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Traductions-Traducteurs - Page 5

  • Ménage à deux (3)

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    Pijpelijntjes de Jacob Israël de Haan

    Ménage à deux (Pijpelijntjes) 

    Chapitre 3. Une journée à battre le pavé

     

     

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    Lorsque je me suis réveillé, la lumière hésitante du matin de fin d’automne crépusculait dans la pièce, mais l’alcôve était encore plongée dans le noir, une profonde obscurité. Sam était assis sur mon lit.

    - Joop, allez, lève-toi…

    - Tu m’as parlé ?

    - Oui, faut qu’on y aille, tu sais quelle heure il est ?

    - Non… tôt j’imagine… les déménageurs sont déjà là ?… il pleut toujours des cordes ?

    - Et pas qu’un peu… un déluge, écoute… allez, secoue-toi…  il est neuf heures et demie passées, je t’ai laissé dormir le plus possible, mais là, il est temps d’émerger…. tout est déjà empaqueté.

    - D’accord, je me dépêche…

     

    Au milieu du fourbi, on a mangé sur le pouce sans même s’asseoir. Il pleuvait en effet, et plus fort encore qu’hier, mais le jour diffusait une lumière d’un blanc clair au lieu du gris sale des jours précédents ; les hautes façades reluisaient de propreté dans la lumière trempée du soleil. Ceci sans soleil.

    - Regarde, Sam, une drôle de lumière blanche, on dirait que tout a été lessivé… c’est fou, hein, qu’avec une lumière comme ça, il puisse pleuvoir à verse.

    - Ouais, je préfèrerais qu’y pleuve pas... tiens, v’là les déménageurs… tu comptes passer chez la Chopine ?

    - Tant qu’on y est, allons lui dire au revoir… après tout, elle a pas été si mauvaise… je vais l’appeler… Mademoiselle Bont !…

    - Oui, m’sieur…

    - Ça y est, mademoiselle, on y va. On vous doit encore quelque chose ?

    - Non, m’sieur Sam a tout réglé.

    - Dans ce cas, on y va… au revoir Mademoiselle…

    - Au revoir, messieurs, j’espère que vous trouverez un bon toit.

     

    jacob israël de haan,roman,pays-bas,homosexualité,aletrino,georges eekhoudOn s’est empressés de descendre la rue, emplis d’une joie légère et blanche malgré le temps épouvantable et sans savoir d’où venait ce bonheur. Progressant côte à côte, les déménageurs nous précédaient, un grand gaillard et un petit gars tout en os.

    On a longé le Sarphatipark d’un brun dégoulinant sous un timide rayon blanc aqueux.

    - C’est marrant, cette pluie, hein ?

    - Oui, c’est différent d’hier, on dirait que tout a pris une autre apparence… j’ai vraiment bien dormi, et toi, tu t’es levé tôt ?

    - Pas trop mal, vers huit heures, je t’ai laissé dormir.

    - Tu vas voir, c’est une très belle chambre, et une ravissante alcôve, tu pourrais résilier ton bail chez Mlle Kater… après tout, ça fait un moment que t’es avec moi… combien de temps déjà ?

    - Voyons voir… à peu près quatre mois. Mais mieux vaut que je garde ma chambre, on ne sait jamais… et la Kater, sans mon loyer, elle s’en sortirait pas.

    - Ouais, mais c’est juste dommage de gaspiller des sous.

     

    La Govert Flinkstraat – mais ce gris, ce froid grisâtre, où ne filtrait aucun rayon pluvieux blanc, rue étroite, oppressante.

    - C’est quel numéro déjà, m’sieur ?

    - Le 254, au premier.

    Un instant, ils s’immobilisèrent, le petit assis sur le brancard mouillé, le grand appuyé contre la charrette. Trempée de pluie, la bâche luisait, montrant çà et là, à sa surface, des fossettes d’eau.

    - Diable ! on est repartis Dries… numéro 354, ça nous fait bien encore 25 immeubles.

    Notre joie blanche percée d’un rayon pluvieux se fana, grisâtre et froide résignation dans l’étroite rue.

    - Nous y v’là, messieurs, elle fait son poids, la bête, hein…

    Le petit, de nouveau assis sur le brancard de crainte que la charrette ne bascule en arrière, le grand s’activant sous la bâche noire trempée, à la recherche des cordes et de son bric-à-brac de caisse à outils. J’ai tiré sur la cloche. Aucun tintement. Une longue attente, j’ai tiré une deuxième fois, un grelottement irrité a désagrégé le silencieux bruissement de la pluie… pas de réponse. Sam a levé les yeux…

    - Bon Dieu ! Joop, ce logement est vide.

    - Vide ? t’es pas tombé sur la tête des fois ?

    - Vois par toi-même.

    M’étant reculé, l’occiput dans la nuque, j’ai regardé… les lieux n’étaient pas habités. Fenêtres orphelines de leurs rideaux, bayant aux corneilles, pas une âme à voir.

    - Ça alors, j’y comprends rien… on est bien au 254, regarde.

    - Ben, ça m’en a tout l’air… moi j’comprends, ta bonne femme s’est tirée avec ton fric.

    Les fesses sur le brancard, les porte-faix restaient impassibles, glaviottant des crachats de tabac brun.

    - J’y pige que dalle… je sonne au deuxième.

    jacob israël de haan,roman,pays-bas,homosexualité,aletrino,georges eekhoudPar la fenêtre, la femme du deuxième, blouse d’un blanc douteux, cheveux en bataille.

    - Ça va pas d’tirer comme ça sur la cloche ?

    - Madame, on va au premier…

    - Ben n’avez qu’à sonner au premier.

    - Y a personne, on a loué la chambre du fond avec l’alcôve, et la bonne femme s’est tirée avec notre caution…

    - Bondiou, si elle a pris la poud’ d’escampette avec vot’ caution, faut pas laisser passer ça… allez voir à la Ferdinand Bolstraat… quelle arsouille celle-là, met’ les bouts avec vos sous…

    En face, une femme à la fenêtre du premier, sortant du sous-sol un vieux cordonnier, le visage ravagé de rides, dur d’oreille.

    - Qu’est-ce vous avez à crier comme ça par la f’nêtre ?... ça fait cinq minutes que ça dure, ce barouf… y a quèqu’ chose ?

    - C’est la pouilleuse du premier, s’est barrée avec quatre florins de ces messieurs.

    - Eh ben, eh ben, celle avec la gosse au dos r’troussé, si j’puis dire ?

    - Vous pouvez tout simplement dire la p’tite bossue, ouais.

    La femme à la fenêtre d’en face fait des gestes qui expriment de l’étonnement ; n’interceptant pas le moindre mot, l’oreille dure retourne dans sa tanière. Trempés, la charrette et les deux gars entourés par des badauds qui se demandent ce qu’il se passe… la femme du deuxième répond : police.

    - Vous pouvez pas rester ici.

    - Vous savez où on pourrait aller ?

    - Comment voulez-vous que j’le sache, j’ai rien à voir avec tout ça, moi, j’sais juste qu’y vous faut décaniller.

    Les badauds se resserrent autour de nous, tous noirs sous la pluie… de douteux parapluies ouverts dégoulinant sur les autres personnes, ce qui déclenche des disputes. Deux garçons en viennent aux mains, peu à peu la pluie s’intensifie.

    - Messieurs-dames, laissez l’passage, circulez, et vous deux-là avec vot’charrette, dégagez-moi le passage.

    - Nous, on n’a pas à dégager, on a été embauchés par l’monsieur en noir, on doit y aller m’sieur ?

    Sam, d’une voix déterminée :

    - Ouais, allons-y, on rentre à l’Ostadestraat.

    L’encombrante charrette noire écarte la grappe de gobe-mouches mouillés, et nous voici repartis, trempés jusqu’à la moelle.

    - Tu rebrousses chemin ?

    - Ouais, voir la Chopine, je te parie qu’elle a pas déménagé, on va décharger notre attirail en attendant de voir ce qu’on va faire, p’t-être qu’on pourra garder notre chambre.

    Les deux gars nous précèdent tranquillement en sifflotant un air, ils se marrent à cause de la situation, ils font une bonne journée.

     

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    À l’une des fenêtres de ce qui était encore notre chambre ce matin, la Chopine suspendait des rideaux en dentelle.

    - Qu’est-ce que je t’avais dit – elle a pris un autre locataire.

    - J’aurais pas cru ça de sa part.

    - Moi, si.

    Placide en apparence, la Chopine descendit de l’escabeau, recula dans la pièce, regarda si les rideaux tombaient bien. Elle n’ouvrit pas.

    - Alors, t’en dis quoi ? Voilà ce que ça donne, quand on fait tout pour arranger les choses.

    Flegmatiques, les deux gars s’étaient rassis sur le brancard, glaviottant de la salive brune, se laissant mouiller encore plus.

    - Mademoiselle Bont… mademoiselle Bont !...

    L’une des fenêtres s’ouvre.

    - Fichtre ! vous r’voilà m’sieur Sam ? Et vous aussi, m’sieur Driesse ? Quelle flotte, hein ?

    - Ouais, on vient justement s’mettre à l’abri chez vous.

    - S’mettre à l’abri chez moi ? Pourquoi ça ? Z’aviez pas loué aut’ chose ?

    - Si, mais bon, ouvrez-nous mademoiselle Bont, on va êt’ trempés comme des canards, on revient chez vous… à ce qu’on voit, vous déménagez pas, hein ? t’en dis quoi Sam ?

    - Non, j’pars pas, j’avais t’y pas refermé la porte sur vous qu’le facteur m’a apporté une lettre qui dit que finalement j’peux pas entrer en condition.

    - Eh ben, dans c’cas, rien nous empêche de revenir chez vous.

    - Si car y’a un monsieur qui vient par hasard de passer, y cherchait une chambre et je la lui ai louée…

    - On en arriv’rait presque à la croire… Joop, tu la crois ?

    - Qu’vous m’croyez ou pas… j’m’en fiche de ce que vous croyez.

    - Ben Sam, c’est possible après tout, Mlle Bont ne va quand même pas oser nous mentir…

    - Ah ! heureuse d’vous l’entend’e dire.

    - Si quelqu’un d’autre a loué, on peut rien y faire, c’est clair, mais on peut quand même

    laisser nos affaires chez vous pendant tout ce temps, hein ?

    Fenêtre refermée, la Chopine disparue.

    - Tu vas voir, on va tout stocker chez elle.

    Mais porte close, hermétiquement fermée. Impassibles, fesses sur le brancard, les deux gars continuent de chiquer sous la pluie toujours plus battante. Des collégiens sortent de deux écoles voisines en poussant de grands rires, une cacophonie qui envahit la rue. Il est onze heures et demie. On est plantés là comme des idiots devant la porte close, la Chopine reprenant sa tâche comme si de rien n’était.

    C’est alors que Sam tranche la question :

    - On n’a pas l’choix, Joop, faut qu’on trouve un toit aujourd’hui avec tout notre barda, va falloir traîner tout ça jusqu’à c’qu’on trouve quèq’chose.

    - Ouais… j’suis déjà tellement fatigué…

    - Allez, ça va s’arranger… dites-moi les gars, j’vous dois combien ?

    - Vous voulez nous payer ? Vous voulez pas qu’on vous aide ?

    - Non, dites-moi juste combien j’vous dois.

    Les deux de se concerter en vitesse en échangeant un clin d’œil, et le petit, tout rouge, de dire :

    - Eh ben, m’sieur, comme on a marché deux ou trois heures sous la pluie, on pensait à un rijksdaalder par bonhomme.

    - C’est d’accord et je vous donne un florin en sus pour la charrette qu’on doit garder jusqu’à c’soir.

    - La charrette ? C’est qu’on faisons jamais ça.

    - Pour une fois, vous allez l’faire… vous inquiétez pas, on va pas aller guincher avec.

     

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    Les deux une fois partis, on reste là, perdus, confus, livrés à nous-mêmes, dans le halo toujours crépusculaire de la rue gris pâle.

    - Y a plus qu’à y aller.

    Et, sous la pluie, Sam pousse la charrette dont les roues couinent.

    - Chacun son tour… on va d’abord passer par la Jan van der Heijdestraat… et pendant que je pousse, tu sonnes chez les gens, et quand tu pousseras, c’est moi qui sonnerai…

    L’Ostadestaat une fois remontée jusqu’au niveau du Ruysdaelkade, on s’engage bientôt dans la Jan van der Heydestraat.

    - Tu veux que j’te remplace ?

    - Non, regarde si tu vois des chambres à louer…

    - Ouais, arrête-toi… j’vais voir là.

     

    Une femme chétive et maigre, deux marmots pâlots, asthmatiques, une turne exiguë.

    - Moi, vous voyez, j’préfère une dame que deux monssieurs… quand vous penseriez venir ?

    - Ce soir, si possible.

    - Non, m’sieur, c’est pas possible… j’prends pas des gens comme ça qui sortent de la rue… vous avez encore une chambre à vous, j’imagine ?

    - Oh, bien sûr, madame.

    - Eh ben, faudra donner vot’ préavis avant d’déménager, vous voyez, m’sieur, j’y tiens, j’veux bien la louer, mais pas comme ça…

     

    Jusqu’à deux heures et demie de l’après-midi, on s’est traînés de rue en rue, Sam poussant la charrette. Vidés, le visage blafard de n’avoir rien mangé, on est allés se sustenter au Volksbond[1] d’un sandwich au fromage et d’un café chaud. D’abord Sam pendant que je restais dehors près de nos affaires, pour que la charrette ne bascule pas, puis on a inversé les rôles, après quoi on s’est retrouvés dehors tous les deux sous la pluie incessante, poussant le chargement sans pouvoir nous abriter.

     

    Quatre heures et demie. La pluie battante a cessé pour laisser place à un crachin brouillardeux. D’un jaune rougeâtre vaporeux, les réverbères sont déjà allumés ; les vitrines des boutiques renvoient un reflet jaune. Je suis fatigué, abattu, je n’en peux plus si bien que je me mets à pleurer en pleine rue à gros sanglots convulsifs…

    - Allons, Joop, fais pas l’idiot. On dirait que t’as 12 ans et pas 22… on va traverser la Ceintuurbaan et emprunter le bout de la Sint-Willibrordstraat jusqu’à l’Amsteldijk… on trouvera p’t-être quèque chose là-bas…

    Reprenant du poil de la bête, je l’aide à pousser tout en cherchant des yeux s’il y a des chambres à louer.

    Mais rien. Puis, dans la Sint-Willibrordstraat… là il y a une annonce… au numéro 29… chambres meublées à louer.

    - Bon Dieu ! Sam, v’là quèque chose et, galvanisé : tu vas voir, celle-là, elle est pour nous… tu veux qu’je sonne ou tu t’en charges ?

    - À toi le plaisir…

     

    jacob israël de haan,roman,pays-bas,homosexualité,aletrino,georges eekhoudUne fillette pâlotte aux plissures ombrées autour de la bouche… un bonnet bleu, une cape.

    - Ta maman est là, ma p’tite ?

    - Ma maman, elle est morte… j’vais appeler tata… tata !… tata !… y a un monsieur qui veut t’voir.

    - Fais-le entrer dans l’couloir… j’arrive.

    Quelle chance d’être au sec ! Tata arrive, une petite femme aux cheveux noirs dont certains grisonnent déjà, louchant un peu d’un œil…

    - Va donc à l’école du soir, Toos… b’soir m’sieur…. excusez-moi d’vous avoir fait attendre, j’peux vous aider ?

    - J’aimerais voir la chambre.

    - Ah, m’sieur, bien sûr… c’est une pièce qui donne derrière, avec une alcôve… mais si vous préférez, j’ai aussi une chambre qui donne devant.

    - J’veux bien voir.

    Elle et moi avançons ; du fond d’un demi-sous-sol montent les aboiements aigus d’un chiot, bientôt rageusement couverts par ceux d’un gros chien.

    - Silence Hec… chuut Zus… An, retiens-les… ce sont nos chiens, mais vous n’aurez pas à vous en plaindre, ils ne montent jamais.

    - Oh, mais vous savez, j’aime les chiens…

     

    La chambre est grande et aérée.

    - C’est combien ?

    - Dix-huit florins pour vous deux, c’est le prix normal.

    - Vous voulez un acompte ?

    - J’laisse ça à vot’ discrétion.

    - Eh bien, je vais vous payer une semaine à l’avance.

    - Et vous pensez vous installer quand ça ?

    - Tout de suite.

    - Tout de suite ?...

    - En effet, madame, vous allez trouver ça bizarre, mais c’matin, quand on a appelé notre logeuse, on a rien trouvé qu’une lettre qui disait qu’elle était partie avec son commensal et qu’elle avait laissé ses affaires pour payer ses dettes.

    - Ça alors, c’est une honte…

    - Vous comprenez, on s’est retrouvés à la rue…

     

    Heureux d’avoir un nouveau toit, je crie par la porte :

    - Sam, je la prends, amène not’ bazar.

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

     

    [1] Créé en 1875, le Volksbond était à l’origine un organisme créé pour lutter contre l’alcoolisme dans les couches populaires. En 1897, il se mit à exploiter des cafés dans la capitale hollandaise.

     

    jacob israël de haan,roman,pays-bas,homosexualité,aletrino,georges eekhoud

    la tombe de J.I. de Haan (Jérusalem)

     

     

     

  • Sortir de l’impasse

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    La photographe Karin Borghouts 

     

    Deux publications récentes nous offrent de plonger dans les univers de la photographe belge Karin Borghouts : Paris Impasse et The House / Het Huis / La Maison. Le premier nous conduit au cœur de son sujet de prédilection : des lieux et environnements architecturaux où l’être humain est pour ainsi dire absent. Le second, dans une longue page intime à travers la maison où elle a grandi et que les flammes ont dévorée.

    Les deux ouvrages ont paru à Gand dans une édition trilingue chez Snoeck, chacun accompagné d’un texte d’Eric Min :

    « Éloge de l’impasse » et « Couleur deuil ».

     

    Karin Borghouts, Eric Min, Paul de Moor, éditions Snoeck, Gand, photographie, Belgique, art

     

    Paris compte plus de 600 impasses – culs-de-sac, tel est le terme plus ancien toujours en vogue dans la bouche des Anglais – ce, sans compter les centaines de cités, villas et autres passages... La capitale française, circonscrite par le périphérique, reste la ville la plus densément peuplée d’Europe occidentale : plus de 20 000 habitants au km².

    Paris Impasse offre à voir environ 230 de ces lieux, en déambulant du premier au vingtième arrondissement. Autant de photographies qui dévoilent des coins de Paris qui passent normalement inaperçus.

     

    Paris Impasse, les Rencontres d'Arles, 2019

     

     

     

    The House / Het Huis / La Maison

     

    Karin Borghouts, Eric Min, Paul de Moor, éditions Snoeck, Gand, photographie, Belgique, art

     

     « En moins de rien, tous les objets impérissables auxquels on est attaché, les voici carbonisés, mangés par les flammes ou recouverts de suie. Rien ne demeure inaltéré. Avec un peu de chance, on parvient malgré tout à traverser des espaces qui ressemblent encore vaguement aux pièces où l’on a joué, à la chambre où l’on a dormi… » (Eric Min) Un incendie a détruit la maison parentale de la photographe Karin Borghouts. Malgré la tristesse, le chaos et l’impossibilité de revenir en arrière, l’artiste a fini par être fascinée par la beauté qui émerge de la destruction. De sa décision intuitive d’immortaliser alors l’intérieur carbonisé résulte une série d’images obsédantes et émouvantes.

    « Everything in these photographs points to something that is not there: the museum space, the anonymous display cases, the improbably uniform and inviting light. Everything shown here usually serves as a background to an exhibition. But that which is usually exhibited, is conspicuous by its absence, literally. The effect of this is a transformation of photographical focus. The background is brought to the fore, and the shell becomes content and is given full attention, transforming into something elusive, something mysterious, something sublime! It is through this transformation of photographical focus that the photographer’s presence becomes imperceptibly manifest. It is she who decides on what to excise, how to frame and where to delineate. In doing so, she resembles the archaeologist who excavates and reveals different layers of reality – showing, as it were, that which is not shown! It is only at this stage that the visitor realises just how unfamiliar the surrounding objects and spaces are. It is a discovery that brings about a sense of alienation, of the uncanny. It is as though the visitor is drawn into this indefinable, sublime space, which at the same time inspires a sense of fear and trepidation. » Antoon Van den Braembussche, « The Nature of Photography. Reflections on ''Het Huis'', an exhibition by Karin Borghouts (2013) ».

     

    Karin Borghouts, Eric Min, Paul de Moor, éditions Snoeck, Gand, photographie, Belgique, art

     

    « Le noir est partout, la maison est fermée, les volets baissés, les murs froncés, le feu a peint une carte géographique roussie sur la porte d’entrée. »

    (Paul de Moor, Mijn huis dat was, 2015)

     

     

    La Maison, à l’occasion d'une précédente exposition/publication

     

     

    Paris Impasse, préface d’Eric Min, Gand, Snoeck, 2020.

    The House, postface d’Eric Min et citations de Paul de Moor, Gand, Snoeck, 2021.

     

     

     

  • Poème à l’Ambassade

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    « réunion de la journée »

    de Lieke Marsman

     

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    À l’occasion du Jour du Roi, fête nationale des Pays-Bas célébrée le 27 avril, jour de l’anniversaire de Willem Alexander, la « Poète nationale », Lieke Marsman, a composé un poème à la demande de l’Ambassade du Royaume des Pays-Bas à Paris. L’écrivain Adriaan van Dis en a lu la traduction française. Le passage musical est un très court extrait du Canto ostinato (1973-1976), œuvre culte en Hollande que l’on doit à Simeon ten Holt (1923-2012), revisitée par Kees Wieringa (avec voix).

     


     

    Canto ostinato, Kees Wieringa & Gerard Bouwhuis (piano),

    Mondriaan String Quartet

    Lotte Bovi (chant)

     

     

     

    Lieke Marsman

     

    vergadering van de dag 

     

     

    over 200 jaar zal een archivaris
    de balans opmaken van een dwalende tijd

    al wat geweest is, is in steen gebeiteld

    óók en vooral het op schrift gestelde

     

    in het park is het een komen

    en gaan van hondjes, leest hij
    op de stoffige tabletten en gebarsten tablets

    passanten zwerven in bakerdoeken

    van tussenruimte tot ze rustig genoeg zijn
    voor een laatste vergadering van de dag 

     

    kleine cécile van de buren is met wierook in de weer

    op straat hangen exotische zwemen

    geuren kleven wie bruut werd afgesneden

    weer vast aan het geheel van de mensheid

    als bij een knutselwerkje dat een armpje verloor

     

    iemand heeft er iets onder geschreven:
    we mogen nooit de kans op een wonder vergeten

     

    het wonder is eindelijk ontwaken

    uit een droom die je maandenlang vasthield
    ontwaken en weten: het wonder
    is altijd de kans op een wonder

     


     

     

    réunion de la journée

     

     

    dans deux cents ans, un archiviste

    dressera le bilan d’une époque en errance

    tout ce qui a été est ciselé dans la pierre

    y compris et surtout le consigné par écrit

     

    dans le parc on assiste à un va-

    et-vient de petits chiens, lit-il

    sur les tablettes, tant les poussiéreuses que les fissurées

    par intervalle vadrouillent des passants vêtus

    d’un nid d’ange jusqu’à recouvrer le calme propice

    à une dernière réunion de la journée

     

    petite cécile des voisins brandit et brandille l’encens

    dans la rue flottent des traînées exotiques

    ceux brutalement coupés, des parfums les recollent

    à l’ensemble de l’humanité comme dans le cas

    d’une figurine d’argile au bras cassé

     

    au bas, quelqu’un a écrit ces mots :

    n’oublions jamais la possibilité d’un miracle

     

    le miracle s’est enfin réveillé

    d’un rêve qui vous a tenu des mois durant

    réveillé en sachant : à chaque fois

    le miracle est possibilité d’un miracle

     

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

     


     

     

  • Galerie Baudelaire

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    De quelques poètes et traducteurs

    et d’une Note de bas de page

     

     

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorte

    L’éditrice Anneke Pijnappel rend visite à Charles Baudelaire 

     

     

     

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteEn 1892, avant ses débuts en littérature et bien avant de devenir une figure majeure du socialisme de son pays, Henriëtte van der Schalk (1869-1959) – qui se voulait poète avant d’être femme – a traduit « La Mort des pauvres ». Toutefois, dans les terres néerlandophones, ce sont des hommes de lettres qui vont peu à peu se mesurer à l’œuvre baudelairienne. Ainsi, en 1909, P.N. van Eyck (1887-1954) publie une traduction du « Poète et la muse », son confrère P.C. Boutens (1870-1943) en donnant une, trois ans plus tard, de « La Beauté ». À la même époque, Jules Schürmann (1873-1927) transpose quelques « poèmes en prose » pour la revue Kunst en Letteren, puis Albert Verwey (1865-1937, couverture ci-dessus de la biographie que lui a consacré Madelon de Keizer, 2017) une ou deux poignées de sonnets quelques années plus tard (1) – ceci, d’une certaine façon, dans le sillage de son ami Stefan George et de ses Blumen des Bösen (1891 puis 1901). D’autres poètes, parmi les plus réputés, y sont allés à leur tour de leurs adaptations versifiées, en particulier J. Slauerhoff (1898-1936), J.C. Bloem (1887-1966) et Martinus Nijhoff (1894-1953), petit-fils de cet autre Martinus, le fondateur de la célèbre maison d’édition de La Haye.

    Cependant, dans l’aire néerlandophone, le besoin de traduire Baudelaire ne s’est fait réellement sentir que par la suite. Dans les Plats Pays de l’avant-guerre, la plupart le lisaient encore dans le texte. Même si on a pu la minimiser, même si elle est demeurée peu explicite pour la génération de 1880, l’influence du Parisien sur les auteurs septentrionaux de l’époque est incontestable, tant en Flandre qu’en Hollande (2).

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteEn 1945, l’ami d’André Gide, la Haguenois Jef Last (1898-1972) publie quelques transpositions dans la plaquette Les poètes maudits : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud (3). Mais c’est en Flandre que voit le jour, l’année suivante, la première transposition intégrale des Fleurs du mal, une prouesse accomplie pour l’essentiel dès avant le conflit mondial par le poète en herbe Bert Decorte (1915-2009) : « Publiée en 1946, la traduction De bloemen van den booze date de la seconde moitié des années trente et accompagne les débuts du jeune poète. La traduction se révèle remarquable par le travail sur la forme (mètre et rime) et le rythme. L’importance accordée au mètre induit des stratégies de traduction modulées en fonction des contraintes métriques. » (4)

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteCes dernières décennies, chaque nouvelle traduction (d’un choix) des Fleurs du mal fait couler pas mal d’encre. Deux d’entre elles au moins connaissent d’ailleurs une nouvelle existence en cette année du « bicentenaire » : celle de Petrus Hoosemans, aux éditions Historische Uitgeverij de Groningue, et celle, partielle, de Menno Wigman (1966-2018), le poète probablement le plus « baudelairien » des lettres néerlandaises, lui qui a voué sa vie à la poésie et « à la recherche désespérée de l’ineffable bonheur ». Kiki Coumans, à qui l’on doit cette réédition qu’elle accompagne d’une postface (5), vient par ailleurs de donner un choix de la correspondance de Baudelaire en néerlandais, Mijn hoofd is een zieke vulkaan (Ma tête est un volcan malade). Rehaussé d’un cahier photo, ce volume est le 314e de la prestigieuse collection « Privé-Domein » des éditions De Arbeiderspers.

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteÀ n’en pas douter, Paul Léautaud aurait regimbé devant une telle initiative. Le 25 décembre 1906, ce dernier écrit : « J’ai oublié de noter ma déplorable impression des lettres de Baudelaire, qu’on vient de publier au Mercure. Absolument rien, dans ces lettres. Pas un mot piquant, spirituel et spontané, un trait ému, quelque chose qui touche et fait rêver. […] Ah ! que nous sommes loin de la Correspondance d’un Stendhal, même de la Correspondance d’un Flaubert, pourtant souvent si vulgaire, cette dernière. » (Journal littéraire, I, 1954, p. 362). Cela n’a pour autant pas dissuadé Kiki Coumans d’en donner près de 300 pages qui couvrent les années 1832-1867. Sa riche et suggestive préface prouve que cette correspondance, si elle n’a pas les finesses de celles des deux grands prosateurs mentionnés par Léautaud, est un passage obligé pour mieux cerner les paradoxes du dandy hashischin. La traductrice limbourgeoise souligne entre autres : « Les lettres de Baudelaire révèlent clairement cette tenace aspiration, vivre pour la poésie, en même temps que les tourments d’ordre psychiques et sociaux qui accompagnent ses créations. À la différence de celle de son ami Flaubert, par exemple, il ne s’agit pas d’une correspondance purement ‘‘littéraire’’ dans laquelle il exposerait avec éloquence sa poétique. Dans ses missives, nous voyons un poète qui, en plus de sa vocation, est travaillé par un nombre impressionnant de soucis pratiques : il est en permanence à court d’argent, déménage plus de trente fois au cours de sa vie d’adulte et lutte pour réduire le fossé qui sépare son ambition et un manque de discipline remontant à ses jeunes années. »

     

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    couverture de Het Spleen van Parijs, 2021

     

    Du côté d’Amsterdam, Le Spleen de Paris, lui non plus, n’est pas oublié. La maison Querido annonce pour 2022 Het Parijse spleen, rehaussé d’œuvres de Marlene Dumas, dans une version de Hafid Bouzza, romancier virtuose, connu par ailleurs pour ses traductions/adaptations de William Shakespeare et de poésies arabes érotico-bachiques. En attendant ce « spleen parisien », l’amateur peut à loisir se plonger dans Het Spleen van Parijs qui a vu le jour ce 9 avril aux éditions hollandaises Voetnoot, sises à Anvers depuis 1996. Il s’agit d’une transposition de Jacob Groot – révisée de bout en bout avec la complicité de l’éditrice Anneke Pijnappel, du poète Jan Kuijper et de Rokus Hofstede – remontant à 1980. Jacob Groot y a ajouté une postface d’une haute tenue (6).

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteLes éditions Voetnoot (= Note de bas de page) et Baudelaire, c’est une longue et belle histoire. On pourrait même dire que le poète a tenu cette maison sur les fonts baptismaux. Mariant leurs talents, Anneke Pijnappel et Henrik Barends se sont lancés dans cette aventure voici plus de trente-cinq ans, la première traduisant le Salon de 1859 pour le second qui était désireux de lire ce texte. Depuis, la maison a publié des dizaines de titres couvrant les domaines suivants : littérature, critique d’art, poésie, photographie, arts plastiques et design. Chaque livre porte l’immuable marque du graphiste Barends, déjà présente dans le milieu éditorial des années quatre-vingt du siècle passé, par exemple à travers les recueils d’un Pieter Boskma (éditions In de Knipscheer) ou Maximaal, un choix de la poésie de 11 jeunes poètes (1988).

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteLa collection « Perlouses » offre en néerlandais un essaim d’écrivains français, de Vivant Denon à Yves Pagès en passant par Kundera. « Belgica » mêle auteurs flamands et auteurs belges d’expression française, tandis que « Moldaviet » présente des prosateurs tchèques. Trois collections dans un format et un prix de poche. Au fil des ans, quant à Baudelaire, le fonds de la maison s’est enrichi, grâce à une poignée de brillants traducteurs, des Salons de 1845 et 1846, de l’Exposition universelle de 1855, de Richard Wagner et Tannhäuser à Paris, du Peintre de la vie moderne ainsi que de Fusées, Mon cœur mis à nu, Hygiène et La Belgique déshabillée réunis en un volume (voir la dernière photo des Notes de bas de page). Et dans une adaptation de Menno Wigman, évoqué plus haut, on retrouve un titre : Wees altijd dronken ! (Il faut être toujours ivre), soit quelques-uns des « poèmes en prose » réunis avec divers écrits fin-de-siècle (Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Laforgue, Huysmans, Remy de Gourmont, Léon Bloy, Lautréamont).

    Page de titre de Het Spleen van Parijs

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorteChez Voetnoot, l’importance du papier, du format, de la dimension visuelle, tant dans les thématiques traitées que dans la conception des ouvrages, se manifeste par l’existence, dans les locaux de la maison, de la « Galerie Baudelaire » où se tiennent des expositions de photographies. On retrouve la patte de Henrik Barends jusqu’à la devanture de Marché-Couverts et sur la carte de ce restaurant français d’Anvers (cuisine du Sud-Ouest). Le titre lancé par Voetnoot ce 9 avril, Het Spleen van Parijs, offre un bel exemple du souci d’une typographie caractéristique et d’une iconographie souvent facétieuse. Cette fois, on doit celle-ci à Miro Švolík, artiste tchèque déjà à l’honneur à plusieurs reprises chez l’éditeur. En guise d’illustration suivent ci-dessous deux courts Petits poèmes en prose, dans les deux langues et dans les nuages, dans « de grands palais de nuages qui déambulent et où il fait bon habiter » (René Guy Cadou).

     

     

    « L’Étranger »

     

    — Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?

    — Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.

    — Tes amis ?

    — Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

    — Ta patrie ?

    — J’ignore sous quelle latitude elle est située.

    — La beauté ?

    — Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

    — L’or ?

    — Je le hais comme vous haïssez Dieu.

    — Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?

    — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

     

    « L’Étranger » lu par Serge Reggiani

     

     

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    traduction de Jacob Groot

     

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorte

    illustration de Miro Švolík

     

     

    « La Soupe et les Nuages » 

     

    Ma petite folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte de la salle à manger je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable. Et je me disais, à travers ma contemplation : « — Toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts. »

    Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j’entendis une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l’eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien-aimée, qui disait : « — Allez-vous bientôt manger votre soupe, sacré bordel de marchand de nuages ? »

     

    « La Soupe et les Nuages », lu par Michel Piccoli

     

     

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    traduction de Jacob Groot

     

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    illustration de Miro Švolík

     

    Va-t-on, vers le 12 décembre de cette année, connaître semblable revival de Flaubert, voir resurgir Salammbô ou Bouvard et Pécuchet du côté de la ceinture des canaux amstellodamois ou du côté d’Anvers ?

     

    Daniel Cunin

     

     

    Documentaire d’Evelyn Jansen (trailer) consacré à Voetnoot

     

     

     

    (1) Poèmes transposés en un court laps de temps (9-17 janvier 1918) et publiés dans la revue De Beweging que Verwey dirigeait alors avec l’architecte Berlage : « La Beauté » et « Élévation » (en 1914), puis, « L’Albatros », « L’Homme et la mer », « Le Coucher de soleil romantique », « La Muse malade », « La Prière d’un païen », « Tableau parisien », « Bohémiens en voyage », « La Cloche fêlée », « La Voix », « L’Amour et le crâne », « La Mort des pauvres », « Châtiment et orgueil », « Semper eadem », « Les Yeux de Berthe », « La Rançon », « Les Aveugles », « Le Voyage (1) », « Le Voyage (2) » et une version revue de « La Beauté » et d’« Élévation ». Voir Martin Hietbrink, « In de schaduw van Stefan George » [Dans l’ombre de Stefan George], Tijdschrift Tijdschrift voor Nederlandse Taal- en Letterkunde, 1999, p. 218-235.

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorte(2) Paul Claes – traducteur de 50 poèmes des Fleurs du Mal sous le titre Zwarte Venus [Vénus noire], Amsterdam, Athenaeum/Polak & Van Gennep, 2016 – le rappelait encore voici peu dans « Je te hais autant que je t’aime », De Standaard der Letteren, 3 avril 2021, p. 10-11. À propos de l’influence de Baudelaire sur les Tachtigers (poètes néerlandais de la fin-de-siècle qui ont, certes, bien moins pratiqué leurs confrères français que les Anglais), sur Karel van Woestijne et M. Nijhoff, on se reportera entre autres à des essais publiés dans le volume : Maarten van Buuren (réd.), Jullie gaven mij modder, ik heb er goud van gemaakt [Vous m’avez donné de la boue et j’en ai fait de l’or], Historische Uitgeverij, Groningue, 1995. Dès 1934, Paul De Smaele publiait à Bruxelles Baudelaire. Het Baudelairisme. Hun nawerking in de Nederlandsche Letterkunde [Baudelaire. Le baudelairisme. Leurs répercussions sur les lettres néerlandaises], étude dans laquelle l’accent est mis sur la réception de l’œuvre du français dans les plats pays (tout comme dans le cas de Paul Claudel, l’érudit W.G.C. Byvanck va se montrer un précurseur, auprès du lectorat hollandais, dans la prise de conscience de l’importance de Baudelaire, sans oublier la contribution du francophile Frans Erens) et son influence sur quelques poètes d’expression néerlandaise.

    (3) Sur cet auteur, voyageur et polyglotte qui a traduit bien d’autres écrivains (Gide, Ronsard, des Russes, des Allemands, des Chinois, des Japonais…) vient de paraître une imposante biographie : Rudi Wester, Bestaat er een raarder leven dan het mijne ? [Y a-t-il vie plus bizarre que la mienne ?], Amsterdam, Prometheus, 2021.

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorte(4) Charles Baudelaire, De bloemen van het kwaad, préface, commentaires et traduction de Menno Wigman, postface de Kiki Coumans, Amsterdam, Prometheus, 2021. De Menno Wigman, on peut lire en français : L’Affliction des copyrettes, traduction de Jan H. Mysjkin et Pierre Gallissaires, Chambon-sur-Lignon, Cheyne, 2010 ainsi que quelques poèmes dans la revue L’Intranquille, n° 16, 2019. De Kiki Koumans, on pourra lire l’article « Dansen in een gipsen pak » [Danser dans un costume de plâtre], Awater, 2017, p. 42-46, qui propose, entre autres, une comparaison entre cinq traductions de « À une passante », dont celle, non rimée, de Jan Pieter van der Sterre parue dans l’édition bilingue De mooiste van Charles Baudelaire [Les plus beaux poèmes de Charles Baudelaire], Thielt/Amsterdam, Lanno/Atlas, 2010. Voici un quart de siècle, également publiées sous le titre De bloemen van het kwaad, la traduction de Petrus Hoosemans (Historische Uitgeverij) et celle de Peter Verstegen (éditions Van Oorschot) ont donné lieu à de vifs débats et même à une querelle entre les deux hommes. Le premier estimant qu’on entend dans celle du second des veaux qui toussent : « Outre du prozac, elle a nécessité le recours à du clenbutérol. » Ce dernier répliquant qu’il n’a rien à envier, bien au contraire, à son détracteur trop imbu de sa personne. Dans l’essai qu’il a consacré à cette polémique et à la qualité des deux versions (« Baudelaire driemaal vertaald », Filter, n° 2, 1995, p. 32-46), le traductologue Raymond van den Broeck (1935-2018) avance que l’homme de théâtre Joris Diels (1903-1992) a donné une magnifique traduction de huit poèmes des Fleurs du mal. Relevons encore qu’il existe une traduction jamais éditée de l’œuvre majeure de Baudelaire, réalisée par le professeur de lettres classiques Abraham Rutgers van der Loeff (1876-1962) dont le tapuscript se trouve à la Bibliothèque Royale de La Haye.

    (4) Spiros Macris, « Un Baudelaire flamand : la traduction des Fleurs du mal par Bert Decorte (1946) », Meta, n° 3, 2017, p. 565–584. L’auteur souligne le fait qu’une telle traduction a pris place, en Flandre, dans le cadre d’une reconquête d’une langue littéraire face à la domination culturelle française.

    charles baudelaire,les fleurs du mal,le spleen de paris,bert decorte(6) Charles Baudelaire, Het Spleen van Parijs, traduction et postface de Jacob Groot, illustrations de Miro Švolík, Amsterdam/Anvers, Voetnoot, 9 avril 2021. Sans compter l’un ou l’autre des poèmes en prose paru ici ou là, il existe au moins deux autres versions néerlandaises du recueil : Parijse weemoed (2015) de Nannie Nieland-Weits et De melancholie van Parijs : kleine gedichten in proza (1995) du duo Thérèse Fisscher et Kees Diekstra. Soit autant de titres différents pour la même œuvre. Le poème « À une passante » ne donne-t-il pas lieu, lui aussi, à une grande variété de titres en néerlandais : « Aan een voorbijgangster », « Aan een passante », « In het voorbijgaan », « Voor een voorbijganster »…? Autant de passantes qui nous invitent à flâner dans la compagnie de Baudelaire...

     

     

     « Recueillement », d’Alphons Diepenbrock sur le poème de Baudelaire


     

     

  • Dans les pas de Paul Celan

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    Un cycle de poèmes

    d’Antoon Van den Braembussche

     

     

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    Le dernier numéro de la revue lorraine Traversées s’ouvre par la version bilingue du cycle « In het spoor van Paul Celan / Dans les pas de Paul Celan » signé Antoon Van den Braembussche.

    En voici le premier poème.

     

     

     

    I

     

    Het ongedachte in duizend gedachten.

    Het onzichtbare in duizend gedachten.

     

    Liederen zingen aan gene zijde

    Van de mensen.

    Aan gene zijde van het waarheen,

    Waartoe en waarom.

     

    Geluidsduistere

    Oerschreeuw

    In geestesblinde uithoeken

    Van wat ooit het bestaan was:

     

    De geluidloze versperring.

    De prikkeldraad rond het kamp,

    Het raster in de eigen,

    Ogenloze terugblik:

    Blinde herinnering.

      

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    Antoon Van den Braembussche, dessin de Marcel Douwe Dekker, 1998

     

     

    I

     

    L’impensé en mille pensées.

    L’invisible en mille pensées.

     

    Murmurer des chansons au-delà

    Des gens.

    Au-delà de l’où,

    De l’à quoi et du pourquoi.

     

    Cri primal

    Son ténébreux

    En des recoins ignorants  

    De ce qu’un jour fut la vie :

     

    La clôture muette.

    Les barbelés tout autour,

    La grille dans les rétines détruites,

    Regard en arrière :

    Souvenir aveugle.

     

     

     

    Antoon Van den Braembussche, « In het spoor van Paul Celan /

    Dans les pas de Paul Celan », traduction de Daniel Cunin,

    Traversées, n° 97, 2021, p. 3-14.

     

    Sommaire du numéro 97

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