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lumière

  • La lumière de Rembrandt

     

     

    Dans la série des écrits de Philippe Zilcken, voici un texte publié en français dans L’Art moderne du 19 juillet 1903

     

     

    À propos de la lumière de Rembrandt

     

    L’observation que je décris ici est, je crois, neuve.

    Les moulins en Hollande ne sont pas, en général, comme dans d’autres pays, destinés à moudre le blé, mais, juchés sur les digues, ils servent, comme l’a dit Verlaine dans ses Quinze jours en Hollande, « à élever l’excédent d’eau dans des canaux qui vont généralement à la mer par quelque grand fleuve ». Nos polders sont le plus souvent des terrains situés au-dessous du niveau de la mer, et il faut un « pompage » presque continu et très considérable pour maintenir un niveau régulier, sans lequel ils seraient rapidement submergés. Ces nombreux et pittoresques moulins aux vastes ailes colorées ont servi de motifs à bien des tableaux, depuis Ruysdael jusqu’à Jacob Maris, Jongkind ou Gabriël (1).

    Combien de peintres étrangers, Daubigny, Claude Monet, Whistler, etc., les ont contemplés, ces moulins, mais n’ont jamais songé à y entrer ! Quelques-uns seulement de ces peintres ont pénétré au rez-de-chaussée, où se trouvent les chambres du meunier et de sa famille, mais fort peu d’entre eux sont montés par les escaliers en échelle jusque dans la coupole, là où grondent les lourds et puissants engrenages de bois mus par les ailes.

    eau-forte originale de Zilcken d’après J. Maris, 1899

    ZilckenMoulin.jpgIl y a quelques années, le hasard me conduisit, par un beau jour de juin tout bruissant de blonde lumière, jusqu’à ces étages élevés où, sauf le meunier parfois pour certaines manœuvres, personne ne va. Le soleil dorait les interminables prairies où l’herbe haute, drue, diaprée, rougie par les fleurs d’oseille sauvage, attendait les coups de faux de la fenaison.

    Dès le premier étage, au-dessus du rez-de-chaussée, je fus surpris de remarquer qu’à l’intérieur du moulin il flottait une buée subtile ; la femme du meunier, qui me servait de guide, me dit qu’il n’existait, dans ces moulins entièrement recouverts de chaume, aucune cheminée, et que la fumée du foyer, comme dans certaines maisons de pêcheurs (Marken, Edam, etc.), s’élevait librement de l’âtre vers la toiture.

    Il y avait quelques années, me disait la meunière, quand on ne brûlait presque pas de charbon de terre et souvent uniquement de la tourbe ou du bois, la quantité de fumée était si considérable dans le moulin qu’en certaines saisons elle avait pu faire fumer pour des cinquantaines de florins de lard et de jambon, ce qui représente une quantité considérable de charcuterie !

    Cette fumée flottante, très légère et continuelle, recouvre à la longue toutes les boiseries, poutres, solives, plafonds et planchers d’une belle teinte d’un blond doré, léger, transparent, et qui parait lumineux au travers de la buée bleuâtre, presque couleur d’aubergine. Je rappelle ici qu’il s’agit d’un moulin à eau et qu’un moulin à farine ne pourrait rien présenter d’analogue.

    À chaque étage, de rares et très petites fenêtres éclairent seules ces locaux assez vastes. À certains moments de la montée, lorsqu’on vient de dépasser une de ces fenêtres et qu’on se retrouve dans la pénombre, la lumière qui entre ne vient pas du ciel, mais est une lumière de reflet, qui, par un temps de soleil, crée un jour fauve, chaud, couleur peau de lion, venant des prairies ensoleillées.

    Cette lumière frappant brusquement, de côté, la tête de la vieille meunière, coiffée d’un bonnet blanc, me fut une révélation : immobile un instant devant une de ces lucarnes, elle fut un vivant Rembrandt, absolument exact, sonore, rutilant, étincelant, s’harmoniant avec son fond aux profondeurs violacées, mystérieuses, baignées d’atmosphère. Et dans ces pénombres du fond, les moindres objets – sacs en grosse toile, planches, meubles frustes – prenaient ces tons roussis et lumineux des objets dans les fonds du maître, dans ce que l’on nomme son « clair obscur », – par exemple de la Ronde de nuit, de son Siméon, des Pèlerins d’Emmaüs, de ses eaux-fortes (Résurrection de Lazare, Christ guérissant, etc.) – de presque toutes, si pas de toutes ses œuvres.

    Plus tard dans la journée, lorsque le soleil, plus bas, approche de l’horizon, touche presque les cimes des arbres, et que ses rayons pénètrent horizontalement par une de ces petites fenêtres, un rais d’or pur – cet effet de lumière dans lequel réside l’âme même des œuvres de Rembrandt – traverse le poudroiement d’or sombre. Sur les blancs des vêtements de la vieille femme se projettent alors des « ombres portées » violentes, plus foncées que les ombres profondes et transparentes du fond, qui s’estompe en architectures de rêve, mystérieuses et vagues comme en tant de tableaux du grand peintre.

     

    GabrielMoisDeJuilletRijksMuseum.jpg

    P.J.C. Gabriël, Le Mois de juillet, Rijksmuseum

     

    Un jour déjà, en wagon, un peu avant le coucher du soleil, j’avais, sur deux religieuses assises devant moi, observé cet effet de lumière qui dore et orange les chairs et découpe sur les blancs des ombres intenses, et déjà alors j’avais mieux compris certains effets de Rembrandt. Mais ici, dans ce moulin datant d’un siècle et demi, sans aucun doute semblable en tous points à celui où Rembrandt passa son enfance, moulin identique à ceux du XVIIe siècle, je vis en un instant, et si clairement ! toute la genèse de son œuvre.

    Enfant, il avait passé sa vie dans ce milieu très spécial, d’une couleur et d’une lumière si particulières et si harmonieuses. Il avait vu son entourage, sa mère, son père, son oncle souvent éclairés ainsi, et il est bien probable que sa vision individuelle des êtres et des choses, qu’il développa avec un talent tout à fait unique, provint de ces impressions premières, d’enfance et d’adolescence, si durables. Plus tard, dans son atelier, il a eu le goût de créer un éclairage analogue, semblable un peu aussi à celui des appartements de son époque, à fenêtres relativement petites, – mais le point de départ, l’origine même de sa conception de la lumière dans ses œuvres doit, selon moi, être cherchée à l’intérieur du moulin où il naquit, ou d’un moulin pareil, où, enfant, il joua.

    ThereseSchwartzePaulJosephConstantinGabriël.jpgTout ceci pour détruire cette légende de lumière fantastique, irréelle et spectrale, conçue par son cerveau seul, tandis qu’en vérité cette lumière n’est que celle, toute naturelle, du milieu où il vécut ses premières années, – lumière et couleur dont alors, inconsciemment, il s’imprégna et dont il subit l’influence durant toute sa vie.

    Rembrandt a été un très grand artiste, un peintre de génie avant tout, dont les nerfs vibrèrent avec une rare intensité (et nullement un esprit fantasque), qui fut inspiré par le soleil de son admirable pays, dont lui seul sut enchâsser un rayon dans ses œuvres.

    J’ai interrogé plusieurs personnes au sujet de ce qui précède. Jozef Israëls, qui connaît l’œuvre de Rembrandt comme personne, Bauer, Breitner, M. Durand-Gréville (2), d’autres encore trouvèrent mon explication plausible.

    Ph. Zilcken

     

    (1) Paul Joseph Constantin Gabriël (1828-1903), peintre considéré comme l’un des maîtres de l’École de La Haye. (portrait de l'artiste ci-dessus par Therese Schwartze)

    (2) Émile Alix Durand-Gréville (1838-1913), homme de lettres français, spécialiste de littérature russe, mais aussi de mathématiques, de physique et d’art. Il s’est intéressé aux procédés techniques de Rembrandt ; on lui doit plusieurs publications sur la peinture flamande et hollandaise.

     

     

    musique : Tchaïkovski Allegro con fuoco

     

     

  • Pieter Boskma ou la poésie innée

     

    Présentation du poète

    Pieter Boskma

     

    « Ce n'est pas l'inspiration extérieure qu'il faut attendre, c'est l'inspiration intérieure (…) La vie intérieure comporte aussi la vie éthique ou morale, les scrupules, les choix, la volonté raisonnée. Cette vie intérieure est l'état proprement poétique. »

    Max Jacob

     

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     P. Boskma par Tafil Musovic

     

     

    Frison de naissance et de cœur, Pieter Boskma s’est affirmé en trente ans comme le grand lyrique des Pays-Bas. Il n’a pas choisi la poésie, c’est elle qui l’a choisi. On retrouve chez lui des accents d’un Herman Gorter (1864-1927), l’auteur de Mai (1889), long poème qui reste le chef-d’œuvre de la génération des Tachtigers (poètes des années 1880). Lui aussi a pour sa part, un siècle plus tard, appartenu brièvement à un groupe de poètes qu’on a appelé les Maximaux : « Pour moi, Maximaal est essentiellement un plaidoyer pour le lyrisme qui vient tout droit du cœur ».

    Parmi les poèmes qui l’ont marqué dans sa jeunesse, mentionnons-en deux, de poètes à la fois novateurs et traditionnels, le Paul van Ostaijen (1896-1928) d’Avondgeluiden (Soir sonore) :

     

    Métairies claires derrière la lisière

    le long des champs bleus le long eux de la lune

    entends le soir sur les pavés au loin

    le fer des chevaux (...)

     

    et le Lucebert (1924-1994) de er is alles in de wereld het is alles :

     

    il y a tout dans le monde cela est tout

    le sourire canin et fou de la faim

    les peurs ensorcelées de la douleur et

    le grand vautour grand soupir les grands

    les vieux les lourds rossignols

    cela est tout dans le monde il y a tout (...)

     

    Pieter Boskma affirme que le genre poétique correspond à sa nature paresseuse. Il n’en a pas moins publié une dizaine de recueils dans lesquels il pratique son art avec gravité et humour, mariant thèmes et approches contrastés ; la langue parlée côtoie avec aisance le vers élégiaque, le sublime et le magique la réalité la plus crue. Il fait partie des rares poètes qui ne succombent pas à la doxa ra- tionalisante ; la poésie lui permet et de peindre, et de chanter, et de parler et de philosopher. Imprévisible, il publie en 2002 un poème épique de près 250 pages, La Comédie terrestre. Terrestre, il l’est en laissant parler l’être physique, érotique, organique, viscéral.

    Le titre de son dernier recueil, L’heure violette, est emprunté à un vers de T.S. Eliot. Comme dans certains poèmes antérieurs évoquant des figures de peintres, on retrouve dans ces pages une attention accrue pour la lumière ; Boskma ayant quitté Amsterdam, la nature semble devoir occuper do- rénavant une place de plus en plus grande dans son œuvre. À l’instar du romancier de tout premier plan Gerard Reve (1923-2006), il lui arrive de dédier ses œuvres à la Vierge (Notre-Dame de la Médaille miraculeuse, La Dame de tous les Peuples, Notre-Dame de Heiloo…).

    Boskma1.png

    L’auteur a aussi donné un court roman, Une photo de Dieu, et des nouvelles réunies sous le titre Occidentaux. Si François Nourissier a publié sous un pseudonyme féminin le roman Seize ans, Pieter Boskma a pour sa part donné sous celui de Laura van der Galiën (jeune fille présentée comme étant née en France) un recueil intitulé Zeventien (Dix-sept ans, 1996). Il a aussi publié des pastiches du poète Gerrit Achterberg (1905-1962) en les faisant passer pour des poèmes inédits de son grand prédécesseur ; tout le monde ou presque est tombé dans le panneau, y compris les plus grands spécialistes de cet auteur.

     

    Œuvres

    Virus virus (poèmes, avec Paul van der Steen, 1984)

    Quest (Quête, poèmes, 1987)

    De messiaanse kust (Le Rivage messianique, poèmes, 1989)

    Tiara (Tiare, poèmes, 1991)

    Een foto van God (Une photo de Dieu, roman, 1993)

    Simpel heelal (Simple cosmos, poèmes, 1995)

    In de naam (Au nom, poèmes, 1996)

    Te midden van de tijden (Entre les temps, poèmes, 1998)

    Het zingende doek & De geheime gedichten (Le Tableau qui chante & Les Poésies secrètes, poèmes, 1999)

    De aardse komedie (La Comédie terrestre, roman-poème, 2002)

    Puur (Pur, poèmes, 2004)

    Altijd weer dit leven (Cette vie, toujours, anthologie, postface Joost Zwagerman, 2006)

    Westerlingen (Occidentaux, nouvelles, 2006)

    Het violette uur (L’Heure violette, poèmes, 2008)

    Doodsbloei (Floraison de mort, poèmes , 2010)

     

     

    Boskma3.pngPieter Boskma a aussi donné plusieurs plaquettes illustrées par Pieter Bijwaard, un recueil des œuvres poétiques de l’un de ses amis, décédé en 1991, Paul van der Steen (avec qui il avait fondé et dirigé la revue Virus), une anthologie de poèmes de Herman Gorter… Il a fait partie de l’équipe fondatrice de la revue entièrement consacrée à la poésie Awater dont il est resté rédacteur jusqu’en 2003. La plupart des œuvres de Pieter Boskma sont publiées par In de Knipscheer et Prometheus/Bert Bakker.

    Voici deux poèmes de Pieter Boskma, tels qu’ils ont paru dans l’anthologie Le Verre est un liquide lent. 33 poètes néerlandais, Farrago, 2003 :

     

    Muette toute et douce tu es

    toute muette que toute douce je

    tu es comme tout à coup moi parfois

    toi des couleurs une nuit entière

    toi et encore un je plus doux

    que toi tout à coup toi qui rit en toi

    car tu es silence doux tout

    en toi et rire et que tu

    qu’en plus tu et au surplus

    peux t’ouvrir et au surplus

    te refermer un peu même un peu

    plus que moi un peu comme

    un peu comme moi.

     

                                        (In de naam)

     

     

    La lumière jaune de Van Goyen

    darde en effleurant les dunes,

    de la résurrection des morts

    au commencement des temps.

     

    La gerçure des bouleaux nus

    luit à croire l’écorce couverte d’or,

    et, sur les dalles funéraires, les noms

    trouvent un second souffle.

     

    D’une vitre éclabousse un soleil

    cru qui chute à travers les nuages.

     

    Une flamme près des hauts fourneaux

    se propage dans l’épaisseur du cœur.

     

    C’est alors que, de l’asile d’aliénés de la nuit,

    Malevitch crache son Carré Noir.

     

            (Het zingende doek & De geheime gedichten)

                                                  (trad. D.C.)

     

    Boskma2.jpgEn septembre 2010, Pieter Boskma a publié Doodsbloei, « journal de deuil » sous forme poétique – une suite de plus de 250 poèmes proches du sonnet, hommage impres- sionnant à sa compagne disparue. Le premier tirage de cette « épopée » a été vendu en une semaine.

     

     

    portrait de Pieter Boskma

    (vidéo, 2006, Omrop Fryslân, néerlandais/frison)

    ici

     

    Pieter Boskma lit lors de la Nuit de la Poésie

    Utrecht 19 septembre 2015