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Histoire littéraire - Page 17

  • Xavier Marmier et la Hollande

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    Sur les traces d’un grand voyageur

     

     

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    « […] j'ai voulu me créer un refuge solitaire où, à défaut de la joie, je cherchais la résignation, et cette résignation, dernier appui de l'homme qui a perdu tout ce qu'il aimait, je n'ai pu l'acquérir. J'ai suivi le conseil des philosophes, ces grands connaisseurs de l'âme humaine qui indiquent comme un remède souverain pour les maladies morales l'étude et les voyages. Je me suis jeté avec une ardeur désespérée dans les études les plus abstraites ; puis j'ai erré de lieu en lieu, j'ai été d'une zone à l'autre, des riantes contrées de l'Orient aux sombres climats du Nord ; je me suis attaché à des idées d'ambition, j'ai rêvé la gloire, la fortune, le pouvoir […] » Ces propos que Xavier Marmier (1808-1892) place dans la bouche d’un officier hollandais monté à bord de la frégate la Néerlande, personnage de la nouvelle « Un drame sur mer », revêtent indéniablement une certaine teneur autobiographique. Autodidacte issu d’une famille qui avait perdu sa modeste propriété au cours de la Révolution, Jean-Marie Xaxier Marmier a été une sorte de Rastignac qui a bénéficié de l’appui de quelques personnes qui comptaient, par exemple Alfred de Vigny et Charles Nodier, avant de se lier d’amitié avec quelques grandes figures du XIXe siècle (Sainte-Beuve, Thiers, Andersen, les frères Grimm…), d'être admis dans les cénacles du faubourg Saint-Germain, puis élu en 1870 à l’Académie française… S’il a côtoyé bien des hommes de pouvoir, ministres ou têtes couronnées, il n’a toutefois pas cherché à exercer des emplois de prestige : il s’est offert le luxe de refuser une chaire de littérature étrangère à Rennes et ne s’est présenté à la députation – essuyant à son soulagement deux échecs – qu’à reculons. Sa seule véritable grande ambition aura finalement été de faire partie des Quarante. Quant à l’argent – les multiples rééditions de ses ouvrages lui en ont rapporté pas mal, mais bien moins qu'à ses éditeurs –, il l’aura surtout employé à se constituer une magnifique bibliothèque. À la différence de l’officier hollandais de sa nouvelle, il n’a pas attendu de perdre l’être aimé pour « errer » dans des contrées lointaines.

    Marmier0.pngNé le 22 juin 1808 à Pontarlier, Marmier a connu un destin peu ordinaire, grâce en particulier à son goût des langues (il apprendra l’allemand, l’anglais, le danois – langue dans laquelle il s’entretint un jour avec Louis-Philippe –, le suédois, le norvégien, le sami, l’islandais, le néerlandais, l’espagnol, le russe, le serbo-croate ou encore l’italien) et du voyage : à 7 ans, il fuguait déjà en vue de gagner la Suisse, pays où il se rendra à plusieurs reprises une fois adulte… quand il ne se trouvait pas en Allemagne, dans les pays scandinaves, en Pologne, en Russie, en Autriche, en Hollande, en Italie, en Hongrie, dans les pays slaves ou les Balkans, en Palestine, en Syrie, en Egypte, en Algérie, en Amérique du Nord ou en Amérique du Sud ! Marmier a souvent évoqué sa condition de voyageur, entre autres dans un poème intitulé En Hollande – écrit à Arnhem en 1840 et dédié à Charles Weiss (1779-1867), conservateur de la Bibliothèque municipale de Besançon, qui fut son protecteur et l’ami de toute une vie –, des vers dans lesquels il se compare à la cigogne qu’il a remarquée en haut d’un chêne qui se dresse « dans les prés de Hollande ».

    Auteur prolifique, le Pontissalien a rapporté de la plupart de ses voyages des articles et des récits documentés sur les mœurs, le folklore, l’histoire et la littérature des contrées visitées, à une époque où ces connaissances faisaient cruellement défaut en France ; il a par ailleurs traduit de nombreuses œuvres. Autant de travaux qui ont fait de lui un comparatiste avant l’heure, un précurseur dans bien des domaines touchant aux littératures étrangères,  en particulier celles de l’Allemagne et des terres scandinaves. Malgré les reproches qu’on a pu lui adresser, il convient, comme l’a écrit Anatole France en lui rendant hommage après sa disparition, de « replacer les productions de l’esprit dans le temps de leur éclosion pour juger de leur mérite et de leur utilité ». Un des mérites de ce catholique et royaliste convaincu aura été, ainsi que le souligne sa biographe Wendy S. Mercer, de montrer, à la différence de la majorité des voyageurs de son temps, une réelle curiosité vis-à-vis de l’autre en sachant se distancier de certains réflexes trop hexagonaux.

    Quand il ne voyageait pas avec sa malle, son sac de nuit et son carton à chapeau, Marmier passait le plus clair de son temps à Paris – il a résidé près d’un demi-siècle 1, rue Saint-Thomas-d’Aquin avant d’être contraint de déménager en 1888 au 10, rue de Babylone (le roi des Belges a fait partie des prestigieux visiteurs qu’il a reçus dans sa « chambrette ») –, entre ses milliers de livres, la bibliothèque Sainte-Geneviève dont il était l'administrateur adjoint, ses « expéditions journalières de bouquinotage » sur les quais de Seine et les tables où il était reçu à dîner. Très sensible à la gente féminine, il a séduit au cours de sa longue vie bien des dames d’âge varié ; en 1843, il a épousé une jeune femme morte moins d’un an plus tard, peu après avoir mis au monde un enfant qui n’a pas survécu. Le savant a dès lors repris sa vie de célibataire, cultivant quelques amitiés féminines plus ou moins chastes, du moins quand ses pérégrinations lui en laissaient le temps. Les dernières quinze ou vingt années de sa vie, Xavier Marmier les a passées dans la capitale, ne la quittant d’ailleurs pas ni lors du siège de 1870-1871, ni pendant les deux mois de la Commune ; il a renoncé à l’époque à effectuer de longs voyages, si ce n’est par l’intermédiaire des livres comme il l’indique dans l’avertissement du volume de traductions intitulé À travers les tropiques (1889, le livre comporte quelques pages sur les anciennes colonies néerlandaises) :


    MarmierTropiques.png« Mon vieil âge ne me permettant plus de voyager comme autrefois, je me suis mis à voyager dans ma retraite, avec des livres. Par là je revois encore quelques-unes des lointaines contrées dont j'aime à garder le souvenir ; par là je pénètre dans des pays que je n'ai pas eu le bonheur de visiter.

    « Dans ma paisible exploration, de côté et d'autre je glane tantôt une étude d'histoire naturelle, tantôt une leçon de morale, un récit dramatique, une scène de mœurs, un paysage.

    « Ainsi, peu à peu ont été réunies les diverses pages de ce recueil. Je les ai prises dans des ouvrages étrangers, anglais, allemands, suédois, espagnols, et les ai traduites fidèlement.

    « Après un tel travail on pourra bien m'appliquer l’épigramme de Voltaire :

     

    Au peu d'esprit que le bonhomme avait,

    L'esprit d'autrui par supplément servait ; ...

    Il compilait, compilait, compilait.

     

    Mais si par cette compilation j'ai réussi à faire, selon mon désir, un bon livre de lecture, je ne m'inquiète point de l'épigramme. »

     

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    Lionel Radiguet, Revue indépendante, oct. 1892 p. 86

     

    Jusqu’à sa mort, Xavier Marmier a continué de lire, d’écrire – entre autres son Journal (l’édition en 2 volumes de 1968 ne porte que sur les années postérieures à 1848 et regorge d’erreurs) –, de se rendre aux séances de l’Académie française et de publier de bons livres de lecture. Par leur contenu « calme et honnête », ses romans « qui déplaisent aux lecteurs pressés, avides de piment, de poivre rouge et de caviar romanesque » ont contribué à le rendre populaire : selon le critique A. de Pontmartin, un autre de ses amis, « les braves gens et les gens d'esprit [les] pla[çaie]nt sur leur table et dans leur bibliothèque, à gauche de Walter Scott, à droite d'Henri Conscience ». Marmier s’est éteint le 11 octobre 1892. Dans son testament, lui qui avait eu une réputation de « dîneur en ville » n’oubliera pas les bouquinistes, leur allouant une coquette somme pour qu’ils festoient en sa mémoire. Son premier biographe nous le décrit allant sur les quais : « Vêtu d'une longue redingote qui porte une rosette d'officier de la Légion d'honneur, sur la tête un chapeau à larges bords, il part en chasse, l'œil vif, le corps alerte et dispos, et entasse dans ses poches des livres et encore des livres. Il en garnit ses vêtements, redingote et pardessus ; ses bras eux-mêmes sont embarrassés de ses richesses ; la récolte est souvent plus abondante que précieuse. […] Il bouquine jusqu'à ses derniers jours. Alors que, souffrant et affaibli, il ne peut plus parcourir Paris, c'est en voiture qu'il inspecte les quais ; l'idée d'un repos absolu lui pèse, et il se fait conduire presque chaque jour au quai Conti, s'accroche aux boîtes à bouquins, et doucement, à petits pas, descend le long des quais Malaquais et Voltaire jusqu'au pont Royal, cherchant ces broutilles que les collectionneurs ne trouvent ni chez les libraires ni dans les ventes. La voiture suit, prête à reprendre immédiatement le chasseur fatigué. » (A. Estignard, Xavier Marmier, sa vie & ses oeuvres, pp. 235 et 239). 

    Marmier5.pngParmi les innombrables pages que Marmier a noircies (sa « macédoine de volumes » écrira Francisque Sarcey qui avait une dent contre lui), quelques centaines portent sur les Pays-Bas. On songe en particulier à ses Lettres sur la Hollande, éditées en volume dès 1841, peu après leur parution en livraisons dans La Revue des Deux Mondes en 1840-1841. S’il a été un poète mineur (il « n’avait ni le coup d’aile et l’essor lyrique, ni l’inspiration puissante, ni la forme impeccable » affirme un connaisseur de son œuvre), il est toutefois amusant de constater que peu avant d’entreprendre ce voyage qui l’a conduit dans au moins une quinzaine de villes bataves, il avait écrit le poème Départ où, songeant sans doute à la Suisse, il envisage une destination loin d’être plate :

     

    En avant, en avant, ô mon cheval fidèle

    La solitude est grande et la montagne est belle.

     

    Présents dans les vers dédiés à Charles Weiss évoqués plus haut, les Pays-Bas le sont aussi dans le poème intitulé À Mme la Baronne E. Pechl…

     

    Voilà que le bateau, sur le grand Belt m'entraîne ;

    Je regarde en arrière et cherche avec amour

    Votre île de Zélande et sa riante plaine

    Dont la brume déjà me voile le contour.

     

    Marmier6.pngAu détour d’une page de ses souvenirs ou réflexions, il arrive qu'on tombe sur une remarque d’ordre général concernant les Hollandais ou Java, mais c’est peut-être dans deux de ses Contes d’un voyageur (1851) qu’il a le plus tiré parti de certains de ses souvenirs bataves en y mêlant des données plus personnelles. Son conte « Un drame sur mer » met en scène un « Hollandais de naissance et Hollandais de cœur », M. de Straden, banquier vivant à Saint-Pétersbourg. Cet homme convoité par bien des jeunes filles de la bonne société de cette ville finit par épouser une femme originaire d’Haarlem, beaucoup plus jeune que lui, qui va lui donner un enfant. Mais alors que Mme de Straden s’est embarquée sur la Néerlande pour revoir une dernière fois ses parents restés en Hollande, un drame va se nouer : elle retrouve sur ce bateau l’officier hollandais qu’elle a aimé, mais que sa famille lui a interdit d’épouser. Dans « L’illusion d’un cœur » (qui est en réalité, à quelques différences près, une reprise d’un récit peu crédible intégré aux Lettres sur la Hollande !), Marmier nous conduit à Utrecht : un étudiant désargenté se lie d’amitié avec une femme d’un certain âge ; celle-ci a été frappée par la ressemblance que le jeune homme présente avec son fils unique mort vingt ans plus tôt. Il n’est pas interdit de relever dans ces deux histoires quelques parallèles avec la vie intime de l’auteur : la promiscuité qui s’instaure sur le bateau entre la femme mariée et un homme pour lequel elle éprouve un réel amour rappelle dans une certaine mesure la liaison qui, selon certains, a existé entre Marmier et une femme ayant voyagé avec lui vers le Grand Nord ; quant à la relation pleine d’affection entre l’étudiant en droit et la riche marchande de bric-à-brac âgée de soixante ans, elle est empreinte de la tendresse que le voyageur éprouvait pour sa mère et peut-être aussi envers une « vieille » maîtresse. 

    Marmier4.png 

    Avant d’aborder prochainement la question de la littérature néerlandaise dans les écrits de Marmier, relevons certains éléments relatifs à son travail et au séjour qu’il a effectué aux Pays-Bas durant les mois de l’été 1840 (on sait qu’il était rentré à Paris en octobre) – même s’il conviendrait, pour apporter certaines précisions, de se plonger dans les documents personnels de l’auteur qui se trouvent aujourd’hui dans différentes bibliothèques, en particulier à Besançon (c’est malheureusement à propos de la Hollande que Wendy Mercer propose le moins de détails).

    Comme pour ses études portant sur l’Allemagne et les pays scandinaves, Marmier s’est documenté du mieux possible pour rédiger ses Lettres sur la Hollande. Il entend en effet se distinguer des voyageurs qui l’ont précédé et qui ont publié des récits plutôt superficiels ; ainsi vise-t-il entre autres à démonter certains préjugés et images d’Épinal : « Il y a des gens qui se figurent que le Hollandais, la pipe et le verre de genièvre, ne forment qu'un seul et même individu. » Son premier biographe ne tarit pas d’éloges à propos de son travail : « Les pages que Marmier a consacrées à la Hollande sont remarquables. Il n'éprouve que de la sympathie pour les vertus sérieuses des Hollandais, cette race d'hommes calme et réfléchie, qui ne se laisse pas séduire par les rêves de gloire et de fortune des autres peuples, et qui a toujours résisté au malheur avec un courage et une patience héroïques. Il apprécie ces villes, industrieuses et savantes, passionnées pour le commerce et les longues études, Leyde, la ville classique de la philosophie et de l'érudition ; Harlem, fière de ses tulipes ; il étudie et commente, avec un bon goût éclairé et les lumières d'une critique intelligente, la littérature ancienne et moderne de ce curieux et honnête pays. » (A. Estignard, p. 116) 

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    Malgré les efforts que l'écrivain a déployés, son texte n’est pas exempt de mots néerlandais mal orthographiés ni de considérations un peu futiles. Toutefois, c’est sans doute, avec La Néerlande et la vie hollandaise de son contemporain Alphonse Esquiros, le livre le mieux documenté de l’époque sur le royaume batave. Marmier a, à n’en pas douter, consulté les ouvrages disponibles tant en français – par exemple, de Jan van ’s Gravenweert, l’Essai sur l’Histoire de la littérature néerlandaise (1830) – et en latin qu’en anglais – les travaux du polyglotte Sir John Bowring, beaucoup moins nuancé que lui d’ailleurs – ou en allemand, puis s’est adressé à quelques-uns des meilleurs savants et lettrés du pays même, en premier lieu le poète Adrianus Bogaers (1795-1870) et l’un des romanciers les plus en vue à l’époque, Jacob van Lennep (1802-1868), lequel, dans certains de ses écrits, appelle Marmier « mon ami ». Le Franc-Comtois correspondait d’ailleurs, peut-être depuis le début des années 1830, avec Auguste Clavareau, auteur d’expression française et traducteur établi à Maastricht – vers 1833, l’un et l’autre comptaient parmi les rares collaborateurs du périodique L’Echo du Vaucluse.

    marmierjournal1.pngDes auteurs avancent que le Pontissalien a effectué un voyage en Belgique et en Hollande dès avant 1830 (Lionel Radiguet, « Xavier Marmier scandinaviste », La Revue indépendante, oct. 1892, p. 88 ; Eldon Kaye, Journal de Xavier Marmier, t. 1, Genève, Droz, 1968, p. 21) ; Wendy Mercer ne confirme ni n’infirme, il nous semble, cet élément. Pour sa part, Alexandre Estignard, nous dit que « le laborieux voyageur a appris en se promenant la langue hollandaise », autrement dit avant le séjour de plusieurs mois de 1840. Dans son Journal (T.1., p. 170), le Franc-Comtois raconte qu'il apprend seul les langues étrangères par la méthode analytique de Jacotot et qu'il parle assez aisément le hollandais. Marmier a d'ailleurs été proche, à la fin des années 1820, d'un germanisant distingué, ancien chargé d'affaires en Hollande, Adelaïde-Edouard Le Lièvre, marquis de la Grange, un ami d'Alfred de Vigny.

    Même si on a relevé aux Pays-Bas quelques lacunes, erreurs et contradictions dans les Lettres sur la Hollande – un chroniqueur du De Gids nie même, en 1842, toute qualité à ce travail si ce n’est une belle fluidité stylistique ; un autre, dans l’Arnhemsche Courant du 11 avril 1841, s’amuse à épingler avec sarcasme les invraisemblances et coquilles que contiennent certaines pages ; le célèbre critique Conrad Busken Huet se montrera lui aussi réservé –, plusieurs commentateurs salueront la présentation qu’il fait de la littérature locale. Il a le mérite de lire le néerlandais et d’être mieux informé que la plupart des autres auteurs français : « Esquiros et Marmier nous ont donné des impressions sérieuses sur notre art littéraire ; ce que nous avons rencontré chez les autres voyageurs ne sont que des témoignages un peu vagues, sans beaucoup de suite », écrit par exemple Madeline Marie Caroline Koumans dans sa thèse La Hollande et les Hollandais au XIXe siècle vus par les Français (1930, p. 122). Quinze ans plus tôt, l’érudit francophile P. Valkhoff regrettait pour sa part que Marmier ne soit plus là pour écrire en français sur les plus récentes évolutions de la littérature néerlandaise (De Nieuwe Taalgids, X, 1916, p. 20-23). 

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    X, Arnhemsche Courant, 11 avril 1841 (début de l'article)

     

    Les livres de Xavier Marmier ont été lus en Hollande (par exemple, le Journal de La Haye du 18 juin 1841 reprend dans ses colonnes les pages que Marmier consacre à la littérature néerlandaise moderne), en particulier ses écrits sur la Scandinavie, les Lettres sur le Nord de 1840 ayant d’ailleurs été traduites (Brieven over het Noorden, Denemarken, Zweden, Noorwegen, Lapland en Spitsbergen, Deventer, A. ter Gunne). Autres traductions : Een bezoek bij Koning Willem I (Une visite chez le roi Guillaume Ier, Middelburg, J.C. & W. Altorffer, trad. J.C. Altorffer) ; De erfgenaam (Le Roman d’un héritier), Rotterdam, G.W. van Belle ; Zwitserland (Voyage en Suisse), trad. S.J.v.d. Bergh ; Uit vreemde landen: volksverhalen, Maassluis, J. van der Endt & Zoon ; un recueil publié pour la jeunesse vers 1910 reprendra certaines de ses pages (Op Hollandschen bodem: eigene, boeiende en leerrijke herinneringen, Geraarsbergen, Sint-Carolus' Werk).

    Pour sa part, il a donné un volume de Hiéronymus van Alphen en traduction française : L’Ami des petits enfants, maximes morales et religieuses (Paris-Strasbourg, Levrault, 1836) qui, selon certaines sources, aurait été son titre le plus célèbre (il a été réédité en 1845). La même année il publiait dans la Revue des Deux mondes son étude « Poésie populaire de la Hollande », des pages qu’il reproduit en grande partie dans ses Lettres sur la Hollande.

    Daniel Cunin

     

     

    profil de Marmier, 1835

    MarmierProfil.pngCe billet emprunte certains éléments à la récente biographie que Wendy S. MERCER a consacré à l’auteur français : The Life and Travels of Xavier Marmier (1808-1892). Bringing World Literature to France, Oxford, Oxford University Press (British Academy Postdoctoral Fellowship Monographs), 2007. Une partie du chapitre 9 est consacrée au voyage en Hollande (p. 161-171). Dans ces dix pages, W.S. Mercer propose un survol des Lettres sur la Hollande, dédiées au ministre de l’Intérieur Charles de Rémusat qui avait envoyé Marmier en mission aux Pays-Bas afin qu’il y complète son tableau descriptif des pays du Nord ; le reste des informations fournies par la chercheuse provient essentiellement de la correspondance de Sainte-Beuve et de celle de Michelet.

    Les sept Lettres sur la Hollande ont d’abord paru dans la Revue des Deux Mondes en 1840-1841. En plus du volume de 1841, on les retrouve insérées dans le volume En Amérique et en Europe (1860).

    Pour ce qui est du Journal (1848-1890) qui regorge de pages croustillantes et qui dévoile maintes facettes du personnage, il ne nous fournit que peu d’éléments sur la Hollande. Marmier nous rapporte essentiellement ce qui se raconte au sujet des frasques de Guillaume III : « Le roi de Hollande, à peine arrivé à Compiègne, a voulu venir incognito à Paris. Il a ici une maîtresse qui est entretenue par un M. de Lagrange et qui, malgré cet entretien, va chaque mois passer quatre jours à La Haye. Elle a dîné dernièrement avec un de mes amis, et disait en riant : Cette fois, ce n’est pas moi qui irai voir mon galant roi, c’est lui qui viendra. » (T. 1, p. 240-241) 

     

    Table des matières des Lettres sur la Hollande

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  • Un romancier populaire du XIXe siècle

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    Jacobus Jan Cremer

    (1827-1880)

     

     

     

    J.J. Cremer, photo : M. Verveer

    Cremer5.gifConsidéré de son vivant comme le Dickens néer- landais, J.J. Cremer, qui délaissa palette et pinceaux pour se vouer à l’écriture, devint l’un des premiers auteurs de son pays à vivre de sa plume (et des conférences qu’il donnait en tirant profit de la grande popularité dont il jouissait). Outre des poèmes et des pièces de théâtre, il a signé nombre de nouvelles et de romans historiques et sociaux, pour la plupart édifiants et rédigés dans une langue en partie dialectale. Ce dernier aspect a disparu des nouvelles qui ont paru en traduction française dans la collection la Nouvelle Bibliothèque populaire (1888), « Tante Dine » et « Mie-au-Berceau » (Wiege-Mie, 1853), regroupées sous le titre Intérieurs hollandais. Scènes villageoises. Charles Simond s’est sans doute chargé de ce travail de transposition alors qu’André Carl avait donné en 1861 (H. Casterman, Paris-Tournai, rééd. 1877 et 1887) un choix de nouvelles : Scènes villageoises du pays de la Gueldre.

    Les œuvres de  J.J. Cremer ont été réunies en quatorze volumes (1877-1881). Peu avant sa mort, l’écrivain publia en revue cinq Lettres de Nice datées de mars 1879 : piètre voyageur, il s’était rendu sur la Côte d’Azur où l’une de ses filles, tout juste mariée, était tombée gravement malade. Ces pages gaies furent réunies en une plaquette avec un récit situé à Monte-Carlo : Monte Carlo. Brieven uit Nizza (1880). Il s’agit de petits textes pleins d’allant et d’humour. L’auteur y exprime son amour des paysages et de la végétation qu’il découvre après un long voyage de nuit en train, son émerveillement devant le spectacle qu’offre dès début mars la région niçoise ou encore devant la taille du bouquet (1, 30 m de diamètre !) confectionné pour la cantatrice Mlle Ciuti qui interprète le rôle d’Aïda. Il séjourne dans l’hôtel que gère M. Platel. De sa chambre, il voit l’animation sur les ponts qui relient la place Masséna à la place Charles-Albert (c’était donc juste avant que le Paillon ne soit en partie couvert). Le 23 mars 1879, le Néerlandais se rend en curieux à la basilique Notre-Dame où un avis annonçait : « Dimanche à trois heures et demie, un sermon de charité sera prêché par sa Grandeur Monseigneur l’évêque de Nice, pour les besoins du Diocèse et en particulier pour l’œuvre si importante des vocations ecclésiastiques » ; là, il est estomaqué par l’apparat de la cérémonie et la magnificence des costumes, par le gros « diamant » qui brille au doigt de Mgr Mathieu Balaïn, premier évêque français de la ville. L’auteur de Fabriekskinderen (1863), nouvelle sociologique dénonçant la condition Cremer6.jpgfaite aux enfants dans les usines qui sera à la base d’une réforme législative, est choqué de voir le prélat demander de l’argent à ses ouailles pour l’Église « nécessiteuse ». Le Haguenois d’adoption paraphrase non sans drôlerie le sermon tenu par un homme surtout soucieux d’assurer la formation du clergé, mais qui, si l'on en juge par sa biographie, n’ignorait pas forcément le petit peuple.

    Mgr Balaïn

    Toujours dans une langue succulente et sur un ton badin, J.J. Cremer rapporte quelques faits divers, par exemple les aventures d’un jeune couple d’amoureux, Rosa Chiaperro et Philippe Loudello dont le père est condamné à dix jours de prison pour avoir volé le foulard de sa future bru. L'écrivain nous entretient encore des Régates peu réussies – le mémorable feu d’artifice qu’il décrit se déroule dans sa tête et malheureusement pas dans la réalité –, si ce n’est que le vainqueur parisien porte un patronyme batave: M. d’Outhoorn ! De fait, cet événement avait dû être reporté de quelques jours en raison des conditions météorologiques, de fortes pluies et un vent très violent ayant fait leur apparition : « Un temps du diable, m’sieur ! ». Pendant ce temps, la vie continue : « Arrestation. M. Pierre G...., le jour de la Mi-Carême, se dit : Il pleut, mais c’est pas une raison pour ne pas se divertir un peu ; si on se mouille à l’extérieur, il faut réagir et s’humecter à l’intérieur. […] Il a tant réagi que la réaction ne s’est terminée que le lendemain au violon », rapporte Le Progrès de Nice. Bientôt, notre chroniqueur assiste avec joie à la Bataille des Fleurs : « Nice vit par ses fêtes, lui confie un habitant. En été, nous avons même une fête des Boiteux et Bossus ! » J.J. Cremer ne peut terminer son évocation de la ville que Louis Couperus appellera « la sultane blanche » sans s’ar- rêter sur « la seule grande figure artistique que Nice a jamais compté » : le peintre Carle van Loo, « fils d’un menuisier hollandais ». 

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    C. van Loo, Esquisse pour les Grâces de 1763,

    CMA, Los Angeles

     

    Dans Monte-Carloqui s’ouvre par ces mots français: « Cet enfer de Monaco ! », l’écrivain mêle pour ainsi dire récit et nouvelle. Il décrit les choses avec enthousiasme, mais se dit choqué d’apprendre qu’on se livre deux fois par semaine, dans cet endroit où mythes et légendes se côtoient, à une activité aussi prosaïque et cruelle que le tir au pigeon. Ensuite, il nous invite à passer la journée avec lui dans ce lieu de perdition qu’est le Casino. La nuit tombée, alors que l’orage fouette la gare où les joueurs malchanceux attendent le dernier train (celui de 23h12) et les poursuit une fois qu’ils sont à bord du rapide (le «sneltrei» de l’époque), Jacobus Jan Cremer nous prépare à assister au suicide d’un homme qui a perdu toute sa fortune. Sa jeune épouse enceinte le reverra-t-elle vivant ?

    Si la majeure partie des écrits de cet auteur sans doute trop prolifique nous semble aujourd’hui bien mièvre, on ne peut lui dénier une certaine aisance à peindre personnages et paysages en quelques touches rapides. Quand on lit ses pages consacrées à la Côte d'Azur, on regrette qu’il n'ait pas quitté plus souvent sa contrée natale. Dans la littérature de son pays, il a surtout laissé une trace grâce à ses nouvelles campagnardes ou pastorales. Plusieurs de ses contemporains l’ont décrit comme un homme doué d’un rare talent d’orateur et d’une capacité extraordinaire à imiter la voix et la mimique de dizaines de ses amis et connaissances ainsi que l’attitude d’animaux comme le cerf, le cheval ou le chien.

     

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    J.J. Cremer, Œuvres complètes, T. 13,

    qui contient Brieven uit Nizza & Monte-Carlo

     

     

    Les références bibliographiques relatives à la brochure publiée par Henri Gautier en 1888 étant soit lacunaires, soit fautives, nous reproduisons ci- dessous la page de couverture ainsi que la notice biographique et littéraire due (certainement) à Charles Simond.

     

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    bibliographie de J.J. Cremer : ICI

     

    Hommage

     

     

  • La Nation Hollandaise (1812)

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    Coup d’œil sur un poème épique

    de l’époque napoléonienne

     

     

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    J. F. Helmers à Paris, 1802,

    gravure de J.-L. Chrétien

     

     

    Dès le samedi 22 octobre 1808, le Journal des Arts, des Sciences, de Littérature et de Politique annonce qu’ « un des meilleurs poëtes hollandais […] publiera bientôt son grand poëme qui a pour sujet l’affranchissement des Pays-Bas ». Ce n’est que quatre ans plus tard, après plus de dix années de labeur, que Jan Frederik Helmers (1767-1813), poète par excellence de la résistance à l’occupation française, fit en réalité paraître l’œuvre en question, De Hollandsche Natie (La Nation Hollandaise, 1812), non sans faire quelques concessions, mais le censeur impérial Jean Cohen (1) ne se montra pas particulièrement sévère. On aurait pu en effet s’attendre à un refus de publication d’un écrit contenant un message aussi ouvertement nationaliste. Et lorsque les autorités changèrent leur fusil d’épaule et décidèrent de procéder à l’arrestation de l’auteur qui mariait une admiration certaine pour les Lumières bataves à une passion fougueuse pour le passé de son pays, notre romantique avant la lettre n’attendit pas la police : il mourut en effet peu avant l’arrivée des représentants de l’ordre.

    littérature,lettres néerlandaises,traduction littéraire,napoléon,hollande,helmers,nationLa Nation Hollandaise devait être transposée en vers par Auguste Clavareau en 1825. Dès 1820, le lecteur d’expression française avait pu se faire une petite idée du contenu de cette œuvre à la fois généreuse et emphatique. Dans ses Mélanges de Poésie et de Littérature des Pays-Bas, l’autodidacte et admirateur de Béranger  L.G. Visscher (1797-1859) avait en effet proposé quelques passages traduits en prose. Le texte ci-dessous reprend sa présentation du poème de J.F. Helmers (orthographe modernisée). Est-ce seulement par modestie que l'aède d'Amsterdam nous adresse une mise en garde dès la préface ? «  Mon sujet est riche ; oui, trop riche pour la poésie. Ce que j’avance ici ne doit pas être regardé comme un paradoxe : tout poète en conviendra facilement. Il n’est pas de sujet, quelque pauvre, quelque mince qu’il soit, que la poésie ne puisse embellir et rendre intéressant, s’il tombe entre les mains d’un véritable poète. Son imagination brûlante enflamme son cœur ; il verse dans l’âme de ses lecteurs ou de ses auditeurs, le sentiment qui le remplit tout entier. C’est surtout quand la matière n’est pas assez riche d’elle-même, que son génie se développe d’une manière brillante ; c’est alors qu’il peut en effet être poète, c’est-à-dire, créateur. Mais si le sujet est grand par lui-même, plein de faits intéressants par la diversité, le poète est surpassé par la grandeur des objets qu’il veut retracer à notre imagination. À quoi servent les fictions ingénieuses, les ornements de la poésie, quand le simple exposé du fait porte avec soi son mérite et sa louange ? […] Guidé par l’élan de mon cœur, le souvenir de ces grands hommes, tels que la terre n’en avait pas encore vu et n’en verra peut-être plus jamais, m’a fait éprouver tous les sentiments que je voulais faire passer dans l’âme de mes contemporains. Heureux, si j’ai pu atteindre ce but ! plus heureux encore, si mes lecteurs jugent, avec fondement, mes expressions trop faibles, mon enthousiasme trop froid, mes idées et mes vers au-dessous de leur attente ! Comme poète, j’y perdrai sans doute ; mais puis-je m’en plaindre ? quelle haute idée n’aurai-je pas alors de vous, ô mes compatriotes ? comme je vous trouverai dignes de vos ancêtres ! avec quel plaisir ne sacrifierai-je pas ma gloire poétique à l’intime conviction que vous n’avez pas dégénéré de ces héros ? » (2)

    D.C.

     

    (1) Anne Jean Louis Philippe Cohen de Vinkenhoef, né à Amersfoort le 17 octobre 1781, mort à Paris le 6 avril 1848. Ce journaliste fut nommé en 1811 censeur impérial pour ce qui concernait les langues étrangères puis devint, en 1824, bibliothécaire de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il a traduit divers ouvrages de l’allemand, de l’anglais, du suédois, du russe et de l’italien. Il est probablement le premier à avoir transposé Vondel en français (pièces poétiques et deux tragédies : Lucifer et Gysbreght van Aemstel) ; il a d’ailleurs laissé un essai posthume sur l’Altaergeheimenissen (1645), un des chefs-d’œuvre de cette grande figure du Siècle d’or.

    (2) Extraits de la préface de l’édition de 1825 dans la traduction d’Auguste Clavareau (disponible dans son intégralité sur Google Books).

     

     

     

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    Ce poème, dès qu’il parut, fut reçu avec transport ; on en avait conçu la plus haute idée dans l’esquisse que le poète en avait tracée lui-même, et qu’il justifia de la manière la plus victorieuse. Déjà Helmers était connu avantageusement sur notre Parnassé, et ses mâles accents nous consolaient alors qu’envahis par le grand empire, l’horizon politique ne nous offrait dans l’avenir qu’une lueur d’espoir à peine perceptible. C’est vers cette époque que notre digne poète, nous rappelant l’antique gloire de nos ancêtres, reportait notre attention sur leurs exploits, et savait embellir de ses sons harmonieux les rayons d’espérance qu’il faisait briller à nos yeux. C’est à cette époque même que parut son poème intitulé la Nation hollandaise. Ce fut un trésor, un baume consolateur qu’il offrit à un peuple soupirant, et la plus sévère critique applaudit elle-même à ce chef-d’œuvre de génie, sauf peut-être quelques légers défauts de correction dans le style, de répétition et d’enthousiasme sans limites, qui se font en général remarquer dans les ouvrages de ce poète célèbre. On peut néanmoins placer son poème au rang de ces productions qui honorent les plus grands génies de l’Europe. Il n’y a que peu d’années que Helmers paya l’inévitable tribut à la nature : les muses éplorées regrettent en lui un poète d’un patriotisme à l’épreuve, et dont une simple et modeste pierre couvre les restes. Aucune épitaphe ni tombeau n’arrêtent les regards des passants ; mais sa mémoire vivra à jamais dans tous les cœurs bien nés.

    Son poème dont nous nous occupons dans ce chapitre, est divisé en six chants, consacrés à la gloire d’une nation qu’il chérissait avec transport. Dans le premier, il célèbre l’amour sacré de la patrie et les mœurs d’un pays à qui la nature avait tout refusé, jusqu’à la terre même, qui ne fut pour lui qu’une production de l’art. L’économie de ses habitants, la prudence et la tolérance de leurs prédécesseurs, reçoivent de la part du poète le tribut de son admiration. Les épisodes de De Ruiter, de Cats, d’Hambroek et autres, décorent toute la pompe de ses vers : ces divers sujets, extraits de l’Histoire, inspirent le plus vif intérêt, et sont peints des plus riches couleurs et de toute l’énergie de sa verve poétique.

    Michiel de Ruyter

    MichieldeRuyterPortrait.pngLe poète élève la voix au second chant pour comparer la Belgique au Rhin, qui n’est à sa source qu’un faible ruisseau, mais qui, croissant bientôt en s’élargissant, devient enfin un fleuve considérable. C’est alors que, parcou- rant les principaux faits de l’Histoire, il s’arrête au tombeau de Guillaume Ier, pour chanter les exploits de ses ancêtres, en les considérant tant sous le double point de vue de la bravoure militaire que de la moralité.

    Le troisième est celui de tous ses chants le plus patriotique, et qui se distingue par plus de hardiesse. Il s’agit de la gloire que s’acquirent sur toutes les mers les De Ruiter, les Tromp, les Van Galen, les Piet Hein et autres, qui répandirent au loin la terreur d’un pavillon qui, à cette époque, fut respecté par toutes les nations du globe. Ce tableau, des plus mâles, et digne de son sujet, suffirait seul pour nous donner du talent poétique de Helmers l’idée la plus distinguée. Ce ne sont pas seulement l’élévation du style, les pensées sublimes et la vérité des expressions qu’on admire le plus en lui, et qui font l’ornement précieux de ses vers, mais encore sa manière originale de chanter les prestiges de l’imagination dans le 4e chant, où il se plaît à décrire principalement les voyages et découvertes de nos marins, dont la description est peut-être moins détaillée que la Lusiade, mais qui est plus frappante d’images. Le sujet de ce chant est pour nous ce que fut pour les Portugais le chef-d’œuvre du Camoëns. Enfin, ses deux derniers chants célèbrent des noms précieux aux sciences et aux arts, ainsi que l’amour des Belges pour les productions du génie. Cependant le poète ne s’y perd pas en de vains détails ; il rend hommage à la mémoire des grands noms que toute l’Europe cite avec orgueil, et termine son brillant poème en s’adressant à ses enfants, leur offre les prémices de son précieux travail, en s’inquiétant seulement si on reconnaîtra ses propres sentiments dans ses vers. « Si un jour, leur dit-il, vous rassemblez mes cendres près des urnes où reposent celles de nos pères, et que vous reconnaissez mon âme dans mes chants, si alors une larme de reconnaissance s’échappe de vos yeux, vous pourrez dire avec orgueil : « Oui mon père chérissait sa patrie ! »

    L.G. Visscher

     

     

     

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    On peut certes critiquer l’aspect pompeux de La Nation Hollandaise ; néanmoins, certaines pages ne manquent pas de brio. Pour goûter un peu ces vers, reprenons l’un des deux passages traduits par L.G. Visscher en le faisant précéder de l’original et suivre de la transposition en vers du Luxembourgeois Clavareau. Ce fragment du Chant 3 – qui fut mis en musique par Edzard Grefe une cinquantaine d’années après sa parution – évoque la mort héroïque du vice-amiral Reinier Claassens et de ses hommes le 6 octobre 1606 près du cap Saint-Vincent.

     

     

    ’t Was Neerland niet genoeg, dat, aan het Spaansche strand,

    Philippus vloten zijn veroverd en verbrand,

    Aan ’s aardrijks ander eind’ ontving hij dieper wonden:

    Naar ’t westerdeel der aard’ werd Claasens afgezonden.

    Zijn zinspreuk is: « voor God! verwinnen of vergaan! »

    Zijn naam heeft reeds den schrik verspreid langs d’Oeeaan.

    Wie durft dien dappren Zeeuw bestrijden? wie zal ’t wagen?

    ’t Is de overmagt alleen, die schriklijk op komt dagen.

    Acht schepen, zwaar van bouw, omsinglen thans den held;

    Hij staat alleen, maar vast, gelijk een rots ’t geweld

    Der eeuwen, ’t woest gebrul des donders fier blijft trotsen,

    Schoon stormen aan zijn’ voet in wilde golven klotsen,

    Schoon schip bij schip, met kracht geslingerd op zijn borst,

    Verbrijzeld henen stuift, staat hij, met kracht omschorst,

    Belacht het woeden van de orkanen en van de eeuwen;

    Zoo staat ook Claasens nu; de dolle Spanjaards schreeuwen

    En tieren, daar men hem in eenen kring besluit;

    (Zoo brult het ongediert’ der woestenij naar buit.)

    Men tracht, schoon vruchtloos, hem tot de overgaaf te nopen;

    Neen, duur wil hij de zege aan ’slands tiran verkoopen.

    Tot d’ongelijken strijd maakt hij zich straks gereed,

    Hij denkt aan God, aan Spanje, aan Neêrland, en zijn’ eed.

    Nu barst de dood eensslags uit duizend kopren monden;

    Zijn masten, zeil en roer zijn ras in zee verslonden;

    Het reddelooze schip geeft vreeslijk krak bij krak;

    Twee dagen strijdt hij nog op ’t halfgesloopte wrak.

    Nu roept hij ’t volk bijeen, en zegt, met vonklende oogen:

    « Gij, die nooit hebt gebukt voor Spanjes dwangvermogen,

    Die hem de zege hebt in strijd bij strijd ontroofd,

    Spitsbroeders! zult gij nu, met nederhangend hoofd,

    Beschimpt, gesmaad, geboeid, u schandlijk overgeven?

    Uw’ beulen danken voor een afgebedeld leven?

    Of kiest gij, nevens mij, den dood voor ’t Vaderland?

    Beslist: dan steekt dees lont ons luttel kruid in brand!

    Dan zal dit brandend wrak aan ’s vijands vloot zich hechten,

    En stervend zult gij dus uw’ beulen nog bevechten. »

    Hij zwijgt; – hij grijpt de lont; ’t volk roept vol geestdrift uit:

    « Ja! sterven wij met roem; steek, steek den brand in ’t kruid! »

    Nu wijdt zich elk ter dood; er wordt niet meer gestreden,

    Maar knielend storten zij heur allerlaatste beden;

    En Claasens, daar hij ’t hart verheft tot zijnen God,

    Smeekt voor zijn gade en kroost, in heur ondraaglijk lot:

    Hij ziet haar wanhoop, ziet haar tranen, hoort haar klagen,

    Zijn’ zoon de moeder naar de komst des vaders vragen!

    Hij stoot dit denkbeeld weg, bidt vurig, rijst en zucht,

    En werpt de lont in ’t kruid, en ’t schip barst in de lucht!

    (J.F. Helmers, Volledige Werken,  T. 1, 1844, p. 58-59)

     

     

     

    Helmers3.pngLa Hollande, peu satisfaite de ses triomphes sur la flotte royale, obtenus près des côtes d’Espagne, se plaît à la poursuivre jusques dans les mers les plus-éloignées. Claassens est expédié vers le pôle occidental du globe ; déjà son nom a répandu la terreur sur la surface de l’Océan. Sa devise est vaincre ou mourir ; Dieu et la patrie. La bravoure du capitaine est connue au point que nul n’oserait accepter les chances d’un combat sans être protégé par une force supérieure. Le héros, entouré à-la-fois par huit vaisseaux de la première force, n’a de ressource que dans sa fermeté ; il est seul ; mais ainsi qu’un rocher en butte à l’action destructive des siècles, affrontant la foudre et les coups redoublés du tonnerre, insensible à l’effort des tempêtes et des vagues agitées qui se brisent à ses pieds, ainsi que les vaisseaux que précipitent les vents impétueux.

    Les Espagnols irrités l’entourent et le serrent de près ; ils vomissent des hurlemens comme des animaux farouches au moment d’atteindre leur proie. C’est en vain qu’on lui offre une capitulation ; il prévoit le triomphe de l’ennemi mais, résolu de vendre chèrement sa vie, il ne se souvient plus que de ses sermens ; l’amour sacré de la patrie, la confiance en son Dieu, la haine contre l’Espagne, tout enfin le porte à livrer un combat inégal : bientôt mille bouches d’airain vomissent la mort ; sa mâture, ses voiles et son gouvernail tombent à la mer. En cet état déplorable, le vaisseau lui-même, après deux jours de combat le plus meurtrier, n’offre plus que des débris ; c’est alors que, rassemblant le reste de ses braves, et fixant sur eux des yeux étincelans… « Compagnons, leur dit-il, jamais vos fronts glorieux ne se courbèrent sous la tyrannie des Espagnols, vos ennemis ; toujours, et dans toutes les actions que nous engageâmes avec leur pavillon, la victoire couronna votre valeur, et dans ce moment même, oseriez-vous la déshonorer en courbant vos têtes sous leur joug odieux ? souffririez-vous qu’on vous enchaîne, qu’on vous insulte et vous outrage ? Si vous étiez assez lâches pour vous rendre, vous mériteriez l’humiliation que vos tyrans vous préparent ? Si comme moi vous préférez la mort à la honte de subir leur joug, mourons ensemble pour la patrie ; un mot, et cette mèche va embraser à l’instant le peu de poudre qui nous reste. Décidez-vous, et que notre pont embrasé couvre de ses débris la flotte de vos ennemis, et, tout en expirant, sachons combat- tre encore nos vils oppres- seurs !... » Il se tait et prend la mèche… À l’instant, tout l’équipage, animé du plus digne enthousiasme, s’écrie : « Oui, oui, mourons avec honneur, qu’on mette le feu aux poudres ! »

    A. Storck, Bataille des Quatre Jours, Rijksmuseum

    littérature,lettres néerlandaises,traduction littéraire,napoléon,hollande,helmers,nationOn se prépare à la mort ; le combat cesse ; tous les matelots à genoux adressent à l’Éternel leurs derniers soupirs. Claassens lui offre aussi les siens, en recommandant à sa divine clémence son digne équipage, sa femme et ses enfans, dont il prévoit les larmes et le désespoir. Il repousse cette affligeante idée, invoque de nouveau son Dieu, se lève en soupirant, et précipite la mèche à travers les poudres.

     

    (trad. L.G. Visscher, 1820, p. 71-73)

     

     

     

    Ce n’était point assez que l’Espagne éperdue

    Vît tomber sur ses bords sa puissance vaincue :

    Sous de brûlans climats, sur les flots mexicains,

    Claassens vole à la gloire et commande aux destins.

    Vaincre ou mourir ! voilà sa devise sacrée.

    La terreur de son nom, de contrée en contrée,

    A déjà fait pâlir ses lâches ennemis.

    Dans ses hardis projets ses soldats affermis

    Provoquant l’Espagnol sur les eaux mugissantes,

    Affrontent, courageux, huit poupes menaçantes.

    Tel qu’un rocher vainqueur des outrages du temps,

    Brave l’assaut de l’onde et l’effort des autans,

    Il reste inébranlable. On l’attaque, on le presse :

    Il excite des siens la fureur vengeresse,

    Et, sommé de se rendre, isolé, sans secours,

    Certain de succomber, veut vendre cher ses jours.

    Il s’apprête au combat : dans sa mâle assurance,

    Sa Patrie et son Dieu soutiennent sa vaillance.

    Mille bouches d’airain vomissant le trépas,

    Renversent tout à coup ses voiles et ses mâts.

    Le vaisseau crie, éclate ; et le fougueux Borée

    Disperse ses débris sur la plaine azurée.

    Déjà le dieu du jour, sur son trône de feux,

    Pour la seconde fois reparaît dans les cieux ;

    Claassens combat encore ! il assemble ses braves,

    Et l’œil étincelant : « invincibles Bataves,

    Vous, dont l’ardent courage et la noble fierté

    Ont su briser le joug d’un tyran détesté,

    Vous qui, par vos exploits, à la gloire fidèles,

    Avez couvert vos noms de clartés immortelles,

    Voulez-vous aujourd’hui, chargés d’indignes fers,

    Montrer vos fronts honteux aux yeux de l’univers ?

    Compagnons ! voulez-vous, avec ignominie,

    Implorer vos bourreaux et mendier la vie,

    Ou, bravant près de moi les caprices du sort,

    À des jours avilis préférez-vous la mort ?

    Décidez ! à l’instant, cette mèche allumée

    Nous ravit, pleins d’honneur, à leur rage affamée,

    Et, lancés dans les airs, nos débris embrasés

    Vont frapper l’ennemi sur ses vaisseaux brisés. »

    Il dit ; et sur les flots ces mots se font entendre :

    «Nous! céderau vainqueur et lâchement nous rendre!

    Jamais... La mort ! la mort ! » – À ce cri glorieux,

    Ils adressent au ciel leur prière et leurs vœux.

    Accusant malgré lui la fortune jalouse,

    Claassens pleure en secret son enfant, son épouse.

    Il partage leur peine, il voit leur désespoir.

    Ô destin rigoureux ! ô nature ! ô devoir !

    Il entend les soupirs, les sanglots d’une mère

    Demander à son fils le retour de son père !...

    Mais, chassant des pensers qui font frémir son cœur,

    Il regarde le ciel, étouffe sa douleur,

    Et du fatal brandon sa main terrible armée

    Fait sauter le vaisseau dans la nue enflammée.

    (trad. A. Clavareau, 1825, p. 93-95)

     

     

    Helmers2.png
    La France littéraire, T. 4, 1830, p. 59

     

     

  • La Maison dans la dune (1932)

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    Le premier roman

    de Maxence Van der Meersch

     

     

     

    Natif de Roubaix, Maxence Van der Meersch (1907-1951) a été un romancier très populaire dans les années cinquante. Dans ses œuvres, il lui arrive de brosser avec délicatesse les paysages de la Flandre. L'action de La Maison dans la dune (1932), son premier roman, dans lequel certains ont vu « une toile de Teniers ou de Jordaans » (Albert Goossens), d’autres une création vériste, se déroule à Dunkerque et dans les environs de cette ville, à un jet de pierre de la mer, de part et d’autre de la frontière belge. C’est là que les passeurs de tabac tentent d’échapper aux douaniers. On assiste à la confrontation entre deux hommes : Sylvain, ancien boxeur, qui passe du tabac de Belgique ou en fait passer à Tom le chien, et Lourges, homme vaniteux, qui dirige une brigade de douaniers. L’enjeu : Germaine, ancienne prostituée qui partage la vie de Sylvain mais dont Lourges s’amourache. L’intrigue, qui n’est sans doute pas sans défaut, même si on a pu reconnaître « un sens de l’action dramatique rarement égalé dans un premier roman, une habileté très réelle dans la conduite des événements, un style sobre et exact  » (André Douriez), nous montre un homme en quête du paradis perdu : menant une vie rustre, Sylvain découvre au hasard d’une de ses virées un havre de paix et de pureté où il aimerait couler le reste de ses jours auprès de la jeune Pascaline. Tout en nous transportant dans un monde aujourd’hui disparu (celui des contrebandiers qui passent la frontière à vélo avec leur chien), cette lecture nous plonge surtout dans les affres et les bassesses des hommes de toutes les époques : jalousie, dépit, rancœur, trahison, violence, désir insatisfait, appât du gain… Bien entendu, le drame attend son heure. Peu après, l'amoureux de la Flandre qu'était Maxence van der Meersch donna la plénitude de son talent en écrivant la fresque Invasion 14 (1935). En 1936, L'Empreinte de Dieu reçut le prix Goncourt.

     

    maxence1.png

    Le succès qu’à rencontré La Maison dans la dune s’est traduit par trois adaptations cinématogra- phiques : deux en France (Pierre Billon en 1934 et Georges Lampin en 1952), une en Belgique (Michel Mees en 1988) dont un extrait suit ci-dessous (il précède la scène de lutte rapportée plus bas) :

     

     

     


    La maison dans la dune

     

     

    Une scène-clé du roman

    l’affrontement de Sylvain et Lourges

     

    Lourges toisa Sylvain.

    « L’ami, dit-il, tu ne m’aurais pas par terre.

    – Possible », dit Sylvain, flegmatique.

    Mais Jules lui-même se récria :

    « Tu ne sais pas ce que tu dis, Lourges !

    – Si, soutint le douanier.

    – Vas-y, alors, provoqua César.

    – Allons, César », voulut dire encore Sylvain.

    Mais Lourges interjetait :

    « Moi, je ne cane pas, vieux. J’ai jamais reculé devant personne. »

    Sylvain comprit qu’il n’y échapperait pas. Il se leva. Et, un peu pâle :

    « C’est pas que tu cherches une bataille, camarade ? Je ne la crains pas, tu sais.

    – On ne le dirait pas. »

    Maxence4.pngSylvain dédaigna de répliquer.

    « Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il. La lutte ou le chausson ? La boxe, je ne veux pas. On ne trouverait pas de gants, ici, et ma femme ne veut plus que je m’abîme le portrait.

    – La lutte, alors, choisit Lourges. Franc jeu, hein ?

    – Bien sûr. Au premier qui touche des épaules, on arrête. »

    M. Henri, accoutumé à ces mœurs, débarrassa la pièce de la table et des chaises. Jules était allé appeler les agents dans le salon. L’un d’eux s’offrit comme arbitre. Et les deux hommes se dévêtirent, parurent nus, n’ayant gardé que leur pantalon soutenu par la ceinture. Lourges, plus gras, était aussi plus lourd, rond comme un bœuf, avec des mamelles de femme. Sylvain, large de poitrine, avec de longs bras nerveux et secs, était plus mince de hanches, plus élégant aussi.

    Autour d’eux on fit cercle. Pour tous ces gens-là, le muscle était roi. Et la vigueur des deux lutteurs, leur aspect impressionnant, soulevait l’admiration.

    Germaine, assise sur sa chaise, regardait aussi, sans s’émouvoir autrement. C’était loin d’être la première fois qu’elle voyait Sylvain se battre, en combat amical, ou même pour de bon.

    Il y eut un silence. L’arbitre regardait sa montre.

    « Allez », dit-il.

    Lourges n’avait pas bougé. Il s’était solidement campé sur ses fortes jambes, et, massif, les mains ouvertes pour l’empoignade, attendait. Il savait que s’il pouvait étreindre Sylvain sous les côtes, il avait gagné. Personne ne résistait à l’effroyable constriction de ses bras herculéens.

    Mais la tactique de son adversaire le dérouta. Sylvain s’était baissé, il ouvrit les bras, il se jeta, tête basse, sur Lourges. Le douanier, instinctivement, se pencha en avant, durcissant les muscles abdominaux pour supporter le choc. Et il essaya d’empoigner l’adversaire. Mais Sylvain, le dos arrondi, la tête passée sous le bras gauche de l’autre, n’offrait aucune prise. Et il passa son bras, il ceintura Lourges, il l’arracha de terre, irrésistiblement. Lourges voulut se raidir. Il était trop tard. Sylvain se laissait aller sur lui. Et, sous son adversaire, Lourges tomba sur le dos, lourdement, du poids de ses quatre-vingt-dix-sept kilos.

    Une clameur monta.

    « Et voilà, dit Sylvain, déjà relevé, et qui soufflait violemment.

    – Rien à dire, constata l’arbitre, c’est du franc jeu. »

    Lourges, pesamment, se relevait à son tour. Il se sentait tout ébranlé, après cette lourde chute. Il eût aimé recommencer. Mais il était comme disloqué, sans force. Il lui faudrait se reposer trois ou quatre jours, avant de retrouver son équilibre.

    Les deux lutteurs se rhabillaient César exultait, proposait des paris invraisemblables aux policiers un peu déçus que la lutte se fût si vite achevée.

    « Sans rancune », dit Sylvain à Lourges, avant de s’en aller. Et il lui tendait la main. Lourges la prit.

    « Sans rancune », dit-il.

    Mais son regard évitait celui de son vainqueur.

     

    (Le Livre de Poche, n° 913, p. 91-94)

     

     

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    Le décor flamand

     

    Il franchit la frontière sans s’en apercevoir, dans cette plaine plate et nue, aussi vide que la voûte immense du ciel qui la couvrait. C’étaient ce qu’on appelle ici les « moers », terre conquise lentement par les hommes sur la mer, et qui garde dans sa nudité désertique, dans la monotonie de ses horizons rasés, dans ses étendues uniformes où le vent se rue librement, quelque chose encore de la grandeur et de la mélancolie de son passé marin. Des champs de seigle et d’avoine, des pâturages divisent cette plaine. Et l’eau, l’ennemie qu’il faut sans cesse contenir, sourd de partout, imprègne la terre, se laisse deviner, immédiate, sous le sol sablonneux et pauvre. Des ruisselets innombrables bornent chaque enclos, reçoivent l’eau des rigoles et des drains, s’étalent encore çà et là en mares où boivent les bestiaux. On les devine, sur le tapis uni des prés, à la végétation vigoureuse, roseaux, joncs, herbes d’eau, qui pousse dans leur lit. Et on s’étonne, en traversant ce pays, de le voir ainsi régulièrement morcelé et comme partagé par ces ruisseaux au cours rectiligne, géométrique, se coupant les uns les autres à angles droits. Ils sont comme un vivant quadrillage, dessiné par l’homme pour drainer le pays.

    Maxence3.pngSylvain, dans ce réseau, avançait lentement. Il était tout seul. Autour de lui, le vent passait avec une force soutenue, une chanson perpétuelle qui bruissait aux oreilles. On le voyait de loin accourir, à l’ondulation infinie qui passait comme une vague sur les avoines et les herbages. À ce grand souffle rude et constant, on sentait que la mer était proche.

    Sylvain franchissait les ruisseaux sur des planches, disposées par-ci, par-là. Ou bien il jetait son vélo par-dessus, et ensuite sautait lui-même. À la profondeur de l’eau, il tâchait de découvrir les gués qu’avait dû préférer Tom. Et quand il voyait au loin une tache sur l’herbe, il faisait un détour, il s’en approchait, pour voir si ce n’était pas son chien. Une lassitude, un découragement le prenait. Il avançait de plus en plus en territoire français. Bientôt, il lui faudrait renoncer à la recherche, s’il ne voulait pas être vu du poste de douane.

    (Le Livre de Poche, n° 913, p. 224-225)

     

     

    L'écrivain nordiste Anna van Buck présente son ouvrage

    consacré à Maxence van der Meersch,

    Salon du Livre Régional de Gravelines, le 25 avril 2010

     

    Les archives Maxence Van der Meersch sont consultables en ligne :

    Bibliothèque numérique de Roubaix.

    La note de travail reproduite plus haut est empruntée à ce site.

     

     

  • Renaissance littéraire et artistique

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    QUELQUES PAGES DE L'HISTOIRE DES PAYS-BAS

    DE H.A. ENNO VAN GELDER

     

     

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    On trouve en langue française une poignée d'ouvrages exposant l'histoire de la Hollande, le plus récent étant Histoire des Pays-Bas de Christophe de Voogd (Hatier, 1992; rééd. Fayard, 2003). Les PUF ont donné un Que sais-je? en 1966. En 1932, le provençaliste Salverda de Grave (1863-1947) offrait aux lecteurs d'expression française un petit volume intitulé La Hollande (Rieder, Paris). Quatre ans plus tard, un historien, néerlandais lui aussi, publiait chez Armand Colin une Histoire des Pays-Bas du XVIe siècle à nous jours. Ce petit volume - le n° 188 d'une collection qui se proposait de « Vulgariser sans abaisser » - de H.A Enno van Gelder (1889-1973) comporte un avant-propos de son confrère oranais Henri Hauser (1866-1946), avant-propos qui se termine par ces mots: « Que les compagnons du Taciturne, les patriotes alors révoltés contre le monarque de l’Escorial aient pour fils légitimes les ingénieurs qui, sous nos yeux, transforment en polders la mer intérieure, et aussi les juristconsultes qui ont mérité de voir s’élever à La Haye, le Palais de la Paix, espoir des nations qui veulent la justice, voilà ce que les Français ont besoin de mieux apprendre, comme ils ont besoin d’aller prendre à Java des leçons de politique impériale. »

     

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