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  • L’écriture romanesque comme un feu de tourbe

     

     

    Un entretien

    avec le romancier Tomas Lieske

     

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    T. Lieske, Le petit-fils de Dieu en personne,

    trad. Catherine Mallet en collaboration avec Marc Das,

    sous la direction de D. Cunin,

    Strasbourg, Impasses de l’Encre, 2006.

     

     

    Après « L’imagination souveraine » – une brève présentation de l’œuvre romanesque de Tomas Lieske et un extrait de ses deux livres disponibles en français –, voici, pour donner une image plus complète de son travail, les réponses qu’il a bien voulu donner à une série de questions écrites.

     

    D.C. Ce qui me surprend sans doute le plus en lisant vos romans et nouvelles, c’est l’exubérance de couleurs, de sons, toutes ces odeurs, la place accordée à la dimension tactile… tout cela en rapport soit avec la sensualité, soit avec la mort ou la menace de la mort. Comment naissent toutes ces images, où allez-vous puiser cette luxuriance ? En d’autres mots, où cherchez-vous l'inspiration (sources littéraires, photographiques, picturales, géographiques…) ?

    T.L. Il me semble que je la puise à trois sources différentes : 1. Mes souvenirs, mes émotions, les expériences accumulées au cours des années. 2. Les recherches historiques, la documentation sur un pays donné, etc. … 3. Mon imaginaire. L’idéal, c’est quand ces trois champs s’équilibrent dans un roman. Autrement dit, tous mes romans se basent à la fois sur mes émotions et mon vécu tout en relevant pour une bonne part de la pure imagination. Ou encore : dans toute description fondée sur des sources historiques solides, l’imaginaire parvient à se faufiler. Je pars du principe que la tâche première de l’écrivain consiste à créer un monde inédit, l’imagination étant la qualité le plus belle de l’homme. On peut comparer cela à la Création. L’important pour moi, c’est cette qualité et ce jeu : créer un univers avec des mots et une langue, et non pas avancer un message, une morale ni quoi que ce soit.

    Quant à savoir comment naissent au juste les images, je n’en sais rien moi non plus. Quand je souhaite décrire une situation donnée, j’essaie de m’ouvrir le plus possible. C’est-à-dire que je tente de réveiller tous les souvenirs qui vont me permettre de mieux voir, de mieux goûter, de mieux sentir cette situation. Les souvenirs de mon enfance et de mon adolescence, liés à des circonstances comparables à celles que je décris ; le souvenir de visites au zoo, de voyages que j’ai pu faire dans le pays que j’évoque, mais aussi les photos que j’ai pu conserver. J’ai besoin de sentir que je suis allé là où je situe l’histoire, même si celle-ci se déroule au XVIe siècle ou dans un pays lointain.

     

    D.C. Comment ces images se tissent-elles dans la structure romanesque pour donner ces descriptions époustouflantes ?

    T.L. Quand je m’attelle à un roman, je ne sais pas moi-même ce qui va se passer ni comment l’histoire va se terminer. Je commence par écrire des passages dans lesquels les divers fils narratifs s’entrecroisent. J’imagine des situations qui ont un rapport avec l’histoire et les décris avec un souci extrême du moindre détail. Peu à peu, l’histoire prend forme. Vient ensuite la composition, c’est-à-dire que je retiens les passages qui me paraissent convenir ; le reste, je l’élimine. C’est seulement à ce stade que je m’intéresse au jeu qu’opèrent les images et les descriptions ; je m’efforce alors d’apporter de la cohérence à l’ensemble.

    Pour édifier ce monde, l’écrivain a à sa disposition le style et les images. Le style, c’est-à-dire qu’il puise dans la langue et toute ses richesses. Aussi bien des mots peu usités que le langage courant, familier ; aussi bien le langage châtié que l’argot ; la langue qui vaut comme norme aussi bien que des régionalismes. Quant aux images, elles cherchent à transmettre au lecteur une chose qui va lui rester.

    En écrivant un roman, on fait en permanence des choix. Chaque choix écarte des romans qui auraient pu exister. Certains choix sont guidés par la raison, d’autres se font à l’intuition. Ce qui veut dire que je ne suis pas moi non plus à même de tout expliquer. Il m’arrive de ne pas savoir pourquoi j’ai retenu telle option plutôt que telle autre.

    Pour ce qui est du souci des détails, je suis convaincu qu’un univers littéraire ne peur s’édifier que sur cette base. Il me faut vivre chaque scène et chaque scène doit être rendue de façon détaillée. Quand je place Dünya [personnage féminin qui a donné son nom au roman publié en 2007] dans une rue d’Istanbul en 1930, il me faut connaître la mode vestimentaire de l’époque, savoir quels parfums on pouvait acheter, quelles pâtisseries elle voit, à quelles soirées dansantes elle peut participer, à quel combat de boxe ou quelle élection de Miss Turquie elle peut assister. Peu importe si au stade de la composition j’élimine la plupart de ces données, l’important étant que je vive moi-même les choses et que je marche à côté de mon personnage dans la rue en question. 

     

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     T. Lieske, Mon amour souverain,
    trad. Annie Kroon, Le Seuil, 2008

     

    D.C. Le lien entre la sensualité d’une part, la violence, la mort, voire la putréfaction de l’autre – par exemple dans Mon amour souverain où, à la fin, vous nous offrez, parallèlement au souvenir que garde Marnix de la poitrine d’Isabel, la vision du roi Philippe II en train de pourrir sur son lit –, n’est pas sans rappeler une thématique chère à certains auteurs, par exemple Barbey d’Aurevilly, la fascination du mal. – Dans vos romans comme dans les siens, on plonge qui plus est par endroits dans une atmosphère étrange, fantasmagorique, fiévreuse où la raison échappe aux personnages, et presqu’au lecteur pour ainsi dire. Comment expliquez-vous cet aspect de vos livres, sachant qu’à la différence d’un Barbey d’Aurevilly, il n’y a pas chez vous de préoccupation théologique ?

    T.L. J’essaie de créer un univers littéraire. Dans cet univers, je m’efforce de ne pas me prononcer sur le bien et le mal, de me tenir éloigné de tout jugement moral. Prononcer un tel jugement, ce n’est pas ma tâche. Je privilégie le sensoriel : tomber dans le psychologisme conduit à émettre un jugement, mène au superficiel, cela ne débouche que rarement sur un beau style. Le sensoriel, c’est voir bien sûr, mais aussi sentir, toucher, goûter, entendre. Sans les sens, pas de description.

    Ce qui m’importe, c’est de saisir l’existence dans sa totalité. Dans une telle démarche, la comparaison entre l’homme et certains animaux apporte toujours des éléments éclairants. Je crois que l’univers ainsi créé doit ressembler à l’univers réel, sinon, on court le risque de devenir illisible. Il faut que le lecteur puisse reconnaître un tant soit peu l’univers que propose le roman. En même temps, cet univers doit être un peu de travers ; il doit être en danger. Dans la vie réelle, certaines conventions permettent de rendre la vie possible ; dans le roman, il convient de suspendre celles-ci. C’est à ça que sert la littérature. C’est là sa grande valeur. Je compare cela volontiers à un feu de tourbe. Dans un tel cas, on a l’impression que le sol reste intact – si ce n’est qu’il y a cette odeur singulière –, mais soudain, le feu, qui s’est glissé sous terre, prend quelque part ailleurs. De même, la littérature décrit une réalité en apparence intacte, mais on ne peut s’empêcher de penser que quelque chose va de travers, et tout à coup, les flammes surgissent : on prend alors conscience que le feu couvait depuis le début sous la surface.

     

    D.C. Par leur comportement, leur apparence aussi (êtres difformes, arriérés, un borgne…), nombre de vos personnages paraissent appartenir, au moins en partie, au règne animal. Le garçon du Petit-fils de Dieu en personne est doué, peut-on penser à certains moments, d’une intelligence rare, mais, enfermé dans son monde rudimentaire, il vit plus ou moins à la manière d’une bête ; la seule personne qui lui porte de l’affection est revêtue à la fin de l’histoire, avant de disparaître, d’un habit confectionné avec des peaux d’animaux. Les rapports qui se créent souvent entre vos personnages sont un mélange de bestialité et de désir de douceur. Est-ce l’imperceptible frontière entre « civilisation » et « barbarie » que vous tentez de saisir ? Barbarie qui semble prendre le dessus dans Une jeunesse de fer où vous donnez, à travers le personnage principal masculin – un membre du parti –, une image d’une société qui s’enfonce dans le totalitarisme, tandis que le personnage principal féminin, une jeune fille de 14 ans, se perd dans ses propres démons.

    T.L. Oui, le rapprochement avec les animaux est exact. Je cherche la frontière, l’endroit où se rencontrent l’homme qui évolue dans un monde où prévalent des règles et des conventions, et l’homme qui voudrait évoluer dans un monde sans règles ni conventions. Une sorte de frontière entre civilisation et sincérité totale, laquelle peut d’ailleurs être aussi bien bonne (manifestation de l’amour) que mauvaise (l’éventuelle envie de tuer).

     

    D.C. Dans de nombreux passages de votre œuvre, l’eau joue un rôle primordial : la noyade des deux frères à la fin du roman Gran Café Boulevard  – quand leur voiture sombre dans l’eau – noyade qui se prolonge sur plus de 10 pages ; dans une de vos nouvelles, la belle femme que l’on retrouve à moitié dévêtue et morte, cadavre pris dans un bloc de glace translucide ; dans Une jeunesse de fer, la rivière où se baignent les enfants et le lac qui est le théâtre des premiers jeux sexuels des adolescents ainsi que d’un drame ; la cascade où, dans une scène de quasi-crucifixion, le jeune Adoain du Petits-fils de Dieu en personne se lave avec son père. Mais presque toujours, l’eau semble synonyme de mort. Une damnation – le fatum de Couperus ? – pèse-t-elle sur vos personnages, y compris quand le personnage est un zeppelin comme dans le roman « turc » Dünya ?

    T.L. Je ne sais pas nager. Dans mes cauchemars, je me suis souvent vu au volant d’une voiture dont je perdais le contrôle et qui finissait dans l’eau. Cela ne présente guère d’intérêt pour le lecteur, mais c’est peut-être une clé pour comprendre pourquoi l’eau est liée à la mort dans mes livres.

     

    D.C. Quel sens faut-il donner à l’une des thématiques que vous affectionnez : l’ambiguïté des attirances, tant celle que peut éprouver un homme pour une jeune fille que celle d’une femme mûre pour un garçon, tant celle que peut éprouver une adolescente pour un gamin que celle d’un cousin pour sa cousine ?

    T.L. L’attirance, l’amour, les flirts, tout cela se produit souvent entre des personnes qui, d’un point de vue social, auraient mieux fait de ne pas se rencontrer. Un thème présent chez les auteurs grecs ou encore chez Shakespeare. La littérature présente souvent des relations amoureuses tendues. Décrire un couple qui vit une relation harmonieuse – relation que je souhaite à tout le monde – ne présente aucun risque sur le plan romanesque. Or, le romancier cherche le danger.

     

    couverture de la version originale

    du Petit-fils de Dieu en personne

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    D.C. Quels sont vos liens exacts avec l’Espagne ?

    T.L. Dans un pays bien comme il faut comme la Hollande, toutes les règles sont assez claires. La littérature, du moins la littérature telle que je l’envisage, tire profit de lieux et d’époques où les règles et les mesures sociales ne sont pas aussi précises. Un exemple : dans la Turquie chaotique des années 1920, voler un enfant puis l’éduquer, ainsi que le font les deux personnages masculins du roman Dünya, se révèle plus simple que dans la Hollande d’aujourd’hui où tout est réglementé (police, instances compétentes en matière d’adoption, choses permises et choses interdites, attribution d’un logement, etc.). Voilà pourquoi je retiens souvent un environnement où règnent des tensions et où certaines difficultés perturbent le quotidien. Il y a deux régions du monde que je connais bien, pour y avoir séjourné et voyagé, à savoir l’Espagne et la Turquie. L’Espagne de l’époque franquiste et celle des revendications basques, ainsi que la démocratie chancelante qu’est la Turquie avec entre autres problèmes la question Kurde, m’offrent un large éventail, beaucoup de possibilités. Pour le reste, je n’ai aucun lien particulier avec ces deux pays.

     

    D.C. Vous écrivez en néerlandais. Beaucoup d’écrivains (Pessoa, Hafid Bouazza, Cioran...) considèrent la langue dans laquelle ils écrivent comme leur patrie. Que représente pour vous, en tant que poète et en tant que romancier, la tradition littéraire néerlandaise, vos prédécesseurs et vos contemporains d’expression néerlandaise ?

    T.L. La littérature néerlandaise est celle que je connais le mieux. J’aime cette littérature. En écrivant, je m’inscris dans cette tradition. J’en suis tout à fait conscient et me sais grandement redevable à nombre de mes prédécesseurs. J’admire certains poètes et certains prosateurs auxquels je me réfère volontiers : P.C. Hooft (1) et Constantin Huygens (2), contemporains et admirateurs du poète anglais John Donne, auteurs de belles poésies sur le thème de l’amour ; M. Nijhoff (3), le premier vrai moderniste de la poésie néerlandaise ; Paul van Ostaijen (4), créateur d’une forme saisissante, et plus encore Lucebert (5), leur continuateur à eux deux ; Simon Vestdijk (6), dont j’ai beaucoup lu et étudié les romans, ou encore les premières œuvres de W.F. Hermans (7).

    Mais je regarde aussi ailleurs. Ce n’est pas un hasard si j’aime séjourner à Paris ou à Berlin quand j’écris un roman. Ainsi, je dispose du recul et de l’isolement nécessaires. Durant ces périodes, je lis de préférence des auteurs étrangers – il y a une certaine crainte qui joue en moi, celle d’être influencé par des écrivains néerlandais. J’essaie de me hisser au niveau de ces auteurs étrangers. Je veux prendre exemple sur eux et m’inspire de leur travail (Shakespeare, Nabokov, Gombrowicz, Boulgakov, Jelinek…).

     

    D.C. Quelle place accordez-vous à chacun des genres que vous pratiquez ?

    T.L. Les essais que j’ai écrits portent pour la plupart sur des romanciers et des poètes néerlandais. Une façon pour moi de me situer par rapport aux autres auteurs. Ma poésie se base, tout comme mes romans et nouvelles, sur l’émotion et la force de suggestion. Toutes deux s’allient alors avec la langue et les mots, tandis que dans les romans, elles sont au service de la narration. En écrivant un poème, je m’efforce de conférer le plus de singularité possible à la langue, sans rien perdre de l’expressivité. Chose bizarre, je suis incapable d’écrire des poèmes quand un roman est en chantier. Celui-ci réclame tout de moi ; c’est un travail considérable car il me faut avoir en permanence en tête, pendant un  an et demi à deux ans, les multiples fils narratifs. Quand je ne travaille pas à un roman, c’est les vacances : la poésie peut se présenter par vagues.

    Qu’on le veuille ou non, la poésie reste un genre élitiste. C’est justement ce qui la rend si singulière. Les romans ont un lectorat beaucoup plus large, mais ils n’ont pas la pureté que peut avoir un poème. Toutefois, il arrive qu’un roman présente des éléments de grande valeur. L’émotion est plus à la portée du roman, la beauté pure plus à la portée de la poésie.

     

    (1) P.C. Hooft (1581-1647), poète, dramaturge et historien, l’un des grands écrivains du Siècle d’or, auteur entre autres des Nederlandsche Historien.

    (2) Constantin Huygens (1596-1687), autre grand poète du Siècle d’or, fils de Christian Huygens.

    (3) Paul van Ostaijen (voir sur ce blog dans la catégorie « Poètes & Poèmes »).

    (4) Martinus Nijhoff (voir sur ce blog dans la catégorie « Poètes & Poèmes »).

    (5) Lucebert (1924-1994), poète et peintre, membre du groupe CoBrA.

    (6) Simon Vestdijk (1898-1971), romancier, essayiste et poète. Plusieurs de ses romans ont été (ré)édités aux éditions Phébus

    (7) Willem Frederik Hermans (1921-1995), romancier, essayiste et pamphlétaire. Auteur de La Chambre noire de Damoclès (Gallimard, 2006) et de Ne plus jamais dormir (Gallimard, 2009).

     

    Tomas Lieske à propos de son roman Alles kantelt (NL)

     

     

  • Penser est une jouissance

     

    Willem Jan Otten,

    brillant touche-à-tout

     

    Né à Amsterdam en 1951, Willem Jan Otten excelle dans tous les genres : poésie, théâtre, roman, essai, critique… Passionné de cinéma auquel il a consacré de nombreux textes, il a publié ces dernières années des essais sur des thèmes éthiques, par exemple l’euthanasie. Dans son œuvre imposante, la philosophie, l’Antiquité ne sont jamais très loin. Voici une dizaine d’années, sa conversion au catholicisme a ébranlé l’intelligentsia hollandaise devant laquelle il s’est expliqué en tenant un discours au sous-titre emprunté à Friedrich Schleiermacher : Le Miracle des éléphants en liberté. Discours aux personnes cultivées d’entre les mépriseurs de la religion chrétienne.

     

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    La création artistique, le doute pétrinien, l’incarnation, le regard lévinassien sont au cœur de sa seule œuvre disponible en français : La Mort sur le vif, roman publié aux éditions Gallimard en 2007, qui narre, à travers les yeux d’une toile, la crise que traverse un artiste peintre.

     

    « Objets de contemplation voués à la passivité ? Pauvres peintures ! Mais que se passerait-il si elles pouvaient “voir” et, surtout, dire ce qu’elles voient ? Donner la parole à une simple toile, c’est l’option qu’a choisie Willem Jan Otten. Du rouleau entreposé chez un marchand jusqu’à l’atelier du peintre où, après une pose sur cadre et une attente angoissante, les premiers coups de pinceau se posent sur sa surface, c’est à une narration pour le moins atypique que nous convie l’écrivain hollandais, à mi-chemin entre un récit impersonnel – ce n’est qu’un objet – et subjectif, puisque la toile n’est pas dénuée d’affects. Le support, doué d’un sens assez aigu de l’observation puisque c’est son seul passe-temps, décrit ainsi scrupuleusement – parfois jusqu’au voyeurisme – toutes les étapes de son achèvement entre les mains de “Créateur”, artiste ambitieux et à la mode, spécialisé dans le portrait réaliste de commande. Le paradoxe, c’est que si la toile “voit”, elle ne peut se contempler elle-même et ainsi suivre les progrès concrets de la dernière mission de son démiurge : rendre à la vie un jeune garçon décédé pour un vieux et riche collectionneur. L’art, plus fort que la mort ? Dangereuse question. »

    Boris Senff

     

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    «Pris dans la toile», La Gazette Nord-Pas-de-Calais, 19 avril 2007

     

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    « Le tableau qui parle et qui juge », Le Temps, 7 avril 2007 

     

      

    « Une toile est née », Mathieu Lindon

    www.liberation.fr/livres/010195348-une-toile-est-nee

     

    couverture d'une réédition néerlandaise du roman

    peinture,création,willem jan otten,roman,gallimard« L’énigme et la question de la mise en scène, voilà bien les deux thèmes centraux de l’œuvre de Willem-Jan Otten. Il est possible de les scinder en deux : le savoir opposé à l’ignorance, le choix opposé à la contrainte. Le premier couple occupe la place principale dans la première période de l'écrivain ; il se rapporte au désir paradoxal qui habite l’homme. Ce dernier veut tout savoir en même temps qu’il veut garder bien des secrets. Il craint en effet que ce qu’il sait ne lui offre aucun surcroît de bonheur. L’amour est aveugle et quiconque pose un regard perçant sur les choses ne peut plus aimer. Le savoir ultime porte sur les choses dernières, la mort. Un savoir qui se fait mission : “La connaissance est sentence, dit le docteur Loef [personnage d’un roman de W.-J. Otten]. L’impossibilité de guérir quelqu’un, ce n’est pas seulement un fait, c’est aussi une décision. Qu’il faut exécuter.” Ceci nous amène au second couple, la tension entre vouloir et devoir qui occupe la place centrale dans les œuvres d’Otten depuis 1997. Dans sa conférence De fuik van Pascal (Le Piège de Pascal, 1997), Otten critique la croyance contemporaine dans le libre choix et dans la toute-puissance de l’individu. Il suggère que l’homme “n’est pas sa propre œuvre”, autrement dit qu’il existe des puissances qui le dépassent. »

    Bart Vervaeck,

    « Respecter l’énigmatique : l’œuvre de Willem Jan Otten »

    Septentrion, 2007, n° 1, p. 25-31

     

     

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    La revue Deshima publie dans son numéro du printemps 2009

    un récit de Willem Jan Otten portant sur le thème de la paternité

    « Chronique d'un fils qui devient père »

     

     

  • La Hollande amie

     

    Estime et propagande :

    les relations franco-hollandaises

    durant la guerre 1914-1918

    à travers quelques témoignages

     

     

    La neutralité des Pays-Bas durant la Grande Guerre n’a pas laissé les Français indifférents. Une partie de la presse a critiqué l’attitude de ce pays, a pu l’accuser de fournir de l’aide à l’Allemagne et même d’avoir autorisé des troupes ennemies à passer sur son territoire. On s’en est également pris en France à la presse batave jugée bien trop proteutonne. Toutefois, la neutralité – ou plutôt le neutralisme – de la Hollande ne signifiait pas que ce pays ne se sentait aucunement menacé : « Les Pays-Bas, qui ne veulent pas aller à la guerre, voient chaque jour la guerre venir à eux », écrit Maurice Gandolphe dans son étude « Chez les Neutres. Enquête en Hollande » publié en septembre 1916 dans la Revue des Deux Mondes. Cet auteur tente d’exposer la complexité de la situation dans laquelle se trouve la Hollande prise comme dans un étau par les belligérants. Sans doute est-il difficile pour les Français et les Belges en guerre de comprendre l’attitude peu héroïque de leur voisin. Mais, ainsi que rétorquent certains Néerlandais, si leur pays a pu accueillir des dizaines de milliers de réfugiés fuyant la progression de l’armée prussienne, où pourraient ils eux-mêmes se réfugier si l’Allemagne venait à les envahir ? Qui plus est, pour les Pays-Bas, s’engager dans le conflit serait une sorte de suicide. Malgré la mobilisation de plusieurs centaines de milliers de jeunes hommes, la Hollande ne peut en effet cacher une réelle faiblesse militaire : devant les forces armées de l’Empire voisin, le petit royaume ne pèserait sans doute pas lourd.

     

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    Au sein du gouvernement français, il existe manifestement une volonté d’atténuer le mécontentement de l’opinion publique française tout en cherchant à s’assurer la sympathie des nations réformées septentrionales. Début 1917, le Comité protestant de propagande à l’étranger, en accord avec le ministère des Affaires étrangères français, désigne deux délégués pour rendre une « visite amicale » aux neutres protestants du Nord : Édouard Soulier (1870-1938), et l’universitaire Samuel Rocheblave (1854-1944). Les deux érudits séjournent en Hollande du 17 février au 4 avril 1917 puis en Norvège, en Suède et à Copenhague, pays où ils tiennent plusieurs dizaines de conférences sur des sujets à la fois culturels et patriotiques (« Le réalisme français », « La France d’après Michelet », « Jean Lahor »…) ; ils sont reçus par différentes personnalités dont les têtes couronnées (par exemple par la reine des Pays-Bas, Wilhelmine, puis par la reine mère Emma). Leur départ, leur séjour et leur retour en France plus de quatre mois plus tard sont suivis d’assez près par certains journaux. Il s’agissait pour la France de s’assurer la sympathie de ces pays que certains intérêts économiques, la religion, la culture, pouvaient rendre plus proches de l’Allemagne que de la France.

    Édouard Soulier, pasteur et homme politique français (il sera député pendant de longue années, spécialiste des questions extérieures), qui avait publié peu avant une étude intitulée « Propagande française dans les pays neutres protestants », a tiré de son séjour un petit livre sur la Hollande – La Hollande amie –, rédigé peu avant la fin des hostilités, dont l’objectif essentiel était de restaurer une image positive du petit pays septentrional auprès de l’opinion publique française : « L’examen, délicat et indispensable, des liens présents et des liens d’autrefois entre la France et ses amis, alliés ou neutres, il y a été procédé pour nos alliés, nos voisins, nos frères de race. Il n’avait pas encore été fait pour les Pays-Bas. Le voici, minutieux. »

    Son confrère a lui aussi donné un petit volume : Chez les neutres du Nord. Hollande et Scandinavie (Paris, Bloud et Gay, 1918 ; voir aussi la prépublication dans La Revue des Deux Mondes, 1er octobre 1917). À la différence de Soulier, il est plus précis sur le déroulement de leur séjour, sur les personnes qu’ils rencontrent (Gustave Cohen, Charles Boissevain, Walch, K.R. Gallas, P. Valkhoff, Salverda de Grave) ; il emploie un ton plus léger. Grand érudit qui découvre des artistes néerlandais, il se sent coupable de savoir si peu de choses sur les belles lettres et la musique néerlandaise : « Ne serait-il pas temps de “reconnaitre” par une juste réciprocité ce don gratuit de l’élite intellectuelle d’une noble nation ? Nous qui n’avons pas eu assez de trompettes pour célébrer les gloires artistiques ou littéraires de Scandinavie, de Russie ou d’Allemagne, avons-nous eu seulement une flûte pour moduler l’éloge de Johan de Meester, qui est pourtant de la lignée directe de nos Goncourt et de nos Maupassant ? (…) La Hollande musicale ne mérite pas moins d’être connue que la Hollande littéraire, certes ! et tant d’autres Hollandes de nous Français trop peu connues… ». Alors que le pasteur s’en tient à des considérations historiques, économiques et politico-sociales, le professeur d’université consacre quelques lignes ou paragraphes à la description des lieux visités, par exemple Amsterdam : « Après la Haye, capitale du monde officiel et de la Cour, me voici à Amsterdam, capitale de la vie hollandaise et de l’opinion. Journaux, affaires, mouvement intellectuel, tous les courants sont ici plus larges, plus forts ; c’est l’Amstel. Une ville toute en ponts, en quais, en canaux concentriques, d’un pittoresque achevé, que j’admirerais beaucoup si j’en avais le loisir et si, par un fâcheux inconvénient de la saison, les brumes plus collantes ici qu’ailleurs, et la malaria qui flotte en permanence sur cet écheveau de canaux stagnants, ne rendaient trop fébrile la première acclimatation. » Pour le reste, son récit présente un contenu assez similaire à La Hollande amie : on souligne l’accueil empressé qu’on a reçu, les sympathies qui existent dans le pays visité pour la cause des Alliés, l’hospitalité que les Pays-Bas donnent aux réfugiés de la Belgique et aux enfants évacués de la France du Nord ; enfin, on précise ce que la France devrait et devra faire pour développer ses relations avec les commerçants et industriels locaux. On prépare donc le terrain pour l’après-guerre, en particulier pour ce qui à trait au relèvement économique.

    Samuel Rocheblave met d’entrée dans la bouche de l’un de ses interlocuteurs bataves des paroles faites pour éliminer tout doute sur l’attitude des Hollandais : « On nous connaît mal chez vous. On y est enclin au soupçon envers le vrai sentiment de la Hollande. Un article injuste, une critique imméritée nous a plus nui dans votre esprit que ne nous ont servis une conduite loyale et un attachement obstiné à des principes qui sont les vôtres. Il y a eu méprise sur notre compte. Et c’est votre faute. Pourquoi ne venez-vous jamais chez nous ? Vous ne nous méconnaitriez pas, si vous vouliez vous donner la peine de nous connaitre. Mais vous vous êtes peu à peu retirés de nous. Vous vous êtes désintéressés de la petite Hollande, quitte à accueillir avec un peu trop de légèreté le moindre bruit défavorable. Ne tenez-vous aucun compte de notre situation, de nos difficultés ? Pourquoi n’avez-vous pas une presse plus juste, mieux informée, celle que vous mériteriez d’avoir ? Pourtant, malgré la méconnaissance dont nous sommes l’objet, nos sentiments sont pour la France. Vous vous en serez bientôt convaincus. » 

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    article de presse rendant compte de l'arrivée des deux Français en Hollande

     

    Selon Édouard Soulier, tout au plus 20% (et peut-être même seulement 8%) des Hollandais ont pu montrer des sympathies germaniques, la grande majorité de la population est pour sa part toujours restée francophile, liée à la culture française. Comme le précise une recension de La Hollande amie : « De par son histoire même, qui a été pendant plusieurs siècles une lutte pour la liberté religieuse et politique, le peuple hollandais ne pouvait être, devant la guerre de 1914, qu’un convaincu d’avance de la justice de la cause des Alliés. Comment il l’a prouvé par sa générosité inlassable vis-à-vis des réfugiés belges, français, par la fondation d’hôpitaux pour les blessés en France et dans les Balkans, par le nombre de ses fils qui se sont enrôlés au service de la France, par les diverses manifestations de l’opinion publique au cours de ces dernières années, M. Soulier le détaille en une série de chapitres fort bien documentés, qu’on lit avec un intérêt soutenu. Il termine en adjurant ses compatriotes de mettre à profit cette sympathie hollandaise, sincère et profonde, pour l’établissement de relations plus intimes commerciales. » Ces phrases résument plus ou moins le contenu de l’ouvrage dont la structure laisse toutefois un peu à désirer (voir ci-dessous la table des matière). La seule note critique à l’égard de la Hollande porte en réalité sur la presse : « Les journaux, en nombre, et des grands, ont ou bien présenté et soutenu la thèse allemande, inattentifs à son immoralité, insensibles aux crimes qu’elle engendrait logiquement, – ou bien, comme cela s’est vu ailleurs en d’autres temps, ont eu deux équipes de rédacteurs, qui, dans des articles qui se balançaient savamment, donnaient satisfaction tantôt à l’Entente, tantôt aux Centraux, – ou bien se sont abstenus de tout jugement, dans un silence qu’ils voulaient neutre et digne et qui n’était que renfrogné, inintelligent et antipathique » (1). Pour le reste, le pasteur évoque au fil des pages les nombreux organismes et organes qui ont joué un rôle dans l’aide apportée par les Pays-Bas – même fortement touchés par la récession économique – à la France en guerre (Comité France-Hollande ; Comité Hollande-France – lequel organisa aux Pays-Bas une exposition d’art moderne français itinérante en 1916 – ; Comité Néerlandais d’Assistance en faveur des Enfants français des Régions envahies hospitalisés en Hollande ; Union des Colonies étrangères de France en faveur des Victimes de la Guerre ; Comité du Commerce franco-hollandais ; Œuvre du soldat aveugle, à Amsterdam ; le Nederlandsche Overzee Trust ou N.O.T. ; La Gazette de Hollande ; L’Écho belge, établi en Hollande; Les Nouvelles, à Maastricht ; Le Foyer wallon ; le mensuel France-Hollande, La Revue de Hollande…) ; il souligne le rôle joué par des bienfaiteurs, des médecins, des infirmières, par les Hollandais qui se sont engagés dans la Légion étrangère pour soutenir la France (« 1.400 Hollandais se sont engagés dans les rangs de l’armée française ; 300 survivants »), étaye parfois son propos sur des statistiques… À de nombreuses reprises, il revient sur les liens historiques et culturels entre les deux pays : à le lire, on a l’impression qu’il n’a pratiquement jamais été question, entre l’un et l’autre, que d’une lune de miel agrémentée de temps en temps d’une petite « bourrade ». Les deux peuples ne sont-ils pas historiquement frères ? « Ces deux actions interminables [la guerre de Quatre-vingts ans et la guerre de Cent ans] rendent le peuple hollandais et le peuple français historiquement frères, car ces guerres sont des guerres pareilles dans leur motif et leur inspiration, par leur puissance irréductible, leur longue patience et la vertu spirituelle, surnaturelle pourrait-on dire, qui les anime. » Pour le républicain Soulier, Louis XIV fait bien pâle figure par rapport au stadhouder Guillaume III qui, par ses conceptions pacifiques et démocratiques « devançait son temps ». Plus près de nous, « les Hollandais ont accueilli la Révolution française avec enthousiasme ; au fond, ils aiment les armées de Pichegru de les avoir, en janvier 1795, délivrés des étrangers et précipités dans la liberté par une bourrade » (2). Ils sont restés attachés à « notre XVIIIe siècle », sans compter que « la Hollande a le culte de Napoléon » (3) et que la reine Wilhelmine a des origines qui la lient doublement à la France (Orange et l’amiral Gaspard de Coligny). Et puis ne vient-on pas de chanter de façon spontanée La Marseillaise à la Bourse d’Amsterdam ?

    Alphons Diepenbrock

    diepenbrockphoto.pngParmi les « personnalités intéressantes ou supérieures » imprégnées de ce passé, et qui abondent dans ce « pays qui nage sur les eau » (l’expression est inspirée du Télémaque de Fénelon), Édouard Soulier relève à son tour « le romancier et critique littéraire Johan de Meester (4), qui est pour le roman hollandais ce qu’ont été les peintres de genre du XVIIe siècle dans l’art ; naturaliste et coloriste comme eux, il voit précis, il regarde partout et dit vrai ». Comme beaucoup de voyageurs français qui ne connaissent guère la littérature hollandaise, le pasteur ne peut s’empêcher de rapprocher l’écrivain dont il parle de la peinture du plat pays. Il nomme aussi Fredrik van Eeden, « poète et romancier, dont l’œuvre a rayonné bien au-delà des frontières de son pays » (5), ou encore Philippe Zilcken, « peintre, graveur, historien de l’art qui a beaucoup travaillé à Paris » (6) ainsi qu’Alphons Diepenbrock, « le plus grand compositeur de musique hollandais actuellement vivant, qui s’est inspiré notamment de poèmes de Baudelaire ; il a mis en musique de nos poésies de guerre et a chanté, ainsi, nos armées et leur gloire » (7). À propos de la guerre de libération menée contre l’Espagne, le poète Onno Zwier van Haren (1713-1779) est mentionné comme auteur du poème national Les Gueux (8). Le guerre des Gueux « a inspiré à Victorien Sardou sa pièce, si souvent représentée à Paris depuis la guerre, sous ses deux formes de drame et d’opéra : Patrie ».

    Dans le chapitre 7, avant de consacrer quelques pages à l’importance de l’enseignement du français aux Pays-Bas, Édouard Soulier propose un petit cours de linguistique. Son tact semble l’empêcher de recourir au terme Alboche (ou Boche) pour traduire mof : « Couramment, dès longtemps, presque : dès toujours, s’il est un toujours dans les choses humaines, et dans les milieux les plus divers, le milieu universitaire, le milieu politique, le milieu financier, tout comme le milieu populaire, l’Allemand est désigné par le nom de mof. Ce terme qui rappelle l’anglais muff a un sens propre et un sens figuré. Il signifie fourrure [en réalité : manchon] et il est un terme de mépris. Nous pourrions, dans cette acception, le traduire par quelque chose comme vile canaille. Il est tellement établi que le mof c’est l’Allemand, que le Deutschland est même devenu la Mofrika. »

    La Hollande amie à peine terminé (en juillet 1918), E. Soulier reprit le chemin des pays scandinaves, cette fois en compagnie de l’officier alsacien Alfred Dolfus, pour une nouvelle mission « purement amicale » et littéraire (alors que son livre était en librairie, le pasteur perdait son fils Albert, des suites d’une maladie contractée au front). Le travail était en réalité loin d’être terminé ; il se prolongea même quelques années après l’armistice. Les sceptiques ne semblèrent pas convaincus par la vision strabique avancée dans La Hollande amie et des publications similaires. Des voix continuèrent de s’élever « pour critiquer l’attitude des Pays-Bas durant le premier conflit mondial. Leur point de mire : la neutralité néerlandaise qui n’aurait été qu’une façade destinée à masquer des appétits mercantiles et une germanophilie notoire. Et ces détracteurs d’argumenter. Pourquoi avait-on laissé les troupes allemandes, à présent désarmées, traverser tranquillement le Limbourg pour retourner chez elles ? Que dire ensuite de l’asile accordé à l’empereur Guillaume II, hébergé, désormais, au château d’Amerongen près d’Amersfoot. En outre, les établissements bancaires à vocation internationale n’avaient-ils pas prospéré pendant les combats ? L’exploitation des colonies n'avait-elle pas battu son plein ? Devant l'insistance et la véhémence de ces protestations, des milieux autorisés éprouvèrent le besoin de publier une brochure, intitulée Opinions erronées sur les Pays-Bas (1914-1918), qui s’efforçait de reprendre, parfois, il est vrai, de manière évasive, les reproches adressés à leur patrie » (9). Le malaise et les malentendus en question s’expliquent en partie, comme le relevait une autre recension du livre du pasteur Soulier, par « la situation délicate de la Hollande en face d’une Allemagne dont ses besoins la rendaient étroitement tributaire ». Les assez nombreuses publications portant sur la neutralité des Pays-Bas publiées en français, tant en France et en Belgique qu’en Hollande même, entre 1915 et 1925, montre à quel point le sujet était épineux.

    D. Cunin

     

    Louis Raemaekers, Dessins d'un Neutre

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    « Les Hollandais aiment à dire que pour eux la République a été un gouvernement aristocratique et que c’est la dynastie orangiste qui est le gouvernement démocratique. » (La Hollande amie, p. 47, d’après Ernest Lavisse)

    « Tout peuple est, pourrions-nous dire, solidaire de lui-même et tenu par son passé. Plus ce passé est long et fécond, plus il décide de possibilités et d’impossibilités. C’est “les morts qui parlent”, disait Melchior de Vogüé, chez ceux qui agissent aujourd’hui ; et ce que sont les Pays-Bas d’aujourd'hui est indiqué déjà à ceux qui savent qui ils ont été et ce qu’ils ont fait. Les Pays-Bas sont, solidement, un état démocratique : gueux obligent ; ils sont, à fond, les ennemis d’une hégémonie en Europe : Orange oblige ; ils agissent de leurs vœux et de leurs actions multiples pour l’indépendance et la liberté à disposer d’elle-même de chaque nationalité : histoire oblige. » (La Hollande amie, p. 50)

     

    (1) Le journaliste et publiciste Alexandre Cohen dont il est question sur plusieurs pages de ce blog a bien souvent fulminé contre la presse proteutonne de son pays d’origine. Cohen était le correspondant français du plus grand quotidien néerlandais de l’époque, De Telegraaf, journal pour lequel travaillait aussi l’illustrateur Louis Raemaekers. La Hollande amie, qui n’est pas une très belle édition – guerre oblige – présente toutefois en frontispice un dessin de ce dernier ; par ailleurs, Édouard Soulier lui consacre quelques lignes dans le chapitre VII : « Un dessin de Raemaekers, inconnu en France ». Cet artiste n’était, lui, pas inconnu : le gouvernement français venait de le décorer, il publiait dans Le Journal ; le 12 juin 1915, L’Illustration lui consacra un article tout en publiant une dizaine de ses dessins.

    Un article du Temps du 16 juin 1915, signé par le conservateur du Musée Grévin, s’enthousiasme à propos des dessins de cet artiste néerlandais publiés sous forme d’un recueil de cartes postales intitulé Dessins d’un Neutre. Ces carnets étaient vendus au profit des blessés de France et des orphelins de guerre. Le souci de montrer que la neutralité hollandaise n’était pas forcément synonyme de ralliement aux thèses allemandes était déjà présent moins d’un an après le début des hostilités.

    (2) Pour une plus juste perception des choses, voir au sujet de la place de la Révolution française en Hollande l’ouvrage récent d’Annie Jourdan, La Révolution batave. Entre la France et l’Amérique (1795-1806), Presses Universitaires de Rennes, 2008. Ou encore le numéro des Annales historiques de la Révolution française consacré à La Révolution batave. Péripéties d’une République-Sœur (1795-1813), n° 326,oct-déc. 2001.

    (3) On ne peut dénier un culte napoléonien chez un certain nombre de Néerlandais, et parmi eux nombre d’écrivains contemporains de l’Empereur mais aussi bien au-delà de sa mort.

    JohanDeMeester.gif(4) Johan de Meester (1860-1931) était journaliste. Il a été correspondant à Paris d’un grand journal hollandais de 1886 à 1891 ; de cette période, il a tiré un recueil d’esquisses sur la capitale française et ses habitants, Parijsche schimmen (Ombres parisiennes, 1892). Il a ensuite joué un rôle important dans la presse de son pays en accordant une grande attention aux mouvances artistiques ; comme critique, il a ainsi pris la défense des membres du Mouvement littéraire de 1880, qu’il avait côtoyés dans ses jeunes années. D’abord influencé par le naturalisme (il a écrit une courte étude intitulée L’Amour d’autrui dans les œuvres de Zola), De Meester a ensuite opté dans ses romans pour une vision plus stoïcienne de l’existence. Sa nouvelle Petite Reine, sur une gourgandine française qui fait chavirer bien des cœurs à Rotterdam, doit certainement beaucoup à Maupassant. Reconnu et fêté de son vivant (il était entre autres Chevalier de la Légion d’honneur, officier de l’Instruction Publique, chevalier de l’ordre du Cambodge), il est aujourd’hui tombé dans un certain oubli. Dans l’étude mentionnée plus haut, Maurice Gandolphe rapporte ces propos du romancier, « l’un des plus fins critiques de l’esprit européen » : « Nous sommes un très petit pays qui a de très grandes affaires : toutes nos difficultés viennent de cette disproportion. Dans la jungle des Puissances, nous nous démenons comme un pauvre écureuil qui balance sa grande queue pour rattraper la chute de son tout petit corps ; la queue de la Hollande, c’est sa marine, son commerce, ses colonies. Nous cherchons notre aplomb en remuant tout cela autour de notre étroite vie continentale : il faut beaucoup de souplesse, et c’est bien fatigant... »(photo DBNL)

    (5) Frederik van Eeden (1860-1932). Cofondateur de la revue De nieuwe Gids, l’organe du Mouvement de 1880, auteur prolifique, penseur influent, père de la significa, il demeure un classique des lettres néerlandaises. Il a été lié avec Romain Rolland. On peut lire en français le roman De kleine Johannes (Le Petit Johannes, dont il existe plusieurs traductions et éditions en France et en Belgique), Eucharistie. La parole de la réconciliation. Chant en style hébreux, œuvre qui témoigne de la conversion de l’auteur au catholicisme, et quelques extraits de son célèbre Journal. Si l’écrivain est mentionné par le pasteur Soulier, c’est sans doute du fait de la célébrité dont il jouissait alors dans son pays et au-delà et parce qu’il appartenait aux personnes constituant le noyau dur des Comités Hollande-France, au même titre d’ailleurs que d’autres grands noms des milieux artistiques bataves : A. Diepenbrock, Johan de Meester, Jan Toorop, l’incontournable Byvank, Ph. Zilcken, ou encore le romancier Henri Borel (dont l’un des livres, Wu-Wei, traduit en français en 1912, est toujours réédité de nos jours alors que L’Esprit de la Chine a paru pour la première dans notre langue en 2007).

    (6) Philippe Zilcken (1857-1930), peintre, lithographe, graveur et homme de lettres qui a beaucoup écrit sur des artistes et des écrivains français. C’est lui qui a invité Verlaine à venir faire des conférences en Hollande et qui a édité les lettres que lui a adressées le poète à ce sujet. Il a laissé des œuvres rédigées en français : Peintres hollandais modernes (1893) ; Impressions d’Algérie (1910) ; Enquête sur l’art en Hollande (1912) ; Le Musée Mesdag à La Haye (1913) ; Au jardin du passé, un demi-siècle d’art et de littérature (1930) ou encore des « Impressions sur Nice » et un texte sur la Provence narrant entre autres la visite qu’il rendit à Frédéric Mistral… Édouard Soulier rapporte les propos de ce grand francophile (p. 107) : « Le contact avec Paris, avec la France tout entière, pour ceux qui en connaissent plus que quelques boulevards, rend meilleur, est rassérénant, élève l’esprit par les nombreux éléments de beauté qui s’y manifestent sans cesse, par la bienveillance, l’aménité, le charme de la population, résultats d’une civilisation millénaire et innée, d’un raffinement dont les sources sont grecques et latines, et dont nous ne pourrons jamais nous passer, sous peine de dégénérer. »

    (7) Le francophile Alphons Diepenbrock (1862-1921) est en effet l’un des plus grands compositeurs (autodidacte) néerlandais. Il a joué un rôle important dans le renouveau intellectuel catholique aux Pays-Bas, les catholiques étant restés jusqu’en 1853 des citoyens de deuxième catégorie. Diepenbrock a par ailleurs laissé une œuvre d’essayiste (« Rémy de Gourmont : Le latin mystique » ; « Enquête sur l’influence de l’esprit français en Hollande » ; « Boieldieu, Fauré, Debussy »…). Le pasteur Soulier le cite p. 106 : « Les Alliés représentent dans l’Europe non seulement la pensée, mais encore la liberté et le droit. Si j’avais à souhaiter quelque chose, ce serait d’abord l’influence purifiante de la musique française, laquelle, quoique parfois un peu mièvre, manque absolument de l’hypocrisie et de la brutalité allemande, – art vraiment latin, qui veut conquérir lui aussi, mais par “la grâce et le sourire” et non pas par la force brutale, c’est-à-dire par l’esprit et non par la matière... Enfin, je souhaiterais une orientation vers la France par l’enseignement universitaire, tout à fait imprégné depuis 1870 par le matérialisme germanique, qui substitue aux idées et à l’intention une stupide méthode soi-disant scientifique où la mémoire et le mécanisme remplacent la pensée et le goût. » Quant à Samuel Rocheblave, il écrit : « Dirai-je ma confusion d’avoir eu à “découvrir”, à Amsterdam, l’admirable compositeur, et combien passionné de la France et de sa musique, qu’est M. Diepenbrock ? Faut-il ajouter que ce grand artiste, concentré, tendre et savant comme un César Franck néerlandais, a mis en musique des poésies de guerre de nos soldats [Le Vin de la Revanche ; Les Poilus de l’Argonne ; Debout, les Belges…], et que c’est en France seulement que cette musique antiallemande en tout sens est inconnue ? »

    PortraitOZHaren.gif(8) Onno Zwier van Haren (1713-1779). Noble frison, il vit sa brillante carrière politique brisée après avoir été accusé d’inceste, une affaire qui mit en branle toutes les plumes des Provinces-Unies. Condamné à passer le restant de ses jours retiré en Frise, il consacra les vingt dernières années de sa vie à l’écriture, commençant une œuvre qui devait compter des pièces de théâtre comme la tragédie Agon, sultan de Bantam (1769, traduite en français) sur les Indes néerlandaise. Son œuvre majeure reste le cycle de 24 chants historico-patriotiques De Geusen (Les Gueux, 1776). On peut aussi lire en traduction française ses Recherches historiques sur l’état de la religion chrétienne au Japon relativement à la nation hollandoise (1778). (photo DBNL)

    (9) Frank Tison, « Une neutralité bienveillante : les Pays-Bas au chevet des enfants du nord de la France (1916-1919) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2004/4, n° 216, p. 31.

     

     

    TABLE DES  MATIÈRES

    de La Hollande amie

     

     

    CHAPITRE PREMIER

    Amitiés de guerre. - Les Pays-Bas. - La colonie hollandaise de Paris. - Deux hôpitaux hollandais pour nos blessés. - Un trait de caractère. - La civilisation latine. - France-Hollande. - Français fils de Hollandais. - Morts pour la France.

    CHAPITRE II

    La Hollande et les Hollandais. - Traditions et relations hollandaises. - Les langues d'Ya. - Civilis et Rembrandt. - Un Finistère. - Le pays qui nage sur les eaux. - Peuple maritime. Les Hollandais et Napoléon ler. - Le Code civil et la liberté. La capitale de la paix. - Grandes figures contemporaines.

    CHAPITRE III

    La maison d’Orange. - Guillaume le Taciturne. - La guerre de Quatre-vingts ans. - La constitution et la libération de la République des Provinces-Unies. - Les alliances avec la France. - Le danger de l’hégémonie en Europe et dans le monde. Guillaume III. - Les Provinces-Unies et l’hégémonie. - Les Provinces-Unies et l’indépendance des nationalités. – L’expérience de ce qu’est une paix branlante. - La reine Wilhelmine ; son double lien avec la France.

    CHAPITRE IV

    Les Pays-Bas et la guerre défensive et décisive contre le militarisme. - Des faux bruits - Il est des Hollandais auxquels la guerre a fait gagner de l’argent. - Les Allemands s’entendent à compromettre les gens. - Les restrictions. - Les inondations.

    CHAPITRE V

    La commisération profonde. - Un discours du trône. - Un dessin de Raemaekers, inconnu en France. - Toujours la terre d’asile. - Pour les Belges. - Pour les petits Français.

    CHAPITRE VI

    Pour ceux de loin. - Les Balkaniques. - Les prisonniers belges. - Mutilés, aveugles et orphelins. - Les prisonniers français. - Les territoires libérés. - Des infirmières.

    CHAPITRE VII

    L’opinion hollandaise. - Ses manifestations anciennes. Mof et Mofrika. - Ses manifestations actuelles. - Les artistes français du XIXe siècle. - La langue française aux Pays-Bas. Ce que disent de la France les penseurs de Hollande. - Les traits de ses humoristes. - Monsieur Tout-le-Monde. - Le sentiment des Français sur l’amitié hollandaise.

    CHAPITRE VIII

    Sur le terrain pratique. - Temps de guerre. - Le N.O.T. - Temps de paix. – L’Office Français des Pays-Bas.

     

     

  • L’imagination souveraine

     

    Tomas Lieske,

    le mariage du sensuel et du cruel

     

    Poète, essayiste et romancier né à La Haye en 1943, Tomas Lieske privilégie l’imaginaire, s’inspirant souvent de l’Espagne des siècles passés, par exemple celle de Philippe II dans Mon amour souverain ou celle de l’époque napoléonienne dans Le Petit-fils de Dieu en personne. Ses nouvelles comme ses romans sollicitent de façon étonnante nos cinq sens. Son univers, à l’image de la nature très présente, est souvent fantasmagorique, brutal et sauvage. Lieske aborde, à travers un style luxuriant, un monde où s’entrechoquent les extrêmes, la cruauté et les passions, et où l’eau peut être purificatrice mais aussi l’élément le plus diabolique. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre certains passages de sa prose et certaines scènes des films de Peter Greenaway.

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    couverture de Une jeunesse de fer

     éd. Querido, photo August Sander,

    Veuve avec ses fils (vers 1921)

     

    Il a écrit à ce jour sept romans, dont Gran café Boulevard (2003), situé en partie dans l’Espagne franquiste, ou encore le petit dernier, Une jeunesse de fer (2009) qui montre la montée d’un régime totalitaire parallèlement au mal et à la sensualité dont est la proie une jeune fille de 14 ans. Tirée d'un recueil éponyme, la nouvelle Le Petit-fils de Dieu en personne (1996) est son premier texte à avoir été traduit en français (éditions Impasses de l’encre, 2006). Puis Le Seuil a publié Mon amour souverain, dans une traduction d’Annie Kroon, roman consacré au monarque espagnol Philippe II, à un ami Hollandais fictif de ce dernier, l’érudit Marnix, et à la femme qu’ils aiment tous deux.

    Les histoires de Lieske provoquent souvent un malaise et une gêne indicible, voire un certain dégoût. Il aime remuer les entrailles de ses lecteurs. Ses récits peuvent choquer, pourtant il ne franchit jamais la limite de l’intolérable. Il s’en approche, nous amène au bord du précipice, mais juste avant la chute, sans céder au voyeurisme, il recule d’un pas. Ainsi, il aborde des sujets que la société n’a pas envie de voir déballer de manière crue : les relations intimes entre une femme et un enfant/adolescent, la cruauté et la bêtise de ceux qui détiennent le pouvoir, celle des enfants aussi, l’abus de pouvoir et le meurtre gratuit, les jugements hâtifs qui entraînent des condamnations abusives, l’exclusion des « attardés mentaux », des difformes.

     

    Mon amour souverain

     

    CouvAmourSouverain.gifGrâce à l’enseignement qu’il a reçu chez les dominicains, Marnix de Veer est devenu un jeune hollandais brillant et polyglotte. À vingt ans, il est mathématicien et architecte. En septembre 1549, le jeune prince Felipe, futur roi d’Espagne, se trouve à Die Haghe, la future La Haye. Il remarque le jeune Marnix qui parle espagnol, et lui propose d’entrer à son service. Bientôt, le jeune homme suit la cour espagnole à Bruxelles où il en découvre les fastes. Il va passer le reste de sa vie en Espagne dans les palais de Felipe (Valladolid, Madrid, Tolède, L’Escurial). Peu à peu, il se lie avec le futur Philippe II ; il apprend à mieux connaître la personnalité complexe de ce prince qui raffole des femmes.

     

    Le début de Mon amour souverain nous montre, en une magnifique scène pestilentielle, le roi Philippe II qui agonise dans d’atroces souffrances :

    « Aujourd'hui, c’est le dernier jour du mois d’août. Sur le pays plane comme l’odeur d’une immense poissarde avachie, et à la cour, cet été, l’usage est de dire que nous avons l’impression de nous plaquer le visage contre une aisselle hirsute et écumeuse, à couper le souffle. Seules les heures très avancées de la nuit apportent un peu de répit. Avec le jour revient la chaleur et, dès lors, la vie stagne.

    Il a eu soixante et onze ans. Il n’atteindra pas son prochain anniversaire. Quand l’hiver arrivera enfin, il sera mort. Et pourtant j’ai éprouvé un choc, il y a une heure, quand je l’ai trouvé lucide, et qu’il m’a invité calmement à noter un certain nombre d’instructions pour l'organisation de ses funérailles. Prétendre le rassurer ou le réconforter n’a aucun sens. Il veut mourir. Ses souffrances sont presque intolérables, mais il sait qu’il doit attendre son heure. Depuis des semaines, il est couché sur le dos dans une immobilité presque totale. Dès qu’on le touche, il grogne de douleur. D’une voix faible, mais sans hésiter sur les mots, comme s’il s'agissait de lettres concernant le projet d'autonomie pour les Pays-Bas méridionaux ou de recommandations destinées à Lisbonne sur la défense des villes portuaires, il a commencé à me dicter les détails des cérémonies funèbres. Où loger chacun, les repas à organiser, les points qu’ldiaquez devait discuter avec Charles-Emmanuel, à quelle distance de sa bien-aimée Anne il voulait reposer, la durée de la période de deuil officiel, avec le port du noir pour le prince héritier. Je n’ai perçu de l’émotion dans sa voix qu’au moment où il m’a demandé de manière pressante s’il pouvait compter sur moi. Il s’est même tourné un peu vers moi, ce qui m’a passablement incommodé, car une puanteur terrible s’est dégagée de son corps quand il a bougé. » (trad. Annie Kroon)

     

    CouvTLIeske_0001.jpgLe Petit-fils de Dieu en personne nous transporte loin des palais, dans une Espagne plus sauvage où il arrive qu’on capture des ours. Adoain, garçon fruste plus ou moins autiste, obsédé par les chiffres, rêve de voir Napoléon apparaître dans son village perdu dans les montagnes : « le garçon fut absolument convaincu que c’était lui, le chef, l’empereur. Me voici en face du miracle, de l’empereur, pensa-t-il ». Mais le lendemain, tout ce qu’il découvre après le passage de cavaliers, c’est un soldat de l’armée impériale, agonisant :

    « Un tas de vêtements souillés jetés sur le sol près d’un corps ensanglanté. Adoain se précipita dans le sous-bois. Il écarta quelques branches et, après avoir guetté un certain temps, vit le membre de la garde de l’empereur faire un petit mouvement du bras. Au niveau des blessures, la peau, les effilochures de vêtements et la terre grumeleuse se coagulaient en croûtes épaisses. L’effet bénéfique pour le petit Adoain, ce fut qu’elles lui cachèrent les plaies béantes causées par des coups portés avec un sabre ou un outil agraire. Ce n’était pas l’empereur lui-même, mais un homme qui avait peut-être dormi près de lui.

    Adoain pouvait à loisir s'asseoir et regarder comment le prodige de la mort allait s’accomplir chez ce soldat, à peine plus âgé que lui de deux ans, trois tout au plus. Combien d’années de sa vie ce jeune homme avait-il passées avec l’empereur ? L’empereur qui avait à peu près le même âge. Ah ! comme il avait, lui, le petit Adoain, mal calculé sa vie ! »

     

    Le Petit-fils de Dieu en personne a été traduit

    par Catherine Mallet avec la collaboration de Marc Das

    sous la direction de Daniel Cunin. 

     

    Sur Tomas Lieske, on peut lire en français :

    Geertrui Marks,

    « Ces figures magiquement éclairées : l’œuvre de Tomas Lieske »

    Septentrion, 2008, n° 2, p. 47-53