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Dada & autres marottes

  • Blonk bugle Bonset

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    Le poète sonore Jaap Blonk,

    interprète d’I.K. Bonset

     

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    À l’occasion de l’exposition « Theo van Doesburg. Une nouvelle expression de la vie, de l’art et de la technologie » qui se tient à Bozar du 26 février au 29 mai 2016, le poète Jaap Blonk redonne vie à des poèmes que cet artiste touche-à-tout a composés sous l’un de ses hétéronymes :

    I.K. Bonset.

     

    Jaap Blonk Dada Vocal performance 

     

    Theo van Doesburg (1883-1931), qui a écrit sous différents pseudonymes (I.K. Bonset, Aldo Camini…), s’appelait en réalité Christian Emil Marie Küpper. Il a laissé une œuvre de théoricien, d’architecte, de peintre et d’écrivain. Principale figure de la mouvance Dada en Hollande, il a été entre autres à l’origine de la revue De Stijl ou encore rédacteur, sous le nom d’I.K. Bonset – anagramme de ik ben sot = « je suis sot » –, de la publication dadaïste Mécano à laquelle ont pu collaborer Arp, Schwitters, Picabia et Tzara. On lui doit le ciné-dancing l’Aubette (Strasbourg), une demeure qui porte son nom à Meudon… ou encore certaines chaises de cafés alsaciens.

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    La poésie d’I.K. Bonset se caractérise en particulier par sa puissance expressive. Alors que la production littéraire de Theo van Doesburg puisait, à l’origine, dans une veine ésotérique et un romantisme tardif, Bonset n’a cessé, à compter de 1914, d’épurer sa langue. Des impressions visuelles se trouvent ainsi ramenées à leur essence : il décrit une guitare suspendue comme une « planche noire et étroite » ayant un « disque jaune » en guise de « corps » et une « ligne ténue » en guise de cordes. Bonset tente de « restituer directement les émotions dans les sons ». Ses « Images-X » (un exemple ci-dessus), qui font partie de la série des « Kubistische verzen » (Poèmes cubiques, 1913-1919), sont des poèmes visuels qui suggèrent le mouvement par des jeux typographiques. Ils sont volontairement ludiques et provocateurs : « les éclats du cosmos je les trouve dans mon thé ».

    Livret de poèmes (bilingue)

    jaap blonk,poésie sonore,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,erik lindner,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeBonset se soucie bien peu des limites sensorielles : le personnage central, « pénétré de la chambre où se glisse le tram », nous dit que des « sons d’orgues : dehorstraversmoi / tombent derrière moi cassés ». L’auteur parvient de la sorte à traduire sur le papier des expériences qui avaient déjà trouvé une concrétisation dans les arts plastiques et le cinéma futuristes : l’abolition des frontières entre ouïe, vue et toucher. On a l’impression qu’il existe un fort contraste entre l’aspect fougueux de ces poèmes et la rigueur graphique et théorique de De Stijl ; ce qui est certain, c’est qu’en faisant sauter des frontières, le poète avait besoin de nouveaux cadres. « Le non-sens, c’est le pied central de la table au quatrième étage de la vérité », expliqua-t-il alors que Tristan Tzara venait de reconnaître en lui un dadaïste.

    jaap blonk,poésie sonore,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,erik lindner,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeToutefois, I.K. Bonset ne se concentre pas uniquement sur la dimension visuelle des mots, il s’attache plus encore à leur sonorité. Ce sont surtout les poèmes nés à l’époque où Van Doesburg remplissait ses obligations militaires – par exemple « Voorbijtrekkende troep » (« Troupe qui vient à passer ») et « Centra » (« Centre ») – qui marient une typographie saisissante à des onomatopées. Sons et images se fondent en une explosion sensorielle: « VLAN / visible Coup defeu ». L’aboutissement de ce processus d’abstraction, I.K. Bonset l’a atteint en donnant ses « Letterklankbeelden » (Images sonores lettristiques - la n° 3 en écoute ci-dessus). Des mots, il ne reste désormais plus rien : les poèmes se composent de simples lettres auxquelles un encodage attribue une certaine longueur et une certaine valeur sonore. Il paraît bien difficile d’aller plus loin dans la dislocation de la poésie si ce n’est en renonçant à écrire et en se faisant compositeur. Sa carrière tout aussi intense que courte offre, d’une certaine façon, un aperçu de l’ensemble de l’avant-garde. En effet, dans cette œuvre, dadaïsme, constructivisme, expressionnisme et surréalisme se côtoient et se croisent avec aisance. Un peu comme si I.K. Bonset avait éprouvé le besoin de rattraper le retard pris par la Hollande littéraire où ces chamboulements avaient pour ainsi dire échappé à tout le monde. 

    jaap blonk,poésie sonore,erik lindner,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeLe disque vinyle Jaap Blonk lit Theo van Doesburg édité à l’occasion de cette exposition bruxelloise (pochette ci-contre) nous permet d’écouter plusieurs de ces poèmes emblématiques. Le poète sonore en a d’ailleurs interprété certains le mardi 8 mars 2016 lors d’une soirée dédiée à l’avant-garde des années 1915-1930  au cours de laquelle les spectateurs/auditeurs ont pu voir des films de Hans Richter et Viking Eggeling remontant au tout début des années 1920, écouter Joachim Badenhorst improviser au saxophone et à la clarinette sur des toiles de Theo van Doesburg ainsi que Marc Matter (membre de Durian Brothers et Institut für Feinmotorik) manipuler des voix sur disques et platines… Mais qui est Jaap Blonk ?

    Hans Richter, Film Ist Rhythm: Rhythmus 21 (1921)

    Viking Eggeling,  Symphonie Diagonale (1924)


    jaap blonk,poésie sonore,lindner,pays-basJaap Blonk ? Un nom absent de toutes les anthologies néerlandaises. Qui plus est, un auteur jusque voici peu sans éditeur. Cela ne l’empêche pas d’être un poète sonore reconnu au plan international. Il s’est d’abord manifesté comme musicien de jazz et comme artiste vocal. Interprète de l’intégralité de l’Ursonate de Kurt Schwitters, il se sent comme un poisson dans l’eau dans l’univers des avant-gardes de l’entre-deux-guerres. Blonk explore les frontières entre langage et musique, étudie les voyelles sous leur aspect phonétique. Au début, il appelait ses poèmes sonores Liederen uit de hemel (Chants venus du ciel). Il écrit certains de ses poèmes en « souslandais », sa propre variante du néerlandais. Les ébauches phonétiques qu’il propose ressemblent parfois à des notes prises par un étudiant en chimie. D’autres poèmes commencent en néerlandais avant de progressivement s’en détacher, de s’en éloigner, tant sur le plan sonore que sémantique. Dans le célèbre « le ministre déplore pareilles déclarations » (voir ci-dessous), le néerlandais se trouve abâtardi de deux façons : l’élimination systématique des voyelles donne aux vers l’aspect d’une injonction, l’apport de consonnes celui d’une requête. Le fait que Blonk ne soit pas considéré comme membre de la confrérie des poètes ne paraît pas lui nuire : il évolue à son aise entre les univers de l’improvisation musicale, du jazz et de la performance. Cette situation est-elle caractéristique d’un esprit de cloisonnement propre aux Pays-Bas ?

    Éditeur flamand du vinyle en collaboration avec Bozar, Het balanseer a publié en 2013 klinkt, un recueil de textes du même Jaap Blonk accompagné de deux CD.* 

     

    * Cette présentation reprend des passages de l’introduction à « Theo van Doesburg = I.K. Bonset. Poèmes » (Laurens Ham, Guide du visiteur, Bruxelles, Bozar, février 2016) et de la « Préface » à Poètes néerlandais de la modernité, (Erik Lindner, Montreuil, Le Temps des Cerises, 2011, p. 42-43).

     


    J. Blonk performs Ursonate with real-time typography 

    Frictional (Phonetical Etude n° 2) (Poetry International) 

    Free Verse (2012)

     

     

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  • Michel Seuphor

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    Entretien avec l’artiste anversois

     

     

    Si le dadaïsme a été un très grand pas en avant,

    le surréalisme était un double pas en arrière.

    D’abord c’était une dictature…

    le surréalisme est devenu une hypertrophie sexuelle…

    M. Seuphor

     

     

    seuphor6.png

    Michel Seuphor, Grensverkenner van de avant-garde

    numéro thématique de la revue Zacht Lawijd, 2009

     

     

    Michel Seuphor, de son vrai nom Ferdinand Louis Berckelaers (1901-1999), évoque les revues flamandes (De Klauwaert, Roeland et Het overzicht) qu’il a créées dans sa jeunesse, l’importance qu’ont revêtu pour lui Theo van Doesburg et le mouvement de Stijl, ou encore la figure de Mondrian. Il revient aussi sur l’ouvrage Het nieuwe wereldbeeld (1915) de M.H.J. Schoenmaekers, sa rupture avec Tzara, la grande amitié qui l’a lié à Arp...

     

     

    Mémoires du siècle

     

     

    Mondrian d’après son ami Michel Seuphor

     

     

    Michel Seuphor parle de l’influence de la théosophie

    et du néoplasticisme sur l’œuvre de Mondrian

     

     

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  • Les Hollandais et leurs épouses

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    Un casse-tête mathématique de Samuel Loyd

     

     

    SamuelLoyd1.pngSamuel Loyd naît en 1841 à Philadelphie et vit ensuite essentiellement à New York. Il abandonne ses études à 17 ans pour proposer des articles et des problèmes dans des revues consacrées aux échecs. Il est particulièrement connu pour le jeu du taquin, qu’il fut le premier à vulgariser dès 1873, en exploitant le principe de parité pour proposer un problème impossible sous la forme de concours. Ce concours eut d’ailleurs un immense succès international, recueillant des millions de réponses.

    Il se tourne progressivement vers la publicité et les récréations mathématiques, proposant notamment plusieurs puzzles connus, comme « le poney », « le tour des ânes » et d’autres casse-tête publicitaires.

    Il est donc essentiellement autodidacte : échecs, journalisme, ventriloquie, prestidigitation, mime, mathématiques sont ses domaines d’étude. Reflétant son côté créatif et anticonformiste, ses problèmes ont souvent un titre, sont teintés d’humour, et possèdent un aspect artistique.

    Il meurt en 1911. Plus de 5000 énigmes ont été publiées en hâte par son fils en 1914 sous le titre Cyclopedia of puzzles.

    (source)

     

     

    samuel loyd,hollande

     

     

     Les Hollandais et leurs épouses

     

    Certaines coutumes hollandaises subsistent encore dans ce pays. Par exemple les échanges de bétail, de volailles et de produits de la terre en quantités ou nombres bizarres. Certaines choses se vendent à la douzaine, d’autres par boisseaux, les œufs par vingtaine, le sucre se vend par trois livres et demie, etc. Un intéressant problème qui fut publié il y a deux siècles environ dans une extraordinaire collection d’anecdotes sur le vieux Manhattan illustre la complication des transactions commerciales auxquelles se livraient les colons hollandais. Dans les termes mêmes de cet étrange volume : « Vinrent trois Hollandais de mes amis, jeunes mariés, avec leurs femmes. Les hommes s’appelaient Hendrick, Claas et Cornélius et les femmes Geertring, Caterin et Anna, mais je ne me rappelle point qui était la femme de qui. Ils me racontèrent qu’ils avaient acheté des porcs au marché ; chaque personne en achetant autant qu’un porc coûtait de shillings. Hendrick en avait acheté 23 de plus que Caterin et Claas, 11 de plus que Geertring. Chaque homme avait dépensé 3 guinées (63 shillings) de plus que sa femme. Qui me dira s’il est possible, partant de ces explications, de dire le nom de la femme de chacun des hommes ? »
Il semblerait donc que l’aimable compagnie avait abusé de la bière et de l’eau-de-vie au point de ne plus se reconnaître, ce qui obligea le bon propriétaire à extraire des racines carrées pour trier les couples. Voilà un curieux problème qui peut fort bien se traiter par des méthodes de tâtonnements.

     

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    Solution : Geertring a acheté un petit cochon pour 1 shilling et son mari qui doit être Cornélius en a acheté 8 pour 8 shillings pièce. Caterin en a acheté 9 à 9 shillings pièce pendant que son mari Claas a acheté 12 cochons à 12 shillings pièce. Anna en a acheté 32 à 32 shillings pièce.

     

     

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  • Mono-lettrie à P. Mondrian

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    « La vision-non-audition de la lettre »

     

     

    MondrianLettrisme1.png

     

     

    « Gérard-Philippe Broutin a volontairement concentré toute son œuvre dans la phase des poèmes à thèmes réduits, tenus à distance ou ironisants sinon hermétiques ou complètement purifiés de l’emprise anecdotique. […] [Il] s’est tourné dès son entrée dans le domaine lettriste vers l’hypergraphisation ciselante de l’art phonétique.

    MondrianLettrisme0.pngLa mono-lettrie  Boogie-boogie, effectuée avec la lettre b, constituant un losange en deux couleurs découpé selon les compositions de Piet Mondrian ; suivie de la Monolettrie à P. Mondrian, formant un carré de r, partagé lui-même en carrés et rectangles de plus petites tailles, tantôt remplis de r, tantôt seulement délimités ; la Monolettrie à P. Mondrian n° 2, plus grande et plus épurée encore (sans parallélogrammes investis par le mono-phonème) […] représentent un ensemble d’une rigueur bouleversante. »

     

    Jean-Paul Curtay, La Poésie lettriste, Paris, Seghers, 1974, pp. 175 et 177.

     

     

    MondrianLettrisme2.png

    Sur le losange et le carré chez Mondrian, on lira l’article de Carel Blotkamp, « Haut, bas, gauche, droite. Sur l’orientation des tableaux de Mondrian », Les Cahiers du Musée national d’art moderne, n° 114-115, p. 74-97.

     

     

  • Épître à Storge

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    Quand La Revue de Hollande

    accueillait

    O.V. de Lubicz Milosz

     

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    En janvier 1917, soit un an environ après avoir publié les premiers poèmes d’Antonin Artaud, La Revue de Hollande offre (p. 659-671) à ses lecteurs un très grand texte, signé

    Oscar Vladislav de Lubicz Milosz. Dans Ars Magna, ce dernier dira à propos de ces pages : « Étranger aux mathématiques, en publiant dès janvier 1917 mon Épître à Storge, je n’étais donc qu’un annonciateur métaphysique de la théorie de la Relativité généralisée, dont j’ignorais à cette époque le premier mot et en qui je saluai, quelques années plus tard, moins une confirmation du résultat de ma méditation de vingt années sur la matière, l’espace et le temps, que l’aube d’une ère nouvelle et merveilleuse de l’esprit. »

    milosz,la revue de hollande,francis de miomandre,poésie,roman,willem frederik hermansD’abord intitulée « Lettre à Storge », cette Épître, tout comme le poème dialogué La Confession de Lemuel (1922), revient sur la nuit d’illumination que le poète a vécue en 1914 : « Le quatorze Décembre mil neuf cent quatorze, vers onze heures du soir, au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset quotidien de la Bible médité, je sentis tout à coup, sans ombre d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé ; et l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur indicibles. » « Désormais l’écriture a[ura] pour Milosz une mission initiatique. »

    Dans la livraison de juin 1916, alors que l’Épître à Storge n’était pas encore écrite, La Revue de Hollande avait présenté Milosz à travers une trentaine de pages de Francis de Miomandre (1). Quelques généralités sur les origines et les pérégrinations du Slave, sur son choix d’écrire en français puis diverses considérations relatives aux étapes de son évolution :

    - L’adolescence : Le poème des décadences (1899) : « Nous avons ainsi chacun de notre prime jeunesse gardé quelque souvenir essentiel dont le regret, symbole de tous nos désirs irréalisables, finit par rester seul au milieu du désert de nos illusions. Mais jamais je n’ai vu comme chez M. Milosz ces images primordiales prendre une place aussi importante, au point de diriger toute une partie de sa vie, au point de devenir le leit-motiv le plus constant et le plus pathétique de son inspiration. » (p. 1415)

    - La jeunesse : Les Sept solitudes (1906) : « M. O.-W. Milosz n’a jamais rien dit qui ne fût arraché de lui-même par une irrésistible nécessité organique. C’est un des plus purs tempéraments de poète que je connaisse. » (p. 1418)

    milosz,la revue de hollande,francis de miomandre,poésie,roman,willem frederik hermans- L’éveil mystique : L’Amoureuse initiation (1910) : à propos de ce livre fascinant, F. de Miomandre écrit : « Le sujet du roman ? car c’est un roman. Oh ! peu de chose. Un homme, d’un certain âge, s’éprend d’une femme très indigne de lui quoique d’une beauté ravissante, très vile, et qui le trompe et le bafoue, et avec laquelle il descend en complice et même parfois en corrupteur jusqu’aux abîmes de la folie sensuelle. Voilà le sujet apparent, le prétexte pour ainsi dire. Mais le sens second est tout différent. Il est d’un autre ordre : et ce n’est rien moins que la théorie même de la mysticité. Le mot amour en effet y est pris dans le sens purement idéal où l’entendent les mystiques. Un homme aime une femme, fervemment, dans l’absolu, comme on aime une idée, comme on aime Dieu. D’ailleurs, il le confond avec une idée, – avec Dieu. » (p. 1422)

    - L’oasis panthéiste : Les Éléments (1911) : « … le panthéisme de M. Milosz n’a de rapport que verbal avec celui par exemple d’un Parnassien. Ce n’est pas une notion philosophique, c’est un sentiment, une communion passionnée, où la conscience individuelle, au lieu de se contracter, se propage. Et c’est d’une très émouvante beauté ». (p. 1427)

    - L’œuvre littéraire : Les traductions (poètes anglais, allemands, russes et polonais).

    - Le drame de l’ascétisme : Miguel Mañara (1913) : « Je me rappellerai longtemps la soirée où fut représenté le premier drame de M. de Lubisz-Milosz : Miguel Mañara. […] Cela se passait à Paris, chez Madame Adenkhoven (2), une dame de Hollande, passionnée d’art et de littérature qui prêtait généreusement son hôtel aux manifestations esthétiques tentées par une courageuse et fervente petite troupe d’acteurs : Le Théâtre Idéaliste, sous la direction d’un jeune poète plein d’ardeur : M. Carlos Larronde. […] le roman du désir de Dieu est devenu le drame de l’amour divin ».

    storge17.png- La trilogie de l’illumination : Méphiboseth et Saul de Tarse (1914) : deux pièces – dont la seconde, écrite en vers de quatorze pieds, est inédite – qui s’inscrivent dans le prolongement de la précédente : « […] plus encore que dans Miguel Mañara s’affirme l’acquiescement à l’ordre universel qui est la caractéristique la plus essentielle du vrai mysticisme. On n’avait je pense jamais projeté de lumière plus magistrale sur ce mystère du mal conditionné dans la fatalité du Bien. Au cri du moine espagnol répond la voix de l’initié hébreu. » (p. 1439).

    - Le regard en arrière : Symphonies (1915) : « cinq poèmes seulement mais tellement purs, tellement humains, tellement douloureux que les larmes en montent aux paupières. Je ne connais rien d’analogue dans la littérature contemporaine ». (p. 1439-1440)

    Terminant son étude agrémentée d’assez nombreux extraits de l’œuvre, Francis de Miomandre écrit : « J’ignore ce que fera désormais M. Milosz, ni quel cycle nouveau, celui-là fermé, il pourra parcourir. Mais d’ores et déjà son œuvre est assurée contre le temps. Elle ne peut que grandir dans l’admiration des hommes. Elle sera plus tard, dans l’harmonie de toutes ses parties, pour les amants de la poésie vraie, un monument magnifique, et pour les mystiques, dans la haute signification de tous ses aspects, une œuvre annonciatrice. » (p. 1441)

    Ce qu’a fait le futur représentant de la Lituanie à Paris juste après, on pourra le lire ci-dessous. Si O.V. de Lubicz Milosz a pu être découvert à l’époque par un certain nombre de Néerlandais grâce aux efforts de La Revue de Hollande, publiée rappelons-le à Leyde, s’il a été accueilli dans l’hôtel particulier d’une Hollandaise établie à Paris, il est resté jusqu’à aujourd’hui un quasi inconnu aux Pays-Bas, même s’il y a semble-t-il reçu un accueil enthousiaste de la part de quelques poètes lors d’un séjour antérieur à la Grande Guerre. En 1920, le journal De Nieuwe Arnhemsche Courant a reproduit un de ses articles politiques sur la Lituanie considérée comme un rempart contre le bolchévisme. Pour le reste, le romancier Willem Frederik Hermans est l’un des rares à s’être intéressé de près à son œuvre : il a traduit certains de ses poèmes, dont « La berline arrêtée dans la nuit » (3) et lui a consacré un essai (4). 

    D. Cunin


    storge0.png(1) Milosz a écrit en collaboration avec Francis de Miomandre Le Revenant Malgré Lui, comédie en trois actes (présentée par Yves-Alain Favre, Cahiers de l’association des amis de Milosz, n° 23-24, André Silvaire, Paris, 1985).

    (2) S’agit-il bien de l’orthographe exacte ?

    (3) Zeven Gedichten van O. V. de L. Milosz (Sept poèmes de O.V. de L. Milosz), Ams- terdam, Cornamona Pers, 1981. Dans un entretien publié en 1983, W.F. Hermans, alors qu’on lui pose une question sur Milosz, le prix Nobel, répond : « C’est moi qui ai découvert en Hollande l’oncle de Milosz. Un très grand poète : O. V. de L. Milosz, un oncle du prix Nobel. Un très grand homme. Complètement fou, mais très grand. Personne n’en avait entendu parler en Hollande. Je suis tombé par hasard sur une de ses plaquettes de vers et l’ai traduite dès 1944. C’est-à-dire que j’ai traduit quelques poèmes puis deux ou trois autres à une période ultérieure. Ce genre d’écrivains que personne ne connaît, c’est devenu un peu mon violon d’Ingres, mettre l’accent sur eux, par exemple sur ce Milosz. » À l’automne 1944, Hermans est rentré un jour chez lui avec le recueil Poëmes, préfacé par de P.-L. Flouquet (1939) ainsi qu’un numéro des Cahiers Blancs consacré à Milosz. 

    (4) « De tastbare metaforen van O.V. de L. Milosz » (Les métaphores tangibles de O.V. de L. Milosz) date de juillet 1977. Il a été écrit à l’occasion du centième anniversaire de la naissance du poète et de l’exposition organisée alors à la Bibliothèque nationale. On peut y lire cette phrase : « À mon sens, le cycle Symphonies (1915) pourrait certainement figurer un sommet de n’importe quelle littérature. »

     

     

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