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  • Xavier Marmier, lettres et gens de lettres de Hollande (3)

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    Lettres sur la Hollande : littérature Moyen Âge – XVIIIe siècle

    (suite de « Poésie populaire de la Hollande »... )

     

     

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    Cette littérature médiévale, nous dit Xavier Marmier dans le chapitre qu’il consacre à « l’Ancienne Littérature » (chap. IV, p. 135-175) de ses Lettres sur la Hollande, « a beaucoup imité et peu inventé [1] », la domination bourguignonne n’a fait qu’aggraver la situation. « Toute l’ancienne littérature de la Hollande se compose d’imitations ou de traductions [2] », ajoute-t-il un peu plus loin. Il évoque à ce propos le Flamand Jacob van Maerlant (vers 1235 – vers 1300) et Melis Stoke (actif au début XIVe siècle à la cour des comtes de Hollande) auquel on attribue la version définitive de la Rijmkroniek van Holland (366-1305), l’une des premières œuvres historiographiques en néerlandais. On ne peut guère reprocher à Marmier une vue aussi courte. En 1840, la littérature médiévale demeurait un champ d’études très peu exploré. Quelques philologues commençaient à peine à redécouvrir des textes et à les éditer. Ainsi, on ne cernait pas encore la dimension du minnesanger limbourgeois du XIIe siècle Hendrik van Veldeke. Quant à l’œuvre de Hadewijch d’Anvers, poète mystique majeure de l’Europe occidentale, elle venait tout juste d’être exhumée par Franz Joseph Mone sans que l’on soit d’ailleurs encore en mesure de l’attribuer à un auteur donné [3]. On sait que Marmier a eu entre les mains l’ouvrage de ce philologue allemand [4]. Pour ce qui est de la littérature mystique des plats pays, qui est d’une richesse considérable, le Franc-Comtois aurait tout de même pu s’arrêter sur Jan van Ruusbroec (1293-1381), Geert (Gérard) Grote (1340-1384), figure majeure de la Dévotion moderne dont une bonne partie de l’œuvre est rédigée en moyen néerlandais, ou encore sur Thomas a Kempis (vers 1380-1471) qui a lui aussi laissé quelques traités en moyen néerlandais (Cleyn Alphabet et Een merkelike Leringe) et dont l’Imitation de Jésus-Christ puise à des sources hollandaises [5]; au lieu de cela, il préfère s’en tenir, comme dans son article de 1836, à l’intérêt que présentent à ses yeux les poésies populaires, en particulier religieuses, naïves pour la plupart, reprenant l’intégralité de sa version française [6] de « La Fille du Sultan ». Et s’il cite quelques vers [7] de Zuster Bertken (vers 1426-1514), considérée aujourd’hui comme l’une des grandes plumes de son temps, c’est de façon anecdotique. Quant aux chants et traditions profanes qui, pour beaucoup, célèbrent l’amour, il en donne quelques traductions (dont un chant qui s’intitule « Trois jeunes filles »), et résume la légende « Les Pains de pierre » devant figurer dans un recueil que prépare le poète Adrianus Bogaers (1795-1870), l’un des rares amis hollandais de Marmier.

    Adrianus Bogaers

    xavier marmier,histoire littéraire,traduction,lettres sur la hollande,vendel,cats,moyen âge,siècle d'orPour ce qui est du Moyen Âge, Xavier Marmier relève tout de même deux œuvres originales : Karel ende Elegast (Elegast et Charlemagne) – qui présente le riche et puissant Charlemagne en voleur de grands chemins – ainsi que Van den vos Reynaerde (le Roman de Renard), bien différent des versions que l’on connaît ailleurs, composé de deux livres écrits à un siècle de distance, le deuxième bien moins original que le premier qui, selon Grimm, est le meilleur poème du Moyen Âge après la Divine Comédie. De ces deux œuvres, se basant sur des éditions récentes, il cite des passages, en résume l’intrigue. De la seconde, empreinte d’une couleur toute flamande, il offre une analyse. Dernière remarque : le Franc-Comtois explique l’absence des sylphes et des fées, de contes fabuleux et de légendes populaires dans la littérature hollandaise par la topographie et la géographie, le Hollandais étant après tout l’unique magicien d’une terre qu’il a lui-même façonnée. 

    L’évocation de la « Littérature moderne » (chap. V, p. 176-235) s’ouvre sur l’omniprésence de la poésie dans les mœurs bataves : « Je ne connais pas de pays où l’on ait autant mesuré d’hémistiches et façonné de rimes », « tout le monde rime », tant les riches que les pauvres, les citadins que les ruraux [8]. Les Hollandais récitent des vers dans leurs conversations, des rimes ornent l’entrée de bien des bâtiments, des monuments, etc. Ce qui fait dire à Marmier : « La Hollande est l’un des pays les plus poétiques qui existent au monde [9] ». Cependant, il ne tarde pas à nuancer son propos : « Mais la rime, si musicale qu’elle soit, ne constitue pas la poésie, et le poème le plus élégant, le plus correct, peut bien n’être qu’une œuvre de labeur et de patience dénuée de verve et d’inspiration. Or, tel est souvent le cas en Hollande. [10]» Le mode de vie, fondé sur la patience, fait que « l’organisation sociale de la Hollande, la tendance pratique des esprits, tendance qui se manifeste déjà dans les plus anciennes annales de cette contrée, n’étaient pas de nature à donner un grand essor à l’imagination des poètes. [11] »

    Suit un historique, non dénué d’humour, des chambres de rhétoriques, autrement dit des sociétés littéraires qui pullulèrent à la Renaissance, marquant une rupture avec les œuvres « de sentiment, d’originalité, de candeur » du passé [12]. Elles sont caractéristiques de la bourgeoisie des petites et grandes villes hollandaises, mais aussi flamandes, et peuvent toutes se prévaloir d’un nom, d’un blason, d’une devise, d’un porte-enseigne, d’un procureur fiscal (sorte de greffier), de grades littéraires et de certains privilèges. « Le but des chambres de rhétorique hollandaises et flamandes était, comme nous l’avons déjà dit, de travailler au progrès de la langue et de la poésie ; mais leur tendance était, à vrai dire, plus morale encore que littéraire. [13] » Pour illustrer l’activité de ces cénacles, le voyageur s’arrête, en en citant des passages en traduction, sur un drame joué au sein de l’une de ces confréries au XVIe siècle : L’Enlèvement de Proserpine par Pluton. Reprenant un passage traduit en français d’un historien hollandais [14], il évoque une réunion entre chambres de rhétorique, au cours de laquelle on se livrait à un combat poétique. Les guerres du XVIe siècle portèrent un coup pour ainsi dire fatal à ces sociétés littéraires, même si elles subsistent d’une certaine façon, vers 1840, sous la forme de clubs de lecture. Leurs productions, nous assure Marmier, ont été médiocres, et leurs activités n’ont pu empêcher l’influence du français ainsi qu’une passion pour l’Antiquité qui incita beaucoup d’auteurs à écrire en latin (des poèmes de qualité) et à s’inventer un nom latin [15].

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    Dirck Volckertszoon Coornhert

     

    Le XVIe siècle aura tout de même eu en Dick Coornhert (1522-1590), catholique très critique s’étant fait un devoir de dénoncer tout ce qui attentait à la liberté de penser, un fervent défenseur du néerlandais. En grande partie grâce à son action, « la Hollande avait du moins les deux éléments essentiels de sa philologie, la grammaire et le dictionnaire [16] ». Le Franc-Comtois ne juge pas opportun de mentionner le calviniste convaincu Philippe Marnix de Sainte-Aldegonde (1540-1598), homme d’État d’origine savoyarde, qui a laissé des œuvres en français, en latin et en néerlandais, qu’admirera l’homme politique anticlérical Edgard Quinet. La plus célèbre demeure De biëncorf der h. roomsche kercke (La Ruche de la sainte Église catholique, 1569), un pamphlet parodique dirigé contre l’adversaire religieux [17]. Marmier garde de même le silence sur l’Anversoise Anna Bijns (1493-1575) dont la piété aurait dû l’attirer, à moins qu’il ne l’ait jugée trop teintée de drôlerie et de sarcasme [18]. Il se trouve que ces deux auteurs de grande valeur figurent dans la Batavian Anthology de John Bowring, de même d’ailleurs que les autres écrivains de premier plan dont Marmier ne nous dit mot.

    Dans le XVIIe siècle si fécond et si riche, la littérature prit enfin son essor, annonce Marmier qui s’arrête cependant uniquement sur les trois auteurs que mettra également en avant l’anthologie d’Édouard Rod à la fin du XIXe siècle. P. C. Hooft (1581-1647) donna la première pièce qui mérite le nom de tragédie (Geeraerdt van Velsen, 1613) [19]. Bien qu’il reconnaisse la valeur et les mérites de cet auteur, en particulier en tant qu’historien (Nederlandsche historien, 1642) ayant pris Tacite comme modèle, Marmier, lui qui n'a pourtant pas craché sur les plaisirs de la chair, ne peut s’empêcher de jouer au moralisateur : « Il publia en outre des poésies fugitives, des chansons érotiques qui eurent un grand succès, et qui sont passées de mode avec le mauvais goût qui les inspira. [20] »

    Vondel, par Ph. Koninck, 1665

    xavier marmier,histoire littéraire,traduction,lettres sur la hollande,vendel,cats,moyen âge,siècle d'orCependant, Joost van den Vondel (1587-1679) avait plus de génie poétique et de goût [21]. Nombre de ses pièces prennent leur sujet dans la Bible, Lucifer (1654) étant « son chef-d’œuvre » : « Cette pièce ne peut certes être comparée au Paradis perdu, ni pour la hardiesse de l’invention, ni pour la hauteur des pensées, ni pour la pompe du récit et la fraîcheur des descriptions ; mais, en le plaçant au-dessous de l’épopée anglaise, le drame de Vondel n’en est pas moins une grande et belle œuvre qui suffirait à elle seule pour sauver la littérature hollandaise de l’injurieux oubli auquel nous l’avons si longtemps condamnée. [22] » Marmier résume cette œuvre et en cite quelques passages [23] avant de revenir sur les grandes lignes de la vie de cet homme hors norme – dont le parcours de vie présente d’importantes similitudes avec celui de son contemporain Rembrandt – non sans glisser quelques erreurs dans son texte [24].

    Il est impossible de passer sous silence Jacob Cats (1577-1660), auquel la Revue des Deux Mondes devait d’ailleurs consacrer nombre de pages en janvier 1869 sous la plume d’Albert Réville [25] (« Un moraliste hollandais »). Cet homme d’État, poète le plus populaire de son temps, incarne la continuité de cette poésie de la vie quotidienne, de la vertu et de l’honnêteté si chère aux Bataves : « L’admiration des Hollandais pour lui est un trait de mœurs caractéristique. Qu’on se figure deux volumes in-folio serrés et compacts, remplis de quatrains, de fables sentencieuses, de madrigaux, qui, sous un voile mythologique, renferment un précepte de morale, des descriptions souvent très-froides ; çà et là, des vers latins, des inscriptions, des idylles : ce sont les œuvres de Cats. En France, le plus intrépide lecteur reculerait devant un tel déluge de vers, et si nous essayions d’en traduire des fragments, je crois qu’ils sembleraient bien fades au public qui a besoin de tant d’accents passionnés pour s’émouvoir. Mais les Hollandais aiment ces compositions didactiques et sérieuses, ces stances qui gravent dans leur souvenir une pensée utile, un dogme de la vie pratique. En Hollande, chacun lit les vers de Cats ; on les retrouve dans toutes les familles à côté de la Bible, on les apprend par cœur, et, lorsqu’on parle de lui, on ne l’appelle que le bon père Cats. [26] »

     

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    Maria Tesselschade Visscher (1594-1649) et des artistes du Cercle de Muiden

    (par Jan Adam Kruseman, De Muiderkring, détail)

     

    S’étant contenté de présenter trois écrivains du Siècle d’or sans rien dire de « la perle du sexe féminin » Tesselschade (1594-1649) dont le talent illuminait le « cercle de Muiden » [27], ni du dramaturge G.A. Bredero (1585-1618), de Constantijn Huygens (1596-1687), frère de l’astronome Christian, pourtant mentionné dans l’étude de 1836 (comme auteur d’un recueil de satires et de poèmes descriptifs vraiment remarquable et loué par John Bowring, dans son Sketch [p. 36] : « Notwithstanding some very obvious affectations, he is a writer whose vigour of expression is remarkable »), ni du plus grand dramaturge de la fin du XVIIe, à savoir le Dunkerquois Michiel de Swaen (1654-1707), non plus que de Jan Luyen (1649-1712), poète et graveur remarquable, redevable à Jakob Böhme, Marmier passe au XVIIIe siècle pour déplorer et un retour à la domination de la langue française sous l’influence de Boileau, Racine et Corneille, et un revival de la mythologie grecque. Seul poète sauvé des eaux de l’imitation : le Harlémois Pieter Langendijk (1683-1756) qui, s’il avait plus d’esprit et de verve que les autres, n’a malgré tout guère fait preuve d’invention et qui « tombe souvent dans des détails de mœurs par trop grossiers [28] ». Si Marmier consacre quelques passages au poète et homme politique opposé à la France Willem van Haren (1710-1768), c’est uniquement pour placer dans sa prose des vers que Voltaire a adressé à ce dernier [29].

     

    Notre esprit est conforme aux lieux qui l’ont vu naître ;

    À Rome on est esclave, à Londres citoyen,

    La grandeur d’un Batave est de vivre sans maître.

    Et mon premier devoir est de servir le mien.

     

    Quant au poète-paysan H.K. Poot (1689-1733), il ne mérite en rien les lauriers que d’aucuns lui ont tressés en Hollande et ne saurait être comparé à Robert Burns. Mort jeune, Jacobus Bellamy (1757-1786) n’a pu réaliser les promesses qu’on mettait en lui. Le Franc-Comtois donne malgré tout l’une de ses odes en traduction [30], « Aan eenen Verrader des Vaderlands », laquelle visait le stadhouder Guillaume V (« Traître à la Patrie ») :

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    plaque commémorative 

     

     

    Aan een verrader van het vaderland

     

    ’t Was nacht, toen uw moeder u baarde,

       Een nacht, zo zwart als immer was.

    Een leger van helse geesten waarde.

       ’t Gevogelte liet een naar gekras,

    Door ’t aklig woud, tot driemaal horen.

       De zee werd woedend, klotste en sloeg,

    Wat zelfs, tot in de hemelkoren,

        De engelen schrik in het hart joeg!

    Uw moeder zag u – en het leven

       Ontvluchtte aan haar beklemde hart!

    Uw vader schrok – stond te beven –

       Zeeg neer – overwonnen door de smart,

    Toen een stem, net als een donder,

       Klonk door het huis, dat u ontving:

    “Dat elk zich van dit kind afzondere!…

       “Natuur wrocht hier een aterling!

    “Zij heeft hem, tot een straf der volken,

       “In ’s hemels grimmigheid gebaard!

    “De slechtste geest uit ’s afgronds kolken

       “Zal hem beschermen op deze aard!

    “Hij zal zijn vaderland verraden!

       “De vrijheid trappen op de borst!

    “Geen goud zal ooit zijn ziel verzadigen,

       “Die steeds naar meer schatten dorst!

    “Hij zal, kan het slechts zijn hebzucht voeden,

       “Een gemene slaaf van de vorsten zijn!

    “Waar hij onschuldigen ziet bloeden,

       “Daar zal zijn vreugd en wellust zijn!

    “Zijn hele ziel zal valsheid wezen!

       “Zijn mond een kerker vol bedrog!

    “Zijn helse ziel zal niemand vrezen;

       “Steeds juichend denken: ‘“k werke nog!….

    “U zou vergeefs zijn werking storen!

       “Vergeefs is hier een fors geweld!

    “Tot ramp voor ’t vaderland geboren,

       “Is hij ten vloek van het volk gesteld!”

     

    Verrader! monster! vloek der aarde!

       Vernederend schepsel van de natuur!

    Gods wraak, die u tot heden spaarde,

       Verdelge u ooit door ’s hemels vuur!

     

     

    Traître à la Patrie

     

    Ce fut pendant la nuit que ta mère t’enfanta, pendant la nuit la plus sinistre ! Les esprits infernaux assistaient à ta naissance, l’oiseau des ténèbres fit entendre par trois fois son cri de fatal augure, la mer trembla, les flots mugirent. Une sombre rumeur pénétra jusque dans le chœur des anges. Ta mère te regarda, et la vie s’enfuit de son cœur désolé. Ton père gémit, te regarda de plus près, et fut terrassé par la douleur, car alors une voix résonnait dans sa demeure comme un coup de tonnerre, et cette voix disait : Que chacun s’éloigne de ce monstrueux enfant. Le ciel, dans sa colère, l’a mis au monde pour le malheur du peuple. Le plus cruel démon de l’abîme sera son guide sur la terre. Cet enfant trahira sa patrie, et frappera la liberté au cœur. L’or ne rassasiera pas son âme avide de richesses. Toute sa vie jouet de son ambition, il sera l’ardent esclave des princes. Son cœur ne sera que fausseté, sa bouche ne vomira que mensonges. Sans crainte et sans pudeur, il s’écriera avec orgueil : L’action est à moi ! En vain vous essayerez de détruire son œuvre, en vain vous lui opposerez la force et les remparts. Il est né pour le malheur de sa pairie, pour la calamité du peuple. Traître, monstre maudit, honteuse création de la nature, que la colère de Dieu, qui t’épargne dans ce monde, te précipite un jour dans les flammes éternelles ! Mais, non, il vaut mieux que tu comprennes la noirceur de ton crime. Que la foudre vengeresse ne t’atteigne pas, tu ne peux craindre la foudre. Non, il faut que ton âme se contracte, se tourmente elle-même dans le sentiment de ton indignité, qu’elle éprouve dans sa torture le pouvoir de Dieu ; et, quand viendra le dernier jour, on lira sur ta tombe : Ci-gît celui qui fut la malédiction de ses amis et de ses proches, celui qui donna la mort à sa patrie !

     

    Hiëronymus van Alphen, dont Marmier a pourtant traduit plusieurs dizaines de poèmes, a tout juste droit à un paragraphe lapidaire : « Van Alphen, grand seigneur comme Cats, procureur-général à la cour d’Utrecht, puis pensionnaire de Leyde, publia plusieurs recueils de poésies religieuses et morales, et des fables naïves, des contes pour les enfants, qui sont très-souvent réimprimés et très-recherchés dans toute la Hollande ; mais on ne saurait, à vrai dire, les compter parmi les œuvres d’art. [31] »

     

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    [1] Lettres sur la Hollande, p. 136. C’est là une antienne que d’aucuns entonnent encore de nos jours, y compris des écrivains néerlandais qui ignorent les richesses de ce patrimoine littéraire. Notons que quand on parle de littérature médiévale néerlandaise, il s’agit bien plus de celle des Flandres que de celle des Pays-Bas eux-mêmes.

    [2] Ibid., p. 137.

    F.J. Mone

    xavier marmier,histoire littéraire,traduction,lettres sur la hollande,vendel,cats,moyen âge,siècle d'or[3] « Minnelieder einer Nonne » (Chants d’amour d’une nonne). Telle est la qualification que Franz Joseph Mone donna, dans son Übersicht der niederländischen Volks-Literatur älterer Zeit (1838), aux 45 chants – il en dénombra 46 – qu’il avait découverts à Bruxelles dans deux manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne – aujourd’hui Bibliothèque royale de Belgique. Même si le philologue allemand reconnaît que les autres textes qui les accompagnent – 31 lettres en prose, 16 lettres en vers et 14 visions – traitent tous de l’amour de Dieu (Liebes Gottes) et que l’amour dans les poèmes est souvent sublimé jusqu’au divin (zur göttlichen vergeistigt), il n’a pas moins rangé ceux-ci sous la rubrique « Chanson profanes » (Weltliche Lieder), à la suite de poésies frivoles du duc Jean de Brabant.

    [4] Voir note 1, p. 136 des Lettres sur la Hollande.

    [5] Voir par exemple en français à ce sujet : Pierre Brachin, « Aux sources hollandaises de l’imitation de J.-C. : la ‘‘Devotio Moderna’’ », Septentrion, 1980, n° 3, p. 15-23.

    [6] Lettres sur la Hollande, p. 167-170.

    [7] Ibid., p. 165.

    [8] Ibid., p. 176. La présence de la poésie est toujours aussi visible dans la société hollandaise, certes sous des formes qui ont évolué.

    [9] Ibid., p. 178.

    [10] Ibid., p. 179.

    [11] Ibid., p. 179.

    [12] Marmier se base principalement sur une étude de Willem Kops (1724-1776) : Schets eener Geschiedenisse der Rederijkeren, Werken van de Maatschappij der Nederlandsche Letterkunde te Leyden II, Leyde, 1774, p. 213-351.

    [13] Lettres sur la Hollande, p. 184.

    [14] Le mémorialiste Emanuel van Meteren (1535-1612) : Histoire des Pays-Bas, depuis 1515 jusqu’à l’an 1612, traduite du flamand, et imprimée à La Haye, 1618, version française de l’Historie der Nederlandscher ende Haerder Na-buren Oorlogen en geschiedenissen tot den Jare 1612.

    John Bowring (1792-1872)

    xavier marmier,histoire littéraire,traduction,lettres sur la hollande,vendel,cats,moyen âge,siècle d'or[15] À la suite de John Bowring, Marmier donne l’exemple d’Érasme qui se fait appeler Erasmus alors qu’il se serait en réalité appelé Gerhard Gerhards. Cette assertion repose sur une légende, le véritable patronyme étant bien Erasmus.

    [16] Lettres sur la Hollande, p. 196.

    [17] L’auteur en a lui-même fait une adaptation libre en français : Tableau des differens de la religion (1599-1605).

    [18] Ou peut-être s’est-il laissé convaincre par John Rowring, peu tendre à l’égard des auteurs critiquant la Réforme : « some of the best writers of the beginning of the sixteenth century – Anna Byns, for example – were as indignant as could be desired against Lutheran heresies. This lady was lauded as the Sappho of her day, but her productions have really very little merit » (Sketch of the language and literature of Holland, 1829, p. 28).

    [19] Lettres sur la Hollande, p. 197.

    [20] Ibid., p. 199.

    [21] Ibid., p. 200.

    [22] Ibid., p. 203.

    [23] Voir les pages 203-210.

    [24] Ce pourquoi un auteur probablement flamand se moquera de Marmier à propos de ce qu’il raconte au sujet de l’épitaphe gravée sur le monument érigé en hommage au dramaturge hollandais (p. 213) : A. W., « « Wat men in Frankrijk zoo al over onze letterkunde denkt », De Eendracht, 31 janvier 1858, p. 70.

    [25] Le pasteur Albert Réville a publié d’autres contributions sur les lettres néerlandaises dans la même revue : « Le romancier national de la Hollande » (sur Jacob van Lennep, oct. 1868) ; « Le Major Frans, récit de mœurs néerlandaises » (sur le roman d’Anna Louisa Geertruida Bosboom-Toussaint, juin et juillet 1875).

    [26] Lettres sur la Hollande, p. 214-215.

    Pierre Brachin (source : Ons Erfdeel)

    xavier marmier,histoire littéraire,traduction,lettres sur la hollande,vendel,cats,moyen âge,siècle d'or[27] On pourra lire en français sur le château de Muiden où se réunissaient la plupart des grands artistes de l’époque (quoi qu'on en doute beaucoup aujourd'hui) : Pierre Brachin, « Le Cercle de Muiden (1609–1647) et la culture française », Faits et Valeurs, « Bibliotheca Neerlandica Extra Muros », n° 4, Martinus Nijhoff, La Haye, p 99-131. Ou encore Hannah Stouten, « Les cercles littéraires aux Pays-Bas : un mythe ? », Études germaniques, avril-juin 2001, p. 219-230.

    [28] Lettres sur la Hollande, p. 218.

    [29] Ibid., p. 218-219.

    [30] Ibid., p. 221-222. À propos de J. Bellamy, Marmier mentionne une œuvre poétique narrative intitulée Roosje ; celle-ci a été traduite par A. Clavareau sous le titre Marie, romance (1835).

    [31] Ibid., p. 222.

     

     

     

  • Les sept degrés

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    Les sept degrés

    de l’échelle d’amour spirituel

    réédition d’une œuvre de Jean Ruysbroeck

    dans la traduction de Claude-Henri Rocquet

     

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    « S’élever dans l’échelle sociale, monter en grade… À ces désirs très humains, le christianisme oppose un renversement radical, au sens fort du terme. De sa forêt de Groenendael, près de Bruxelles, où il mena une vie de recueillement et de prière monastique vers la fin du Moyen Âge, Jean Ruysbroeck (1293-1381) nous envoie sous forme de mode d'emploi ce petit traité spirituel qui n'a pas pris une ride. S’y déploie en sept chapitres – les sept degrés – le paradoxe même de la vie spirituelle : le chemin de la montée est d’abord descente. » (1) Cette progression spirituelle qui est en même temps « descente », Claude-Henri Rocquet l’expose en ces termes : « Les sept degrés de l’échelle intérieure ne se succèdent pas selon la simple progression arithmétique : ils forment un édifice. D’une part, les quatre premiers : ils traitent des vertus extérieures. De l’autre, les deux derniers : consacrés à la vie contemplative, dans son commencement et dans sa perfection. Entre les vertus du dehors et l’expérience intérieure, le cinquième degré – qui occupe plus de la moitié du livre – forme un traité spirituel qui s’inscrit dans le traité d’ensemble. Et l’on retrouve, en ce degré, les trois degrés de la vie spirituelle selon Ruysbroeck et bien d’autres mystiques : l'union à Dieu par les œuvres, l’union à Dieu avec intermédiaire, l'union à Dieu sans intermédiaire.

    « Cette manière d’intégrer la gradation des trois modes de vie intérieure aux degrés de l’échelle ascétique et mystique est admirable et subtile. On pourrait dire plus exactement que les trois représentations de la vie spirituelle – monter vers le sommet, descendre dans l’abîme insondable de l’humilité, atteindre le centre – s’harmonisent et se réunissent. Ce qui est au plus haut et au plus humble, au cœur de tout, unique, insondable, évident, à jamais inaccessible et toujours présent et donné en abondance, c'est l’amour. L’unique et multiple amour. »

     

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    l’édition de référence : moyen néerlandais / latin / anglais

    Jan van Ruusbroec, Van seven trappen. Opera Omnia 9,

    éd. Rob Faesen, Lannoo/Brepols, 2003

     

     

    LE MOT DE L’ÉDITEUR

    De l’échelle que Jacob vit en songe jusqu’à la montée du Carmel évoquée par saint Jean de la Croix, la vie spirituelle a souvent été perçue comme élévation, ascension, progression de l’âme vers Dieu. Pour Jean Ruysbroeck (1293-1381), mystique flamand, précurseur de la devotio moderna, cette montée à « l’échelle d’amour » invite à l’abaissement. S’épanouir en Dieu, c’est participer à l’humilité du Christ. 

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCe livre de Ruysbroeck est une lettre de conseils adressée à une moniale maîtresse de chœur de son couvent. Il peut, certes, se lire et se méditer dans le silence et la solitude. Mais mieux vaudrait sans doute le dire, l’entendre, le chanter : des poèmes, jaillis parfois du sein de la prose, le suggèrent.

    Distribué en plusieurs voix, jalonné de chants et de musique, de silences, de pauses méditatives, ce livre apparaîtrait ainsi moins proche de l’épître, de l’homélie, du traité, que de l’office et de la célébration liturgique.

    Par-là se révélerait pleinement la beauté des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel.

     

    Vie et œuvre de Ruysbroeck (en anglais) par Rob Faesen

     

     première édition, 2000

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantCes Sept degrés sont en réalité une édition revue et augmentée de celle parue voici déjà quinze ans. Le traducteur et préfacier s’explique sur l’origine de ce grand livre au format poche (6,50 €) : « J’avais publié une Petite vie de Ruysbroeck chez Desclée de Brouwer et Marc Leboucher, son éditeur, m’a demandé de traduire et de présenter une œuvre de Ruysbroeck dans Les Carnets. Pour respecter le format de cette collection, j’ai choisi l’un de ses livres les plus brefs et j’en ai résumé une partie. L’ouvrage étant épuisé, Bruno Nougayrède (directeur d’Artège qui a repris DDB) a souhaité rééditer Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel, mais de façon intégrale. Cette réédition m’a permis d’étoffer la présentation (un extrait ici) et ma réflexion sur le travail du traducteur. »

    Cette nouvelle exploration du texte de Jan van Ruusbroec (orthographe néerlandaise) conduit Claude-Henri Rocquet à en proposer une lecture à haute voix ; on pourrait même en chanter certains passages en les accompagnant de musique. Quant à son travail de préfacier, il le met sous l’égide de Julien Green : « L’ordre véritable est fondé sur la prière, tout le reste n’est que désordre (plus ou moins bien camouflé). Le Moyen Âge était un immense édifice dont les assises étaient le Pater, l’Ave, le Credo et le Confiteor. Tout ce qui est édifié sur autre chose ne peut que s’effondrer tôt ou tard dans la boue sanglante. » (Journal, 30 juillet 1940)

    Bruegel. De Babel à Bethléem, 2015.

    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantPar ailleurs, reprenant et révisant sa transposition des Sept degrés (Van VII trappen), œuvre composée vers 1360, C.-H. Rocquet, venu au prieur de Groenendael par les peintres Bosch et Bruegel – auquel il a consacré une véritable somme en deux volets –, nous livre en guise de postface diverses considérations rassemblées sous l’intitulé « Traduire » (p. 121-134). À propos de sa traduction, relisons les propos d’Yves Roullière : « Claude-Henri Rocquet, auteur d’une biographie sur l’ermite de Groenendael, hérite de toute une tradition d’écrivains galvanisés par l’écriture ruusbrochienne Sa manière de traduire, fort élégante, contraste avec celle de dom Louf, plus rugueuse. Il est vrai que Les sept degrés de l’échelle d'amour spirituel se prête à merveille à l’adaptation littéraire, puisque ce traité est aussi un long poème à la gloire de l’Esprit Saint, véritable orchestrateur de chants multiples que le monde n’en finit pas d'entonner. » (2)


    ruysbroeck,jan van ruusbroec,moyen âge,mystique,claude-henri rocquet,traduction,brabantTout comme Michael Edwards dans son récent Bible et poésie (Éditions de Fallois, 2016), le biographe de Ruusbroec insiste à plusieurs reprises sur ce qui lie intimement la poésie et le texte fondateur du monde chrétien, poésie et écrits mystiques : « Le sens, jamais, ne se réduit à la lettre, au littéral. Il n’est pas seulement ‘‘signification’’, mais ‘‘orientation’’, ‘‘direction’’. Et plus un écrit est d’ordre poétique, ou mystique, plus grande et vive la place et la présence de la musique, du chant, dans la parole. […] Le livre est parole, souffle imprimé en signes, pensée changée en écriture, mais cette parole, il ne suffit pas qu’elle soit lue, entendue, il faut qu’elle s’incorpore, qu’elle s’incarne, devienne vivante vie comme le grain se multiplie en épi et comme le blé, récolté, moulu, pétri, cuit, mâché, devient corps et sang, force d’agir et d’œuvrer, de labourer, semer, moissonner et de changer le blé en pain, travail et chemin vers l’esprit, le mystère. » Présence de la musique dans la parole, invitation du texte à se faire corps : voici ce qu’offre le bienheureux Ruysbroeck un siècle après Hadewijch et deux avant saint Jean de la Croix.

     

    (1) Extrait d’un article saluant la parution de la première édition des Sept degrés de l’échelle d’amour spirituel : Isabelle de Gaulmyn, « Un livre », La Croix, 27 mai 2000.

    (2) Yves Roullière, « Lectures spirituelles. Écrits IV & Les sept degrés de l’échelle d’amour spirituel », Christus, n° 189, janvier 2001.

     

    On pourra lire le bel entretien accordé par Claude-Henri Rocquet à Charles-Henri d’Andigné : « Ruysbroeck, maître spirituel pour temps troublés », Famille chrétienne, n° 1974 du 14 au 20 novembre 2015, p. 32-35 (extrait) :

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    Documentaire (NL) sur Ruusbroec

    (dessins : Anne van Herreweghen)

    Bronnen blijven altijd nieuw: Ruusbroec

     

  • Hadewijch selon François Closset

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    La « poignardée » de l’amour divin

     


    l’ensemble graindelavoix chante le Chant 16 de Hadewijch

     

     

     F. Closset & A. Manteau, 1938

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traductionWallon, François Closset (1900-1964) a consacré une grande partie de sa vie à défendre la langue et la littérature néerlandaises. Spécialiste de didactique (il est l’auteur d’une assez célèbre Didactique des langues vivantes), professeur dans l’enseignement secondaire puis à l’Université de Liège, il a trouvé le temps de rédiger nombre d’études et de recensions, tant en français qu’en néerlandais et en anglais, sur des écrivains flamands et hollandais*. Il a par ailleurs laissé une œuvre de traducteur**.  Sa profession, l’amitié qu’il a su entretenir avec quelques auteurs et la complicité que lui et son épouse ont nourri lui ont permis de mettre en avant quelques-uns de ses sujets de prédilection. En 1936, il épouse Angèle Manteau (1911-2008), fille d’un industriel français, qui va devenir la plus grande éditrice de littérature flamande du XXe siècle. Grâce à ce couple, maints projets vont prendre forme. Fr. Closset a fortement influencé sa femme dans ses choix éditoriaux tout en s’appuyant sur les structures qu’elle dirigeait (les éditions Manteau et Lumière) pour publier quelques-uns de ses travaux. Franc-maçon, il a favorisé la parution d’ouvrages de ses coreligionnaires sans pour autant négliger les belles heures que connurent les Flandres au Moyen Âge.

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction* Mentionnons : « Raymond Herreman. Critique-moraliste », Album René Verdeyen, Bruxelles/La Haye, 1943 ; «  Herwig Hensen, poète et dramaturge flamand », Synthèses, n° 86, Bruxelles, 1953 ;  « Les lettres flamandes », Reine Victoria - Roi Léopold 1er et leur temps, Bruxelles, 1953 ; un texte sur Herman Teirlinck (Université de Liège, 1954) ; dans la Revue des langues vivantes / Tijdschrift voor Levende Talen, qu’il a dirigée, un article sur H. Marsman, Menno ter Braak et E. du Perron (1940), d’autres sur August Vermeylen (1955), Arthur van Schendel (vol. 22, 1956, p. 439-450), Cyriel Buysse (vol. 25, 1959, p. 411-416), J. Slauerhoff (1961, p. 404-415), Louis Couperus (vol. 29, n° 3, 1963, p. 195-206), Richard Minne (vol. 27, n° 6, 1961, p. 467-477),  le poète Dèr Mouw (1962, p. 235-239), Menno ter Braak (vol. 28, n° 1, 1962, p. 22-32), Anton van Duinkerken (vol. 29, n° 1, 1963, p. 76-79), Albert Helman (vol. 29, n° 1, 1963, p. 579-581)… En langue française, sous forme de volume : Esquisse des littératures de langue néerlandaise (1941), Aspects et figures de la littérature flamande (1943),  La Littérature flamande du Moyen Âge (1946), Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge (1949, rééd. 1956), Aspects et figures de la littérature néerlandaise depuis 1880 (1957), ainsi qu’un Dictionnaire des littérateurs, en collaboration avec Raymond Herreman et Etienne Vauthier (1946).

    Herwig Hensen par Fr. Closset, 1965

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction** Herwig Hensen, Théâtre : Lady Godiva, Alceste, Agamemnon, Bruxelles, Lumière, 1953 ; du même auteur un Choix de poèmes, Bruxelles, Lumière, 1962 ; Simon Vestdijk, L’Ami brun, Bruxelles, Lumière, 1959 ; Maurice Roelants, Le Joueur de jazz, Bruxelles, Ad. Goemans, 1962 (repris dans : Nouvelles néerlandaises des Flandres et des Pays-Bas, préface de Victor E. van Vriesland, traductions de Tylia Caren, François Closset, Denis Marion, Lode Roelandt et Liliane Wouters, Paris, Seghers, « Collection Unesco d’auteurs contemporains. Série européenne », 1965). Et bien entendu les 200 pages de traduction que renferment les  Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge.

     

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction

     

    Extrait de

    Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge

      

    La poésie amoureuse et religieuse en flamand est un des plus beaux titres de gloire de la littérature des Pays-Bas méridionaux. Elle trouvera son expression la plus pure et la plus ardente dans l’œuvre de Hadewych.

    On connaît peu de choses de la vie de cette poétesse ; mais son œuvre est parvenue jusqu’à nous, et c’est ce qui compte.

    l’édition la plus récente des Chants de Hadewijch

    hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductionSes Strophische Gedichten (Poèmes strophiques) groupent quarante-cinq poèmes de plusieurs strophes ; ils expriment le drame de cette âme crucifiée, la violence de sa passion pour l’Amant céleste, la fierté que lui donne sa lutte pour l’Amour divin qui finira par la vaincre. Hadewych célèbre en des vers ardents la passion ascétique ; car « ceux à qui l’Amour divin impose ses douces violences débordent de gratitude », et si l’Aimé prend quelquefois « un cruel plaisir à percer le cœur de ceux qui [1e] couvrent sans cesse de leurs baisers », il est cependant « digne de toutes les louanges ». À travers ses prières, ses méditations, on sent battre le cœur d’une femme qui se défend contre les tentations terrestres. Elle évoque les félicités du ciel et se prosterne humblement devant la Trinité. Elle est humble souvent, parfois exaltée. Ses vers dénotent une forte personnalité ; ils sont riches de sentiment, souvent d’une forme parfaite, bien rythmés, mélodieux. Par son verbe et par le mouvement de la phrase lyrique, Hadewych diffère peu des poètes profanes.

    Visions, trad. J.-B. Porion, Œil/F.- X. de Guibert, 1990

    hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductionSes Visioenen, ses visions traduisent peut-être d’une façon plus complète encore l’ascension de l’esprit et son accueil par Dieu qui est Amour. Bien qu’écrites en prose, elles dépassent en intensité les Gedichten.

    Les Brieven, les lettres de Hadewych traitent de différents sujets de la vie mystique. Elles se distinguent par la profondeur de la pensée et par la richesse étonnante du style. Elles s’inspirent d’un mysticisme assez empirique, sans bannir tout élément métaphysique.

    On résume ainsi le mysticisme de cette « poignardée » de l’amour divin :

    L’âme est pour Hadewych une substance visible à Dieu et dans laquelle Dieu se reflète. Dieu est omniprésent : Il est la bonté se répandant dans toute richesse, Il est l’Unique englobant tout ce qu’il y a de bon. Partant de l’idée de la Trinité, créée à Son image et à Sa ressemblance, créée donc d’après l’amour qui est Dieu dans sa substance, l’âme aspire à l’union avec le Créateur et avec l’Amour. C’est dans la pleine jouissance de l’Amour que débute sur terre la vie éternelle : devenir un Dieu puissant et juste en jouissant de l’Amour. Il n’existe plus de vertus particulières dès que l’Amour a établi de la sorte sa domination sur l’âme humaine : elles font toutes semblablement partie de la puissance de Dieu comme les trois personnes sont un Dieu. Le principe de la Trinité est une des idées de base de la pensée mystique de Hadewych, tout comme elle le sera plus tard chez Ruusbroec. Dans ses Visions, elle place, devant la croix, le trône de l’Éternité et trois colonnes symbolisant les trois personnes de la Trinité : « Et je me détournai et j’aperçus une croix debout devant moi, pareille au cristal, plus claire et plus blanche que le cristal ; à travers elle, on pouvait voir au loin. Devant cette croix je vis un siège pareil à un disque, plus brillant à la vue que le soleil dans tout son éclat… Et au centre sous ce disque tournait une roue si rapide que le ciel et la terre avaient lieu de s’étonner et de craindre… » N’empêche qu’elle s’adresse parfois à l’amant céleste et coquetant. Elle énumère alors les conditions auxquelles son âme se laissera embrasser par Lui et Lui hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductiondonnera « le plus doux des baisers ». Et comme ce Dieu qu’elle aime est composé de trois personnes, elle souhaite le baiser mystique du Père avec l’autorisation du Fils. Elle s’écrie : « Je le dirai d’abord à mon doux Ami [Jésus] avant de vous donner ce baiser, car sans Lui je ne puis me permettre de tels baisers… » Son affection va surtout au Fils, car elle précise : « J’étais presque évanouie sous les baisers du Fils, et quasi morte de son amour… » Mais plus mesurée en général, elle considère que l’Amour le plus total implique la vie la plus complète avec Dieu et avec les hommes. La pratique de l’ascétisme est nécessaire. Et c’est le Christ dans Son humanité qui doit servir d’exemple. Comme Lui, l’homme doit conquérir l’Amour parfait, fixer toute son attention sur Dieu et ne rien voir d’autre, n’accepter aucune consolation que de Lui. Dieu doit vivre profondément en nous. Celui qui aime Dieu, aime ses propres œuvres, les nobles vertus. Et voici la pierre de touche de tout véritable amour : ce n’est pas quand on se sent doucement attiré vers Dieu qu’on l’aime le plus parfaitement. L’homme doit vivre les vertus et s’enraciner dans la charité. L’exercice de la vertu par amour de Dieu est un point cardinal dans l’ascèse de Hadewych. Tout élément intellectuel n’est pas banni de sa conception mystique. Au contraire, la poétesse insiste à différentes reprises sur le fait que l’homme devrait se laisser guider par la raison dans l’exercice des vertus. L’âme a deux yeux : minne et redene. La raison guide la lente ascension depuis la faiblesse jusqu’à la vraie vie vertueuse, pour aboutir à Dieu. Et c’est la Foi qui donne fermeté et durée à l’Amour. Les œuvres et la Foi doivent précéder l’Amour. C’est alors qu’il deviendra le plus ardent. De la collaboration de ces deux forces naît une œuvre plus haute : la raison s’empare de l’ardeur de l’Amour. L’Amour se laisse dominer et guider dans les limites de la raison. Mais c’est l’Amour qui triomphe en dernière analyse, car seul il a accès au domaine mystérieux où la sagesse ne peut pénétrer, pour connaître Celui qui ne peut être connu que par l’Amour. À ce sommet l’Amour trouve sa simplicité, et c’est d’elle que découlent toutes les vertus : piété, charité, sagesse qui règnent sur tous, même sur les puissants de la terre. C’est cet abandon complet à l’Amour de Dieu qui permet d’endurer hadewijch,françois closset,angèle manteau,littérature flamande,moyen Âge,traductiontoutes les souffrances et toutes les peines terrestres, les jeûnes, les veilles et autres œuvres : la plus haute liberté consiste à être au-dessus des liens terrestres qui empêchent de s’abîmer complètement dans l’Amour. Et c’est l’amour de ce qu’il y a de plus haut qui nous libère. Il procure aussi la souffrance supérieure qui résulte du regret de ne pas avoir atteint la perfection.

    Hadewych représente un des plus parfaits moments de l’art thiois. Son œuvre, écrite dans une langue qui n’est pas loin d’atteindre à la perfection, reflète sa grandeur d’âme, sa compréhension de l’univers et du divin, la complexité d’une vie intérieure qui s’alimente à l’âme et aux sens, à la raison et au sentiment, à la joie et à la tristesse, au ciel et à la terre, pour s’épanouir en une parfaite et vivante unité.

     

    Joyaux de la littérature flamande du Moyen Âge

    présentés & traduits par Fr. Closset

    Bruxelles, Les éditions Lumière/A. Manteau, p. 16-19.

     

     (couverture non légendée : Les Visions

    éd. et trad. G. Épiney-Burgard, Ad Solem, 2000)

     

     

    Hadewijch, François Closset, Angèle Manteau, littérature flamande, Moyen Âge, traduction

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    Jacqueline Kelen parle de Hadewijch