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suisse

  • Un poème, un livre – Pierre Jean Jouve

     

     

    Un extrait de poème contre le grand crime (1916)

     

     

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    Belgique

     

     

    … Je suis né à proximité de ces canaux et ces nuages,

    De ces bourgs aux rues parfaitement peintes ;

    Je porte dans mon cœur rues, blés mouvants et dunes.

    J’ai l’esprit conforme à ces plaines sans défaut ;

    - Rien que des toits éclatants, çà et là, un vent fort,

    Une pensée raisonneuse pour la terre infinie.

    J’éprouve le désir des arbres vers la mer,

    J’ai le doute et le scrupule des canaux,

    Mon affection n’a de repos que sur le clair horizon.

    Je suis ton enfant – Flandre étale et grasse.

    Ne m’oublie pas, car désormais je demeure tourné vers toi –

    Et toi, Verhaeren, chanteur et vieil homme,

    Dont la force de Flamand et la pensée d’Européen

    Fraternellement sont blessées jusqu’à la mort,

    Je te fais signe et comme un de tes enfants,

    Je me range à tes côtés sans en dire davantage.

     

    P. J. Jouve 

     


    Pierre Jean Jouve, Jacques Darras, poésie, Arfuyen, Flandre, Verhaeren, Guerre 1914-1918, Suisse, GenèvePierre Jean Jouve
    (Arras 1887 – Paris 1876), a renié la première partie de son œuvre, y compris poème contre le grand crime paru à Genève en 1916 (éditions de la revue Demain) et dont seuls des passages ont été re- produits depuis. L’extrait cité ci-dessus figure, à côté d’autres (publiés avec l
    autorisation de Cathe- rine Jouve), dans la magnifique fresque poético-autobiographique de Jacques Darras, Je sors enfin du Bois de la Gruerie, Arfuyen, 2014, p. 81. 

    Le recueil pacifiste de Jouve contient quatre poèmes : « Au soldat tué », « À la Belgique », « Chant de l’Hôpital », « Tolstoy », et présente sur le titre une grande composition macabre du peintre et verrier  Edmond Bille (1878-1959), reprise en couverture. Retourné en Suisse pour raison de santé – il s’était engagé en 1914 pour servir comme infirmier à l’hôpital de Poitiers où l’on soignait des soldats atteints de maladies infectieuses –, Jouve s’affirme comme pacifiste. Poème contre le grand crime poursuit cet engagement amorcé avec Vous êtes des Hommes (1915). « Jouve s’insère dans la communauté des militants pacifistes installés en Suisse et dont Romain Rolland est considéré comme l’âme. Pendant toute la guerre, Jouve va être très actif, à la fois comme écrivain, comme journaliste et comme militant. Jouve et Romain Rolland deviennent réellement amis. Jouve continue à lire Tolstoï. Comme à Poitiers, il s’engage en tant qu’infirmier volontaire à l’hôpital pierre jean jouve,jacques darras,poésie,arfuyen,flandre,verhaeren,guerre 1914-1918,suisse,genèvemilitaire de Montana. Il est très apprécié des soldats malades pour son dévouement. Mais son activité de militant pacifiste est connue et il est interdit de présence à l’hôpital par la hiérarchie militaire. » (source).  C’est au sein de ces cercles pacifistes qu’il côtoiera le Flamand Frans Masereel, lequel illustrera plusieurs de ses livres.

    P. J. Jouve, portrait gravé par F. Masereel pour Prière, 1924

     

    Dans Romain Rolland vivant 1914-1919 (1920), Pierre Jean Jouve évoque à nouveau la Belgique et Verhaeren : « Il est à peu près établi pour lui [Romain Rolland] que le gouvernement allemand, aux premières heures de la guerre, joua le plus mauvais rôle. Le crime de la Belgique violée par le Haut Commandement et diffamée ensuite par la diplomatie, ne peut se justifier en aucun temps. Il se retourna d’ailleurs contre son auteur ; car il détermina toute une série de réalités et de fictions tendant à désigner l’Allemagne comme l’agresseur unique et le peuple criminel. Mais les crimes les plus certains et les responsabilités effectives de l’Allemagne n’innocentent pas ses adversaires. […] Quand l’Académie Suédoise laisse entrevoir (à la fin de 1915), son intention de décerner le Prix Nobel de Littérature à Romain Rolland, écrivain français, c’est un tollé dans la presse parisienne ; les injures remontent d’un ton ; on ne craint même pas de jouer du noble et bon Verhaeren, qui n’a pas cessé d’aimer et d’estimer Romain Rolland, d’injurier Rolland à l’aide de Verhaeren. On parle de ‘‘Judas et les trente deniers’’. Ce qui était, remarquons-le, aussi infamant à l’endroit de l’Académie Suédoise qu’abject à l’égard d’un des écrivains les plus désintéressés de notre littérature. La distribution du prix est différée. Mais l’année suivante (novembre 1916) le prix est réellement pierre jean jouve,jacques darras,poésie,arfuyen,flandre,verhaeren,guerre 1914-1918,suisse,genève,belgiqueoffert à Romain Rolland, et à la France la meilleure qu’il représente. Il se fait un demi-silence, par ordre ; le système de l’étouffement officiel et du boycottage commercial commence, avec des actions plus souterraines. » (p. 101 et 240-241)

     Jacques Marx, Verhaeren, biographie d’une œuvre, ARLLFB, 1996

     

     

  • Paroles de Neutres

     

     

    Alexandre Cohen en première ligne

    au côté de Benjamin Vallotton

     

     

     

     Benjamin Vallotton

    académie royale de langue et de littérature françaises de belgiq,edith wharton,journal des débats politiques et littéraires,belgique,alexandre cohen,benjamin vallotton,la gazette de lausanne,de telegraaf,suisse,pays-bas,guerre 14-18En plein premier conflit mondial, un chroniqueur anonyme du Journal des débats politiques et littéraires se penche sur deux auteurs qui, dans la presse de pays neutres, condamnent sans détour les agissements des Allemands : l’écrivain suisse Benjamin Vallotton (1877-1962) et le publiciste d’origine hollandaise Alexandre Cohen (1864-1961). L’un et l’autre se sont rendus à plusieurs reprises sur les lieux dévastés par les armées de l’Empereur Guillaume II. Après avoir cité quelques propos sans ambiguïté du premier sur les déprédations allemandes, le journaliste transcrit des phrases furibondes du second, qui ne relèvent en rien du compte rendu nuancé. Il faut dire que Cohen, devenu Français en 1907 (il vivait alors au 44, rue Joseph-de-Maistre ou déjà au 9, rue de l’Orient, aujourd’hui rue de l’Armée d’Orient, soit à deux pas de son ancienne adresse, rue Lepic, où la police l’avait arrêté fin 1893, et, fidèle au quartier, devait s’installer en 1909 au numéro 4 de l’impasse Girardon) après avoir réclamé sa naturalisation durant près de vingt ans, se montrait plus virulent encore que nombre de propagandistes. En 1914, à quelques semaines de son cinquantième anniversaire, il revêtait l’uniforme et rejoignait son affectation, mais en raison de son âge, les autorités militaires jugèrent plus utile de le voir défendre les intérêts de la France dans les colonnes du grand quotidien hollandais de l’époque, De Telegraaf, que de l’envoyer au combat. Le chroniqueur du Journal des débats politiques et littéraires a tout à fait raison quand il écrit que le Frison de naissance ressentait « personnellement chaque atteinte soufferte par la France » et que, pour lui, l’Allemand n’était « rien moins que l’ ‘‘ennemi du genre humain’’ » ; l’antigermanisme de Cohen remontait à une période antérieure à ses démêlés, en tant qu’anarchiste, avec les sociaux-démocrates allemands : dans ses jeunes années, un séjour en Prusse avait « suffit à nourrir sa haine contre l’Allemagne autoritaire, une haine qui dura toute sa vie. » (source) En revanche, la personne qui a signé ce académie royale de langue et de littérature françaises de belgiq,edith wharton,journal des débats politiques et littéraires,belgique,alexandre cohen,benjamin vallotton,la gazette de lausanne,de telegraaf,suisse,pays-bas,guerre 14-18papier se trompe donc en affirmant que Cohen était « un citoyen du monde » et un Neutre. Si le publiciste a entre autres vécu dans les Indes néerlandaises, en Belgique et en Angleterre, s’il parlait plusieurs langues, il s’est avant tout senti de France, ceci depuis sa plus tendre enfance pourrait-on dire et la fascination qu’il a alors éprouvée pour Napoléon Ier. Un atta- chement qui le conduira peu à peu à se rallier à l’idéal royaliste.

    A. Cohen en uniforme, 1914

    On peut lire quelques-uns de ses écrits portant sur la guerre 1914-1918 dans deux recueils d’articles : Uitingen van een reactionnair (1896-1926) et Uiterst rechts. Quant à ses mémoires, ils offrent de très vivantes et vibrantes évocations de cette période.

    (D. C.)

     

     

     

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    Paroles de Neutres

     

    À propos des dévastations allemandes en France

     

     

    Des écrivains étrangers ont visité ces régions françaises dévastées par la barbarie allemande et que chacun appelle à présent le « pays de la mort ». Les impressions qu’ils ont écrites ne sauraient passer inaperçues. On a cité déjà certaines pages télégraphiées aux journaux d’Amérique, entre lesquelles le saisissant récit de Mme Edith Wharton. Voici que parle à son tour un écrivain suisse dont le caractère est estimé autant que le talent. C’est dans la Gazette de Lausanne que M. Benjamin Vallotton  rapporte ce qu’il a vu des villages libérés*. Les crimes allemands, depuis le début de la guerre, ont indigné sans cesse sa conscience. Il n’avait pas imaginé, toutefois, que les Barbares fussent capables de ces abominations dont le spectacle infernal s’est offert à ses regards… Et il dit : « Qui donc pourrait se réjouir à l’idée qu’un grand peuple qui a tant donné à l’humanité s’en retranche brutalement, se livre aux malédictions du monde ? »

    Ce neutre, dans le cimetière allemand qu’il visitait près de Trosly-Loire, aurait voulu s’incliner devant les tombes, murmurer une prière. Il n’a pas pu. C’est que, de ce cimetière magnifiquement, orgueilleusement situé, il découvrait toute la vallée dévastée, et, de colline en colline, les arbres assassinés, les villages anéantis. Ce chrétien n’a pu saluer les morts, ni prier. « On ne peut pas, écrit-il, et on s’éloigne bouleversé… »

     

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    M. Benjamin Vallotton a visité ensuite le château de Coucy. Il rappelle cette parole d’avant-guerre, dite par l’empereur Guillaume à un Français : « Vous avez en France une merveille entre tant de merveilles, le château de Coucy… » ; il évoque ce qu’était l’incomparable monument d’art et d’histoire, là où il n’y a plus qu’un champ de ruines.

    La haine monte au cœur le plus religieux. Cependant les Allemands se demandent toujours : « Pourquoi ne nous aime-t-on pas ? »

    Si, de Suisse, l’on va en Hollande, les journaux, là aussi, portent témoignage contre les bandits. M. Alexandre Cohen, correspondant du Telegraaf d’Amsterdam, dit ses impressions avec une véhémence expressive où se manifeste l’indignation, la révolte d’un intellectuel plein d’indépendance et de droite raison, d’un citoyen du monde qui ressent personnellement chaque atteinte soufferte par la France, et pour qui l’Allemand n’est rien moins que l’ « ennemi du genre humain ». M. Alexandre Cohen montre tous les traits de ce banditisme systématique par quoi « les porteurs de Kultur, de torches et d’ordures » se sont à jamais déshonorés. Et qui pourrait, dit-il, penser aujourd’hui à la paix « dans ce paysage de mort où le Boche n’a laissé pierre sur pierre, ni le moindre arbrisseau sur sa racine, et où monte encore, de mille pauvres maisonnettes, vers le ciel passif et vide, la lourde fumée… »

    Tombe de soldats français à Trosly-Loire

    érigée par des soldats allemands

    académie royale de langue et de littérature françaises de belgiq,edith wharton,journal des débats politiques et littéraires,belgique,alexandre cohen,benjamin vallotton,la gazette de lausanne,de telegraaf,suisse,pays-bas,guerre 14-18Comme M. Benjamin Vallotton, M. Alexandre Cohen a vu, de son côte, un cimetière allemand. « Rien, dit-il, sinon leur hideur, n’égale l’impudence des Denkmaeler consacrés ici par les pandours à la mémoire de leurs kamerades pillards, incendiaires et assassins. Ces aigles stupides, croix de fer au bec, ces grotesques lions à prétentions héraldiques, ces ridicules portiques, ces Gretchen larmoyantes, ces hypocrites devises : ‘‘Freund und Feind im Tod vereint (ami et ennemi unis dans la mort)’’, autant d’offenses à la population française qui, après avoir été humiliée, terrorisée, ruinée pendant deux ans et demi par les Kulturtraeger, devra encore, durant des années, apercevoir ces souvenirs de leur passsage… » Mais aussi « ces cimetières allemands sont pour les Français des mémentos d’une incomparable éloquence ».

    Et M. Cohen se réjouit d’avoir, parmi les ruines, rencontré les vengeurs, les soldats de France, « empreints de cette noblesse que la lutte pour leur âtre et leur feu confère à chaque combattant ».

     

    X, Journal des débats politiques et littéraires

    10 mai 1917, p. 3

     

     

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    Notons enfin que l’écrivain vaudois s’est exprimé sur ses confrères flamands d’expression française dans son discours de réception, en tant que membre étranger, à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.

     

     

     

  • La Chine de l’Europe

     

    Un Immortel

    à propos des lettres hollandaises

     

     

    Edmond Jaloux (photo : Musée municipal du Touquet)

    PortraitEdmondJaloux.pngL’académicien Edmond Jaloux (Marseille, 1878 – Lutry, 1949), qui a porté une grande attention aux littératures étrangères, a passé une bonne partie de sa vie en Suisse. Quand, en mai 1940, la Hollande, qu’il croyait être « une de ces terres élues, où la vie serait créée uniquement pour l’homme même, et non pour ses combats », se trouve envahie par l’armée hitlérienne, c’est des bords du Léman qu’il prend la plume pour exprimer son désarroi : « Ce n’est pas sans un affreux serrement de cœur, un sentiment de catastrophe spirituelle, que tous les amis de la Hollande ont appris l’inqualifiable invasion de ce pays. » Après avoir rappelé la singularité des Pays-Bas – « l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe » – en reprenant les mots de Baudelaire, il relève qu’on connaît en réalité bien mal cette contrée. Toutefois, ajoute-t-il, « [q]uiconque a vécu en Hollande, a pénétré son existence quotidienne, a fait un peu plus que la traverser en chemin de fer ou en auto en garde un souvenir enchanté. De quoi est fait ce charme ? Il est difficile de le préciser : de l’union la plus heureuse de l’activité avec une vie intérieure naturellement contemplative ; d’un sédentarisme à demi provincial combiné avec une nostalgie ardente, l’influence et le souvenir de ces trésors d’épices spirituelles que sont les Indes néerlandaises ; d’une science du home nulle part atteinte à ce point ; d’un grand pouvoir de silence et de solitude, joint à un goût comme quintessencié des choses physiques, depuis le vieux bois des meubles, macérés dans les vernis et les encaustiques, jusqu’au culte de la fleur, en particulier de la tulipe, devenue une forme vivante de l’imagination d’un peuple ; d’une force grave, lente, féconde, qui ne se résout jamais en vanité, en bluff, en agitation vaine, mais concourt à une entente supérieure de l’art de vivre ».

    Ces considérations émises, Jaloux, avant même d’évoquer les peintres, s’intéresse à ses confrères, avançant un point de vue en partie pertinent sur les raisons du manque de diffusion de la poésie et du roman bataves à l’étranger. On trouve en Hollande, nous dit-il, « de rares érudits, des lettrés de la plus fine qualité, des collectionneurs de tableaux aussi fervents que les fondateurs de “cabinet” de peintures du XVIe et du XVIIe siècles. La littérature hollandaise est peu connue ; l’ignorance générale où l’on est à l’égard de la langue néerlandaise ne lui permet pas une large diffusion : il est vrai que les pouvoirs publics n’ont jamais rien fait pour qu’elle fût connue. Alors que des nations toutes récentes et de médiocre expression littéraire ont fait l’impossible pour répandre leurs œuvres, la Hollande s’est enfermée dans une attitude d’aristocratique secret que nous respectons, mais d’où nous aurions aimé la voir sortir. Sait-on seulement qu’elle a eu, depuis cinquante ans, de grands poètes, inconnus en dehors de ses frontières, et au nombre desquels il faut compter Willem Kloos, Albert Verwey, morts tous deux, et un des plus grands lyriques de l’Europe contemporaine, M. Boutens, sans compter Henriette Roland Holst, Hélène Swarth et Gorter ? Et il faudrait parler de ses nombreux romanciers BoutensParToorop1908.gifet conteurs, et marquer ce qu’ils ont de personnel et d’authentique, qui fait penser davantage à l’art du peintre qu’à celui du psychologue, comme chez les Français ou les Russes. Mais nous avons eu en France un très bon type de romancier hollandais, s’exprimant en français, le savoureux J.-K. Huysmans, descendant des célèbres peintres néerlandais de ce nom. » Dans son ouvrage consacré au peintre Johann-Heinrich Füslli (1942), l'académicien reprendra cette comparaison : en Hollande, le réalisme s'étend à la peinture et à la littérature alors qu'en Flandre « l'arbre mystique pousse en plein réalisme et fleurit ses anges au-dessus des kermesses ». (P.C. Boutens portraituré par Jan Toorop, 1908)

    Trois ans plus tard, l’Immortel reprendra les mêmes idées dans la nécrologie qu’il consacre à  Pieter Cornelis Boutens (1), poète qu’il avait rencontré lors de l’un de ses séjours en Hollande : « Les journaux annonçaient dernièrement la mort d’un poète hollandais, P.-C. Boutens. Mais aux yeux de combien de lecteurs ce nom signifie-t-il quelque chose ? C’est un sort tragique que celui des écrivains néerlandais qui parlent une langue inconnue hors de chez eux et de la Flandre. De plus, et par un mystère incompréhensible, personne n’a jamais voulu s’intéresser à leurs œuvres. On a fait un sort à des petits poètes tchécoslovaques, yougoslaves, etc., etc., et les meilleurs écrivains de Hollande n’ont point trouvé de répondant dans l’Europe lettrée. Il faut que cela tienne en partie à leur caractère fermé et quasi-insulaire, car j’ai fait moi-même diverses démarches pour interrompre cet état de choses et n’ai trouvé d’appui nulle part, et surtout pas en Hollande. » (2) De fait, Jaloux doit se contenter des traductions qu’a proposées Stefan George et des commentaires de « néerlandisants ».

    P. Valkhoff

    hollande,edmond jaloux,littérature,guerre,suisse,traduction,sorbonne,figaro, valkhoff, boutensOn peut tempérer l’avis d’Edmond Jaloux en retenant quelques lignes de l’un des membres de l’association Nederland-Frankrijk qui l’invita à faire une tournée de conférences en Hollande vers 1927 au cours desquelles ce dernier parla de l’œuvre de Proust. Professeur de littérature française à l’Université d’Utrecht, rédacteur d’une collection dédiée aux arts français (19 volumes entre 1917 et 1922) et Sòci dóu Felibrige (membre associé du Félibrige), Pieter Valkhoff (1875-1942) a en effet eu l’occasion de mettre en avant certains efforts déployés côté hollandais – non pas certes par les pouvoirs publics – pour mettre en valeur la littérature nationale auprès des lecteurs français. Ainsi, hormis l’initiative originale franco-hollandaise qu’a été la publication de la Revue de Hollande, il rappelle qu’il a en personne insisté pour que Frédéric Lefèvre soit invité aux Pays-Bas en espérant que le cofondateur des Nouvelles Littéraires consacrerait quelques pages aux hommes de lettres bataves. Chose qui se produisit : le Français a publié dans sa célèbre chronique « Une heure avec » un entretien avec l’essayiste Dirk Coster (1887-1956) – le 19 mars 1927 – et un autre avec l’érudit Salverda de Grave (1863-1946) – le 2 avril 1927 – et sa revue a accueilli une nouvelle d’Arthur van Schendel – « Clair de lune » – le 16 avril 1927 (3). À plusieurs reprises dans les années 1920, Valkhoff, mais aussi Salverda de Grave, le poète Roland Holst ou encore le prosateur Frans Coenen (1866-1936) ont donné des cours à la Sorbonne destinés à ouvrir les yeux du public français sur la littérature des Pays-Bas. « Cela tient-il à la littérature néerlandaise elle-même si elle ne trouve pas d’écho en France ? » se demande le grand francophile ? (4) Le professeur ne devait pas désarmer puisqu’en 1929, il intervenait de nouveau à la Sorbonne, ce qui fut annoncé en première page du Figaro dans « La Pensée française en Hollande. Les cours du professeur Valkhoff » (4 mars 1929) :

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    Après cette brève présentation, P. Valkhoff lui-même exposait les grandes lignes de son enseignement. Et quelques mois plus tard, toujours dans Le Figaro (21 septembre), il signait un assez long papier intitulé « La littérature hollandaise contemporaine » dans lequel il consacre quelques phrases à des écrivains contemporains de valeur comme Louis Couperus, Arthur van Schendel, Aart van der Leeuw, Is. Querido, Albert Helman, J. Slauerhoff, Den Doolaard, les auteurs catholiques regroupés au sein de la revue De Gemeenschap (La Communauté), ainsi qu'à quelques femmes – Carry van Bruggen et Alie Smeding – avant de conclure : « On voudrait pouvoir montrer, par des traductions, la valeur de pensée et de langue de tous ces livres. Mais on doit craindre que ces chefs-d’œuvre n’arrivent jamais au lecteur français tant que le hollandais restera en France plus ignoré que n’importe quel dialecte arabe. […] On ne les connaîtra pas, peut-être, tant que la France se désintéressera de notre langue et de notre littérature, qui, seules de toutes les langues et de toutes les littératures du monde, ne sont pas enseignées à la Sorbonne. »

    Même constat qu’Edmond Jaloux, mais l’accusé se fait accusateur. De son côté, dans la suite et la fin de son article « Hollande » paru dans le Journal de Genève du 26 mai 1940, l’auteur des Figures étrangères fera comme la plupart des auteurs français qui écrivent sur la Hollande : il se tournera de nouveau vers les peintres, mais pour se demander si les Hollandais parviendront à mettre les richesses picturales du pays à l’abri. Peut-être aura-t-il appris par la suite qu’une partie des œuvres des principaux musées amstellodamois avaient été cachées dès les premiers jours de mai dans une sorte de chambre forte, construite à l’initiative de Willem Sandberg dans les dunes ; d’autres furent tout simplement dissimulées chez des particuliers.

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    Fin de « Hollande », Journal de Genève, 26 mai 1940

     

    (1) Voici ce que nous dit à propos de P.C. Boutens un autre érudit hollandais francophile : « […] Boutens est un grand lyrique […] sa forme […] est très curieuse et très précieuse. Ce n’est pas qu’elle soit entièrement à l’abri de tout reproche, et le néologisme, l’arbitraire même gâtent quelques-uns de ses vers ; mais il a gardé toutes les vertus du langage “Nieuwe Gids”, ses raffinements impressionnistes, son vocabulaire riche et neuf, et il y a ajouté une mélodie extrêmement attachante. De Boutens on peut dire que c’est éminemment quelqu’un qui chante. Son chant, son harmonie particulière se reconnaissent partout dans son œuvre.

    « Boutens a commencé par exprimer ses tristesses, ses mélancolies, comme beaucoup d’autres ; mais ce qui le met à part, c’est qu’il a su les vaincre, assez complètement à ce qu’il semble, par l’acquisition de certitudes mystiques qui lui permettent de dire qu’ “il y a au fond (de la vie) une source latente, très loin au-dessous de tout bonheur et de toute douleur” et que “ceux qui se désaltèrent à ses larmes oublient toute autre soif”. Ces certitudes, cette connaissance intime de la vraie joie et de la vraie béatitude ne le quittent jamais, qu’il chante l’amour, l’amitié ou la nature. “Mais toute souffrance est bornée, toute joie infinie.” Il lui arrive d’implorer l’oubli de toute chose (Lethé) : toujours il se ressaisit et bénit l’existence parce qu’elle est foncièrement bonne. Et le bonheur lui est d’autant plus cher qu’il le goûte, tel un vin très vieux, en le buvant “dans d’anciennes douleurs devenues cristallines” (Carmina, 1912).

    hollande,edmond jaloux,littérature,guerre,suisse,traduction,sorbonne,figaro,valkhoff,boutens« Cette certitude quasi religieuse qui a sauvé Boutens de la douleur, et qui n’est pas sans rappeler l’état d’âme de Rilke, ne dérive aucunement de l’enseignement du christianisme. Dans sa jeunesse, Boutens participait au culte de la Beauté du Nieuwe Gids ; dans la beauté il voyait le reflet de la divinité ; une partie de sa philosophie lui est, ensuite, venue de Platon. Mais surtout, nous rencontrons chez lui, à l’état pur, le reflet d’expériences religieuses très personnelles qui sont entièrement indépendantes de tout enseignement. […] C’est sans doute dans Stemmen (Voix, 1907) qu’il a atteint pour la première fois toute sa plénitude.

    « Boutens a donné un grand nombre d’excellentes traductions d’auteurs grecs ; il a en outre mis en langue néerlandaise les sonnets de Louise Labbé ». (J. Tielrooy, Panorama de la littérature hollandaise contemporaine, Paris, Sagittaire, 1938, p. 58, 59 et 60).

    (2) « P.-C. Boutens », Gazette de Lausanne, 22 juillet 1943, première page. Relevons que peu après le passage de Jaloux en Hollande, le célèbre imprimeur-éditeur Stols publia son Sur un air de Scarlatti avec des illustrations de J. Franken Pzn (1928). Par ailleurs, Jaloux a pu avoir l’occasion de rencontrer des écrivains d'expression néerlandaise à Etikhove.

    (3) Arthur van Schendel (1874-1946). Au moins trois romans de ce romancier ont été traduits en français : Le Vagabond amoureux (Een zwerver verliefd, 1904), trad. Louis Piérard, publié dans la Revue de Hollande durant la Première Guerre mondiale puis réédité en volume ; Les Oiseaux gris (De grauwe vogels, 1937), traduit par la romancière belge Marie Gevers, Plon, 1939 et Éditions Universitaires, 1973 ; L’Homme de l’eau (De waterman, 1933), trad. Selinde Margueron, Gallimard, 1984.

    l'ouvrage publié après la mort de P. Valkhoff : Rencontre entre les Pays-Bas et la France (1943)

    hollande,edmond jaloux,littérature,guerre,suisse,traduction,sorbonne,figaro(4) « Ingezonden », Den Gulden Winckel, 1928. Pieter Valkhoff a publié divers essais portant sur les lettres françaises ou les liens entre celles-ci et les lettres néerlandaises : « Rousseau en Hollande », « La formule L’Art pour l’art dans les lettres françaises », « Mots français dans la langue néerlandaise », « Zaïre et La Henriade dans les lettres néerlandaises », « Des étrangers à propos de notre littérature », « Le roman moderne hollandais et le réalisme français », « Voltaire en Hollande », « Lamartine aux Pays-Bas », « Sur le réalisme dans les lettres néerlandaises après 1870 », « Le naturalisme français et le Mouvement des années 1880 », « L’âme française dans la littérature française », « Constantin Huygens et ses amitiés françaises », « Emile Zola et la littérature néerlandaise »… sans oublier des contributions sur Anatole France, Flaubert, Ronsard, Rimbaud, Huysmans, T. Gautier, Molière, Mme de Charrière… ni une préface à la première traduction néerlandaise du Voyage au bout de la nuit. Un volume posthume regroupe certains de ses essais : Ontmoetingen tussen Nederland en Frankrijk (Rencontres entre les Pays-Bas et la France, 1943).

     

     

  • Conversation avec Rembrandt

     

    LA VRAIE VIE EST ABSENTE

     

    Dans Conversation avec Rembrandt (Seghers, 2006), l’écrivain suisse François Debluë nous invite à entrer dans l’intimité du grand peintre. Tutoyant le natif de Leyde, s’adressant à lui comme à un correspondant qu’il voit épi- sodiquement, il opte pour un parcours intimiste jalonné par des autoportraits dont les principaux sont reproduits en fin de volume. Dès qu’il en a la possibilité, l’amoureux qu’il est part sur les traces de l’aimé : Amsterdam, Londres, Vienne, New York, Paris, Karlsruhe, Munich… Pour s’entretenir avec lui dans le silence : « Dans ce silence naissait parfois la parole, comme naît la lumière des ombres que tu peins. » Sa quête n’est pas celle du biographe : « Ce n’est pas ta vie que j’interroge. Ce sont les traits de ton visage. Et ce n’est pas de toi seulement qu’ils me parlent : c’est de moi, aussi bien, et de tous ceux que tu regardes. » Narcissisme, miroirs, séduction, nostalgie, intérieurs du Siècle d’or, salles de musée en l'an 2000, sens de l’œuvre d’art et de l’écriture, vieillesse, volupté, caresses, fragments de vie, images de la mort se chevauchent pour explorer le cœur d’une relation. En cours de lecture, le lecteur cueille une phrase, un aphorisme : « Donner vie à un enfant, c’est donner un autre avenir à notre passé. »

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    Entre proses et poèmes, l’écrivain s’arrête un instant sur un mot néerlandais – tronie –, sur la langue maternelle du peintre : « La langue que tu parles sonne plus âpre et plus dru que la mienne, mais les voyelles y traînent parfois en longueur comme elles font aussi sous mes latitudes. La langue que tu parles a des sons de carillons et de bières entrechoquées, des saveurs d’eau douce mêlée d’algues. » Sur une singularité batave : « Tu es d’un pays où l’on affectionne les miroirs ; où l’on cherche sans cesse, été comme hiver, à capturer la lumière du dehors pour la multiplier au dedans. » Il s’arrête aussi sur le Rembrandt qui se représente - ainsi que l’a fait un de ses contemporains, le poète et pasteur Jacobus Revius (1586-1658), dans le célèbre sonnet Hy droegh onse smerten - dans le rôle du bourreau de Jésus.

    Plus on avance dans le livre, plus l’auteur émerge du clair-obscur, plus Rembrandt – mendiant ou vieillard – nous parle de François. Plus François – qui aspire à la grâce des grâces, celle de « s’aimer humblement soi-même » – observe les visages de Rembrandt, plus le passage placé au milieu du livre, au centre de la Conversation, semble émerger avec lui :

    Plusieurs fois, tu peins le visage du Christ. Le plus risqué de tous, mais le plus urgent aussi. Tu oses enfin ce que tu n’as jamais osé.

    Le Christ, oui : c’est lui que tu interroges, c’est à lui que tu viens enfin ; c’est vers lui peut-être que tu n’as cessé d’aller, par des chemins dont tu ne savais pas où ils devaient te conduire.

    Il est l’homme ; et il est plus que cela.

     

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