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  • Le musée Mesdag à La Haye

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    Le nom d’Hendrik Willem Mesdag (1831-1915) reste indissociablement lié à son célèbre Panorama de 1880. Quelques mois après le décès du mariniste, Philip Zilcken publiait dans La Revue de Hollande un article consacré à la collection laissée par le peintre et son épouse, Sina van Houten (1834-1909), à l’État néerlandais : De Mesdag Collectie.


     

     

    Mesdag3.png


     

    Groningue, le chef-lieu de la province du même nom, est une petite ville commerçante et intellectuelle qui possède une Université importante, où depuis longtemps une chaire de langue française attire de nombreux étudiants grâce à d’excellents professeurs, tels que feu van Hamel (1), et, actuellement, notre éminent collaborateur, M. Salverda de Grave.

    Israëls y naquit en 1824, et, fils d’un très petit banquier, il allait parfois recouvrer des créances chez M. M. Mesdag et fils ; le jeune garçon ne se doutait pas alors que plus tard il deviendrait un ami intime du futur mariniste !

    Israëls et Mesdag, ces deux artistes demeureront, l’un par l’ardente et vibrante expression de vie qui caractérise ses œuvres les plus distinguées, l’autre, si ce n’est exclusivement par ses tableaux, certainement par les merveilleuses collections qu’il a données à l’État néerlandais en 1903, et qui forment un des plus remarquables Musées d’art français qui existent au monde.

    Sina Mesdag (col. Mesdag)

    MesdagSina.pngÉvidemment à Paris, il y a au Louvre quelques merveilles des « peintres de Barbizon », et les collections Thomy Thiéry, Moreau-Nélaton, Chauchard contiennent des joyaux inestimables, mais le musée Mesdag, formé par deux artistes, (car Madame Mesdag-van Houten, peintre très distingué elle aussi, eut une influence prépondérante sur la formation de cette collection) est un ensemble parti- culièrement homogène. On sent qu’une idée y domine et que le choix assez éclectique des œuvres a toujours été inspiré par un véritable et profond sentiment de l’art, par une parfaite compréhension de la Peinture.

    Ayant être chargé par le Gouvernement hollandais de faire le Catalogue descriptif de ces collections de premier ordre (2), lorsque Mesdag, dans un geste large, en eut fait hommage à sa patrie, – et ayant jadis même, parfois contribué à les former, – je suis à même, non seulement d’en donner un aperçu, ainsi que je l’ai fait en 1908 dans La Revue de l’Art ancien et moderne (3), mais aussi de mentionner certains détails qui ne sont pas sans intérêt général.

    Un des caractères les plus remarquables de ce musée, qui le distingue de beaucoup d’autres, est le nombre considérable de toiles en apparence inachevées, esquisses, ébauches, « préparations », frottis, qu’il contient.

    M. et Mme. Mesdag, en artistes, jugèrent avec raison que le « premier jet » d’un tableau, tout en n’étant pas « fini » dans le sens étroit du mot, est aussi complet, – sinon plus, – aussi important, et souvent plus révélateur du talent d’un artiste et plus instructif que l’œuvre achevée.

    Mesdag6.pngDans la courte Préface du Catalogue de 1905, j’ai cité les ligues suivantes à ce sujet : Jules Breton, qui n’était certes pas susceptible d’intransigeance en art, voit au musée de Lille une Descente de Croix de Rubens, qu’il qualifie « d’importante, robuste, solide, large et pleine d’âme », – toutes les qualités d’un pur chef-d’œuvre.

    Quelques années plus tard, Breton, revenu dans le même musée, y voit, à côté du tableau de Rubens, une petite esquisse, de trente à quarante centimètres, dont il dit : « c’était comme surgissant toute palpitante du cerveau du Maître, l’esquisse du tableau. Merveille inoubliable ! »

    « Dans mes souvenirs de ces deux toiles, c’est la plus petite qui me semble la plus grande, la plus vibrante, la plus divine et la plus douloureusement dramatique ; … chaque touche est chaude de son génie, (de Rubens)… » etc.

    Ces lignes du membre de l’Institut montrent clairement l’intérêt d’une bonne esquisse qui, rapidement enlevée sous l’impression directe de l’émotion, est souvent plus personnelle, plus fraîche, plus expressive qu’une œuvre laborieusement parachevée.

    Un autre côté très spécial de la collection Mesdag, c’est qu’elle représente merveilleusement ce qu’on est convenu d’appeler la « belle peinture », comme si toute bonne peinture n’était pas belle !

    Alfred Stevens l’a très bien dit un jour : « Ceux qui possèdent le métier, la facture, sont seuls assurés de l’immortalité. » Peintres tous deux, M. et Mme. Mesdag ont compris et senti les beautés de l’exécution qui seules donnent la survie aux œuvres d’art, quelles qu’elles soient, et, par conséquent le musée Mesdag offre de rares jouissances aux artistes et aux connaisseurs.

    Mesdag, par P. de Josselin de Jong (col. Mesdag)

    Mesdag5.jpgMais avant de parler plus longuement du musée Mesdag, je crois qu’il est indispensable de dire quelques mots de l’homme d’élite que fut ce peintre volontaire, énergique, ayant les qualités d’opiniâtreté de sa race et de ses ancêtres.

    H. W. Mesdag est né, comme je l’ai dit plus haut, à Groningue, en 1831 ; jusqu’à l’âge de trente-cinq ans il travailla dans les bureaux de son père, négociant en grains, propriétaire de moulins et d’une fabrique d’amidon, et il se fit alors connaître comme un commerçant intègre et scrupuleux. Ces travaux contribuèrent sans aucun doute à faire de lui l’excellent administrateur qu’il fut plus tard, et comme Président de Pulchri-Studio, et comme Commissaire-général de beaucoup d’expositions internationales.

    Dès son enfance, Mesdag avait dessiné à ses moments perdus ; à l’âge de douze ans il s’amusait à copier des gravures, tout en ayant des leçons de dessin de M. Buijs, le maître qui avait donné des leçons à Joseph Israëls. Mais ce ne fut que vers 1866 qu’il put s’adonner à la peinture, et que, encouragé par sa femme, il alla se fixer à Bruxelles, où habitait son cousin Alma Tadema, et où son compatriote Willem Roelofs lui donna des conseils.

    Mesdag, avec la volonté qui lui était propre et le souci de vérité qui caractérise nos races du Nord, peignit des études serrées, méticuleuses, qui, par leur naïveté et leur réalisme se rapprochent de certaines études de Vincent van Gogh.

    En 1866, le jeune peintre expose pour la première fois à Bruxelles où ses travaux attirent l’attention, tandis que, peu de temps après, dans sa ville natale, Groningue, ils furent reçus avec une parfaite indifférence.

    En 1868, Mesdag alla passer l’été à Norderney ; lorsqu’il y vit la Mer du Nord, incessamment changeante et variée, il comprit qu’il avait trouvé sa voie. Aussi, l’année suivante, vient-il se fixer à La Haye, à proximité de Schéveningue.

     

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    Cette année 1869 fut mémorable pour Mesdag ; ayant exposé au Salon de Paris une assez grande toile Les brisants de la Mer du Nord, celle-ci fut médaillée, acquise par le peintre Chaplin, tandis que Millet, qui était membre du Jury, envoya à l’artiste une carte de visite avec ses félicitations, document précieux que Mesdag avait encadré et accroché dans son atelier.

    À cette même époque, – nul n’est prophète en son pays, – lorsque le peintre exposa à La Haye un tableau intitulé Que deviendront-ils ? représentant une barque de sauvetage allant au secours de naufragés, la malveillance et l’envie transformèrent ironiquement ce titre en Que deviendra-t-il ?...

    Mais dès lors sa carrière se dessine ; il produit une œuvre considérable et acquiert une notoriété que peu d’artistes ont atteinte.

    Presque tous les grands musées contiennent de ses toiles ; celles-ci, en général, sont de valeur inégale ; à côté d’excellentes il y en a un bon nombre d’assez faibles, mais, comme en somme tout artiste 

    Mesdag1.png

    ne survit que par ses meilleures œuvres, Mesdag demeurera, parmi ses confrères du XIXe siècle, une figure très intéressante.

    Sa femme, peut-être plus artiste que lui, l’encouragea toujours et lui fut extrêmement utile par ses conseils ; à l’égard du Musée, Mesdag me dit un jour de publier que ce fut sous l’influence de Madame Mesdag que cette collection est devenue ce qu’elle est.

    En commençant par le rez-de-chaussée, on est frappé tout d’abord par un choix d’aquarelles de ces peintres hollandais qui ont atteint une telle perfection technique en cet art délicat, qu’ils l’ont mené dans une impasse d’où il ne peut sortir qu’en se rénovant. On y voit des œuvres d’Irsraëls, de Jacob et Willem Maris, Weissenbruch, Bosboom, Mauve, Bauer, Mesdag et Madame Mesdag, d’un coloris distingué et harmonieux, d’un faire large et fouillé, qui démontre parfaitement ce que ces artistes parvinrent à exprimer au moyen de ce procédé.

    J. Bastien-Lepage, Autopotrait, 1875

    Mesdag8.pngPuis, après une grande salle aux tapisseries flamandes, aux- quelles se marie heureusement l’éclat sobre de cuivres arabes, de faïences orientales, ainsi que les patines subtiles d’ivoires et de bronzes japonais, viennent dans une salle suivante, Bastien-Lepage, Emile et Jules Breton, Couture, Bianchi, Gola, et quelques Corot, rapidement enlevés, précisant l’heure, le moment. De ce maître séduisant des œuvres peu communes, telles que les Falaises à contre-jour, un Clair de lune exquis, un Sous-bois très travaillé, avec figures importantes.

    Puis vient, alphabétiquement, Courbet, avec sept toiles solides, telles : Paysage, probablement en Franche-Comté ; des Pommes, aux rouges puissants, d’une admirable facture, tout comme le Chevreuil mort, l’Étude de nu et le Portrait du peintre, dédié « à mon ami Hippolyte, souvenir d’amitié de Gustave Courbet », – toutes œuvres de premier ordre.

    Devant les Daubigny on est pris d’un étonnement ; comment des œuvres d’une aussi rare importance (25 numéros) ont-elles put quitter la France ?... Il suffit de mentionner Villerville en Calvados,  La Maison de ma nourrice, Le Halage, plusieurs Soleils couchants, dorés, pourpres, vermeils, dans les champs, sur la mer, le long des grèves, la Bergerie, le Parc à moutons, trois Clairs de lune, pour indiquer la place d’élite qu’occupe cet artiste dans cette collection. Pour bien connaître Daubigny il faut avoir vu le Musée Mesdag !

    Puis de Daumier, l’admirable dessinateur, Commérage.

    Decamps, Les chiens de garde, Napoléon à St. Hélène, Le Braconnier.

    Eugène Delacroix, Soir de la bataille de Waterloo, Descente de Croix, superbe fusain sur papier jaune, et le Portrait du peintre, au masque amer, hautain, dédaigneux, d’inoubliable caractère.

    Diaz, tout un choix de toiles ; des vues de la forêt de Fontainebleau, d’une belle sincérité, des Pivoines roses, une Étude de nu délicieuse, un Paysage des Pyrénées, léger frottis évoquant très heureusement la grandeur de montagnes aux cimes neigeuses.

    Jules Dupré (1811-1889)

    Mesdag9.pngJules Dupré : de vieux chênes noueux, luisants après l’orage ; la nièce de Mesdag, Mlle van Houten, a fait une très importante eau-forte d’après ce beau tableau. De ce même de vrai peintre encore six œuvres, d’effets lumineux et divers, parmi lesquelles de légers frottis très expressifs.

    Géricault. Du peintre du Naufrage de la Méduse, quelques études de chevaux.

    Hervier. Le paysagiste « aux nuages dos de tourterelle », trop méconnu durant sa vie, qui fut aussi un excellent aqua-fortiste.

    Jacques Ferdinand Humbert, une Fantaisie, portrait de jeune femme décolletée.

    Ch. Jacque. Quelques scènes rustiques.

    Jeannin. Un petit panier contenant des raisins-muscat, d’une savoureuse couleur blonde.

    Mancini. De cet éminent peintre italien, ce Musée contient un grand nombre de toiles diverses, parce que Mesdag pendant quelque temps a acheté toute la production de l’artiste. On peut voir ici de ses œuvres de jeunesse, telles que l’Enfant malade, aussi bien que des toiles plus récentes qui trahissent les recherches ardentes de cet artiste passionné de vérité, d’exactitude.

    Mettling, le peintre Lyonnais, représenté par trois tableaux de figure.

    Michel. De ce précurseur de l’école de Barbizon, des Moulins montmartrois, d’effet rembranesque.

    J. F. Millet. Un des points culminant de cette collection.

    A. Mancini, Perdue en pensées (détail, col. Mesdag) 

    Mesdag10.pngSi l’Angélus est « le triomphe du sujet », (mais ce tableau célèbre est vraiment plus que cela !), sa Nature morte (un pot grossier, une jatte blanche, quelques navets et un vieux couteau), – serait, en son extrême simplicité de sujet et de facture, « le triomphe du sentiment », car elle est d’une impressionnante beauté. L’Homme et l’âne, un pastel d’une farouche grandeur, Les Meules, le Vigneron au repos, autant de chefs-d’œuvre. Et l’Agar et Ismaël (qui mesure 2 mètres 33 sur 1.45) est une toile vraiment dramatique, qui n’aurait jamais dû quitter la France. Le jour même où Mesdag l’avait achetée, à une vente, à Paris, on vint lui offrir environ vingt mille francs de bénéfice s’il voulait la revendre !*

    De Monticelli, une Route au Midi, étincelante de lumière, et une Fête aux personnages richement vêtus.

    Munkacsy, le peintre hongrois ; une Étude de la tête de la figure principale du Dernier jour d’un condamné.

    Ricard, un Portrait d’officier supérieur, très distingué en sa sobriété de facture.

    Théodore Rousseau. Encore un point culminant de ce Musée. Du « grand refusé », la célèbre Descente de vaches dans le Jura (refusée au Salon de 1835, avec la fameuse Allée des châtaigniersa terriblement poussé au noir ; çà et là émergent des morceaux de couleur rutilante, semblables à des fragments d’émail superbe. Mais, dans une autre salle, l’esquisse, mieux conservée, permet de reconstituer le tableau qu’Ary Scheffer exposa publiquement dans son atelier, après l’avoir acheté à l’artiste.** En plus, encore dix œuvres, préparations, frottis, dessins au pinceau, à la plume et au crayon noir, donnant une vision complète du talent du maître paysagiste.

    Segantini. Du célèbre Italien des dessins de sa première manière, précédant ses recherches luministes et divisionnistes.

    Stengelin, le peintre de Lyon ; une impression de soir, à l’huile et un grand dessin très délicat.

    René Tener, un paysage brumeux.

    Troyon. Du célèbre animalier, très inégal, une jolie esquisse du Retour du marché, et des études d’une chaude couleur ambrée.

    De Vallon, le prestigieux virtuose, des Paysages et des Poissons enlevés avec une verve et une sûreté de touche étonnantes.

    Voilà, quant au contingent français. Quelques Belges, Hyp. Boulanger, Alfred Verhaeren, Verwée, Emile Wauters.

     

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    Jozef Israëls, Seule au monde, 1878

    Et, en somme, assez peu de Hollandais : Israëls, avec un chef-d’œuvre, Seule au monde (qui se craquèle d’une façon inquiétante), et deux beaux Portraits, l’un de Mesdag, l’autre de Mme. Mesdag. Des trois frères Maris, quelques belles toiles, de même que de Bauer, Bosboom, Blommers, Mauve, Neuhuijs, Weissenbruch et tout un groupe de plus jeunes, représentés par des tableaux, des dessins ou des aquarelles.

    En artistes ouverts à toutes les sensations d’art, les Mesdag ont réuni non seulement des tableaux et des sculptures dans leur musée, mais ils se laissèrent également séduire par l’éclat de rares émaux cloisonnés de la Chine, par les couvertes blondes et dorées d’anciens Satzouma et les chaudes patines de bronzes antiques, par les couleurs somptueuses et assourdies de précieux tissus du Moyen Âge et de l’Orient, et même parfois par des objets d’un intérêt presque ethnographique en leur beauté étrange et primitive.

    T. Colenbrander, Assiette (1886, col. Mesdag) 

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    Ainsi ce musée contient en plus de la grande salle exclusivement remplie d’objets d’art, des vitrines contenant, à côté de curiosités exotiques et anciennes, une très précieuse collection de faïences de Colenbrander, le décorateur original et raffiné qui créa la fabrique de Rozenburg, il y a une trentaine d’années, mais sans succès, à cette époque.

    Cette brève énumération ne donne inévitablement qu’une très incomplète idée des trésors d’art que contient ce merveilleux musée, digne d’être infiniment plus connu et visité par l'étranger.

    Lors de la dernière Conférence de la Paix, en 1907, j’ai eu la bonne fortune de montrer les collections Mesdag à M. Léon Bourgeois, qui, on le sait, n’est pas seulement un grand homme d’État, mait aussi un connaisseur d’art de tout premier ordre. Stupéfait de trouver à La Haye un pareil ensemble d’œuvres du plus bel art français il s’écria : « Mais ces tableaux n’auraient jamais dû quitter la France. Bon nombre d’entre eux sont des toiles comme il en manque au Luxembourg et même Mesdag15.pngau Louvre ! » Paroles élogieuses et désintéressées qui m’ont d’autant plus frappé, qu’elles me remettaient à l’esprit une autre visite, celle de l'Empereur d’Allemagne au Mauritshuis ; comme le dr. Bredius lui montrait la photographie de l’admirable Portrait du frère de Rembrandt du Musée de l’Hermitage à Pétrograd, l’Empereur, s’adres- sant à son entourage, dit : « Nous pourrions bien aller leur reprendre ce tableau. »

    J’étais là, et, dans les circonstances actuelles ces paroles prononcées en passant acquièrent un certain intérêt.

     

    * Un cas de désintéressement analogue, encore plus frappant, est celui du Dr. Bredius qui, lorsqu’un amateur américain voulut lui acheter son David et Saül de Rembrandt, refusa net un bénéfice d’un demi million de francs !

    ** Mesdag l’a acheté à la fille de Scheffer, Mme Marjolin.

     

    Philippe Zilcken, La Revue de Hollande

    octobre 1915, p. 445-452

     

     

    (1) Anton Gerard van Hamel (1842-1907) – à ne pas confondre avec son homonyme (1886-1945), le célèbre celtisant –, théologien et romaniste, à partir de 1884 premier titulaire d’une chaire de langue et de littérature françaises en Hollande. Voici ce qu’écrit à son sujet David Gullentops dans « La réception de Verhaeren aux Pays-Bas »,  Revue belge de philologie et d’histoire, T. 77, fasc. 3, 1999, p. 743 :

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    MesdagVanHamel2.png

    (2) Catalogus der schilderijen, teekeningen, etsen en Kunstvoorwerpen, La Haye, Mouton & Cie, 1905. Une édition française du catalogue sera établie en 1911 (même auteur, même éditeur) de même qu'une édition en anglais.

    (3) Ph. Zilcken, « Le Musée Mesdag à La Haye », La Revue de l’art ancien et moderne, T. 24, n° 139, octobre 1908, p. 301-314. Le texte est plus complet que celui de 1915, mieux rédigé aussi, mais il est déjà accessible en ligne : ICI ou ICI. Il semble avoir d’ailleurs été repris sous forme de brochure en 1913 aux Pays-Bas. Relevons que le graveur haguenois avait déjà publié d'autres contribuations sur Mesdag dont : H.W. Mesdag : le peintre de la mer du Nord, Paris, Quantin, 1896.


     

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  • Un Hollandais chez Edmond de Goncourt

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    Edmond de Goncourt, par Ph. Zilcken

      

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     Edmond de Goncourt (1895), photo de Ph. Zilcken

      

     

    Dans le premier numéro de La Revue de Hollande (juillet 1915, p. 62-66), l’artiste néerlandais Philippe Zilcken revient, en français, sur les liens qu’il a entretenus avec Edmond de Goncourt (1) et édite une photographie inédite de l’écrivain. Sous le titre « Quelques souvenirs sur Edmond de Goncourt », il écrit :

     

    « Je crois être le seul Hollandais qui ait connu personnellement Edmond de Goncourt, mais comme il est toujours très délicat de parler de soi-même, ce n’est qu’avec scrupules que j’en viens à publier les souvenirs des excellents rapports que j’ai eus avec lui.

    edmond de goncourt,zilcken,la revue de hollande,histoire littéraire,peinture,photographie,japonVers 1881, avec l’audace et la spontanéité de la prime jeunesse, je m’étais permis d’écrire au ‘‘parfait gentilhomme de lettres’’ à propos d’un article, très important alors, concernant l’art japonais, qui avait paru dans Le Figaro.

    Manette Salomon m’avait révélé le talent et les goûts de l’écrivain-artiste, et le livre s’était rapidement répandu dans les ateliers de La Haye (2).

    Edmond de Goncourt me répondit immédiatement ; sa lettre, reproduite ici, constitue une profession de foi, non sans intérêt au point de vue de l’histoire de l’art à cette époque.

    27 mars 1881 

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    Dans ce temps-là, M. Lefebvre de Béhaine, le cousin des de Goncourt dont il est question plusieurs fois dans le Journal, était Ministre de France à La Haye. Le comte et la comtesse de Béhaine me firent l’honneur de visiter mon atelier, de sorte qu’il est possible que ce qu’ils dirent de moi, avec trop de bienveillance, contribua à me faire bien accueillir par l’écrivain…

    Il est certain que cette année 1881 j’eus le vif désir d’aller lui rendre visite.

    Dans le but de faire ce petit voyage, j’avais assez largement brossé une toile Mars en Hollande (3), très simple de composition, et assez lumineuse, que j’envoyai directement au jury du Salon, qui l’admit avec un bon numéro ; alors le bruit courut à La Haye que ce tableau avait été envoyé à Paris ‘‘par voie diplomatique !’’ Je partis le 26 Avril, le cœur léger et plein d’espoir. Arrivé à Paris, je reçus très heureusement une lettre d’Edmond de Goncourt, qui m’avait suivi, m’invitant en ces termes à aller le voir : 

    Goncourt3.png 

    Mais j’ignorais encore l’adresse de l’écrivain, que j’avais demandée en vain à la Société des Gens de Lettres. L’idée me vint alors d’aller chez Mme Desoije, la marchande d’objets japonais qui contribua beaucoup à faire connaître l’art nippon. Mme Desoije me renseigna très aimablement et m’offrit même de me mettre en rapport avec des amateurs de peinture qu’elle connaissait.

    Le mercredi venu, je pris le bateau-mouche, le moyen de transport que j’ai toujours préféré par-dessus tous les autres à Paris, et je débarquai bientôt à Auteuil, où je découvris sans peine la villa (53) du Boulevard de Montmorency.

    Ph. Burty par Carolus-Duran

    edmond de goncourt,zilcken,la revue de hollande,histoire littéraire,peinture,photographieEdmond de Goncourt me reçut dans le vestibule, avec sa courtoisie si distinguée et me conduisit dans son cabinet de travail, où plusieurs personnes étaient réunies ; il me présenta à Philippe Burty, le pénétrant critique d’art, et à de Nittis, le délicat peintre de La Place des Pyramides (actuellement au Mu- sée du Luxembourg).

    Bientôt ces visiteurs partirent, et de Goncourt me tendit son paquet de Maryland et du papier à cigarettes, et nous causâmes, tout en fumant et en admirant, à travers la légère buée bleue, les merveilles qui ornaient le célèbre cabinet de travail, les foukousas incomparables, les éventails, les laques, les bronzes.

    Puis il me montra les admirables dessins de Boucher et les Clodion qui ornaient le salon et la salle à manger, les arbustes rares de son jardin, – gelés pour la plupart pendant l’hiver, – toutes ces choses qu’il adorait et dont il a longuement parlé dans La Maison d’un artiste et dans le Journal.

    Avant mon départ nous remontâmes dans le cabinet de travail où de Goncourt me montra ses épreuves d’état de Gavarni, aux noirs veloutés, aux gris légers et vaporeux, et nous causâmes encore longtemps.

    Je qualifiai dans mes notes cette visite chez le raffiné artiste et collectionneur, de « rêve », et j’en rapportai une impression ineffaçable et infiniment précieuse.

    En 1883, j’allai, en souvenir de Manette Salomon, me promener et travailler le long de la Bièvre, excursion d’où je rapportai quelques dessins et une petite eau-forte que, rentré chez moi, j’envoyai à l’écrivain qui me remercia en ces termes : 

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    La lecture des œuvres des Goncourt a certainement influencé considérablement mon développement en général. Aussi il est certain que si, en 1883, je suis parti pour peindre en Algérie, c’est à la lecture de leurs descriptions suggestives d’un Orient peu connu que je fis ce voyage à la recherche de la lumière, voyage qui a edmond de goncourt,zilcken,la revue de hollande,histoire littéraire,peinture,photographie, Japonété un des tout premiers voyages d’études en Orient entrepris par un peintre hollandais. Ce n’est que plus tard que Bauer, Haverman, Le Gras, commencèrent leurs pérégrinations dans les pays de lumière, d’où ils rapportèrent des œuvres d’une notation nouvelle et imprévue.

    À partir ce cette époque j’allai presque toujours voir Edmond de Goncourt lorsque je traversais Paris.

    Et les années se passèrent.

    Nu, dessin de Ph. Zilcken

    Un petit événement contribua à resserrer les liens de sympathie qui me liaient à l’écrivain.

    En 1893, le Théâtre Libre vint donner en Hollande des repré- sentations de La Fille Elisa. Un critique assez autorisé écrivit dans les journaux une lettre à Antoine, lui reprochant, – l’éternelle rengaine ! – les ‘‘ordures’’ de la pièce. J’eus le plaisir de publier une défense de l’œuvre émotionnante, en réponse à l’attaque du critique.

    Cette escarmouche me valut la carte de visite ci-jointe :

    Goncourt7.png 

    En 1892, Verlaine était venu donner chez nous et en Belgique la série de conférences dont il parle longuement dans ses Quinze jours en Hollande.

    J’avais fait des études à la pointe-sèche d’après ‘‘le doux poète’’, et paraphrasant un croquis de Toorop, j’avais exécuté une assez grande planche que j’exposai à Paris. De Goncourt m’écrivit qu’il désirait que je fisse son portrait dans la même note. Ainsi, dans une lettre (21 janvier 1895) parlant de son ‘‘banquet’’ – à l’occasion duquel j’avais réuni un certain nombre de signatures de nos premiers écrivains et artistes sur un parchemin qui fut remis au jubilaire à cette fête,  – il ajoutait : ‘‘je suis comme Rops, et trouve très beau votre Verlaine’’, et plus loin, ‘‘cet article (un article paru en Hollande sur le banquet) à ravivé chez moi le désir d’avoir l’eau-forte de mon portrait par l’auteur de l’article’’ (4).

    tableau de Ph. Zilcken

    edmond de goncourt,zilcken,la revue de hollande,histoire littéraire,peinture,photographieEn avril je partis pour Paris et chaque matin l’omnibus me menait à Auteuil, où le Maître me recevait dans son fameux ‘‘grenier’’, où j’admirai entre autres choses d’art, des dessins aquarellés de Jules. Je préparai mon travail en faisant des croquis et j’esquissai même une planche d’après nature.

    Inopinément je fus obligé de rentrer chez moi ; il fut convenu que je reviendrais bientôt reprendre mes études. Mais une grave maladie d’un des miens me retint à La Haye, et peu de temps après Edmond de Goncourt mourut assez soudainement.

    Ainsi cette pointe-sèche fut interrompue par la Mort. Il est seulement resté de ces séances une photographie que je fis un matin dans le grenier ensoleillé, et qui survit, faible image, rendant toutefois bien le caractère sculptural, la grandeur puissante, alliée à la plus subtile délicatesse du masque de l’exquis artiste. »

    Mai 1915

     

    (1) Voir entre autres ici, note 1.

    edmond de goncourt,zilcken,la revue de hollande,histoire littéraire,peinture,photographie(2) Dans son autobiographie, alors qu’il évoque la figure du professeur Ten Brink, Ph. Zilcken écrit : « Au Lycée, j’ai eu le plaisir de lui raconter que j’avais découvert, dans un cabinet de lecture, un ouvrage des Goncourt (Manette Salo- mon), qui m’avait enchanté, mais Ten Brink ne connaissait pas encore ces auteurs, que j'ai été le premier à faire apprécier en Hollande comme, plus tard aussi, Verlaine. » (Au jardin du passé, 1930, p. 15). Zilcken poursuit en disant qu’il doit peut-être d’être devenu un « japonisant » et d’avoir fait la connaissance d’Edmond de Goncourt à la fascination qu’il éprouva pour des nobles japonais alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Relevons que Manette Salomon est en cours de traduction en langue néerlandaise.

    (3) Dans Au jardin du passé (p. 33), la toile s’intitule Moulin en Hollande. Voici comment Zilcken relate dans ce volume (p. 34-35) sa rencontre avec Edmond de Goncourt :

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    (4) Allusion à l’article « Hulde aan Edmond de Goncourt » publié par Philip Zilcken dans De Amsterdammer, 24 février 1895, p. 4-5. Ph. Zilcken a publié d’autres contributions en néerlandais sur Edmond de Goncourt, par exemple dans le même hebdomadaire culturel amstellodamois (17 et 24 mars 1895) et dans le mensuel Elsevier’s Geïllustreerd Maandschrift de 1896 (p. 222-233), article dans lequel il reproduit l’autographe suivant ainsi que le faire-part de décès du romancier :

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  • Le peintre-illustrateur Marius Bauer

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    Philippe ZILCKEN

    à propos de Marius BAUER

     

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    Zilcken, Bauer, Jan Veth chez l'imprimeur,

    vers 1886 (Rijksmuseum-Stichting, Amsterdam)

     

     

    Le peintre-graveur et photographe Marius Bauer (1867-1932) fut un proche de Philippe Zilcken. Grand voyageur, il est considéré comme le plus grand orientaliste hollandais de son temps. Ce fut un talent précoce. Malgré les innovations picturales qui ont marqué son époque, il est resté fidèle à un style réaliste teinté d’impressionnisme en donnant la primauté au dessin sur la couleur. Bauer a épousé Jo Stumpff, l’une des Amsterdamse Joffers, c’est-à-dire l’une de ces demoiselles de la capitale qui formaient un groupe d’artistes peintres.

    marius bauer,zilcken,peinture,gravure,hollande,france,illustration,flaubertUne rétrospective a été consacrée à Bauer début 2007 au Musée Singer de Laren ; une exposition présentant les caricatures politiques qu’il a réalisées sous le pseudonyme Rusticus pour le périodique politico-culturel De Kroniek (La Chronique) à la fin du XIXe siècle, se tient actuel- lement : « Spotprenten in de spotlights, Marius Bauer en tijdgenoten » (du 31 janvier au 29 août 2010). L'historien Henk Slechte publie à cette occasion l'ouvrage Marius Bauer als kritische kunstenaar. On pourra lire sur cette question : Walter Thys, « Socialistes et esthètes : un débat héroïque en Hollande à l’occasion du couronnement d’un Tsar ».

     

     

    exposition « Marius Bauer en Turquie », Schiedam, 2012

     

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    Le texte reproduit ci-dessous a été publié dans

    La Revue de Hollande, n° 5, novembre 1915, p. 662-665,

    un périodique créé pour resserrer les liens

    entre écrivains et artistes français et hollandais

    lors du premier conflit mondial.

     

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    UN PEINTRE-ILLUSTRATEUR HOLLANDAIS

    (M. Bauer)

     

    Bauer, le peintre-graveur orientaliste, est certainement un des artistes hollandais les plus connus au-delà des frontières de sa patrie.

    Ses succès à l’Exposition de 1900, où il eut, avec Bracquemond, Whistler et Zorn, un des quatre Grands Prix décernés par le jury de Gravure, contribuèrent à le faire apprécier, et depuis cette époque déjà lointaine, ses nombreuses eaux-fortes de haute fantaisie, ses reconstitutions d’un Orient qui disparaît trop rapidement, et qu’il aime à voir, ainsi qu’il me l’écrivait un jour de Constantinople, tel qu’il était il y a quelques siècles, ont répandu son nom.

     

    Une chose moins connue, même en Hollande, c’est que ce peintre a fait des « illustrations » pour trois livres, dont deux sont des chefs-d’œuvre de la littérature française et le troisième une Légende roumaine publiée en français à Amsterdam, avec un grand luxe d’exécution, mais d’un beaucoup plus petit format que les deux premiers volumes.

    Gustave Flaubert

    PortraitFlaubertInédit.pngL’origine de ces éditions, d’un intérêt particulier à divers points de vue, vaut la peine d’être mentionnée – Bauer habitait encore La Haye en 1893, et je le voyais presque journellement. À cette époque heureuse, grande d’enthou- siasmes, cet artiste avait fait sa première eau-forte dans mon atelier. Cette planche, définitive comme exécution fut bientôt suivie d’une quantité d’autres petites es- tampes, enlevées rapidement, très directes d’expression, donnant « le caractère de Smyrne et de Stamboul, et celui de leur populace, rendus admirablement par un artiste sensitif, voyant, imprégné de ses sujets, sentant le mouvement, l’action, et sachant rendre tout cela ».

    Possédant une presse, et, si je puis dire, certaines ca- pacités d’imprimeur « en taille-douce », je m’étais chargé avec le plus grand plaisir d’imprimer pour mon confrère, dès qu’elles étaient mordues, ces petites merveilles, sur des papiers de choix, anciens Hollande et anciens Japon.

    Depuis longtemps déjà conquis par la Légende de Saint julien l’Hospitalier de Flaubert, j’avais prêté le petit volume Trois Contes au peintre-graveur qui avait immédiatement été conquis par les phrases suggestives et pénétrantes de l’auteur (1).

    Lorsqu’on parcourt la Correspondance on trouve à plusieurs reprises des preuves de l’antipathie manifeste de Flaubert à l’endroit des illustrations. Ainsi, en 1878, à propos d’une illustration de Saint Julien, l’écrivain s’écrie : « Toute illustration en général m’exaspère ; à plus forte raison quand il s’agit de mes œuvres, et de mon vivant on n’en fera pas. Dixi ». Et ailleurs : « Ah ! qu’on me le montre, le coco qui fera le portrait d’Annibal ! Il me rendra grand service. Ce n’était pas la peine d’employer tant d’art à laisser tout dans le vague pour qu’un pignouf vienne démolir mon rêve par sa précision inepte. »

    Mais Bauer avait à cette époque un côté de son talent qui répondait particulièrement à ce que Flaubert exigeait d’un « illustrateur », un côté imprécis, vague, qui permettait au rêve et à la fantaisie de compléter l’œuvre illustrative.

    J’ai sous les yeux l’exemplaire des Trois Contes qui a servi à inspirer l’artiste. Avec un bout de crayon noir, Bauer a souligné les passages qui le frappaient à son point de vue spécial. Il est curieux de remarquer combien ces phrases, très courtes, semblent peu destinées à être illustrée. Ainsi je relève çà et là, des fragments tels que « on y mangea les plus rares épices » ; « Julien s’enfuit du château » ; « sa femme pour le recréer fit venir des jongleurs et des danseuses » ; « qu’avez-vous, cher seigneur ? » ; « on entendait le frôlement d’une écharpe ou l’écho d’un soupir » etc., etc.

    Le résultat final fut un grand portefeuille très lourd, contenant une dizaine de lithographies, dans des tons gris, brouillés ; dessins flottant comme dans une brume d’automne, – œuvres très distinguées et d’un charme rare, accompagnant le chef-d’œuvre de Flaubert.

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    M. Bauer, Femmes sous la tente

     

    Comme j’avais indirectement contribué à la naissance de cet ensemble, – lorsqu’il fallut établir le titre, j’écrivis à J.-K. Huysmans pour lui demander de bien vouloir indiquer à l’artiste et à l’éditeur, en quels termes ce titre exprimerait le plus précisément que ces dessins sur pierre étaient parallèles à l’œuvre écrite, et non pas une tentative d’illustration dans le genre habituel.

    Huysmans m’écrivit alors :

    « Étant donné que les lithographies de M. Bauer sont en quelque sorte une paraphrase au crayon du texte de Flaubert, le mot pour ne peut aller. Il vaudrait mieux mettre “Dix lithographies d’après la Légende de Saint Julien l’Hospitalier”. Ce mot vous donnerait le sens exact que vous désirez.

    « J’ai recherché les titres de Redon, mais lui, la plupart du temps, met Hommage à Flaubert, comme titre. C’est moins clair que le d’après que je vous signale.

    « Cela signifie que c’est une interprétation, un ouvrage original à côté d’un autre. »

    La légende roumaine, La Jeunesse inaltérable et la Vie éternelle, traduite par M. W. Ritter, forme un tout petit volume, d’un tirage extrêmement soigné. Bauer fit une vingtaine d’eaux-fortes, légers griffonnis très suggestifs, dont quinze ne mesurent que 55 sur 95 millimètres. Un autre artiste hollandais de tout premier ordre, notre raffiné peintre et décorateur Dysselhof (2) fit comme en-têtes et culs-de-lampe quarante-sept petites eaux-fortes en largeur, mesurant environ 6 millimètres sur 95 et représentant des fleurettes des champs : renoncules, silènes, fraisiers sauvages, etc., quelque peu stylisées, d’un dessin senti, délicat, d’un charme vraiment rare.

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    M. Bauer, Fête persane, 1889

     

    Le côté technique de l’impression, exécutée avec grand soin par l’imprimerie Mouton à La Haye, exigea des précautions infinies. Que l’on songe qu’il a fallu d’abord tirer toutes les eaux-fortes à part, sur des feuilles de mince papier du Japon, pliées en deux et imprimées d’un seul côté, à la manière des albums japonais. Puis, ce travail de patience, exigeant des soins considérables vu l’exiguïté du format, enfin terminé, suivit l’impression typographique qui devait remplir les blancs avec une rigoureuse exactitude, ne laissant pas la possibilité du moindre écart.

    Mais le produit le plus beau de ce genre de collaboration fut peut-être à tous les points de vue, AkëdyssérilBauer ayant lu le délicieux conte, encore une fois enthousiasmé comme il l’avait été par La Légende de Saint Julien, fit d’une traite ses huit compositions à l’eau-forte, dans la fièvre ininterrompue de la gestation, entièrement sous l’emprise de la prose de Villiers.

    Les gravures terminées, il s’agit de les publier.

    Akëdysséril, 1894

    MariusBauerVilliers.pngPar un de ces hasards fortuits et invraisemblables, comme il en arrive parfois, Bauer apprit que notre prosateur de génie, Lodewijk van Deijssel (pseudonyme de K.J.L. Alberdingk Thijm) tra- vaillait de son côté, pour son plaisir personnel, à une traduction d’Akëdysséril (3). Bercé, grisé par cette œuvre, Van Deijssel a su rendre admirablement (chose qui semble à peu près impossible) – en notre âpre et assez peu malléable langue du Nord, la musique et la cadence mêmes des phrases sonores et souples de Villiers de l’Isle Adam.

    Un éditeur se trouva, M. Groesbeek à Amsterdam, et le texte fut luxueusement imprimé en grand format et publié en portefeuille à un très petit nombre d’exemplaires.

    Parmi les eaux-fortes, il y a de très belles pages, qui, de même que les lithographies de Saint Julien, sont absolument originales, à côté de l’œuvre littéraire, et forment des œuvres d’art entièrement indépendantes.

    « On distribuerait au peuple le butin d’Eléphanta », « La souveraine du Xabad entra dans Bénarès », « Elle marchait sur ces ombres flottantes, les effleurant de sa robe d’or », sont des gravures en tous points originales, ne différant en rien d’autres estampes de l’artiste qui sont de pure fantaisie.

    Ainsi le hasard, les circonstances, les talents particuliers de Bauer et, plus tard, de Van Deijssel, amenèrent la création de ces publications précieuses, et parfaites en leur genre, comme je n’en vois guère d’autres chez nous, dues à l’enthousiasme, à l’admiration passionnée de ces vrais artistes, entièrement désintéressés, qui se mirent spontanément à l’œuvre, faisant chacun isolément de « l’art pour l’art » dans le sens le plus strict du mot.

    Ces livres hollandais dont les points de départ sont français, démontrent avec évidence les sympathies de notre élite intellectuelle pour l’art français. Ils demeureront un témoignage impérissable de la communion d’esprit et de cœur qui a existé à la fin du dix-neuvième siècle entre la plupart des artistes puissants et raffinés de la Hollande, et les grands maîtres des Lettres françaises.

     

    Philip Zilcken (4)

     

     

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    (1) Relevons, à propos de Flaubert et de Bauer, que ce dernier a, en 1896, commis une caricature représentant Louis Couperus en saint Antoine : le romancier haguenois avait publié peu avant une adaptation de la Tentation de Flaubert. Quelques semaines plus tard, Bauer publiait, toujours dans De Kroniek, une caricature de Zilcken en saint Nicolas (détail ci-contre).

    (2) Gerrit Willem Dijsselhof (1866-1924), un des représentants hollandais majeurs de l’Art nouveau.

    (3) Sur Akëdysséril aux Pays-Bas, on se reportera à l’article de Marcel van den Boogert, « Over buffels en de eisen van correctheid. Lodewijk van Deyssel en Villiers de l’Isle-Adam », De Parelduiker, n° 4, 1997, p. 3-15.

    (4) En février 1891, Ph. Zilcken publiait « Eaux-fortes de Bauer » dans L'Art dans les deux Mondes, article repris dans son livre Souvenirs (1900, p. 3-13). 

     

     

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  • Le Naturalisme en Hollande - Les Peintres

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    L'ECOLE HOLLANDAISE par PHILIP ZILCKEN (1885)


    Avant même la trentaine, le peintre-graveur Philip Zilcken se fixe comme tâche de mieux faire connaître en France un certain nombre de ses compatriotes, ainsi qu'en témoigne le texte reproduit ci-dessous, paru dans la Revue indépendante (01/05/1885). L'auteur évoque le naturalisme en peinture, soit l'école hollandaise du milieu du XIXe siècle, les Mesdag, Maris, Israëls, Mauve, Bosboom, Gabriël, Weissenbruch...


     

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    source : Gallica

     

    Lien permanent Imprimer Catégories : Peintres-Graveurs, Philippe Zilcken 0 commentaire
  • Les Frères Maris (1)

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    JACOB, MATTHIJS ET WILLEM MARIS par Philippe ZILCKEN (1)


    Dans la série des textes du Haguenois Philippe Zilcken sur la peinture hollandaise du XIXe siècle, nous reproduisons ci-dessous une étude sur les frères Maris telle qu'elle a paru dans Peintres hollandais modernes (Amsterdam, J.M. Schalekamp, 1893, p. 49-96).


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    D'après une eau-forte d'après J. Maris

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    D'après une eau-forte d'après J. Maris
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    (à suivre)