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  • Influences françaises en Hollande

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    RELATIONS INTELLECTUELLES

    DE LA HOLLANDE ET DE LA FRANCE

     

     

    Dans le volume Hollande (Hachette, 1900, p. 262-272), Louis Bresson (voir sur ce blog « Multatuli ou le génie du sarcasme » & « La littérature hollandaise par Louis Bresson ») donne un texte sur les relations intellectuelles entre la Hollande et la France. Nous le reproduisons ci-dessous ainsi que les portraits de plusieurs auteurs dont il est question (en note, une note d'humour). Louis Bresson profite de cet article pour essentiellement rendre hommage à ses prédécesseurs protestants établis comme lui en Hollande. Son point de vue est à sens unique : il s’intéresse uniquement à l’influence exercée par des Français sur la Hollande.

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    RELATIONS INTELLECTUELLES

    DE LA HOLLANDE ET DE LA FRANCE

    par Louis BRESSON

     

    Nous avons précédemment signalé, à propos de la littérature, l’influence considérable exercée par les auteurs français sur les productions littéraires de la Hollande ; mais il convient d’y insister ; car, par suite de circonstances particulières, le génie français s’établit dans ce pays comme chez lui et y brilla du plus vif éclat. Dès 1629 Descartes s’était fixé en Hollande : « Il n’est pas de pays, disait-il, où l’on puisse jouir d’une liberté si entière. » Sa philosophie, attaquée avec violence par Voëtius, professeur de théologie à Utrecht, comme conduisant à l’athéisme, fut défendue par Cocceius, professeur à Leyde. Le cartésianisme, condamné par les synodes de Dordrecht et de Delft en 1656, et par l’université de Leyde, n’en fit pas moins de progrès dans les esprits. Spinoza, comme on l’a fait remarquer, est un cartésien ; Huygens, Grotius ont respiré l’air de Paris ; les villes, pour attirer ou retenir des étrangers comme Juste Lipse, Gruterus, van Baerle, Scaliger, ne reculent pas devant les sacrifices. Le sceptre de la philologie passe alors dans les mains hollandaises. Des dynasties d’imprimeurs se fondent qui vont porter au loin les résultats de la science nationale : dès la fin du XVIe siècle on trouve à Leyde les Silvius, les Haestens, Raulinghien qui dirige une succursale de son beau-père Plantin, d’Anvers ; à Amsterdam, ce sont les Blaeu, Jansonius et surtout les Elzeviers.

    Louise de Coligny (1553-1620)

    ImageBresson1.pngAu XVIIe siècle, pendant les années qui précèdent la Révocation de l’Édit de Nantes, alors que se montrent les signes précurseurs de la tempête et surtout en 1685 et 1686, au moment où des milliers de fugitifs arrivent avec le prestige du savoir, de l’éloquence et de la persécution, débordant par tous les points de la frontière, l’influence française se fait sentir dans tous les domaines. Il est vrai que déjà les voies lui étaient préparées. La cour de La Haye, depuis le Taciturne et Louise de Coligny, était une cour française. La langue qu’on y parlait était le français et l’on comprend que la haute bourgeoisie ait suivi cet exemple. Le langage des précieux et des précieuses, ne paraissait pas plus ridicule à La Haye qu’à l’hôtel de Rambouillet, et l’on s’y piquait d’écrire dans la manière et le style de Voiture, de Balzac et de Théophile de Viau. Les professeurs, venus de France à Leyde, quoiqu’ils fissent leurs cours en latin, n’en transmettaient pas moins à la jeunesse lettrée les idées françaises ; maintenant on allait les rencontrer à toutes les portes, dans les temples, dans la rue, dans les écoles, dans les journaux, avec les innombrables réfugiés.

    Au fond, c’était une élite qui venait demander asile aux Provinces-Unies. Les hommes d’initiative et de caractère, de foi et de science, écrivains, prédicateurs, professeurs, industriels, négociants, ouvriers, tous ceux qui préféraient l’exil à l’hypocrisie, furent accueillis avec transport. Et ce ne sont pas seulement les fugitifs qui se pressent dans les temples, ce sont aussi les magistrats, les autorités, les familles les plus distinguées et les plus influentes qui tiennent à honneur de faire partie des Églises wallonnes, ou, comme on dit souvent alors, des Églises françaises. Mais aussi quels orateurs montent dans ces chaires ! Tout ce que le protestantisme français du XVIIe siècle a compté de plus éminent est ici rassemblé.

    Pierre du Bosc (1623-1692)

    ImageBresson2.pngÀ Rotterdam, c’est Pierre du Bosc, autrefois a Caen, dont Louis XIV disait : « C’est l’homme de mon royaume qui parle le mieux ; » c’est Daniel de Superville, autrefois à Loudun, surtout remarquable comme moraliste ; c’est Jacques Basnage, ci-devant à Rouen, plus propre, d’après Voltaire, à être ministre d’État que d’une paroisse, appelé à La Haye sur la demande du grand pensionnaire Heinsius, l’heureux intermédiaire entre les Provinces-Unies et La France lors de la mission du Cardinal Dubois, l’auteur de l’Histoire de l’Ancien et Nouveau Testament et des Annales des Provinces-Unies ; c’est Jurieu, le professeur de Sedan, l’antagoniste de Bossuet, le soutien des protestants sousla croix dans ses Lettres pastorales, le défenseur intraitable de l’orthodoxie et, en même temps, l’adversaire si ardent de l’absolutisme qu’en 1789 on réimprima pour la défense de la Révolution ses Soupirs de la France esclave. À La Haye, c’est Claude, l’ancien pasteur de Charenton qui, dans un livre célèbre paru à Cologne en 1686, fit entendre les Plaintes des protestants de France ; c’est Jacques Saurin, dont on a prétendu faire l’émule de Bossuet et qui arrachait à Abbadie ce cri d’admiration : « Est-ce un homme, est-ce un ange qui parle ? » Et combien d’autres encore pourrait-on citer dans ces familles de prédicateurs qui illustrèrent la chaire wallonne, les Dompierre de Chauffepié, les Delprat, les Mounier, les Huet ? Les soixante-huit églises dispersées sur toute la surface du pays où l’on prêchait en français exercèrent peu à peu leur influence sur la prédication hollandaise, et l’on peut affirmer sans crainte que l’esprit venu de France souffla sur toutes les classes de la population, même sur ceux qui ne comprirent jamais la langue française.

    Jacques Basnage (1653-1723)

    ImageBresson3.pngCe n’est pas seulement dans les temples, mais encore dans les universités, qu’on fit place aux réfugiés. À Groningue, Barbeyrac fut nommé professeur de droit et d’histoire, et Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, rend hommage à ses commentaires sur les ouvrages de Puffendorf et Grotius. Luzac, un réfugié aussi, partageait les principes de Barbeyrac. Avec les autres juristes venus de France, ils popularisèrent les écrits de Pothier, de d’Aguesseau, et réussirent à modifier dans un sens plus libéral le droit criminel. Dans la province de Hollande, ils firent presque disparaître l’usage de la torture à une époque où, en France, elle était régulièrement employée dans l’instruction. À Leyde, Jacques Bernard fut appelé à la chaire de philosophie et de mathématiques, qu’il occupa avec éclat jusqu’en 1718. À côté d’eux il faudrait placer Pierre Lyonnet, naturaliste, anatomiste, graveur, dont le Traité anatomique sur la chenille qui ronge le bois de saule, avec des figures, est de l’avis de Cuvier, « au nombre des chefs-d’œuvre les plus étonnants de l’industrie humaine » ; Guillaume Loré, un mathématicien dont les travaux furent jugés dignes de paraître dans le recueil de l’Académie des sciences de Paris ; Pierre Latané, professeur en médecine; le physicien Desaguliers, connu par ses leçons sur les découvertes de Newton. En ce moment, les Français sont partout : dans les chaires des églises et des universités, cela va sans dire, nous l’avons vu ; mais à La Haye, auprès des États avec Basnage ; aux armées avec Schomberg ; aux colonies, au cap de Bonne-Espérance, à Surinam ; dans l’industrie, dans le commerce. Ils fournissent à la fois des ouvriers de tous les métiers, des soldats et des pamphlétaires contre les majestés catholiques. Et cette invasion, toute pacifique, devient si aveuglante qu’elle finit par provoquer les protestations d’un patriotisme ombrageux et malavisé.

    Jacques Saurin (1677-1730)

    ImageBresson4.pngComme on l’avait fait en Suisse, des poètes hollandais prétendirent que l’influence française était funeste au caractère national, à la simplicité et à l’austérité d’autrefois. Il y aurait beaucoup à répondre à ces reproches, et la correspondance de Huygens montre que la pureté morale n’avait pas attendu l’arrivée des réfugiés pour subir de fortes atteintes. Les politiques, d’ailleurs plus habiles, firent tout pour retenir cette population qui n’aspirait qu’à rentrer dans sa patrie. Dans toutes les négociations pour la paix, les réfugiés s’efforcent d’obtenir la fin de leur exil. À mesure que les années se passent, leurs espérances, au lieu de s’abattre, s’exaltent. Ils veulent entretenir leurs illusions, et peut-être est-ce là en grande partie l’explication de la lutte si âpre et si ardente entre les deux chefs du Refuge, Bayle et Jurieu, les deux anciens professeurs de Sedan, recueillis à l’École illustre de Rotterdam. Quand le présent est trop sombre et trop brutale la réalité, Jurieu s’envole vers les régions de la rêverie et du rêve ; il explique les prophéties, dans ses Lettres pastorales invoque les miracles, compte les années de triomphe qui restent à la bête couronnée de l’Apocalypse, promet à jour fixe la délivrance, rappelle que les rois sont faits pour les peuples, non les peuples pour les rois, et qu’ainsi l’iniquité et le despotisme courent au-devant du châtiment. Quiconque en douterait, douterait de Dieu même. Sans avoir l’air d’y toucher, Bayle souffle sur ces chimères ; il raille ces calculs mystérieux, ces prophéties toujours démenties et toujours remises au lendemain, renverse d’un mot de bon sens ces laborieux échafaudages d’élucubrationsImageBresson5.png fantaisistes et ramène son contradicteur à la théorie de saint Paul,  qu’il faut obéir aux puissances puisqu’elles viennent de Dieu. Et alors Jurieu s’emporte, anathématise son antagoniste, le poursuit devant le consistoire, profite des circonstances politiques pour obtenir du magistrat sa révocation de professeur. Bayle avait raison au fond, et raison avec plus d’esprit ; mais Jurieu avait autrement de patriotisme ; ce dogmatique était un politique, et c’est lui qui entretint longtemps dans les cœurs, – par des chimères, je le veux bien, – le désir et l’espoir de retrouver la patrie perdue. Bayle fut un sage, Jurieu fut un prophète, et l’on conçoit que l’âme généreuse et enthousiaste de Michelet ait donné au prophète la préférence.

    ci-dessus : Pierre Jurieu (1637-1713)
    Pierre Bayle (1647-1706)

    ImageBresson6.pngIl y aurait injustice pourtant à méconnaître les sympathies que l’œuvre de Bayle gagna à l’esprit français en Hollande. Dès 1684 il publiait ses Nouvelles de la République des lettres, qui firent sensation dans le monde savant. De tous les points de l’Europe, de Londres, d’Oxford, de Paris, de Lyon, de Dijon, de Genève, de Berlin, lui arrivent des informations politiques, philosophiques, littéraires, des brochures, des livres, des mémoires, des analyses, des critiques ; tous veulent devenir ses collaborateurs. Dans sa correspondance, nous rencontrons le théologien calviniste et le prêtre catholique, le philosophe idéaliste et le critique rationaliste, le visionnaire et le socinien, le savant et le bel esprit, l’homme d’État et l’homme d’église, Malebranche et Perrault, Denis Papin et Abbadie, Leclerc et Spon, l’abbé Nicaise et Charles Ancillon, Drelincourt et Minutoli. Lui, sait utiliser toutes les bonnes volontés, entretenir, au besoin provoquer les polémiques, comme entre Malebranche et Arnauld, désarmer les susceptibilités, se ménager les concours les plus inattendus. Aussi le succès lui arrive si considérable, si incontesté, qu’à Amsterdam Jean Leclerc fonde à côté la Bibliothèque universelle et historique, la Bibliothèque choisie, la Bibliothèque ancienne et moderne. Bientôt Bayle est absorbé par d’autres travaux, en particulier par son fameux Dictionnaire qui soulève dans les milieux ecclésiastiques une violente opposition ; on le censure, on le condamne : il n’en reste pas moins la mine inépuisable qui servira à toute l’école des encyclopédistes et qui méritera de n’être pas entièrement oublié, même dans un pays qui a donné à la critique des savant tels que Kuenen et Tiele. Cependant la revue abandonnée par Bayle est reprise par Basnage de Beauval sous le titre d’Histoire des ouvrages et de la vie des savants. La mode se répand de ces publications françaises. Alors même que le Refuge a pris son parti de l’exil, que les enfants des Français, avec les années, sont devenus des Hollandais, ils gardent, au moins dans les classes supérieures, la langue de leurs pères.

    Et ce qui prouve combien l’usage de la langue française était général, c’est que dès le commencement du XVIIe siècle on trouve en Hollande une troupe de comédiens français fixée à La Haye, sous les auspices du prince Maurice et plus tard de Guillaume II d’Orange. En 1700, il y avait des théâtres français permanents à La Haye, à Amsterdam et à Utrecht. Même à la Haye, les comédiens se divisent, et en face du théâtre de la rue du Casuarie s’élève la troupe du Voorhout. Où ira la cour ? où se rendront les princes, les grands seigneurs, les étrangers de distinction ? Et c’est une lutte d’intrigues, une rivalité de talents qui défraye toutes les conversations de la résidence. Comme ceux d’aujourd’hui, les acteurs d’alors savent intéresser toute la population à leurs querelles. Mais le merveilleux, c’est que ces étrangers, avec leurs susceptibilités d’amour-propre, aient été supportés par le public. C’est que nous sommes à la grande époque de notre expansion intellectuelle ; tout ce qui vient de Paris a une fleur et comme un parfum de bon ton et de délicatesse. Aussi pendant tout le dix-huitième siècle la langue fran çaise reste parlée non seulement dans les familles aristocratiques descendant des réfugiés, mais par le reste de la nation. Aujourd’hui même, dans le parler populaire, il est de mode de dire à quiconque emploie des locutions françaises : « Ne te sers donc pas de ces mots d’hôtel de ville, » ce qui indique à quel point le français ou le hollandais francisé était répandu dans le monde officiel.

    P.J. Buijnsters, Justus van Effen. Vie et œuvre, HES, 1992

    BioJustusVanEffen1992.jpgEt voilà pourquoi sans doute le Hollandais Van Effen crée à son tour des journaux français comme le Journal littéraire, le Courrier politique et galant, le Nouveau Spectateur français. Camusat publie la Bibliothèque française. Les journaux politiques qui se publient à Amsterdam, à Leyde, à Rotterdam, à Utrecht, à Harlem, sont écrits en français. Le roi de France se plaint aux États des attaques dirigées contre son gouvernement ; les magistrats hollandais interdisent alors l’impression des journaux français, des « gazettes raisonnées » ; mais ces interdictions ne sont pas de longue durée. Ce qui est défendu dans une ville est permis dans une autre. En dépit de tous les arrêts, la liberté de la presse se maintient et s’étend. Les libraires d’Amsterdam, de Rotterdam, de Leyde, deviennent les éditeurs des écrivains de Paris. Les ouvrages que le parlement arrête s’impriment en Hollande. Au XVIIe siècle, ce n’est plus l’esprit protestant, c’est l’esprit des encyclopédistes qui domine les intelligences. Rousseau, Voltaire sont édités dans les Pays-Bas. Le marquis d’Argens est un des grands fournisseurs des librairies d’Amsterdam. Luzac, de Leyde, publie l’Homme-machine de Lamettrie, et écrit lui-même des ouvrages du même genre et dans le même esprit, tantôt en hollandais et tantôt en français. Mlle van Tuyll, qui deviendra plus tard Mme de Charrières, Charles de Bentinck, François Hemsterhuys, Hollandais de naissance, comme leurs noms l’indiquent, se servent de notre langue dans leurs romans, leurs contes, leurs ouvrages de philosophie. Cette sympathie intellectuelle fait naître des sympathies politiques ; il y a un parti français en Hollande au XVIIe siècle. Les patriotes acclament la Révolution française ; il suffit de lire dans la Gazette de Leyde avec quel enthousiasme sont reçues les délibérations de l’Assemblée nationale, les premières victoires populaires. Il faudra bien des maladresses administratives pour éloigner de la France ce courant de sympathies. Ce serait un curieux chapitre d’histoire qui montrerait à quelles causes est dû, en ce pays, le recul de la langue française : le roi Louis la poursuivant sous prétexte d’impartialité et afin de faire oublier son origine ; Napoléon ne réussissantqu’à la faire détester comme le symbole de la servitude ; la maison d’Orange, à sa restauration, la renfermant dans les plus étroites limites avec l’appui de l’opinion et essayant de fermer les temples où l’on prie en français ; puis, le réveil, l’exaltation de la langue nationale comme moyen suprême d’affirmer et de conserver une nationalité indépendante devant les éventualités de l’avenir…

    IsabelledeCharrièreQuentindeLaTour1771.jpg
    Isabelle de Charrière (1740-1805) par Quentin de La Tour, 1771

     

    Et cependant l’influence française persiste malgré tout. Jusqu’au moment où l’invasion française amena l’établissement de la république batave, la Hollande, constituée par des États souverains confédérés ou juxtaposés, n’avait pu avoir une législation unique. En 1809, le roi Louis y introduisit, avec quelques modifications, le code Napoléon, et cette législation est restée en vigueur jusqu’en 1838. Encore faut-il reconnaître que la révision de 1838 est plus hollandaise de nom qu’en réalité et qu’il n’y a, pour ainsi dire, pas d’article qui ne soit emprunté au code français, très souvent par une simple traduction. Dans les universités, les professeurs ne manquent jamais de renvoyer soit aux jurisconsultes, soit aux débats législatifs français ; et à la barre, les avocats invoquent souvent les arrêts de la Cour française de cassation.

    Et comme il se retrouve dans le droit national, l’esprit de la France s’est insinué dans la langue nationale. Quoi d’étonnant à cela ? Nous ayons vu les relations intellectuelles qui unissent les deux pays depuis le XVIe siècle. Aujourd’hui encore, dès les bancs de l’école primaire supérieure, l’enfant apprend à connaître et à lire le français. Dans l’enseignement moderne comme dans l’enseignement classique, le français est la première des langues vivantes qu’on apprend. Le public qui lit se passionne pour nos romans et nos romanciers. Les grandes Revues parisiennes n’ont certainement pas en France autant de lecteurs qu’en Hollande, si on tient compte du chiffre de la population. Dans les cercles, on trouve – et on lit – les principaux journaux français. Le théâtre s’alimente principalement de pièces françaises. Depuis la guerre de 1870, les scènes françaises ont disparu à Amsterdam et à La Haye, l’Opéra excepté ; mais toutes les nouveautés parisiennes sont promptement traduites et représentées en hollandais. Dans ces conditions, on conçoit que le français ait profondément pénétré dans la langue nationale. « La connaissance générale de la langue française, même dans les classes moyennes de la population, a fait passer dans la langue du pays une infinité de tournures et d’expressions françaises, et elles sont devenues tellement familières à tout le monde, qu’on les entend même dans la bouche de ceux qui ignorent complètement la langue dont elles dérivent. » Il est vrai que ces mots sont souvent hollandisés ; mais on n’a pas grand’peine à les reconnaître, comme on s’en apercevra par cette page où l’on s’est amusé à montrer l’usage qu’on peut faire du vocabulaire français dans la conversation hollandaise : « Nos contemporains trouvent leurs costumes uniformen, tenues, pantalons, jacquetten, pardessus, bottines, parapluies et parasols dans le vestiaire et la garde-robe. Dans le kabinet, la chiffonnière et la commode, ils enferment leurs bijouterien, bracelletten, broches, médaillons, colliers, parures, porte-monnaie ; dans la toilet-nécessaire, leurs flacons, odeuren et parfumerien. Ils mediteeren leurs billets-doux, acquitteeren leurs kwitanties, redigeeren leurs brochures, rapporten, circulaires, rekwesten ; ils lanceeren leurs invitations pour le bal, le dîner, la soirée, le théâter ; ils cacheteeren les enveloppen et y mettent l’adres devant leurs bureaux. Les familles meubileeren et tapisseeren leurs salons de bonheurs-du-jour, guéridons, étagères, lustres, gravures, aquarellen, ong>fauteuils, canapés, pouffes, tapijten, portières ; ils orneeren la cheminée de pendules, candélabres et coupes, la console de portretten, albums, statuetten, busten, bibelots, miniaturen, medaltjes ; ils prefereeren comme pousse-caféou likeuren après le dessert le cognac et la chartreuse. » (*) Et il y a ici autre chose qu’un jeu d’esprit ; pour expliquer d’aussi nombreuses rencontres, il faut de profondes influences persistant à travers plusieurs générations. On n’en disconvient pas en effet : aujourd’hui que le commerce hollandais se fait presque entièrement avec l’Angleterre ou l’Allemagne, le français pourrait paraître sans utilité ; mais il demeure quand même le signe distinctif de « l’honnête homme » tel qu’on l’entendait au XVIIe siècle. Lire le français, le parler, le comprendre, est l’indice de la véritable culture et le complément de toute bonne éducation.

    Sous ce rapport, on peut toujours dire, comme un Hollandais le faisait naguère, qu’ « il y a encore quelque chose de la France en Hollande ».

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    Louis Bonaparte, dit Lodewijk Napoleon, par le baron François Gérard

     

    Pour en savoir plus sur l'influence des lettres françaises

    sur la littérature hollandaise à partir de 1800 : ICI

     

    (*) L’humoriste belge Joël Riguelle aurait très bien pu jouer avec ces quelques phrases dans son sketch « La leçon de néerlandais » : 

    Leçon de néerlandais 1

     

    Leçon de néerlandais 2

     

    Leçon de néerlandais 3

     

     

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  • Le Cheval ailé

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    Quelques regards sur Psyché de Louis Couperus

     

     

    CouvCouperusPsyché.png

     

    C’est en août 1897 que Louis Couperus s’est mis à écrire Psyche ; en novembre, le texte est terminé. Entre-temps, l’écrivain a suggéré à son éditeur de le faire illustrer par un des jeunes artistes symbolistes hollandais. Un peu plus tard, c’est lui-même qui avancera le nom de Toorop, lequel avouera beaucoup apprécier l’œuvre de Couperus : à son sens, elle se prête comme aucune autre à son talent de dessinateur. Psyche a d’abord paru dans la revue De Gids début 1898 avant de sortir en novembre en volume. Ce sera une des œuvres du Haguenois parmi les plus vendues de son vivant. En exergue, Couperus a placé deux phrases de Metamorfoze (1897), son autobiographie esthétique en même temps qu’un de ses livres les plus remarquables :

    « … Ne pleure plus, va dormir, et si tu ne peux dormir, je te dirai un conte, une jolie histoire de fleurs, de pierres précieuses et d’oiseaux, d’un jeune prince et d’une petite princesse… Car le monde n’a rien à offrir si ce n’est un simple conte… »

     

    CouvCouperusTournée.jpg

    Ouvrage de H.T.M. van Vliet richement documenté

    sur les tournées effectuées par Couperus dans son pays

     

    Si le projet d’une édition illustrée a dû être abandonné en raison de coûts jugés trop élevés par L.J. Veen, le livre se distingue tout de même par la magnifique couverture dessinée par Jan Toorop (voir ci-dessus) ; Couperus ne la trouva toutefois pas à son goût. La seconde édition (1899) comprendra un dessin du peintre. L’épouse de Louis Couperus devait écrire une adaptation pour le théâtre (1916) à l’époque où Couperus, rentré dans son pays natal à cause de la guerre, lisait fréquemment des passages de Psyche devant des auditoires choisis de différentes villes néerlandaises. Ses « tournées » littéraires sont restées célèbres, en particulier du fait de sa voix et de sa diction singulières. (1)

    Dans la présentation du volume Psyché et Fidessa paru en traduction française en 2002, Gilbert Van de Louw évoque Couperus en ces termes : « Quand Louis Couperus publie Psyché (1897) et Fidessa (1898), c’est un auteur confirmé qui présente au public une œuvre litté­raire dans le sens moderne qu’a pris ce mot dans ces années-là. Il s’est fait connaître à travers Noodlot (Fatalité, 1891) traduit en anglais la même année et Eline Vere […] L’auteur n’a pas qualifié ses créations de “conte”. C’étaient pour lui des “récits”, mais on voit dans l’ensemble de son œuvre bon nombre de ces “variations sur un thème” inspirées par l’hu­meur du moment. Des “variations” comme en musique. Barbe bleue y défile ou encore les légendes des Indes. Ce qui importe dans tout cela, c’est le travail que l’auteur fait sur la source, comme on le faisait à l’époque classique pour le théâtre. Médée, Rodogune, Esther ou Andromaque, pour ne rien dire de Phèdre, doivent autant à leur source qu’à la présentation des auteurs qui ont consacré leur renommée et figé leur image dans un certain sens : on voit mal Phèdre sans le faix de son tourment, Andromaque sans le souci pour son fils, Médée sans un amour transforméCouvPsycheFidessa.jpgen haine destructrice. Mais on ne voit plus ces femmes sans les atours de Corneille ou de Racine, parce que ces auteurs leur ont donné une consistance psychologique et une densité littéraire à l’abri du temps. […] Couperus, dans un genre plus intime et merveilleux, fait revivre le personnage de Psyché ou la légende de la Licorne. Il introduit ses héroïnes dans le monde du merveilleux, montrant par là même que la modernité est un lien avec le passé, non pas une cassure. Le genre du conte est en vogue à l’époque, non seu­lement pour les enfants, mais pour un public adulte. Transporté dans un mode symbolique, un univers de rêve, l’auteur y projette son monde à lui. » (2)

    Ce « monde à lui », le lecteur français avait pu le découvrir quatre-vingts ans plus tôt. Une première traduction de Psyche avait en effet paru en français sous le titre Le Cheval ailé (trad. J. [= Félicia] Barbier, Paris, Éditions du Monde nouveau) l’année de la mort de Couperus, avec une préface de Julien Benda. Avant de reprendre certains points de vue publiés en français sur Psyche, disons, sans faire injure aux traducteurs, que la version de Félicia Barbier (3) simplifie en de nombreux endroits l’original et que celle de David Goldberg (4) tend à ajouter des fioritures. Il faudrait les fondre en une seule pour obtenir un juste équilibre.

    La critique de langue française n’a en réalité pas attendu 1923 pour commenter le « roman féérique » de Couperus. Outre Louis Van Keymeulen et Léo J. Krijn, déjà mentionnés sur ce blog (partie IV de la notice « Louis Couperus par Louis Van Keymeulen »), un certain Pauw. nous disait dès la fin du XIXe siècle : « Parmi les plus belles choses nouvellement parues, citons en première ligne le délicieux conte Psyché, le dernier ouvrage de Louis Coupérus. […] Le talent de l’auteur s’y montre dans toute sa splendeur ; il y a trouvé un vaste champ à son extraordinaire fantaisie. Il y déploie pleinement sa belle faculté évocatrice de visions éblouissantes, qui enveloppent d’une douce atmosphère de rêve. Quoiqu’il emprunte plusieurs thèmes aux mythes et aux légendes qui sont de toute éternité, l’œuvre, dans son ensemble, n’en est pas moins originale. Louis Coupérus possède un style admirable, souple et vigoureux. Il trouve des expressions éminemment suggestives – et dans ses descriptions, il déploie une variété et une richesse incomparables. Ses phrases sont rythmées et harmonieuses. Ses mots sont choisis avec soin et groupés selon le goût musical le plus subtil. Il chante plutôt qu’il ne parle ! Tant pour la richesse extraordinaire de l’imagination et l’idée philosophique que pour la beauté supérieure de la forme, Psyche est un ouvrage qui peut être compté parmi les plus parfaits de toute la littérature contemporaine. » (5)

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    Page de titre différente de celle qui mentionne comme traductrice une certaine J. Barbier

     

    D’autres plumes vont s’exprimer un quart de siècle plus tard à l’occasion de la parution du Cheval ailé. (6) Parmi elles, la jeune Christiane Fournier (7) qui se fera connaître comme critique, reporter ou encore comme romancière, et qui, à l’époque, collaborait justement aux éditions du Monde Nouveau. C’est d’ailleurs dans la revue éponyme qu’elle publie cinq pages consacrées à l’œuvre du romancier hollandais : « Couperus, fils de Platon et de Perrault » (janv.-février 1924, p. 48-52). Alors que Couperus estimait qu’il fallait se laisser porter par la fraîcheur de l’histoire plutôt que d’en faire une lecture trop métaphysique, la jeune Française va tenter de concilier les deux approches :

    « Mythe platonicien de l’existence de l’âme et de sa chute, ce Cheval ailé ; mythe chrétien de sa rédemption dissimulé sous le voile transparent du plus beau des contes de fées, celui que petit nous rêvions dans l’émerveillement de nos imaginations neuves. Philosophie symbolique et mystique du temps au paresseux passé, au subtil avenir, au joyeux présent. Lacet de ces trois étapes curieusement solidaires dans l’impondérable limite morte, puis ressuscitée, du vertigineux devenir. Grave problème des essences, mais chanté gaiement par la voix des bacchantes. Grand geste de l’amour, mais pudiquement masqué derrière les ailes diaphanes de Psyché. Vision du péché, qu’ironise la flûte du Satyre. Expiation ; larmes versées ; descente aux enfers ; résurrection des morts : le tout est candeur et science à la fois ; transparence, mais d’un horizon ; naïveté attendrie de celui qui est las de douter.

    Pourquoi tant chercher ? Le secret n’est point si caché que chacun ne le puisse découvrir ; le poème ne veut point d’exégèse ; et ce serait pitié si ces quelques lignes, déchargeant la création de son symbole, venaient à crever la bulle de savon.

    CouperusPortraitJanVeth1892.jpgUn roi avait trois filles, raconte Apulée ; mais Couperus parfait la création. L’une, Emeralde, aux yeux de pierres précieuses, dont les courtisans chuchotaient que son cœur était de rubis ; Astra, la seconde, qui cherchait à surprendre la science sous le mouvement mystérieuse- ment ordonné des étoiles ; et Psyché, timide et nue, enfant couronnée de boucles blondes, parée de ses ailes versicolores, de ses ailes fragiles qui ne la soulevaient point et la laissaient, vaincue, attachée à la terre.

    Platon chargeait-il ses mythes des pensées comme les commentaires l’ont exigé ? Ce qui reste de plus précieux dans la promenade élyséenne des âmes que nous raconte le Phèdre ce doit être la grâce hellénique que la science n’a point déflorée plutôt que la démonstration possible de la préexistence ou de la survivance. La sensibilité se satisfait de la fable et, pour croire, elle ne calcule pas.

    Psyché habitait le royaume du Passé. Le roi son père avait bien cent ans. “Couronné de trois cents tours, le palais royal se dressait jusqu’aux nues.” Psyché errait le long des créneaux, contemplait l’horizon infini, et rêvait. Elle rêvait des choses qu’elle ne connaissait point. Bonheur et tristesse tout à la fois ; celle-ci est dans celui-là contenue, et qui se dit heureux sans avoir battu le chemin triste qui conduit au jardin enchanté du présent ?

    Du haut des tours du palais, l’Âme aperçut la Chimère et en devint amoureuse ; car elle brillait de tous les mirages des vertigineux avenirs et s’élevait à de troublants infinis. L’enfant timide et nue se suspendit au cou du Cheval aux puissantes ailes pour entreprendre l’éternel voyage. »

    Ce voyage, c’est l’histoire narrée par Couperus, dont Christiane Fournier retrace alors les grandes lignes avant de conclure :

    « Par quelle étrange audace marquons-nous de correspondance deux mondes qui n’ont point de commune mesure ? Psyché, dont l’infidélité vient de tuer Eros, rachètera-t-elle l’inéluctable ? Quel impossible et quel inefficace, dira-t-on. N’importe ! Il convient que le pécheur travaille dans la peine. Et voici remporté le triomphe du platonicien-chrétien. C’est justement le mystère de cette équivalence qui sert à justifier le dogme de la préexistence et de la survivance de l’âme. La conclusion prouve la majeure. Prouver ? Que prétentieux et docte est le mot appliqué à une œuvre où l’imagination candide d’un artiste défend à la raison l’accès. Au reste la logique se moquera : paradoxe ou conte de fée ? Ce peut n’être pas davantage ; mais s’il n’en faut pas plus pour que jaillisse la vérité profonde ! Il y a un enfer au moins : celui de Dante. Il y a certes un oiseau bleu et des forêts magiques et des fées très belles, très jeunes et très puissantes qui changent en carrosses les citrouilles et en princes les valets. Chacun de nous qui l’a cru, a suspendu à l’arbre enchanté du conte, une parcelle de vérité.

    Voilà bien pour défier les sceptiques, sectateurs insensibles d’une science qui n’entend pas la légende. Ils veulent raisonner le mythe et la croyance : c’est jouer au tennis avec des balles de plomb. Psyché existe, ardente et pure, déchue, souffrante, expiatoire ; rachetée enfin au Paradis des bienheureux.

    Mais qui disait que nous n’avions pas d’âme ? »

     

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    Renée d'Unan, La Pensée française, 11/10/1923

     

     

    NOTES

     

    CouvPsyche1992.jpg(1) Les éléments relatifs à l’édition hollandaise de Psyche sont empruntés à la postface du volume 14 des Œuvres complètes de Louis Couperus, volume que l’on doit à H.T.M. van Vliet, J.B. Robert et M. Boelhouwer (L.J. Veen, 1992).

    (2) Gilbert Van de Louw, « Introduction », Psyché / Fidessa, Contes et légendes littéraires, traduits du néerlandais par David Goldberg, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2002, p. 7 et 9. Relevons que Couperus a tout de même à l’occasion employé le terme « conte » à propos de Psyche, par exemple dans des lettres à son éditeur et à son ami Ram. Voir aussi le passage mis en exergue.

    (3) On doit à Félicia Barbier d’autres traductions d’œuvres néerlandaises : Noto Souroto, « Orient et Occident », Le Monde nouveau, fév. 1926 ; Nico van Suchtelen, Le Sourire de l’âme (De stille lach, 1916), Paris, Éditions du Monde nouveau, 1930 ; Henri Borel, Wu-Wei. Fantaisie, inspirée par la philosophie de Lao-Tsz’, Paris, Éditions du Monde Nouveau, 1931, réédition sous le titre : Wu Wei. Étude inspirée par la philosophie de Lao-tseu, Paris, Éditions G. Trédaniel, 1987. Pour ce qui est de la préface de Julien Benda, voir la note 11 : ICI.

    (4) Né en 1969, David Goldberg a pour sa part donné une très belle traduction d’un roman de Tommy Wieringa, Joe Speedboot, Actes Sud, 2008. Autres titres traduits : Bert Keizer, Danse avec la mort. Journal d’une liaison fatale, La Découverte, 2003 ; Connie Palmen, Tout à vous, Actes Sud, 2005 ; Rob Riemen, La Noblesse de l’esprit : un idéal oublié, préface de George Steiner, NiL, 2009…

    (5) « Lettres néerlandaises : Psyche par Louis Coupérus, Amsterdam, L.J. Veen », Mercure de France, III, 1899, p. 837 et 839.

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    Revue des Lectures, 15 octobre 1923
     

    (6) L’existence de cette traduction s’explique peut-être par le rôle joué par Adrienne Lautère (née Heineken), une femme d’origine hollandaise (des critiques ont pu souligner « sa connaissance imparfaite du génie de notre langue »), auteur des Lettres de la Hollande neutre (1920) ou encore de L’Âme latine de M. Louis Couperus, romancier hollandais, cette dernière étude justement aux Éditions du Monde nouveau, également en 1923. (voir à propos d’Adrienne Lautère sur ce blog la notice « La Saint-Nicolas », catégorie : « Contes Légendes Traditions »)

    (7) Voir sur cette femme aujourd’hui bien oubliée « Christiane Fournier et son œuvre », Marie-Paule Ha, dans l’introduction à la réédition du roman Homme jaune et femme blanche, L’Harmattan, 2008, p. VII-IX). Christiane Fournier à la télévision française en 1959 : ICI.

     

    Le portrait de Louis Couperus a été réalisé en 1892

    par l'artiste hollandais Jan Veth (1864-1925)

     

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    La couverture de la revue La Plume

    contemporaine de la couverture ci-dessus dessinée par Jan Toorop

     

     

     

  • Morceaux choisis - Édouard Rod

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    Quelques pages traduites

    de Hooft, Vondel & Cats

     

     


    littérature,hollande,traduction,edouard rod,hooft,cats,vondelHomme de lettres suisse, ami de Zola et de Ramuz, rédacteur en chef de
     la Revue contemporaine, professeur de littérature comparée, Édouard Rod (1857-1910), qui a renoncé à un siège à l’Académie française pour garder la nationalité helvète, a donné, à côté de nombreux romans, recensions et essais, un volume de près de 1000 pages intitulé Morceaux choisis des Littératures étran- gères (1899). Comme le sous-titre de l'édition revue (1901) le laisse présager – Angleterre et Amérique, Allemagne, Italie, Espagne et Portugal, Russie, Scandinavie. Publiés avec un essai sur le développement des littératures modernes, des notices et des notes –, la littérature néerlandaise ne semble guère avoir retenu l’attention du critique. Seules sept pages sont consacrées à la « Hollande » (dans la troisième partie qui porte sur la Période classique). Aucune à la Flandre.

    littérature,hollande,traduction,edouard rod,hooft,cats,vondelAlors qu’une place est accordée à Maître Eckart ou encore à Tauler, on peut s’étonner de l’absence de Ruusbroec, pourtant traduit du moyen néerlandais par Maeterlinck peu avant (les œuvres de Hadewijch avaient alors été à peine redécouvertes), une traduction que le Suisse connaissait. Érasme, Spinoza sont eux aussi passés à la trappe (écrivains hollandais même si la plus grande partie de leur œuvre n’est pas écrite dans la langue vernaculaire). Pas un mot sur l’auteur dramatique dunkerquois Michiel de Swaen (1654-1707), il est vrai à peine tiré de l’oubli. De même, dans la dernière partie du volume (Période contemporaine), on aurait pu s’attendre à trouver quelques pages du Flamand Henri Conscience (1812-1883) dont de nombreuses œuvres étaient alors transposées en français aux éditions Michel Lévy frères, de certains poètes traduits par Auguste Clavareau ou encore de Multatuli (1820-1887) dont une première version du Max Havelaar ainsi qu'un choix de textes était disponibles dès avant la parution en volume des traductions d’Alexandre Cohen (en 1901). Et si Édouard Rod évoque dans son essai introductif, original sur certains points mais marqué par l’époque, L’Énéide de Henri de Veldeke, c’est sans doute parce que l’œuvre de cet auteur, qui écrivait en ancien limbourgeois, est en partie conservée dans une version moyen-haut allemand. Peut-être le choix de Rod est-il en partie dû à la lecture de la Philosophie de l’art de Taine, auteur que le grand érudit suisse pratiquait bien entendu (il renvoie par exemple son lecteur aux Origines de la France contemporaine).

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    Selon Taine, les Hollandais et les Flamand ont dû tellement lutter contre les éléments et les conditions climatiques qu’ils n’ont pas eu loisir de tourner leur intelligence vers d’autres objets : « La grande philosophie si naturelle en Allemagne, la grande poésie si florissante en Angleterre, leur ont manqué. […] Chez eux, nul philosophe de la grande espèce ; leur Spinoza est un Juif, élève de Descartes et des rabbins, solitaire isolé, d’un autre génie et d’une autre race. Aucun de leurs livres n’est devenu européen, comme ceux de Burns, du Camoens, qui pourtant sont nés parmi des nations aussi petites. Un seul de leurs écrivains a été lu par tous les hommes de son siècle, Érasme, lettré délicat, mais qui écrivit en latin, et qui, par son éducation, ses goûts, son style, ses idées, se rattache à la famille des humanistes et des érudits de l’Italie. Les anciens poètes hollandais, par exemple Jacob Cats, sont des moralistes graves, sensés, un peu longs, qui louent les joies d’intérieur et la vie de famille. Les poètes flamands du XIIIe et du XIVe siècle annoncent à leurs auditeurs qu’ils ne leur racontent pas des fables chevaleresques, mais des histoires vraies, et ils mettent en vers des sentences pratiques ou des événements contemporains. Leurs chambres de rhétorique ont eu beau cultiver et mettre en scène la poésie, aucun talent n’a tiré de cette matière une grande et belle œuvre. Il leur vient un chroniqueur comme Chastellain, un pamphlétaire comme Marnix de Sainte-Aldegonde ; mais leur narration pâteuse est enflée ; leur éloquence surchargée, brutale et crue, rappelle, sans l’égaler, la grosse couleur et la lourdeur énergique de leur peinture nationale. Aujourd’hui, leur littérature est presque nulle. Leur seul romancier, Conscience, quoique assez bon observateur, nous paraît bien pesant et bien vulgaire. Quand on va dans leur pays et qu’on lit les journaux, du moins ceux qui ne se fabriquent pas à Paris, il semble qu’on tombe en province et même plus bas. »

    littérature,hollande,traduction,edouard rod,hooft,cats,vondelCertes, on retrouve dans ces propos un écho de l’opinion émise par Xavier Marmier à propos des lettres bataves : « Il ne faut y chercher ni la hardiesse de la pensée, ni l’originalité. Ce sont des œuvres étudiées et laborieuses. La poésie de la Hollande accuse toujours le travail et l’érudition. […] Cette littérature commence par des œuvres d’imitation et des traductions. » (Poésie populaire de la Hollande, 1836) Mais ce dernier n’affirmait-il pas la même chose de la peinture ? On répondra à ces auteurs que « celui qui croirait pouvoir conclure […] que le Hollandais est un imitateur servile et s’imaginerait trouver dans sa littérature une série d’adaptations et d’imitations de modèles étrangers, se tromperait du tout au tout » (A. Romain-Verschoor, Alluvions et Nuages. Courants et figures de la littérature hollandaise contemporaine, trad. W.F.C. Timmermans, Querido, 1947, p. 7). À la décharge de Taine, de Marmier et d’autres critiques du passé, il convient de relever que l’étude et la mise en valeur de la littérature néerlandaise médiévale est un phénomène relativement récent et que rares ont été les époques où les lecteurs français ont pu accéder aux écrits des hommes de lettres d’expression néerlandaise. Les pages qui suivent ne permettent guère de se faire une idée de la qualité des œuvres des trois grands noms retenus, mais, ainsi que l’écrit encore Xavier Marmier, laissons tout de même « venir Hooft, formé à l’école des auteurs anciens et des écrivains italiens; Hooft, poète et prosateur, qui créa la tragédie hollandaise et écrivit avec un rare talent une histoire de son pays; Vondel, que les Hollandais appellent leur Shakespeare ; Jacob Cats, poète moral et didactique dont les pauvres se trouvent encore aujourd’hui à côté de la Bible dans toutes les familles… »

     

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    L'auteur ne précise pas l'origine des traductions