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  • Chroniques de Jacques De Decker

     

     La voix d’un académicien

     

     

    jacques de decker,littérature belge,mulisch,lanoye,maeterlinck,carêmeSecrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, l’homme de théâtre et traducteur bruxellois Jacques De Decker nous offre régulièrement, grâce à sa connaissance du néerlandais, son point de vue sur des œuvres d’écrivains de Flandre ou des Pays-Bas. Sur le site espace-livres.be, il propose ainsi des chroniques (écrites et/ou enregistrées, courtes et/ou longues) dont certaines se rapportent, à un titre ou à un autre, au domaine néerlandophone.

     

     

    Hommage à Harry Mulisch à la suite du décès du romancier

    chronique sonore

     

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    Que reste-il de Maeterlinck ?

    jacques de decker,littérature belge,mulisch,lanoye,maeterlinck,carême[…] La galaxie Maeterlinck, on le voit, est un univers en expansion, mais au centre duquel il demeure comme dans l’ombre, alors qu’il devrait être, ces temps-ci, au centre de l’attention. Le 9 novembre dernier, on aurait pu rappeler à grand bruit que cent ans jour pour jour auparavant, on lui décernait à Stockholm le prix Nobel de littérature, le seul qu’un auteur belge ait jamais décroché : or, l’anniversaire est passé sous silence. En juillet prochain devrait se commémorer le cent cinquantième anniversaire de sa naissance. On ne peut pas vraiment parler de mobilisation massive… Le purgatoire se fait long. […]

    chronique courte

    podcast

    chronique longue

     

     

    Qu’y a-t-il à l’intérieur de Lanoye ?

    sur le romancier et dramaturge Tom Lanoye

     

    jacques de decker,littérature belge,mulisch,lanoye,maeterlinck,carême[…] Lanoye ? Un décathlonien de la culture, une machine de guerre qui propulse ses fusées porteuses dans toutes les directions, et dont le premier carburant pourrait bien être le génie. […]

    chronique longue

     

      

     

    Carême, cet initiateur

    hommage au poète et traducteur du néerlandais

    jacques de decker,littérature belge,mulisch,lanoye,maeterlinck,carême[…] Maurice Carême est non seulement l’un des grands ambassadeurs de la langue française, mais l’un des rares poètes connu aux quatre coins du monde pour sa capacité d’initier les enfants à l’alchimie des mots. La simplicité de sa langue, ciselée au départ d’un vocabulaire élémentaire, d’une syntaxe cristalline, est le premier atout de cet enchanteur qui a appliqué généreusement le précepte de Lautréamont qui disait que la poésie devait être faite par tous et non par un. […]

    chronique courte

    podcast

    chronique longue

     

     

    « Deux morts et un survivant » : hommage à l’édition littéraire

    à propos de la disparition de Hubert Nyssen et de Vladimir Dimitrijević qui ont contribué à mieux faire connaître les lettres néerlandaises – le survivant étant Maurice Nadeau

    […] Deux de ces bons génies du monde de l’édition viennent de disparaître, et on ne leur rendra jamais assez hommage. Il y a eu, il y a quelques mois, le tragique accident de circulation, sur la route de Genève à Paris, qui coûta la vie à Vladimir Dimitrijević, mieux connu dans le monde des livres sous le nom de Dimitri. Il dirigeait, à Lausanne, « L’Age d’homme », et son officine était une des plaques tournantes de la vie intellectuelle européenne. D’abord parce que ce Serbe d’origine avait œuvré passionnément à une meilleure connaissance des lettres slaves en jacques de decker,littérature belge,mulisch,lanoye,maeterlinck,carêmeoccident. Mais il ne s’était pas seulement voué à cette mission. […] Il a accueilli des dizaines d’écrivains belges, auxquels il a, de plus, largement ouvert une écoute internationale, bien plus que des éditeurs nationaux n’auraient pu l’assurer. Il était l’homme des défis insensés, comme d’entamer les œuvres théâtrales complètes dHugo Claus en français, qu’il avait bien entendu confiées à Alain van Crugten.

    L’autre géant de l’édition qui nous a quitté est, lui, un Belge qui a donné une formidable leçon de service au livre à toute la francophonie : Hubert Nyssen. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a bouleversé la philosophie éditoriale de fond en comble. D’abord en fondant Actes Sud en Arles, et non à Paris. Quel scandale, et quel handicap il s’est de la sorte imposé ! […]

    chronique courte

    podcast

    chronique longue

     

     

    Jacques De Decker, la langue, le théâtre, la traduction...

     

     

    Jacques De Decker & l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique


     

     

    Lire sur Jacques De Decker : Jean Tordeur

     

     

  • Cees Nooteboom, par mers et par mots

     

     Le matelot sans lèvres

    Histoires tropicales

     

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    préface de Philippe Noble, postface de Cees Nooteboom,

    Gallimard, 2005, Folio n° 4234

     

     

     

    Œuvre de jeunesse de l’un des romanciers néerlandais les plus connus hors des frontières des Pays-Bas, le recueil de nouvelles Le Matelot sans lèvres nous conduit entre autres au bagne de Cayenne.

     

     

     

     

     photo : Simone Sassen

    littérature,hollande,nooteboom,traduction,cayenneDommage que Cees Noote- boom ne connaisse pas en France le succès qu’il mérite... Mais gageons qu’avec ce nouveau livre [La Nuit viennent les renards], un recueil de nouvelles éblouissantes, paru en 2009 aux Pays-Bas, le public hexagonal s’entichera enfin de ce grand écrivain néerlandais, né à La Haye en 1933, polyglotte et voyageur infatigable, fou d’Espagne et fasciné par la culture japonaise. Poète, essayiste, romancier, journaliste, couvert d’éloges et de prix, Cees (diminutif de Cornelius) Nooteboom (prononcer notebom) est l’auteur d’une œuvre considérable, inclassable, qui lui vaut d’être régulièrement pressenti pour le prix Nobel. C’est dire. Après Philippe et les autres, Rituels, Le Chant de l’être et du paraître, ou encore Perdu le paradis et Pluie rouge, romans inoubliables, on ne saurait trop se réjouir de le voir revenir à la forme courte, qui révélait déjà son style sobre, fluide, et son art du récit, dans Le Matelot sans lèvres, un premier recueil écrit en 1958 – paru en français en 2002, réédité en Folio, à lire absolument.

    Delphine Peras, L’Express, 05/03/2011


     

    éd. Le Passeur, Nantes, 2002

    littérature,hollande,nooteboom,traduction,cayenneDans Le Matelot sans lèvres, Cees Nooteboom, qui avait 24 ans à l’époque - s’embarque à bord d’un cargo à la découverte d’horizons inconnus. Voyageur impénitent, Nooteboom a toujours abhorré la sédentarité, préférant les essences tropicales. Aujourd’hui, ce nomade conti- nue de parcourir le monde mais il se ménage maintenant des plages horaires pour se ressourcer dans ses maisons d’Amsterdam ou des Baléares. Qu’apportent autant de voyages ? L’auteur de Philippe et les autres doit se poser souvent la question depuis le tour du monde qu’il effectua en 1957 à bord du Grand Rio. Il aura attendu plus de trente ans avant d’autoriser la réédition du texte néerlandais de ces nouvelles d’aventures, de rencontres, d’escales propices aux rêves. Il ne renie donc plus le temps de l’écriture anecdotique et a su en tirer le suc, retenant les fragrances essentielles. À 25 ans, le goût du voyage suscitait déjà en lui des voies inexplorées, tel un continent nouveau créé pour son plaisir et celui des lecteurs. Un univers magique où Noteboom a su fondre son œuvre : libre amant de la mer et des mots... 

    La Libre Belgique, 2002


    édition néerlandaise 

    littérature,hollande,nooteboom,traduction,cayenneCees Nooteboom a consacré son existence au voyage, du Surinam au Japon, de l’Australie à l’Afrique du Sud, des îles d’Aran à l’Espagne. Parlant aussi bien allemand qu’anglais, français ou espa- gnol, ce nomade impénitent et érudit pose ses valises quatre mois par an sur l’île de Minorque, dans les Baléares. Isolé du monde, il travaille dans un studio à la décoration dépouillée : un bureau, un ordinateur, des étagères quasi nues. Auteur de récits contemplatifs, qui s’ancrent dans une culture classique étendue (il a été formé par des moines), Cees Nooteboom a construit une œuvre magistrale sur les frontières entre la mémoire et l’Histoire, le réel et l’imaginaire, la vie et sa mise en fiction...

    Minh Tran Huy, Magazine Littéraire, n° 457


      

    Hollandais baroudeur, Cees Nooteboom chronique quelques rencontres avec une gravité... exotique.

    littérature,hollande,nooteboom,traduction,cayenneC’est un personnage d’une nouvelle qui le fait remarquer. Le voyage et le romanesque, ça ne peut pas aller ensemble. Il y a bien un fantasme ou un idéal autour du voyage en mer. L’écrivain Cees Nooteboom le saccage en neuf récits très courts et saisissants. En bon Français, on restera scotché par « Le forçat amoureux », visite sensible du bagne de Saint-Laurent. Une lecture amère mais terriblement exotique. L’écrivain néerlandais décortique toute la mythologie du marin et des légendes autour. C’est un univers brutal, dénué de morale et de scrupule. Connu pour ses carnets de voyages, à travers l’Europe et le Suriname, Nooteboom raconte quelques rencontres. Il décrit un monde perdu, un temps terminé et des héros sacrifiés. Ses souvenirs sont vivaces et inspirent une écriture forte. On sent bien les embruns et les vapeurs d’alcool. La moiteur et la violence. Le sublime et le dérisoire. Ce sont des vies pathétiques qu’il croque en quelques lignes. Elles nous touchent par leur authenticité. Il y a des destins difficiles, des anecdotes étranges et surtout une Histoire qui n’est pas du tout glamour. Ce n’est pas du Jules Verne. C’est une réalité lointaine mais très franche. Nooteboom va à l’essentiel. En vieux briscard, il nous coupe le bec et sait raconter la vie sensationnelle des loups de mer. Sèche, son écriture est une escale délicate mais passionnante.

    Pierre Loosdregt (Etat-critique.com - 02/07/2011)

     

     

     

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    entretien avec Cees Nooteboom (en anglais) 

     long entretien Cees Nooteboom - A.S. Byatt : ici

  • Le Hollandais de Vialatte

     

    Pratique alpestre aux Pays-Bas

     

     

    VialatteFerny.jpg

    Biographie de Vialatte par Ferny Besson, Lattès, éd. 1999

     

    La Hollande a Carmiggelt, la France Vialatte. Vialatte a son Hollandais, Carmiggelt son Jean et son Eugène.

    Publiée dans le journal La Montagne le 28 septembre 1965, la « Chronique du monsieur hollandais » a été reprise dans Pas de H pour Natalie, l’un des treize volumes que lon doit à Ferny Besson puis dans Les Chroniques de la Montagne (Bouquins, Robert Laffont). Comme la plupart de ses sœurs, elle se termine en queue de poisson : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ».

    Vialatte4.pngSi Alexandre Vialatte aimait puiser son inspiration dans le célèbre catalogue Manufrance – voir la vidéo de l’INA –, il faisait aussi, non sans humour, son miel de certains catalogues bataves : « Et c’est pourquoi les plus beaux livres de la saison sont ces catalogues de tulipes qu’on reçoit de Hollande par la poste. Certains sont en ‘‘mélanges superbes’’, d’autres en ‘‘mélanges multicolores’’, d’autres en ‘‘mélanges avantageux’’. On y rencontre la ‘‘veuve joyeuse’’, l’‘‘insurpassable’’ et la ‘‘naine de la nuit’’. Mais que dire de l’anémona blanda, ‘‘tant recherchée à planter dans le jardin de rocaille’’, et du broc ‘‘style vieux hollandais avec un pied en cuivre jaune fait à la main’’ ? De la ‘‘trompette’’, de la ‘‘grande couronne’’, du ‘‘tazetta’’ et du ‘‘poeticus’’, de la ‘‘doronie du Caucase’’ (doronicum orientale), et du ‘‘perroquet gigantesque’’ ? Ce n’est plus de la botanique, mais du poème lyrique, de l’incantation, de la litanie mystique. » (« Tulipes, notaires et même… éléphants », La Montagne, 14 septembre 1969). 

     

     

    Chronique du monsieur hollandais

     

    Vialatte6.pngJ’ai connu à La Haye un monsieur hollandais qui se flattait de parler italien. Aussi, pour apprendre le français, se servait-il d’un petit ouvrage à l’usage de notre sœur latine. Réédité sous la Restauration, cet opuscule devait dater de l’époque de Ravaillac. On y apprenait à compter en pistoles, en livres parisis et en livres tournois. Il était extrêmement bien fait et enseignait le plus gros de tout ce qui est indispensable : « pour se brouiller », « pour se réconcilier », pour acheter, pour conter fleurette, pour faire des lettres commerciales ; ce qui se dit le matin, l’après-midi, à pied, à cheval ; le vocabulaire des voyages, des affaires, de la politique. Que dit-on le matin, par exemple ? On dit : « Champagne, apportez-moi mon pourpoint et mon livre d’heures. Je fis hier soir avec le chevalier un reversi où je perdis vingt pistoles. » Mon Hollandais savait tout ça. Le vocabulaire des insultes était d’une richesse étonnante, car l’italien est vif et pittoresque. Elles étaient traduites en français avec une crudité à faire rougir un singe. Mon Hollandais les apprenait par cœur. La distinction la plus choisie alternait dans ce charmant ouvrage avec la plus basse grossièreté. Mon Hollandais ingurgitait le mélange. Quant aux modèles de lettres commerciales, ce n’étaient qu’épîtres de Milan ou de Florence pour annoncer à des négociants de Clermont-Ferrand que leurs convois de mulets chargés de papier dAmbert sétaient perdus en route dans les neiges éternelles ; la plupart, victimes du verglas, s’étaient rompus les os au col du Saint-Bernard ; ils tombaient dans les précipices ; ils glissaient dans l’abîme ; ils mouraient de rhumatismes ; ce n’était plus du trafic, mais de l’assassinat ; c’était le roman de l’Alpe homicide. Mon Hollandais avalait tout, le papier d’Ambert, les mulets, le précipice. Cent jolies choses. Il digérait ces catastrophes avec une grande placidité en se figurant qu’il savait l’italien et apprenait par son canal tout ce qui se dit quand on vient en France. Le résultat était étonnant : à l’époque du dollar, de l’avion, du mètre cube, et de l’argot de la Série noire, il parlait par livres tournois, par caravanes et charges de mulet dans le jargon des voyous de l’époque Henri II. Avec une grande cérémonie. Et un accent si parfaitement néerlandais qu’on aurait cru à un dialecte arabe parlé par un âne enrhumé. C’était si beau que je lui achetai son petit livre. Mais il y tenait tellement qu’il vint me le réclamer au moment où je quittais La Haye. Je le lui rendis, déjà sur le marchepied du train. Je n’eus même pas la suprême ressource de pouvoir lui écrire de Paris que je le lui renvoyais par une mule qui se serait noyée dans l’Escaut.

    Vialatte7.pngJe ne cesse plus de penser à ce monsieur hollandais. C’est avec lui que je dialogue chaque jour : l’actualité parle comme son petit livre. Avec les romans, les journaux, les traductions et les nouvelles des guerres, c’est un mélange si bur- lesque (et tragique) des tons, des époques, des argots, une telle confusion des genres, des styles, un tel méli-mélo de charabias internationaux, de sauvages et de cosmonautes, d’anthropophages qui prennent l’avion, d’adjurations solennelles de l’O.N.U., d’enfants armés de bâtons pour combattre des tanks, de famines, de squelettes et de désolations, le tout brodé de petites filles chichiteuses qui divorcent d’avec Dédé pour épouser Didi, ou bien réciproquement, et de querelles byzantines sur le sexe des anges, qu’il semble qu’on écoute un fou parler français en hollandais du XIIe siècle avec un accent japonais. En Algérie, on voit des chèvres sur les balcons ; ailleurs la monnaie officielle est le thaler de Marie-Thérèse. Le siècle parle marxiste avec l’accent freudien dans le jargon de prestige inventé pour la publicité de la poubelle à pédale.

    Qui mettra tout ça en français ?

    On se frotte les yeux, on se gratte la tête.

    Et c’est ainsi qu’Allah est grand.*

     

    Alexandre Vialatte

     

     

    Vialatte traducteur, romancier, chroniqueur, naturaliste et moraliste, par Patrick Tudoret

    Patrick Tudoret - Les cinq Vialatte par Alexandre_Vialatte

      

     

    Vialatte3.png* On relèvera que le traducteur de Kafka a évoqué plus ou moins dans les mêmes termes son Hollandais au fil dune autre chronique où il se propose de nous entretenir de la langue… esquimau : « […] Il y a cependant une loi qui veut que les langues refroidissent quand on se rapproche du pôle et se réchauffent quand on se rapproche de l’équateur. L’esquimau est un cas limite. A l’autre bout, il y a l’arabe. C’est en arabe que les injures sont le plus belles. ‘‘Qu’Allah te change en vespasienne !’’ est une imprécation grandiose en même temps qu’un souhait ingénieux qui prouve la poésie des langues orientales. Et l’italien est riche en jurons ouvragés. Tous les besoins peuvent y puiser. J’ai connu à La Haye un monsieur hollandais, ponctuel, brumeux et charmant, un peu humide mais foncièrement grammatical, qui vivait dans l’étrange chimère de savoir parler l’italien. Il l’apprenait sans professeur et était parvenu, de fait, à force de grammaire, de sueurs, de nuits blanches, à s’exprimer dans un idiome guttural que ne comprenait aucune espèce de Hollandais, ce qui prouve bien que c’était une langue étrangère, et qu’un Roumain de force moyenne pouvait en cas de besoin prendre pour du suisse allemand. Les langues du Sud séduisaient ce Nordique par leur charme méridional. C’était physique. Il en était sensuellement amoureux. Les enfants monstrueux de ce penchant sadique faisaient peur à l’homme du commun. À l’aide de dictionnaires, de lettres, de journaux, il créait des langues étrangères. Il avait décidé d’apprendre le français, mais par l’intermédiaire d’une grammaire italienne écrite pour enseigner l’italien aux Français. J’ai compulsé cet ouvrage incroyable, je le lui ai même acheté trois florins pour la curiosité de la chose. Malheureusement il me l’a repris sur le quai de la gare. Il ne pouvait s’en séparer.

    « Comme on le comprend ! L’esprit s’y nourrissait des substances les plus étonnantes : ‘‘Ce qu’il faut dire le matin’’, ‘‘Ce qu’on dit l’après-midi’’, ‘‘Comment se brouiller’’, ‘‘Comment se réconcilier’’, ‘‘Pour insulter quelqu’un’’, ‘‘Pour l’insulter plus fort’’, sans compter trente modèles de lettres commerciales et un répertoire instructif de ‘‘saillies spirituelles’’ et de ‘‘reparties ingénieuses’’ qu’il fallait apprendre par cœur. ‘‘Ce qui se dit le matin’’ me surprit fort. Le matin, on dit en se levant : ‘‘Champagne apportez mon pourpoint, ma perruque et mon livre d’Heures’’, ‘‘Je fis hier soir avec M. le Chevalier un reversis où je perdis cinq pistoles’’. Car cet ouvrage, qui s’avouait de 1810 n’était que la réédition d’un traité plus vieux de deux siècles. On n’y comptait que par livres tournois. Si l’on veut bien tenir compte que j’ignore le flamand, que les cours changeaient tous les jours, que celui de la livre tournois n’est présent qu’à très peu de mémoires (sans parler du besant et du sol parisis), qu’il y avait le marché noir et le marché officiel, et qu’enfin le prix des choses est fait d’impondérables, surtout dans une époque de famine nationale et le départ des troupes allemandes, on se rendra compte de la difficulté de faire l’appoint en pistoles Louis XIII dans le troc d’un hareng frais contre un vieux dictionnaire, surtout quand cette monnaie abstruse sort du gosier d’un Hollandais qui le fait revenir par fractions décimales, fioriturée d’agnels et de florins à la rose, du fond du Moyen Âge français par l’intermédiaire capricieux de la Renaissance italienne. C’est ce qui prouve combien la connaissance des langues complique la conversation.

    Vialatte2.png« Cette grammaire fut une plaie d’Égypte. Que faire, le jour d’Hiroshima, en face d’un Hollandais qui réclame sa perruque et veut absolument jouer au reversis ? Quand aux commerces plus directs, quant aux échanges les plus simples, ses trente modèles de lettres commerciales l’avaient bercé de la superstition que les mulets se cassent toujours la tête dans les gouffres du Saint-Bernard en apportant la marchandise. Ce n’étaient que faillites causées par le verglas ! Pour vendre un couteau de poche, il tenait compte du gouffre et se faisait rembourser la bête. Il ne comptait que par mulets et précipices. On ne pouvait acheter un stylo sans franchir la limite des neiges éternelles. Nos trafics longeaient des abîmes. Nous ne commercions que d’avalanches. Ces précipices ont englouti nos relations. C’était un soir d’été, par une lune magnifique, en face d’un moulin à vent et au bord d’un canal en briques : il voulait me jouer le mulet au reversis.

    « Mais je m’égare en ces montagnes. Je voulais simplement prouver que l’italien est une des langues les plus raffinées dans l’insulte, et je l’appris par la grammaire de cet alpiniste flamand. Ce manuel qui n’était que madrigaux, grand siècle, baisemains et Précieuses Ridicules, en contenait vingt pages si vaillamment traduites que je n’ose les répéter. Si bien que ce bon Néerlandais passait sans sourciller du plus galant usage aux jurons les plus orduriers quand il lui arrivait de confondre les pages, et que jamais chien de traîneau ne fut traité par son charretier si vilainement que les dames que cet amateur de beau langage honorait de sa vocation.

    « Ceci soit dit à la louange de l’esquimau.

    « J’ajouterai, étudiant ici le génie des langues vivantes, qu’on est en train de créer en Allemagne orientale, s’il faut en croire la revue Documents, une langue de morale soviétique dans laquelle on emploie le même mot pour dire antimarxiste et antiscientifique. Cent autres exemples. Mais quelle langue n’est tendancieuse en son essence ? Toutes les discussions viennent de là. Et toutes les guerres. »

     

     

  • Les Hollandais et leurs épouses

     

    Un casse-tête mathématique de Samuel Loyd

     

     

    SamuelLoyd1.pngSamuel Loyd naît en 1841 à Philadelphie et vit ensuite essentiellement à New York. Il abandonne ses études à 17 ans pour proposer des articles et des problèmes dans des revues consacrées aux échecs. Il est particulièrement connu pour le jeu du taquin, qu’il fut le premier à vulgariser dès 1873, en exploitant le principe de parité pour proposer un problème impossible sous la forme de concours. Ce concours eut d’ailleurs un immense succès international, recueillant des millions de réponses.

    Il se tourne progressivement vers la publicité et les récréations mathématiques, proposant notamment plusieurs puzzles connus, comme « le poney », « le tour des ânes » et d’autres casse-tête publicitaires.

    Il est donc essentiellement autodidacte : échecs, journalisme, ventriloquie, prestidigitation, mime, mathématiques sont ses domaines d’étude. Reflétant son côté créatif et anticonformiste, ses problèmes ont souvent un titre, sont teintés d’humour, et possèdent un aspect artistique.

    Il meurt en 1911. Plus de 5000 énigmes ont été publiées en hâte par son fils en 1914 sous le titre Cyclopedia of puzzles.

    (source)

     

     

    samuel loyd,hollande

     

     

     Les Hollandais et leurs épouses

     

    Certaines coutumes hollandaises subsistent encore dans ce pays. Par exemple les échanges de bétail, de volailles et de produits de la terre en quantités ou nombres bizarres. Certaines choses se vendent à la douzaine, d’autres par boisseaux, les œufs par vingtaine, le sucre se vend par trois livres et demie, etc. Un intéressant problème qui fut publié il y a deux siècles environ dans une extraordinaire collection d’anecdotes sur le vieux Manhattan illustre la complication des transactions commerciales auxquelles se livraient les colons hollandais. Dans les termes mêmes de cet étrange volume : « Vinrent trois Hollandais de mes amis, jeunes mariés, avec leurs femmes. Les hommes s’appelaient Hendrick, Claas et Cornélius et les femmes Geertring, Caterin et Anna, mais je ne me rappelle point qui était la femme de qui. Ils me racontèrent qu’ils avaient acheté des porcs au marché ; chaque personne en achetant autant qu’un porc coûtait de shillings. Hendrick en avait acheté 23 de plus que Caterin et Claas, 11 de plus que Geertring. Chaque homme avait dépensé 3 guinées (63 shillings) de plus que sa femme. Qui me dira s’il est possible, partant de ces explications, de dire le nom de la femme de chacun des hommes ? »
Il semblerait donc que l’aimable compagnie avait abusé de la bière et de l’eau-de-vie au point de ne plus se reconnaître, ce qui obligea le bon propriétaire à extraire des racines carrées pour trier les couples. Voilà un curieux problème qui peut fort bien se traiter par des méthodes de tâtonnements.

     

    samuel loyd,hollande

     

    Solution : Geertring a acheté un petit cochon pour 1 shilling et son mari qui doit être Cornélius en a acheté 8 pour 8 shillings pièce. Caterin en a acheté 9 à 9 shillings pièce pendant que son mari Claas a acheté 12 cochons à 12 shillings pièce. Anna en a acheté 32 à 32 shillings pièce.

     

     

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