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  • Un texte de Gaea Schoeters

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    La Belgique est petite

     

    mais là réside justement notre force, celle qui nous confère la liberté de sortir des sentiers battus et d’être un guide pour les autres pays européens. Jouons donc pleinement ce rôle.

    De nombreuses propositions de loi envisageables me traversent l’esprit. En effet, ne serait-il pas possible, à l’heure actuelle, d’améliorer bien des choses ? Cela étant admis, il convient d’opter pour des mesures drastiques pouvant avoir un impact dans plusieurs domaines à la fois. D’où ma proposition quelque peu radicale.

     

    gaea schoeters,bozar,traduction,parlement des écrivainsIntroduisons donc une loi qui impose l’égalité entre les hommes et les femmes dans chaque institution étatique, chaque emploi public et chaque entreprise opérant dans notre pays. À tous les niveaux, dans toutes les fonctions. En suivant la règle 50% +1 – cette minuscule majorité de femmes se justifiant en tant que rééquilibrage par rapport à des siècles d’inégalité. Les postes de direction unique (PDG, intendants, etc.) doivent être remplacés par un tandem homme/femme (afin de permettre tant aux femmes qu’aux hommes ambitieux de mieux concilier vie professionnelle et vie privée ; donner aux hommes la possibilité de se développer sur le plan personnel et le plan social peut également avoir des effets intéressants) ; il convient de toute façon d’encourager les emplois en duo et le travail à temps partiel. Tous les autres postes, à quelque niveau que ce soit, se doivent d’être pourvus en fonction de ce même ratio. Cela suppose également de rééquilibrer les choses dans les secteurs où les hommes sont sous-représentés (enseignement, soins, etc.), au besoin en rendant les conditions de travail plus attrayantes, tout comme dans les branches où les femmes sont sous-représentées, en particulier dans les postes à responsabilité (universités, services de sécurité, politique…).

     

    Bien entendu, pour soutenir structurellement ce changement, on ne peut se dispenser de tenir compte du contexte social dans son ensemble. Il s’agit donc de remplacer la moitié des noms de rue et des statues par des pendants féminins ; dans l’enseignement, la moitié des voix qui se font entendre doivent venir de femmes : philosophes, scientifiques, économistes, écrivaines… Cela revient à introduire un mode de pensée différent, non patriarcal – ceci systématiquement et de manière équitable –, à côté des voix dominantes. Et à mieux adapter conditions de travail, soins médicaux, infrastructures, etc. aux deux sexes afin de favoriser une réelle égalité des chances. Je suis curieuse de voir quels seront, à long terme, les projets de loi et les changements qui en résulteront.

     

    GAEA2.jpgEt puisque nous parlons d’enseignement : faisons aussi de nos langues nationales un atout. Pourquoi ne pas s’investir pleinement dans une identité culturelle belge et, au-delà des différences historiques, opter pour une citoyenneté polyphonique et multilingue, propre à la nouvelle réalité d’un monde globalisé et international ? En commençant par une proposition très concrète : que chaque livre publié en Belgique paraisse, par principe, dans les trois langues nationales, afin qu’au lieu de rester culturellement dos à dos, nous apprenions à nous connaître et devenions des citoyens européens polyglottes. Préservons ce multilinguisme pour que tout ne soit pas absorbé par une culture de pensée anglo-saxonne et une version médiocre de l’anglais.

     

    Et puisque la littérature est de toute façon essentielle (ceux qui lisent plus gagnent plus ; ceux qui sont meilleurs en compréhension écrite sont aussi meilleurs dans d’autres matières et ont donc plus de perspectives d’avenir…) : consacrons au moins deux heures hebdomadaires à la fiction dans l’enseignement, de la maternelle à l’université. En plus d’être d’une importance vitale pour que chacun s’élargisse les idées et développe un réel sens de l’empathie, la littérature est en outre une forme de lutte contre la pauvreté, une mesure de bien-être et une balise sécuritaire pour la démocratie. Aussi demandons à chaque enseignant, quelle que soit sa discipline, de poser le roman (graphique ou non), l’essai, le recueil de poésie ou la pièce de théâtre dont il a entamé la lecture sur son bureau alors qu’il est devant ses élèves, afin que les livres fassent à nouveau partie de la réalité quotidienne – et que les enseignants se remettent eux aussi à lire davantage, car c’est là et par là que tout commence. Sans le don de la langue, nous ne pouvons pas communiquer les uns avec les autres, nous ne pourrions pas même avoir cette conversation.

     

    texte prononcé dans le cadre du Parlement des écrivains

    Bruxelles, 12 juin 2025 

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

     

    De l'autrice flamande Gaea Schoeters, on peut lire en traduction

    française le roman Le Trophée.

     

  • Un rêve de garçon

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    Un poème de Marieke Lucas Rijneveld

     


     

     

    À l’occasion de l’exposition David Hockney à Bozar, Marieke Lucas Rijneveld lit son poème « Een jongensdroom » basé sur une œuvre de cet artiste

    (sous-titres en anglais et en français - traductions Michele Hutchison et Daniel Cunin)

     

     

    Een jongensdroom

     

    Misschien is het dit: dat ik je tot in het genottelijke naakt heb

    gekeken, het vruchtensap uit je lippen geknepen, jij die al die

    tijd al op plukhoogte hing als een lijsterbes zo rood en veel,

    in iedere pose zit een kwaad najaar verborgen, het is heerlijk

     

    om je uit lijnen bij elkaar te dromen. Misschien is het dit: dat er

    in de bovenkamer van je hoofd dichtregels opgerold liggen te

    slapen, je oksels zijn net duinpannen waar je uit de wind in het

    helmgras kunt liggen, het is mij vreemd om zo van iemand te

     

    houden maar bij jou komt alles ineens trefzeker uit de doeken.

    Misschien is het dit: dat je hier voor me staat en zo achteloos dit

    portret vult, alsof wij achteloos in het leven staan, probeer niet te

    veel naar de schaamstreek te staren en naar dat wat mij laat

     

    zinderen, je bent een hemelterg, een lieveling, ik heb alles

    weggegumd waar ik te hitsig te werk ging. Misschien is het dit:

    dat je zelfs naakt toch aangekleed blijft, ik kan maar niet blootleggen

    wat ik precies koester, en het idee dat je op een dag bij iemand

     

    in de kamer komt te hangen maakt me jaloers, waarschijnlijk

    houd ik daarom je voeten, je lieflijke tenen, uit beeld. Misschien is

    het dit: dat ik zolang ik je teken je niet hoef te vinden, de blik in

    je ogen ziet al het weerloze in me, mijn vinger glijdt langs je benen,

     

    je dijen, ik peuter de maan uit je navel tevoorschijn. Misschien is het

    dit: dat ik je tot in het genottelijke naakt heb gekeken, het vruchtensap

    uit je lippen geknepen, en ach kon dit zo maar blijven, de boom,

    het rood, en jij zo zoet en te stil om deze droom te beantwoorden.

     

     

     

    JONGEN - DAVID - RIJNEVELD.jpg

     

     

  • Blonk bugle Bonset

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    Le poète sonore Jaap Blonk,

    interprète d’I.K. Bonset

     

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    À l’occasion de l’exposition « Theo van Doesburg. Une nouvelle expression de la vie, de l’art et de la technologie » qui se tient à Bozar du 26 février au 29 mai 2016, le poète Jaap Blonk redonne vie à des poèmes que cet artiste touche-à-tout a composés sous l’un de ses hétéronymes :

    I.K. Bonset.

     

    Jaap Blonk Dada Vocal performance 

     

    Theo van Doesburg (1883-1931), qui a écrit sous différents pseudonymes (I.K. Bonset, Aldo Camini…), s’appelait en réalité Christian Emil Marie Küpper. Il a laissé une œuvre de théoricien, d’architecte, de peintre et d’écrivain. Principale figure de la mouvance Dada en Hollande, il a été entre autres à l’origine de la revue De Stijl ou encore rédacteur, sous le nom d’I.K. Bonset – anagramme de ik ben sot = « je suis sot » –, de la publication dadaïste Mécano à laquelle ont pu collaborer Arp, Schwitters, Picabia et Tzara. On lui doit le ciné-dancing l’Aubette (Strasbourg), une demeure qui porte son nom à Meudon… ou encore certaines chaises de cafés alsaciens.

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    La poésie d’I.K. Bonset se caractérise en particulier par sa puissance expressive. Alors que la production littéraire de Theo van Doesburg puisait, à l’origine, dans une veine ésotérique et un romantisme tardif, Bonset n’a cessé, à compter de 1914, d’épurer sa langue. Des impressions visuelles se trouvent ainsi ramenées à leur essence : il décrit une guitare suspendue comme une « planche noire et étroite » ayant un « disque jaune » en guise de « corps » et une « ligne ténue » en guise de cordes. Bonset tente de « restituer directement les émotions dans les sons ». Ses « Images-X » (un exemple ci-dessus), qui font partie de la série des « Kubistische verzen » (Poèmes cubiques, 1913-1919), sont des poèmes visuels qui suggèrent le mouvement par des jeux typographiques. Ils sont volontairement ludiques et provocateurs : « les éclats du cosmos je les trouve dans mon thé ».

    Livret de poèmes (bilingue)

    jaap blonk,poésie sonore,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,erik lindner,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeBonset se soucie bien peu des limites sensorielles : le personnage central, « pénétré de la chambre où se glisse le tram », nous dit que des « sons d’orgues : dehorstraversmoi / tombent derrière moi cassés ». L’auteur parvient de la sorte à traduire sur le papier des expériences qui avaient déjà trouvé une concrétisation dans les arts plastiques et le cinéma futuristes : l’abolition des frontières entre ouïe, vue et toucher. On a l’impression qu’il existe un fort contraste entre l’aspect fougueux de ces poèmes et la rigueur graphique et théorique de De Stijl ; ce qui est certain, c’est qu’en faisant sauter des frontières, le poète avait besoin de nouveaux cadres. « Le non-sens, c’est le pied central de la table au quatrième étage de la vérité », expliqua-t-il alors que Tristan Tzara venait de reconnaître en lui un dadaïste.

     

     

    jaap blonk,poésie sonore,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,erik lindner,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeToutefois, I.K. Bonset ne se concentre pas uniquement sur la dimension visuelle des mots, il s’attache plus encore à leur sonorité. Ce sont surtout les poèmes nés à l’époque où Van Doesburg remplissait ses obligations militaires – par exemple « Voorbijtrekkende troep » (« Troupe qui vient à passer ») et « Centra » (« Centre ») – qui marient une typographie saisissante à des onomatopées. Sons et images se fondent en une explosion sensorielle: « VLAN / visible Coup defeu ». L’aboutissement de ce processus d’abstraction, I.K. Bonset l’a atteint en donnant ses « Letterklankbeelden » (Images sonores lettristiques - la n° 3 en écoute ci-dessus). Des mots, il ne reste désormais plus rien : les poèmes se composent de simples lettres auxquelles un encodage attribue une certaine longueur et une certaine valeur sonore. Il paraît bien difficile d’aller plus loin dans la dislocation de la poésie si ce n’est en renonçant à écrire et en se faisant compositeur. Sa carrière tout aussi intense que courte offre, d’une certaine façon, un aperçu de l’ensemble de l’avant-garde. En effet, dans cette œuvre, dadaïsme, constructivisme, expressionnisme et surréalisme se côtoient et se croisent avec aisance. Un peu comme si I.K. Bonset avait éprouvé le besoin de rattraper le retard pris par la Hollande littéraire où ces chamboulements avaient pour ainsi dire échappé à tout le monde. 

    jaap blonk,poésie sonore,erik lindner,pays-bas,theo van doesburg,i.k. bonset,bozar,laurens ham,poètes néerlandais de la modernité,avant-gardeLe disque vinyle Jaap Blonk lit Theo van Doesburg édité à l’occasion de cette exposition bruxelloise (pochette ci-contre) nous permet d’écouter plusieurs de ces poèmes emblématiques. Le poète sonore en a d’ailleurs interprété certains le mardi 8 mars 2016 lors d’une soirée dédiée à l’avant-garde des années 1915-1930  au cours de laquelle les spectateurs/auditeurs ont pu voir des films de Hans Richter et Viking Eggeling remontant au tout début des années 1920, écouter Joachim Badenhorst improviser au saxophone et à la clarinette sur des toiles de Theo van Doesburg ainsi que Marc Matter (membre de Durian Brothers et Institut für Feinmotorik) manipuler des voix sur disques et platines… Mais qui est Jaap Blonk ?


    Hans Richter, Film Ist Rhythm: Rhythmus 21 (1921)


    Viking Eggeling,  Symphonie Diagonale (1924)


    jaap blonk,poésie sonore,lindner,pays-basJaap Blonk ? Un nom absent de toutes les anthologies néerlandaises. Qui plus est, un auteur jusque voici peu sans éditeur. Cela ne l’empêche pas d’être un poète sonore reconnu au plan international. Il s’est d’abord manifesté comme musicien de jazz et comme artiste vocal. Interprète de l’intégralité de l’Ursonate de Kurt Schwitters, il se sent comme un poisson dans l’eau dans l’univers des avant-gardes de l’entre-deux-guerres. Blonk explore les frontières entre langage et musique, étudie les voyelles sous leur aspect phonétique. Au début, il appelait ses poèmes sonores Liederen uit de hemel (Chants venus du ciel). Il écrit certains de ses poèmes en « souslandais », sa propre variante du néerlandais. Les ébauches phonétiques qu’il propose ressemblent parfois à des notes prises par un étudiant en chimie. D’autres poèmes commencent en néerlandais avant de progressivement s’en détacher, de s’en éloigner, tant sur le plan sonore que sémantique. Dans le célèbre « le ministre déplore pareilles déclarations » (voir ci-dessous), le néerlandais se trouve abâtardi de deux façons : l’élimination systématique des voyelles donne aux vers l’aspect d’une injonction, l’apport de consonnes celui d’une requête. Le fait que Blonk ne soit pas considéré comme membre de la confrérie des poètes ne paraît pas lui nuire : il évolue à son aise entre les univers de l’improvisation musicale, du jazz et de la performance. Cette situation est-elle caractéristique d’un esprit de cloisonnement propre aux Pays-Bas ?

    Éditeur flamand du vinyle en collaboration avec Bozar, Het balanseer a publié en 2013 klinkt, un recueil de textes du même Jaap Blonk accompagné de deux CD.* 

     

    * Cette présentation reprend des passages de l’introduction à « Theo van Doesburg = I.K. Bonset. Poèmes » (Laurens Ham, Guide du visiteur, Bruxelles, Bozar, février 2016) et de la « Préface » à Poètes néerlandais de la modernité, (Erik Lindner, Montreuil, Le Temps des Cerises, 2011, p. 42-43).

     


    J. Blonk performs Ursonate with real-time typography 

    Frictional (Phonetical Etude n° 2) (Poetry International) 

    Free Verse (2012)

     

     

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  • Lucas Cranach l'Ancien en poésie

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    Un poème d’Astrid Lampe

     

     

    CranachExpo.pngÀ l’occasion de l’exposition The World of Lucas Cranach au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, les visiteurs peuvent découvrir des peintures parlantes : « Au XVIe  siècle, le tableau vivant était considéré comme un genre “littéraire” dans les cercles de rhéteurs. Dans l’exposition de Cranach, ce n’est plus l’homme qui est considéré comme une sculpture humaine mais les tableaux qui sont “anthropomorphisés”, au propre comme au figuré. Ce concept est un clin d’œil au peintre anversois Jan Cox qui avait un jour déclaré qu’il fallait savoir écouter ses peintures pour en saisir le sens. Cinq poètes de renom, issus de Belgique et des Pays-Bas se sont chacun inspirés d’une peinture de Cranach pour lui insuffler vie sous la forme d’un poème. Ils ont ainsi donné le jour à cinq poèmes audio uniques qui donnent la parole à la peinture. Les cinq poètes ont tous des atomes crochus avec le monde de Cranach. Certains ont préféré laisser libre cours au personnage du tableau, d’autres ont choisi de donner vie à la peinture elle-même. »

    Les poètes en question sont Stefan Hertmans (Belgique), Astrid Lampe (Pays-Bas), Lucienne Stassaert (Belgique), Gwenaëlle Stubbe (Belgique) et Han Van der Vegt (Pays-Bas). On peut entendre les poèmes en 3 langues : traductions de Piet Joostens pour le néerlandais, Daniel Cunin pour le français, Cole Swensen et Willem Groenewegen pour l’anglais.

    CranachLAncienLucrèce.png

    Lucas Cranach l’Ancien, Lucrèce, vers 1510-1513, collection particulière © www.humanbios.com, Human Bios GmbH, Suisse 

     

     

    Le poème d’Astrid Lampe inspiré du tableau Lucrèce

     

     

    weer valt mijn vacht op dezelfde plek open

    kan het blote oog bloter: neem bezit van mijn wit

    neem bezit van dit wit, sla het op sla me open

    room me af met je blik voel je vingers

    weer lopen: niets verzinnen manmijn

    de wol die ik spon tot jij mij weer liet spinnen

    was de wol die ik kaarde o en wit was die wol

    o en witter mijn tint nu, de teint die ik trouw met de room voor je

    spaarde: uit! nu die droom, vals de dag

     

    weer valt de nacht op dezelfde plek open

    kon het boze oog bozer

    al het zwart kruipt zo naar boterzwaar in me op

    kan je blote oog bloter kón ik maar blozen liefste o en dolk

    stoot me rozen al bleef ik dood in zijn grafkou, nog trekt de slaap

    het halve werk van die lafaard nu simpel voltooien

    open en bloot rond me af neem bezit van dit wit o

    en hart noem me diertje jouw Lucretia totaal ( )

    blind leid ik je staal stoot o en stoot nog éénmaal

     

     

     

    encore même endroit encore ma fourrure s’entrouvre

    l’œil nu peut-il se faire plus nu

    prends ma blancheur prends

    possession de ma peau blanche peau

    couve-la des yeux allaite-toi

    ouvre-moi de tes doigts cours et parcours – sans minauder

    la laine que j’ai filée pour filer doux

    entre tes doigts, laine ô combien blanche

    ô combien plus blanc mon teint

    teinte et lait que j’ai gardés fidèlement

    pour toi : fini ! d’abord le rêve, faux jour

     

    encore même endroit encore la nuit s’entrouvre

    le mauvais œil peut-il se faire plus mauvais

    tout le noir grimpe caillé en moi

    ton œil nu peut-il se faire plus nu

    et moi rougir ô tendre et dague

    poignarde-moi de roses même si je gis

    dans le froid de sa tombe le sommeil attire

    histoire de finir le boulot bâclé de ce couard

    ouverte et nue achève-moi prends possession de cette blancheur ô

    cœur appelle-moi biche ta Lucrèce toute (  )

     aveugle je guide ton acier frappe oh poignarde et frappe encore 

     

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

    CranachLucrèce.png

    Lucas Cranach l'Ancien, Le Suicide de Lucrèce, 1538, Bamberg, Neue Residenz