Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

traduction - Page 33

  • Un traducteur de Louis Couperus

    Pin it!

     

     

    Paul Eyquem, traducteur de néerlandais

     

     

    Déclaré mort à l’âge de 7 ans par le médecin, Paul Louis Bernard Eyquem (Canterac, 4 mai 1875 - Lafarde, 1er octobre 1940) est sorti de cette mort apparente, pour réclamer une pomme, alors qu’on veillait sa dépouille. Plus tard, après avoir obtenu un diplôme de bachelier ès-lettres dans la région bordelaise, il devient militaire. Ses ambitions littéraires l’amènent a publier sous le pseudonyme H.P. Harlem (un long poème, « Le Cygne », Revue Blanche, 1er septembre 1898, p. 71-76 après une chronique un peu plus tôt dans cette même revue – vol. 16, p. 319-320 ; un autre poème intitulé « Impressions » dans L’Ermitage, 1899, vol. 18, p. 420-421 ; « À la plus pure », L’Ermitage, 1903, vol. 27, p. 282-285…) ou encore à fréquenter les « Mardis » de Mallarmé, côtoyant à l’époque Heredia, Huysmans, Henri de Régnier… Il semble que l’on ait gardé bien peu d’œuvres de sa main.

    Vers 1900, il s’établit à Utrecht pour enseigner à l’école Berlitz avant de bientôt donner des cours privés de français et des conférences, dont certaines dans le cadre de l’Alliance française, sur Verlaine, Rimbaud, Gérard de Nerval, Laforgue… ; ainsi, au début de l’année 1906 tient-il une série de 6 conférences dans sa ville d’adoption sur les thèmes suivants : L’Artiste et la Société ; Un conteur : Villiers de l’Isle Adam ; Un penseur : Le Comte de Gobineau ; Un sculpteur : Auguste Rodin ; Un peintre : Eugène Carrière ; Un poète : Émile Verhaeren. Il lui arriva aussi d’évoquer les écrivains néerlandais : « …le 25 novembre 1924, M. Paul Eyquem (…) a donné une conférence sur nos littérateurs modernes. Selon lui la langue des Hollandais était claire comme leurs tableaux et la littérature néerlandaise donnait la joie de voir clair » rapporte le journal De Telegraaf (27 novembre 1924).

    Devenu un grand connaisseur et des Pays-Bas et des langues néerlandaise et malaise, il vit tant bien que mal de traductions et de quelques autres activités. Rentré en France en 1911, il épouse à Bordeaux l’année d’après le sculpteur Jeanne-Louise Lot ; le couple s’établit ensuite à Paris. Traducteur assermenté auprès du Tribunal de la Seine, il sera rattaché de 1915 à 1940 au Bureau de l’Information du Ministère français des Affaires étrangères, emploi grâce auquel il entretenait un lien permanant avec la Belgique et la Hollande ; au sein de ce ministère, il a longtemps travaillé dans le service de Jean Giraudoux. Il a pu par ailleurs donner des cours de français à des Néerlandais séjournant à Paris, par exemple au futur journaliste J.L. Heldring, lui ouvrant les yeux sur une possible entente entre Staline et Hitler plus d’un an avant le pacte germano-soviétique. Nommé en 1926 membre exceptionnel de la Maatschappij der Nederlandse Letterkunde (Académie néerlandaise des Belles-Lettres), il retourne souvent en Hollande où il avait d’ailleurs séjourné à l’époque de la Grande Guerre comme interprète de l’armée française et représentant du service de presse du gouvernement français : ainsi, fin 1918-début 1919, il y a rencontré à quelques reprises Frederik van Eeden (1860-1932) qui le qualifie dans son journal de « journaliste français ». Dans ce pays, il entretient des liens plus ou moins amicaux avec d’autres écrivains dont Dirk Coster (1887-1956), Johan de Meester (1860-1931), Top Naeff (1878-1953), la philosophe et romancière Cary van Bruggen (1881-1932) ou encore le peintre R.N. Roland Holst (1868-1938). À Paris, il côtoie aussi certains écrivains néerlandais : dans sa correspondance, Eddy du Perron, qui a partagé un repas avec lui et quelques autres personnes, le considère, du moins selon ses premières impressions, comme un « bavasseur des plus doués » ; il reconnaît à ce barbu peu génial une certaine intelligence et un certain raffinement dès lors qu'on le compare à Benjamin Crémieux (lettre du 26 novembre 1932 à Jan Greshoff).

     

    Marges4ème_0001.jpg
    Les Marges, avec une traduction de P. Eyquem

     

    Vivant avec son épouse au milieu de chats, de gravures sur bois japonaises et de livres qu’il est parvenu à collectionner malgré un certain dénuement – 4, impasse Ronsin à Paris, où se trouvaient alors des maisons délabrées habitées par des artistes et où picoraient des poules –, ayant renoncé à ses ambitions de poète, il publie de temps à autres une contribution :

    « La Peinture hollandaise moderne », Le Monde Nouveau, 3, 1921 ;

    « Aux Indes néerlandaises : Le syndicalisme musulman et la IIIe internationale », p. 55-83, Revue du Monde musulman, déc. 1922 ;

    un texte dans Les Arts de la Maison. Choix des œuvres les plus expressives de la décoration contemporaine, [éd.] Christian Zervos, printemps-été 1924, Paris, Albert Morance [publication à laquelle a également contribué R.-N. Roland Holst] ;

    « Littérateurs hollandais contemporains et lettres françaises », La Haye, 1924…

    Il donne par ailleurs maintes traductions de textes néerlandais – poèmes, nouvelles, articles :

    « Histoire du Joueur de flûte et de la belle danseuse », d’Augusta de Wit, Le Monde Nouveau, 1930 ;

    La danse dans le Théâtre javanais de Th. B. van Lelyveld (Paris, Floury, 1931, préface de Sylvain Lévi) ;

    d’Ellen Forest (1880-1959), romancière totalement oubliée aujourd’hui, le roman Yuki San (Paris, Plon 1925) ;

    une thèse : R.H.W. Regout, La Doctrine de la guerre juste de saint Augustin à nos jours, d’après les théologiens et les canonistes catholiques (Paris, Pedone, 1934) ;

    J.H. Plantenga, L’Architecture religieuse dans l’ancien Duché de Brabant depuis le règne des Archiducs jusqu’au gouvernement autrichien (1598-1713) (La Haye, M. Nijhoff, 1926)…

    Il lui est même arrivé de traduire des textes français en néerlandais comme la brochure de J. Romieu, De Bolschevistische publicaties en de Fransche politiek. (Zwartboek en Geelboek), Paris, Costes, 1923.

    Paul Eyquem est mort peu après avoir regagné sa région natale dans les semaines qui ont suivi le déclanchement de la Deuxième Guerre mondiale. Dans ses mémoires – Bewegend portret (1960) –, le journaliste Henri Wiessing (1878-1961), qui l’a revu à Paris en mai 1940, nous dit qu’il était un homme fatigué par la bureaucratie française et par l’incapacité des politiques.

     

    (source principale :  C. Serrurier, Jaarboek van de Maatschappij der Nederlandse Letterkunde te Leiden 1946-1947, p. 47-49)

     

     

    Paul Eyquem, traducteur de Louis Couperus

     

    Paul Eyquem a sans doute caressé le projet de traduire l’une des œuvres de Louis Couperus, Het snoer der ontferming – Japansche legenden (Le Collier de la Miséricorde – Légendes Japonaises). Deux textes de ce recueil ont paru en traduction française en 1923 ; la mort de l’écrivain la même année l’aura peut-être amené à renoncer à ce projet. Dans « La mort de Louis Couperus (texte) » sur ce blog, nous avons évoqué celui paru dans la revue Les Marges : le 15 juillet, veille de la mort de l’écrivain, paraissait en France une de ses nouvelles en traduction dans la revue Les Marges (tome XXVIII, n° 109, 20ème  année, p. 181-184) : Les Courtisanes, autrement dit De oirans (courtizanen), la treizième petite légende d’un recueil de proses « japonaises », Le Collier de la Miséricorde (Het snoer der ontferming), publiées en livraisons puis en volume, mais seulement après la mort de leur auteur. Le traducteur, Paul Eyquem, précisait dans une note : « La Hollande célèbre ce mois-ci le soixantième anniversaire de Couperus. Les Marges sont particulièrement heureuses de s’associer à cet hommage. Les pages traduites ci-dessus sont extraites d’un livre en cours de publication dans la revue Groot Nederland : Le Collier de la Miséricorde. »

     

    Les Nouvelles littéraires, 16/06/1923, Lettres hollandaises, avec un portrait de Couperus

    CouperusNouvLit.jpg

     

    Peu avant, dans Les Nouvelles Littéraires, Artistiques et Scientifiques du samedi 16 juin 1923, qui consacre toute sa première page à la mort de Pierre Loti, les lecteurs français pouvaient lire, à côté d’un portrait du romancier néerlandais, un premier passage du Collier de la Miséricorde : « Vivier et Cascade ». Dans une brève présentation, Paul Eyquem écrit : « La page, dont en humble hommage, nous donnons aujourd’hui la traduction, est extraite d’un ouvrage en cours de publication : Le Collier de la Miséricorde, fruit d’une récente visite au Japon. Pour la richesse du coloris, la grâce et la fermeté de l’arabesque, l’intensité de l’émotion, la profondeur du symbole, l’écrivain des Pays-Bas y rivalise, non sans succès, avec les plus grands artistes du pays du Soleil Levant. » Voici cette traduction :

     

    Vivier et Cascade

     

    Le torrent se précipitait du haut des rocs que des mains habiles avaient entassés dans le parc où ils formaient une flaque, un vivier environné de roches également amoncelées. Sous les irisations intermittentes du soleil le torrent, la cascade écumaient et clapotaient.

    Dans le vivier, à foison, nageaient des carpes d’apparat, poissons étincelant, poissons à des joyaux pareils, blancs, dorés, argentés, verts, bleus et rouges, toujours l’une suivant l’autre, toujours tour après tour, toujours et sans relâche.

    Le torrent, l’eau multiple chantait et clamait :

    « Ah ! voyez donc comme ces carpes, sans but et sans répit, toujours l’une suivant l’autre, toujours tour après tour, nagent dans notre petit vivier ! Or moi qui tombe abondamment des rochers je m’achemine, écumeuse et clapotante, vers mon but noble et lointain : la mer que je devine là-bas – Rivière après ma chute, puis large fleuve je roule vers le but que je sais : la mer éternelle ! »

    Autour du vivier et sous la cascade rêvaient, silencieux et calmes, les rochers, blocs arrondis, artistement disposés par la main des hommes. Et ils murmuraient sous leur mousse épaisse :

    « Nous ne coulons pas comme l’eau, nous ne nageons pas comme les carpes et nous ne nous connaissons aucun but dans notre immobilité. Mais des sages et des saints nous ont promis que, bien que nous semblions avoir été fixés ici pour l’éternité par des mains humaines, nous entrerons un jour, en flottant, dans le sacré Nirvâna, nous, rochers, tout comme les Bouddhas eux-mêmes.

    « La patience est toute notre sagesse et le rêve notre seule action : nous attendons, nous attendons patiemment et silencieusement. »

    Les carpes inlassablement nageaient en rond, l’eau se précipitait sans repos du haut des rocs ; deux grands papillons noirs, frémissants d’amour, voltigeaient sur les camélias pourpres.

     

    « Vijver met karpers en waterval », Groot Nederland, printemps 1923, repris dans VW 47, Het snoer der ontferming – Japansche legenden, pp. 33-34. Traduction par Paul Eyquem, Les Nouvelles Littéraires, Artistiques et Scientifiques, samedi 16 juin 1923.

     

     

  • Martinus Nijhoff (1894-1953)

    Pin it!

    Poète moderniste

    NijhoffFrontispice_0001.jpgNé dans une célèbre famille d’éditeurs, de bibliophiles et de libraires, Martinus Nijhoff* a publié dès 1916 un recueil De wandelaar (Le Promeneur) annonçant une poésie mariant forme classique rigoureuse et thématiques modernes et prosaïques, une poésie capable de saisir la vie là où elle s’était déplacée (usines, gares, laboratoires, hôpitaux…). Le jeune homme aspira bien vite à utiliser ses qualités de poète non point tant pour chercher à éclairer la part affective de l’homme que pour donner forme à ce qui rôde, à ce qui est en gestation dans la conscience collective néerlandaise. Une partie de son œuvre est fortement marquée par l’héritage chrétien ; la mort l’a d’ailleurs surpris alors qu’il travaillait à une traduction des Psaumes.

    Deux de ses longs poèmes d’aspect narratif, Awater (1934) et Het uur U (L’Heure H, 1936), appartiennent aux classiques de la littérature néerlandaise, de même que ses recueils Vormen (Formes, 1925) et Nieuwe gedichten (Nouveaux poèmes, 1934). M. Nijhoff a également laissé une œuvre importante comme critique et comme traducteur (L’Histoire du soldat de Ramuz, La Tempête de Shakespeare, Iphigénie en Tauride d’Euripide… ou encore des poèmes d’Edgar Lee Masters, T.S. Eliot, Villon, Charles d’Orléans, Musset, Vigny, Hugo, Nerval, Baudelaire, une chanson de Léon Xanrof…, pièces insérées dans les œuvres poétiques complètes). Il a même commis quelques vers en français, par exemple ceux-ci dans sa jeunesse :

    Le monde est plein de fous –

    Et qui n’en veut voir

    Doit se tenir tout seul

    Et – casser son miroir.

    Quelques poèmes de Nijhoff ont paru en traduction française dans des anthologies ou des revues. Quant aux deux qui suivent, ils sont empruntés au recueil Le Promeneur (1916). Dans le premier, on retrouve un thème cher aux symbolistes français, celui du Pierrot, mais traité ici avec une gravité marquée par le dédoublement de la personnalité. Le poète donnera peu après un Pierrot plus ironique dans « une rapsodie clownesque », Pierrot au réverbère, long dialogue entre Arlequin et Pierrot sous forme de quatrains. Le second, dont le titre est à l’origine en français, évoque les soldats néerlandais mobilisés – comme Nijhoff lui-même – et réduits à l’inaction pendant plus de quatre ans alors qu’aux frontières la guerre faisait rage.

     

    Pierrot

     

    Je l’ai croisée, la nuit, sous quelque lampadaire,

    Fardée ainsi que les païens fardaient leurs morts –

    « Femme, d’errer, je suis las », ai-je dit alors.

    Elle a ri de mon habit blanc, de mes manières.

     

    J’ai repris : « Femme, toi et moi, mourrons ensemble ;

    Mon nom est Pierrot – » Lui demandai le sien.

    Puis nous avons dansé tels des gens pris de vin.

    Mon cœur désassemblé craquait en battant l’amble.

     

    Ce pas de deux, c’était frôler, frôler l’à-pic

    De la stupeur. Pareille au venin de l’aspic,

    La folie déferla dans mon corps, à le rompre –

     

    Je détournai les yeux, tel l’auteur d’un carnage,

    Et, me découvrant seul dans la rue, la pénombre,

    Je décampai, la main jetée sur le visage.

     

    CouvAnthoNijhoff.jpg
    couverture d'une anthologie récente

     

    Les soldats qui chantent


    Routes et rues hérissent leurs pavés :

    Avez-vous, blonds soldats, les pieds qui saignent ?

    Jugulez la douleur d’une rengaine :

    « Marie, je m’en vais ; Marie, je m’en vais. »

     

    Regard rivé sur les clochers bien hauts,

    Nous progressons, quatre, épaule contre épaule.

    Mélancolie, tu nous en fais de drôles :

    « Le diable a deux cornes et deux sabots. »

     

    Où est la musique et où le tambour ?

    Dieu nous a laissés comme des sans-grades,

    Corps à bout et cœur qui bat à rebours –

     

    Chantez la bague et l’amour, les souffrants,

    Et par dédain pour deux ou trois grenades !

    Un bon soldat, c’est un grand cœur d’enfant.

     

                                              (trad. D.C.)

     

    Le portrait du jeune auteur par Herman Hana a été publié en frontispice dans De wandelaar.

    * la diphtongue ij (autrefois : ÿ) se prononce [ɛj] comme dans soleil.

    Lien permanent Imprimer Catégories : Poètes & Poèmes 0 commentaire
  • Pierre Mac Orlan parle de Guido Gezelle (1954)

    Pin it!

     

     

    AU CARILLON DE BRUGES 

     

    Quand un romancier français parle de Bruges,

    du plus grand poète d'expression néerlandaise du XIXe siècle,

    Guido Gezelle (1830-1899), et de la traduction de la poésie flamande

     

     

    Pierre Mac Orlan

    Lectures pour tous

    ORTF - 21/04/1954 - 00h06m25s

     

     

    « Pierre MAC ORLAN reçoit Pierre DUMAYET dans sa maison de Saint Cyr sur Morin. Il parle de sa fonction de président des carillonneurs de France et de la place des carillons dans son œuvre. Il fredonne l'air du carillon de Bruges et raconte une anecdote sur celui d'Arras, villes où il a vécu et qui sont dominées par les sonneries de cloches. Il souhaite que les carillons reprennent leur place dans l'avenir, le son des cloches étant pour lui un son humain. »

     

    mac orlan,gezelle,radio,traduction,poésie,august vermeylen

    H. De Graer, Portrait de Guido Gezelle, 1905

    Guido Gezellemuseum, Bruges

     

     

    Quelques mots sur le poète

    de Flandre occidentale

      

    « […] Pendant ce temps, il était un homme, qui, de son côté, faisait subir au langage la même refonte, qui résumait en lui toutes les faces de l’évolution poétique de son époque, mais qui n’était d’aucune époque pourtant, car il avait la qualité inestimable et essentielle qui fait les poètes purs ; le moins prisé et le plus grand, il se contentait de donner quelque chose de son âme à tout ce qu’il voyait, de faire passer un peu de la lumière et de la chanson de son âme dans tout ce qu’il disait : c’était Guido Gezelle.

    Il eut la destinée adéquate à son génie : pendant presque toute sa vie, il fut isolé, pauvre, incompris, vilipendé, ignoré. Mais il avait heureusement en lui cette lumière que les autres ne voyaient point, il avait des trésors inépuisables de vie intérieure et profonde, l’atmosphère d’émotion et de beauté qui donne une éternité aux choses quotidiennes.

    Il apparaît dans une province qui jusqu’alors était restée presque complètement en dehors du mouvement littéraire, et qui d’ailleurs formait une contrée bien à part : la West-Flandre. Pays essentiellement agricole, sans grandes villes industrielles, et que n’atteignaient pas les chemins de fer ; terre où le passé se perpétuait vivant, où le peuple parlait encore toujours le doux et imagé flamand du Moyen Âge, et restait inébranlablement attaché à sa religion traditionnelle. Gezelle, qui était prêtre et professeur au collège de Roulers, a été l’expression de ce milieu, mais en même temps il s’est exprimé lui-même d’une façon si complète, que son œuvre en prend une signification d’humanité universelle.

    A. Vermeylen par I. Opsomer

    mac orlan,gezelle,radio,traduction,poésieJe crains qu’il ne me soit difficile de vous donner une idée de ce qu’est l’œuvre de Gezelle. Il le faudrait bien pourtant, puisqu’il est admis aujourd’hui par les critiques les plus autorisés que Gezelle est le plus grand poète que les pays de langue néerlandaise aient eu depuis le XVIIe siècle, et puisque c’est peut-être le seul de tous nos poètes qui mérite, sans conteste, une gloire européenne. Malheu- reusement, c’est le moins traduisible qu’il y ait. Dès qu’on le transpose, il perd sa personnalité la plus intime : cette musique spirituelle d’une richesse de rythmes, d’une subtilité et d’un accent profond dont je ne trouve de parallèle chez personne.

    S’il est quelqu’un qu’on puisse appeler poète par la grâce de Dieu, c’est bien celui-là : n’ayant d’autre ambition que de dire aussi simplement que possible, en dehors de toute convention, mais aussi complètement que possible, avec les nuances les plus indéfinissables, ce qui se passe autour de lui et en lui, - la réalité qu’il voit, et celle, infinie, qu’il sent. Dans l’ordre de la nature, nul n’a rendu de façon aussi originale et aussi juste les mille mouvements et demi-teintes imperceptibles des choses et des êtres ; dans l’ordre des sentiments, il a baigné les remous de l’émotion d’une musicalité et d’une lucide clarté d’âme, qui est le sublime dans la simplicité. Et au point de vue de la forme, cet homme, dont tous les sens étaient affinés à tel point que chez lui, si l’on peut dire, la sensation est de la pensée, sut se créer une langue poétique d’une diversité, d’une force, d’une souplesse aérienne, qu’on ne soupçonnait pas avant lui. Il a su faire du néerlandais, que des esprits mal informés tenaient encore pour un vague patois, une langue à la fois aussi primesautière, aussi naturellement claire, aussi savoureusement jaillie du langage populaire que l’anglais de Burns, et en même temps aussi hardie, aussi élastique, aussi capable d’exprimer les nuances les plus fugitives que le français d’Arthur Rimbaud ou de Jules Laforgue. Je le comparerais volontiers à Verlaine, mais avec quelque chose de plus sain et de plus large, quelque chose de plus généralement humain. Pour l’infinie variété, la création incessante des rythmes qui doivent dire toutes les formes possibles de la vie, je ne trouve pas d’équivalent en littérature. Toute comparaison d’ailleurs n’est que très approximative, et, pour conclure, Gezelle était Gezelle.

    Les qualités essentielles de son art étaient en germe dans ses premiers poèmes et se développèrent bientôt avec tout le charme d’une force ingénue. Puis, une catastrophe survint, qui brisa sa vie : ce jeune professeur ecclésiastique ne rentrait pas assez dans les cadres admis, la forme même de sa pensée brisait les conventions dont vivait son milieu. Le conflit éternel entre l’homme supérieur et la médiocrité normale fit le reste : Gezelle dut quitter le collège de Roulers ; peut-être même réussit-on à le faire douter de lui-même, car cette âme de croyant si fière et si pure sombra pour longtemps dans le découragement. Il nous faut respecter le drame intime qui le déchira : l’histoire n’a pas à connaître de ce qui se passa au fond de cette conscience. Mais la blessure fut si profonde que Gezelle, qui avait alors à peine trente ans, se tut. Ce qu’il a produit entre 1860 et 1890 tiendrait en une mince plaquette. Pendant trente ans, cette bouche fut quasi muette, ce cœur fut scellé, enterré quelque part au fond d'une petite ville.

    mac orlan,gezelle,radio,traduction,poésie, august vermeylenNous devons à cette crise une série de poèmes que Gezelle dut considérer alors comme son chant du cygne ; il consentit avec peine à ce qu’un de ses amis les publiât, en 1862. Ils viennent d’un cœur saignant et ont un accent tragique, une subjectivité immédiate, qui les différencie de tous les autres vers de Gezelle. Ce fut une effusion unique de tout ce qu’il y avait eu en lui d’amour et de douleur. Car il semble bien que sa plus grande souffrance fut d’être violemment séparé de l’affection de certains de ses élèves : sa plainte s’exhala en paroles de fièvre, en sanglots, en prières, et ces vers-là peuvent compter parmi les plus beaux que l’amitié ait jamais inspirés. Puis vint l’apaisement, peu à peu, et une lumière plus tranquille, d’une suavité mystique, baigne les derniers poèmes de cette période.

    Cependant le public capable de comprendre des modulations aussi subtiles, aux environs de 1860, était fort clairsemé. Gezelle, retiré dans son coin, seul, meurtri, fut conspué par la critique. Et puis, la critique usa de son arme la plus efficace : le silence. Elle ne le connut plus.

    Ce qu’on reprochait à Gezelle, c’était d’abord, cela va sans dire, d’être un poète. On admettait la description un peu terre-à-terre du milieu dans lequel on vivait ; on saisissait une chanson politique, une ode nationale, toutes choses qui ont un but, et dont le sens est parfaitement défini ; mais la poésie essentielle de Gezelle passait par dessus les têtes de ce temps-là. D’autre part, on le traitait de particulariste, et c’est là un point sur lequel il est nécessaire d’attirer un instant votre attention. Car Gezelle fit école, et son “particularisme” est même, aujourd’hui, redevenu une actualité. Gezelle et ses disciples prétendent avoir le droit de puiser abondamment dans la langue populaire, en la stylisant, bien entendu. En Hollande, deux siècles et demi de grande culture avaient transformé l’esprit du néerlandais, l’avaient fixé dans un moule parfois un peu conventionnel, un peu trop livresque ; c’était ce hollandais qui en Belgique donnait le ton, était la langue littéraire. Mais la West-Flandre, toujours isolée, n’avait pas suivi l’évolution générale. Son idiome, d’une richesse inouïe, était une forme surannée du néerlandais. Les soi-disant particularistes, rejetant toute convention, et amoureux avant tout de réalité directe et spontanée, affirmèrent que, pour ce qu’ils avaient à dire, cette forme surannée mais vivante était plus belle que le néerlandais classique. Ils ne se contentèrent pas de l’affirmer : aujourd’hui qu’ils comptent parmi les auteurs les plus lus, même en Hollande, ils ont imposé leur idée à coup de chefs-d’œuvre, et l’on commence à s’y faire. On commence même à comprendre qu’ils font comme des quantités de poètes de tous les temps, qui trouvaient nécessaire de rajeunir le langage poétique à l’aide d’expressions du terroir : et si l’on admet que le français de Rabelais est bien du français, malgré qu’il soit rempli de néologismes, on ne peut contester que le langage poétique de Gezelle ne soit du néerlandais. Et d’ailleurs, quelle ironie dans le mot : ce sont précisément les “particularistes” qui ont le plus contribué à l’expansion de notre littérature au delà des frontières ! »

     

    August Vermeylen

    « Les lettres néerlandaises en Belgique depuis 1830 », 1905

     

    mac orlan,gezelle,radio,traduction,poésie, august vermeylen

    G. Gezelle, billet de 5000 francs belges (1982-1994)

     

    couverture

    Liliane Wouters, Guido Gezelle, Poète d'aujourd'hui,

    éd. Pierre Seghers, 1965.

     

     

  • Ardeur rabelaisienne

    Pin it!

     

    Les mains d'Hafid Bouazza

     

     

    Le petit Hafid grandit à Oujda où il est né le 8 mars puis à Bertollo, un village proche de la frontière algérienne. À l’âge de 7 ans, il suit ses parents et frères et sœurs (6 au total) aux Pays-Bas. Le néerlandais est la première langue qu’il apprend à lire et à écrire. Sa première nouvelle, il l’écrit avant même l'adolescence. Analphabète, sa mère algérienne pousse ses enfants à étudier. Grand lecteur (Nabokov et Rabelais font partie de ses auteurs de prédilection), Hafid fait des études d’arabe à l’Université d'Amsterdam. Considéré comme l’auteur d’origine étrangère le plus talentueux des Pays-Bas, il est tout simplement l’un des écrivains de langue néerlandaise les plus brillants. Il n’est absolument pas question dans son œuvre de conflit entre deux cultures, entre deux langues, mais de la manière dont procèdent mémoire et imaginaire. Ce qu’il expose dans son essai autobiographique Un ours en manteau de fourrure (2001), en parlant de lui-même à la troisième personne : « Ce que l’on a tendance à oublier en lisant les histoires que son imagination situe au Maroc, c’est que celles-ci ne se sont pas manifestées dans le pays d’origine, mais dans le pays où il vit. Elles ne révèlent rien sur le pays d’origine, mais exposent tout sur son imaginaire et la façon dont celui-ci procède. » Mélomane et amateur de B.D., Hafid Bouazza s’est senti obligé ces dernières années de prendre position sur des questions de société. Il a publié des papiers dans les grands quotidiens néerlandais pour dénoncer en particulier l’attitude conciliante et bon enfant des autorités néerlandaises à l’égard des musulmans radicaux. Dans un de ses articles, il lance un appel aux femmes d’origine musulmane pour se défaire du joug patriarcal et de la domination exercée par les frères aînés. Le livre qui l'a révélé dans son pays est disponible en français : Les Pieds d'Abdullah (Le Reflet, 2003).           (D.C.)

     

     

    hafid bouazza,rabelais, littérature néerlandaise, maroc, amsterdam, traduction

     

     

     

    UN EXTRAIT

     

    C’était le lupanar où, musard nonchalant qui suivait ses doigts fraîchement manucuré, j’avais, emburelucocqué, effectué maintes visites – toujours en compagnie du petit Sibawayh. Tout au fond de la cour intérieure de ce bordel, devant les latrines très fréquentées, il y avait un deuxième tonneau-citerne. Dans un autre angle, un troisième. Ils semblaient avoir pris à leur compte la tâche de chien de garde. L’hôte lui-même (corpulent, irréprochablement vêtu, un chapelet dans ses mains exigeantes) avait et la forme et la taille d’un tonneau.

    Dans mes souvenirs, des images de ce lupanar défilent en une mascarade : froufroutements, postères miroitants, mollets fins. Mon nez habitueux, ma gorge sèche. Une raie des fesses souillée. Mes spasmes rythmés dans la houle obscure…

     

    LA PRESSE

     

    « En huit histoires liées entre elles, Bouazza raconte à sa manière, tragi-comique, inventive et débridée, la décadence et la folie qui s’emparent d’un village du royaume chérifien. Voici les imams ivres et débauchés qui appellent à la vertu, les djinns traqués dans les puits, les anciens qui meurent tour à tour, les adolescents frustrés et les femmes lascives, la sainte cause qui tue et les mouches qui dansent. Jouant avec la langue et la tradition, Bouazza est allé puiser dans le néerlandais baroque d'autrefois. » (L’Express)

    « Il suffit de gratter la carapace chaste des patriarches du village pour constater que leur faire contredit leur dire. Portées sur le sexe, leHafidBouazza MetHanden.jpgs femmes utilisent concombres et aubergines comme godemiché. Dès qu’ils quittent l’école coranique, espace du sacré (haram), les enfants basculent dans celui du délit (l’hram). Dans cet ensemble, Hafid Bouazza capte avec délice les excentricités du petit peuple et en fait un cocktail explosif d’hilarité. Il y a une ardeur rabelaisienne qui ne cesse de traverser l’écriture de Bouazza, qui réussit dans ses différents récits à dresser pour le bonheur du lecteur un véritable théâtre où le burlesque le dispute à la cruauté. » (Maati Kabbal)

    « L’immigration racontée par le corps pourrait servir de présentation à l’admirable recueil de Hafid Bouazza si l’on n’avait pas d’emblée conscience que sa qualité principale, hautement rendue par celle de la traduction, dépassait ce “résumé”. Bien au-delà, c’est un sort que le jeune écrivain a jeté au néerlandais. Arrivé du Maroc aux Pays-Bas dans sa toute petite enfance, Hafid Bouazza a grandi dans la langue littéraire des écrivains du passé. Les nouvelles de son recueil Les Pieds d'Abdullah, reliées par le thème de l’initiation sexuelle d’un jeune garçon dans une culture étouffée par l’Islam, est une merveille littéraire, entre réel et surnaturel, une parodie de confession honteuse, qui “secoue” autant par le baroque de l’écriture que par la provocation des thèmes. Ce livre fourmille de mots insolites, de trouvailles fabuleuses pêchées dans les époques désertées de la langue qu’il emploie. » (Valérie Marin La Meslée, Le Magazine littéraire)

     

     

    Hafid Bouzza en français

    Les pieds d'Abdullah, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Le Reflet, 2003.

    « Archiviste », Po&sie, n° 103, 2003.

    Désirée Schyns, « Atterri dans la langue néerlandaise sur tapis volant : Hafid Bouazza », Septentrion, n° 3, 2004, p. 176-178.

    « Hafid Bouazza. Amsterdam, 25 avril 2003 », entretien de Dominique Caubet avec l’auteur, in Dominique Caubet, Shouf shouf Hollanda ! Des artistes maroco-hollandais sur la scène culturelle néerlandaise, Tarik, Casablanca, 2005.

    Dans son Dictionnaire des écrivains marocains (2005), Salim Jay consacre quelques belles pages à Hafid Bouazza et aux Pieds d’Abdullah (p. 108-111).

    « Petit traité de sexologie - Kama-sourates »

     

    Œuvres

     

    De voeten van Abdullah, 1996 (Les Pieds d'Abdullah, roman sous forme de nouvelles, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Le Reflet, 2003).

    Momo, roman, 1998.

    Apollien (Apolline), théâtre, 1998.

    Salomon, roman, 2001.

    Een beer in bontjas (Un ours en manteau de fourrure), essai, 2001 (éd. revue et augmentée en 2004).

    De slachting in Paris, théâtre (d’après The massacre at Paris de Christopher Marlowe), 2001.

    Het monster met de twee ruggen : een kameropera (Le Monstre à deux dos, livret d’un opéra, bilingue néerlandais-anglais), 2003.

    Paravion (Par avion), roman, 2003.

    De vierde gongslag (Le Quatrième coup de gong, recueil d’essais sur des opéras de Wagner, Janácek et Puccini, avec CD, 2006).

    Spotvogel, (L'Oiseau moqueur), roman, 2009.

    CouvOptimaBouazza.jpgHafid Bouazza, dont la plupart des œuvres sont publiées à Amsterdam par les éditions Prometheus, a par ailleurs donné une traduction d'Othello (2003) et de La Mégère apprivoisée (2005) de Shakespaere et a publié quatre anthologies de poésie arabe classique en traduction néerlandaise : Schoon in elk oog is wat het bemint (les plus beaux poèmes d’amour, 2000 et édition revue et augmentée en 2006), Rond voor rond of als een pikhouweel (les plus beaux poèmes érotiques, 2002), De zon kussen op dit nachtuur (anthologie de poèmes de Abdullah ibn al-Mu’tazz, 2006) et Om wat er nog komen moet : pornografica (poésie pornographique, 2008).

     

    écoutez un texte de Hafid Bouazza lu par Danielle Losman : ici

     

     

    bouazza,rabelais

     

     

  • Carte postale

    Pin it!

     

     

    Ted van Lieshout

     

     

    Auteur prolifique, l’illustrateur et graphiste Ted van Lieshout (1955) doit sa renommée à des recueils de poèmes pour enfants plein d’humour comme Le chagrin, on peut en faire des chapeaux rigolos (1986) et des albums très inventifs. Le roman Frère (1996), seule œuvre disponible en français, est écrit dans une veine plus grave puisqu’il y est question du travail de deuil chez un adolescent qui a perdu son frère. Ci-dessous, « Comment ça s’appelle », un poème-carte postale bilingue, édité par les éditions Leopold à l’occasion du Salon du Livre de Paris (2003).

     

    CartePostaleLieshout.jpg
    (trad. D.C.)

     

    page en français sur le roman Frère :

    www.nlpvf.nl/events/salon/auteurs/lieshout_freres.htm

    site de l’auteur avec page en anglais :

    www.tedvanlieshout.com/

    Frère, trad. Véronique Roelandt,

    Genève, La Joie de lire, 2001.

     

    CouvFrèreTed.jpg

     

     

    Lien permanent Imprimer Catégories : Littérature jeunesse 0 commentaire