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  • Le chant du shama

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    UNE NOUVELLE DE ROB VERSCHUREN 

     

    Le chant du shama

     

     

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    Elle enlaidit de jour en jour, telle est la première pensée de Nam en ce dimanche matin. Entre les cils de son œil gauche, il voit Linh prendre appui contre le mur pour passer une jambe puis l’autre dans son slip. En cette heure matinale, la lumière, encore froide et blanche au-dessus de la mer, se fait vieille et sale dès qu’elle atteint la ruelle et tombe, par une fenêtre de la taille d’un magazine ouvert, sur son ventre enflé. Elle se tortille pour enfiler un T-shirt ; la hideur de sa grossesse disparaît sous le coton rose pâle. Elle reste ainsi plantée quelques secondes à regarder le vide. À croire que ce nouveau jour vient de passer à l’attaque et qu’elle songe à la meilleure défense à adopter. Elle a les cheveux – qui il y a un an encore rebondissaient effrontément sur ses épaules – courts et gras. Et la figure aussi gonflée qu’un poisson-globe. Ses yeux et sa bouche ont perdu tout pouvoir de séduction. Nam referme son œil.

    La joie qui l’habite encore, Linh la réserve au bébé. À son intention, elle roucoule, elle trémousse des lèvres ; on les dirait sur une planète réservée à elles deux. Alors que quand elle regarde Nam, des volets en acier s’abaissent d’un coup. Linh est en colère. Voilà une semaine qu’elle est en colère. Il la soupçonne de tirer une satisfaction perfide de son absence d’apprêts et de sa laideur des derniers temps. Il l’entend sortir de la chambre, sait qu’elle tient la petite dans ses bras, car il perçoit des effluences de caca.

    Il enfonce son visage dans l’oreiller. La taie, bien trop grande, dégage une odeur aigre et ses plis lui laissent des marques sur la joue, qui ne s’estompent qu’au bout de plusieurs heures. Il veut faire marche arrière. S’en retourner dans le passé. Au pire, si cela relève de l’impossible, s’en retourner dans le sommeil. Il somnole avant de se réveiller en sursaut dans le monde sous-marin agité du dimanche matin. La bière du samedi soir campe dans ses tripes en formant une mare d’un jaune sale. Il a envie de pisser.

    Linh est assise sur le canapé. Elle allaite la petite tout en regardant la télé. Sans le son, ce qui pourrait vouloir dire que sa mauvaise humeur commence à refluer et qu’elle veut le laisser dormir. Elle l’observe un instant puis reporte les yeux sur l’écran.

    Assis sur le siège des W.-C, il se tient la tête dans les mains. Pourquoi picoler comme ça ? Parce que c’est ainsi et pas autrement. Le samedi soir, on boit de la bière. Mais boire à la maison, qu’est-ce que ça t’apporte ? Sans copains, sans histoires à raconter, sans filles avec lesquelles rire et flirter. Sur le canapé, collé à la télé, à côté d’une truie de bonne femme qui a oublié qu’elle était l’une de ces filles il y a à peine deux ans.

    Il sort des toilettes en traînant les pieds. La maison ne comprend que deux pièces. Il sent les yeux de Linh dans son dos alors qu’il se penche sur la cage aux oiseaux et retire le torchon qui la couvre. Le shama se tient sur son bâton, passif comme toujours, sans avoir conscience de la brouille qu’il a provoquée.

    rob verschuren,le chant du shama,littérature,pays-bas,vietnam,in de knipscheerNam sifflote un air pour inciter l’animal à chanter tout autant que pour emmerder Linh. Ni lui ni elle ne cille. Le bébé fait des bruits de déglutition. Nam remplit l’abreuvoir en le tenant sous le robinet ; dans le réfrigérateur, il prend des œufs de fourmis et en verse un fond dans la mangeoire. Ensuite, la cage dans les mains, il sort l’accrocher à une branche du figuier pleureur qui enveloppe la cour d’une ombre éternelle, ses racines aériennes posées vainement sur le béton.

    Avec un mélange de fierté et de regret, il contemple le shama à croupion blanc. Le corps bleu-noir, à la poitrine brun-rouge et à la longue queue – noire et brillante sur le dessus et blanche en dessous – revêt une beauté quasi extraterrestre. La semaine écoulée, il s’est levé chaque jour une heure plus tôt que d’habitude pour entendre le passereau chanter ; or, celui-ci n’a pas encore laissé entendre le moindre son. Hier, frustré par ce silence entêté et malade de voir Linh en rogne, Nam a demandé au vendeur de reprendre l’animal. Après avoir levé les yeux en l’air comme si ses conditions de vente et de reprise étaient imprimées là-haut, l’homme lui a répondu : non, ce n’est pas envisageable. Dans ce cas, puis-je l’échanger contre un shama qui chante ? Pour une somme pareille, bon sang, je peux quand même espérer que vous m’en vendiez un qui se donne un peu de mal ?! Le type lui a filé une tape dans le dos en l’invitant à faire preuve d’un peu de patience. C’est à cause du stress : une nouvelle cage, un nouvel environnement, rien de plus. Patience. Puis il lui a vendu un pot de multivitamines : tous les deux jours, Nam doit en incorporer une pointe de couteau dans la nourriture du shama.

    Celui-ci demeure immobile sur son bâton, la cage demeure immobile au bout de la branche. Les feuilles vert foncé du figuier pleureur ne remuent pas elles non plus : la brise marine qui soufflait au lever du soleil est tombée ; entre les maisons, en l’absence de vent, il fait déjà une chaleur à crever. Nam détache ses yeux de l’oiseau et jette un regard circulaire sur la cour. De hauts murs tout autour, des mauvaises herbes dans les fissures du béton, un cadre de vélo rouillé, un sac-poubelle d’où pendouille une couche-culotte, des bouteilles de bière vides alignées près de la porte. Qui sait si ce spectacle n’a pas abasourdi l’oiseau ?

    « Café ? » demande Linh.

    Sa façon de le lui demander ! Non pas : « Tu veux un café ? » ou « T’as envie d’un café, Son Cha ? », mais : « Café ? »

    C’est un commencement. D’un geste rapide, il passe la main sur le duvet de la tête du bébé. La bouche de la petite se cramponne au bout du sein de Linh comme une tique. Dans un mois, elle en aura un à chaque téton. Une fille de plus.

    « Je retourne me coucher », dit-il.

    Il s’empare des cigarettes qui traînent sur la table et gagne la chambre.

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    Le dégel de Linh est lié au dimanche. Le dimanche après-midi, sa mère et ses deux sœurs lui rendent visite. Depuis qu’ils ont un karaoké à la maison, toutes trois viennent tous les dimanches. Le karaoké, rien n’est plus important dans leur vie.

    De même pour Linh. C’est d’ailleurs comme ça qu’il l’a rencontrée. Dans un bar à karaoké. Quand elle a eu le bébé, elle a pleurniché jusqu’à ce qu’il lui achète l’installation. Toutes ses économies sont passées dans le meuble brillant aux mille boutons et aux haut-parleurs qui font trembler les fenêtres. Un mètre de haut, ces haut-parleurs ! De quel droit se fâche-t-elle pour une fois qu’il pense à sa pomme en dépensant son salaire hebdomadaire pour acquérir un oiseau ? Ne peut-il pas avoir enfin une chose à lui dans la vie ? Lui qui travaille cinq jours et demi par semaine à l’usine de conditionnement du poisson et qui ne picole que le samedi soir. Ils ne sortent plus jamais. Ils ne reçoivent pas d’amis. Des amis, il n’en a plus. Il n’a que sa petite famille. Et la mère et les sœurs de Linh.

    Elles vont se pointer après le déjeuner, bêtes, boulottes et bruyantes dans leurs habits du dimanche. Linh entend leur montrer que tout va bien. Il écrase sa cigarette dans un petit pot pour bébé. Il a la nausée. La face dans l’oreiller, il écoute les roucoulements de Linh. Puis il dérive sur les vagues d’un sommeil houleux.

    Il se promène dans la nuit avec son père. Les tongs claquent contre la plante de leurs pieds. Point d’autre bruit. C’est l’heure sombre qui précède l’aurore, la lune a déjà disparu. La main de son père enveloppe la sienne, il se sait en sécurité, à l’abri des créatures nocturnes, pleureurs, chacals, démons à poils de chèvre, hibou hurleur… Ils gravissent la colline par le côté nord de la baie. Il fait deux pas quand son père n’en fait qu’un. Soudain, un parfum imprègne l’air frais, lourd et suave comme celui que portent les femmes riches. Il éprouve une joie qu’il n’a encore jamais ressentie.

    « Frangipane », lui dit son père en levant la tête. Les silhouettes sombres des arbres sont parsemées de taches claires. « C’est dans l’obscurité que les fleurs sont le plus odorantes. » Il pense que c’est pour cela que son père l’a réveillé et entraîné dans cette excursion énigmatique sur les hauts de la ville endormie. Il prend une profonde inspiration au point d’en avoir la tête qui tourne ; il se cramponne à la main de son père pour ne pas tomber. Ils se trouvent à présent au sommet de la colline à regarder, au-delà de la mer, la lueur d’un incendie rouge et violet à l’horizon. Des oiseaux commencent à babiller. Il les reconnaît. Ce sont les gris noirs qu’on appelle « bulbuls » ; ils n’ont rien de spécial, mais ici, au faîte du monde, leur chant est tellement fort et joyeux qu’il a envie de chanter avec eux, de rire, de danser, de dévaler et remonter la pente en un rien de temps, pas plus qu’il n’en faut pour inspirer et expirer une seule fois.

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    Dans le tourbillon de couleurs apparaît un disque blanc. Le soleil se lève tellement vite qu’il le voit émerger. Son père lui adresse un clin d’œil et se met à siffloter, imitant les oiseaux qui lui répondent depuis les arbres. Plus il sifflote, plus leur réponse semble se rapprocher ; il a les yeux qui rient, il tend la main et un petit oiseau gris-noir se pose sur son index.

    Ses yeux à lui passent du visage de son père à cet oiseau, lesquels s’observent l’un l’autre, silencieux à présent, tant l’homme que le bulbul. Puis ce dernier prend son envol et s’élève très haut dans le ciel. Le suivant du regard, Nam ressent une joie tellement profonde, profonde à en être insupportable, que son cœur s’arrête presque, car à ce moment précis, sa vie commence, une vie tout aussi infinie et illimitée que le ciel.

    Il se tient à son poste habituel, à la chaîne. La plupart des gens qui travaillent ici sont des femmes. Les seuls hommes, ce sont des contremaîtres et quelques anciens pêcheurs comme lui. C’est à peine si on peut les distinguer des femmes. Tous portent la même vareuse blanche, un long tablier bleu foncé et des gants jaunes qui montent jusqu’aux coudes. Tous portent aussi une charlotte en plastique et un grand casque antibruit jaune. De ce fait, ils en sont réduits à leurs propres pensées tandis qu’ils nettoient les poissons et procèdent à leur filetage.

    Ses pensées à lui le ramènent à la femme qui se trouve à ses côtés.  Elle est tout aussi informe que les autres. La vitesse à laquelle son couteau sépare la chair rouge du thon a quelque chose de répugnant ; cependant, sous la lumière crue de la cantine, ses cheveux s’enflamment d’une lueur vive et, quand elle rit avec ses comparses, ses petites dents blanches s’humidifient et brillent. Il essaie d’imaginer ce que cachent la vareuse et le tablier. Une tape sur l’épaule le fait sursauter comme si on venait de le prendre la main dans le pantalon de sa voisine. Il se retourne et se trouve nez à nez avec le rictus de Bruce. « Hé, Nam, ça fait un bail qu’on ne s’est vu. »

    Il se réveille brusquement. Linh chante d’une voix douce dans le séjour, on dirait une berceuse. Il fixe la tache brune au plafond, là où ça fuit pendant la saison des pluies ; un sentiment de tristesse l’envahit, d’une intensité pareille à celle qu’on éprouve devant la panique.

    Bruce, l’impétueux Bruce. La dernière fois qu’il lui a parlé, c’était il y a un an. La petite avait tout juste trois mois et la coulante. Il lui avait fait faire le tour du propriétaire, les deux pièces, et Linh l’avait invité à prendre le bébé dans ses bras. Ensuite, ils étaient allés s’asseoir dans la cour et Bruce avait sorti un joint de sa poche. Adossés au mur, ils avaient fumé en silence. Dès le joint terminé, Bruce avait dit qu’il lui fallait partir. À croire que toutes les nuits passées sous le ciel de la mer de Chine méridionale et toutes les aventures partagées dans des bars et des discothèques n’avaient jamais existé. Bruce, surnommé ainsi à cause de sa ressemblance avec Bruce Lee. La même musculature déliée et la même force hypnotique. Personne ne connaît son vrai prénom, peut-être l’a-t-il lui-même oublié, car pour lui, le passé ne revêt aucun sens, pas plus que l’avenir d’ailleurs.

    RV5.jpgPendant trois ans, ils ont navigué ensemble, sur différents navires. Bruce ne reste jamais longtemps au service du même patron de pêche. Pour Nam, ces années sur les modestes embarcations en bois, naviguant jusque dans les eaux malaisiennes et philippines, ont été les meil- leures de son existence. Un univers simple d’hommes entre eux qui ne se lavent pas et n’ont pas besoin de se changer. Les nuits sur le pont. Bruce connaît toutes les constellations, il les désigne : Dragon, Cheval, Serpent, Tigre… Et il monologue, soliloque, avec fougue, stupéfiant. Au sujet de l’âme des oiseaux de mer et des secrets de l’orgasme féminin. Des livres qu’il lisait alors, écrits pas des écrivains étrangers aux curieux patronymes. Conrad, Kerouac, Henry de Monfreid, noms qui restent gravés dans la mémoire en raison de leur étrangeté. Bruce, à qui tous les capitaines donnent la barre pendant les tempêtes, et à propos duquel maintes légendes circulent sur tous les bâtiments de la flotte de pêche. Bruce, qui a atterri un jour dans une prison philippine et fait le mur le matin même de sa libération, uniquement pour prouver que personne ne pouvait l’encager.

    Pendant les années où Nam était pêcheur, il a toujours été dans l’attente de ce qui allait venir. Sur la terre ferme, il aspirait au moment où il quitterait l’estuaire, en direction de l’Est sur la mer bleu glacé et turquoise, les cales remplies de glaçons. En mer, il y avait la promesse d’un retour à la maison. Ces moments où ils repassaient sous le nouveau pont en limaçant, poussés par les derrières gouttes de diesel, la glace fondue parmi la cargaison qui commençait à dégager une odeur forte, puis sautaient à terre dans le marais des habitations sur pilotis, boucanés et déshydratés, avant de se précipiter d’abord chez eux pour lessiver de tout le sel leur peau et leurs cheveux, ensuite en ville pour se saouler dans les bars à touristes où s’agglutinent de grandes femmes blondes. Elles voletaient autour de Bruce comme autant de papillons de nuit autour d’une lampe, une force attractive dont Nam profitait lui aussi.

    Inviter Bruce avait été une erreur. Le rêve qui vient de le réveiller en sursaut est pire encore. L’idée que Bruce puisse le voir dans l’usine, au milieu de ces femmes qui ressemblent à des hommes… Le cachot glacial où il tue le temps alors qu’on ne voit rien venir, si ce n’est le thon qui succède au maquereau, le maquereau qui succède au thon.

    Sa tristesse mollit en une hargne informe et il se rendort. Il se tient à la chaîne, reluque la femme à ses côtés. Elle sent son regard et lève la tête. Sous la charlotte en plastique, il découvre des yeux moqueurs. Il lui saute dessus et appuie la lame de son couteau sur sa gorge. Il remonte la vareuse dans le dos de la femme, lui baisse son pantalon. C’est alors que retentit la sirène : il la lâche et gagne avec les autres les vestiaires.

    Il entend le chant d’un oiseau. Faible et hésitant, comme si l’animal cherchait un air ou à se chauffer la voix. Pourvu que ce soit le shama, se dit-il, pourvu que ce soit le shama. La petite se met à pleurer. Les geignements étouffent le doux chant de l’oiseau.

    « Chuut ! crie-t-il. Silence, bon sang ! »

    Linh crie quelque chose en retour. Le sens de ses mots lui échappe, mais ils ont le mérite de calmer le bébé. Le bêlement de Linh décroît et, depuis la cour, s’élève la plus belle musique qu’il a jamais entendue. Il sait que Linh et la petite écoutent elles aussi, étonnées. Ce n’est pas un chant, c’est… Il essaie de trouver les mots. Le shama siffle, tinte, ruisselle, rit, glousse et hurle comme une sirène de police.

    « Aucun oiseau ne rivalise avec le shama à croupion blanc, lui a raconté son père. C’est le seul chant dans lequel on retrouve à la fois tous les sons de la nature, des hommes et de la ville. »

    Il songe à son père et aux petits oiseaux gris qu’il attrapait et gardait dans des cages de sa fabrication. Le vieil homme n’avait jamais pu se payer un shama, ce qui ne l’empêchait pas de rayonner en écoutant ses bulbuls laids et jacasseurs.

    rob verschuren,le chant du shama,littérature,pays-bas,vietnam,in de knipscheerLe chant s’intensifie de plus en plus, le shama se régale à présent de longs glissandos et de trilles stridents. D’où tient une créature enfermée dans une aussi petite cage pareille joie de vivre ? Qu’est-ce qui faisait scintiller les yeux de son père ? Simple pêcheur de crabes qui avait nourri six enfants, qui avait porté pour la toute première fois un costume le jour de ses propres funérailles – avait-il eu, au cours de sa vie, des raisons de rire ?

    Tout à coup, alors qu’une bouffée de chaleur fait briller ses joues, il prend conscience qu’il n’y a pas de barreaux dans le monde si ce n’est ceux que l’on a dans la tête. Les yeux fermés, il laisse cette pensée sombrer. Il pense à Linh, qui tend l’oreille, leur gamine au sein et une autre dans le ventre. Et le shama de chanter... À propos de l’amour et du désir, de l’immensité du ciel bleu.

    Nam ne supporte plus de rester au lit. Il a besoin de respirer l’air qui vibre à ces sons surnaturels et de rendre hommage à l’âme non encagée dans la cour. Alors qu’il passe devant Linh, elle lui décoche un sourire ; bouchée bée, le bébé fixe l’ouverture de la porte. De la branche à laquelle la cage est suspendue, un shama s’envole dans un tourbillon de vie et de coloris, son chant s’éteignant à mesure qu’il s’élève dans le ciel infini et illimité.

     

     


    rob verschuren,le chant du shama,littérature,pays-bas,vietnam,in de knipscheernouvelle extraite du recueil
    Stromen die de zee niet vinden
    (Des cours d’eau qui ne rencontrent jamais la mer), In de Knipscheer, Haarlem, 2016, p. 136-145, 
    traduite du néerlandais par Daniel Cunin

    La revue Deshima (n° 14, 2020) vient de publier une autre nouvelle de Rob Verschuren tirée du même recueil : « La Nébuleuse du Crabe »

     

     

     

    Le chant du shama


     

     

  • Signes de frontière

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    Le premier recueil de Scott Rollins

     

     

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    Le musicien, éditeur et poète newyorkais Scott Rollins vit depuis longtemps aux Pays-Bas. Sa connaissance de la langue néerlandaise l’a conduit à traduire bien des écrivains du cru dans sa langue maternelle, mais l’a aussi amené à composer quelques poèmes directement dans sa langue d’adoption ou à transposer dans celle-ci un choix de sa production en anglais. C’est ce dont rend compte Grenstekens (mot à mot « signes frontaliers »), son premier recueil publié aux éditions In de Knipscheer, lequel se divise en deux volets.

    Le premier propose 35 invitations au voyage dans diverses contrées, au-delà des frontières étatsuniennes ou hollandaises, de la Frise au Mexique en passant par la Crète et l’Océanie, mais aussi à l’intérieur du corps ou d’une habitation, sur un pas de danse ou des rythmes de percussions. Il s’agit surtout, en réalité, d’explorer, à travers l’évocation de la flore et de la faune (ici une grive, là un faucon, plus loin l’albatros, au milieu d’une mélodie un éléphant, sans oublier des crabes, un poisson-lune et un brochet, « une baleine bleue et grise », « une colonne de fourmis », une « mite bleue sur un mur blanc ») et quelques bribes de souvenirs, nos frontières mentales en même temps que celles du rêve et celles de la compassion.


    Scott Rollins, In de Knipscheer, poésie, traduction, pays-bas, langue anglaiseQui est cet homme privé de main, mais qui, n’ayant pas encore perdu sa voix, articule le vent sur le littoral du pays de Galles ? De quelle forêt tropicale surgit cette pirogue, menace pour les poissons, et pourtant moins dangereuse semble-t-il que le héron puisque tout à fait urbaine sous sa forme de calligramme (« Noot van de rivier ») ? Comment le crapaud des gorges du Tarn parvient-il, sans le moindre secours des éléments ni des hommes, à échapper à l’étau des mâchoires d’un serpent ? Quelle relation entretient le corps humain avec les nuages ? Comment franchir une frontière en déménageant en soi-même ? Et quid des chemins que l’on emprunte et qui ne mènent pourtant nulle part ?

    Ces périples qui revivent en autant d’instantanés intemporels, de paysages hors de tout espace, de natures mortes bien vivantes – cette pomme bientôt croquée qui rougit à la manière des joues du poète et dont les pépins subissent une mutation anthropomorphique –, commencent toutefois dans l’un des paysages les plus familiers à l’auteur, celui des mots. Car traduire est aussi le passage d’une première frontière, une exploration d’un inconnu supposé connu, chaque poème constituant une tentative de traduction de soi-même, d’autrui et de ce qui nous entoure :

     

     

    Vertaling                                                  Traduction

     

    Zoals lichamen losgelaten                          Tels des corps libérés

    op andere kringen                                     dans d’autres cercles

    die vermoeden waar                                  qui présument de l’endroit

    andere kernen kunnen zijn                         où d’autres centres pourraient être

     

    In een nieuwe stad met                              Dans une nouvelle ville aux

    vers geschudde straatnamen                      noms de rues depuis peu battus

     

    Het pak kaarten in je handen                     Le jeu de cartes que tu tiens

    vormt zich                                                se transmue en

    tot de tong van een ander                         la langue d’autrui

     

    een stuk van jezelf.                                  une part de toi. 

     

    traduction D.C.

     

     

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    Langue étrangère, avec des traductions de poèmes de Hugo Claus,

    Lucebert, Gerrit Kouwenaar et Bert Schierbeek

     


    Intitulé « Een verzameld gedicht » (Poème compilé), le second volet de Grenstekens prolonge le voyage dans la langue par le biais du poème « Landschap van verlangen » (Paysage du désir) traduit en 23 langues – du tamazight au chinois en passant par le gaélique d'Irlande, la version anglaise étant bien entendu de la main de Scott Rollins lui-même. On songe à Langue étrangère de Jean-Clarence Lambert, ami des Vijftigers : « De toute façon, la poésie est une langue étrangère. […] Dans la forêt des langues, elle invente des lieux non lieux : lieux nomades, lieu d’exil ». Manque encore toutefois les transpositions dans quelques langues des Antilles néerlandaises – là où, sans doute, « arriver est un éternel départ » – que l’auteur arpente peut-être plus encore que les autres contrées.

     

     

    Landschap van verlangen                      Paysage du désir

     

    Het is wind die je gezicht streelt                C’est le vent qui caresse ton visage

    en de geur van kamille                             la fragrance de camomille

    die je een glimp doet opvangen                 te donnant d’entrevoir

     

    van alles dat voor je ligt                           tout ce qui est devant toi

    schijnbaar leeg tot                                   vide en apparence jusqu’à

    je oog scheep gaat                                  ce que ton œil appareille

    in die wolk                                              sur ce nuage

    tot het                                                    jusqu’à ce qu’il voie

    de komende oogst ziet                            la moisson à venir

    tot het zich afvraagt                                et se demande

    of iemand thuis is                                   si quelqu’un est chez soi

    in dat huis                                             sous ce toit

    daarginds.                                             là-bas.

     

    traduction D.C.

     

     

    Scott3.pngLa photo de couverture, prise par le poète lui-même, nous montre les deux bras dressés d’un cactus, à la frontière entre terre et mer – les îles où l’on échoue ont-elles une frontière, s’inscrivent-elle réellement dans le temps ? Tel un fanal, un signe, une trace de frontière, tel le poète, le cactus se tient là immobile, fixant, au-delà des terres et de l’océan, l’horizon avant d’ouvrir les bras sur l’imaginaire, de « saisir à pleines mains l’air », de « peindre avec les couleurs de l’eau », avant de tourner le regard sur les frontières franchies en lui-même. « Regard sur l’infini ? Quand l’œil intérieur / tout à la fois en éveil et en sommeil / sans penser ni cligner / rêve ce qu’il voit ».

     

    Daniel Cunin

     

     


    Musique des Antilles néerlandaises, disque produit par Scott Rollins

     

     

     

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  • Coup de cœur (1)

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    Le typhon Rob Verschuren

     

     

    La rubrique « Coup de cœur » vise à en mettre en avant des livres ou des écrivains oubliés ou qui ne jouissent pas de l’attention d’un très large public. Les évoquer, ce sera l’occasion, dans certains cas, de s’arrêter sur le travail de leurs éditeurs.

    Pour commencer, Rob Verschuren : un talent néerlandais qui stupéfie par un imaginaire hors pair glissé dans une prose parfois onirique. On pourrait la rapprocher de celle qui illumine certaines pages du Royaume interdit de J. Slauerhoff.

    Au bord d’un canal d’Haarlem, les éditions In de Knipscheer font un travail magnifique. Knipscheer, c’est le patronyme de deux frères, Jos (1945-1997) et Frank. En compagnie de son épouse, ce dernier est actuellement aux commandes de cette entreprise indépendante. Nombre d’écrivains d’expression néerlandaise ont fait leurs débuts au sein de cette maison avant de déménager chez des éditeurs de la capitale Amsterdam.

    romans,rob verschuren,in de knipscheer,pays-bas,typhon,scott rollinsDepuis 1976, In de Knipscheer s’emploie à faire vivre les textes d’auteurs ayant des liens avec les anciennes Indes orientales et l’Indonésie, les Antilles néerlandaises ou encore le Surinam. Le fonds comprend aussi des dizaines d’œuvres d’Indonésiens, de Noirs américains, d’Africains, de Sud-Américains et de Caraïbéens. Mais les portes sont également ouvertes à des poètes et romanciers d’autres horizons.

    Ainsi, deux romans et un recueil de nouvelles de Rob Verschuren ont-ils vu le jour ces dernières années « dans le Knipscheer ». Un quatrième titre, intitulé Het witte land (Le Pays blanc) vient tout juste de paraître. Après avoir exercé maints métiers et vécu en Belgique, en France et en Inde, cet auteur s’est établi au Viêtnam, le pays de son épouse. Ses trois livres sont des merveilles de fraîcheur et de virtuosité. Par sa prose envoûtante et extrêmement colorée, Typhon emporte le lecteur sur son passage.

    Quant à Stromen die de zee niet vinden (Des cours d’eau qui ne rencontrent jamais la mer, 2016, 174 pages), la critique a parlé d’un « délice sensuel » tout en soulignant une tonalité singulière. Les personnages des onze nouvelles sont à la recherche de quelque chose, sans savoir toujours de quoi au juste. Banals ou exotiques, ils prennent vie très naturellement sous nos yeux en l’espace de seulement quelques pages. Les désirs, la sagesse ou la folie qui les habitent nous touchent. Par exemple l’aveugle qui est convaincu d’être marié à la plus belle femme du monde ou la fille qui ne peut s’empêcher de mordre quelqu’un dès lors qu’elle se sent heureuse. « Ne pas trouver ce que l’on cherche, tel est le thème récurrent, nous dit un critique. Dans ces nouvelles d’une teneur universelle, on voyage à travers le monde, mais aussi dans le domaine de l’esprit. Chacune présente différents niveaux de lecture et sonde la vie quotidienne de gens ordinaires au Viêtnam, en Inde, aux Pays-Bas ou encore en France… Je n’ai pu résister au désir d’en lire des passages à voix haute rien que pour savourer le rythme de la langue. »

    romans,rob verschuren,in de knipscheer,pays-bas,typhon, scott rollinsEn 2019 a paru Het karaokemeisje (La Fille karaoké, 190 pages). Dans une bicoque d’une station balnéaire viêtnamienne, la famille Le garde la tête hors de l’eau grâce à toutes sortes d’escroqueries dont les touristes étrangers sont les principales cibles. Ainsi que l’affirme Duc, le père : « L’avenir réside dans la coopération internationale. » Phoenix, l’héroïne de ce roman picaresque est une barmaid à la vie sentimentale un peu compliquée. Elle ne fréquente des hommes que lorsqu’elle a besoin d’argent. En matière de projets vils, son frère jumeau Tommy place la barre encore plus haut en se livrant à des arnaques sur Internet pour vider le portefeuille d’âmes sensibles occidentales. Quant à leur mère, elle tient un étal de fruits et légumes « biologiques » qui proviennent en réalité des rebuts du marché. N’oublions pas le grand-père qui n’a plus prononcé le moindre mot depuis la mort de son épouse ; de surcroît, son corps est resté figé dans la posture qu’il avait dû adopter pour effectuer un long voyage à l’arrière d’une moto. Bref, une famille de criminels enchanteresse portée par une plume subtile pleine de panache et d’humour.

    Mais c’est le roman précédent qui va plus particulièrement retenir notre attention : Tyfoon (Typhon, 2018, 170 pages). Dans un quartier de pêcheurs, deux garçons et une fille sont assis dans une barque, sur la terre ferme. C’est leur dernière semaine d’école. Avant que les garçons ne se risquent sur la mer, la fille leur fait promettre de toujours rester unis. Mais quand la guerre civile éclate, l’un d’eux rejoint les rebelles. Des années plus tard, il revient en tant qu’officier de l’armée victorieuse et ne tarde pas à prendre la tête du Comité populaire local. Le second garçon est devenu un homme solitaire qui vit dans son univers. Cela se traduit par de fréquents allers et retours en barque entre le littoral et une île où, dans les parois élevées d’une mystérieuse grotte, il recueille au péril de sa vie son gagne-pain : des nids d’oiseaux. Les gens l’ont baptisé Duc noir. Malgré l’hostilité qui naît entre les deux hommes, les trois protagonistes restent liés par leur serment. Un jour, alors que la population se prépare à affronter un typhon, Duc noir gagne une dernière fois son île afin de régler ses comptes avec le passé.

    L’action de Typhon se situe dans un pays fictif qui ressemble toutefois beaucoup au Viêtnam. À l’évocation émouvante de l’amitié entre trois jeunes personnes vient s’ajouter la chronique d’une société en mutation, au sein de laquelle les valeurs traditionnelles se doivent de changer pour le meilleur... ou pour le pire. Cees Nooteboom a exprimé son enthousiasme à la lecture de cette œuvre : « On ne trouve pas souvent des personnages aussi captivants dans les romans néerlandais… Celui-ci a une teneur féérique même si tout se déroule dans une société ‘‘nouvelle’’ qui n’a rien d’un conte de fées et si pèse sur la localité la menace d’une fin dramatique. » Mario Vargas Llosa estime que le style sert d’abord et avant tout à traduire une nécessité afin de convaincre le lecteur « que l’histoire n’aurait pu être racontée que de cette manière, avec les mots, les phrases et le rythme choisis par l’auteur. » Or tel est bien le sentiment qu’éveille en nous la prose de Rob Verschuren. (D. C.)

     

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    Le poète Scott Rollins nous présente quatre passages de Typhon

    en traduction anglaise.

    À commencer par le tout début du roman.

     

     

    (1)

    Nothing ever changed in the old fishing district. The sun burned on the corrugated iron roofs and the windows and doors stood wide open to let in the sea breezes. It perennially reeked of fish. Of fish that had gone bad, of dried fish, salted squid, and of the noxious fumes of the fish sauce factory, that on some days overpowered all the other smells. There were fishermen who claimed they could find their way home just by following the stench.

    The city arose around the district, wedged between steep hills and the sea, and along the sea the land curled like a sleeping dragon. The land had slept for hundreds of years, through all global storms, but now a rebellion was brewing.

    Hardly any of this had permeated the fishing district, where nothing shocking had occurred since the typhoon of 1861. Incense was burned for the ancestors on anniversaries, there were weddings and funerals, and in practically every home a photograph of the new king and his bride was pinned to the wall. The people spoke with indulgence and without envy about the excesses of their young sovereign who had his villas built in the loveliest locations throughout the land. Didn’t they have their own feasts, and didn’t their simple fare taste better to them than it would to him? The sea put food on the table each day and the alleys were crawling with children, who were the fisherman’s real riches.

    Generation after generation the fishing district had grown towards the sea. Houses were now standing in the mouth of the river, on poles to which the inhabitants moored their narrow blue boats. Under the houses the water was dark and still. Children sometimes pulled boats into this mysterious world to do their things out of sight of the grown-ups.

    One afternoon at the beginning of summer two young boys and a girl sat in a rocking rowboat beneath the floorboards. They were wearing school uniforms and were having a serious discussion about the future. The girl had just announced the three of them were going to get married.

    The littler of the two boys frowned at her. He moved his lips as if he wanted to taste his thoughts before expressing them.

    “That’s not possible,” he said. “There aren’t any women with two husbands.”

    “So, I’ll be the first one,” said the girl with calm conviction.

    It was the last week of school. For the first time their bond had come under threat. They were inseparable, the three children in the boat, ever since they had been able to walk. A week from now the boys would go to sea and girl to the River Market, where her mother had a stand selling fish. For the first time ever, the world was hostile.

    “That’s not allowed,” said the boy. He was short and stocky. Anyone who saw him, with his bright, inquisitive eyes knew he would not become a simple fisherman. “Duc?”

    The other boy shrugged his shoulders with a smile. There was a smile across his narrow face practically all the time, which took the place of words.

    “Because I love you both just as much,” said the girl. “We have to always stay together. Forever and ever. Promise?”

    They were twelve, all three of them. The girl was no beauty. She looked like she would become one of those strapping housewives who served as a beacon and life buoy for men with wild, misunderstood, and disastrous desires.

    “Promise?”

    The youngest boy raised his hand. His fingertips reached the rough boards above his head. “I solemnly promise that Mai, Duc and Vinh will always stay together.”

    “Duc?”

    “Promise,” said Duc. He smiled his gentle smile at Mai and Vinh. Turning around he squinted across the mouth of the river sparkling like an ocean of shards of glass, at the bay, where five dark rocky islands rose from the water…

     

    (2)

    Rob Verschuren, sa nièce, son épouse, sa belle-sœur

    romans,rob verschuren,in de knipscheer,pays-bas,typhon,scott rollinsShe was known by countless names, but her honorary title was the same in every language and dialect: The Black Goddess. Long before Saint Peter had gotten the keys to the kingdom of heaven and Gautama the Buddha had left the shade of his banyan tree, her dominion over heaven and earth had been recognized by everyone in the land, even though different powers and deeds were attributed to her in different places. People who live on the sea need different gods than those who live in the mountains. To the Hmong she was the living earth mother, who ruled over the sky, the clouds, the wood, the trees and rice, and who had given birth to thirty-eight daughters, none of whom it is told wore clothes. For the tribes along the coast she was the goddess of the sea, who provided mankind with food and afflicted it with typhoons. She was ancient. Older than the sea, older than the love between man and woman, of whom she was also the goddess. Before the earth had taken on form, she was the sole creature in the black chaos. In her loneliness she cried salty tears, and these tears became the oceans.

    Of all her mortal children, only the Hmong had remained true to her. Buddhism had come from China, from the West the hopeful message of the crucified son of God, propagated by the missionaries who followed in the wake of the colonial armies like vultures.

    Worshipping her had undergone a short-lived revival in the city by the sea when famine was at its height and the threat from the North at its greatest. Now the path to her ruined sanctuary was once again choked with weeds. The war was over and there had not been a typhoon for over a century. For the time being the citizens made do with their younger gods. The odd person who still claimed that the pitch-black rocky peak sticking out of the water at some distance from the other islands, was her earthly place of residence, could count on being the butt of a good joke…

     

    (3)

    Nothing in his life had prepared him for the cave of the Black Goddess. It was not large, but exceptionally high. Just under the roof was an irregularly shaped gap maybe ten meters in diameter. The bright blue sky over his head was reflected in the tranquil water at his feet, and where sunlight hit the walls, the rock gleamed like polished steel and crystals of olivine glittered brightly and green. Pillars of basalt rose like gigantic organ pipes on all sides. He stood in the pool with his mouth open, a newly baptized convert, filled with glory and awe. This was the most beautiful sight he had ever seen. There was not a god worshipped in the entire world, who had a cathedral like that of the Black Goddess.

    There were birds, less than in the other caves, as if only a tiny elite gained access to this holiest of holies. But where were the nests? That is when he saw them, drops of blood on a black skin. The red nests that were the rarest and most precious ones of all.

    With a shock he realized what he was missing. There was not a piece of scaffolding in sight. He would have to build it himself, drag the poles through the narrow crevice. He laughed out loud. No, he would climb here like only he could. Without aids, man against rock. He examined the walls. They sloped towards one another, like a pyramid rising to an apex. The only wall that was more or less straight was at the back. It looked possible to do, even though the vertical layers of basalt did not make it any easier.

    He splashed through the water to solid ground. The pool covered more than half the surface area of the floor, and the smell of the sea was stronger than in the other caves. A gold colored cockroach, as big as a fist, scuttled away over the carpet of bird droppings, as he set foot on dry land.

    A man was lying in front of the rear wall, or what was left of him. Insects had eaten away the flesh and left behind a white skeleton in a pair of pale overalls.

    Duc looked up and tried to estimate from where he had fallen. The wall gave no indication, to him it all seemed just as steep and difficult to climb.

    He inspected the cracks and crevices for a while, trying to work out a route to the first nests. Then he went back through the pool. With the coil of rope from his boat he shuffled back into the cave. He tied it to the skeleton and dragged it behind him, over the layer of droppings and through the water. He tied the rope to an oarlock and rowed to the open sea. This is where he untied it. As he watched the loops vanish beneath the surface of the water like a writhing sea snake, he sought words to utter a prayer.

     

    (4)

    romans,rob verschuren,in de knipscheer,pays-bas,typhon, scott rollins…Duc found a new love, just as passionate as his love for the birds. He was fascinated by the way little Phuong gave names to the things around her. Everybody said she was slow at learning how to talk. She kept chattering stubbornly away in her imaginary language, even though Mai did her utmost to teach her words. Duc heard something in her twittering resembling the language of the birds, which he had fruitlessly studied his entire life. He suspected that in both cases strange and important things could be learned, that would only be revealed when you stopped searching for meaning.

    As a young man he had been convinced the birds would speak to him one day, just as they spoke to the gods. Later, he had concluded that the words used by The Buffalo, were meant symbolically. Zaj probably came closer to the truth: that birds sang to avoid collisions. This dovetailed more with the scientific position that the various sounds were social signals. A primitive form of communication with a functional purpose. But that explanation did not satisfy him. The song of hundreds of birds in the stone clock tower of the cave was too majestic, too moving. And it was never the same. Sometimes it sounded raw and chaotic and other times like a song of jubilation. Why look for a meaning?

    It struck him that human words too seldom had a meaning. That most conversations were not carried out to convey anything, but as a pastime or ritual. Out of a fear of silence.

    Maybe the birds sang for their pleasure, like people whistling a tune. Ram had once told him about the Hmong’s whistle language used by hunters to communicate with each other in the jungle.

    “It’s our real language,” said Ram. “Older than our spoken language. Anyone mastering the whistle language can express just as much as with words. Do you know what else it is used for?” Ram grinned. “For love. The young men walk through the village in the evening whistling poems. When a girl responds from the darkness, they begin their courtship.”

    He had often longed to go and visit Ram’s village and listen to the whistling of the lovers in the mysterious jungle night.

    Why would the language of birds or a child not be poetry? Or have some other function, which science could not fathom? How would the world look if there was a language in which you could say exactly what you thought? Or a language with only words for beauty and joy? One question begat another. He could continue to brood about it his entire life without finding an answer. That is why he had stopped searching for meaning. In the sounds of birds and humans he listened to rhythm and harmony, like in the rolling of the surf and the beating of the rain on the corrugated iron roof.

     

     

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