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georges eekhoud

  • Entre Psaumes et Lucifer

     

     

    « C’est le plus fécond et un des meilleurs poètes de notre terroir, une pittoresque et originale figure, un homme de grand cœur et de caractère magnanime, qui vient de nous être ravi avec Emmanuel Hiel. »

    Georges Eekhoud

     

     

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     Les frères siamois : Peter Benoit & Em. Hiel

     

     

    Emanuel Hiel (1834-1899)

     

     

    Dans Les Écrivains francs-maçons de Belgique (1) – vaste sujet dans ce pays où un Ghelderode s’exclamait : « Ne prononcez pas mon nom, qui terrorise et les Maçons et les Jésuites et les bureaucrates théâtraux du “National” qui n’ose pas alléguer son nom vrai : chiotte, pissoir ou poubelle ! » (2)Paul Delsemme consacre une page au poète et traducteur Em(m)anuel Hiel, célèbre en son temps, aujourd’hui oublié et qui, bien qu’il se soit souvent abandonné « à l’emphase qui sonne creux, à la facilité qui se contente du premier jet », mériterait « que la postérité lui manifestât quelques égards ».

    E. Hiel (coll. AMVC-Letterenhuis)

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraireIssu d’un milieu très modeste, ce flamingant emporté est parvenu à se mêler aux cercles intellectuels de sa contrée, se liant par exemple d’amitié avec le compositeur Peter Benoit. « Obligé, pour survivre, de pratiquer d’obscurs métiers, il se donna, à force de persévérance, la vaste culture qui lui permit de faire œuvre d’écrivain et de traduire en sa langue Goethe et Schiller, Heine et Uhland, Shakespeare et Shelley, Charles d’Orléans et Victor Hugo… Cette irrésistible ascension d’un homme du peuple tenait du conte de fées. Emmanuel Hiel entra vivant dans la légende, une légende que, à dire vrai, son passé exemplaire n’eût pas suffi à créer s’il n’avait été aussi un personnage haut en couleur, un orateur breughélien, un prophète d’estaminet. » À sa production de traducteur, il convient d’ajouter une transposition des Psaumes parue en 1870. Si ses œuvres complètes (6 volumes publiés dans les années 1930) n’attirent plus guère de lecteurs, son nom reste attaché à trois oratorios mis en musique par Peter Benoit : Lucifer, Prometheus, De Schelde. À propos de Lucifer, Charles De Coster, s’enthousiasmait tout en regrettant que ce Lucifer-là ne correspondît point à sa propre conception maçonnique : « Le poème de M. Emmanuel Hiel est écrit dans ce grand style lyrique flamand dont l’harmonie, la sonorité, l’ampleur du rythme, peuvent rivaliser avec ce que l’Allemagne a produit de plus beau sous ce rapport. […] A-t-il oublié que l’homme, avec ses qualités primordiales de virilité, de combinaison, de libre arbitre, d’orgueil même, de curiosité, d’avidité de savoir, de lutte contre le pouvoir qui s’impose et les éléments qu’il veut dompter ; oublie-t-il que cet homme n’est que le symbole vivant de la splendide figure de Lucifer, nommé l’esprit du mal, parce qu’il ne se soumit pas en aveugle, Lucifer qui représente si bien la résistance odieuse aux despotes, Lucifer, l’ange découronné, l’éternel Vaincu, l’infatigable lutteur debout et fier malgré ses blessures, et qui doit finir par triompher du mensonge et de l’hypocrisie agitant en vain leurs antiques épouvantails. » C’est qu’à l’époque, Em. Hiel n’était pas encore Frère : « Initié aux ‘‘Amis Philanthropes’’ en 1868, il fut un bon Maçon. Il écrivit la cantate qui fut chantée, sur une musique du Frère Gustave Huberti, lors de la consécration du temple des ‘‘Amis du Commerce et de la Persévérance réunis’’ à l’Orient d’Anvers, en 1883. Nestor Cuvelliez signale qu’il apporta pareille collaboration à la loge montoise ‘‘La Parfaite Union’’, en 1890. »

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraireGrand champion de la Flandre, Emanuel Hiel a tout de même collaboré à plusieurs périodiques francophones, par exemple L’Art universel ; L’Art libre a de son côté publié certains de ses vers en langue néerlandaise. Des écrivains d’expression française ont pu lui dédier un poème (Henri Liesse) ou le prendre à partie dans leurs vers (poème anonyme ci-contre).

    Défenseur du petit peuple, progressiste inconditionnel, Hiel affichait en même temps, à l’instar d’ailleurs de nombre de ses amis (3), un nationalisme sans faille. Les lignes qui suivent, publiées dans la Revue trimestrielle (1864, n° 3), témoignent des grands axes de sa pensée : « Il est un fait digne de l’attention du philosophe, de l’historien, c’est que partout où le peuple a le sentiment, la conscience de son existence physique et morale, soit qu’il ait la liberté, soit qu’il la désire, partout aussi il lutte pour la réhabilitation, le maintien et le développe­ment de sa langue.

    « Les lois de la philologie, conçues de nos jours dans un sens plus universel, avec un amour plus profond et plus vrai de la vie réelle, démontrent clairement que toutes les langues ont le même droit, que pas une seule ne peut et ne doit être dédaignée. En attaquant la langue d’un peuple, on attaque ce peuple dans sa vie intime, on lui déclare une guerre injuste et cruelle, qui a souvent des conséquences plus terribles que des guerres à coups de canon. C’est, qu’en effet, la langue d’un peuple est la construction esthétique de son esprit, la révélation géné­rique de son génie, l’affirmation de son existence, la sauvegarde la plus sûre, la plus fidèle de son indépendance, de ses droits, de sa liberté, et disons même de la moralité et de la famille.

    « Dès qu’un peuple abdique sa langue, il renie son passé, s’efface dans le présent et s’annihile pour l’avenir. Les despotes et les conquérants ont toujours compris qu’un peuple peut réparer une bataille perdue, sortir triomphant d’une lutte à main armée, mais qu’il se courbe à jamais, qu’il abdique et oublie sa personnalité quand il succombe à l’envahissement d’une langue étran­gère.

    « […] Le pays que l’homme aime par-dessus tout, c’est la patrie. La langue qu’il doit aimer par-dessus tout, c’est sa langue maternelle. Elle seule a été la mère, la nourrice de son esprit, et elle sera tou­jours l’unique lien spirituel qui l’attache à ses parents, à ses concitoyens, à sa patrie.

    L'Art universel, 01/05/1874

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraire« […] Vint le mouvement flamand qui créa un grand nombre de journaux, de revues littéraires et scientifiques, et d’autres écrits périodiques. Des auteurs jeunes et pleins d’enthousiasme apparurent de tous côtés. L’histoire, la poésie, le théâtre, le roman, tous les genres qui composent une littérature complète trouvèrent des représen­tants. Sciences, arts, philosophie, religion, tout fut traité dans la langue maternelle, avec plus ou moins de succès. Et la Belgique, qui, depuis deux siècles, n’avait été citée nulle part pour ses belles-lettres, vit refleurir sur son sol une littérature féconde et puissante, sut conquérir l’admiration de l’Allemagne savante et produisit plusieurs œuvres traduites dans presque toutes les langues de l’Eu­rope. Le mouvement flamand exhuma aussi nos vieux auteurs : Van Maerlant, Jan van Heelu, Jan van Rusbroec, Zevecote, Anna Byns, etc. ; il nous rendit notre Reinaert de Vos et tant d’autres trésors légués par nos pères ; il attira notre attention sur la Goedroensage et les Nibe­lungen, ces grandes épopées nationales d’autrefois. Il nous fit fraterniser de nouveau avec la Hollande, nous en rapporta notre bon Cats, nous fit goûter les beautés imm­ortelles de Hooft, Vondel, Coornhert, Huygens et Spiegel, nous familiarisa avec les modernes : Bilderdijk, Bellamy, Helmers, Feith, Vander Palm, Tollens, da Costa et tant d’autres. En France même, ce mouvement eut de l’écho. Un comité flamand se fonda à Dunkerque et MM. de Coussemaker, de Baecker, l’abbé Carnel et beaucoup d’autres s’y occupent sérieusement de la culture et de l’enseignement de la langue néerlandaise dans la par­tie flamingante de la Flandre française. En 1850, le mouvement flamand réveilla le mouvement littéraire des bas-Allemands. Des poëtes éminents, comme Claus Groth, Fooken, Hoissen Müller, chantèrent dans la langue du peuple. Des savants remarquables, comme Raabe, Kosegarten, Köne, Woeste, Burgwardt, défendirent la langue maternelle par leurs travaux linguistiques et leurs ouvrages élémentaires et populaires. Le mouvement fla­mand fut donc cause que vingt et un millions de Flamands, Hollandais et bas-Allemands parlent encore cette bonne vieille langue, dont Jean Ier, duc de Brabant, et Jacques van Artevelde avaient voulu former le lien politique entre toutes les nations de la race thioise. Oui, cette bonne vieille langue de la Hanse est encore une des trois langues maritimes, elle se parle encore sur les côtes de la mer du Nord à la Baltique, au nord de la Flandre française, dans une grande partie de la Belgique, dans toute la Hollande, dans le Bas-Rhin, sur l’Elbe, sur l’Oder et jusqu’en Livonie. »

    G. Eekhoud

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraireGeorges Eekhoud a rendu un hommage à Em. Hiel, cette figure marquante de la seconde moitié du XIXe siècle flamand, hommage en partie repris dans la nécrologie reproduite ci-dessous, tirée d’un journal d’Ostende. (4)

     

    (1) Bruxelles, Bibliothèques de l’Université libre de Bruxelles, 2004 (p. 459-460).

    (2) Lettre du 2 décembre 1960 au poète français Emmanuel Looten, citée par Roland Beyen, « Michel de Ghelderode entre deux chaises », Romaneske, n° 2, juin 2008.

    (3) Peter Benoit, « possédé du démon du Nationalisme », selon un critique, écrit par exemple : « Sans l’idée absolue de la nationalité, le monde ne doit s’attendre qu’à une dissolution lente et implacable. » (« Réflexion sur l’art national », L’Art universel, 15 juin 1873, p. 85. Dans cet essai, le compositeur cite les propos de son ami publiés en 1864 et que nous reprenons).

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraire(4) L’érudit Léonard Willems a lui aussi consacré des pages en français au défunt : « Emmanuel Hiel », Revue de Belgique, 15 novembre 1899, p. 193-206. Une étude récente revient sur la place que Hiel a occupée en politique, dans la franc-maçonnerie et au sein du flamingantisme : Dempsig Alistair, Emanuel Hiel. Essay over de emancipatie van de Vlamingen te Brussel (Emanuel Hiel. Essai sur l’émancipation des Flamands de Bruxelles), préface de Lydia De Veen-De Pauw, Willemsfonds Schaarbeek-Evere/Liberaal Archief, Bruxelles/Gand, 2011. Elle complète l’ouvrage de référence sur le poète : Emiel Willikens, Emanuel Hiel (1834-1899), dichter en flamingant tussen Dender en Zenne, Willemsfonds Brussels Hoofdstedelijk Gewest, 1984. La même année, une exposition (accompagnée d’un catalogue : Emanuel Hiel 1834-1899: tentoonstelling 13 tot 23 oktober 1984 [in het] stadhuis) lui était consacrée à l’hôtel de ville de Dendermonde.  Relevons encore, à propos de Hiel, que son rôle s’est étendu jusqu’en Allemagne : il y a attiré l’attention de cercles lettrés et éditoriaux sur les lettres néerlandaises, en particulier sur le mouvement littéraire flamand (voir article de 1874 ci-dessus).

     


    De Schelde (L'Escaut, 1867), oratorio de Peter Benoit sur un texte d'E. Hiel

     

     

    Emmanuel Hiel

     

    La mort du poète flamand Emmanuel Hiel creuse un vide dans les rangs déjà clairsemés des littérateurs flamands ou, plutôt, néerlandais de Belgique.

    Emmanuel Hiel était en effet le prototype de la littérature contemporaine flamande du pays.

    Chef du flamingantisme, Emmanuel Hiel en était l'irréductible apôtre et, à toutes occasions, avec la véhémence et la conviction sincère qui étaient chez lui les qualités d'une foi profonde, il exposait et développait les théories de ce parti, de «son» parti, dont la principale faiblesse réside dans l'exagération irraisonnée et voulue de ces théories mêmes.

    Né à St Gilles-lez-Termonde le 30mai 1834, Emmanuel Hiel fut d’abord employé puis contremaître et enfin directeur d’une filature. Il abandonna cette situation pour entrer à l’octroi, puis au ministère de l’Intérieur.

    Emanuel Hiel - Photo.pngEn 1867, il entra au conservatoire royal de Bruxelles en qualité de professeur de déclamation flamande et deux ans après, en 1869, il était nommé bibliothécaire au Musée Royal de l’Industrie, puis à l’École Industrielle de la ville.

    Dans un magistral article qu’il publie dans La Réforme de Bruxelles le prestigieux artiste Georges Eekhoud ajoute : « Lors de la création de l’académie flamande à Gand il fut un des premiers appelés ''dans son sein''. J’ajouterai qu’il était chevalier de l’ordre de Léopold.

    Voilà pour sa carrière d’homme public, sa vie officielle. Mais il mena une vie bien autrement mouvementée et intensive que ne le feraient croire ces quelques points de repère biographiques.

    Tout jeune il s’était déjà mis à rimer. En 1855, donc à vingt et un ans, il compose sous le pseudonyme de G. Hendrikzone une pièce de vers en l’honneur d’un brave ouvrier de la filature dans laquelle il était employé à l’occasion de la décoration que le gouvernement venait d’octroyer à ce travailleur, après vingt années de probe labeur. Le jeune poète lut lui-même son œuvre au vénérable jubilaire et l’embrassa ensuite avec effusion, aux applaudissements de tous leurs camarades d’atelier.

    L’année suivante il publia sa première ode flamingante pour affirmer les droits méconnus de sa race ; ode énergique et virulente qui devait être suivie de tant d’autres !

    Ces deux œuvres de début caractérisent toute l’œuvre d’Emmanuel Hiel : il fut un poète essentiellement flamand et populaire ; il lutta pour les parias politiques comme pour les parias sociaux.

    À partir de ce moment il publia poème sur poème. Le 21 avril 1862 le bourgmestre de Termonde prit l’initiative, en plein Conseil communal, d’une souscription afin de permettre au poète peu fortuné de publier un premier volume de vers illustré par Jan Verhas, le peintre, son concitoyen. Ce livre parut à Bruxelles en 1863.

    P. Benoit par J. van Beers jr

    emanuel hiel,georges eekhoud,poésie,peter benoit,musique flamande,franc-maçonnerie,histoire littétraireQuelques mois après, Emmanuel Hiel composa le poème d'une cantate, De Wind (le Vent) qui fut couronné et dont M. J. Van den Eeden fit la musique.

    Entretemps il s’était mis aussi à écrire pour la scène. Hedwige, son premier essai dans ce genre, est une comédie imitée de l'allemand.

    Le succès du Wind fit rechercher sa collaboration par les musiciens. En 1865, il fournit des poésies à Émile Mathieu et à Peter Benoit.

    Il devait surtout servir admirablement le génie de celui-ci. Ainsi, en 1866, il écrivit ce fameux Lucifer sur lequel Peter Benoit édifia un de ses oratorios immortels dans le Panthéon flamand. Puis ce fut le Schelde, un autre magnifique oratorio, et Isa, un drame lyrique, auquel collabora Benoit pour la partie musicale. »

    C’est, résumée, toute la vie de ce beau poète. La place nous fait défaut pour analyser son œuvre magistrale suffisamment connue d'ailleurs.

    Abattu depuis deux mois surtout par une maladie d’estomac et par un affaiblissement nerveux qui minaient sa robuste constitution, Emmanuel Hiel s’est éteint doucement dans les bras de son fils Wilhem, après une agonie de plusieurs heures durant laquelle il n’a pas paru souffrir. Il avait reçu le jour même la visite de son ami Peter Benoit le grand musicien flamand auquel il avait dit ses suprêmes paroles «Ik ben niet wel ! » (Je ne suis pas bien).

    Et sans doute cette dernière rencontre des deux artistes de même race et de même envergure dans des domaines différents, a-t-elleadouci pour le moribond les minutes dernières d’une vie qu’il avait de toute son âme et de tout son cœur consacrée à l’art flandrien.

     

    Émile De Linge, Le Carillon, 29 août 1899

     

     

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    Revue encyclopédique, 1899, p. 821

     

     

    De man die Hiel wou zijn

    hommage humoristique au poète, devant et dans sa maison

     

     

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    Ik droomde (Je rêvais), poème de Hiel

    traduit par Louis Jorez, musique de Peter Benoit

    Illustration : Paul Lauters

      

     

     

  • Guido Gezelle, par Georges Eekhoud

     

     

    Une chronique de Bruxelles

     

     

     

    G. Eekhoud (col. AMVC-Letterenhuis)   
    guido gezelle,georges eekhoud,poésie,flandrePendant une dizaine d’années, l’écrivain anversois Georges Eekhoud a offert régulièrement une « Chro- nique de Bruxelles » au Mercure de France. C’est dans ce cadre qu’en juillet 1904 il consacre quelques pages au poète Guido Gezelle (1830-1899). Vers la fin de son propos, Eekhoud insère un apologue qu’il emprunte à un érudit frison, Johan Winkler (1840-1916). Il l’a certainement lu dans la brochure de Gustave Verriest Taal et Opvoeding (1903, p. 7-8) avant de le restituer en français. Cette fable illustre de façon amusante la singularité de la langue employée par Gezelle par rapport au néerlandais des puristes. C’est que le poète a enrichi son flamand occidental de maints vocables et expressions qu’il a pu recueillir – eux qui ont « plus de valeur que les vieilles pierres » –, au fil de ses travaux sur les parlers populaires. Dans l’histoire de Winkler, Jan Jansen incarne la belle langue néerlandaise, ses frères les idiomes régionaux. Gezelle est en quelque sorte l’un de ces frères qui, à un moment donné, refusent de se (laisser) défigurer. Nombreux furent ceux qui ont renâclé devant l’œuvre du curé provincial en raison de cette fidélité à un « dialecte » trop éloigné d’un flamand ou d’un néerlandais « standard ». Aujourd’hui, tout amateur de poésie reconnaît que les créations les plus réussies du Brugeois constituent le plus beau fleuron de la poésie d’expression néerlandaise du XIXe siècle.

    À  la fin de sa chronique du Mercure de France reproduite ci-dessous – et dont l’essentiel a d’ailleurs été repris dès septembre 1904 dans Durendal,  revue catholique d’art et de littérature (p. 530-534) –, Georges Eekhoud annonce que sa nouvelle « Le Coq rouge » vient de paraître dans Groot Nederland dans une traduction de Stijn Streuvels.

     

     

     

    GUIDO GEZELLE

     

     

    À plusieurs reprises, je vous ai entretenu de Guido Gezelle, peut-être le plus grand poète flamand depuis Joost van den Vondel. De très intéressantes brochures publiées par M. Gustave Verriest, professeur à l’Université de Louvain, nous renseignent sur la vie de Gezelle.

    Il naquit à Bruges, le 1er mai 1830. Son père était jardinier et horticulteur pépiniériste, sa mère une simple paysanne.

    Anthologie établie par J. Deleu

    EekhoudGezelle2.pngAvec leurs nombreux enfants les Gezelle habitaient une maison de physionomie rustique, au Rolleweg, près des remparts. Guido, l’aîné, était un enfant débile et maladif qui souffrait presque constamment de violents maux de tête, ce qui ne l’empêchait pourtant point de montrer de rares aptitudes dans ses études primaires Il fut envoyé vers sa douzième année au petit séminaire de Roulers pour y étudier le latin. Son père ayant tracé et planté le jardin de cet établissement, le petit Guido y fut admis sans payer ; toutefois, en dehors de ses heures de classe, il était tenu à remplir l’office de concierge. Un jour, assistant le professeur de chimie dans l’une ou l’autre expérience, il eut les yeux atteints par un acide et il faillit perdre la vue. Il profita de son séjour à l’infirmerie pour rimer une pièce de vers, sans doute une des premières, qu’on publia récemment.

    Au petit séminaire de Roulers, il y avait beaucoup d’Anglais ou plutôt d’Irlandais. La plupart de ces jeunes gens passaient leurs vacances au pensionnat, la traversée coûtant encore trop cher à cette époque. Guido, leur moniteur et leur camarade, profita de leur société pour apprendre parfaitement l’anglais. L’un de ces étrangers, un certain Alexandre Douglas Webster, mort depuis en Australie, lui fit cadeau, en 1847, d’un petit volume contenant cinq des chefs-d’œuvre de Shakespeare : Richard III, Roméo et Juliette, Jules César, Othello, Macbeth. Ce livre est aujourd’hui en la possession du professeur Verriest.

    En dehors de Shakespeare, Gezelle lut Milton, Longfellow (dont il a traduit et imité plusieurs pièces, entre autres Excelsior et the Song of Hiawatha) et Robert Burns. Celui-ci devait exercer une grande influence sur lui.

    M. Verriest nous apprend que Gezelle n’ayant rien d’un fort en thème passa difficilement son examen d’entrée au grand séminaire de Bruges.

    Eekhoudgezelle7.pngEn 1854, ayant été ordonné prêtre, il retourne à Roulers comme professeur des classes inférieures (cours de commerce) du pensionnat annexé au petit séminaire. Le professeur Verriest, âgé alors d’une dizaine d’années, et qui, avec son frère Hugo, aujourd’hui poète et prêtre comme l’était Gezelle, se trouvait parmi les internes, se rappelle l’impression que produisit la première apparition du nouveau professeur, avec sa forte tête, son front bosselé et proéminent. Cet homme d’aspect imposant ne tarda pas à se montrer le plus bienveillant des maîtres, le grand favori de ses élèves. Aux heures de récréations, il était toujours entouré d’une dizaine au moins de petits, les uns juchés sur ses épaules, les autres suspendus à ses bras et accrochés à sa soutane.

    En 1857, le professeur de littérature flamande étant tombé malade, ce fut Gezelle qui le remplaça. Rompant avec les traditions et les routines pédagogiques, au lieu de lire à ses élèves, dont les deux Verriest, ces classiques rhéteurs et ampoulés dont Tollens est demeuré le type, il leur fait connaître les poètes vivants et primesautiers ; un discours du duc de Brabant, Jean le Victorieux, avant la bataille de Woeringen, les récits carlovingiens, le Reinaert de Vos, des chansons du Moyen Âge, les apologues du père Cats.

    En 1858, on lui confie définitivement la chaire de poésie. Mais l’esprit d’initiative et les intelligentes innovations qu’il introduit dans cet enseignement ne tardent pas à le rendre suspect aux autorités académiques. Après un an et demi le professeur reçoit sa démission. Un an encore on le tolère comme simple surveillant du pensionnat, puis on l’arrache définitivement à ses chers élèves ! Les Dichtoefeningen, le premier recueil de Gezelle, date de 1858. Or, trente ans s’écoulèrent entre l’apparition de ces vers et les œuvres suivantes. Le poète, abreuvé de chagrin, découragé par l’inique traitement que lui avaient infligé ses supérieurs, se plongea dans un long silence, ce qui a fait dire éloquemment au professeur Verriest en parlant des persécuteurs de Gezelle : « Dieu leur pardonnera peut-être ; la Flandre, jamais ! »

    EekhoudGezelle8.pngCependant si Gezelle ne publia point de vers durant cette série d’années, il ne demeura pas inactif pour cela. Bien au contraire. Il se plongea dans d’opiniâtres travaux de linguistique. Ainsi il recueillit les vieux mots et les anciennes tournures du flamand anémié, appauvri par les classiques et les académiciens néerlandais plus néfastes encore pour leur langue que les derniers classiques français l’avaient été pour la leur. Il fortifia, il retrempa le flamand aux sources populaires ; il créa pour ainsi dire son instrument avant de créer les chefs-d’œuvre qui seront Tijdkrans et Rymsnoer. En attendant le résultat de ces travaux philologiques (plus de cent mille mots et locutions retrouvés) paraissent dans deux revues qu’il dirige : Loquela et Rond den Heerd.

    Cependant, après avoir été appelé quelque temps à la direction du séminaire anglais à Bruges, il fut nommé vicaire d’une paroisse dans la même ville ; puis, en 1872, vicaire à Courtrai. Ceux qui l’ont connu et approché durant ces années ne tarissent pas en souvenirs attendris sur la vie simple, vraiment évangélique que menait le digne prêtre. Aussi sa popularité parmi les humbles ouvriers et petits paysans était-elle grande et de nature à le consoler de la méconnaissance, du dédain, voire de l’hostilité qu’il avait rencontrés dans les milieux soi-disant lettrés et intellectuels.

    Tijdkrans (1893) et Rymsnoer (1896) interprètent admirablement cette période de la vie de Gezelle, où il était en communion avec les pauvres et la fruste nature. En 1898, Mgr Waffelaert, un ami de Gezelle, ayant été appelé à l’épiscopat, le premier acte du nouvel évêque de Bruges fut de rappeler Gezelle dans la ville diocésaine en qualité de directeur du couvent anglais. C’était en 1898. Gezelle ne jouit pas longtemps de ce bénéfice. Il mourait déjà le 27 novembre 1899.

    CD, poèmes de Gezelle chantés

    EekhoudGezelle6.pngUne étude approfondie de l’œuvre du grand poète m’entraînerait trop loin. Je n’en dirai donc que quelques mots, quitte à revenir un jour sur cette opulente et généreuse matière. Lyrisme, religion, naturisme ; ces trois mots pourraient résumer le caractère de la poésie de Guido Gezelle. Sa religion n’a rien de bigot, de pharisien et de scolastique. Son lyrisme, comme celui de Burns, de La Fontaine et de Heine, joint le sublime à l’intimisme, l’élévation à l’exquise familiarité, le pathétisme à la bonhomie. On pourrait lui appliquer, quant à son amour pour la nature, pour les bêtes et surtout pour les arbres, les pages capitales de Taine au commencement de son livre sur La Fontaine. L’ode célèbre de Ronsard contre les bûcherons de la forêt de Gastine n’est pas plus belle et n’est certes pas aussi émue que les élégies compatissantes de Gezelle, pleurant les trembles et les peupliers abattus par la cognée.

    La langue de Gezelle, le flamand de West-Flandre, fut principalement cause de l’opposition qu’il rencontra dans les milieux académiques, chez les professeurs de rhétorique et les pions. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, chose tout à fait piquante, ce soi-disant patois, répudié par les beaux esprits et les puristes des Flandres, fut accueilli en Néerlande chez les meilleurs écrivains des Pays-Bas du Nord, comme le véritable verbe néerlandais. À ce propos M. Verriest rapporte cette plaisante anecdote :

    Se trouvant un jour à table chez Mgr Van Hove, célèbre professeur de rhétorique à Roulers et vicaire général de l’évêché de Bruges, la conversation vint à rouler sur la langue flamande et notamment sur le flamand de Gezelle.

    – Il va tout de même un peu loin ! disait le prélat en parlant du poète. Ainsi figurez-vous que l’autre jour il allait jusqu’à me soutenir que le premier vacher ou palefrenier de Thielt ou de Roulers sait et parle mieux le flamand que – comment dirai-je ? – vous ou moi.

    – Monseigneur, répondit Verriest, je m’abstiendrai d’une appréciation en ce qui vous concerne, mais quant à ma propre connaissance de la langue, je trouve que Gezelle a raison.

    Manuscrit autographe, Guido Gezellearchief

    EekhoudGezelle5.pngLa question de la « centralisation » et de l’uniformisation de la langue néerlandaise fut d’ailleurs traitée on ne peut plus spirituellement en forme d’apologue par M. Johan Winkler, un linguiste frison, professeur à Haarlem. Il s’agit de l’aventure du Portrait de Jan Jansen.

    « Il y avait une fois un particulier du nom de Jan Jansen. Un solide gaillard que ce Jan, ferme de torse et de membres, sain de corps et d’esprit, bref, un Hollandais de la vieille roche. En un jour de malheur il s’avisa de faire faire son portrait. Le peintre n’y réussit guère. À la rigueur il y avait bien moyen de reconnaître Jan, mais les yeux étaient éteints et troubles, les traits grimaçants, la contenance gourmée. Néanmoins, notre homme était très entiché de son portrait et il le proclamait on ne peut plus réussi et ressemblant. Lorsqu’on s’avisait de lui dire : ‘‘Jan, cette peinture ne ressemble à rien du tout ! – Pardon, répondait Jan, elle est excellente au contraire et si je n’y ressemble pas, ce n’est pas de sa faute, mais bien de la mienne : c’est ma figure qui a tort !’’ Et il en était tellement persuadé qu’à partir de ce moment il s’évertua à contracter son visage de manière à reproduire le mieux possible les traits tourmentés de son portrait. Il y parvint à tel point que rencontrant un jour une de ses vieilles connaissances, celle-ci se récria : ‘‘Ah ! ça, mon vieux, est-ce toi, Jan, ou n’est-ce plus toi ?’’ Et Jan de répondre : ‘‘Il me faut pourtant ressembler à mon portrait.’’

    Biographie du poète par M. van der Plas

    EekhoudGezelle4.png« Jan avait plusieurs frères, savoir Tjalling Sybrens Prissinga, Hamen Sassink qui vivait par-delà Zut- phen, Peerken le Braban- çon, Aernout Allewyns du pays de Goes, Leenaert Vlaemynckx et d’autres encore. Il faut croire que la manie de Jan était conta- gieuse et avait gagné les autres gars, car, l’un après l’autre et à des degrés directs, ils se mirent à faire des grimaces et à se livrer à des contorsions presque aussi extraordinaires que les siennes. ‘‘Il le faut bien, disaient-ils à ceux qui s’étonnaient de leur tic, puisque Jan est notre aîné et qu’il incarne le type de la famille.’’ Toutefois Tjalling et Leenaert revinrent bientôt de leur folie : ‘‘Nous possédons aussi nos portraits, déclarèrent-ils, et ceux-ci sont même bien plus beaux que celui de Jan, cependant il ne nous était jamais venu à l’esprit de nous mettre le visage à la torture afin de mieux ressembler à ces peintures. Et voilà que nous nous donnons ce ridicule pour ressembler à l’image de Jan ! Assez de bêtises ! Notre propre physionomie, telle que Dieu l’a créée, doit nous être mille fois plus précieuse que tous les portraits du monde, fussent-ils signés par un Rubens et par un Rembrandt.’’ »

    Tel était aussi l’avis de Gezelle et c’est encore celui de Stijn Streuvels. Et ils ont bien raison.

    Dès ses premiers poèmes, sans écrire encore dans une langue aussi personnelle et aussi savoureuse que par la suite, Gezelle s’affirmait par une sensibilité et des trouvailles de véritable poète. Je relisais l’autre jour ses Kerkhofblommen (Fleurs de cimetière) et notamment le récit des funérailles d’un jeune paysan, Edmond van den Bussche, élève du séminaire de Roulers, mort à 18 ans à Staaden. C’est un récit en prose, intercalé de vers, dont chaque épisode se recommande par une intensité d’accent vraiment surprenante. Je n’ai jamais lu « oraison funèbre » plus originale, d’émotion plus spontanée, de sympathie plus vibrante. Gezelle se rendant avec les autres camarades du défunt à la ferme mortuaire constate que c’était « l’heure à laquelle le semeur, se rendant à la besogne, se signe avant de répandre aussi la semence en un geste crucial ». Et il ajoute cette réflexion au tableau : « C’est peut-être en priant et en pleurant que le paysan sème le grain qu’un autre récoltera et engrangera tout joyeux ! » Il nous montre aussi les chevaux attelés au chariot funèbre, la simple charrette affectée d’ordinaire au transport des récoltes. Le domestique qui couche dans l’écurie parle familièrement aux braves bêtes ; il leur fait ses recommandations, il les édifie sur le dernier service qu’ils sont appelés à rendre au jeune baes ; et, pour qu’elles s’acquittent de leur grave mission avec la piété voulue, après avoir trempé sa main dans l’eau bénite, il trace un signe de croix entre leurs bons yeux.

    EekhoudGezelle3.pngDans Gedichten, Gezangen en Gebeden (Poèmes, Chansons et Prières), un volume de jeunesse, on rencontre nombre de pièces admirables, entre autres celle consacrée aux Saules, dont je détache ce passage : « Combien de fois ne vous ai-je pas contemplés au point du jour quand une vapeur bleuâtre ceignait votre cime d’argent comme un ruban tressé dans la chevelure d’un ange. Le soleil ne tardait pas à détacher ce ruban et à le faire fondre dans l’azur du ciel. Et alors vous vous dressiez dans la clarté éblouissante, comme s’élança jadis du tombeau Celui qui avait créé le ciel et la terre. Puisses-tu un jour te débarrasser ainsi de tes liens, ô mon âme, et prendre ton essor vers là-haut. » Mais comme je l’ai déjà fait entendre, les plus belles pièces se trouvent dans les derniers livres : Tijdkrans et Rijmsnoer. Celle qui commence par ces mots Hoe riekt gij Bamisbosschen (Senteurs des feuillages de la Saint-Bavon !) suggère les parfums de l’automne, non plus les arômes des fleurs et des fruits, mais les fragrances des feuilles mortes, des écorces humides, des racines découvertes et de la terre retournée, et le poète nous évoque la vie qui s’exhale lentement des arbres et qui monte vers le ciel comme l’encens aux voûtes de l’église. Et après les parfums, il chante la couleur de ces arbres qui attendent leur arrêt de mort dans l’opulente toilette diaprée que leur fait la Saint-Bavon. Jamais ils n’ont été si beaux, si nobles et si touchants. « Seigneur, dit le poète en terminant par une prière, puisse à tes yeux le dernier jour de ton serviteur représenter aussi le plus beau jour de sa vie, comme c’est le cas pour la feuillée de la Saint-Bavon ! » Mais il faudrait reproduire et lire ces poèmes dans l’original.

     

    Georges Eekhoud

     

    « Chronique de Bruxelles »

    Mercure de France

    juillet 1904, p. 257-263

     

      


    Guido Gezelle, Kerkhofblommen

    lu par Antoon Van der Plaetse

     

     

     

     

  • Paul-Jean Clays (1817-1900)

     

    Un mariniste brugeois

    par l’Anversois Georges Eekhoud


     

     G. Eekhoud par Magritte (1920, détail, AMVC)

    georges eekhoud,paul-jean clays,flandre,peintre de marines,anvers,bruges,bruxelles,belgiqueÀ l’époque où Georges Eekhoud (1854-1927) a des démêlés avec la justice belge à la suite de la parution en volume de son roman Escal-Vigor (1899), œuvre qui aborde sans détour la question de l’homosexualité*, l’écrivain consa- cre quelques pages à l’un de ses compatriotes qui vient de mourir, Paul-Jean Clays, peintre couvert d’honneurs et dont la réputation de mariniste avait depuis long- temps franchit les frontières du royaume. C’est ce texte, rehaussé des Bateaux de pêche (héliogravure de Georges Petit) et de l’Accalmie sur l’Escaut (eau-forte de Ph. Zilcken), paru dans la Gazette des Beaux-Arts (Paris, 1er juin 1900, p. 495-504), que l’on pourra lire ci-dessous.

    Georges Eekhoud omet de mentionner que lorsque Clays, petit-cousin de Fernand Khnopff, reprend du service à bord d’un bâtiment, en 1841, c’est en tant que peintre de marine. À compter de 1852, l’Escaut apparaît de manière plus fréquente sur ses toiles. Soulignée par le romancier, la valeur documentaire de celles-ci tendra toutefois à diminuer à partir des années 1860, l’artiste s’éloignant de sa manière réaliste. Ces précisions étant apportées, il semble que l’auteur a brossé un portrait du peintre bien moins éloigné de la réalité que la légendeEekhoud3.png que l’ « illustre uraniste » a cultivée au sujet de sa propre personne. À la lecture d’une phrase comme : « Des mouettes éparpillaient des vols d’ailes blan- ches sur la nappe verdâtre et blonde, aux dégradations si douces et si subtiles qu’elles désoleront éternellement les marinistes », (La Nouvelle Carthage, 1888), on saisit mieux certaines réserves que l’Anversois peut émettre au sujet de l’art du peintre de marines.


    * Le procès aura lieu à Bruges du 25 au 27 septembre 1900. Eekhoud sera acquitté, tout comme d’ailleurs Camille Lemonnier poursuivit lui aussi pour atteinte aux bonnes mœurs. Relevons que dans sa défense de l’uranisme (en cette même année 1900, l’auteur des Fusillés de Malines publie par exemple un article intitulé « Un illustre uraniste du XVIIe siècle : Jérôme Duquesnoy, sculpteur flamand »), Georges Eekhoud va s’affirmer comme un soutien inconditionnel de l’écrivain néerlandais Jacob Israël de Haan auquel le liera bientôt une grande amitié (voir Mirande Lucien, Eekhoud le rauque, Presses universitaires du Septentrion, 1999, p. 149-151). De Haan traduira en vers Escal-Vidor et Eekhoud donnera une préface au roman de son confrère : Pathologieën

     

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    Lettre de Ph. Zilcken à Eekhoud, 21/02/1900 (AMVC)

     

     

     

     

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    Le grand mérite de Paul-Jean Clays, le célèbre mariniste belge mort récemment à Bruxelles, aura été d’affranchir son genre de peinture des conventions et des routines qui, depuis l’Estacade du génie précurseur et isolé de Ruisdael, faisaient de la marine un tributaire du genre historique, ou un prétexte à « étoffages », à décors, à pompes et à spectacles sur l’eau.

    L’affranchissement de la marine fut corollaire de l’affranchissement du paysage et de l’avènement du naturisme dans le royaume de l’art.

    Fatalement, le jour où les yeux des peintres apprécièrent spontanément les beautés de la nature, et où leurs pinceaux ne se préoccupèrent plus de farder ou d’enjoliver celle-ci, ces peintres ne devaient point tarder à dépouiller le vieil Océan des déguisements ridicules, étriqués et tapageurs dont l’avaient affublé les méchants poètes et barbouilleurs classiques. La mer, après avoir été trop longtemps personnifiée par Neptune ou Amphitrite, redevenait tout simplement la mer. Seulement, s’il y eut quantité de bons paysagistes du « plancher des vaches », le nombre des marinistes de valeur demeura relativement restreint. C’est que la marine comporte autrement de difficultés, d’études et de persévérance que le simple paysage terrestre. De même qu’il se rencontrera mille bons laboureurs ou manouvriers champêtres pour cent matelots d’élite, de même on ne comptera qu’un mariniste estimable sur dix paysagistes de talent.

    Clays1.pngEt encore y a-t-il mariniste et mariniste. Le genre se subdi- vise en d’innombrables caté- gories. Il y a les marinistes caboteurs et les marinistes du large, ceux qu’on pourrait presque appeler les mari- nistes au long cours : il y a les intimistes et les dramaturges, ceux que bercent les flots en vue des côtes, et ceux que secouent, en pleine mer, les ébats capricieux des vagues ; ceux qui peignent de préfé- rence les calmes plats, et ceux qui courent se mesurer – du moins sur la toile – avec les grains, les bourrasques, les tempêtes ; ceux qui, comme le disait Verlaine en parlant de Tristan Corbière, ne montent le plus fougueux des chevaux que lorsqu’il écume, s’emporte et rue de toutes ses vagues.

    Aux uns encore l’Océan suffit par lui-même, sans la présence de l’homme ou d’un autre être vivant, sans un vol de mouette, sans un navire, sans même une épave ; aux autres il faut du moins des témoignages de l’industrie humaine, une barque de pêche à défaut d’une chaloupe, un appareil de voiles blanches ou le panache fuligineux du steamer.

    De la vie accidentée que Clays mena à ses débuts, on aurait auguré qu’il serait devenu un peintre des mers houleuses et véhémentes, au lieu de demeurer le descriptif rêveur des flots calmes et des horizons immobiles.

    Fils d’un simple receveur des contributions, il naquit à Bruges, le 20 novembre 1817, mais son père ayant été envoyé à Westcapelle, bourgade située sur les rives de la mer du Nord, l’enfant ne tarda point à s’éprendre pour l’Océan d’une de ces fortes passions qui se traduisent inévitablement par des coups de tête. Aussi, quand la famille Clays retourna vivre dans la ville des Memling, des couvents, des mendiants et des mystiques, le jeune Paul-Jean déclara résolument à son père qu’il voulait devenir marin. Pareille perspective d’avenir pour son fils ne souriait que médiocrement au digne fonctionnaire qu’était le père Clays et qui devait ressembler à cet autre receveur de contributions dont M. Edmond Picard a suggestivement décrit la personne et l’intérieur bourgeois, administratif et rassis, au début de son beau roman L’Amiral. Le rêve du père Olays était de voir un jour son héritier solidement calé dans un fauteuil de rond-de-cuir ; aussi, pour contrarier les visées irrégulières et subversives du galopin, il se décida à le mettre en pension à Boulogne. Les premières semaines de sa captivité, le petit Paul-Jean dissimula ses fringales et sa fièvre aventurières, à telle enseigne que le proviseur de l’internat, croyant l’enfant guéri de sa toquade et réconcilié avec le train-train de la vie terrienne, le surveilla de moins près ; mais le gamin cachait son jeu. Trompant la vigilance déjà émoussée de ses gardiens, un beau matin le jeune Clays s’échappa de sa cage. On le rechercha partout. Que lui était-il arrivé ? L’enfant était tout Clays9.pngsimplement allé demander l’hospitalité à des marins. Aux yeux de ces simples, que je me représente sous les traits de ces savoureux Peggotty dans David Copperfield de Dickens, l’humeur vagabonde et le prurit aventurier du petit bourgeois devaient paraître la chose la plus raison- nable du monde ; aussi, dès qu’il le leur eut demandé, ne firent-ils aucune difficulté de l’enrôler comme mousse. « Et c’est ainsi, dit M. J. Du Jardin, à qui j’emprunte ces détails biographiques, que Paul-Jean Clays fit, pendant quelques semaines, ses premières excursions maritimes sur un bâtiment de cabotage, entre les côtes de France et d’Angleterre. »

    Toutes ses recherches étant demeurées infructueuses, le maître de la pension boulonnaise s’était vu obligé de prévenir enfin M. et Mme Clays de la fugue de leur fils. Les malheureux parents furent atterrés comme bien on pense, mais ils devinèrent aussitôt que leur enfant avait donné suite à ses envies d’autrefois. Ils se le représentaient exposé à tous les périls de la vie du marin. La nuit et même le jour le digne couple ne rêvait que navires brisés par la tempête, radeaux de la Méduse, baignades téméraires dans des parages infestés de requins, naufrages dans des îles désertes ou habitées par de féroces cannibales... Mais le jeune mousse mit fin à leurs affres en leur narrant dans une lettre les détails de son escapade. Dans sa joie de le savoir sain et sauf, le receveur informa son fils qu’il consentait à lui laisser suivre sa vocation. Après tout, autant chercher fortune en parcourant le monde que l’attendre, morfondu dans les antichambres ministérielles ; la carrière du marin en valait bien une autre.

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    Contre l’attente de ses parents, le jeune mousse ne profita point de cette autorisation. Avait-il été touché par la longanimité et l’indulgence paternelles, ou était-il déjà fatigué de la vie du matelot ? J’incline à croire qu’il avait fait fausse route et qu’il s’en rendait compte à présent. Certes il aimait la mer, mais d’une autre façon que les rudes ouvriers qu’elle nourrit en attendant qu’elle les fasse périr. Son amour, plus platonique, tenait de celui de Pétrarque pour Laure et de Dante pour Béatrice ; c’était un amour de poète et d’artiste dans lequel entrait plus de contemplation que de désir et d’activité. Il aimerait l’Océan en le célébrant, en le glorifiant, par les moyens de l’art, à l’aide de pinceaux et de couleurs : bref, il serait peintre de marine. Je suppose que le receveur fit la grimace et qu’entre les deux carrières il aurait encore préféré pour son garçon celle du loup de mer à celle du broyeur de couleurs. Rentré au bercail, à Bruges, Paul-Jean se mit à crayonner des marines, des bassins, des navires, des canaux, des quais encombrés de marchandises…

    Et, ici, une question se pose : n’aurait-il pu concilier sa double vocation de peintre et de marin ? N’eut-il point tort de revenir s’acagnarder à la ville ? En persévérant quelque temps comme matelot, il eût fait sans doute un mariniste autrement puissant et profond. Mais il était venu trop tôt, faut-il croire. Le réalisme naissait à peine. Clays manquait d’audace, et il n’y avait pas encore d’autres novateurs plus hardis pour l’encourager et même le révéler à lui-même. Il se sentait isolé ; les rudes mœurs des marins l’effarouchèrent. Sans doute les avait-il trop rêvés à travers des lectures romantiques ?

    CLays20.pngEn son beau livre que je citais plus haut, Edmond Picard a noté l’état d’âme d’un jeune mousse, de famille bourgeoise, jeté brusquement dans la vie du bord : « L’existence du marin commença dans son âpreté et ses misères, raconte ledit novice. Je sais quelle est la grandeur des scènes au milieu desquelles elle est placée. J’ai ressenti les émotions et parfois goûté les délices de ce spectacle. Mais ne croyez pas que ce soit la dominante pour l’homme qui peine et qui souffre perdu dans ces sublimités. Ce soulagement, il ne le sent pas. Cette poétique de l’Océan veut, pour être savourée, autre chose que l’être humain émoussé par l’excès du labeur, et le matelot ne comprend pas plus le paysage marin que le paysan, cet autre fils de Caïn, le paysage rustique. »

    Cette vie à bord dut rebuter le jeune Clays comme un breuvage trop âcre. Il ne s’ingénia point à comprendre ce petit groupe d’exilés, perdu avec lui dans le désert des eaux, et il n’entrevit pas davantage la beauté de cette mer, différente de celles qu’il avait lues dans les livres et vues dans les marines des romantiques. À ce moment, ses aspirations d’artiste se bornaient encore à brosser un jour d’un pinceau délicat des marines pour les amateurs riches et respectables, et on conçoit que, dans ces conditions, il n’apprécia point son rude entourage de drilles comme celui-ci le méritait, et qu’il ne devina point le parti qu’un autre eût tiré de ce coude-à-coude avec les plus infimes enfants du peuple, de cette âpre lutte avec eux contre une mer aussi grossière, aussi trivialement grandiose, aussi outrancière et paroxyste qu’eux-mêmes…

    CLays19.pngNon, en remettant pied à terre, il n’avait rien retiré de son expérience marine, ou du moins il n’y parut point pour le quart d’heure. Il en était encore à vouloir représenter un grand combat naval comme en peignaient les soi-disant marinistes de cette époque. Il se mit à l’œuvre et son essai obtint les suffrages de son digne homme de père et d’autres membres de sa famille. Ces braves gens décidèrent qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand peintre, et le père Clays s’empressa de l’envoyer à Paris auprès du célèbre Horace Vernet. Celui-ci consentit à enseigner à Paul-Jean les éléments de son art ; mais après un stage de quelques mois, le jeune homme rentra en Belgique et vint demander des conseils et des indications à un autre grand homme, le mariniste Jean-Antoine-Théodore Gudin.

    Quelque temps, nous apprend M. Du Jardin, on vit Clays fréquenter les salons de ce maître, alors à l’apogée de sa gloire, salons où se rencontraient tous ceux qui, aux environs de 1850, portaient un nom dans l’art ou la littérature. Il y a lieu de croire que Clays apprit beaucoup plus par ses conversations avec ces gens éclairés que par ses visites à l’atelier de son maître. Recommandé par celui-ci, il se montrait aussi dans le salon d’Auguste (sic) Quetelet, directeur de l’Observatoire de Bruxelles, un des milieux les plus intellectuels d’alors. Grâce à ces relations influentes, Clays parvenait de temps en temps à placer un tableau.

    CLays18.pngCependant, après une absence de deux ans, Paul-Jean était revenu à Bruges. L’humeur vagabonde avait repris un instant le dessus. Il n’était pas content de lui-même, faut-il croire. Dans les salons de Bruxelles, il avait trop entendu parler de la nature ; il lui tardait de la revoir, de l’étudier de ses propres yeux. Je serais porté à croire qu’il s’en voulut plus d’une fois alors de ne pas avoir poussé plus loin sa première expérience. Sans aller jusqu’à renouveler l’aventure, il se rapprocha de la mer et il aurait parcouru quelque temps, sac au dos, une partie des côtes de la France.

    À Bruges, la misère l’avait repris. Cette cité, si artistique d’aspect, et de physionomie, ne comptait guère d’amateurs de peinture ; or, le jeune Clays ne disposait plus d’aucunes ressources et il lui fallait vendre à n’importe quel prix…

    En désespoir de cause, il se souvint de son premier apprentissage ; de mariniste il redevint marin, et il prit de l’engagement à bord d’une goëlette du gouvernement belge faisant la croisière dans la mer du Nord. Il y a lieu de croire que, cette fois, il retira un plus grand profit moral et artistique de sa vie sur l’Océan. Il s’accoutuma à la réalité des choses ; il apprécia la mer pour elle-même et il rompit avec toutes les billevesées romantiques et théâtrales qui s’étaient placées autrefois entre lui et les splendeurs naturelles. Il eut alors, sans doute, la révélation de la couleur, de la lumière et de l’éternelle beauté. Les moindres scènes de ce nouvel intermède de la vie maritime parvinrent à l’émouvoir. Il comprit la poésie et le charme intrinsèques des épisodes les plus simples.

    Aussi, lorsqu’il débarqua pour de bon, il recélait en lui un trésor d’impressions qu’il devait répandre prodigalement plus tard dans une série de chefs-d’œuvre.

    Toutefois, on ne s’aperçut pas immédiatement de sa méta- morphose. Ses progrès n’étaient encore qu’intérieurs.

    Après un séjour à Bruxelles, où il avait épousé la fille de l’illustre astronome Quetelet, il alla s’établir à Anvers. La fortune et la renommée avaient devancé ses mérites ; il vendit force tableaux médiocres avant d’en peindre de bons.

    Mais à Anvers, l’Escaut compléta son éducation et lui inspira enfin des œuvres  vraiment belles. D’atmosphère et de physionomie ni trop farouches ni trop calmes, ce fleuve devait fournir des modèles très appropriés à ce tempérament solide, mais moyen.

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    C’est de son séjour à Anvers que datent les vrais succès d’artiste de Paul-Jean Clays. Les premiers temps, toutefois, sous l’influence des écoles du pittoresque à tout prix, il n’osa rompre encore ouvertement en visière aux modes consacrées par tant de faiseurs habiles, ses prédécesseurs et ses contemporains. Ce n’est qu’en 1855 qu’il se risqua à donner des témoignages d’une conversion à un art à la fois plus sincère et plus ingénu, et, depuis ce moment, il ne rétrograda plus ; il affirma paisiblement, avec une douce obstination, un idéal nouveau, ou du moins retrouvé, et mérita d’être compté parmi les initiateurs.

    Ainsi que le disait récemment un critique de l’Art moderne, à l’époque où Clays apparut enfin, Francia, Lehon, Musin, propageaient des marines qui ressemblaient à de la potasse mousseuse, battue dans des baquets : « La rudesse des mers du Nord s’obtenait par un procédé de saponification où se brouillaient des mixtures d’ocre, d’indigo et de sépia. Comme il importait de dramatiser ces aspects teinturiers, des épaves généralement surnageaient, où un navire désemparé s’immergeait. Schaefels, à Anvers, les héroïsait par des abordages de galions en or, dans des fumées de combat naval. Le cataclysme était l’état d’âme normal du mariniste ; il aimait collaborer – à l’atelier – avec les éléments déchaînés. Quelques-uns se souvenaient d’avoir pris le bateau qui fait la traversée d’Ostende à Douvres. » Je ferai observer ici, à la décharge de plusieurs de ces pseudo-marinistes qu’ils faisaient souvent preuve de talent, à côté de leurs prétendues marines. Pour certains la mer ou l’eau en général était l’accessoire, un fond, un cadre, et ils la sacrifiaient parfois fort opportunément au navire qu’elle était appelée à porter. Ainsi, Schaefels poussa très loin l’étude des bateaux ; il en connaissait l’anatomie, les avatars, les perfectionnements, les innombrables types, depuis la trirème antique jusqu’au moderne steamer ; il en savait l’histoire et l’ethnographie mieux Clays17.pngqu’un conservateur de musée de marine. Aussi se bornait-il souvent à nous représenter un chantier naval, afin de nous montrer une frégate ou une corvette jusque dans ses œuvres mortes. Sous ce rapport, sa gravure Les Forçats du bagne aux chantiers d’Anvers sous Napoléon Ier, demeure, avec son fouillis, son grouillement humain, mieux qu’un document, une œuvre d’allure, de composition et de facture intéressantes. Je le répète, Schaefels et quelques autres n’eurent qu’un seul tort, celui de se croire des marinistes, alors qu’ils représentaient d’estimables peintres d’histoire et d’archéologie, ou de mœurs et d’anecdotes maritimes.

    Clays, lui, se rendit compte de ses forces, et, tout en renonçant résolument aux confusions de genre, aux productions hybrides à la mode parmi ses confrères, il se gardait bien de compromettre sa cause en s’attaquant d’emblée à des mers agitées, à ces vertigineux abîmes que devaient célébrer plus tard les Mesdag, les Courbet et les Artan.

    « Clays, dit encore le critique précité, ne pousse pas sa barque au large, ni ne s’aventure dans un idéal de tempêtes. Il réside dans les criques ou monte dans les dunes. Il se borne à peindre le spectacle des eaux tel qu’il peut plaire à un observateur modéré. Son idéal est moyen, comme celui d’un garde-côtes ou d’un pêcheur à la ligne assis au quai d’un fleuve. Il n’a plus rien de l’âme boursouflée des écumeurs de mer qui, avant lui, spécialisaient l’article. Il va vers les fleuves ; il ne dépasse pas sensiblement les côtes. Il s’assimile les tons d’air, les densités de l’eau, les atmosphères salines. Pour la première fois un peintre sincère s’applique à exprimer la joie saine de ses yeux. Il a une manière grasse et nourrie qui a l’accent de la force : il fut permis de la prendre pour de la puissance. Elle charma les esprits qui se jugeaient hardis et conquit les résistances des modérés. »

    Clays11.pngCette manière, à la vérité, ne va pas sans franchise ni poésie, et aujour- d’hui encore on en éprouve l’effort et la nouveauté.

    Certains Clays, entre autres l’Accalmie sur l’Escaut, et la Rade d’Anvers, du musée de Bruxelles, ont conservé leur fraîcheur et suggèrent la poésie souvent onctueuse et grasse de calmes étendues liquides. Le probe artiste, s’il n’est point parvenu à s’assimiler les tourmentes et les cataclysmes des mers septentrionales, interprète avec vigueur l’agitation régulière des marées et les lourdes et lentes processions de nuées au-dessus des eaux. « Clays s’atteste fidèle à sa race éminemment flamande par le sens de la couleur, et s’il fut même plutôt coloriste que luministe, s’il ignora les fluides éthérisations, ses tons étaient savoureux et chauds, même moelleux, comme son art était large, robuste et sûr. Il pratiqua merveilleusement la science du reflet. Ses ciels gras, mouillés d’argent liquide, faisaient de belles taches riches dans l’eau. » Ses chalands, qui naviguent sur l’Escaut, semblent passer dans des joailleries. Il y a de la tiédeur et de la cordialité dans l’air. C’est surtout dans les marines d’été qu’excelle ce peintre friand ; il apporte dans la nature, dans le plein air, quelque chose de l’intimité et du réconfort d’un intérieur cossu : les ondes font le gros dos et ronronnent comme de bons félins domestiques ; aucune aigreur, Clays16.pngaucune âpreté n’exaspère la nonchalance et la câlinerie des effluves ; les brises et les écumes sont à peines salines. Et pourtant n’allez pas croire que Clays ravale ou travestisse le grand fleuve. Il suffit d’avoir navigué en tout temps sur l’Escaut pour se convaincre de la justesse, de la sincérité, de la chaleur de ces impressions du peintre.

    Ces jours de langueur voluptueuse et de grosse paresse sont même plus nombreux qu’on ne croit dans nos régions fluviales. Clays a simplement choisi, pour les peindre, les moments et les ambiances qu’il préfère, ceux avec lesquels il est familiarisé et qu’il comprend, qu’il sent le mieux.

    Mais il ne se borne pas à nous chanter les sensuelles accalmies du vieil Escaut ; il hante les côtes et les fleuves de la Hollande ; il fait de longues escales dans ses ports, s’attarde devant les hauts fonds et dans les bras morts des estuaires, et en rapporte d’innombrables méditations. J’ajouterai que nul ne s’est assimilé comme lui la poésie décorative des bateaux à voiles, depuis les trois-mâts jusqu’au moindre chaland, mais au souci du décor il ajoute un réel intimisme, une ferveur technique qui ont dû lui rester de ses premiers enthousiasmes pour le métier de marin.

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    La liste suivante ne donnera qu’une minime idée de sa production ferme et soutenue : Un Souvenir de la Tête de Flandre, L’Escaut aux environs d’Anvers, Effet de lune sur l’Escaut, La Rade d’Anvers, La Sortie du bassin d’Anvers, L’Escaut par un temps calme, Accalmie sur l’Escaut, L’Entrée du bassin des pêcheurs à Anvers, Navires américains sur l’Escaut, Caboteurs sur l’Escaut, La Caravelle, La Meuse à Dordrecht, etc.

    Mais, on le voit, son fleuve de dilection demeure l’Escaut, et c’est la rade d’Anvers, ses bassins, ses docks, qui lui inspirent les plus importantes de ses « rêveries en peinture ».

    Avec le talent et la renommée était arrivée la fortune. Le mouvement esthétique très intense de la capitale détermina Clays à aller s’installer, en 1856, à Bruxelles, dans son vaste hôtel de la rue Seutin, qu’il habita jusqu’à sa mort. Sa femme l’avait précédé dans la tombe, en 1860. 

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    L’Exposition Universelle de Paris, en 1867, consacra dé- finitivement la gloire de Paul-Jean Clays. Les critiques célébrèrent à l’envi sa probité, sa sincérité, son talent de coloriste à la fois délicat et robuste, poétique et sain. Le fameux Thoré-Bürger  se distingua tout particulièrement dans ce concert de louanges : « Leys, Alfred Stevens et Willems sont depuis longtemps classés au premier rang de l’art moderne, disait ce prince de la critique. Un peintre belge qui, après l’Exposition Universelle, aura sa réputation établie en France, et, je l’espère, un peu dans le monde artiste de l’Europe, c’est M. Clays. Il n’y a guère de bons marinistes dans les autres écoles. Les Hollandais ont désappris l’art des van de Velde. Les Allemands ne pourraient citer que M. Achenbach. En France, quel peintre a la passion de la mer et le talent d’en exprimer les effets ? Je ne connais que Courbet qui ait fait, comme il dit, des paysages de mer, d’une réalité extraordinaire, et par conséquent très poétique. L’immensité, ce n’est pas facile à traduire. » Et, après cette constatation un peu prud’hommesque, le critique poursuit ainsi : « Tel ciel, telle mer. Les marins regardent en l’air pour deviner le temps. M. Clays exprime aussi fidèlement ces concordances de l’atmosphère et de l’Océan. Le Souvenir de Heyst est surtout admirable par l’unité de l’impression que l’artiste a ressentie et qu’il a fixée sur la toile : grosses vagues, ciel pesant et sombre. C’est bien le flot qui se soulève contre le nuage qui s’abaisse. En pendant à cet orage, le Calme plat (Dull weather) est encore une excellente peinture. Les bateaux sont bien dans l’eau et dans l’air ; peut-être les voiles manquent-elles de légèreté. Les vues du Moerdyck, du Ruppel, de l’Escaut témoignent également de la science et de l’habileté de M. Clays comme mariniste. »

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    L’éclatant succès de Clays à l’étranger ne tarda pas à être ratifié dans son propre pays. En 1880, lors de l’Exposition historique de l’Art belge, à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de la Belgique, le poète des accalmies et des bonaces disputa la palme à Louis Artan, le lyrique des tourmentes et des marées houleuses. À eux deux ils se partagèrent les honneurs décernés aux meilleurs marinistes, et le premier rencontra des admirations aussi ferventes et aussi enthousiastes que le second. Chacun triomphait sur son terrain ; ils ne se devaient rien l’un à l’autre, tous deux s’étaient inspirés directement du spectacle de la mer et des nappes fluviales, et ils en avaient décrit le calme ou l’agitation avec la même maîtrise et la même intensité.

     

    Georges Eekhoud

     

     

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