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hollande - Page 4

  • L’HOMME À TROIS TÊTES

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    LEO VROMAN, L’HOMME À TROIS TÊTES

     

     

    LEO1.jpg

    La jeunesse de Leo Vroman et Tineke, par Mirjam van Hengel

     

     

    Né le 10 avril 1915 à Gouda dans une famille d’enseignants, mort au Texas le 22 mars 2014, soit peu avant son 99e anniversaire, Leo Vroman fait partie de ces poètes qui plient naturellement le langage à leur volonté. Néologismes, jeux de mots, effets synesthétiques, mots composés, agglutinations de mots, mots d’une longueur inouïe – certains occupent une page entière ! –, prédilection pour une rime capricieuse : autant de caractéristiques bien ancrées dans son idiome. De ce fait, son néerlandais, qui puise souvent dans une veine ludique et humoristique, frappe par son autonomie et son authenticité : on ne saurait le confondre avec celui de l’un quelconque de ses confrères flamands ou hollandais. Traduire Vroman suppose donc de faire en quelque sorte du « vromanien » dans une autre langue.

    Leo5.jpgSous sa plume, le substantif waakzaamheid (vigilance) devient wraakzaamheid (vengilance – wraak signifiant vengeance) ; à spijsvertering (aliment + assimilation = digestion), il ajoute deux lettres pour obtenir spijsvertedering (aliment + attendrissement) ; dans le participe présent voortslangelend, qu’il crée de toutes pièces, il part du radical slang (serpent) pour évoquer un mouvement de reptation qui se prolonge à n’en plus finir (même au-delà de la mort de la créature qui bouge). Ou, pour mentionner quelques exemples plus extrêmes, dans le recueil Dierbare ondeelbaarheid (Bien-aimée indivisibilité, 1989), approfondissant ses études sur la façon dont les protéines du sang se forment et se comportent, il imagine des « mots-protéines sinueux à l’ouïe aveugle et d’une longueur introuvable » (onvindbaar lange blindgehoorde kronkelende proteïnewoorden), par exemple : uitgewoontehuisvestingwallen (mot à mot : dehors-habituel-hospice-remparts, ou bien : exclu-habitude-maison-murs-de-la-ville) et duikbotemelkaartehuizevallen (plongeon-os-lait-carte-maison-tomber, mais aussi : sous-marin-lait-caillé-château-de-carte-écrouler). À ces fantaisies s’ajoute un recours fréquent à des verbes commençant par le préfixe ver-, lequel indique un processus, un changement graduel, pour évoquer l’entropie, les fractales ou encore les propriétés chimiques du sang.

    Car, on l’aura compris, en plus d’être poète, Leo Vroman était un scientifique, plus précisément un biologiste et hématologue qui a mené des recherches à New Brunswick (New Jersey) avant de les poursuivre à New York jusqu’à l’âge de 81 ans. Mais ce n’est pas tout : dès l’enfance, il consacra beaucoup de son Leo6.jpgtemps à une autre de ses passions, à savoir le dessin (livre ci-contre : Leo Vroman, dessinateur, 2017). Ses œuvres – il a pour ainsi dire touché à toutes les formes graphiques : collage, gravure sur bois, aquarelle, peinture, décors, fresque, illustration de livres, bande dessinée… – qui ont été occasionnellement exposées d’un côté comme de l’autre de l’océan à partir des années cinquante, montrent des similitudes avec ses vers : de même qu’il aime briser et torturer les mots, il « ampute » dans ses dessins le sujet ou l’objet représenté. Souvent aussi, l’autoportrait et l’humour sont présents (n’allonge-t-il pas à souhait son nez dans cet esprit qui l’incitait à faire des canulars en public ou à glisser des boutades dans ses vers ?). Beaucoup, notamment des critiques d’art du New York Times et du New York Herald Tribune, ont rapproché du surréalisme son travail relevant de la plastique. Il est vrai qu’étudiant à Utrecht dans les années trente du siècle passé, il aurait pu subir une certaine influence de ce mouvement dont la ville universitaire était pour ainsi dire le seul foyer aux Pays-Bas. En réalité, rien ne le prouve. Le seul mouvement auquel le Néerlandais se rattachait, c’était lui-même, ainsi qu’il le formule dans la dernière strophe du poème « Ik ook » (Moi aussi) :

     

    Et alors, et alors, je suis quoi ?

    réaliste ? surréaliste ?

    Tu te mets dans l’œil le doigt :

    je suis Vromaniste.

     

    Leo étudiant (1933, photo dr. Schuurmans Stekhoven)

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaEn mai 1940, l’étudiant juif Leo Vroman fuit Utrecht et la Hollande dès les premiers jours de l’invasion nazie. En mer, sur une embarcation de fortune, il aperçoit au loin les flammes qui dévorent Rotterdam, ville bombardée le jour même par l’aviation ennemie. Après avoir gagné l’Angleterre puis l’Afrique du Sud, il se retrouve aux Indes néerlandaises, l’actuelle Indonésie, où il peut terminer ses études. On trouve des traces de ce séjour, et plus particulièrement de la nature javanaise, dans le poème « Sumber Brantas », titre emprunté au nom d’une localité de l’archipel :

     

    Baignant dans le vert aqueux, vers le ciel

    la forêt agite des lianes – liens évanouis

    avec d’anciens mondes d’en haut où lisses et d’or

    les oiseaux, poissons sans mains,

    croisent en silence leurs trajectoires

    sous le toit crépusculaire ;

    les feuilles qui bruissent comme des ruisseaux

    sertissent cette trouée muette.

     

    L’enfant plongeur abandonné remue les pieds

    pour éviter de remonter, bouchon de liège, entre les troncs

    de rencontrer dégrisé la lumière du soleil

    sur des lointains brûlants, des crêtes crépues,

    trace à gué dans la haute alang-alang

    un sillage turbulent au fébrile murmure –

    des syllabes frémissent effrayées encore

    alors que l’enfant s’immobilise

    à l’écoute.

     

     

    Leo8.jpgDans cette immense colonie, la guerre finit malgré tout par rattraper le jeune homme. Mobilisé au sein de l’armée royale, il est fait prisonnier de guerre par l’envahisseur japonais et interné dans plusieurs camps, y compris, les derniers temps, au Japon même où, malade, il frôle la mort. C’est d’ailleurs à Osaka qu’il écrit, sur du papier toilette, sa première véritable œuvre en prose. Pendant toutes ces années d’exil forcé et d’épreuves, être éloigné de Tineke Sanders, sa fiancée hollandaise, l’attriste et le fait souffrir plus encore que le reste. Certes, il va la retrouver, mais pas avant septembre 1947, aux États-Unis, où il a été accueilli par un oncle. Peu avant sa mort, Leo revint sur cette longue séparation dans le poème « De grote troost » (La grande consolation) :

     

    La vie nous a sept ans

    durant séparés l’un de l’autre.

    À son tour la mort va s’y mettre

    le manque durera moins longtemps.

     

    Leo9.jpgCe en quoi il ne s’est pas trompé puisque Tineke, née en 1921, le suit dans la mort à la fin 2015. Après leurs retrouvailles new-yorkaises et leur mariage célébré dès le lendemain, près de sept décennies s’écoulent au cours desquelles ils nourrissent leur amour tout aussi improbable que durable. Son épouse, anthropologue de la santé, devient l’un des thèmes majeurs de son œuvre poétique. L’histoire de cette fidélité et de cette complicité fécondes, on peut la lire dans Hoe mooi alles. Een liefde in oorlogstijd (Que tout est beau. Un amour en temps de guerre, Querido, 2014), récit que Mirjam van Hengel a signé après avoir rendu maintes visites au couple.

     


    Leo & Tineke (entretien en anglais, partie 1, 2009)

     

    Aux États-Unis, malgré une ambition peu démesurée – pendant des décennies, en compagnie de son ellipsomètre qu’il aime comme on aime un humain et bientôt aidé de son Apple II, Leo se contente de faire des recherches dans un petit laboratoire avec une poignée d’assistants, recherches relatives à l’adsorption des protéines sanguines sur les surfaces, d’une grande portée pour la conception d’organes artificiels et d’implants. Jouissant bientôt d’une réelle réputation en tant que scientifique, il est le lauréat de plusieurs distinctions prestigieuses, sans compter que l’effet Vroman, un processus que l’on observe dans la coagulation sanguine – la capacité du sang ou du plasma à déposer un type de protéine sur une surface (par exemple du verre ou du métal oxydé) avant de le remplacer par un autre type de protéine, et ainsi de suite – porte  son nom*. Parallèlement, en Hollande, il est un poète prolifique parmi les plus reconnus, récompensé par maints prix littéraires. C’est dans son pays natal qu’ont paru en 1941 ses premiers vers (si l’on fait abstraction de ceux publiés dans des journaux estudiantins) ; les tout derniers, il les a écrits peu avant de mourir. L’écriture était sa respiration, l’amour son oxygène. Entre science et poésie, entre vie professionnelle et vie familiale, il effectuait pour ainsi dire instinctivement au quotidien un trajet entre le grand monde et le monde moléculaire.

    Leo4.jpgC’est à juste titre que le professeur H. C. (Coen) Hemker a souligné l’influence de la recherche scientifique sur sa poésie. Ce confrère écrit non seulement que, dans ses vers, Vroman déshabille la nature et fait l’amour avec elle, mais qu’il « réfute de façon convaincante l’opinion généralement admise selon laquelle la vision biologique et médicale de la nature vivante serait éminemment prosaïque ». L’effet Vroman dans la poésie, c’est la capacité du poète à transmettre l’émotion qu’il éprouve devant chaque nouvelle parcelle de nudité qu’il découvre au quotidien, avec ou sans recours au microscope. En cela, pour ce qui relève de l’inspiration, écriture poétique et recherche scientifique se rejoignent. Établir une comparaison entre mots et protéines, rien qui ne va d’ailleurs plus de soi pour Leo Vroman : « Une protéine est une chaîne de maillons, que l’on appelle acides aminés ; il est possible d’en utiliser différents, environ une vingtaine, pour ‘‘épeler’’ une protéine. Les protéines ressemblent donc à des mots, généralement des mots composés de plusieurs centaines de lettres. Une simple boucle d’une telle protéine montre à travers des modèles à quel point la chaîne se modifie. La ‘‘signification du mot’’ dépend de la façon dont il se recroqueville : souvent une signification absurde quand le mot est au repos ; quand on l’étire pour les besoins de notre analyse, la véritable signification (l’activité) de la molécule de protéine ne devient lisible que dans certaines circonstances, à la surface recroquevillée et pour d’autres molécules. J’ai calculé que pour lire, à une vitesse de lecture supérieure à la normale, toutes les molécules de protéine dans leurs interrelations, il nous faudrait environ dix millions d’années (sans qu’on ait la garantie de rien comprendre) pour une seule seconde de notre vie : cela supposerait de commencer à l’âge de pierre ! De surcroît, les protéines ayant tendance à adhérer aux surfaces, elles se modifient et réagissent dans certains cas les unes aux autres – de même que des mots qui aspirent à être écrits et dont le sens dépend de la cohérence du texte. Ainsi, toute notre vie est-elle une sorte de livre dont les mots relient les pages ensemble, de sorte que la cohérence et le sens se trouvent rompus dès lors qu’on l’ouvre. »

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaCe petit exposé – tiré d’un texte qu’il a prononcé à Jakarta en 1987, « Kunst, wetenschap, literatuur, Indonesia, Amerika, Holland en ik » (Art, science, littérature, Indonésie, États-Unis, Hollande et moi) –, Vroman le précise en disant qu’il essaie de « traduire en poèmes » son travail scientifique, avant de passer, par l’intermédiaire des mathématiques, à l’art graphique : « Dans quelques poèmes, je décris la distance entre la partie et le tout en nous, la comparant par endroits à l’agrandissement d’une photographie tirée d’un journal : ce qui au niveau habituel revêt la beauté d’un être humain, revêt au niveau microscopique la beauté de l’ordre mathématique. Les mathématiques sont peut-être le langage le plus international (plus encore que la musique ?), et c’est avec les mathématiques qu’il m’arrive dorénavant de jouer. Cela a commencé alors que je tentais de créer un modèle correspondant à la façon dont les molécules de protéines du sang se remplacent les unes les autres sur des surfaces. Mais ce faisant, je n’ai pu bien entendu résister à l’envie de concevoir toutes sortes de règles mathématiques pour générer, sur mon ordinateur, de l’art informatique. »

    Vroman10.pngL’art, la science, la littérature : « De ce fait, je travaille avec au moins trois têtes, la scientifique n’exprimant que rarement une critique à même de détruire ce qu’élaborent les deux autres. Au contraire, la plupart du temps résultent de leur coopération plus de fruits que de chacune prise individuellement ; une individualité qui n’existe pas en réalité, pas plus entre mes façons de penser qu’entre les mondes hollandais, indonésien et américain qui sont connectés en moi – ou plutôt en Tineke + moi. » L’écrivain approfondit cette réflexion dans l’essai « Resting on Doubt » (1994) en la rattachant à son inassouvissable aspiration au bonheur. Les trois champs – science, littérature, arts plastiques – sont « des domaines d’expérimentation étroitement liés, qui répondent à des questions telles que : si je fais ceci, comprendrez-vous mieux le monde et serez-vous plus heureux de l’habiter ? Procéderez-vous comme moi pour rendre les autres plus heureux ? Et aurons-nous alors apporté ensemble quelque chose d’utile à l’univers, chose qui perdurera même après la destruction de la Terre ? »

    Leo Vroman, Tineke, poésie, Hollande, New Yor, sciences, sang, Querido, littérature, USAPour relier ces trois domaines, notre homo ludens a donc eu recours à l’ordinateur. Il a ainsi pu aborder la théorie du chaos dans sa poésie en même temps que dans des « travaux issus de programmes informatiques donnant naissance à de l’art ». À ses yeux, l’« abondance de formes et de splendeurs / qui nous habitent » constituent le point de départ d’une œuvre littéraire, laquelle tend à se rapprocher de la complexité du réel. Dans son recueil Fractaal (1986), il joue avec l’hypothèse du mathématicien Benoît Mandelbrot relative à l’évolution ordonnée des processus chaotiques. La teneur scientifique est également manifeste dans un recueil qui se compose d’un seul et long poème (d’amour) didactique : Liefde, sterk vergroot (1981) ; ces dizaines de pages rimées qui comprennent une leçon d’anatomie, s’enfoncent toujours plus avant dans les entrailles humaines en offrant une description détaillée de maints processus physiologiques liés à la digestion avant de se poursuivre par une excursion sur le terrain favori de l’auteur, à savoir le sang. Dans la traduction anglaise qu’il en a lui-même proposée sous le titre Love, greatly enlarged (1992), on peut lire, sous la plume de la préfacière Claire Nicolas White : « Pour Leo Vroman, la biologie est la base d’une vision holistique de la vie. Chaque chose est liée à une autre. Il est possible de découvrir, dans le plus grand chaos, une forme d’ordre, l’amour fonctionnant comme des polyépoxydes. » Une vision des choses que l’auteur prolonge dans, entre autres, « Vlucht 800 » (Vol 800), poème en prose remplissant une page du quotidien Trouw le 12 avril 1997, pour évoquer la transformation physiologique des 230 personnes ayant succombé, neuf mois plus tôt, au crash de l’avion en question qui venait de décoller de New York à destination de Paris. Dans un entretien deLeo Vroman, Tineke, poésie, Hollande, New Yor, sciences, sang, Querido, littérature, USA 1989, le poète envisage le chaos comme « un modèle mathématique abstrait, plus étroitement lié à la réalité que tout autre modèle que je connaisse. Le chaos nous dit qu’on ne saurait jamais rien prévoir parce que chaque situation dépend de celle qui la précède ». Vroman n’a ainsi cessé d’exposer et de peaufiner sa poétique, y compris dans ses poèmes, par exemple dès 1959 dans « Over de dichtkunst » (De l’art poétique) qui ne compte pas moins de 844 vers. Il en va de même dans son épais volume Warm, Rood, Nat & Lief (Chaud, Rouge, Mouillé & Charmant, 1994), un véritable ovni littéraire : 18 chapitres autobiographiques illustrés de ses dessins, écrits dans une prose vive et drôle sur ses recherches, sa relation au sang, sa famille, son œuvre en général, précédés du poème « Bloedingstijd » (Âge du sang / Durée que le sang d’une plaie met à s’arrêter de couler) et se clôturant par un second « Bloedsomloop » (Circulation sanguine). Quel chercheur, quel poète a écrit pareil livre ? Dans ces mêmes années, l’auteur s’amuse, en langage Basic il écrit :

     

    fork = 3 to 4 step .01

    x = .02

    for n = 1 to 100

    x = x*k*(i-x)

    plot 50*k,x:next:next

     

    « Eh bien, nous dit-il, c’est ce que j’appelle un vrai poème : un point de départ en apparence compréhensible et extrêmement simple aux conséquences d’une complexité insoupçonnée. »

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaSa longue vie durant, Vroman est demeuré un individualiste qui n’a rallié aucun mouvement ni courant dans sa propre aire linguistique. Il est resté un solitaire doté d’un esprit extrêmement original, d’une curiosité exceptionnelle tant pour la vie que pour la mort. Lui, que le destin a en quelque sorte coupé en deux, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, aura vécu, d’une certaine façon, sur une planète parallèle, à la manière d’un chercheur chevronné qui vit dans son monde de même qu’un écrivain talentueux vit parmi les personnages qu’il met en scène. Malgré ses écartèlements, il n’a jamais renoncé à une quête de l’harmonie qu’il envisageait déjà à l’âge de 20 ans : « L’artiste et le savant trouvent leur consolation dans la foi en une harmonie. » Une part de son être, en dehors même de la fidélité à sa langue maternelle et malgré la distance géographique – il a passé plus de dix-huit ans sans remettre les pieds aux Pays-Bas ! –, est restée viscéralement hollandaise. Dans ses écrits, il ne parle qu’en son nom, y compris quand il dénonce les pires crimes et exactions, quand il prône le pacifisme. On apprend à bien le connaître tout simplement en le lisant. Il prend son lecteur à témoin et lui parle le plus souvent de sa propre personne, de son vécu et de sa vision de la vie. Outre les plaquettes sanguines et les suites mathématiques qui le fascinaient, il évoque la pelouse de son enfance, à Gouda ; l’haleine enveloppante de sa Tineke ; la douleur provoquée par l’absence de l’aimée alors qu’il était lui-même détenu dans les camps japonais ; les viscères ; les chambres de ses deux filles ; l’actualité ; les tremblements de terre ; les meurtres et la violence, par exemple dans « Allerlei doden » (Toutes sortes de morts) :

     

    Par gentillesse, il arrive souvent

    que des cadavres hachés d’enfants

    viennent me dévisager. Moi de les

    questionner : « Qu’est-ce que l’équité ? »

    C’est moins leurs bouches que des

    tranchures de machette qui m’assurent :

    rien pour attendre vous ne perdez,

    vous aussi serez réduits en lambeaux de nature.

     

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaComme dans ses dessins, le poète met aussi en scène ses membres vieillissants ; ses mains aux veines bleues ; ses doigts qui caressent encore Tineke ; ses intestins et sa vessie ; l’immense intérêt que suscite en lui la camarde ; ses tentatives de capturer Dieu dans le vocable « Système » – en particulier au fil de plusieurs séries de « Psalmen » (Psaumes). Si la question de son travail scientifique revient dans bien des vers, une fois à la retraite, il s’est proposé, dans « Stap voor stap » (Pas à pas), d’oublier tout ce qu’il avait appris depuis qu’il disposait d’un cerveau, à commencer par son savoir d’hématologue :

     

    Ces recherches sur les protéines de plasma

    avec lesquelles encore je fais corps

    – n’ai-je pas grâce à elles gagné notre pain ? –

    se séparent les premières de moi

    effilochure après effilochure.

     

    L’ironie, voire une pointe de sarcasme, ne sont aucunement absentes de son œuvre. En témoignent ses poèmes en forme de fables qui se referment sur une « morale », ainsi d’« Espace et temps » :

     

    Au Temps s’adresse l’Espace :

    « En moi, tu peux tout remiser.

     

    - Par quoi devrais-je commencer ?

    - Par toi, j’ai bien assez de place. »

     

    Tous deux tergiversent ainsi

    mais jamais ne s’accouplent.

     

    morale

     

    Si le Temps n’en est pas capable,

    qui donc, cher lecteur, qui ?

     

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaC’est une évidence : sous des dehors facétieux, la poésie de Vroman demeure autobiographie. Il tient à ce qu’elle soit partie intégrante du quotidien et pas uniquement pure cérébralité. Il entend marier choses courantes et idées subtiles. Il aurait pu faire sienne cette phrase de William Carlos Williams : « I’ve always wanted to fit poetry into the life around us, because I love poetry. » La dimension autobiographique vaut tout autant pour son œuvre graphique : combien d’autoportrait n’a-t-il pas dessinés, gravés ? combien de figuration de sa femme, de leurs filles ? combien de représentations des phénomènes qu’il observait au microscope ? Dans un poème des années quarante, « Voor wie dit leest » (À vous qui lisez ce qui suit), il s’offre déjà en personne au visage qui le lit et se l’assimile. En plus d’écrire des poèmes, il est ses poèmes : à chaque fois / que tu lis ceci / je suis de retour, note-t-il encore vers la fin de sa vie. Sa poésie est si ardemment personnelle qu’il a vécu chaque poème comme une partie de lui-même. À la manière dont chacune de nos cellules fait partie de notre corps. Il aimait d’ailleurs se voir avant tout comme un « bonhomme de science », un petit homme de la vérité. Cela n’empêche pas ses émotions de s’infiltrer dans ses strophes, telles des larmes tombées sur le papier, ainsi qu’il a pu le formuler, lui qui n’en avait plus versées depuis ses années estudiantines. Mais on relève aussi, dans des dizaines de passages de son œuvre, une teneur macabre (l’auteur se réveille dans la tombe d’autrui), sans doute les remugles qui remontaient des années d’horreur qu’il a connues sous le joug nippon. Asticots et autres vermines se faufilent dans ses vers. Mais bien d’autres animaux de toutes sortes et bien moins repoussants les peuplent, témoignant d’une réelle affection pour la nature. Vroman n’a-t-il pas, enfant, embrassé un ver de terre, ce que sa mère lui déconseillait pourtant fortement ? leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaSon intérêt pour la flore et la faune remonte à ses plus jeunes années. L’un de ses amis, Kees Snoek, écrit : « Il fait tomber les frontières entre l’humain et l’animal, entre l’animé et l’inanimé, entre le jour et la nuit, entre le dedans et le dehors et, finalement, entre lui-même et ce monde qu’il cherche à saisir dans son étreinte amoureuse. Des éléments de l’une de ces catégories s’infiltrent dans l’autre, transformant la réalité en un univers fantasmagorique. » N’y a-t-il pas d’ailleurs une dimension panthéiste dans sa vision de la mort ? Lui qui était carnivore imagine que ses cendres nourriront des animaux. Dans « Ik Joods ? » (Juif, moi ?), il est aussi d’avis

     

    que tout est sacré.

    De même que me sont chers les viscères

    où aucune cellule, aucune respiration n’est à l’abri,

    de même je chéris les liens charnels.

     

    Dans certaines pages, le poète se laisse submerger par la beauté ou l’injustice, l’amour ou la haine, la tendresse ou la cruauté. Parmi ses poèmes les plus connus en Hollande, on relève « Vrede » (Paix) qui se termine par cette strophe émouvante :

     

    Viens ce soir me raconter des histoires

    sur la façon dont la guerre a disparu ;

    répète-les moi encore et encore :

    à chaque fois je verserai des pleurs.

     

    Autoportrait 

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaLeo Vroman s’est éteint à Fort Worth, localité du Texas, où il habitait avec Tineke – après avoir passé les dernières années de sa vie à écrire toujours plus, à tout publier en une sorte de « journal poétique » sans vouloir faire le moindre tri. Des poèmes qu’il baptise « enfants couchés », c’est-à-dire des enfants « plats », « unidimensionnels ». Des vers délicats sur l’amour, sur la fin proche qu’il incorpore parfois de façon vertigineuse à l’existence. De plus en plus souvent, dirait-on, le monde onirique semble se substituer à la vraie vie. L’auteur se représente lui-même rêvant : dans son rêve, des choses étranges surviennent qui dissolvent peu à peu toutes les dimensions naturelles. Ou, pour ne citer que la première strophe de « Mogelijk niets » (Possiblement rien) :

     

    Le rêve le plus renversant ?

    Celui où survient sans relâche

    le plus vraisemblable néant.

    Pareil rêve nuit après nuit

    depuis avant-hier me poursuit.

     

    leo vroman,tineke,poésie,hollande,new yor,sciences,sang,querido,littérature,usaGourmand de vie, virtuose, homme tendre et perspicace, drôle aussi (dans l’un des « Psaumes », il fait éclater Jésus de rire) : voilà qui était Leo Vroman et voilà ce qu’est son œuvre. Ce Hollandais se caractérise par une grande appétence pour le vivant et pour ce qui disparaît, ainsi que par une passion inaltérable pour le langage en même temps que pour l’œuvre de nombre de ses confrères, en particulier ceux d’expression néerlandaise. Ajoutons que, dès 1949-1950, juste avant d’obtenir la citoyenneté américaine, il a commencé à publier, en revue, de la poésie en langue anglaise ; quelques recueils ont ensuite vu le jour (Poems in English, 1953 ; Just One More World, 1976 – dont les strophes sont conçues à partir de photographies de protéines prises au microscope) ; comme mentionné plus haut, il a lui-même traduit, ou plutôt réécrit, certains de ses poèmes dans cette langue (ainsi de Love, Greatly Enlarged, 1992). Il lui est aussi arrivé de mêler néerlandais et anglais dans de longs poèmes narratifs dialogués. Son œuvre comprend par ailleurs des ouvrages très hétérogènes en prose : essais, souvenirs, chroniques, lettres ouvertes, journal intime, nouvelles, pièces de théâtre, livres pour enfants, un roman scientifique autobiographique de science-fiction… sans compter les multiples bandes dessinées qu’il a publiées en feuilletons, dans la presse, dès les années trente ainsi que des poèmes en forme de B.D., et les quelques livres qu’il a écrit en duo avec son épouse.

     

    Daniel Cunin

     

     

    En remerciant Mirjam van Hengel, aux écrits de laquelle plusieurs passages de cet article sont redevables, ainsi que Kees Snoek pour son témoignage

     

     

    * On peut lire en anglais The Vroman Effect. Festschrift in honor of the 75th Birthday of Dr. Leo Vroman, Utrecht, VSP, 1992.

     

     

     

    LEO3.jpg

     

     

    Après ma mort

     

     

    Pose ce livre ouvert devant la fenêtre ouverte

    vois-en les feuilles se tourner alors que je cherche

    un proverbe trop terrestre, le nom

    au creux duquel mon aimée a posé de l’amour

    ou le reflet de la lumière à bout de voyage

    afin que de mes yeux morts des lettres mortes

    poussent difformes en un poème flétri.

    Vois le livre :

    il s’envole à las battements

    d’ailes et s’écrase à plat visage.

     

    Leo Vroman

     

     

     

     

  • Guillaume Apollinaire, par W.G.C. Byvanck

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    Une promenade avec André Salmon

     

     

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    Avant de côtoyer des écrivains à Paris au printemps 1921, W.G.C. Byvanck (1848-1925), avait rendu visite, trente ans plus tôt, à son ami Marcel Schwob, un séjour qu’il lui avait permis de nouer d’autres lien, par exemple avec Paul Claudel, Léon Daudet ou encore Jules Renard, un épisode de la vie de cet érudit dont on peut lire le compte rendu dans Un Hollandais à Paris en 1891. Homme de lettres tout aussi précoce que Schwob – alors qu’il entame ses études universitaires à l’âge de 16 ans, Goethe et Shakespeare n’ont déjà plus guère de secrets pour lui –, il montre à maintes reprises un réel talent à sonder la singularité d’une œuvre, ce que peu de ses compatriotes surent reconnaître : « Jamais un homme possédant un tel savoir et autant de qualités n’aura exercé une aussi faible influence sur son peuple » (Frans Drion).

    w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,parisL’ouvrage Claudel et la Hollande (textes réunis par Marie-Victoire Nantet, Poussière d’Or, 2009) rend un hommage plus que mérité au critique qu’il a été : dès 1892, le Hollandais a, chez « le génie effervescent » de l’auteur de Tête d’or, « saisit l’esprit de son œuvre, prêtant l’oreille à ce qu’elle veut dire et apportant une réponse qui ne réside ‘‘pas tant peut-être dans l’âme de celui qui parle que dans celle de celui qui écoute’’ ».

    Malgré sa boulimie de lecture et de savoir, le premier commentateur de l’œuvre de l’illustre inconnu qu’était encore Paul Claudel ne passait cependant pas tout son temps dans les livres. Une vision plus prosaïque de ce père de famille épicurien nous est par exemple donnée par le polytechnicien et romancier Édouard Estaunié, dans ses Souvenirs : « C’est un gros homme bon vivant, déclarant qu’au-delà d’un rayon de 150 kilomètres, la fidélité conjugale est une convention dénuée de sens, buvant sec, parlant haut, la dent souvent cruelle, mais au demeurant sympathique et fort agréable. […] Et je revois tout à coup cette soirée extraordinaire [les deux auteurs se retrouvent rue Vanneau devant des ortolans] avec un Byvanck plus éloquent que jamais, ivre délicieusement grâce au Bourgogne et poursuivant jusqu’à 2h. ½ du matin son discours dont les idées allaient s’épaississant ».

    En 1921, peu avant de quitter ses fonctions à la tête de la Bibliothèque Royale des Pays-Bas, qui, de son propre aveu, lui ont coûté maints efforts sans pour autant le combler, Byvanck séjourne plusieurs mois à Paris en vue, confie-t-il à quelques-uns de ses interlocuteurs, de rédiger Trente ans après, un nouveau livre sur les hommes de lettres. Comme ses occupations et la guerre l’ont tenu éloigné de la capitale w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,parisfrançaise, il entend prendre le pouls de la jeune génération. Il retrouve quelques survivants de l’ancien temps et recueille les propos de plus ou moins jeunes comme Max Jacob, Henri Massis, Albert Thibaudet, André Salmon… Le volume envisagé ne verra jamais le jour. Cependant, le préretraité en a élaboré au moins une partie afin d’en faire paraître des pages dans sa chronique « Les contemporains » de l’Amsterdammer, hebdomadaire politico-culturel hollandais de premier plan alors ouvert aux plumes les plus antagonistes. Ainsi, le 25 mars 1922, W.G.C. Byvanck invita ses lecteurs à revivre, sous le titre « Guillaume Apollinaire », un peu des heures qu’il a passées avec André Salmon et Max Jacob dans l’évocation de l’auteur de L’Hérésiarque & Cie et de la nouvelle école de poésie ; Salmon se souvient de la mort de son grand ami poète, mais aussi de leur première rencontre. Le 8 avril 1922, Byvanck donna la première partie d’une étude sur ce même Salmon avec lequel il avait passé beaucoup de temps l’année précédente à parler, rire et flâner. Le courant était tout de suite passé entre les deux hommes… André Salmon évoque leur rencontre dans sa correspondance avec Max Jacob ou encore dans ses Souvenirs sans fin. Ce dernier volume comprend par ailleurs une lettre en vers, de retour de Hollande, d’Apollinaire à Salmon :

     

    Mon cher André. Je suis revenu de Hollande.

    De mes œuvres je crois Wilhelmine la grande

    Grosse comme on ne l’est plus qu’aux Pays-Bas attend

    Le Prince qui rendra le Batave content.

    Veux-tu venir me voir ; il paraît que comique

    Ton roman t’entraînant par l’Europe et l’Afrique

    Sur ce grand chariot que Thespsis éprouva

    Tu régiras l’hyène et le fakir Deva.

    Viens me conter enfin du Mollet l’épopée

    Et comment en cyclope il se forge une épée.

    Manolo m’assura que vêtu de velours

    Et d’amples pantalons se traînant à pas lourds

    Le compagnon Mollet dans les forges s’embauche.

    On m’a dit que Dupuy défendit Moréas

    À qui la Montparno disait comme Calchas

    « Trop de prose » et Dupuy n’obtint pas son pardon ;

    Sa Jeannette est l’abeille aujourd’hui de Bourdon.

    Viens déjeuner… des huîtres… tu sas… mois en erre,

    Je t’attendrai demain. Guillaume Apollinaire.

     

     

     

     

     

    Guillaume Apollinaire

     

     

    Nous avons dîné ensemble puis notre conversation s’est prolongée bien longtemps encore. En fin de compte, André Salmon m’a raccompagné ; nous avons emprunté les quais de Seine. Cet après-midi, je le retrouve sur le boulevard Saint-Germain.

    « Hier soir, je lui dis, je n’ai pu m’empêcher de songer aux promenades nocturnes que j’ai effectuées avec Marcel Schwob le long de la Seine.

    - Apollinaire soutenait qu’il n’y a pas de promenade plus belle et plus intéressante au monde, mais il faut dire qu’il avait une prédilection pour les vieux livres : les savoir en vente au bord de l’eau l’attirait. Vous savez que nous approchons ici d’une terre sacrée. C’est dans ce quartier qu’il a vécu. »

    Bientôt, Salmon pointe sa canne en direction d’un sixième étage à l’angle du boulevard et de la rue de Saint-Guillaume.

    w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,paris« Combien de fois sommes-nous restés chez lui par de chaudes soirées ! Et je l’y ai vu pour la dernière fois sur son lit de mort, quand il a succombé à la grippe espagnole, la peste, lui, dernière victime de la guerre, relevé de ses blessures. C’est depuis cet immeuble que nous l’avons conduit à sa dernière demeure pendant que la ville, qui célébrait l’armistice, était en liesse. Personne n’a ressenti, n’a pu ressentir cette perte, mais nous, ses amis, savons ce que nous avons perdu. »

    Il n’est pas dans mon intention d’alimenter la conversation sur ce sujet ; cela touche une corde sensible de Salmon. Il appartenait aux intimes de Guillaume Apollinaire. En cet homme reposaient ses espoirs : le héros allait mener les poètes de la jeune école à la victoire. Si la mort a fait des ravages au sein des jeunes générations, elle s’est plu de surcroît, semble-t-il, à choisir les meilleurs comme proies. En prenant Apollinaire, elle les a amputées de leur maréchal.

    « À son sujet, je ne peux dire autre chose que ceci, reprend Salmon : c’était le chef. »

     

    A. Salmon parle dApollinaire

     

    Dans le domaine des lettres, son pays reste la nation militaire du passé et de tous les temps. Les Français comprennent ce que signifie marcher sous la houlette d’un porte-drapeau. Il ne faudrait pas que les forces de l’esprit se trouvent à leur tour morcelées : à quoi bon en effet accumuler les plaquettes de poèmes, chacun en ayant une à son nom ? On aspire à un ordonnancement : là où il y a élan et mouvement, on réclame orientation et gouverne. Mais obtenir une certaine prise sur la masse des faits, répartir les gens en ligne de combat, c’est là une question de concertation peu commune.

    Quiconque relève le défi d’enquêter sur la vie de l’esprit de ses contemporains ne tarde pas à constater qu’il se trouve devant un mur. Un mur symbolique, s’entend. Si seulement encore c’était un vrai mur ! on aurait au moins quelque chose à quoi se raccrocher. On a la tête qui tourne, on s’emmêle les pinceaux ; on a l’impression d’être un aveugle dans un espace indéfini : le mur est en nous.

    Certes un peu naïve, la question que je pose pour qu’on m’éclaire sur le sujet : Que savez-vous de la jeune école poétique ? qui l’a préfigurée ? comment les poètes en question se sont-ils trouvés ? –, témoigne au moins de ma bonne volonté.

    L’entendant voici quelques jours, Max Jacob a raidi le torse ; et avec le plus grand sérieux, il a proclamé : « La nouvelle école remonte à l’automne de 1903. Elle est née de la rencontre de Guillaume Apollinaire et d’André Salmon dans un café à l’angle du quai Saint-Michel. (Max Jacob est l’une des célébrités du groupe des jeunes, alors qu’il était déjà trentenaire à l’époque). Si les anecdotes et les détails les plus singuliers vous intéressent, le mieux est que vous vous rendiez sur le boulevard, chez les mercantis de tableaux. »

    w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,parisLorsque Salmon est passé me voir peu après cette conversation, je l’ai questionné sur le sens de cet oracle.

    « Max est un polisson, il imite Apollinaire qui avait ce tic de tout voir en grand. Voici la vérité : nous avions tous deux – Wilhelm et moi, car il se prénommait Wilhelm – roulé notre bosse ; pour ma part, je revenais de Russie ; quant aux pérégrinations de mon ami, personne n’aurait pu en suivre l’itinéraire. Découvrir que nous avions les mêmes goûts nous a d’autant plus frappés que c’est le hasard qui venait de nous mettre en présence l’un de l’autre. La vie littéraire nous semblait fade, engourdie. Les revues dont nous attendions beaucoup n’étaient pas à la hauteur ; de notre point de vue, il n’y avait plus rien d’original. Ce qui passait pour artistique avait, à la longue, revêtu la forme d’une convention, la forme d’une pose. Une perception sans doute similaire à celle qu’ont pu avoir les personnes ayant assisté au déclin final du romantisme. Tout nous paraissait bien piètre et bien peu abouti. Nous avons ainsi argumenté jusqu’au matin. Je ne me risquerai pas à dire que la table est restée toute la nuit sur ses pieds ; ce qui est certain, c’est que, chancelants, nous sommes parvenus à sortir, bien décidés à fissurer l’infinité et à ne plus reconnaître la moindre langue à moins qu’elle n’eût été, au préalable, renouvelée en nous et par nous. Et fi de tous les préjugés et des verres cassés ! »

    Apollinaire s’est adressé à son ami lors du banquet de mariage de ce dernier :

     

    Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit

    Au temps de notre jeunesse

    Fumant tous deux et mal vêtus attendant l’aube

    Épris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens

    Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire

    La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d’Orphée

    Les verres tombèrent se brisèrent

    Et nous apprîmes à rire

    Nous partîmes alors pèlerins de la perdition

    À travers les rues à travers les contrées à travers la raison

     

    w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,parisDes vers qui commémorent cette première rencontre.

    « Hawthorne, l’humoriste américain, je glisse pendant la digression de Salmon, Hawthorne relève que trois bâtiments sont caractéristiques de l’origine de chaque ville des États-Unis : l’église, le café et la prison. En comparaison, à Paris, toute nouvelle école de poésie se montre plus modeste dans ses exigences. Tout ce qu’elle veut, c’est le café, le bistrot !

    - Apollinaire vous aurait donné raison. Mais notre ami ne laissait pas distraire son inspiration par des conversations de comptoir, il continuait, impassible, oui, il tressait dans ses vers des bribes qu’il captait autour de lui. N’allez cependant pas croire que nous en étions déjà là au début du siècle. Si un bistrot peut servir de symbole de l’origine d’une école poétique, on ne saurait placer la création de celle-ci sous un quelconque toit tant que la fondation d’une revue ne l’a pas couronnée. En 1903, nous étions loin d’en être là. Nous savions ce que nous devions renverser… mais quant aux contributions que nous y substituerions, nous n’en avions encore qu’une vague préscience… »

    La conversation se poursuit. Comment cela se passe-t-il ? Nous arrivons rarement à une conclusion. Notre attention une fois distraite, des domaines très différents émergent. Mais invariablement, Apollinaire est évoqué. Il avait ce charme qui consiste à rendre vivantes les choses qui l’occupaient et le préoccupaient : les gens se mettaient à parler, le paysage révélait son caractère, les nuages se faisaient tragiques ou nageaient au loin en une jouissance onirique. Lui-même vivait les métamorphoses en question.

    Il s’entendait à se rendre mystérieux, racontait que, natif de Rome, il était le bâtard d’un cardinal : il passait alors pour un jeune homme disposant d’une grande fortune, avant de devoir se satisfaire une énième fois d’un humble poste de commis de banque pour gagner sa vie. Ce n’est que dans la dernière année de son existence, sa solde d’officier en étant devenue l’assise, qu’il s’est senti délesté des soucis du quotidien. À côté de sa folie des grandeurs et de son sentiment de toute-puissance, il demeurait, au fond de son cœur, un enfant, un adorable enfant.w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,paris

    Parmi ses poèmes, « Un fantôme de nuées » aurait pu s’intituler « Les saltimbanques ». Nous sommes à la veille du 14 juillet. Le poète sort pour assister aux préparatifs de la fête. Les baladins se sont installés sur une place, mais peu de badauds montrent une réelle curiosité. Malgré tout, la représentation va commencer. De dessous un orgue apparaît un petit bonhomme habillé de rose anémié. Ça se déroule avec grâce :

     

    Une jambe en arrière prête à la génuflexion

    Il salua ainsi aux quatre points cardinaux

    Et quand il marcha sur une boule

    Son corps mince devint une musique si délicate que nul parmi les spectateurs n’y fut insensible

    Un petit esprit sans aucune humanité

    Pensa chacun

    Et cette musique des formes

    Détruisit celle de l’orgue mécanique

    Que moulait l’homme au visage couvert d’ancêtres

     

    Le petit saltimbanque fit la roue

    Avec tant d’harmonie

    Que l’orgue cessa de jouer

    Et que l’organiste se cacha le visage dans les mains

    Aux doigts semblables aux descendants de son destin

    Fœtus minuscules qui lui sortaient de la barbe

    Nouveaux cris de Peau-Rouge

    Musique angélique des arbres

    Disparition de l’enfant

     

    Les saltimbanques soulevèrent les gros haltères à bout de bras

    Ils jonglèrent avec les poids

     

    Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux

     

    Ce sont là les surprises que nous réserve Guillaume Apollinaire.

     

     

    W.G.C. Byvanck

    w.g.c. byvanck,apollinaire,histoire littéraire,salmon,hollande,paris

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

     


     

     

     

     

  • « Le beau, c’est le laid »

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     Le Paris du peintre hollandais Jan Sluijters

    (1881-1957)

     

     

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    Jan Sluijters, autoportrait, 1924 (coll. Stedelijk Museum Amsterdam)

     

     

    Essayiste et critique d’art belge d’expression néerlandaise, Eric Min a signé de nombreux essais (sur les arts plastiques, la photographie et la littérature) ainsi que plusieurs riches biographies : James Ensor. Een biografie (Amsterdam/Anvers, Meulenhoff/Manteau, 2008), Rik Wouters. Een biografie (Amsterdam/Anvers, De Bezige Bij Antwerpen, 2011), De eeuw van Brussel. Biografie van een wereldstad 1850-1914 (Le Siècle de Bruxelles. Biographie d’une métropole 1850-1914, Amsterdam/Anvers, De Bezige Bij Antwerpen, 2013), Een schilder in Parijs. Henri Evenepoel [1872-1899] (Un peintre à Paris. Henri Evenepoel [1872-1899], Amsterdam, De Bezige Bij, 2016). Enfin, avec la complicité de Gerrit Valckenaers, il a donné une histoire culturelle de Venise (Anvers, Polis, 2019).

    En cette année 2021 paraît de sa main Gare du Nord, un ouvrage consacré à des écrivains et artistes belges ou néerlandais ayant vécu à Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle ou dans la première du XXe, certains très connus (Jongkind, Simenon, Rops, Verhaeren, Van Dongen, Masereel…), d’autres beaucoup moins. C’est un passage de ce livre que nous proposons ci-dessous avec l’aimable autorisation des éditions anversoises Pelckmans.

     

     

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    Le style radical du Kees van Dongen (1877-1968) des années 1905-1906 a inspiré plus d’un de ses confrères. Son premier héritier direct n’est autre que son compatriote Jan Sluijters, originaire de Bois-le-Duc. En 1906 justement, celui-ci visite le Salon des Indépendants ; les œuvres que son aîné y expose l’impressionnent. À 24 ans, Sluijters rentre d’Espagne où il a effectué un voyage d’étude grâce à la bourse annuelle qu’il perçoit en tant que lauréat du prix de Rome (1904), prix institué aux Pays-Bas un siècle plus tôt par Louis Bonaparte, roi de Hollande. Encore engoncé dans les styles académiques, le jeune artiste se permet tout au plus quelques excursions dans le symbolisme de Burne-Jones ou les lignes gracieuses des affiches de Chéret[1]. Un Prix de Rome ne peut se permettre de se défouler à sa guise, il continue de s’inscrire dans la tradition. Deux ans plus tard, le peintre revient sur ses débuts : « Un tel voyage est inestimable. On y apprend ce qu’on n’a pas le droit d’apprendre et on désapprend ce qu’on a appris. Magnifique[2] ! »

    J. Sluijters, Portrait de Bertha Langerhorst (1903)

    ERIC6.pngPlonger sans transition dans un Salon dont tout le monde parle constitue un tout autre apprentissage. Bien qu’il ait déjà réalisé un petit nombre de travaux modernistes, Jan vit les Indépendants comme une véritable révélation. Il constate que les fauves vont un peu plus loin que les membres de leur génération : sous leurs pinceaux, il relève un emploi sans retenue de couleurs vives ainsi que des formes familières fortement déformées – il n’est plus besoin de représenter les figures de manière réaliste, rien n’empêche de gros grumeaux de vermillon ou d’azur d’éclabousser la toile. La ville où il contemple ces expérimentations a elle aussi son importance. Sur le chemin qui l’a conduit au prix de Rome, Sluijters a eu l’occasion de se rendre à quelques reprises à Paris : tel l’aimant, la capitale l’attire. Début 1904, il écrivait à Bertha Langerhorst (1882-1955), sa bien-aimée qu’il portraiturera maintes fois, que Paris est une fête. Un soir, lui et son ami Leo Gestel descendent quatre bouteilles de vin : « À Paris, une bouteille de vin que l’on boit sur l’un des plus grands boulevards coûte la somme de 1 franc et 50 centimes – inutile de t’en dire plus. À Paris, tout est grandiose, vraiment. C’est extraordinaire…[3] »

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeEn plus de se saouler dans les bistrots et brasseries, les peintres se grisent d’inspiration. Sur les boulevards et dans les cafés-concerts, Jan déniche les motifs qui font la différence et qu’on ne trouve ni au Louvre, ni au Prado. Aussi a-t-il hâte de retourner dans la Ville lumière ; cependant, la commission qui gère l’argent du prix de Rome l’envoie en Espagne pour y copier des toiles dans les musées. Sur place, le Néerlandais s’empresse de boucler son programme imposé de façon à arriver dans la métropole française juste avant la fermeture du Salon des Indépendants. En ce début d’année, cette exposition qui fait souvent scandale accueille des innovateurs tels Henri Matisse, Albert Marquet et Henri Manguin – tous viennent d’ailleurs de l’atelier de Gustave Moreau, symboliste qui ne témoigne pas moins d’une grande ouverture d’esprit, atelier où Henri Evenepoel[4] a vécu ses plus beaux jours. Ces trois artistes, avec lesquels Van Dongen noue des liens, forment le noyau dur des fauves.

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeCependant, ces derniers ne s’approprient qu’une place relativement modeste au sein d’une manifestation où plus de cinq mille œuvres et plus de huit cents artistes se disputent l’attention des visiteurs. Avec six peintures et deux aquarelles, Kees van Dongen n’occupe certes qu’un espace restreint, mais pour Jan Sluijters, les créations en question constituent un vrai choc, en particulier Le Moulin de la Galette (photo). Cette scène de bal aux chatoiements électriques éblouissants et à « la foule des danseurs qui se démène dans les profondeurs de la salle », ainsi que l’écrit le quotidien Het Nieuws van den Dag, représente une pièce de résistance sur laquelle visiteurs et critiques se cassent les dents – à moins qu’elle ne suscite leurs gros rires : après tout, une sortie aux Indépendants, c’est un peu effectuer un voyage de distraction. Une sortie au zoo.

    Jan Sluijters, Vue de Paris

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeEn mai 1906, Sluijters est donc de retour, et cette fois-ci, Bertha, qu’il a entre-temps épousée, l’accompagne – autrement dit, Paris est plus que jamais pour le peintre un rêve devenu réalité. Jusqu’à la mi-octobre, le couple loue une chambre crasseuse de l’hôtel Chaptal, rue de la Rochefoucauld, entre la Nouvelle Athènes et Pigalle – base idéale pour partir à la découverte des réjouissances qui se déroulent dans le triangle d’or que forment le Bal Tabarin, le café du Rat-Mort et le Moulin Rouge[5]. Le peintre ne se soucie guère de l’état de délabrement de l’hôtel, étant donné qu’il a pour dessein « de réaliser des études de la vie des boulevards, des cafés et des quartiers intéressants de la ville[6] ». Ce à quoi il s’adonne avec empressement. De la fenêtre de sa chambre, il peint le tumulte de la rue ainsi que les toits plantés de cheminées – pour quiconque pose des yeux gourmands sur l’existence, chaque motif vaut la peine d’être retenu. On peut être sûr que les membres du Comité du prix de Rome, en lisant son programme, ont été à deux doigts de s’étouffer : si leur protégé se propose de peindre des vues de la capitale (le pont Alexandre-III construit en 1900), il entend aussi s’atteler à des scènes dans une brasserie du boulevard des Italiens ainsi que dans un bistrot des Halles où les maraîchers se retrouvent la nuit. Au café du Rat-Mort, Sluijters croque au pastel et à l’aquarelle un soldat qu’une prostituée est en train d’appâter (photo tout en bas, coll. particulière). Dans ses travaux, on voit ainsi défiler pour ainsi dire tous les styles : un impressionnisme tardif ensoleillé, quelques touches pointillistes, une facture à la Van Gogh et – finalement – un prudent fauvisme. Sous l’impitoyable soleil de juillet, il peint un coin de Montmartre : « Les maisons d’un blanc jaunâtre cuisent sous les vibrations d’un ciel d’un bleu violet, parsemé de petits nuages orange ; sur le sol, les ombres offrent un fort contraste avec les pavés d’un jaune lumineux[7]. »

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeMais c’est au milieu des kermesses et dans les cafés à la nuit tombée que l’artiste brille au sens littéral du terme, tel un épigone virtuose de son concitoyen Van Dongen. La légende veut qu’il ait mis en scène, sur place, au Bal Tabarin, les personnages du tableau Café de Nuit, lancés dans une danse frénétique ; certes, pourquoi ne pas l’imaginer, retiré dans un coin de l’établissement, brossant au minimum une ébauche préparatoire sur les 30 x 40 cm de la toile ? Le blanc et le jaune éclatant des lampes se répercutent sur le bleu du fond. Le frou-frou des robes suggère le mouvement. Dans le monumental Bal Tabarin (photo) que l’artiste mettra en forme l’année suivante, une foule en fête danse avec enthousiasme sous une cascade de lumière, les lampes paraissant des guirlandes de feu – il suffit d’entrer « Bal Tabarin » dans un moteur de recherche pour voir surgir et tourbillonner d’innombrables reproductions de cette œuvre. Bientôt, les futuristes italiens prendront le relais des fauves en avançant des notions telles que simultanéité et synesthésie. Tout comme dans les créations parisiennes de Jan, les leurs retentiront des bruits de la rue et de la musique des bals. Où les peintres modernes auraient-ils pu rencontrer l’effervescence de la fête à son comble si ce n’est au Tabarin, là où les femmes étaient peu farouches et où de vrais Noirs écumaient la piste de danse ? En cette même année bénie de 1906, le peintre italien Gino Severini[8] échoue à Montmartre où il va élaborer sa toile révolutionnaire Hiéroglyphe dynamique au Bal Tabarin ; entre-temps, le virus du futurisme l’a contaminé.

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeLe Paris de Sluijters, c’est une ville dans la nuit éclairée par une lumière artificielle. Près de la Porte Maillot, il surprend des fêtards en pleine kermesse – sur les manèges, les lampes clignotent, s’allument et s’éteignent (photo). Dans ses études pour le portrait d’une danseuse espagnole qu’il entend réaliser pour le Comité du prix de Rome, il se lâche, capturant des formes dynamiques dans des boucles et de grands à-plats. Pourquoi les bras de cette femme ne seraient-ils pas verts, sa poitrine jaune et ses cuisses bleu clair ? N’est-ce pas ce qu’ont fait Gauguin et Matisse ? Ce qu’il voit début octobre, au Salon d’Automne, ne fait que renforcer son intuition. Plus tard, rentré aux Pays-Bas, il exploitera ses esquisses pour en tirer des œuvres abouties. Après son tableau « scandaleux » Deux femmes s’embrassant, le jury du prix de Rome décide de ne pas lui renouveler sa bourse. Autrement dit, l’homme qui aime tant mettre dans sa bouche l’expression : « Le beau, c’est le laid » s’est trop tôt précipité sur la voie de la modernité.

    jan sluijters,eric min,paris,peinture,kees van dongen,leo gestel,daniel cunin,gare du nord,hollande,prix de romeTout au long de sa carrière, l’artiste va vivre sur ce qu’il a vu et expérimenté à Paris. Il retourne quelques fois dans la capitale française pour y retrouver la nuit qui lui manque tant à Amsterdam et pour découvrir du côté de Montparnasse, pas à pas, le cubisme. C’est ainsi que l’art moderne cherche et se fraie un chemin : à force de contempler, de regarder en arrière, de trouver, d’oublier, de se souvenir et de répéter. Tout cela non sans des variations, des changements de rythme, des succès et des échecs. Où, selon la formulation propre à Jan Sluijters : « Je ne peins pas des objets, je peins mon émotion, la sensation des objets. […] Si le musicien est à même de trouver des sons qui restituent une image pure de son émotion, pourquoi pareille émotion ne pourrait-elle pas être traduite par des couleurs et des formes ? Et pourquoi le peintre se tromperait-il dans son dessin et ses couleurs lorsqu’il donne une représentation de couleurs et de lignes qui soulignent la forme cristallisée de cette abstraction ou qui s’écartent de la réalité photographique[9] ? »

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     


    Jan Sluijters parisien, luministe puis cubiste

     

     

    [1] Edward Burne-Jones (1833-1898), peintre anglais appartenant aux « préraphaélites ». Jules Chéret (1836-1932), peintre et dessinateur français, surtout connu pour ses affiches ; Jan Sluijters en dessinera lui aussi.

    [2] Anita Hopmans, Helewise Berger, Karlijn de Jong & Wietse Coppes, Jan Sluijters. De wilde jaren, WBooks, Zwolle, 2018, p. 7.

    [3] Ibid, p. 12. Leo Gestel (1881-1941), peintre néerlandais.

    ERIC5.png[4] Henri Evenepoel, peintre, dessinateur et graveur belge, né à Nice le 2 octobre 1872 et mort à Paris le 27 décembre 1899. En 2016, Eric Min lui a consacré une biographie : Een schilder in Parijs – Henri Evenepoel (1872-1899).

    [5] Le Bal Tabarin était situé au 36, rue Victor-Massé, le café du Rat-Mort à l’angle de la place Pigalle et de la rue Frochot. Quant au Moulin Rouge, il trône toujours sur la place Blanche.

    [6] Lettre de Jan Sluijters à Jérôme Alexander Sillem, 22 mai 1906 (Archives de Hollande septentrionale, Haarlem).

    [7] Lettre de Jan Sluijters à Vincent Cleerdin, 2 décembre 1906 (Bibliothèque universitaire, Leyde).

    [8] Gino Severini (1883-1966), peintre futuriste italien. Dans son sillage, l’Anversois Jules Schmalzigaug a réalisé en 1913 et 1914 de nombreuses « expressions dynamiques du mouvement » de danseuses, d’intérieurs de cafés et de salles de bal baignés de lumière électrique.

    [9] Jan Sluijters, « Nieuwe schilderkunst », lettre envoyée à la rédaction de l’hebdomadaire politico-culturel De Amsterdammer, publiée dans la livraison du 17 mai 1914 (citée par ailleurs dans Jan Sluijters. De wilde jaren, p. 124).

     

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  • À la rencontre de Valery Larbaud

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    Eddy du Perron à propos de l’auteur

    des Poésies de A. O. Barnabooth

     

     

    Une histoire comme Barnabooth m’impressionne. Ce n’est plus de la littérature seule, il y a un homme là qui vous parle. J’aurais vu Valéry Larbaud dix fois et il m’aimerait beaucoup que je n’aurais pas tiré autant de lui que me donne son livre qui me coûte quelques francs. Des livres comme Barnabooth remplacent les amis. Mais on en trouve si peu.

    Eddy du Perron, lettre à Clairette Petrucci, 9 juin 1923

     

     

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    Retour sur une rencontre

     

    Dans le monde francophone, on connaît Charles Edgar du Perron, dit Eddy du Perron (1899-1940), essentiellement en raison de son amitié avec André Malraux – n’est-il pas le dédicataire de La Condition humaine ? –, laquelle fait l’objet de denses et magnifiques pages dans le roman Le Pays d’origine (préface A. Malraux, traduction Philippe Noble). Cependant, le Néerlandais né dans ce qu’on appelait encore l’Insulinde, goûtait d’autres écrivains français, à commencer par Stendhal, son grand modèle et inspirateur, mais aussi, parmi ses contemporains, le subtil prosateur Paul Morand (1888-1976), le facétieux Paul Léautaud (1872-1956) et plus encore le raffiné Valery Larbaud (1881-1957) – une prédilection qu’il partageait avec un autre de ses amis, son compatriote Jan Greshoff. De l’auteur de A. O. Barnabooth, ouvrage qu’il a découvert en 1923 et qui devint son livre de chevet, il a d’ailleurs traduit quelques œuvres. C’est de sa fascination pour V. Larbaud – auquel il a emprunté le concept de « jeune européen », autrement dit un « jeune homme cosmopolite et subversif qui exige sa liberté intellectuelle et refuse en conséquence toute forme de conformisme dont il pourrait être dupe » – que rend compte le texte qui suit (que nous avons traduit et annoté). Il provient d’un livre posthume, In deze grootse tijd (En cette époque grandiose, 1946), repris dans  les Verzameld werk (Œuvres complètes, vol. 5, 1956, p. 220-223).

    Le jeune E. du Perron

    EdP8.pngCette fascination ne veut pas dire que Du Perron admirait l’ensemble de l’œuvre de son confrère français. Il ne l’a pas moins défendu auprès de ses amis néerlandais, dans sa correspondance, ses conversations, mais aussi dans l’article « Valery Larbaud : Aux couleurs de Rome », qui est bien plus qu’un compte rendu de l’ouvrage en question. Si la rencontre entre les deux hommes a un peu tardé à se produire, c’est que le Hollandais ne vivait plus à Paris mais en Wallonie avant son déménagement à Meudon-Bellevue au début de l’automne 1932 ; de son côté, Valery Larbaud ne se trouvait pas en permanence dans la capitale française, loin s’en faut. C’est grâce à leur éditeur commun, A.A.M. Stols, que le contact a pu être établi.

    EdP9.jpegDans son Journal (édition de Paule Moron, Gallimard, 2009, p. 1154-1155), Larbaud nous dit qu’avant son rendez-vous au petit établissement L’Helvétia, il est passé au Quai d’Orsay pour y voir Saint-John Perse, après quoi il a déjeuné seul et s’est rendu à la bibliothèque Sainte-Geneviève ; « à 5½ au salon de thé où est venu E. du Perron. Causé 1½ environ : Java où il est né, diverses aventures ; Dekker (Multatuli), [Coupercus] (sic), etc. Il vient d’achever la trad. hollandaise d’un roman de Malraux, et part demain pour Grenoble. Même lui est préoccupé de politique, et voit des gens qui en parlent sans cesse ; m’a paru scandalisé quand je lui ai dit, avec simplicité et sincérité, que s’il y avait des troubles, j’irais attendre hors de France qu’ils soient passés. Cela me semble la seule conduite raisonnable, et que ceux qui, n’ayant pas d’opinions déterminées et capables d’une réalisation pratique prochaine (= au fond, des intérêts plus ou moins ‘‘supérieurs’’), s’ils se mêlent de politique ou bien songent à pêcher en eau trouble ou bien sont dupes (types de ceux qui ont cru à la ‘‘dernière guerre’’ en 1914, et maintenant croient à la dernière révolution, – ou bagarre.) » Le Journal nous apprend encore que Du Perron a rendu visite à Larbaud le 14 mars 1935. Il est amusant de relever à quel point la teneur du compte rendu de l’un diffère de celle de l’autre. De son côté, dans un texte de 1940 consacré à quelques écrivains dessinateurs, le Hollandais nous fait part quil a gagné LHelvétia équipé d’un gribouillage fait en trois secondes par André Malraux, censé reproduire la personne de Larbaud afin qu’il puisse le reconnaître.

     

    kees snoek,eddy du perron,andré malraux,velery larbaud,max jaboc,littérature,france,hollande,biographie,correspondanceQuant à l’importance de Larbaud pour Du Perron et l’influence qu’il a eu sur son œuvre, on lira : Kees Snoek, « Sous l’œil des écrivains : le jeune Du Perron et la littérature française », Septentrion, 1999, n° 4, p. 34-37. Et à propos de leur rencontre : Radboud Kuypers, « Na zóóveel vriendschap ! Over de ontmoeting tussen Du Perron en Larbaud », Bzzlletin, 1994, n° 213, p. 44-50, ainsi que : J.H.W. Veenstra (traduit par Willy Devos), « Valery Larbaud et Eddy du Perron », Septentrion, 1978, nº 3, p. 52-58 (un article qui proposait déjà une traduction d’une bonne partie de l’évocation de l’heure et demie que les deux écrivains ont passé ensemble ; voir aussi la présentation et la traduction de Serge Guy-Luc [pseudonyme de Dolf Verspoor] dans Confluences, n° 37-38, décembre 1944-janvier 1945 : Edmond [sic] du Perron, « Notes sur Valery Larbaud », p. 257-262). Autres contributions en néerlandais : Jaap Goedegebuure, « Valery Larbaud en E. du Perron », in Valery Larbaud, Fermina Marquez, Amsterdam, Athenaeum-Polak & Van Gennep, 1978, p. 235‑239 ; Jaap Goedegebuure, « Valery Larbaud en zijn masker », Tirade, mai 1977, p. 290-299 ; J.H.W. Veenstra, « Valery Larbaud, Du Perrons verre vader », Het Oog in ’t Zeil, n° 6, août 1984, p.5‑8 ; Radboud Kuypers, « Du Perron en Larbaud. Een leerschool voor de amateur », Voortgang. Jaarboek voor de Neerlandistiek, 1993 et 1994, p. 155-177. Et, bien entendu, les pages consacrées à Valery Larbaud dans la monumentale biographie signée Kees Snoek : E. du Perron. Het leven van een smalle kees snoek,eddy du perron,andré malraux,valery larbaud,max jacob,littérature,france,hollande,biographie,correspondance,portraitmens, Amsterdam, Nijgh & Van Ditmar, 2005. Du même auteur, en français : À la recherche d’un destin. L’écrivain néerlandais Eddy Du Perron et la littérature française, publié par Présence d’André Malraux. Cahiers de l’association Amitiés Internationales André Malraux, n° 15, 2018. À propos de l’homme de lettres et homme de réseaux Jan Greshoff, on lira la très belle et récente biographie que l’on doit à Annemiek Recourt, Moralist van de ontrouw. Jan Greshoff (1888-1971), Van Oorschot, Amsterdam, 2018.

     

     

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    publication récente sur Du Perron : Eddy du Perron: leven volgens de eigen aard

    recueil d'articles épars sélectionnés par Kees Snoek (IGV, Amsterdam, 2020)

     

     

     

    Ma rencontre avec Valery Larbaud

    (mercredi 2 mai 1934)

     

    Si je fais abstraction de Léautaud (1), Valery Larbaud est le seul écrivain vivant dont j’ai un jour éprouvé le besoin de faire la connaissance. Adresser une lettre à des célébrités, cela n’a jamais été mon fort. Une fois cependant, dans un hôtel de Dijon, en 1924, je crois, j’ai écrit une lettre à Larbaud après avoir relu Barnabooth, une « lettre dans la nuit » que j’ai déchirée dès l’apparition du nouveau matin.

    traduction de Enfantines (2020)

    EdP2.jpgMa première rencontre avec Larbaud se déroula en 1922, à Montmartre. Dans ce quartier, j’avais un libraire attitré, un homme chauve à l’épaisse moustache rousse qui s’emportait pour un rien ; on imputait ces éruptions au fait qu’il se savait cocu. Un jour, je vis sur l’une de ses tables une réédition de Barnabooth à la manchette (2) rose : Un jeune milliardaire sud-américain promène à travers l’Europe sa mélancolie (quelque chose dans cette veine), agrémentée du portrait hachuré d’un homme coiffé d’un panama. Je me suis méfié de ce livre, pensant avoir affaire à un Prince Cucuault. J’ai demandé au libraire ce que c’était. Jetant un regard de mépris sur l’ouvrage, il fulmina : « J’en sais rien ! C’ pas vous, ça ? » Il entendait par là que le portrait me ressemblait, ce que d’autres corroborèrent par la suite.

    Environ un an plus tard, j’ai acheté le livre à Florence, en guise de lecture « locale ». J.D. (3) l’a lu pour moi pendant que je passais mes journées à Quinto ; un soir, alors que je lui demandais ce qu’il en pensait, il m’a répondu : « Je ne dis rien, à toi de le découvrir par toi-même. » Quand j’en ai entamé la lecture, il a suffi de quelques pages pour que je fusse conquis. Je poussai des cris de joie, auxquels J.D. rétorqua d’une voix posée et sensée : « Je m’en doutais : bien entendu, tu te reconnais en lui, et tu penses que ce livre a été écrit spécialement pour toi. » Au cours des journées suivantes, en Italie, combien de portraits ne me suis-je pas fait tirer, coiffé d’un panama !

    traduction de 12 Poésies de A.O. Barnabooth (2018)

    EdP3.pngJ’ai écrit une lettre à Larbaud, l’ai déchirée, mais escomptais bien le croiser un jour. La vie nous devait, tant à lui qu’à moi, une rencontre mémorable, estimais-je, une rencontre hors de la littérature, dans des circonstances exceptionnelles. J’éprouvai de la jalousie en parcourant un article de Montherlant, dans lequel ce dernier révélait, placidement, en passant : …un écrivain que j’aime et vénère, M. Valery Larbaud…

    En 1925, je séjournais à Venise avec mon père et ma mère. Mon exemplaire de Barnabooth, je l’avais fait relier en quatre cahiers sous papier italien ; j’en lisais à chaque occasion un passage à mes parents, eux qui ne goûtaient cette œuvre que très modérément. À l’instar de presque toutes leurs connaissances, ils voyaient dans le protagoniste une espèce de fou dès lors qu’il laissait ses valises toute neuves dériver sur l’Arno. Pour les punir, je refusai de les accompagner sur le Lido ; je restai en compagnie de Barnabooth sur la terrasse du Florian (où j’avais bu une absinthe exécrable avec mon père dans laquelle il avait fini par reconnaître un breuvage d’avant-guerre). Un soir, dans la salle à manger de notre hôtel, une nouvelle rencontre vint me récompenser : une table voisine était occupée par un homme de petite taille, replet, au visage affable et au crâne dégarni, et, en face de lui, par une rousse imposante à la peau blanche et aux lèvres charnues, la femme dont Barnabooth aurait apprécié l’appétit pour la viande rouge, une Florrie Bailey. Cependant, la rousse était indéniablement une Française : elle réservait à ce monsieur une histoire interminable à propos d’une valise égarée ou d’une somme qu’elle se refusait d’acquitter auprès des douanes. « Ah, non ! pourquoi-le-ferais-je ? Je serais folle alors ! ’Pas ?... » sur l’air classique de la Française mécontente, en rien disposée à se laisser embobiner. Il me semblait évident que tout cela se résumerait, pour ce monsieur, à un supplément de denaro à débourser. Il la considérait avec un soupçon d’amusement, d’un air mariant modestie et supériorité, sans objecter quoi que ce fût ; à chaque question, il répondait en esquissant un geste, bras levé une seconde en l’air, doigts fugacement écartés. Son langage des signes ne suscitait qu’un surcroît de questions de la part de la femme. J’étais tellement persuadé d’avoir vu Larbaud à cette table, que je me le suis toujours représenté par la suite sous cette apparence.

    E. du Perron et son ami O. Duboux, Montmartre

    kees snoek,eddy du perron,andré malraux,valery larbaud,max jacob,littérature,france,hollande,biographie,correspondance,portraitPlus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer toutes sortes de personnes qui le connaissaient et qui en brossaient le portrait. J’ai vu aussi plusieurs photographies de lui, certaines singulières sur lesquelles il portait la moustache.

    Après avoir traduit Le Pauvre Chemisier (4) je suis entré en contact avec lui de la manière la plus ordinaire, c’est-à-dire la littéraire. Il m’a envoyé un petit livre accompagné d’une dédicace, je lui ai rendu la pareille, nous avons échangé quelques lettres (la première que je lui ai adressée, c’était depuis Spa, me semble-t-il, en juillet 1932) (5). En 1934, après un premier rendez-vous manqué, je l’ai enfin rencontré en chair et en os, par un après-midi ensoleillé, à L’Helvétia, rue de Médicis, en face de la grille du Luxembourg. Moi qui m’étais figuré le rencontrer au Doney (6) ! Arrivé à l’heure convenue, je me suis assis à une table de la terrasse, un rien dépité de ne pas être plus ému (tout bien considéré, ce moment survenait onze ans trop tard) ; au bout de dix minutes, j’allai voir à l’intérieur. Dans la salle sombre en tiroir, un petit homme se leva, un peu gêné par la table qu’il occupait. C’était Larbaud sans chapeau, tel que je le connaissais d’après les portraits peints par Sichel (7) et Bécat (8), plus petit que moi-même, plus petit que je ne l’avais imaginé. Il me parla de l’une de ses nouvelles qui allait bientôt paraître dans Le Disque Vert (9), un texte pour lequel il s’était donné beaucoup de peine, notamment pour camper un personnage de la tête aux pieds en peu de mots, à la manière de Salluste. Il estimait être parvenu à restituer une femme en une seule phrase ; mais quel mal cela lui avait coûté ! Le titre était tiré d’un sonnet – un très beau sonnet – de Jorge Manrique (10) : Tan Callando, si silencieuse... J’ai fait : « Comme Calla, hombre, calla ! dans Fermina Marquez ? » (11), et bien qu’il fût évident que je ne connaissais pas l’espagnol, il déclama le sonnet dans son intégralité. Il me montra un cahier rempli de citations latines, qu’il avait consignées à la Bibliothèque (12). Je cherchais à chaque fois à aiguiller la conversation sur Barnabooth, lui la ramenait systématiquement sur les poètes du XVIIe siècle, Scève, Brébeuf (qui n’était pas sans lui rappeler Baudelaire) (13).

    Dédicace dE. du Perron à la mère de son amie Clairette

    kees snoek,eddy du perron,andré malraux,velery larbaud,max jaboc,littérature,france,hollande,biographie,correspondanceJe lui demandai ce que seraient les Dernières Nouvelles d’Alabona (14), il me répondit à voix basse, comme si lui-même n’était pas sûr de ce à quoi il aboutirait : « Oh ! ça, c’est M. Barnabooth. » Il prononça le nom avec un « t » léger, non avec le « th » anglais. « Y sera-t-il aussi question de sa femme ? – Sa femme ? – Oui, la demoiselle Yarza avec qui il part à la fin de Barnabooth. – Ah ! oui. Non, il n’en dira pas grand-chose. J’ai remarqué que les hommes parlent peu de leur épouse. Je ne saurais d’ailleurs expliquer au juste pourquoi : les étrangers peut-être parce qu’ils connaissent trop bien la leur ; les Français probablement parce qu’ils ont peur que les autres la connaissent mieux qu’eux-mêmes. »

    Je lui ai demandé pourquoi la N.R.F. ne donnait pas ses œuvres complètes dans une édition décente (à l’exemple de celles de Proust, de Gide ou de Valéry) : « Oh ! Gaston, répondit-il, en parlant de l’éditeur, c’est un vieil ami. – Est-ce une raison valable ? – Non, mais je pense qu’il attend. – Il attend quoi ? Une nouvelle révolution pour stimuler les ventes ? – Non, je crois qu’il attend tout simplement ‘‘le domaine public’’. » Il formula ce trait d’esprit d’une voix douce, le regard retroussé un peu de côté, comme un garçon qui fait une blague en cherchant à ne pas encourir de réprimande.

    Ce qui m’a le plus marqué dans sa personne, ce sont ses yeux, d’un vert profond auquel je ne m’attendais pas du tout ; ils m’ont un peu rappelé ceux d’A. Roland Holst (15). Et pour le reste, la fragilité et la prudence de ses mouvements ; tout le temps que j’ai passé à côté de lui, j’ai eu peur de heurter l’un de ses bras.

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     


     

     

    (1) En plus de l’évoquer assez souvent dans ses réflexions et sa correspondance, E. du Perron a consacré un article à Paul Léautaud : « Paul Léautaud. Het alter ego van Maurice Boissard », Den Gulden Winckel, 1929, p. 74-76.

    EdP1.png(2) Le terme est employé par Eddy du Perron, entre guillemets. Il s’agit de qu’on appelle plus communément un bandeau (voir illustration).

    (3) Jacques Duboux (1899-1950), qui se prénommait en réalité Oscar, artiste bohémien suisse, grand ami d’Eddy du Perron au même titre que, par la suite, l’homme de lettres Pascal Pia (1903-1979).

    (4) Conte traduit sous le titre De arme hemdenmaker (1932), publié par les éditions A.A.M. Stols qui faisaient paraître la même année une réédition d’Amants, heureux amants de Larbaud. Stols a envoyé des exemplaires de la traduction à Larbaud, lequel en a retourné un rehaussé d’une dédicace pour le traducteur

    (5) La première lettre date du 26 juillet 1932. Elle est effectivement envoyée depuis Spa. Du Perron adresse à son tour un exemplaire dédicacé de sa traduction au Français. Dans les quelques feuillets de sa missive, il est question de la lettre déchirée, d’une rencontre éventuelle… Larbaud lui enverra peu après un exemplaire de son recueil d’essais Technique qui venait de voir le jour chez Gallimard. Voir ici les 12 lettres conservées, envoyées par le Néerlandais au Français.

    (6) Célèbre café-restaurant de la Via Vittorio Veneto, à Rome.

    (7) Pierre Sichel (1899-1983), peintre et écrivain parisien. On connaît de lui au moins un portrait de Valery Larbaud qui date de 1923.

    EdP7.png(8) Pierre-Émile Bécat (1885-1960), peintre (portraits de nombreux écrivains) et illustrateur de livres (en particulier érotiques). On connaît de lui plusieurs portraits de l’écrivain dont un dessin au crayon de 1924. On sait que Larbaud a posé pour lui en 1919 dans le cabinet de travail d’Adrienne Monnier, belle-sœur du peintre, séance à l’occasion de laquelle Sylvia Beach a pris l’écrivain en photo (photo). Le Portrait de Valéry Larbaud assis (1920) est sans doute le fruit (l’un des fruits) de cette séance.

    (9) Le Disque Vert (rebaptisé Au disque vert), célèbre revue du Belge Franz Hellens à laquelle ont contribué nombre de grandes plumes.

    kees snoek,eddy du perron,andré malraux,velery larbaud,max jaboc,littérature,france,hollande,biographie,correspondance(10) Jorge Manrique (vers 1440-1479), poète espagnol surtout connu pour Stances sur la mort de son père. C’est en réalité de la première strophe de cette élégie que semble tiré le titre qu’évoque Eddy du Perron : Recuerde el alma dormida, / Avive el seso y despierte / Contemplando / Cómo se pasa la vida, / Cómo se viene la muerte / Tan callando. « Tan callando » a paru dans le volume Aux couleurs de Rome (1938) après une parution dans Au disque vert, 1934, p. 61-75. Eddy du Perron revient brièvement sur « Tan callando » dans son survol de l’œuvre de Larbaud : « Valery Larbaud : Aux couleurs de Rome », in Œuvres complètes, vol. 6, 1958, p. 318-324 (texte initialement publié le 13 octobre 1938 dans la livraison du soir du quotidien Nieuwe Rotterdamsche Courant).

    (11) Eddy du Perron a traduit en néerlandais le roman Fermina Marquez. A.M.M. Stols a publié cette transposition en 1935 (réédition ci-dessus).

    (12) Larbaud se rendait fréquemment à la bibliothèque Sainte-Geneviève.

    (13) Georges de Brébeuf (1617-1661), poète moins connu que Maurice Scève qui a, pour sa part, vécu au XVIe siècle.

    (14) Œuvre restée à l’état de projet, comme bien d’autres de Larbaud.

    (15) Adriaan Roland Holst (1888-1976), poète néerlandais très réputé de son vivant. En français : Par-delà les chemins : poèmes, traduction Ans-Henri Deluy, augmentée de quelques traductions par Dolf Verspoor, Paris, Seghers, 1954.

     

     

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    la biographie signée Kees Snoek

    E. du Perron. Het leven van een smalle mens

    Amsterdam, Nijgh & Van Ditmar, 2005.

     

     

     

  • Rutger Kopland dans l'Autre vie

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    L’Autre vie

    De Bruges à Groningue sur les pas d’Yves Leclair

     

     

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    Il a beau intituler l’une de ses œuvres Orient intime, il ne peut s’empêcher d’évoquer çà et là les Pays-Bas, ses paysages, ses passants, ses poètes. La quatrième de couverture de ce livre de 2010 ne s’ouvre-t-elle pas sur ces mots : « Il suffit, par exemple, que j’entende converser un Frison dans les canaux lumineux de la campagne de Groningen, très au nord des Pays-Bas… » ? Quant à l’ultime texte du volume, il offre une citation d’Etty Hillsesum : « Donne-moi chaque jour une petite ligne de poésie, mon Dieu, et si jamais je suis empêchée de la noter, n’ayant ni papier ni lumière, je la murmurerai le soir à ton vaste ciel. Mais envoie-moi de temps en temps une petite ligne de poésie. »

    Entre deux villages de France, un passage chez Virgile et l’office des Vigiles, son recueil Cours s’il pleut (2014) recèle un cycle « Haut pays bas », des sonnets « à l’envers » pourrait-on dire, composés en Hollande au début du présent millénaire, dans les pas de Rutger Kopland qui vivait du côté de Groningue et auquel il dédie « Groningen à vélo », poème où l’on retrouve la prédilection d’Yves Leclair – puisqu’il s’agit de lui – pour les jupes et les formes féminines, « jambes croisées » ou « globe des seins blancs ».

    Yves0.pngAyant transformé le lieu-dit Courcilpleu en un titre de recueil : Cours s’il pleut (2014), Yves Leclair goûte en gastronome la toponymie locale : « […] J’aime prononcer / les mots d’autres langues, surtout quand ils / sont imprononçables/ Et renoncer / à en savoir le sens rend plus fertile / leur sens […] ». Plus loin, lisant Giono, il repense au « tabac orange hollandais » qu’il achetait, enfant, pour son père…

     

    Déjà dans Prendre l’air, qui date de 2001, on trouve trace du poète hollandais Kopland sous la plume du Français : « La poésie d’Yves Leclair, écrivait alors Pierre Perrin, apparaît ainsi d’autant plus retenue qu’elle voudrait retenir le fleuve du temps. Le pari que l’auteur est en train de gagner, en un temps où les équarrisseurs de la poésie-qui-soi-disant-n’existe-pas reprennent de la vigueur, tient à ce que l’inconnu peut encore nous surprendre. Ce dernier ne braille ni ne s’agite. Il monte en secret du fond de chacun de nous comme le souffle auquel il faut bien prêter l’oreille ; quand le râle l’emporte, il est trop tard. ‘‘Regarde-le bien, le temps, / droit dans les yeux avant qu’il soit passé.’’ Il n’en faut pas moins un miroir ou, mieux, quelqu’un, une présence pour s’en rendre compte. Yves Leclair l’écrit lui-même ‘‘en mijotant des poèmes de Rutger Kopland’’, comme il le précise encore en note d’un beau sonnet en l’air. L’autre est de la sorte relégué en bas de page, encore tenu à distance, comme le moi, quand l’idéal serait peut-être, contre l’éviction de ce dernier que Pascal haïssait aussi, la fusion. »

    Kopland - seul poète hollandais publié à ce jour en volume chez Gallimard, ceci grâce à Paul Gellings épaulé par Jean Grosjean –, Yves Leclair lui consacrait à l’époque, par un soir où « il fait seul », quelques pages dans la NRF (janvier 2001) : « Kopland river, improvisation n°1 sur la poésie de Rutger Kopland ». Un début de lettre adressé au confrère admiré, des notes prises sur le vif, en relisant Songer à partir et Souvenirs de l’inconnu : « De certains poèmes de Kopland, on pourrait dire qu’ils sont l’exacte musique de l’hiver. Et qu’ils savent en garder le secret. » Ou encore Kopland, « poète de l’entrée en hiver ». « Kopland river, lande d’hiver ». Les titres que retient le Hollandais ne manquent pas de fasciner Leclair, tant ceux des recueils que ceux de certains poèmes. La simplicité apparente de cette poésie le plonge « dans la nudité de l’être, dans l’ouvert, sa misère et son mystère », dans une « parole ravagée par une conscience très aiguë de la finitude ». Et de conclure : « Nous sommes des étrangers enfermés dans nos solitudes absolues. »

     

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    Œuvres poétiques complètes de Rutger Kopland, Van Oorschot, 2013

     

     

    Dans le recueil le plus récent d’Yves Leclair, L’Autre vie (2019), le Hollandais est encore là sous la forme d’une citation en néerlandais : « Wie wat vindt heeft slecht gezocht » (Qui trouve quoi que ce soit a mal cherché), un « viatique de feu » de « l’extraordinaire Rugter Kopland » précise Emmanuel Godo. Kopland présent, cette fois non au Nord des Pays-Bas, mais à Bruges (en mars 2014), au cœur d’un verset : « Heureux d’avoir pendu ma ballade de perdu, aux airs de l’Onder het vee de mon cher Rutger Kopland, trouvé en édition originale, ici, dans une improbable librairie. / Jusqu’au moment de me hisser sur le marchepied du train in extremis, après avoir pas mal trotté, me répéterai à contre-pied ce vers qui m’a trouvé et détroussé à la porte, comme un ancien air de fox-trot : / Wie wat vindt heeft slecht gezocht. »

    Kopland1.pngC’est que L’Autre vie s’arrête bien plus au pays de Guido Gezelle et de Hugo Claus qu’en Hollande. Écrit à Bruges, lui aussi en mars 2014, un « Béguinage » ouvre le cycle « Au sein du royaume ». Le cycle suivant, brugeois à part entière, s’intitule « Septième ciel », qui est aussi le titre d’un In memoriam dédié au prêtre-poète du XIXe siècle, grand précurseur des lettres flamandes modernes ; lui succède une pièce dédiée à Karel Jonckheere (1906-1993) : « La châsse de Sainte-Ursule ». L’Anversois Max Elskamp n’est pas oublié : « Diablerie enluminée ». L’évocation d’une roulotte de romanichels permet à l’auteur de se remémorer un autre artiste flamand, Jan Yoors (1922-1977). Une fois de plus, bien des pérégrinations sous la plume d’Yves Leclair, aux quatre coins de la France, aux quatre coins de l’Europe… Une fois de plus, un poème à l’ami Kopland, en date du 10 avril 2002, soit trois mois avant la disparition du poète hollandais, composé entre Haarlem et Rien van den Broecke Village :

     

     

    Retrouver le Nord 

     

    Vent de la mer du Nord, vent glacial près d’Haarlem, vent qui donne des couleurs aux jours, aux oreilles,

     

    vendeurs marron d’Inde qui brûlent de l’encens devant des éléphants en faux bois de santal pour attirer le chaland en plein courant d’air.

     

    Ce soir, le ciel rosit tout le ciel du polder. Les vols des colverts comme des avions de chasse fusent sur l’eau des canaux dans l’air bleu de Delft.

     

    Entre les bungalows, les house-boats, on voit passer une déesse blonde avec des bières.

     

     

    Goffette.pngLe travail de traduction de Paul GellingsSonger à partir (1987) puis les Souvenirs de l'inconnu (1998), a d’autant plus porté de fruits que Richard Rognet opte pour une strophe du Hollandais en épigraphe à Un peu d’ombre sera la réponse alors que Guy Goffette dédie à son tour des vers à Rutger Kopland : « Poète en Groningue », du cycle « Compagnons de silence » paru dans le recueil Un manteau de fortune :

     

    Songer à partir, disait-il, et c'était encore

    sous les mots du poème comme une barque

    quand le soleil se noie au milieu du lac,

    juste là où le vent n'élargit plus

     

    les cercles, une barque frêle et qui

    fait mine de vouloir s'en aller, va, revient,

    et l'eau proteste contre la proue, et personne

     

    pour comprendre et traduire cela :

     

    que de si petites vagues – rêves, souvenirs

    – aient toujours raison de nos plus fiers

    élans, de nos désirs d'échapper au reflux.

    Personne, sinon celui qui parle de partir

     

    et cherche encore un endroit pour rester.

     

     

     

    Entretien radiophonique avec Yves Leclair 

     

     

    L’Autre vie d’Yves Leclair « n’est pas ailleurs, dans un illusoire monde autre : elle se laisse entrevoir ici et maintenant. Le poète est cet homme qui saisit l’instant de l’entrebâillement et en transmet la force bouleversante à ses contemporains : il les sait claquemurés et privés du mystère sans lequel la vie humaine s'étiole ». Ses poèmes creusent une quête intérieure : « Tente tout d’abord, écrit-il dans Orient intime, de rejoindre ton nom : ‘‘le clair’’, la transparence. Fiat lux. Ici commence en vérité un très intéressant voyage. Ici ton premier tour du monde. Mais n’oublie pas d’ôter tes gros godillots avant de monter aux barreaux de l’échelle de lumière. Prends leçon sur les sherpas. Ils vont pieds nus en souriant. Pieds nus, cette noblesse, celle du marcheur, du nomade, du passant ordinaire ou moribond, la seule ou presque devant laquelle s’incliner. L’écriture est ma tente démontable de nomade dans le désert quotidien de notre vieille Europe, en marche à l’étoile vers mon Orient. Mais je sais que ‘‘Orient et Occident ne sont aussi que des désignations temporaires pour des pôles au-dedans de nous-mêmes’’ (Herman Hesse). » Des soupçons de l’autre vie, une part du royaume, le poète en reconnaît dans les petits riens et les grands hommes des plats pays.

     

    Daniel Cunin

     


     

    documentaire consacré à R. Kopland, sous-titrage en portugais