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  • Anatole France à propos de Multatuli

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    La préface aux Pages choisies de Multatuli

     

     

    Anatole France

    multatuli,anatole france,alexandre cohen,mercure de franceEn 1901, la Société du Mercure de France publie un volume de textes de l’un des auteurs les plus marquants du XIXe siècle néerlandais, Multatuli (pseudonyme d’Eduard Douwes Dekker, 1820-1887), dans une traduction d’Alexandre Cohen, alors critique au Mercure de France. Dans ce même périodique, Henri de Régnier écrit à propos de cet ouvrage : « M. Anatole France qui sait écrire un livre, sait aussi écrire une préface. Il en a composé de charmantes et celle qui précède l’édition en cinq volumes des œuvres de Jean Racine (Lemerre, 1869) est admirable. De même, les quelques pages où il nous présente aujourd’hui la traduction que M. Alexandre Cohen nous offre de Multatuli sont précises, élégantes et judicieuses. Au préambule magistral de M. Anatole France, M. Cohen ajoute d’intéressants détails sur la vie et l’œuvre de l’Essayiste Hollandais. Nous voici donc doublement avertis de goûter un écrivain nouveau pour nous, d’autant mieux que tout ce que nous savons de lui commande l’estime. Nul doute en effet qu’Eduard Douwes Dekker n’ait été un honnête homme et un libre esprit. Avant d’être un auteur franc et hardi, Multatuli fut un fonctionnaire probe et juste. Résident aux îles Moluques et à Java, il dénonça les abus du pouvoir colonial et n’ayant pu obtenir satisfaction du gouvernement, il en appela à l’opinion publique dans son roman de Max Havelaar. M. Cohen nous analyse la substance de ce livre qui valut à son auteur de puissantes et longues rancunes. Dès lors, Multatuli ne cessa de poursuivre dans ses écrits les divers préjugés moraux et sociaux de son temps et de son pays. Il y employa des armes diverses, l’invective et l’ironie, la fiction et l’apologue, la maxime et l’épigramme. Une pareille attitude a droit au respect et M. Alexandre Cohen a bien fait de nous aider à connaître Multatuli en nous permettant de le lire, sinon dans son entier au moins en ses endroits principaux et les plus caractéristiques. » (« Littérature. Multatuli : Pages choisies, traduites par M. Alexandre Cohen, préface d’Anatole France », Mercure de France, août 1901, p. 493-494).

    Nous reproduisons ci-dessous la préface écrite par Anatole France (p. 5-8) en l’accompagnant de la table des matières de ce livre de 358 pages. Dans une longue notice (p. 9-57), Alexandre Cohen présente « le milieu réfractaire où se débattit le génie de l’auteur ». Les Pages Choisies ont connu au moins une réédition (1902). Il convient de ne pas les confondre avec cette autre édition : Multatuli, Pages choisies, choix, présentation et traduction du néerlandais par Lode Roelandt, avec la collaboration de Alzir Hella, préface de Henry Poulaille, notice biographique de Julius Pée, Bruxelles/Paris, Labor, 1938 (réédition, Paris, Office français du livre, 1943). 

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    PRÉFACE

     

    Eduard Douwes Dekker, Hollandais, qui occupa longtemps à Java un emploi dans l’administration coloniale, publia, sous le nom de Multatuli, lors de son retour dans son pays, un roman, Max Havelaar, dans lequel il révéla les abus de l’autorité coloniale dans les Indes néerlandaises. M. Alexandre Cohen, compatriote de Multatuli, a, comme lui vécu à Java. Il était donc particulièrement capable de nous faire connaître Multatuli et son œuvre. C’est à quoi il s’est appliqué dans le présent livre, que j’ai le plaisir de présenter aux lecteurs et qui contient une étude sur la vie de Dekker et une traduction française de morceaux choisis dans l’œuvre de cet écrivain.

    Multaluli n’est pas seulement l’auteur de Max Havelaar. Il a laissé beaucoup d’écrits sur la politique et la morale, sur les affaires et les mœurs des Hollandais. M. Alexandre Cohen, qui est un esprit très indépendant, ne prend point et ne nous donne point la pensée de Multatuli comme un corps de doctrine, et il n’impose cette pensée ni à lui ni à nous. Il m’a même averti que, soucieux avant tout de faire connaître son auteur, il a choisi non pas les endroits par lesquels il lui semblait que Multatuli lui ressemblât le plus, mais les endroits ou Multatuli ressemblait le plus à lui-même. Les traducteurs et les anthologistes ont d’ordinaire moins de désintéressement. Ils ne trouvent leur auteur tout à fait agréable que s’il leur ressemble un peu.

    Ce par quoi Multatuli a charmé M. Alexandre Cohen, c’est son entière franchise et sa parfaite sincérité. Multatuli est un écrivain très extraordinaire : il dit ce qu’il pense. Il s’en trouve fort peu de cette sorte en Hollande et ailleurs. En tous pays, de tout temps, le nombre des hommes qui pensent est petit ; le nombre de ceux qui osent dire ce qu’ils osent penser est moindre. Ils n’y sont nulle part encouragés. La franchise est la moins sociable des vertus.

    Multatuli est enclin à rechercher l’origine des idées les plus communément acceptées et ces recherches le mettent souvent sur la voie de découvertes inattendues et précieuses. C’est ainsi qu’il a cru s’apercevoir que les vertus classées avaient toutes ou presque toutes un caractère essentiellement économique. Mais c’est ce qu’il faut lui laisser dire à lui-même. Il a dans le pessimisme une jovialité charmante et rien n’est plus divertissant que son amère bonne humeur.

    Ce Hollandais qui écrivait de 1859 à 1887 a un peu la manière d’un Français du XVIIIe siècle. Il rappelle nos philosophes d’avant la Révolution, par l’audace des idées, la liberté de l’esprit, la vivacité de l’expression, et par une bienveillante ironie. Il se moque des « dominés » presque aussi gaiement qu’ils raillaient les Jésuites et les Capucins. Il a, comme eux, le goût des contes orientaux. Quelques-uns de ses apologues sont aussi aimables que ceux de l’abbé Blanchet. De même que nos philosophes faisaient volontiers des dialogues avec des Chinois ou des Brahmanes, il se plaît à des conversations morales avec des Japonais. On est tenté de dire de telle page écrite par lui que c’est du Voltaire hollandais, j’entends du Voltaire peut-être un peu rude pour nous, mais non sans saveur.

    Sans connaître leur littérature, sans lire un mot de leur langue, nous savions que les Hollandais furent excellents dans la poésie comique et dans la satire. Leurs peintres nous l’avaient bien fait voir : Terborch, Pieter de Hooch, et Van der Meer de Delft sont d’excellents moralistes. Jan Steen est un Molière en son genre.

    On peut dire que Multatuli, que M. Alexandre Cohen nous révèle, est comme eux, mais avec la plume, un peintre spirituel et franc de l’homme et de la société.

    Anatole France

     

     

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    Multatuli, een zelfportret: het leven van Eduard Douwes Dekker, door Multatuli verteld, (Multatuli, un autoportrait : la vie d’Eduard Douwes Dekker racontée par Multatuli), Amsterdam, Bert Bakker, 2010

     

     

    Table des matières

    Préface (5)

    Notice (9)

     

    Lettres d’amour 1861

    Légendes d’autorité (61)

    Un jugement exemplaire (86)

    Crucifiement (89)

    Amour du mensonge (103)

    L’impresario (106)

     

    Idées 1862-1874

    Panification et immoralité (111)

    Une leçon de morale (113)

    Pygmée (115)

    Décomposition (118)

    Economie politique (124)

    Humour (128)

    Morale samoyède (135)

    Pontonniers superflus (137)

    Pas dans le programme (139)

    Ornis (140)

    Salut et ressemelage (144)

    De la loyauté en politique (146)

    Das komt vom lesen (150)

    Chez les amis (150)

    Un souvenir de Napoléon (167)

    Socrate (172)

    Le quartier juif d’Amsterdam (175)

    Dom Alonzo Ramirez (183)

     

    Les spécialités 1872

    Une définition (193)

    Du parlementarisme (195)

     

    Essais millionesques 1873

    Tombé des nues (225)

    Microcosme (235)

    Vieux-Delft (245)

    Dans la salle de jeu (255)

    Amourettes fluviales (288)

     

    Divers

    Jurisprudence (297)

    Je ne sais pas ou je mourrai (299)

    Faut-il écrire ? (302)

    Taxation d’hommes (308)

    Le dialogue japonais (312)

    Une démonstration (347)

     

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    annonce de la parution des Pages choisies,

    Journal des débats politiques et littéraires, 23/04/1901, p. 3

     

     

  • Rêverie dans Amsterdam

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    La carte postale de Francis Carco

     

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    Le premier jour du printemps 1951, Florentin Mouret publie à Avignon les 150 exemplaires hors commerce de l’édition originale de Rêverie dans Amsterdam (avec une carte postale extraite de « La romance de Paris »). Il s’agit du troisième petit volume de la collection « Pour F.M. et ses copains » qui en comptera quatorze (1950-1961). Célèbre chansonnier, l’auteur de cette trentaine de pages, Francis Carco (Nouméa 1886 - Paris 1958), a aussi été un écrivain prolifique qui a connu un succès sans pareil durant l’entre-deux-guerres. Rêverie dans Amsterdam a été écrit à la suite d'un séjour qu'il a effectué dans la capitale néerlandaise au milieu des années 1930 ; la revue Les Marges en a donné le texte le 10 mai 1935. C'est à la même époque que Carco concevra Brumes - qu'il considérait lui-même comme son meilleur roman - , « qui a pour décor le quartier des marins et des prostituées d'Anvers » (1).


    amsterdam,anvers,littérature,poésie,francis carcoLe jour où il monte dans le train qui va le conduire à Amsterdam, il emporte la réédition de 1883 d’un guide voyage pour le moins singulier :
    Le Putanisme d’Amsterdam (1681), « certainement un des plus curieux livres écrits sur les mœurs des prostituées » précise l’éditeur. Mais une fois sur place, au début de la nuit, l’idée d’entrer dans des lieux de réjouissances n’effleure pas cet homme qui a vu de près les bas-fonds de bien des villes ; il préfère arpenter les rues désertes de la ville sous la pluie. « L’eau du port, elle aussi, luisait sous les feux des pylônes, d’une trouble phosphorescence et, par-dessus la ville, au milieu des vapeurs, le ciel apparaissait si rougeoyant qu’on en éprouvait à la fois une crainte et un plaisir. Heureusement, comme dans toute cité moderne, le timbre des tramways prolongeait ses rassurants appels. » Dans son récit un peu décousu, mais écrit dans une prose limpide, Francis Carco opère plusieurs comparaisons entre ce qu’il voit et les souvenirs qu’il garde de la Chine.

    Le Hollandais qui lui sert de guide préfère évoquer les tulipes que les « coupables divertissements » ; cet homme sur lequel on apprend peu de choses l’amène à dire : « Les Hollandais ont ceci d’excellent qu’ils ne vous promettent jamais rien de rare au cours d’une randonnée nocturne. Ils sont trop avisés pour compter sur la chance. Mais quand l’occasion se présente, ils savent mieux que personne en tirer parti. » Vont-ils tous deux tirer parti de cette promenade qui finit, malgré la résolution prise, à l'ombre de l’Oude Kerk ? « La rue tourne autour de l’église et, dans de petites loges qui se succèdent jusqu’à ne plus presque former qu’une succession ininterrompue de maisons de plaisir, des filles guettent les passants de derrière les carreaux. (…) Quelques-unes de “ces dames” vidaient des chopes de bière ou tricotaient, les yeux baissés. On les eût prises, à leur réserve, pour de dignes ménagères attendant, sous la lampe, le moment de gagner leur lit. Sans la musique des bars et sans l’étrange exhibition, derrière les vitrines, de toutes ces créatures qui ne semblaient en rien participer aux complicités du dehors, j’aurais pu me tromper. Jamais encore, nulle part, je n’avais constaté pareille hypocrisie. Et, pensant à l’auteur du petit livre sur Amsterdam, je me disais qu’avec lui, j’aurais eu, à n’en pas douter, la clef de ce mystère. Mais peut-être n’y avait-il pas de mystère. Il suffisait d’entrer dans l’une de ces boutiques pour que la femme, tirant le verrou et laissant retomber le rideau, changeât subitement de visage et se comportât comme partout.

    biographie de Carco par J.-J Bedu, éd. du Rocher, 2001

    CouvCarco.jpgOr, je n’éprouvais guère l’envie de tenter l’aventure. Grasses ou maigres, blondes ou brunes, aucune de ces marchandes n’arrivait à me décider. Elles faisaient partie d’un décor au même titre que leurs lumières tamisées de soie rouge, leurs coussins de couleur et la musique violente des bars. Plus je les observais, plus je concluais qu’il fallait accourir de loin vers elles et les voir au travers de sa propre imagination pour les parer de quelque attrait. Le vieux proverbe qui prétend que “l’amour est comme les auberges espagnoles : on y trouve ce qu’on y apporte”, prenait ici sa pleine signification. Près de ces femmes, dans l’étroit univers confortable dont elles étaient la fleur, on devait percevoir la sourde rumeur de fête foraine qui emplissait le quartier. On devait également savourer la tiédeur de leur gîte et, en même temps qu’on entendait la pluie crépiter aux carreaux, songer à la rue froide, glissante, dont les pavés et les trottoirs, les maisons grises, les courants d’air et l’inexprimable atmosphère de solitude n’étaient, à la fois, si lointains et si proches, que les sombres éléments d’un drame auquel, pour un moment et par miracle, on venait d’échapper. »

    Citons encore une strophe du poème « Carte postale » qui ferme cette Rêverie dans Amsterdam :

     

    Rappelle-toi, dans Amsterdam,

    La dernière nuit de l’année,

    Toute la ville illuminée

    Et le long raclement des trams.

     

    (1) Cf. Francis Carco, Romans, édition Jean-Jacques Bedu et Gilles Freyssinet, coll° Bouquins, Robert Laffont, 2004.

     

     

    Qui es-tu Francis Carco ?



     

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  • Adriaan van Dis : fichues promenades

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    Un promeneur en vidéo

     

    Le romancier Adriaan van Dis nous parle de son roman

    Le Promeneur (Gallimard, 2008)

    et de Paris, plus grande ville africaine hors de l’Afrique

     

     

     

     

     

    Les livres d'Adriaan van Dis en français : ICI & ICI

     

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    LE MOT DE L'ÉDITEUR

    Mulder, un Néerlandais d'une soixantaine d'années installé à Paris, mène une vie de rentier bien ordonnée, entre son appartement impeccable et ses sorties vespérales quotidiennes, quand surgit sur les lieux d'un incendie un chien qui va transformer son rapport au monde. L'animal, un bâtard sans nom ni maître, bouscule ses habitudes d'homme maniaque et solitaire, et le détourne de son itinéraire de promenade immuable pour lui révéler cet autre monde, celui des exclus, de la rue, des squats. À ses côtés, Mulder va rencontrer Ngolo, Le Chinois, Madame Sri, Fanta, le père Bruno…, et se heurter à toutes les difficultés que soulève le désir de venir en aide, de «faire quelque chose».
    Adriaan van Dis dresse un tableau sans concession ni complaisance d'une réalité qui dérange, dans un roman où cohabitent avec bonheur un humour omniprésent et un immense besoin de croire en l'homme, d'espérer le meilleur.

     

    Un livre à conseiller avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il est remarquablement écrit. Adriaan van Dis a un talent fou pour trouver des formules percutantes et parfois féroces. Certaines descriptions de personnes abîmées par la vie et l’évocation des horreurs du monde sont parfois crues mais jamais misérabilistes. L’humour et un immense besoin de croire en la bonté l’emportent.

    Chantal Joly, Revue Quart Monde, n° 207, 2008.

     

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    l'édition originale : De wandelaar, Augustus, Amsterdam, 2007