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Né en 1936 en Flandre, Roland Jooris a publié ses premiers poèmes voici plus d’un demi-siècle. Aujourd’hui, il est reconnu comme l’un des poètes majeurs d’expression néerlandaise. Sa poésie se caractérise par une formidable force d’expression et une grande pureté des lignes et du discours. Critique d’art, il a écrit sur l’œuvre des peintres Raoul De Keyser, Gust De Smet, Eugène Leroy, Dan Van Severen et Roger Raveel. Jusqu’en 2005, il était d’ailleurs le conservateur du musée Roger Raveel à Machelen-aan-de-Leie.
À l’occasion de l’exposition Cy Twombly. Photographs 1951-2010 organisée au musée Bozar, il a été invité à écrire un poème à partir d’une photographie de l’artiste américain.
CY TWOMBLY: studio
Samenhang van chaos stug gedrongen aan de kant bijeen
als tussen antieke voetstukken van zuilen het gemompeld monumentale de niet te duiden stilte het wazige dat een opgeveegd vergeten is
in zijn donkere kamer ruimen de dingen voor vermoeden plaats
CY TWOMBLY : atelier
Cohérence du chaos rigide tassée sur le côté tout d’un tenant
comme entre le piédestal antique de colonnes le monumental grommelant l’indéterminable silence le vague qui est un oubli poussé au balai
dans sa chambre noire aux suppositions les choses font une place
traduction D. Cunin
Studio (Lexington, 2009)
De Roland Jooris, on peut lire en français une évocation
de Pierre Reverdy : « Solesmes », in Deshima, n° 4, 2010.
Roland Jooris lit son poème Zelfportret (Autoportrait)
Les mots, ces individus qui mènent leur propre vie
Née à La Haye, M. Vasalis – pseudonyme de Margaretha Leenmans (1909-1998) –, entreprit des études d’ethnologie avant de renoncer à s’intéresser à de lointaines peuplades pour sonder l’étranger qu’il y a en chacun de nous. Épouse d’un psychiatre, elle a elle-même exercé comme pédopsychiatre et consacré beaucoup de son temps à l’écoute de ses proches et de ses amis. Liée avec plusieurs poètes, par exemple la Sud-Africaine Elisabeth Eybers ou encore Gerard Reve, elle s’est toutefois tenue à l’écart du monde littéraire, n’accordant pour ainsi dire aucune interview, publiant très peu, insatisfaite de ce qu’elle écrivait, ne continuant pas moins à tenir son journal. Vasalis est décédée à Roden, dans la province de la Drenthe, où elle a passé les trente-cinq dernières années de sa vie.
Vasalis confie ses premiers poèmes à la revue Groot Nederland (1936). En 1940 paraît chez A.A.M. Stols son premier recueil Parken en woestijnen (Parcs et déserts). Le même éditeur publie le suivant en 1947 : De vogel Phoenix (L’Oiseau Phénix). Sept ans plus tard, la maison G.A. van Oorschot prend le relai : Vergezichten en gezichten (Vues et visages). La poète restera fidèle à cet éditeur né lui aussi en 1909 – leur correspondance a été publiée pour marquer le centenaire de l’année de leur naissance (illustration ci-contre) –, mais sans plus produire le moindre recueil. Vasalis a signé quelques essais et une longue nouvelle située en Afrique du Sud, pays où elle a séjourné : Onweer (Orage, 1940) – ainsi que quelques discours de la reine Juliana avec qui elle avait sympathisé dans les milieux estudiantins de Leyde –, mais ce n’est qu’après sa disparition que le lecteur découvrira un nouvel ensemble de poèmes : De oude kustlijn. Nagelaten gedichten (L’Ancien littoral. Poèmes posthumes, 2002). Cette œuvre poétique – réunie dans les Verzamelde gedichten (2006), moins de 200 pages – a été couronnée du vivant de l’auteure par les distinctions les plus prestigieuses aux Pays-Bas ; très tôt, la critique a salué la complexité psychologique qui se manifeste sous la simplicité et la transparence des vers. Les lecteurs ont répondu à cet engouement, dix mille acquérant par exemple, entre 1940 et 1943, un exemplaire du premier recueil, une manne inespérée pour l’éditeur Stols ; depuis, Parken en woestijnen est devenu le titre le mieux vendu des éditions Van Oorschot juste derrière le roman De donkere kamer van Damokles (La Chambre noire de Damoclès) de Willem Frederik Hermans, devant les œuvres mêmes de l’éditeur Geert van Oorschot, devant aussi la traduction néerlandaise par E.Y. Kummer du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline ou encore Specht en zoon (La Mort sur le vif) de Willem Jan Otten.
Maaike Meijer, biographe de Vasalis, relève comme thèmes majeurs de ces poèmes, composés pour la plupart dans une forme libre, le rapport à l’être aimé (présent ou absent), la dimension tragique de la maladie mentale,la singularité de l’enfance, la nature envisagée comme accès à l’expérience intérieure, la mort et le temps bien sûr, mais aussi notre capacité à dépasser la conscience rationnelle. D’apparence plutôt conventionnelle, les strophes placent souvent le lecteurface à un changement intime brutal de la personne qui nous parle ou plutôt de ce « je » qui se parle à lui-même. Vasalis aspire à regarder au-delà du visible, au-delà du connu, quand bien même cela peut mettre le poète face à ce qu’il y a de plus angoissant. Des auteurs ont rapidement relevé une certaine parenté entre ses créations qui nous transportent dans une dimension surnaturelle, et celles de la mystique Hadewijch. Parallèlement, on a pu voir en elle un auteur privilégiant les petites choses du quotidien ; les Vijftigers – poètes des années cinquante de la mouvance CoBrA – s’opposeront à cette vision des choses.
Si l’on doit rapprocher Vasalis d’un autre poète, c’est sans doute d’Emily Dickinson dont elle partage l’intensité dans l’expression et dans l’émotion. Elle envisage le poème comme l’accès privilégié à un état de conscience autre – par exemple à travers le rêve – qui permet de suspendre les contradictions, les limites du sujet lyrique, le manque d’unité de l’existence sans pour autant atteindre à l’absolu. Une incapacité gage de beauté.
Daniel Cunin
Sources : Maaike Meijer & Jessa Bertens, « M. Vasalis », Kritisch Literatuur Lexikon, Groningue, Wolters Noordhoff, septembre 2007 & Maaike Meijer, Vasalis. Een biografie, Amsterdam, Van Oorschot, 2011.
Le poème Afsluitdijk lut par le poète Remco Ekkers
Afsluitdijk
L’autobus est une chambre qui troue la nuit,
la route une droite, la digue une ligne sans fin,
à main gauche la mer, domptée mais inquiète ;
nous regardons, une lune timide diffuse sa lueur.
Sous mes yeux, les jeunes nuques fraîchement rasées
de deux matelots ; ils retiennent des bâillements
puis, après s’être étirés en souplesse, s’endorment
avec innocence tête sur l’épaule de l’autre.
Soudain, comme en rêve, je vois dans la vitre,
fluide et transparent, soudé au notre, par moments
clair comme nous, par moments noyé dans la mer,
l’esprit de l’autobus ; l’herbe fend les matelots.
Je me vois moi aussi. Rien
que ma tête qui se balance à la surface de l’eau,
la bouche remuant comme ouverte
sur des mots, sirène stupéfaite.
Nulle part ne finit et nulle part ne commence
ce voyage, sans avenir, sans passé,
rien qu’un long aujourd’hui mystérieux et morcelé.
trad. D. Cunin en collaboration avec Kiki Coumans
Documentaire en néerlandais (extraits) sur Vasalis
Mère
Elle était comme la mer, mais sans tempêtes.
Également nu-tête et le pied large.
S’élevant et descendant sur son flux,
assis comme des oiseaux sur ses genoux,
nous pouvions l’oublier un long moment,
paisibles, regardant autour de nous, à l’abri.
Sa voix était sombre et un peu rauque
comme des coquillages qui glissent l’un contre l’autre,
sa main était chaude et rêche comme le sable.
Et toujours elle portait à son cou bronzé
la même chaîne à la pierre de lune ronde
où, dans un bleu de brume, brillait une petite lune.
Imprégnés pour de bon de son calme murmure,
nous étions tout le temps en voyage et toujours chez nous.
Œuvre de jeunesse de l’un des romanciers néerlandais les plus connus hors des frontières des Pays-Bas, le recueil de nouvellesLe Matelot sans lèvresnousconduit entre autres au bagne de Cayenne.
photo : Simone Sassen
Dommage que Cees Noote- boom ne connaisse pas en France le succès qu’il mérite... Mais gageons qu’avec ce nouveau livre [La Nuit viennent les renards], un recueil de nouvelles éblouissantes, paru en 2009 aux Pays-Bas, le public hexagonal s’entichera enfin de ce grand écrivain néerlandais, né à La Haye en 1933, polyglotte et voyageur infatigable, fou d’Espagne et fasciné par la culture japonaise. Poète, essayiste, romancier, journaliste, couvert d’éloges et de prix, Cees (diminutif de Cornelius) Nooteboom (prononcer notebom) est l’auteur d’une œuvre considérable, inclassable, qui lui vaut d’être régulièrement pressenti pour le prix Nobel. C’est dire. Après Philippe et les autres, Rituels, Le Chant de l’être et du paraître, ou encore Perdu le paradis et Pluie rouge, romans inoubliables, on ne saurait trop se réjouir de le voir revenir à la forme courte, qui révélait déjà son style sobre, fluide, et son art du récit, dans Le Matelot sans lèvres, un premier recueil écrit en 1958 – paru en français en 2002, réédité en Folio, à lire absolument.
Dans Le Matelot sans lèvres, Cees Nooteboom, qui avait 24 ans à l’époque - s’embarque à bord d’un cargo à la découverte d’horizons inconnus. Voyageur impénitent, Nooteboom a toujours abhorré la sédentarité, préférant les essences tropicales. Aujourd’hui, ce nomade conti- nue de parcourir le monde mais il se ménage maintenant des plages horaires pour se ressourcer dans ses maisons d’Amsterdam ou des Baléares. Qu’apportent autant de voyages ? L’auteur de Philippe et les autres doit se poser souvent la question depuis le tour du monde qu’il effectua en 1957 à bord du Grand Rio. Il aura attendu plus de trente ans avant d’autoriser la réédition du texte néerlandais de ces nouvelles d’aventures, de rencontres, d’escales propices aux rêves. Il ne renie donc plus le temps de l’écriture anecdotique et a su en tirer le suc, retenant les fragrances essentielles. À 25 ans, le goût du voyage suscitait déjà en lui des voies inexplorées, tel un continent nouveau créé pour son plaisir et celui des lecteurs. Un univers magique où Noteboom a su fondre son œuvre : libre amant de la mer et des mots...
La Libre Belgique, 2002
édition néerlandaise
Cees Nooteboom a consacré son existence au voyage, du Surinam au Japon, de l’Australie à l’Afrique du Sud, des îles d’Aran à l’Espagne. Parlant aussi bien allemand qu’anglais, français ou espa- gnol, ce nomade impénitent et érudit pose ses valises quatre mois par an sur l’île de Minorque, dans les Baléares. Isolé du monde, il travaille dans un studio à la décoration dépouillée : un bureau, un ordinateur, des étagères quasi nues. Auteur de récits contemplatifs, qui s’ancrent dans une culture classique étendue (il a été formé par des moines), Cees Nooteboom a construit une œuvre magistrale sur les frontières entre la mémoire et l’Histoire, le réel et l’imaginaire, la vie et sa mise en fiction...
Minh Tran Huy, Magazine Littéraire, n° 457
Hollandais baroudeur, Cees Nooteboom chronique quelques rencontres avec une gravité... exotique.
C’est un personnage d’une nouvelle qui le fait remarquer. Le voyage et le romanesque, ça ne peut pas aller ensemble. Il y a bien un fantasme ou un idéal autour du voyage en mer. L’écrivain Cees Nooteboom le saccage en neuf récits très courts et saisissants. En bon Français, on restera scotché par « Le forçat amoureux », visite sensible du bagne de Saint-Laurent. Une lecture amère mais terriblement exotique. L’écrivain néerlandais décortique toute la mythologie du marin et des légendes autour. C’est un univers brutal, dénué de morale et de scrupule. Connu pour ses carnets de voyages, à travers l’Europe et le Suriname, Nooteboom raconte quelques rencontres. Il décrit un monde perdu, un temps terminé et des héros sacrifiés. Ses souvenirs sont vivaces et inspirent une écriture forte. On sent bien les embruns et les vapeurs d’alcool. La moiteur et la violence. Le sublime et le dérisoire. Ce sont des vies pathétiques qu’il croque en quelques lignes. Elles nous touchent par leur authenticité. Il y a des destins difficiles, des anecdotes étranges et surtout une Histoire qui n’est pas du tout glamour. Ce n’est pas du Jules Verne. C’est une réalité lointaine mais très franche. Nooteboom va à l’essentiel. En vieux briscard, il nous coupe le bec et sait raconter la vie sensationnelle des loups de mer. Sèche, son écriture est une escale délicate mais passionnante.
« S’il est un artiste de ma connaissance qui mérite d’être qualifié de ‘‘prince parmi les hommes’’, c’est bien Joost Swarte. Prince parmi les hommes des cavernes, en réalité : généreux, affable, il est à l’évidence exempt de cette misanthropie qui affecte tant d’entre nous, auteurs de BD. On peine à croire qu’il fut des nôtres, à présent qu’il s’est épanoui comme designer, architecte et artiste complet. Ce livre pourtant, le premier recueil intégral (et inexcusablement tardif) de ses travaux BD, en apporte la preuve. Difficile de présenter un auteur sans connaître la totalité de sa production. Hormis la traduction anglaise de L’Art moderne et quelques planches parues dans RAW, le magazine fondé par Art Spiegelman et Françoise Mou- ly dans les années 80, j’ai pu décrypter relativement peu d’histoires de Joost. Pour autant, j’ai été à même de lire, étudier, copier, voire plagier quantité de ses dessins ; la démocratie visuelle précise de son approche m’a conduit, en tant que jeune dessinateur, à réfléchir sur la signification de notions comme clarté et lisibilité opposées à confusion et expressivité ; les premières l’emportent nettement sur les secondes. Le lecteur va donc devoir tenir compte du matériau restreint dont j’ai disposé (toutes les traductions n’étant pas disponibles au moment de rendre ce texte) et savourer le fait qu’il découvrira en même temps que moi un grand nombre de ces BD. » À la différence de Chris Ware qui écrivait ces lignes fin 2009, le lecteur français peut donc dorénavant plonger à souhait dans les facéties de Jopo de Pojo et dans bien d’autres créationsdu maître de la ligne claire qu'est Joost Swarte. L’album Total Swarte rassemble les histoires en bande dessinée du Néerlandais disséminées dans près de vingt publications (Vrij Nederland, Métal Hurlant, Hollands Diep, Furore…).
Le style de Swarte est un mariage exubérant des lignes d’Hergé, de l’humour de Harvey Kurtzman et de la typographie de Cassandre, unis à la perfection sur la même page. Les compositions, qui comprennent le plus souvent des bâtiments, un environ- nement urbain, un paysage futuriste, une topographie délirante, répondent à une exigence stricte, qui s’apparente à De Stijl et sans laquelle il ne pourrait ordonner l’absurde.
Steven Heller
Le travail de Swarte nous impressionne par son vocabulaire graphique. Dans nos villes crues et vulgaires, la limpidité de son dessin saute aux yeux. Il désenlaidit les choses. J’aime Joost Swarte : il ne bavarde pas, il a quelque chose à dire.
Roman Cieślewicz
Parmi les bédéistes, Joost Swarte est à mes yeux le plus littéraire tout en étant un maître incontesté lorsqu’il s’agit de restituer l’architecture et les impres- sions d’espace.
Rudy Kousbroek
Joost Swarte allie une intelligence visuelle raffinée à un réel sens de l’humour et du récit. Il se livre à des expériences dans le cadre d’une tradition, cherchant des solutions à la fois audacieuses et simples.
Art Spiegelman
Il y a dans ce regard une part énervée, une part ravie, mais il est toujours jubilatoire. Swarte s’approprie les éléments de la vie moderne urbaine, il en fait des jouets tendres ou monstrueux, comme un enfant qui philosopherait, découvrant, un peu ahuri, un monde un peu absurde.
Christian de Portzamparc
Entretien avec Joost Swarte (néerlandais sous-titres anglais)
Joost Swarte, en français
Joost Swarte, Total Swarte, Denoël Graphic, 2012, préface de Cris Ware,