-ci la simplicité n’est pas un effet de l’art ; c’est une qualité de l’âme – une vertu chrétienne – qui transparaît au travers de l’œuvre.

    Quand une œuvre est l’expression franche et limpide d’une âme, et quand au surplus cette âme est la plus douce, la plus aimable qu’on puisse rêver, combien nous nous sentons poussés à aimer l’homme à travers l’œuvre ! Gezelle est de ces poètes que l’on ne se contente point d’admirer, mais auxquels on voudrait confier le soin de diriger sa vie. C’est un guide spirituel. Chacun de ses poèmes est un bienfait, une aumône à l’humanité. Et si je parle de lui avec tant de tendresse, c’est parce que mon âme lui doit d’avoir retrouvé souvent auprès de lui la lumière, la consolation, la joie. Car ce prêtre selon le cœur de Dieu, qui vivait l’œil fixé sur Notre-Seigneur, qui avait pour la Vierge une si tendre dévotion, a ciselé ses poèmes comme un ostensoir, pour l’Hostie, a égrené ses vers comme un doux rosaire parfumé, devant la Madone. Gezelle est un poète mystique. Il est le chantre de l’Amour divin, opérant en lui, rayonnant sur la nature entière. Sa poésie s’alimente aux sources divines de l’oraison, de la liturgie, de l’Écriture, de l’Eucharistie surtout. Et l’on sent que cette main qui tient la plume, a tenu ce matin le Calice plein du sang de Dieu. C’est devant le Tabernacle, c’est au cœur du Christ qu’il puise cette simplicité, cet amour évangélique des hum- bles, camille melloy,traduction littéraire,lettres flamandes,belgique,catholicisme,stijn streuvelscette vision radieuse du monde créé, cette joie spirituelle, et, dans la tristesse qu’il ne parvient pas toujours à contenir, cette belle résignation et cette sérénité qui font des recueils du doux « Troubadour de Dieu », des livres pieux et consolants comme l’Imitation de Jésus-Christ. Nous aimons de prier en empruntant ses paroles :

    Tu prias sur une montagne, seul,

    Et moi, Jésus, je n’en trouve point

    Où je puisse monter assez haut

    Pour Te trouver Toi seul !

    Le monde me poursuit

    Où que j’aille,

    Où que je m’arrête.

    Où que je regarde ;

    Et il n’en est pas de plus pauvre que moi,

    Pas un seul :

    Que moi, qui suis dans le besoin et ne sais me plaindre,

    Qui ai faim et ne sais demander,

    Qui souffre, et ne sais exprimer

    Combien cela fait mal !

    Oh, apprends-moi, à moi pauvre homme, comment je dois prier ! 

    Gezelle faisait des œuvres de Ruysbroeck sa lecture favorite. Et c’est bien à Ruysbroeck que l’on songe en lisant la pièce : Ego flos que tous les critiques s’accordent à placer au premier rang des poèmes catholiques :

    Je suis une fleur et je m’épanouis sous ton regard, ardente lumière du soleil (24), éternellement inviolée, qui daignes me permettre d’exister, à moi, infime créature, et qui me réserves – après cette vie – la Vie éternelle !

    Je suis une fleur : j’ouvre le matin mon calice et je le ferme le soir ; et lorsque tu resurgiras, ô soleil, tu m’aideras tour à tour à me réveiller ou à incliner ma tête pour le sommeil.

    Ta lumière est ma vie ! Ô mon principe d’action, ma seule privation, mon espérance, mon bonheur, mon unique et mon tout, que puis-je sans toi, si ce n’est éternellement, éternellement mourir ? que puis-je avoir et aimer en dehors de toi ?

    Je suis loin de toi ; et pourtant, source suave de tout ce qui vit ou produit la vie, tu t’approches tout près de moi et tu m’envoies, – ô soleil aimé – jusque dans mes plus intimes profondeurs, tes rayons irrésistibles.

    Enlève-moi, ravis-moi !... délie mes liens terrestres ; déracine-moi, déterre-moi !... Laisse-moi partir ! Laisse-moi me hâter vers ces lieux où règne toujours l’été et le plein soleil, où je te trouverai, ô toi mon éternelle, mon unique, ma toute belle fleur !

    Que tout disparaisse, finisse, s’écoule, tout ce qui creuse entre nous des séparations et de profonds abîmes ; que les matins, les soirs s’évanouissent : que tout ce qui doit passer, passe enfin ! Laisse-moi voir ta lumière infinie dans la Patrie !

    Alors je pourrai fleurir devant… oh non, pas devant tes yeux, mais tout près de toi, à tes côtés, en toi, puisque tu veux bien me permettre d’exister, à moi, ton infime créature, et puisque tu me laisses pénétrer en ta lumière éternelle. (25)

    Gezelle-Wouters.png« Si, descendant, subitement animé, d’un vitrail ancien ou de la niche feutrée de mousse dorée dun porche gothique, un saint moine venait se mêler à notre vie, aurait-il un chant plus spontané, jailli d’un cœur vivant sa foi plus complètement que le cœur de ce poète des Flandres ? Il est peu de strophes de Gezelle qui détonneraient au bas d’un tableau de Primitif, d’un Metsijs ou d’un Van der Weijden, ces vivants magnifiques et qui ne vieilliront jamais ; – tels ces vers pris dans son Rijmsnoer ; où séparée de son fils par la mort, une mère s’écrie : ‘‘Levez-vous, ô Seigneur, saisissez mes mains ! Séchez mes pleurs dont la source s’épuise. Je vous suivrai, je vous suivrai vers la Croix, et mère dolente, je me tiendrai aux côtés de Votre Mère dolente !’’ » (26)

    Ce mysticisme est répandu dans toute l’œuvre de Gezelle, mais il éclate magnifiquement dans Tijdkrans et Rijmsnoer, qui « forment un cycle de poésies exaltant les beautés de la nature aux quatre saisons de lannée. Ces saisons paraissent devoir s’allier, dans l’idée fondamentale du poète, aux saisons de l’Église, aux saisons spirituelles de l’âme, et je m’imagine volontiers que Gezelle aurait, dans ses œuvres subséquentes – empêchées, hélas, par la mort, – achevé son cycle et démontré poétiquement l’unité des saisons naturelles et des saisons liturgiques chrétiennes. » (27)

    Mais les qualités de la pensée et du sentiment de ce poète ne doivent pas nous faire oublier les ressources infinies, l’habileté incomparable de l’artiste. Qui fut jamais épris comme lui des lignes, des couleurs, des nuances, et les disposa avec un art plus heureux ? qui comprit comme lui la valeur évocatrice et plastique des mots ? qui se créa plus de rythmes, imita d’aussi près les musiques éparses dans la nature ?

    Gezelle-Fagne.pngGezelle est un magicien du verbe. Il faudrait lire ses vers dans le texte original pour goûter parfaitement la saveur de ses trouvailles, la fraîcheur de ses peintures, la beauté et l’originalité de ses nombreuses images. C’est un coloriste, qui a épié les effets de la lumière à toutes les heures du jour, sur tous les plans ; et qui s’entend à combiner des nuances, à faire saillir une teinte, à mettre en valeur un rayon ou une étincelle. Sa langue d’ailleurs, très plastique, très pittoresque, lui est un merveilleux instrument. « Enrichie par toute une vie de recherches passionnées, embellie de toutes les perles du beau parler flamand déterrées dans les couches du pur et vrai langage populaire, elle est devenue le moyen d’expression idéal qu’aucun poète, avant lui, n’a possédé… Elle est toute en nuances, en délicatesses inouïes… Je ne connais pas de poète qui ait eu, comme lui, le souci de la valeur juste, de la couleur exacte de son verbe poétique. » (28) Comme notation exacte et précise des couleurs et des lignes, signalons le curieux morceau intitulé Casselkoeien (Vaches de Cassel) qui est d’un art consommé. Et je citerai, sans commentaire, cette autre piécette : 

    Il pousse partout quelque chose… Sur les garde-fous des vieux ponts, l’humble mousse étend ses petites verrues, et couvre les pierres bleues du disque de ses sous jaunes, gris, ou verts…

    Regardez-la si vous avez des yeux pour voir : arrêtez-vous ; regardez-la, trempée de pluie et de soleil ; dites-moi si le plus beau tapis, si la plus fine broderie sont mieux travaillés qu’elle !

    Que maintenant parmi elle, autour d’elle, auprès d’elle, des fourmis et des cousins fassent trotter leurs pattes ; que des ailes claire comme verre y mettent leur arc-en-ciel… Ah ! dites-moi s’il est rien de plus beau, de plus charmant !

    Il vit partout quelque chose, au-dessus comme au-dessous de l’eau : les fleurs semées par le vent éclosent jusqu’au faîte des toits, les tuiles elles-mêmes sont animées, et l’humble fleurette se plaît à nicher dans l’humble chaume…

    Est-il un seul pouce de notre sol, de la Lys à l’Escaut, au bord de la mer, sur le sable, sur les maisons, sur les échalas, où ne vive quelque chose, où ne croissent quelques fleurs ou quelques feuilles charmantes ? « Partout il pousse quelque chose… Partout ! » (29)

    Gezelle-Schepens.pngGezelle a une manière très personnelle de décrire. Il nous mène voir, il nous montre, comme du doigt, les détails ; il crie sa joie, il nous défie de trouver chose plus jolie que ce qu’il regarde, il s’adresse à l’objet qu’il décrit, il le loue et le félicite. Cela est naïf, familier, très vivant surtout. Trouvez-moi une description plus mouvementée, plus vivante et plus originale que celle de la Bourrasque :

    Le voilà de nouveau ! Fermez les portes, les volets, en haut, en bas ; clôturez le grenier, la cave ; tout bien calfeutré, qu’il ne puisse pénétrer, et qu’il reste décidément dehors, l’ennemi, qui clabaude et cogne et fait le méchant !

    Il tambourine sur les vitres et fait gémir les châssis ; le vent est son compagnon ; et ces deux coureurs s’entendent pour s’introduire. Les voilà qui se disputent et jurent l’un contre l’autre, comme s’ils étaient pris de boisson !

    Fermez les portes ! Voilà que de nouveau on cogne, et cela recommence sans cesse ; il tombe des ruisseaux débordants sur le toit et partout ; l’eau tapote sur les vitres et ruisselle et veut entrer quand même : elle découvre tous les joints mal serrés !...

    Peu à peu tout se calme ; les vents vont se cacher, les ondées s’éloignent à reculons, et l’armée des eaux se hâte de descendre bruyamment dans les rigoles et les gouttières, afin de reprendre haleine dans les profondeurs et de se mettre à l’abri… (30)

    Gezelle-Étoiles.pngPour rendre les mouvements, les bruits, les sons, Gezelle dispose d’un très riche clavier. Il ne choisit pas seulement les mots d’après leur sens, mais d’après leur valeur musicale. Lus, comme ils doivent l’être, par un déclamateur à la voix souple et exercée, au sens musical raffiné, ses poèmes sont des onomatopées. Hélas, les meilleures traductions ne peuvent donner aucune idée de ce qui constitue peut-être l’art suprême de Gezelle ; la musique du vers, l’infinie variété des rythmes, la nouveauté parfois si drôle de la rime, le pouvoir magique des mots non seulement en tant qu’images, mais en tant que sons. Il ne peint pas seulement par les couleurs : il peint par le rythme et la mélodie. Tous les bruits de la nature passent dans sa musique, et les sons seuls ont déjà le pouvoir, par leur enchaînement et leur savant mélange, de suggérer l’état d’âme, d’indiquer une douce inflexion de lignes ou un éclatant mélange de couleurs. Les onomatopées, nombreuses dans la langue flamande, les allitérations, qui sont un élément important du vers dans les langues germaniques, il les utilise à merveille, avec une adresse et une sûreté de goût remarquables. Une de ses odes au Rossignol est un modèle parfait de peinture par les sons.

    « Les poèmes de Gezelle, écrit un critique musical (31), sont si achevés, donnent une impression si complète, si musicale en eux-mêmes, qu’il est scabreux de vouloir les revêtir d’un vêtement sonore supplémentaire. » (32) 

    La musique, disent les rêveurs, est la langue des anges. En tout cas, sa fonction la plus auguste est de louer Dieu. La douce musique de Guido Gezelle est l’air d’une hymne, tour à tour plaintive, suppliante ou triomphale. Elle dispose, invite, incite à la prière. Nous l’empruntons pour traduire nos alarmes, nos joies, notre espérance. C’est qu’elle est le vêtement sonore d’une pensée toujours en « état de prière », la respiration d’une âme toujours en état de grâce.

    AnthologieFagne.pngEt volontiers j’adresserais à notre poète cette belle strophe qui termine une de ses odes au Rossignol : 

    Ô âme de feu ! ô rossignol ! Ô chanteur qu’au dessus de tout Dieu nous propose comme exemple ; ah ! que ne puis-je dès maintenant, pauvre exilé, dépenser ma vie à Le louer, libéré de tout ce qui est corporel !

    La cloche tinte… L’aube rit sur les vergers en fleurs… Par les étroits sentiers qui galonnent les prairies, par les chemins enneigés de pétales d’aubépine, à travers les bois où gazouillent les oiseaux et les fontaines, Guido Gezelle nous conduit – suivons-le ! – à l’église, où le prêtre offre au Père la Chair et le Sang du Christ immolé pour le Salut du monde...

     

    Camille Melloy 

     

     

    Gezelle-Persyn.png(1) Des critiques de divers pays ont cependant salué en lui un grand poète. À sa mort, des revues françaises et italiennes lui consacrèrent des articles. – Jules Persijn le révéla aux Anglais par son livre : A Glance at the Soul of the Low Countries, dont une traduction française a paru aux Cahiers de l’Amitié de France et de Flandre. MM. Cammaerts et Van den Borren ont donné une excellente traduction d’un choix de ses poèmes (Louvain, Ch. Peeters, 1908). Ce qui a paru de meilleur sur Guido Gezelle, en langue française, c’est le livre de Charles Grolleau : Une gloire de la Flandre : Guido Gezelle (Grès). Signalons aussi : Dom Bruno Destrée : L’Âme du Nord : Ruskin, Jörgensen, Gezelle (Collection Science et Foi, Bruxelles) ; Chanoine H. Rommel : Un poète-Prêtre ; Guido Gezelle (L.  De Plancke, Bruges) ; R. Van den Burght : Guido Gezelle (Société Belge de Librairie, Bruxelles) ; Joseph Reijlandt : Guido Gezelle. Étude littéraire (René Fonteijn, Louvain) ; May de Rudder : Guido Gezelle (Collection : Les grands Belges. Turnhout). – (M. de Rudder se trompe grossièrement dans l’analyse du sentiment religieux du poète). Un disciple de Gezelle, l’abbé A. Cuppens, a donné, dans Durendal, une très bonne traduction et un commentaire de plusieurs poèmes du Maître.

    (2) Ch. Grolleau, Une gloire de la Flandre.

    (3) Parmi lesquels il convient de citer le fin lettré Hugo Verriest, qui, avant de devenir le « curé de campagne » dont le nom est si populaire parmi la jeunesse flamande, le brillant causeur dont les conférences furent tant applaudies en Hollande et en Belgique, fut lui-même professeur à Roulers, et le maître du génial poète flamand Albert Rodenbach.

    Gezelle-Rudder.png(4) Gezelle était un travailleur et un érudit. À une connaissance très approfondie des dialectes thiois, il joignait celle de plusieurs langues anciennes, y compris l’hébreu, et de la plupart des langues modernes de l’Europe.

    (5) « Vers l’époque où il éditait ses premières œuvres, Gezelle publia pour ses élèves un petit livre de poésies mystiques dans leur texte original : latin de saint François Xavier, italien de saint François d’Assise, de Jacopone da Todi, de saint Alphonse, espagnol de sainte Thérèse. Il intitula le livre : Alcune poesie de’ poeti celesti » (Jos. Reylandt).

    (6) R. Van der Burght, Guido Gezelle.

    (7) H. Rommel, Un poète-prêtre.

    (8) Sa méthode n’était excellente, avouons-le, que pour les bons élèves, qui ont du goût et de l’initiative.

    (9) Gezelle aimait beaucoup le peuple anglais, dont il connaissait à fond la langue. Le Cardinal Wiseman, qui rencontra le jeune prêtre à Bruges et l’apprécia beaucoup, voulut l’appeler même à exercer son ministère en Angleterre. (Voyez : J. Reylandt : Guido Gezelle).

    G. Gezelle sur son lit de mort (coll°. AMVC-Letterenhuis)

    Camille Melloy, traduction littéraire, lettres flamandes, belgique, catholicisme, stijn streuvels(10) On a dit que Gezelle ne fut pas apprécié à sa juste valeur par son évêque. Le poète a toujours protesté avec énergie contre cette assertion. D’ailleurs, son mérite fut reconnu par le Souverain Pontife Léon XIII, qui lui décerna la croix « Pro Ecclesia et Pontifice » ; par le Roi Léopold II, qui le nomma chevalier de l’Ordre de Léopold ; par l’Académie flamande, qui le reçut parmi ses membres ; par l’Université catholique de Louvain, qui lui décerna le titre de docteur honoris causa en philosophie et lettres.

    (11) Ni moins active : Gezelle a donné des traductions en prose d’ouvrages anglais, français et latins (il traduisit notamment la Sainte Elisabeth de Montalembert) ; dirigé quatre revues de littérature, de linguistique et de folklore ; et composé une douzaine de recueils de poésies.

    (12) Ce qui nuit à plusieurs recueils de Gezelle, c’est qu’à côté de petits chefs-d’œuvre on y rencontre des poésies de circonstance un peu « faciles », et autres morceaux de peu de valeur.

    (13) « Ses obsèques furent une apothéose ; le prêtre-poète qui avait vécu comme un pauvre, fut porté à sa dernière demeure comme un roi. » (J. Mooij)

    (l4) Dom Bruno Destrée, L’Âme du Nord.

    G. Gezelle par Frans Van Immerseel

    Camille Melloy, traduction littéraire, lettres flamandes, belgique, catholicisme, stijn streuvels(15) Par exemple : Le Rossignol (plusieurs poésies, d’époques différentes).

    (16) Par exemple : Le nid de mésanges. – Ces effets se perdent évidemment dans une traduction.

    (17) Traduction de J. Reylandt.

    (18) Traduction de J. Reylandt.

    (19) Il faut avoir bien mal lu Gezelle pour oser prononcer le mot : « panthéisme » à son sujet comme le fait M. May de Rudder. Comment ? Gezelle panthéiste, même inconscient ? Mais aucun poète n’affirme plus souvent et plus nettement la distinction du Créateur et de la créature, n’offre plus fervemment l’hommage des créatures au Créateur ! Les poèmes que nous citons suffisent à le prouver. « II y a dans la poésie de Gezelle – écrit le critique hollandais J. Mooy – beaucoup de beautés que les ‘‘modernes’’ incroyants ne peuvent complètement comprendre et sentir. Leurs critiques, fort élogieuses par ailleurs, le démontrent clairement. Ils tâchent de voir en lui un prêtre – au cœur large et bon, sans doute – mais qui serait en dehors de tout dogmatisme et professerait une religiosité superficielle, une espèce de panthéiste qui chercherait sa consolation dans l’adoration de la nature. Rien de plus faux. L’esprit sacerdotal, intimement romain, rigoureusement catholique, l’animait, anime tout son art, et fait tellement corps avec lui que celui qui ne comprend pas cela ou le néglige ne pourra jamais apprécier complètement ni sonder toute la profondeur de la poésie de Gezelle. »

    (20) Traduction de J. Reylandt.

    camille melloy,traduction littéraire,lettres flamandes,belgique,catholicisme,stijn streuvels(21) Traduction de Cammaerts et Van den Borren.

    (22) Op. cit.

    (23) Ce fut une des dernières paroles du poète mourant.

    (24) Le poète s’adresse à Dieu, Lumière pour laquelle son âme est faite.

    (25) Traduction de J. Reylandt.

    (26) Charles Grolleau, op. cit.

    (27) Aug. Cuppens, « Les poésies de Guido Gezelle » (Durendal). – On pourrait établir à ce point de vue une comparaison entre les deux recueils de Gezelle et les Géorgiques chrétiennes, de Jammes, – la Corona Benignitatis Anni Dei, de Claudel, – les Saisons mystiques, de Ramaeckers, – l’Âme des Saisons, de Kinon, – le Cantique des Saisons, d’Armand Praviel.

    (28) A. Cuppens, art. cit.

    (29) Traduction de Cammaerts et Van den Borren.

    (30) Traduction de J. Reylandt.

    (3l) Charles Martens, «  Deux interprètes musicaux de Gezelle : Joseph Ryelandt – Louis Mortelmans », Durendal, X, 1903, p. 492-497.

    (32) Mais à cause de cette perfection même, ils ont tenté de nombreux artistes, hollandais et belges, (notamment les grands compositeurs flamands Joseph Ryelandt et Louis Mortelmans). Les Kleengedichtjes, toutes petites piécettes de facture simple et parfaite, qui sont de l’émotion condensée et synthétisée, ont ainsi servi de texte à de très belles pages musicales, modèles du lied artistique.

     

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    Camille Melloy à Stijn Streuvels, août 1934 (coll°. AMVC-Letterenhuis)

     

     

  • Ô Mère-Flandre !

     

    Prosper Van Langendonck

    et les Lettres flamandes,

    par Pierre Broodcoorens

     

     

    P. Broodcoorens, par Magritte, 1921

    PortraitofPierreBroodcoorens1921.jpgNé à Bruxelles en 1885, l’écrivain d’expression française Pierre Broodcoorens a laissé parler ses convictions socialistes ainsi que son attachement à la Flandre occidentale dans son théâtre, sa poésie (A celle qui porte mon nom, 1907, Le Carillonneur des esprits, 1921...) et dans ses romans comme Le Sang rouge des Flamands (paru d’abord dans Le Peuple en 1914 puis en volume en 1922) dont Rosa Luxembourg a pu dire dans ses Lettres de prison : « Ce roman m’avait beaucoup frappée. Je trouve surtout que les descriptions de paysage y sont d’une grande force poétique… Il semble évidemment qu’au beau pays des Flandres le soleil se lève et se couche avec beaucoup plus de splendeur que dans n’importe quel autre endroit du monde… Ne trouvez-vous pas que, par leur coloris, de tels livres rappellent tout à fait Rembrandt…? La tonalité sombre de l’ensemble, à laquelle se marie toute la gamme des or et vieil or, le réalisme effarant dans le détail et cependant l’impression de mystère et de légende qui se dégage du tout ? ». Broodcoorens s’est occupé de plusieurs revues comme En art et L’Exode. Son ami Magritte a eu l’occasion de le portraiturer. On considère Broodcoorens comme un disciple de Camille Lemonnier ou de Georges Eekhoud. Des critiques français lui reprocheront sa « prodigalité de belgicismes » ou encore le réalisme trop cru de ses récits. Pour sa part, l’écrivain thudinien Paul Bay ne tarit pas d’éloges au sujet du Miroir des roses spirituelles, volume réunissant des nouvelles ou croquis de son confrère dont le vocabulaire est parfois directement emprunté au flamand : « Vous rappelez-vous, Messieurs, chers camarades, la silhouette de Broodcoorens se rendant tout songeur à son bureau de l’Hôtel de ville de St-Josse-ten-Noode ? Vous rappelez-vous sa barbe embroussaillée, ses yeux luisants, son regard appuyé et volontiers farouche ? Vous rappelez-vous, disciples d’Eekhoud, la voix de tonnerre, les récitations volcaniques, les emportements et les rires de gosse du grand Brood ? Et bien, cet homme, cette ombre aujourd’hui, nous a légué un livre grâce auquel son nom ne périra point. Si Broodcoorens a aimé son pays, sa campagne des environs de Renaix, s’il l’a bien observé, adoré, au point de le faire tenir tout entier en quatre contes, son pays le lui a bien rendu. Il a inspiré à un Belge, à un Flamand, des pages impérissables. On dirait même qu’elles ont été écrites avec du sang, avec le sang d’un cœur ardent et débordant d’amour pour la pauvre humanité des campagnes. » (Le Thyrse, 21 mars 1926, p. 139).

    Une rue de La Hulpe, commune wallonne où l'écrivain est décédé en août 1924, porte son nom. À l’occasion de sa disparition, la presse française rapporte : « Le poète belge Pierre Broodcoorens qui a écrit notamment Le Sang rouge des Flamands et Les Rustiques, a succombé à Bruxelles. M. Broodcoorens, émule et fervent admirateur du grand écrivain Camille Lemonnier, avait présidé, dimanche dernier, la cérémonie inaugurale d’un monument à la mémoire de son maître. » (entre autres Le Figaro du 14 août 1924).

     

    BroodcoorensHuma1.jpg

    Extrait du billet de M. Martinet sur Le Sang rouge des Flamands

    L'Humanité, 27/04/1922, p. 4 (source : Gallica)

     

    Les trois premières pages de la revue bruxelloise L’Art libre de février 1921 donnent à lire un article de Pierre Broodcoorens que nous reproduisons ci-dessous. La disparition du poète, critique et essayiste flamand Prosper Van Langendonck le 7 novembre 1920 a motivé l’écriture de ce texte. Dans ces lignes, l’auteur d’expression française acquis à la cause flamande s’enflamme. Dresser un portrait du défunt est pour lui l’occasion de plaider en faveur de Mère-Flandre - contre la domination de la culture et de la langue françaises - en mêlant un appel à la lutte (socialisme) et à l’union de toutes les composantes flamandes (nationalisme) avec une revendication à la fraternité européenne (internationalisme).

    couverture du 1er numéro de Van Nu en Straks (source : dbnl)

    couvvannu1.pngDans ses terres, Prosper van Langendonck fait aujourd’hui encore figure de poète maudit. C’est d’ailleurs ainsi que le caractérise Stefan Brijs dans l’essai qu’il lui a consacré il y a quelques années : « De Vlaamse poète maudit » (De vergeethoek, Amsterdam/Anvers, Atlas, 2003, p. 29-36). Maudit, il le reste au-delà de la mort : le jour de ses obsèques, sur la carte placée sur son cercueil, un point d’interrogation figurait à côté de son nom : personne ne se souvenait de sa date de naissance. Depuis quatre-vingt dix ans, quelques contributions viennent le tirer de temps à autre de l’oubli. Les historiens de la littérature lui accordent une place en tant qu’auteur d’un unique recueil de poésie, les Verzen - il n’a pour le reste composé que quelques comédies en un acte dont Een huwelijk per vliegmachien (Un mariage en aéroplane, 1914) - et surtout comme figure majeure du mouvement de rénovation des lettres flamandes incarné par Van Nu en Straks (D’aujourd’hui et de Demain ou De Maintenant et de Tout à l’Heure). Trentenaire, il est l'un des plus âgés de la première équipe qui a fait vivre cette revue et, par sa défense des valeurs catholiques, il effectue le lien entre le passé et le présent alors qu’un auteur comme Auguste Vermeylen (1872-1945) s’inscrit plutôt dans la mouvance anarchiste. Langendonck évoque une synthèse chrétienne, il aspire  à « un « christianisme dans sa forme la plus pure : le catholicisme est assez large pour annexer les efforts de chacun, et il se trouve encore et il se trouvera toujours au sommet de toutes les vies ». Ses courts essais « De Vlaamsche Parnassus », (Le Parnasse flamand, 1888) et « Herleving der Vlaamsche poëzij » (Renaissance de la poésie flamande, 1893-1894), comme sa polémique avec Max Rooses - sans doute le critique alors le plus influent de Flandre, qu'il prend à partie dans le premier de ces deux textes - ont fortement contribué à favoriser une nouvelle approche de la littérature qui a permis de rompre avec une poésie qui abordait toujours les mêmes sujets, couvfayard1999.pngrecourait toujours aux même tournures et aux mêmes formes. Il a défendu « un art classique et universel à titre de théoricien, mais aussi comme créateur, en composant des poèmes tourmentés d’une facture romantique tardive et chargés d’une tristesse et d’une ambivalence baudelairiennes, poèmes qui préparèrent le terrain au symbolisme de Van de Woestijne. […] S’il fit ses armes en lisant les romantiques Musset, Vigny, Leopardi, von Platen, il se laissait emporter par les vers des classiques Virgile, Dante et Vondel. Dans son premier poème d’importance, Waarheid en idéal (Vérité et idéal, 1883), il introduisit en Flandre la poésie décadente fin de siècle dans la tradition baudelairienne » (A. M. Musschoot, Histoire de la littérature néer- landaise, Fayard, 1999, p. 545). Ce n’est donc pas un hasard si, après avoir fait connaître Gezelle au-delà des rares cénacles où on le lisait, il  a découvert le talent d’un Karel van de Woestijne ou d’un Herman Teirlinck. Dans ses poèmes, essentiellement des sonnets, Van Langendonck a réalisé « une ultime harmonie entre le fond et la forme, une union parfaite entre le sentiment et l’expression, l’idée et le rythme. […] Un poème de Langendonck a une allure grandiose, un rythme noble et ample ; il ressemble à un vaste champ ondulant, où le panorama est à la fois étendu et mouvementé, multiple et bien ordonné » (André de Ridder, La Littérature flamande contemporaine, 1923, p. 115 et 117). A. Vermeylen (photo), qui l’a bien connu puisque les deux hommes avaient collaboré au mensuel Nederlandsche Dicht- en Kunsthalle ou encore au sein du cercle artistique bruxellois « De Distel » (Le Chardon) avant de fonder Van Nu en Straks, insiste de son côté sur la noblesse de l’art de son confrère, sur la place que ce dernier accorde à l’intellect dans ses sonnets et sur le drame qui habite sa voix singulière. « Pour Van Langendonck, le poète était l’homme capable d’incorporer la vie entière et de la recréer en une unité harmonieuse. […] Le beau miracle de sa poésie, c’est, dans ses composantes les plus infimes, l’euphonie du monde des sens, du monde du cœur et du monde de l’esprit. Même ses paysages les plus objectifs sont des tableaux de l’âme. » (De Vlaamsche letteren van Gezelle tot heden, photovermeylen.png1938). Dans « La poésie flamande con- temporaine », texte des années 1910 rédigé en français, la cheville ouvrière de Van Nu en Straks s’exprime en ces termes sur son ami qui, à son sens, tiendrait une place de choix « dans n’importe qu’elle autre littérature » au même titre qu’un Verhaeren : « Pour nous en tenir à la poésie, le rôle de Van Nu en Straks fut de reprendre, par-dessus l’école de Pol de Mont, à notre avis trop favorable au dilettantisme, les traditions de Rodenbach et de Gezelle, leur sens plus complet de l’union intime de la vie et de l’art. Ce fut là surtout l’œuvre de Prosper Van Langendonck. Il était un peu notre ancien déjà, puisque, à peine plus jeune que Pol de Mont et Hélène Swarth, il avait, dès avant la fondation de la revue, indiqué la bonne route et écrit des vers d’une psychologie toute moderne. Avec lui, nous retournons à un art où l’émotion profonde et la pensée s’éclairent mutuellement. Âme grave et foncièrement noble, crispée, tragique, toujours divisée, toujours en lutte contre elle-même, - conscience d’aujourd'hui, dont les douleurs ont des accents poignants, mais s’expriment toujours en une forme impeccable, illuminée de beauté. »

    Prosper van Langendonck est mort à l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles, établissement où quel- ques célèbres poètes français ont séjourné. Après avoir perdu sa mère en 1880, il avait dû s’occuper de sa sœur folle et de son père, un restaurateur de tableaux plus ou moins aveugle. Aussi, n’ayant pu poursuivre ses études, il avait occupé de modestes postes dans l’admi- nistration ou dans les assurances - disparaissant d’ailleurs parfois plusieurs jours sans prévenir. À l’époque où il était employé du service de traduction du Parlement belge, il a traduit l’ouvrage de Siméon Olschewsky et Jules Garsou, Léopold II, roi des Belges : sa vie et son règne (1905). Un tel environnement était certes peu favorable à l’écriture d’une œuvre - il a toutefois connu quelques brèves années moins grises à l’époque de son mariage (1899) -, mais la raison première des longs silences du poète Van Langendonck réside dans sa fragilité : il souffrait semble-t-il de schizophrénie. Au cours des dix dernières années de sa vie, il s’est enfermé dans une « douleur muette ». Son dernier poème « De Zwerver »  (« Le Vagabond ») date de 1912, un titre en conformité avec la vie qu'il menait alors.  Stefan Brijs écrit qu’il n’a pu produire de grands poèmes que lorsqu’il traversait une période de lucidité.

    Très peu de poèmes de Prosper Van Langendonck ont semble-t-il été traduits en français. Dans son Anthologie de la poésie néerlandaise (Belgique 1830-1966), Maurice Carême n’en a retenu qu’un : « De orgeldraaier zingt » (« Le joueur d’orgue chante »), qui n’est certainement pas le plus repré- sentatif. Auparavant, dans leur Anthologie des écrivains flamands contemporains, André de Ridder et Willy Timmermans avaient tenté d’en transposer trois : « ’k Heb u in smert gebaard » (« Mes vers ») « Langs zomervelden » (« Par les champs d’été ») et « De zon » (« Le soleil »).

     

     

    Sur Pierre Broodcorens

    La Nervie, revue illustrée d’arts et de lettres lui a consacré un numéro (Bruxelles, n° 7,  1930, 36 pages).

    proper van langendonck,pierre broodcoorens,lettres flamandes,littérature belge,poésie,van nu en straks,gezelle,magritteJean Robaey, « Un auteur oublié : Pierre Broodcoorens », Franco- fonia, 1989, n17, p. 127-140

    Marc Maroye, « De Brakelse invloed op het leven en werk van Pierre Broodcoorens (1885-1924) », Triverius, oct. 1997, p. 55-65.

    Graziana Geminiani, Pierre Broodcoorens: uno scrittore di Fianda e la Germania: tesi di laurea, Ferrara, Università degli studi di Ferrara-Facoltà de lettere e filosofia, 2004.

    Lire en ligne la réponse de P. Broodcoorens à Octave Mirbeau sur La 628-E8 (La Belgique artistique et littéraire, n° 29, février 1908, p. 301-316).

     

    vignette accompagnant les premiers poèmes

    de Van Langendonck publiés dans Van Nu en Straks 

    vannulangendonck.png

     

     

     

    Prosper Van Langendonck

    et les Lettres flamandes

     

     

    Avez-vous du courage, ô mes frères ? Êtes-vous résolus ? Non pas du courage, devant des témoins, mais du courage de solitaires, le courage des aigles dont aucun dieu n’est plus spectateur ?

    Nietzsche. - Also sprach Zarathustra

     

    Prosper Van Langendonck est mort à l'hôpital Saint-Jean de Bruxelles, le dimanche 8 novembre 1920. Depuis dix-huit ou vingt ans il avait cessé d’écrire. Sa fin misérable passa presque inaperçue. Celui qui fut l’initiateur, et peut-être l’âme de la renaissance des Lettres flamandes, était à peu près oublié. À peine si la critique officielle citait encore son nom. La jeunesse flamande s’apprêtait cependant à réparer cette longue injustice. Ayant reconnu pour sien ce poète de la vie, elle se proposait de lui restituer la place que l’ingratitude lui a ravie, mais que la postérité lui gardera. Un banquet allait être donné à sa louange. La mort devança ce généreux dessein, car, sans doute, le nom de Van Langendonck ne pouvait manquer à la série de ceux qui, comme le sien, évoquent la douleur et le martyre des Poètes.

    Quand, par miracle, les imbéciles s’intéressent à un artiste véritable, c’est en raison de l’utilité qu’il peut avoir pour leur avancement, leur situation ou leur petite marotte de mécènes, « d’amis éclairés des lettres et des arts ». Pour qu’il reste digne de leur « bienveillance désintéressée », il faut qu’il soit un peu charlatan, un peu gros, vulgaire et sot par certains côtés. On pourrait formuler cette loi : La valeur du poète est en raison inverse du nombre de ses admirateurs à l’époque où il vit. Aussi un écrivain de talent doit-il se défier de son entourage et de sa popularité. Des applaudissements suspects doivent l’engager, comme Phocion, à se retourner vers ses amis pour leur demander : « Ai-je écrit ou dit une sottise ? »

    La gloire de Prosper Van Langendonck est très haute et très pure, si l’on considère le très petit nombre de ceux qui le connaissent et le chérissent dans sa noble personnalité poétique. Celle-ci eut quelque éclat à l’époque où il exposait, dans Van Nu en Straks, les théories critiques qui servirent de manifeste et de programme à la génération de 1890. L’éclipsé qui suivit fut totale.

    P. Van Langendonck

    Langendonck1.pngIl était né, comme il l’avait pressenti, pour « rester à jamais seul avec sa souffrance ». Il connut cet « absolu de la déréliction », dont parle Francis Nautet à propos d’un autre Pauvre sublime, Charles De Coster. La gêne, la misère l’éteignirent dans leur étau ignoble : il pourvoyait à ses besoins et a ceux d’une sœur incurable, au moyen d’une misérable pension de 200 francs par mois que lui allouait le gouvernement, non en sa qualité de Poète, mais en récompense de « bons et loyaux services » dans les cadres administratifs. Nous voudrions ne pas le croire, mais c’est M. Emmanuel De Bom qui nous l’assure (1), et il est trop véridique pour être suspecté d’exagération : Dans son dénuement, Van Langendonck aurait sollicité en « haut lieu » un secours de 500 francs, et cette aumône dérisoire lui aurait été refusée. Si le fait est exact, il est à la honte éternelle des Soutiens de l’Ordre et de la Patrie qui ne craignirent pas la responsabilité de leur geste devant ceux qui, plus tard, les jugeront comme furent jugés tant de coquins, de fourbes et de solennels crétins d’autrefois.

    Prosper Van Langendonck n’a publié qu’un recueil de poèmes : Verzen (2) et les pièces les plus récentes qui figurent dans ce recueil, dont une réédition parut en 1918, en Néerlande, portent le millésime de 1902. De cette année datent son long silence et son calvaire, car ce Poète de la Douleur la connut infinie, dans sa chair et dans son âme. Sous ce rapport, sa vie fut aussi terrible et tragique, dans son effa- cement, son humilité et son conformisme apparent, que la destinée d’un Dostoïewski, d’un Verlaine ou d’un Oscar Wilde.

    Il souffrait depuis l’enfance - il naquit en 1862 – d’une affection nerveuse qui, très certainement, affina sa sensibilité native, en fit un instrument de perception et d’intuition merveilleusement délicat, émotif, vibrant, mais aussi le prédisposa à ressentir plus cruellement qu’une nature moins fine, moins tendre, et donc plus prompte à la réaction vitale, les contrecoups internes du combat quotidien. La brute humaine, aux prises avec ses semblables - l’immense multitude sauvage, bruyante, meurtrière comme la mer - cette brute développe ses muscles, endurcit son gosier et ses poings dans la bataille sans merci qu’elle doit livrer pour son pain, l’assouvissement de ses passions ou de ses haines, la conquête de sa « situation ». Elle riposte aux coups par les coups ; elle frappe sans pitié, aveuglément ; elle vit : Vivre, pour la Brute, c’est mordre, supplanter, tuer. Si elle succombe, c’est sans beauté, en demandant grâce, elle qui, toujours, abaissa le pouce. La brute meurt à genoux, comme les bœufs, et sa propre espèce la piétine, boit son sang et meurt de même. Contre tous ces fronts durs, cornus, obstinés - baissés, - l’esprit qui n’est qu’esprit bande en vain l’arc de sa volonté et de son génie. Le cuir épais du monstre à mille têtes est rebelle à la banderille.
    CouvVerzenProper.png

    Heine, Mallarmé et Becque trouvèrent quelque agrément à ce jeu périlleux - gracieux, - et leur misère ou leur ennui en fut plus supportable. Prosper Van Langendonck était sans fronde devant le Mufle d’airain - éternel. En un sens, ce Poète foncièrement moderne - et moderne de propos délibéré - fut un exilé et un étranger dans l’anarchique et violente - superbe - vie moderne. Il est un Poète en puissance plus qu’uni Poète en réalisation, mais il a l’instinct des possibilités lyriques infinies du chaos actuel, où la lutte de l’Individu pour, la défense de sa personnalité est, grandiose comme un combat homérique, si bien que les triomphateurs n’ont d’égaux qu’eux-mêmes et doivent effacer les frontières pour être au moins quelques-uns.

    Van Langendonck allait aux horizons. Il voyait toute la vie, la vie unanime et créatrice, en projection dans le Futur. Mais, il lui était malheureusement aussi impossible de vivre le combat - de réagir victo- rieusement sur le phénomène – qu’il lui était aisé de le penser, le développant, dans sa lucide repré- sentation jusqu’à une intuition extraordinaire de la Réalité éternellement possible, du Rêve, - qui est la raison de l’irraison. Lisez ces vers, écrits en 1898 :

     

    Nous parerons chaque coup de l’adversité ;

    nous nommes ce qui sera, ce qui est, ce qui a été ;

    laissez les siècles s’écouler, renaître :

    Nous seuls existons au monde - point d’autres ! -

    et nous gouvernerons toute la vie,

    car elle procède de nous et en nous seuls palpite ! 

     

    « Lorsqu’on essaie de dégager l’idée maîtresse des systèmes mystiques du Moyen Âge (3), écrit Henri Lichtenberger, on arrive aisément à l’interpréter comme une sorte de monisme panthéistique, où les éléments spécifiques chrétiens feraient à peu près complètement défaut. » Prosper Van Langendonck, parti du mysticisme et du néocatholicisme, aboutit par une pente naturelle à la conscience de l’Unité dans la Pluralité, de la Pluralité dans l’Unité :

     

    Mijn menschenhart, - ô menschdom in mijn hart !...

    (Mon cœur d’humain, ô l’humanité dans mon cœur!...)

     

    Il rêve la possession du monde par l’amour. La découverte du rythme cosmique en accord avec le rythme de son être propre, de cette harmonie supérieure, faite d’antagonismes et de dissemblances - Dieu - élevait son lyrisme à des hauteurs où n’a atteint aucun poète flamand, où seul le génial Albert Rodenbach - mort prématurément, - aurait pu rivaliser d’envergure avec lui :

     

    Et de lointains essors partent et partiront !

    Alarguent des vaisseaux ! Alargueront encore !

    des yeux sont dardés et puis se darderont.

    Mon cœur sauvagement palpite

    et battra, plus sauvagement !  

     

    Ce cri a retenti - se prolonge toujours - à travers les Lettres flamandes, comme un clair et sonnant coup de clairon :

     

    Die al ’t geschapene aan de wijde borst wou prangen!

    (Qui sur son large cœur étreindrait l’univers !)

     

    Hugo Verriest (1840-1922)

    photohugoverriest.pngLes « idées de pierre », ainsi que les appelait Hugo Verriest, en furent ébranlées. Par la fissure béante passa, balsamique, tonifiant, le grand souffle du Large. Le sens de l’espace n’avait fait que contourner, jusqu’au moment où Van Langen- donck entra en scène, comme Poète et critique, l’épaisse enceinte de mu- railles où le génie flamand s’étiolait dans sa propre contemplation ou cherchait à acclimater des modes étrangères, sans relations avec sa puissante et jeune originalité.

     

    ***

     

    Ce fut, très incontestablement, un immense service. Il en fit l’annonciation à une heure où il était seul, enfoui jusqu’au cœur dans la vase et dans l’amertume d’une condition dérisoire (il était employé subalterne au ministère de la justice), se servant d’une langue ravalée, reniée, et qui n’a point encore conquis le droit d’être.

    Nul héroïsme n’égale en perfection celui du Poète. Ses luttes et ses souffrances sont l’expression supérieure, complète, de la tragédie de l’Homme devant son destin, - devant le destin du monde. « Il n’y a rien de plus beau que de s’approcher de la divinité et que d’en répandre les rayons sur la race humaine », s’écriait Beethoven. Mais cette téméraire conquête du Feu vaut à ses ravisseurs le Caucase éternel, l’immolation au vautour du Doute, un cœur renaissant - toujours dévoré.

    Par sa complexion particulière, riche de fibres et de nerfs, par l’étendue, le nombre, la qualité de ses facultés, le Poète décuple en lui cette aptitude à souffrir, qui est la vraie, l’unique noblesse de l’Homme - sa royauté. Il est un carrefour de sanglots et d’imprécations. Vers son geste crucifié – impuissant - montent en processions les deuils, les afflictions, les désespoirs innombrables. Celui qui perd son sang par la plaie de la lance a besoin le premier de pitié, et c’est lui que l’on implore. L’Inconsolé est le consolateur. C’est pourquoi la plaie reste à jamais ouverte - inguérissable.

    Voici des figures simples, essentielles : la Mère, l’Amante, l’Homme généreux de la Parabole. Types incomplets. Ils ne figurent qu’une des deux faces de l’Abnégation : l’Acte. Le Poète apporte l’autre : la Conscience. Il réalise la dualité sublime : Vivre, penser la Vie ; subir l’Univers, et le recréer, plus poignant et plus beau - réel.

    Sans doute, il ne peut être question de dresser à des sommets disproportionnés la gloire pourtant tou- chante et pure de Prosper Van Langendonck, qui aima et souffrit, et qui mourut d’aimer - dans l’hôpital des pauvres. Pourtant on songe à ce combat inégal, où ses ailes étaient de plomb, à cause de la densité de l’atmosphère, - épaisse de fumée de pipes et de vapeurs de bière -; on songe à l’effort immense qu’il réclama de sa volonté, pour voir un peu de soleil au-dessus des ténèbres et toucher de ses lèvres passionnées la robe d’azur du ciel flamand. Je proclame sa grandeur, et sa fierté : Il ramassa un outil méprisé et le sanctifia par un noble usage. Ce fut le simple ouvrier dans l’effusion de son cœur et la naïveté de sa foi.

    L’accueil et la sympathie des hommes ne sont point nécessaires pour la création d’une œuvre : on ne saurait s’en passer pour une continuité d’œuvres, car la solitude peut offrir un point d’appui, non l’indif- férence. Viennent tôt ou tard le découragement, le désespoir. Beethoven, même non frappé de surdité, eût été impossible en Belgique. Il y a des milieux où le génie ne se conçoit point.

    Prosper Van Langendonck s’était proposé un idéal et prescrit une tâche qui, dans sa situation, dépassaient les capacités humaines. Dans des circonstances analogues, Guido Gezelle, malgré ses prodigieuses aptitudes, faillit succomber, et, en effet, il parut terrassé, vaincu, pendant les trente années où il garda le silence, végétant à l’ombre de Notre-Dame de Courtrai. Considérez le calvaire de ces deux hommes.

    Leur faiblesse fut néanmoins assez féconde et créatrice pour engendrer une renaissance littéraire qui, par bien des côtés, évoque l’œuvre de la Pléiade. L’un, le vieux prêtre west-flamand, rappelle Ronsard ; l’autre, le fonctionnaire effacé, Joachim du Bellay. Ils s’offrirent tous deux en holocauste à une cause qui se défend par cette simple observation : Si, dans ce pays où ils sont majorité, les Flamands cessaient d’écrire, de composer, de peindre, de sculpter, la Belgique serait aussi dénuée, aride et nulle que le Monténégro, la Serbie ou le Portugal.

     

    ***

     K. van de Woestijne (1878-1929)

    photovandewoestijne.pngIl faut, du reste, que nous le répétions : Prosper Van Langendonck garde à nos yeux - toutes choses étant données - le mérité immense d’être apparu en esprit européen dans le réveil de la conscience flamande. Il était d’une trempe plus choisie, plus fine, que les meilleurs d’entre les poètes et les prosateurs de sa race, à l’exception peut-être de Guido Gezelle, d’Albrecht Rodenbach, de Hegenscheidt, de Karel van de Woesteyne, de Herman Teirlinck. À tous il est supérieur par sa douloureuse figure de Christ aux outrages. Où ils n’apportaient que le don merveilleux du rythme, et des images, que le sens panthéistique ou le raffinement de la culture, il apporta, lui, simplement, son cœur déchiré et nu. Son passage en ce monde ressemble au supplice de Mâtho, mais avant de mourir il éleva lui-même son cœur rouge dans le soleil - devant Carthage. Ses aptitudes théoriques et critiques ne le cédaient en rien à son inspiration créatrice. Il éleva la prose flamande à des hauteurs qu’elle n’avait point connues jusqu’à lui, et ses périodes magnifiques ont une gravité, une majesté de plain-chant. Tout en lui respire la noblesse, la générosité, la sincérité. Il se dresse comme un Apollonide, parmi la platitude des politiques et des rhéteurs, pour indiquer aux écrivains flamands les origines, la grandeur véritable de l’art : « La source de tout art est sans conteste l’homme, l’homme avec ses sentiments éternels, ses élans, ses aspirations, l’homme toujours luttant, mais, bon camarade, aimant, et qui crée par l’amour, jouit de sa création, et s’aime et s’admire dans l’œuvre de ses mains ; l’homme animé d’universelle sympathie. » C’était déjà la conception émerveillée qu’exprime le vers de Verhaeren :

    Admirez-vous les uns les autres.

    Cinq ans avant la fondation de la revue Van Nu en Straks (1890) où, autour de lui, dans la conscience de l'idéal commun et de ses perspectives lointaines, allaient se grouper les jeunes forces de la résurrection littéraire de Flandre, il dénonce l’indigence et la puérilité des buts que s’étaient jusqu’alors proposés les devanciers :

    « Toujours les mêmes objets, les mêmes expres- sions, les mêmes modes ! Il suffisait que le vers tonitruât et que les poings se tendissent pour se croire un Lord Byron ou un Schiller ! À de rares exceptions près, nul souci d’originalité de pensée, de justesse, de propriété, d’harmonie et de pittoresque dans l’expression. Breydel retroussait ses manches ; De Coninck tribunisait ; le Lion de Flandre crispait ses griffes ; et ruisseaux de babiller, et paysans de s’accorder ! Hors de cela, en élévation ou en profondeur, rien, le néant ; le sentiment était superficiel et s’exprimait sur d’invariables modes plaintifs. En somme, que nous ont légué nos aïeux ? Pauvreté dans la conception poétique ; pauvreté dans la langue ! »

    C’était convier les écrivains flamands à une véritable sécession contre de traditionalisme, la stagnation et l’enlisement des esprits. L’heure où les mœurs, les idées et les langues se fixent marque le com- mencement de leur décadence ; l’esprit de tradition et de conservation est proprement un esprit de mort. Qui demeure, nie et détruit. En ce sens, les soutiens classiques de la société, de la morale et de l’art en sont les pires ennemis.

    La seconde série de Van Nu en Straks, qui se place entre les années 1896 et 1901, porta plus profondément l’empreinte de l’esprit nouveau qui animait Van Langendonck. La revue Vlaanderen continua l’élargissement intellectuel qui en fut le résultat. La poésie flamande connut ses premiers frémissements de vie et de personnalité, en accord avec l’évolution du sentiment et de l’esprit européen.

     

    ***

     

    Mais l’effort avait brisé Van Langendonck. Ce n’est pas impunément que les grands Pauvres affrontent la bataille humaine à visage et cœur découverts.

    Nous avons dit qu’il était sans fronde devant le Mufle d’airain - éternel. Or, une volonté d’artiste qui entend bien ne point succomber dans la lutte, doit ruser, biaiser, parfois - il y va de l’existence ! - user des armes dont le monstre se sert contre elle. La Bête est haineuse, implacable. Il faut surveiller atten- tivement ses manœuvres : prompt à la parade, hardi à plonger de haut en bas le fer entre les vertèbres cervicales du monstre. Le sens de la réalité, même en ses détours les plus obscurs, les plus répugnants, c’est le point d’appui qui soulève les mondes. La plupart des grands idéalistes, qui réalisèrent ce qu’ils voulaient si fortement, furent des calculateurs à longue portée. Toujours tendus vers leur but, d’eux seuls connu durant la partie la plus active de leur vie, ils se sont préparés à sa conquête en se trempant et en s’aguerrissant aux contacts les plus abjects - à moins que des prédispositions maladives, une santé ébranlée par des excès de toute sorte, où ils donnent plus aisément que d’autres, en raison même de leur fougue et de leur passion natives, ne les privent brusquement de la pleine possession de leurs facultés et de leurs moyens de défense. Leur existence n’est plus alors qu’une longue et misérable agonie. Un tel martyre échut à Prosper Van Langendonck.

    Il avait défini son sort, dès 1883, dans son sonnet Rêve et Réalité :

     

    Heureux celui qui se sent le cœur embrasé d’une ardeur combative ! Tandis que son regard hardi fixe le ciel, elle l’incite à se proposer un but plus grandiose que la recherche des plaisirs terrestres ; son esprit, déployant son envergure d’aigle, plane dans l’infini.

    Une céleste apparition se tient en souriant, à son chevet ; elle surgit dans tous ses rêves ; cependant, fixe comme l’étoile polaire au milieu de la tempête, le but de ses efforts ranime en lui l’espérance, enivre à la fois son cœur et ses sens.

    Qu’il est heureux ! Si, près d’atteindre la vision, il tend ses bras aimants vers l’éphémère beauté, elle s’évanouit en poussant un éclat de rire insultant.

    El lorsque, touchant à son but, il se flatte d’avoir réalisé son rêve, une force invincible le rejette dans l’enfer de la nuit terrestre !

     

    Treize ans plus tard, la souffrance pressentie est venue:

     

    Je ne t’ai point priée, et tu es venue, ô Muse des Douleurs, au Jardin de mon  Silence.

     

    Il sentit tout de suite qu’il était condamné :

     

    La vie entre mes doigts fuit comme une eau courante.

     

    et, après des alternatives de victoires et de défaites morales, des combats désespérés « contre Dieu et le sort », il finit par sombrer.

    Un témoin a dit l’impression pénible que lui fit un soir, au cours de littérature flamande professé par M. Herman Teirlinck à l’Université de Bruxelles, l’ap- parition tragique du poète, déjà frappé de déchéance physique et intellectuelle, voûté, vacillant, les mains tremblantes - objet de la risée de jeunes gens qui ignoraient peut-être son nom et son œuvre. La flamme sainte et pure s’était ravivée en lui. Sans doute s’était-il souvenu de son rôle de Précurseur et avait-il voulu, nouveau Banco, marquer sa place royale au festin de l’Oubli.

    Il mourut un dimanche, à 58 ans, - dans l’hôpital des pauvres. Entendit-il, dans son agonie, le bourdon de Sainte-Gudule lui redire chaque soir, à cinq heures, le poème qu’il dédia, en novembre 1897, à la cathé- drale aux tours jumelles, « face de pierre vivante », la maternelle collégiale, qui fut la confidente et la consolatrice de ses douleurs ? Les quelques amis qui suivaient le corps furent frappés par cette cir- constance poignante : En face de la porte basse par où sortit le cercueil du plus noble et du plus grand poète flamand s’élève la maison où, en 1890, Prosper Van Langendonck fonda Van Nu en Straks, avec MM. Auguste Vermeylen, Cyriel Buysse et Emmanuel de Bom.

    Il était écrit que cette assomption d’un rêve aurait la fin des misérables. Les Poètes ne sont pas seulement des symboles par leur œuvre, mais aussi par leur vie et leur mort. La destinée de Prosper Van Langendonck c’est transposée dans le martyre d’une conscience d’artiste, l’histoire d’une espérance sublime - déçue, reniée, trahie : c’est la grande pitié du génie flamand réveillé, par d’admirables soins et les plus nobles efforts, d’une torpeur plusieurs fois séculaire, qui touchait à son but magnifique et tout à coup s’abat, frappé d’impuissance et de malédiction. Y aurait-il des peuples réprouvés, condamnés comme Lazare à mendier à la porte du Mauvais Riche leur droit à l’existence ?

    C’est une banalité de dire que le sentiment du malheur commun rapproche plus encore les hommes que les triomphes remportés ensemble. Au-dessus de la fosse où venait d’être descendu le cercueil le Prosper Van Langendonck, des mains se reprirent que les événements n’auraient jamais dû dénouer, car, comme nous l’a enseigné l’exemple illustre de Romain Rolland, l’intelligence doit rester claire et froide au-dessus de la mêlée, encore que les impulsions du cœur puissent n’y pas consentir toujours.

    Ainsi des gages de résurrection naquirent des cendres mêmes du Poète. Oui, l’Esprit de Mère-Flandre est immortel. L’iniquité prolongée aura cette vertu de ranimer Ulenspiegel entre les mains des hypocrites et des fourbes qui s’apprêtent à l’enterrer. Et voici une version de sa septième chanson, pour les olympiades de nos communions futures, ô Flamands désunis qui désespérez. C’est à Van Langendonck que nous la devons :

     

    La lutte

     

    En mon sein frémissent les accents – d’un passé séculaire. - Des tableaux farouchement confus - surgissent à mes yeux. - Des hymnes mâles, depuis longtemps oubliés - émanent des âges périmés. – Ô sanglantes visions - de combats titaniques, anhélants!

    Lutte sauvage ! ranime mon cœur - fouette en mes artères l’ardeur et la puissance ; - par l’âme sublime des ancêtres - transfigure ma lâche souffrance ! – Ô roule-moi dans ton bain tumultueux de sang ! – Qu’il soit la source de vie où se retrempent et mon cœur et mes fibres ! - Agite autour de mon front fulgurant - les étendards claquants et rouges !

    O ! parmi le fracas de la tempête dévastatrice – s’affirmer tel le chêne robuste - là où s’ancrèrent les précurseurs inébranlables ; - puiser toute sève de vie – et la joie, et l’exaltation, et la haine, et l’ardeur guerrière - du sol sacré de Mère-Flandre !

    Et sentir en soi déferler - vous embrasant le front - élans, aspirations, - désirs et idéals - et le Rêve d’une race pieuse et saine ; - les fondre en soi - dans un large courant d’amour !

    Ainsi, stimulé par une antique gloire - tendre toutes nos forces, et notre âme, et notre chair - vers un noble idéal ; - ô divine béatitude - en soi sentir la répercussion infinie et passionnée - de la Conscience universelle !

    Lutte ! ô Lutte généreuse ! agite autour de moi tes bannières d’apaisement !

     

     

    Décembre 1920. Pierre Broodcoorens 

     

     

    (1) Volksgazet d’Anvers, 13 novembre 1920.

    (2)Nederlansche Bibliotheek, onder leiding van L. Simons, Amsterdam, 1918.

    (3) « Les Sources de la pensées de de Novalis », Revue Germanique, 1911, p. 513.

     

     

  • Une nouvelle de Cyriel Buysse

     

     

    Le fils de bonne famille et les petites gens

     

     

    Buysse13.pngLes éditions bordelaises Finitude ont récemment permis à des lecteurs français de redécouvrir la prose de Cyriel Buysse (1859-1932) à travers quelques-uns de ses récits savoureux, à savoir « Les Grenouilles », « Le Cheval », « Le Baptême », « Le Garde » et « Les Mauviettes » qui avaient paru du vivant de l’auteur tant en français qu’en néerlandais (1). Ces nouvelles, le Flamand les a d’abord composées en français : à la charnière des XIXe et XXe siècles, il a en effet écrit une grande partie de ses textes dans cette langue avant de les transposer lui-même en néerlandais. Ainsi qu’en témoignent divers récits, préfaces et chroniques, voire des livres – comme les Contes des Pays-Bas (1910) –, Buysse aspirait à l’époque à s’imposer en tant qu’écrivain d’expression française. Il y renoncera, en particulier sur les conseils de son ami Maeterlinck, lequel connaissait bien son œuvre ; ce dernier goûtait particulièrement les romans Schoppenboer (Valet de pique, 1898) et Het leven van Rozeke van Dalen (La Vie de Rose van Dalen, 1905), ainsi que les nouvelles De biezenstekker (Le Coupeur de joncs), ’t Beeldeken (La Statuette) et Op het kleine gehucht (Au hameau) que le futur prix Nobel plaçait au niveau de celles de Tourgueniev. Dans l’avant-propos qui figure dans Le Bourriquet (Het ezelken, 1910), roman publié à Paris dans une belle traduction de Pierre Maes en 1920, Maeterlinck écrit : « Je place mon vieil ami Buysse parmi les trois ou quatre grands conteurs rustiques de ces cinquante dernières années. C’est notre Maupassant, mais un Maupassant qui ignore volontairement les villes, les casinos, les grandes dames faisandées, les “Bel-Ami” et les filles. […] Quand je désire revoir ma vieille Flandre, j’ouvre un de mes Cyriel Buysse et aussitôt se réveille, bourdonne et refleurit en moi toute mon enfance campagnarde. […] personne, je pense, dans aucune littérature, n’a su faire vivre et parler les paysans comme notre grand ami. […] Toute la Flandre est en lui, vivante et immortelle. »

     

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    Au fil des décennies - et avant l’initiative de Finitude -, quelques efforts ont été faits pour mettre en valeur les œuvres de ce grand romancier et nouvelliste auprès du public de langue française (2), par exemple à travers la plaquette de M.G. Van Severen : Extraits choisis (Bruxelles, Labor, « Collection nouvelle des classiques » n° 63, 1942). En une vingtaine de pages, ce professeur à l’Institut Ferdinand Craps évoque la figure et l’œuvre de Cyriel Buysse avant de proposer quelques passages en français empruntés à diverses sources : « Les Cloches du crépuscule », « Louis », « Grand’Mère Renske » (texte néerlandais ici), « La Fenaison » (extrait de C’était ainsi), « L’Installation du curé Vervaeke » (début du roman Le Bourriquet), « Le Solitaire », et « Au fil de l’eau et sur les calmes rives ». Van Severen parle entre autres de la seule fois où il lui a été donné de rencontrer l’écrivain : ce dernier était à bord de sa Buick découverte : « Au volant il y avait un vieux monsieur, qui se tenait très droit. Avec son veston gris, la casquette à carreaux blancs et noirs, et les gants de cuir fauve, il avait l’air d’un industriel ou d’un notaire. Le visage était quelconque, les traits un peu empâtés, la peau hâlée par le grand air et le soleil. L’apparence, en somme, d’un bourgeois sportif et bien conservé. Ce bourgeois, qui ne manquait pas d’allure, devait avoir bien de l’esprit. Les lèvres, couvertes d’une courte moustache blanche, esquissaient, en retombant, une fine moue ; sous les Buysse12.pngpaupières lourdes, sur- montées d’épais sourcils, les yeux pétillaient de malice et de vivacité. Mais je ne sais quoi de mélancolique en assourdissait l’éclat, quand il regardait les prairies, les arbres, l’horizon et fixait, comme c’était le cas, au fond du ciel rutilant, le soleil qui n’en finissait pas de saigner des flots de pourpre et d’or. » Cyriel Buysse a possédé très tôt une automobile avec laquelle il passait régulièrement la frontière. Des voyages qui font l'objet de plusieurs livres (3) dont De vrolijke tocht (La Joyeuse expédition, 1911) qui restitue sa traversée de la France au volant de son bolide où ont pris place trois dames. Ils se rendent à Grasse, chez Maeterlinck - lequel a eu lui aussi l’occasion de voyager avec son ami -, avant de gagner Paris par… Biaritz. « Je ne connais rien de plus beau au monde que la région ravissante qui s’étend entre Carcassonne et Lourdes, le long des collines et vallées vertes de l’Ariège. »

      

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    compte rendu par J. Lhoneux de la parution de Per auto (En auto), 1913,

    Revue germanique, 1914, p. 358.

     

    Van Severen poursuit son portrait, reprenant par endroits les termes de l’essayiste August Vermeylen: « Peu d’écrivains ont joué leur rôle d’auteur avec plus de naturel, de bonne humeur, de constance et de sérénité. Il possédait les qualités qui font les vrais romanciers : un sentiment très vif de la nature, le sens de l’humain, l’art de camper des personnages modelés en pleine pâte, agissant d’après leur caractère et leur tempérament, subissant l’emprise inévitable de l’ambiance et du moment, mais sans se laisser déformer par ceux-ci, emporter par ceux-là. Des écrivains de sa génération, - celle de Van Nu et Straks (4) – Buysse fut le plus spontané, le plus simple, le moins encombré de littérature. Ce “beau conteur rustique” fait impérieusement songer à une force de la nature ; il nous a donné, dans ses romans et nouvelles, un complet et savoureux “musée en plein air de types spécifiquement flamands, pris dans les milieux les plus différents”. Ses récits sont des “tranches de vie” qu’il découpe avec art et présente avec goût. » C’est une de ces tranches de vie que l’on peut lire ci-dessous, « Louis », qui figure aux pages 24-29 des Extrais choisis. Il n’est pas inutile de savoir que le père de Buysse était directeur d’une fabrique de chicorée (5). De brefs passages de ce récit illustrent l’intérêt que portait l’écrivain à la nature, entre autres à la Lys.

     

    Buyssegrenouilles.png(1) Finitude a d’abord publié Les Grenouilles avant de reprendre ce texte dans le volume Les Mauviettes, présenté par l’une des grandes spécialistes de l’œuvre de Cyriel Buysse, Anne-Marie Musschoot. Dans l’Histoire de la littérature néerlandaise (Fayard, 1999), celle-ci précise qu’il n’est pas très juste de qualifier le Flamand de « naturaliste engagé », son œuvre romanesque présentant en effet des composantes romantiques ou encore une fibre satirique. « À partir de 1906, Buysse devait porter une attention toujours plus grande à la nature ; il en résulta des tableaux idylliques pleins de fraîcheur comme dans le court roman Lente (Printemps, 1907). Pour le reste, il s’attacha surtout à fixer sur le papier des types hauts en couleur et tout droit tirés de la vie […] » (p. 577).

    (2) Quelques contributions en français sur Cyriel Buysse : Victor de Meyere, Un romancier flamand. Cyriel Buysse (Paris, 1904) ; Pierre Maes, « Portraits d’écrivains. Cyriel Buysse », La Revue Belge, 15 août 1932, p. 311-317 ; P.H.S. van Vrecken, « Cyriel Buysse : un disciple flamand des naturalistes français », Revue de littérature comparée, n° 1, 1967, p. 54-87 ; Antonin Van Elslander & Anne Marie Musschoot, « Cyriel Buysse et le naturalisme », Septentrion, n° 3, 1982, p. 8-13 ; Joris van Parys, « “Toute la Flandre est en lui” : Cyriel Buysse et la littérature flamande d’expression française », Septentrion, n° 1, 1999, p. 62-69 & « “Notre Maupassant” : Cyriel Buysse », Septentrion, n° 2, 2007, p. 80-82…

    C. Buysse, peint par son ami Emile Claus

    BuysseParEmileClaus.jpg(3) Ces titres ont été réunis en un volume par Luc van Doorselaer Reizen van toen. Met de automobiel door Frankrijk (Voyages d’antan. En auto à travers la France), Manteau, Anvers-Amsterdam, 1992.

    (4) Van Nu en Straks est le nom d’une revue littéraire qui a marqué le renouveau des lettres et de la culture flamandes à la fin du XIXe siècle, dans le sillage, entre autres, du grand Guido Gezelle. Cyriel Buysse faisait partie de la première équipe rédactionnelle. James Ensor ou encore Jan Toorop ont collaboré à cette publication.

    (5) Quelques mots à propos du milieu dont est issu le romancier : la littérature et les arts, chez les Buysse, c’était un peu une affaire de famille puisque Cyriel avait deux tantes qui comptent parmi les auteurs flamands majeurs du XIXe siècle, les sœurs Virginie et Rosalie Loveling et un cousin qui n’était autre que le peintre George Buysse. Cyriel aura pour bru la traductrice prolifique Maddy Buysse (1908-2000). Dans la parenté du romancier, on compte aussi le botaniste flamand Julius Mac Leod et des industriels. À 16 ans, Cyriel quitte l’école pour travailler dans l’usine de son père. En 1878, il devient clerc de l’état civil de sa localité natale, Nevele, un emploi qui l’amènera à écrire le texte qui marque son entrée officieuse dans la littérature, le satirique Verslagen over de Gemeenteraad te Nevele (Rapports sur le conseil municipal de Nevele). Mais son père qui, à la différence de Virginie Loveling, ne l’encourage guère dans cette voie préfère l’envoyer à plusieurs reprises aux Etats-Unis en vue de fonder une usine, un projet qui n’aboutira pas. Sa carrière littéraire commencera véritablement en 1890 et il s’imposera comme le « naturaliste » majeur des lettres flamandes. Il sera l’un des rares amis de Louis Couperus et se fera beaucoup d’ennemis dans les cercles flamingants suite à la publication de quelques articles critiques sur lesquels il reviendra d’ailleurs en partie. (source : ici) 

     

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    Bibliographie publiée par Van Severen

    d’après celle de Robert Roemans, Courtrai, 1931.

     

     

     

    Louis

     

    Que de fois n’ai-je pas vu le vieux vagabond  arriver à la fabrique, y demeurer quelques mois, puis repartir !...

    Il s’appelait Louis. Il n’était plus jeune ; il pouvait avoir cinquante ans, quand il y parut pour la première fois.

    Il me semble encore que je le vois arriver. C’était au mois de novembre, il pleuvait, le vent soufflait en tempête, le soir tombait. Sorti je ne sais d’où, il avait surgi devant moi, au milieu des machines qui ronflaient et tournaient. Il était tout ruisselant d’eau, tout courbé, tout frissonnant, à peine vêtu. Il tenait à la main tout son baluchon, noué dans un lambeau d’étoffe rouge foncé. On eût dit qu’il tombait du ciel pluvieux ; il demandait à voix basse, humblement :

    - M’sieu, ne pourrais-je trouver du travail ici ?

    Pour toute réponse je fis un hochement de la tête et dis : non, pour qu’il s’éloignât. Presque toujours la première réponse d’un patron se résume à un hochement de la tête, à un non qui décourage. Presque toujours des solliciteurs de cette espèce sont comme des ennemis qui viennent exiger quelque chose de déraisonnable.

    - Oh! M’sieu, fit-il doucement, sur un ton de reproche ; et ces seuls mots, qui trahissaient tant de désappointement, m’allèrent droit au cœur et m’ébranlèrent dans ma résolution.

    Besoin, nous n’en avions pas. Les patrons n’ont presque jamais besoin d'ouvriers : les ouvriers, ce sont des pauvres, il n’y en a que trop. Mais nous pouvions toujours l’employer, et mon hésitation grandit quand je remarquai ses hardes lamentables, et qui étaient toutes mouillées, qu’il se tenait là, tremblant de tous ses membres, et que dehors la pluie s’était remise à tomber à flots.

    - Faites-le par charité, M’sieu, dit-il ; vous me donnerez ce que vous voudrez bien : un lit et une croûte de pain, je n’exige pas davantage.

    Il n’implorait pas, il n’avait pas l’air battu des mendiants. Il y avait même dans le ton une pointe de bienveillance, comme s’il était prêt à faire des concessions. Il ne demandait pas qu’on lui fît l’aumône, il ne sollicitait pas de compassion ; c’était plutôt comme s’il allait dire : Allons, ne soyez pas mesquin, un bon mouvement, que vous importe au fond, vous ne vous en repentirez pas.

    Chose étrange, je sentis soudain que ce rustre avait pris sur moi je ne sais quel ascendant. Qu’avais-je à ruser, à tricher, quand il y avait tant de cordiale franchise dans la façon dont il me faisait sa proposi- tion ? Je sentais confusément chez lui la supériorité de celui qui ne possède rien sur celui qui possède. L’avait-il deviné ? Un sourire vaguement railleur rayonnait au fond de ses yeux fatigués, pendant qu’il attendait ma réponse.

    Je baissai les yeux vers le sol, et la réponse tomba sourdement, hésitante, gênée : nous l’acceptions.

     

    ***

     Biographie de C. Buysse par Joris van Parys
    cyriel buysse,lettres flamandes,naturalisme,vlaamse schrijver,flandre,littérature de belgiqueC’était un ouvrier vif, alerte, éveillé, qu’il ne fallait jamais stimuler au travail. Ses larges mains étaient tou- jours là pour agripper quelque chose. Le matin, dès six heures, il était à son poste ; sur le coup de midi il allait manger, où se rendait-il ? de quoi se nourrissait-il ? Mystère ! Avant une heure il était de retour et trimait jusqu’au soir.

    On disait qu’il prenait ses repas et logeait dans un cabaret en dehors du village, jamais il ne manifesta de hâte pour quitter le travail, et il m’arriva plus d’une fois de le trouver à la fabrique, tard dans la nuit, au fond de la fosse, à côté des fourneaux pleins de flammes, qui brûlaient nuit et jour.

    On l’y trouvait assis ou couché, fumant la pipe, sur un tas de sacs vides, en compagnie des hommes de l’équipe de nuit. Ses cheveux hirsutes et sa barbe grise s’auréolaient d’or incandescent, sa trogne hâlée et basanée avait des reflets d’un rouge ardent. Ses yeux las et vers fixaient les flammes du foyer et semblaient y poursuivre des pensées sans trouver les mots pour les exprimer. Il n’éprouvait d’ailleurs aucun besoin de causer et restait là pour s’engourdir dans la chaleur avec ses compagnons, qui brûlaient d’apprendre l’une et l’autre chose de son passé. À leurs questions, il répondait par de petites phrases distraites, qui n’éclaircissaient rien.

    - Passé un peu par-ci, un peu par-là, répondait-il invariablement, quand ils insistaient pour apprendre ce qu’il avait fait avant. Mais il n’y avait pas moyen d’en tirer un mot de plus. Et quand on lui demandait s’il était décidé de rester à la fabrique, il se contentait de hausser les épaules, sans donner de réponse décisive. Avait-il encore ses parents, des frères, des sœurs, de la, famille ? S’était-il marié, avait-il des enfants ? Mystère, que tout cela.

    Ainsi passa l’hiver, un hiver sans fin, tenace et rigoureux. Des lambeaux d’azur, des bandes claires, des pans ensoleillés reparurent dans le ciel, pesant et gris depuis des mois. Des bourgeons éclatèrent, d’où jaillirent les premières feuilles, les oiseaux se mirent à chanter, le gai printemps s’éveillait.

    On eût dit que Louis devenait insensiblement un autre homme. Ses joues basanées reprirent leurs couleurs, une étrange lueur se mit à luire au fond de ses yeux verts, une perpétuelle agitation s’était emparée de lui, le pourchassait d’un lieu dans l’autre. Je le surpris plus d’une fois dehors, en contemplation devant le ciel, comme s’il y voyait, comme s’il y entendait des choses, qui le captivaient extraordinairement. Dès qu’il avait remarqué ma présence, il se hâtait de rentrer, mais il faisait chaque fois une nouvelle apparition, quelques instants plus tard, tant il se sentait irrésistiblement attiré.

    Cet état de choses dura quelques semaines, avec des hauts et des bas dans l’agitation, aussi curieux que drôles, d’après que le temps était au soleil, ou qu’il y avait dans l’air des nuages gris et froids. Et un matin - un lundi matin - il fut manquant, pour la première fois.

    - Où est Louis? demandai-je avec éton- nement aux ouvriers.

    Ils sourirent mystérieusement. Enfin il y en eut un qui répondit :

    - Il est parti, M’sieu, il ne reviendra plus.

    - Pourquoi ?

    Ils sourirent de plus belle, sans broncher, mal à l’aise.

    - Parce que les petits oiseaux recommencent à chanter ! s’esclaffa l’un d’eux, riant à gorge déployée.

    - C’est ce qu’il a dit ?

    - Oui, M’sieu ; il y a déjà tout un mois qu’il le répétait. « Ces petits oiseaux, qui sont là dans les branches, ils finiront par me sortir d’ici, avec leurs chansons, qu’il a dit. »

    J’étais irrité. Je me sentais ridicule d’avoir été berné par cet individu, et décidai fermement de ne plus jamais le reprendre.

     

    ***

     

    Buysse2bis.pngLe gentil printemps avait épanoui toutes ses fleurs, l’été ré- pandu sans compter ses trésors sur la terre, l’automne resplendis- sant semé les dernières feuilles sèches par les chemins boueux, à grands coups d’aile les corneilles, ces lugubres messagères de l’hiver, tournoyaient en croas- sant au-dessus des champs vides et dé- vastés, et il y avait longtemps que j’avais oublié ce vagabond en guenilles, quand je le trouvai, un soir de pluie qu’il faisait déjà noir, soudain debout devant moi, au milieu de la fabrique, exactement comme la première fois.

    - Quoi ! m’écriai-je, stupéfait : mon premier mouvement fut pour le renvoyer sur-le-champ d’où il venait. Mais il y avait au fond de cet homme je ne sais quelle puissance tranquille, une force élémentaire, qui me laissait désarmé, sans ressort, et me forçait de l’entendre.

    J’essayais de bougonner, de l’accabler de reproches ; je voulais surtout savoir pourquoi il s’était enfui sans crier gare, pour quel motif il revenait maintenant, plus misérable, plus délabré que jamais : mais rien n’aida : il bredouilla son sempiternel « Passé un peu par-ci, un peu par-là » ; il me demanda le plus naturellement du monde, sans rougir, sans supplier, si je voulais le reprendre ; et je ne pouvais lui tenir tête, ce misérable va-nu-pieds me dominait des hauteurs sereines de sa pauvreté totale et voulue, exempte de toute arrière-pensée : je le repris, mécontent de moi et de lui, furieux de me sentir soumis, faible et lâche, de sentir peser sur moi une humiliation bien méritée.

     

    ***

    livre de photos sur C. Buysse, par J. van Parys

    Buysse16.pngDepuis ce jour-là, ce fut chaque année la même scène. Il ar- rivait avec les mau- vais jours, reprenait sa place à la fabrique, travaillait vaillamment tout l’hiver, et s’en- volait, comme un oiseau, vers la liberté, avec les premiers beaux jours. Ce qu’il faisait tout au long de l’été, il ne nous le racontait pas et semblait vouloir le garder pour lui, comme un grand secret. Alors, comme jadis, il répondait évasivement :

    - Passé un peu par-ci, un peu par-là...

    Et cela dura jusqu’au jour où je découvris le tout, sans m’y attendre, par une belle journée de printemps, radieuse, ensoleillée.

    Je suivais le chemin de halage sur le bord de la Lys, qui déroule en cet endroit, au milieu des prairies, ses méandres pareils à un ruban d’argent dont les paillettes scintillent et palpitent au milieu de la verdure sans limites. Le soleil de midi dardait ses plus chauds rayons, le ciel était uniformément bleu, ouaté de quelques petits nuages blancs, qui faisaient songer, en se reflétant dans l’eau profonde, à des barquettes miraculeusement légères. Une petite brise, tiède et douce, courbait, au bord de l’eau, la pointe des roseaux qui semblaient soupirer au milieu d’un beau rêve, l’air était tout rempli de doux parfums et de chants d’oiseaux.

    Vint à passer une péniche lourdement chargée. Quatre hommes tiraient sur le filin long et mince. C’était un joli bateau, et solide, peint en rose, en vert et en brun, avec une proue qui s’avance, pareille à une figure humaine : comme yeux les sabords pour la chaîne de mouillage, une espèce de moustache rose qui avalait goulûment l’eau clapotante et faisait songer à la lèvre supérieure d’une bouche gigantesque. Les hommes, tout penchés vers le sol, semblaient à bout de souffle, au haut du remblai qui formait chemin de halage. Ils pesaient de tout leur poids sur le câble. Leur démarche lente et courbée trahissait la lassitude qui les alourdissait ; c’était comme s’ils allaient, à chaque minute, s’abattre d’épuisement.

    J’avais reculé jusqu’au bord du chemin, et je contemplais avec commisération ce triste groupe, image de la désolation. Soudain je le reconnus, lui, Louis, le troisième dans la file, qui marchait, incliné vers la terre, comme une bête exténuée, avec à la bouche, sa petite pipe en terre, à tuyau court.

    - Louis ! m’écriai-je étonné, en croyant à peine mes yeux.

    Il leva son regard vers moi, et sur sa figure, qu’avaient colorée le hâle et la transpiration, se répandit un rouge ardent, comme sur le visage d’une vierge pudique.

    - Ha ! M’sieu! fit-il seulement, en souriant vers, moi, avec au fond de ses yeux verts une étrange expression de pudeur émue.

    J’aurais voulu dire encore quelque chose, lui poser des questions, mais l’étonnement m’avait cloué au sol, muet, et m’empêchait de proférer une seule parole. C’était donc pour faire ça qu’il s’enfuyait chaque fois de chez moi ? C’était donc ça le « passé un peu par-ci, un peu par-là » dont il parlait chaque hiver ?...

    - Beau temps, ’s pas, M’sieu ? cria-t-il, remis plus vite que moi de son émotion.

    Et il repartit, pesant lourdement sur le câble, penchant jusqu’à terre une carcasse usée, déjà perdu dans les autres, qui n’avaient même pas levé les yeux.

     

    Ce fut notre dernière rencontre.

    L’hiver suivant il ne revint pas à la fabrique. Était-il mort ? Avait-il trouvé autre chose ? Ne voulait-il plus venir ? Je n’en ai jamais rien su, je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.

    Et plus jamais nos petits oiseaux printaniers ne l’ont attiré vers les larges espaces...

     

    Cyriel Buysse 

     

     

    la version néerlandaise de cette nouvelle

    figure dans le recueil Stemmingen (Atmosphères) de 1911