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  • D’Anvers à Auvers en passant par Ostende


     

    Petit arrêt sur quelques polars français qui nous entraînent dans les terres néerlandophones : un tour à Anvers et dans la ville d’Ostende, suivi d'un clin d’œil de Van Gogh qui fait son entrée dans le genre policier.

     

     

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    Flammarion a publié il y a peu Le Seigneur d’Anvers de Vincent Crouzet. Anvers, c’est entre autres son quartier juif et ses diamantaires. Les diamants, Vincent Crouzet connaît. Il nous invite donc à le suivre dans les mines africaines et dans les milieux où l’on travaille et vend ces pierres, où l’on brasse des sommes considérables. Au bout du compte, cela donne un thriller assez classique : rivalités poussées à leur paroxysme entre quelques-uns des plus grands diamantaires du monde, agissements de certaines mafias dans la ville flamande et, dans les coulisses, concurrence entre services secrets de différents pays (Angleterre, France, Belgique, Russie, Israël…). Une ou deux histoires d’amour et l’incontournable référence à la Deuxième Guerre mondiale pour épicer le tout.  C’est un roman qui se lit tout seul, sans effort de la part du lecteur ; mais le lecteur exigeant n’ira pas jusqu’au bout : Vincent Crouzet n’est pas un très grand styliste. On est en permanence sur Anvers, sur Londres ou perché ailleurs – entre autres sur un arbre –, mais jamais à Anvers, ni àLondres. Qui plus est, comme bien souvent quand un écrivain français met sous sa plume des termes néerlandais, les erreurs ne sont pas loin –pauvre Vestingstraat ! Laissons tout de même la parole à l’auteur :



     

    Des histoires plus léchées, c’est ce que propose un éditeur de Manosque, Le Bec en l’air, dans Ostende au bout de l’est (2009). Il s’agit d’un recueil de nouvelles signées par des écrivains français (de romans noirs) connus. Dans l’ordre d’apparition : Marcus Malte, Didier Daeninckx, Jean-Bernard Pouy, Marc Villard, Michel Quint, Jean-Hugues Oppel. Le début de la nouvelle de Michel Quint intitulée La Secrétaire du brouillard :

    L’ouest finit à Ostende. Après, plus loin que la mer, commence autre chose qui n’existe pas vraiment pour qui parvient jusqu’ici. Cette ville, la terre s’y échoue, à bout de forces, et quelle que soit notre raison d’y être, on accompagne son agonie sur le sable des plages. Aux alentours de la Toussaint, on pense à la chanson de Caussimon et on se demande si ça vaut le coup de vivre sa vie, on mettrait des chrysanthèmes à chaque coin de rue pour n’oublier personne de ceux qui sont venus là déchirer leurs rêves en petits morceaux et les jeter aux vagues, que les mouettes les piquent du bec et s’en aillent les noyer aux large.

    Ce livre comprend par ailleurs une trentaine de photos couleur prises par Cyrille Derouineau. Des photos plutôt froides – un peu « bloc de l’Est » – qui s’arrêtent sur la plage et les façades d’Ostende. Ces photos, dont certaines captivent, ne servent pas d’illustrations aux nouvelles ; à partir de certaines d’entre elles, chaque auteur tisse quelques fils à moins qu’il ne les utilise comme une sorte d’écho.

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    Cette fois encore, on se pose une petite question à propos des termes flamands retenus : ainsi le titre mi-flamand mi-français de la nouvelle de Marcus Malte : Zeer daarlijk voeders (Pourquoi Ostende ?) restera une énigme pour beaucoup*. Hormis ces peccadilles, ce qui prédomine, ce sont bien les atmosphères que savent créer les romanciers - chacun à sa belle façon - entre brume, fin tragique, nostalgie, désarroi, passé obscur. Du spleen et encore du spleen. Mais un spleen que l’on savoure. Un passage de Marcus Malte :

    Quand je débarque ici, la fin du monde est proche. Je pense que ça doit ressembler à ça, les quelques minutes, les quelques secondes avant l’apocalypse. À trois heures de l’après-midi le crépuscule est tombé. Le ciel et la mer logés à la même enseigne : celle de l’enfer. Tout est vert. Un vert d’émeraude, sombre, profond, qui irradie d’une mince faille entre les nuages, là-bas, à l’horizon. Une bombe à neutrons a dû exploser au large – ou bien le soleil lui-même – et les radiations se propagent inexorablement vers le rivage. Les habitants ont fui. Chiens compris. Je peux les imaginer se terrant au fond des caves ou dans leurs salles de bains calfeutrées, transis d’angoisse, demandant grâce et pardon, implorant Dieu sait quelles divinités, jurant fidélité et humilité et tout ce qu’on voudra en échange de la clémence, et s’agenouillant, suppliant, priant pour que le grand orage les épargne, pour que la colère passe au-dessus de leurs crânes, pour que la formidable masse des nuages, qui déjà recouvre de ses flots inversés les becs falots des réverbères, ne vienne pas les noyer, eux, pauvres pécheurs, dans ses ténèbres et pour l’éternité.

    OstendePhoto.jpgEn levant le poing je peux presque crever le plafond.

    Qui d’autre ? Personne. Je suis le seul être vivant à portée de vue hormis une volée de mouettes. Je ne pèse guère plus qu’elles sous la poussée du vent.

    Alors c’est ça, Ostende ? je me suis dit.

    Il ne pleut même pas.

    J’ai tourné le dos à la mer. Je n’ai eu aucun mal à trouver l’hôtel. J’y suis entré et je n’en ai plus bougé jusqu’au lendemain.

    Le lendemain, c’était pire.



      

     

     

     

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    Pour finir, une note humoristique, voire carrément burlesque avec un roman de 2006 qui fait entrer Vincent van Gogh dans le genre policier : De Gaulle, Van Gogh, ma femme et moi (éditions Après la Lune). Ceux qui ont lu Poste mortem de Jean-Jacques Reboux retrouveront au fil de cette histoire abra- cadabrantesque la même veine, la même inspiration : jeux de mots à foison, descriptions truculentes, situations totalement invraisemblables et pourtant tout à fait crédibles. Ou comment celui qui allait devenir le Général de Gaulle et qui n’était encore qu’un fœtus dans le ventre de sa maman rencontre Van Gogh peu de jours avant la mort de ce dernier à Auvers. Rire garanti, incontestable qualité d’écriture. Seul petit bémol : Jean-Jacques Reboux a un peu tendance à trop délayer la sauce. Un roman, on l’aura compris, pour tous les afficionados du Général ainsi que pour ceux qui adorent ou détestent Sollers dit Sollex, Houellebecq, l’écrivain dépressif au regard de poisson mort et Catherine Millet, dite sainte Cathy la partouzeuse. Quant au « van » de Vincent van Gogh, on le préfèrera avec son petit « v » batave. Mais là, je pinaille. Ou pachou pachou paya !

     

    Jean-Jacques Reboux nous parle de sa maison d’édition

     

    * Il semble qu'en dialecte local, la seule tournure envisageable correspondant plus ou moins au titre soit Zeer dearlijke voaders. (merci à Sandra)

     

  • Vondel

     

    Joost van den Vondel (1587-1679)

    par J.A. Alberdingk Thijm

     

     

    Tu es, ô Vondel, l'étoile du Nord la plus belle qui brille en ton ciel.

         Jacint Verdaguer     
     

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    couverture de la biographie consacrée à Vondel par Piet Calis

     

    Petite évocation de l'un des plus grands écrivains hollandais du passé, Vondel, à travers un texte de Josephus Albertus Alberdingk Thijm (1820-1889). Ce patronyme difficile à prononcer pour un Français était celui d'un érudit du XIXe siècle qui, de son vivant, a exercé une énorme influence. Dans son immense production, on relève d'ailleurs un ouvrage consacré au poète du Siècle d'or : Portretten van Joost van den Vondel (1876). J.A. Alberdingk Thijm était le père d’un Tachtiger, l’écrivain Lodewijk van Deyssel (1864-1952). Il a collaboré à plusieurs revues françaises et publié, dans notre langue, De la littérature néerlandaise à ses différentes époques (1854). Les chapitres de ce livre avaient paru peu avant dans une revue néerlandaise dont les premiers numéros étaient entièrement rédigés en français : L'Astrée. C'est au deuxième volume de cette publication, celui de l'année 1842, que sont empruntées les pages (p. 49-50) ci-dessous. Il existe plusieurs traductions et adaptations des pièces de Vondel dont une que l'on doit à Jean Giono : Joseph à Dothan. La pièce avait alors été jouée au théâtre d'Orange.

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    Avant Giono, un autre grand Provençal avait été invité à goûter du vers de Vondel : « Le 17 Novembre, Amsterdam solennisera le troisième centenaire de la naissance de Vondel, le plus illustre poète du Siècle d’or de la Hollande. En même temps que sa littérature nationale, dont cette fête est comme une consécration, trois lyres étrangères ont été conviées à célébrer le Dante néerlandais, Frédéric Mistral pour la France, Jacinto Verdaguer pour l’Espagne, et Alexandre Baumgartner pour l’Allemagne. Vondel a chanté, en quatre grands poèmes, tout le système de la Révélation divine dans le drame de l’humanité. Il a trouvé avant Milton ses deux chefs-d’œuvre : son Lucifer, son Adam en exil, – la preuve historique en est faite. – Enfin son théâtre, dont une défense, la première, de la reine Marie Stuart, ainsi que ses vers lyriques et ses satyres, sont encore populaires dans son pays... Mais c’est surtout parce qu’il a formé, épuré et rendu classique la langue poétique de la Hollande, cet idiome glorieux qui ne veut pas mourir, c’est parce qu’il a compris et ennobli le parler de sa race, que les deux plus grands poètes du Félibrige, Mistral et Verdaguer, honoreront l’Altissimo poeta du Parnasse néerlandais. » (Paul Mariéton, La Revue félibréenne (1887-1888), I, Paris, 1888, p. 48). Le futur prix Nobel répondra à M. W.J. Brouwers, membre de la Commission pour le centenaire de Vondel : « Toutes les fois qu’un peuple, s’arrachant aux préoccupations du jour et aux dissensions misérables qui divisent les hommes dans tous les pays, s’élève, d’un essor unanime, vers l’admiration de la vertu ou du génie, toutes les sympathies humaines, de près comme de loin, s’unissent à la fête. Dans le siècle le plus glorieux de votre histoire, Vondel a eu l’insigne gloire d’interpréter magistralement, dans la langue de sa race, les enthousiasmes religieux, patriotiques et poétiques de sa race ; et tous ceux qui gardent au cœur le culte de l’idéal, saluent avec respect la mémoire du poète que la Néerlande honore, et les vrais patriotes qui célèbrent en chœur sa commémoraison. La poésie de Provence sympathise d’ailleurs avec la Hollande d’autant plus volontiers que le nom le plus illustre de l’histoire hollandaise, celui des princes d’Orange, est d’origine provençale, et nous n’avons pas oublié que les plus hauts ancêtres de vos stathouders et rois, qui, au XIIIe siècle, régnaient aux bords du Rhône, dans la cité d’Orange, avaient fait de leur cour un foyer littéraire pour notre langue d’oc. Les princes Raimbaut d’Orange et Guilhem d’Orange comptent même au nombre de nos troubadours célèbres. Je suis heureux, monsieur, que le centenaire de Vondel m’ait fourni l’occasion de rappeler aux bons Hollandais ce trait d’union de nos souvenirs héroïques, et je vous prie de m’excuser si la proximité de vos fêtes ne m’a pas permis de mettre en rimes provençales l’expression de mes sentiments très cordiaux. » (F. Mistral, La Revue félibrénne (1887-1888), I, Paris, 1888, p. 94.)

     

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    des éditions originales (1640 à 1659)

     
     
     
  • Coq ou aigle ?

     

    SATIRE DE LA FRANCE ET DU PEUPLE HOLLANDAIS :

    PIETER VAN WOENSEL (1747-1808) (1)

     

     

     

    CoqVanWoensel.pngÀ la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, le coq français, revigoré et l’œil grand ouvert, les ergots plantés dans la terre d’Europe et la queue bien fournie en plumes, chante à tue-tête. Tel apparaît-il du moins selon la gravure reproduite en regard de la page de titre d’un almanach amstellodamois, De Lantaarn (La Lanterne), qui a connu cinq numéros entre 1792 et 1801. (2) Le lion batave a alors perdu de sa superbe et le temps n’est plus où il poursuivait le fier et belliqueux volatile dans les représentations signées par les artistes de la République, contemporains du Roi Soleil. Il y va de tellement bon cœur ce coq, qu’il commence à se prendre pour un aigle.

    Il ne faudrait pas croire pourtant que la publication en question avance une prose pro-française. Bien au contraire. Pieter van Woensel, son unique rédacteur et illustrateur, ne fait pas  de la propagande : son art est tout d’observation ironique, il manie la fable et l'allégorie dans une veine satirique. Il ne cesse de tourner la France en dérision sans se montrer pour autant plus complaisant à l’égard de ses compatriotes. Tout ce qui figure la volonté annexionniste des dépositaires de la Révolution est critiqué sans détour – si ce n’est celui de l’humour – et tout ce qui a trait à la société politique hollandaise se voit également fustigé. Il faut dire qu'entre les concitoyens du polémiste, les dissensions n'ont jamais été aussi profondes. Tel le coq, Pieter van Woensel se dresse au-dessus de la mêlée et s’il a des raisons de déchanter devant le spectacle que lui offrent les hommes, il déchante avec virulence et truculence ; ses mots ont le dentelé de la crête et la stridence du chant matinal.

     

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    À l'instar de bien des auteurs de son temps et de son pays, Pieter van Woensel est un bourgeois : né à Haarlem, il est médecin, fils de médecin. Mais il appartient à cette race de bourgeois dont les malles n’ont guère le temps de prendre la poussière. Voyageur invétéré, agent secret, célibataire endurci, rien ne le retient d’aller s’établir dans de lointaines contrées pour y exercer son art dans des corps d’armée. Et, à la différence des inséparables romancières Elizabeth Wolff et Aagje Deken, qui allèrent couler un doux exil « volontaire » à Trévoux (3), ce ne furent pas les changements de régime qui le poussèrent pour sa part à franchir les frontières.

    Peu de temps après l’obtention de son diplôme à l’université de Leyde, le 23 novembre 1770, Pieter van Woensel est déjà sur les routes. Il prend le chemin de Saint-Pétersbourg. Il va demeurer en Russie pendant six années. L’ouvrage qu’il en rapporte, De tegenwoordige staat van Rusland (État présent de la Russie, traduit en français d’après la version allemande, 1783), publié en 1781, est dédié à Catherine la Grande. L’intérêt qu’il porte à cette puissance et à cette dame se manifestera en d’autres occasions et dans d’autres écrits. L’année qui suit la mort de la Tzarine, il promène de nouveau son œil aiguisé sur les bords de la Neva, mais c’est lors d’un passage précédent dans la capitale russe, suite à un séjour en Turquie et en Crimée, qu’il se désolidarise de la politique menée par la tzaricide. La guerre turco-russe ne l’a pas laissé indifférent.

    O. Praamstra, Busken Huet. Une biographie, 2007

    CouvBuskenHUetBio.jpgLes textes de Pieter van Woensel relatifs à la Russie n’auront pas, semble-t-il, un grand retentissement. En tout cas, ils modifieront peu l’image que les Bataves se font alors de ce pays. Le propagateur de la russophilie aux Pays-Bas sera en fait l’un des rares commentateurs de l’œuvre de Pieter van Woensel, le critique Conrad Busken Huet, dans les années 1880. (4) Le turbulent cosmopolite Van Woensel  était en quelque sorte du voyage lorsque « le Sainte Beuve néerlandais » faisait parvenir sa prose parisienne à ses compatriotes. Ce périple posthume aura-t-il mis du baume à l’âme de celui qui, en philosophe désabusé, écrivait : « Celui qui n’a cessé d’arpenter le monde en tous sens se trouve mécontent, gâté et malheureux pour le reste de ses jours ? » (5)

    Dans les publications de Pieter van Woensel, la Turquie n’est pas en reste. En 1791 et 1795 sont édités à Amsterdam les deux tomes de ce qui est tenu pour son meilleur travail : Aanteekeningen, gehouden op eene reize door Turkijen, Natoliën, de Krim en Rusland, in de jaaren 1784-1789 (Notes consignées à l’occasion d’un voyage en Turquie, en Anatolie, en Crimée et en Russie durant les années 1784-1789). C’est sous un pseudonyme oriental que paraît d’ailleurs De Lantaarn : « AMURATH-EFFENDI, Hekim-Bachi », ce qui peut s’entendre comme « Monsieur Amurath, médecin-chef », Amurath étant un prénom courant en Turquie. Les cinq numéros de De Lantaarn datent respectivement de 1792, 1796, 1798, 1800 et 1801. Seule la dernière fournée porte le véritable nom de l’auteur. Dans cette revue, celui qui était plus un auteur de second plan qu’un écrivain pur sang (6) se sent pousser des ailes. Il enrichit la littérature batave d’une composante féroce et ironique. Dans certaines de ses pages, on sent poindre Multatuli.

    S’il est des genres que Pieter van Woensel ne manie pas (roman, poésie bien tournée, tragédie...), il est en revanche à son aise dans les petites pièces très ciblées. Aucun sujet ne le rebute : il expose son point de vue sur l’influence néfaste des prêtres en matière de gouvernement, donne son avis sur la natalité, dresse un tableau des persécutions religieuses, disserte sur l’instruction publique, illustre son essai sur l’érudition aux Pays-Bas par un âne portant des encyclopédies contre ses flancs, se prononce sur le divorce, laisse parler le médecin à certaines occasions – quelques-unes de ses études ont d’ailleurs été traduites en français –, s’adonne à la logique, évoque avec ironie Bonaparte... C’est que l’homme a acquis au cours de ses voyages la faculté de se garder de toute idée trop réductrice, d’un nationalisme trop poussé ou de préjugés comme ceux concernant l’esclavage et la situation des juifs. « Une opinion ou façon de voir garantie ou consacrée par la tradition n’a, en tant que telle, aucune valeur pour lui ; il considère la réalité d’un œil “impartial” et personnel. Il célèbre sans détour la “clarté de discernement” qui ne s’appuie en aucune façon sur une autorité, encore moins une autorité religieuse ; il tient bien plutôt à considérer les choses détachées de toute appréciation historique grâce à une force de l’esprit et une capacité de penser propres. En quelque domaine sur lequel il laisse aller sa pensée, cet “esprit libre”, indépendant, tente de percer le cœur des choses. » (7) Le recul qu'il peut prendre est d'autant plus grand qu'il n'était pas en Hollande lors des années de la fièvre patriote.

    Portrait de Pieter van Woensel

    PietervanWoenselPortrait.gifRéceptif aux idéaux des Lumières, de plain-pied dans son époque (8), Pieter van Woensel - qui aimait se vêtir à la russe - désire malgré tout souligner son particularisme et faire parler son expérience d’homme. « Je préfère m’écarter des chemins qui ont la faveur de tous plutôt que systématiquement embêter les autres et m’embêter moi-même. » (9) Les armes dont il dispose pour faire valoir sur le papier sa singularité et ses qualités sont un style et une manière propres d’appréhender la réalité.

    Quant au style, l’arme semble à double tranchant. Son néerlandais est « savoureux, vif et tend parfois au langage parlé, ce que personne parmi les écrivains officiels ne se serait autorisé ». (10) Simplicité donc, non appréciée de tous (11), et simplicité parfois gâchée par une certaine emphase (12). Le manque de « professionnalisme » de l’auteur se fait aussi sentir et l’artifice gratuit n’est pas rare. Cependant, la langue de Pieter van Woensel est dans la droite ligne de son attitude : « on reconnaît à son usage de la métaphore un sens inné de la réalité des plus remarquables. » (13)

    La problématique de l’observation de la réalité lui tenait particulièrement à cœur ; en 1772 déjà, un travail relevant de sa formation médicale avait vu le jour sous le titre De Konst van waarnemen (L’art d’observer). Sa réflexion ira bien entendu en s’approfondissant, soutenue d’un côté par ses lectures et, de l’autre, par une capacité intellectuelle et un bon sens innés plutôt rares. (14) Aussi parvint-il à cette formule : « Observer, c’est : par les perceptions, qui pénètrent l’âme, connaître les objets qui engendrent ces perceptions en elle. » (15) Mais ce postulat ne vas pas l'empêcher de jouer avec ses dons d'observation en pratiquant la satire sur des modes plus ou moins prononcés, plus ou moins burlesques.

    En refusant ainsi de s’occuper de ce qui n’est pas perceptible, saisissable, vérifiable, Pieter van Woensel alimente son anticléricalisme. Le publiciste ne se prive pas en effet de jeter des pierres sur tout ce qui exhale parfums ou relents bibliques ; la religion ne peut qu’exercer une mauvaise influence sur l’entendement et sur l’esprit. Le catholicisme – pourtant peu en grâce dans la Hollande d’avant 1853 si ce n’est justement sous la République Batave – est même sa tête de Turc : ce dogme n’est-il pas responsable de la mort de 33 095 890 de personnes ? (16) À côté de la religion et des questions sociales, ce sont les phénomènes et les événements politiques qui font le pain quotidien du rationaliste Pieter van Woensel lorsqu’il n’est pas au chevet de ses malades.

    WoenselTêteCheval.pngDeux des textes qui se dégagent de cette production kaléidoscopique sont des satires politiques figurant dans De Lantaarn de l’année 1800 et reprises, dans une version augmentée, dans le volume de 1801 : Lucca (Le Sénat de Lucques) et Historie van een Trojaansch Paerd (Histoire d’un Cheval de Troie). La première, basée sur les Lettres d’Italie (1788) de Dupaty, est une critique cocasse du système parlementaire. Les institutions visées sont les assemblées qui se sont succédées au nord de la Meuse et du Rhin à la fin du XVIIIe siècle. Pieter van Woensel reste un démocrate convaincu, mais il se plaît à dénoncer tous les travers que le régime nouvellement en vogue révèle dans la pratique : Rousseau, Montesquieu et Locke ne sortent pas indemnes des séances parlementaires, en particulier celles qui se tiennent près des plans d’eau de ’s-Gravenhage le long desquels le poète-représentant du peuple Loosjes se dégourdit les jambes. (17)

    Rien n’empêche donc un homme « éclairé », patriote à ses heures et opposé au Stadhouderat, de ridiculiser les anti-orangistes qui se partagent le pouvoir comme on se partage un ballot de caramels. (18) Contradiction ? « Is de man vlees of vis ? » se demandait-on alors. N’est-il ni chair ni poisson ? En réalité, Pieter van Woensel est égal à lui-même. Il provoque, déboussole et se moque. Il se définit par opposition : « Les flagorneries et nous, ça fait deux » (19), comme l’annonce la formule placée en exergue à de De Lantaarn. Il saisit tout ce qui passe à la portée de ses yeux et de ses oreilles pour enfermer dans ses mots et ses illustrations le ridicule et la bêtise des politiciens et des penseurs. Ses convictions cèdent sans doute parfois le pas à son goût du paradoxe ; cela fait partie du jeu. Mais il est une position dont il ne démordra point : son opposition à la domination française, d'abord relative puis effective au début du XIXe siècle.

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    L’histoire débridée qu’est au bout du compte l’Histoire d’un Cheval de Troie - le texte le plus célèbre de Van Woensel - se veut, plutôt qu’un poème, un dessin. Ce cheval, plus grand que la girafe, le plus grand de tous les animaux répertoriés à ce jour (1800), est tellement grand qu’il se croit plus grand encore qu’il n’est, au point d’étirer ses quatre pattes sur toute l’Europe, tellement grand qu’il considère de haut tous les petits nains qui peuplent cette terre tout juste deux fois plus grande que lui, tellement grand que personne n’ose le rosser – la peur des ruades, des coups de sabots et autres représailles fait trembler tout le monde –, ce cheval si grand est né de l’accouplement d’un paon et d’un serpent.

    Du serpent, il a hérité deux langues pour susurrer et s’exprimer (l’âne de Don Quichotte n’était-il pas doué de la même faculté ? Don Quichotte dont Van Woensel donnera d’ailleurs une traduction en 1802) ainsi qu’un appétit féroce ; du paon, il a hérité un torse bombé et une tendance à se dandiner sur ses deux membres antérieurs. Sans compter qu’il est affublé d’un museau retroussé au-dessus des gencives, museau qui dispense d’une part une haleine « gracieuse » exhalant des senteurs qui, telles celles du lys blanc, risquent fort de faire tourner la tête aux gens, et d’autre part une haleine fétide autorisant ces mêmes gens à retrouver leurs esprits. Or ce cheval tellement grand à deux langues, au torse bombé et à l’haleine fleurdelisée ne sait pas même nager et doit attendre les grands froids pour franchir les fleuves. (20) Ce Cheval fabuleux, c’est, on l’aura compris, la France, la France révolutionnaire qui exporte un peu trop cavalièrement ses Lumières.

    En fin de compte, ce Cheval de Troie a piètre figure. Et ceux qui ont fait appel à lui et qui l’ont cru sur parole n’en ont l’air que plus crédules. Aussi, Pieter van Woensel n’hésite pas à rebaptiser son pays du nom de Bestiania, pays « dont la plupart des habitations sont des écuries, habitations correspondant à la nature des habitants ». Bestiana était auparavant gouvernée par le Stalhouder, mais les « aboiements » des patriotes ont attiré l’attention du Cheval de Troie et lui ont mis l’eau à la bouche (21). Ce dernier, sous couvert d’émancipation, a imposé sa volonté et va faire valoir sa cupidité.

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    Il suffit d’observer l’illustration de Pieter van Woensel pour voir combien cet animal est bien peu séduisant sous son air bonasse et à quel point les habitants de Bestiania méritent d’être raillés. De ses gros naseaux, le Cheval a « reniflé » la situation ; puis il s’est avancé en terrain conquis, porteur de la Déclaration des droits de l’Homme et de ces belles paroles : « Croyez bien que rien n’est plus cher à notre cœur magnanime que votre liberté et votre prospérité car nous ne sommes capables, vous le savez, ni de flatter ! ni de mentir. »

    Woenselperroquet.pngLors de l’arrivée du canasson libérateur, le peuple est enthousiaste : tout le monde est au balcon, on salue, on chante, on festoie dans un esprit de kermesse et on lit la Déclaration des Droits. Le petit singe est de la fête, qui brandit au bout d’un bâton le chapeau de la liberté (un bonnet phrygien bien singulier) et le perroquet y va de son bon mot : « les droits coco. » (22) Et n’est-ce pas Pieter van Woensel lui-même qui complète le tableau en signant de sa présence la caricature ? N’est-ce pas lui ce marchand de légumes qui interpelle ses compatriotes de son « kool ! kool ! kool ! » (« chou ! chou ! chou ! ») alors que tous n’ont que « Liberté ! Égalité ! Fraternité ! » à la bouche ?

    WoenselKool2.pngC’est ce même personnage qui, dans Le Sénat de Lucques, tentait vainement de ramener ses collègues à la raison : « Appelé par les habitants de Lucques – pour mes compétences en matière chouicole et pataticole – au gouvernement du pays, pour lequel je n’ai aucune compétence à moins qu'il ne soit question de le labourer, je pensais faire le plus grand honneur à ce choix en ouvrant le moins possible la bouche. Mais, sachant par expérience que l’on peut commettre une sottise sans passer pour ridicule, j’entends ne point me distinguer de mes confrères. [...] je vous supplie, je vous implore, je vous conjure de ne pas imputer ce que je vais dire et qui va vous déplaire (ce qui me déplairait) à un esprit de chicane, mais à l’amour de l’État... » (23)

    L’Historie van een Trojaansch Paerd compte bien d'autres sous-entendus et de multiples jeux de mots destinés à grossir les défauts de tous. La jaunisse que contracte le Cheval illustre bien entendu son désir de récolter beaucoup d’or (24) ; les passages relatifs au vêtement du Stalhouder et aux perruques orientent notre attention sur la superficialité de la classe dirigeante.

    WoenselTêteCheval.pngLa satire de Pieter van Woensel repose en grande partie sur l’art de jouer avec le lecteur, lecteur pris à témoin et en même temps ridiculisé puisque, considéré individuellement, il n’est autre que l’un des personnages représentés sur l’illustration. Et bien que maltraité, le lecteur doit se fier aux propos de l’auteur « car les Bestianiens composent un peuple propre, probe, popote, serviable, vraiment bon, simple, pas surdoué, peu sagace  et guère maniéré ; peuple étranger à la flatuogornerie, aux façons, aux ronfleries et au tintamarre qui entrèrent dans le pays avec le Cheval de Troie. »

    Ce jeu est possible grâce à l’intervention incessante de Pieter van Woensel lui-même dans le récit : l’auteur prend position, critique, s’implique, se présente comme le seul défenseur de la vérité, rejette les conventions littéraires, avance son courage, en appelle à un ange gardien. Il est celui qui ose dire les vérités entre quatre yeux ; ses propos déguisés mettent à nu la réalité tant les allusions sont claires (au risque de manquer parfois de subtilité). Mais l’humour garde toujours le dessus : « Je n’ai pas besoin de raconter [cela], dit-il, puisque vous en fûtes les témoins directs... », autrement dit, témoins de votre propre bêtise ; et, plus loin : « Amurath est tout aussi habitué à ne pas être cru lorsqu’il dit la vérité, que certaines personnes sont habituées à l'être lorsqu’elles font prendre des vessies, que dis-je, des vessies bien pleines pour les lanternes les plus lumineuses. » Cet humour constitue le trait d’union entre paragraphes et brefs chapitres qui s’enchaînent de manière apparemment désordonnée au long de la bonne cinquantaine de pages que compte cette histoire. (25)

    Digressions, petits contes, confidences de l’auteur, rappels historiques, tout trouve sa place dans cette fresque aux coloris insaisissables. Animé par un souci de véracité, Pieter van Woensel en appel à des écrivains de renom, cite ses sources, se justifie (26), mais l’ironie et l’humour l’emportent encore dans ce domaine : « Horace détourne ses condisciples de toute entreprise périlleuse, et Le Livre de la Cuisinière Hollandaise nous commande de laisser tomber par terre tout ce qui brûle la main. » Ainsi, plutôt que de satisfaire à son principe de rationalité par le recours au sérieux et à l’argumentation scientifique, Pieter van Woensel estime qu’un peu de bon sens habillé de verve littéraire est préférable à tout lorsqu’il est question de faire la peau à la stupidité.

    WoenselHomme.pngMais un tel bon sens aurait pu coûter cher. Si d'autres, patriotes revenus de leur enthousiasme, critiquèrent le rôle grandissant de la France, Pieter van Woensel s’affirma sans doute comme l'un des auteur parmi les plus incisifs. Il n’eut pas toutefois à beaucoup se plaindre du sort que lui réserva le pouvoir. Les deux principales satires de 1800 - ainsi sans doute que les trois textes sur Bonaparte - entraînèrent la saisie de l’almanach, saisie « effectuée par le Citoyen La Pierre, Agent de la Police intérieure », comme l’annonce Van Woensel lui-même dans De Bij-Lichter (L’Éclaireur de secours), un supplément au De Lantaarn de 1800, dans lequel l’auteur dévoile son identité et se défend contre la saisie. (27) Dans l’almanach de 1796, il exposait comme par avance sa position en matière de liberté d’expression par le moyen d’un article intitulé « Van de Vrijheid » (« De la Liberté ») (28) : « Qui m’empêcherait, si j’habitais à l’heure actuelle (octobre 1794) en France, d’accabler d’injures le Roi dans la mesure où il serait encore vivant ; ou alors que je voyageais à Berlin d’idolâtrer alors le Roi ? Ou, pour parler de notre pays, à qui aurais-je nui en peignant Guillaume V (en 1876) sous les traits d’un traître à la Patrie et, le 1er octobre 1788, sous ceux d’un Père de la Patrie ? Telle est la seule liberté, la vraie liberté, la liberté pure et authentique qui nous est accordée dans cette vallée de larmes. »

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    Choix de textes de Van Woensel, éd. André Hanou, 2002

     

    « Le numéro de De Lantaarn de 1801, pour la majeure partie une réimpression de celui de 1800, paraît sous son propre nom. » (29) Autrement dit, la répression exercée par les autorités amstellodamoise n’était pas de nature à impressionner le pamphlétaire (30). Comme souvent dans ce genre de situation, l’auteur gagna en renommée. Et quelques années plus tard, alors que les Napoléon occupaient le terrain, Pieter van Woensel ne craindra pas de lâcher une nouvelle fois sa plume : dans Ik ben ook in Parijs geweest (Je suis aussi allé à Paris, 1807), il se moque sans retenue des Parisiens. Caspar, son personnage, narre à son père sur un ton parlé et hilarant ses mésaventures dans la capitale française et ses découvertes gastronomiques (matelas de choux couronné à la Royale, Sauce à la Sainte-Ménéhould…).

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    Les Droits de l'Homme

     

    Le succès remporté par Pieter van Woensel fut de courte durée. L’ homme n’eut pas même le loisir de voir ses prédictions se réaliser totalement : sa patrie en partie ruinée convertie en département d’une puissance étrangère. « Le 17 avril 1808 est décédé à La Haye, à l’âge de 61 ans des suites d’une fracture, notre frère bien aimé, M. Pieter van Woensel Docteur Général de la Marine Royale » (annonce de la famille dans un journal). Comme on entrait dans un siècle où idées et sciences allaient s’emballer, on oublia vite ce guérisseur des corps et des esprits. Voici comment on pouvait résumer sa vie un demi-siècle plus tard : « Dans sa jeunesse un nomade, célibataire jusqu’aux bouts des ongles ; à côté de cela, créature anticléricale et, dans le fond de son cœur, cosmopolite rationaliste. » (31) La destinée littéraire de ce « faiseur d’almanachs » semble s’arrêter avec l’énoncé de ces qualités. Cependant, quelques-uns, au vu des écrits portant sur la discrimination et d’autres questions sociales, relèvent que Pieter van Woensel a encore quelque chose à nous dire ou pour le moins que ses réflexions et impertinences valent mieux que la prose de certains héritiers des philosophes du XVIIIe siècle : « il était déjà un peu trop éclairé » (32) pour être rangé avec ces enfants des Lumières. Il est certain que son œuvre recèle des traits lumineux : ne pariait-il pas par exemple sur le fait que le travail parlementaire risquait de conduire Monsieur Tout-le-Monde à trouver son fromage acheté en magasin emballé dans le papier de résolutions et autres circulaires ? Ses petits essais donnent aussi un avant-goût de tous les sujets et thèmes qui contribuent aujourd’hui à alimenter les tiroirs et dossiers des administrations.

    La question présente est toutefois de savoir si Pieter van Woensel compte un successeur capable de jouer, sur le même mode ironique, l’équarrisseur avec le nouveau Cheval de Troie avachi de tout son long sur le Vieux continent et à qui les effluves de chou semblent avoir fait tourner la tête. Si jamais ce manieur de mots et de hachoirs existe, il trouvera peut-être un coin de lumière qui avait échappé à l’œil averti de Pieter van Woensel et ne sera pas ébloui au point de ne pas retenir qu’ « il ne faut guère de réflexion pour conclure que Dieu n’est mort que dans certaines âmes ». (33) Mais Dieu n’a-t-il pas connu le même sort que le fromage ?

    Daniel Cunin

     

    CouvVrijmoedigeWoensel.png(1) Le texte de l’Historie van een Trojaansch Paerd figure sur le site de la DBNL – y compris le fac-similé. On pourra aussi le trouver dans le recueil Vrijmoedige Bedenkingen, een eeuw essays en beschouwingen 1766-1875, samenstelling, inleiding et toelichting van M. C. A. van der Heijden, Utrecht/Anvers, Het Spectrum, 1968 et dans Pieter van Woensel. De Lantaarn, samenstelling André Hanou, Polak & Van Gennep, Amsterdam, 2002.

    (2) Conrad Busken Huet, « Van Woensel en Loosjes », Litterarische Fantasien en Kritieken, 24de deel, Tjeenk Willink, Haarlem, 1887, p. 163. Le critique hollandais le plus célèbre du XIXe siècle ouvre son étude par une allusion à cette vignette accompagnée des deux vers : « Gelijk de wakk're Haan tot kraaijen is genegen, / Zoo laat u, Jonge Jeugd, tot onderwijs bewegen. » (De même que le Coq réveillé est enclin à chanter, / De même, verte Jeunesse, laisse-toi instruire. »

    (3) P. Brachin, « Idylle et Révolution : le séjour en France de Wolff et Deken (1788-1797) », Faits et Valeurs, M. Nijhoff, La Haye, 1975, p. 132-145.

    VanWoenselPageTitre.gif(4) R. Jans, Tolstoj in Nederland, P. Brand, Bussum, 1952. Sur Van Woensel et la Russie : Emmanuel Waegemans, « Pieter van Woensel : een Nederlands criticaster in Russische dienst », Noord- en Zuid-Nederlanders in Rusland 1703-2003, Groningen, INOS, 2004, p. 364-392.

    (5) Cité par R. Nieuwenhuis, De wereld heeft twee aangezichten, Proza en Poëzie van 1700 tot 1880, Querido, Amsterdam, 1982, p. 42-43. Outre les voyages évoqués, relevons que Van Woensel avait entrepris de gagner l’Inde, mais il n'est pas allé plus loin que le Kurdistan ; il a aussi visité les possessions occidentales hollandaises.

    (6) Pieter van Woensel. Amurath-Effendi, Hekim-Bachi, ingeleid en geanoteerd door Drs J.J. Wesselo, Thieme, Zutphen, 1974, p. 9. Voir également du même auteur les articles publiés dans la revue Tirade, n° 29 de mai 1959 et n° 150 d’octobre 1969. Le volume : Pieter van Woensel, Staat der geleerdheid in Turkijen, bezorgd door Meike Broecheler, Leiden, Astraea, 1995, présente un choix de pages des Aanteekeningen, gehouden op eene reize door Turkijen, Natoliën, de Krim en Rusland in de jaaren 1784-1789, Amsterdam, Holtrop, 1791. Quant à Bettina Noak, elle s’est intéressée aux opinions de l’écrivain sur les sociétés turque et occidentale : « Met een vreemde blik : Pieter van Woensel over de Turkse en de westerse samenleving, Neerlandistiek in contrast: bijdragen aan het Zestiende Colloquium Neerlandicum, Amsterdam, Rozenberg Publishers, 2007, p. 73-86.

    (7) G. Knuvelder, Handboek tot de Geschiedenis der Nederlandse Letterkunde, derde deel, Malmberg, ’s-Hertogenbosch, 1959, p. 106.

    (8) « ... de sa Lanterne, il fait jouer des projecteurs sur des pans entiers de la vie populaire de l’époque » :  G. Kalff, Geschiedenis der Nederlandsche Letterkunde, zesde deel, J.B. Wolters, Groningen, 1910, p. 322.

    (9) Cité par R. Nieuwenhuis, op. cit., p. 41.

    (10) M.C.A. van der Heijden, op. cit., p. 42.

    (11) G. Knuvelder, op. cit., p. 105.

    (12) Conrad Busken Huet, « Pieter van Woensel », Litterarische Fantasien en Kritieken, eerste deel, Tjeenk Willink, Haarlem, 1881, p. 110.

    (13) Ibid., p.110.

    (14) Ibid., p. 122.

    (15) Ibid., p. 122.

    CouvJourdan.jpg(16) Voir J.J. Wesselo, op. cit., p. 30. Dans sa monumentale étude La Révolution batave entre la France et l’Amérique (1795-1806), Annie Jourdan semble rejoindre Van Woensel puisqu’elle impute à l’universalisme catholique (des Français) les pires choses, y compris la Terreur (note 37, p. 32). (pour un résumé de cet ouvrage par l'auteur : ICI).

    (17) Voir Conrad Busken Huet, op. cit., 24de deel, à propos du Sénat de Lucques. Adriaan Pietersz. Loosjes (1761-1818), écrivain qui avait choisi le camp des Patriotes, vivait bien des désillusions.

    (18) Ibid. Après 1795, la lutte fut en effet sévère au sein du clan des Patriotes : les fédéralistes se réclamaient plutôt de la forme étatique américaine tandis que les unitaristes étaient partisans du modèle centralisateur français.

    (19) « Wy en hebben nooit met pluijmstrykende woorden omgegaan. »

    (20) Allusion bien entendu aux troupes françaises qui pénétrèrent en Hollande en 1795 en franchissant les cours d’eau gelés.

    (21) L’auteur est familier des jeux de mots : il remplace ici Stadhouder (« Gouverneur », mot qui peut se traduire par « dépositaire, gardien de la ville ») par Stalhouder (« loueur de chevaux », mot qui correspond aussi à « garçon ou gardien d’écurie ») ; de même, il s’amuse avec les surnoms « canins » donnés aux Patriotes.

    (22) rechten lorretje : lorretje est le nom donné aux perroquets comme on peut dire familièrement en français « coco » ou « Jacquot » ; de plus, ce terme est apparenté au verbe lorren qui signifie « duper », « tromper » et au substantif lor (pluriel lorren = « chiffons »). On relève aussi l’expression Hij is van lorretje = « Il est un peu timbré ».

    (23) De Lantaarn, 1801, tweede druk, p. 65-66.

    (24) Le Cheval tombe malade et souffre de la jaunisse (geelzucht) qui résulte en fait de sa volonté d’accumuler la plus grande quantité d’or possible (geldzucht = « cupidité »).

    (25) Pieter van Woensel pratique la satire au sens premier du terme puisque son texte est une vraie macédoine littéraire blâmant les mœurs publiques. Un conte de quelques lignes est ainsi offert au lecteur, tout comme deux ou trois rimes, voire la liste chiffrée des besoins en biens et en vivres du Cheval.

    (26) Dans sa belle anthologie de textes (orthographe modernisée) de Van Woensel, André Hanou souligne que cette « fable satirique est composée à la façon de Sterne […]. L’histoire revêt en même temps l’aspect d’une épopée héroïque classique, certes sur un mode burlesque. » Le cheval rappelle bien entendu celui de l’Iliade, mais il présente aussi des traits communs avec la Bête de l’Apocalypse. Voir André Hamon, op. cit., p. 130 et 148.

    (27) J.J. Wesselo, op. cit., p. 19.

    (28) Essai repris dans J.J. Wesselo, ibid., p. 123-125.

    (29) Ibid., p. 19.

    Portrait de J.F. Helmers

    PortraitJFHelmers.gif(30) Il ne faut sans doute pas exagérer la répression qui frappa les hommes de lettres hollandais à l’époque de la domination française. Les écrivains pouvaient s’exprimer librement au sein des divers cercles ou sociëteiten qui existaient alors ; autrement dit, il leur arrivait de lire leurs œuvres devant un parterre nombreux. La complexité du jeu politique et idéologique, le caractère de Louis Napoléon, son action, les dissensions entre les deux instances compétentes en matière de censure (police et direction générale de l’Imprimerie), puis les signaux du déclin de l’Empire ont par ailleurs joué en faveur d’une réelle clémence. Certes, bien des textes ont été publiés après avoir été retouchés par la censure, par exemple des poèmes de Bilderdijk. Mais dans ses nombreuses compositions consacrées à Napoléon et à son frère le roi Louis, cet écrivain ne s’est pas privé de glisser, à côté d’élans admiratifs, de sévères critiques à l’égard l’Empereur. Après avoir été saisi, son Vaderlandsche Oranjezucht (Amour National d’Orange, 1805), écrit très anti-français, fut réimprimé en 1809. Les censeurs hollandais, souvent polyglottes, éditeurs, amateurs des belles lettres et traducteurs, ne paraissent pas avoir été des foudres de guerre. J.F. Helmers (1767-1813), poète par excellence de la résistance à l’occupation française, fut bien entendu obligé de faire quelques concessions lors de la publication de son long poème De Hollandsche Natie (La Nation Hollandaise, 1812), mais le censeur Cohen ne se montra pas particulièrement sévère. On aurait pu en effet s’attendre à un refus de publication d’un écrit contenant un message aussi ouvertement nationaliste. Et lorsque les autorités changèrent leur fusil d’épaule et décidèrent de procéder à l’arrestation de l’auteur, celui-ci n’attendit pas la police : il mourut en effet peu avant l’arrivée des représentants de l’ordre. Malgré ses œuvres à la gloire de la nation et de la langue hollandaises (De Batavieren ten tijde van Cajus Julius Cesar, 1805 ; De Hollandsche taal, 1810), C. Loots (1765-1834), beau-frère de Helmers, ne connut pas la prison, pas plus d’ailleurs que libraire-éditeur d’Haarlem, Adriaan Loosjes (1761-1818), acharné pourtant à sortir le peuple hollandais de sa léthargie, lui qui avait été un patriote convaincu au point de traduire La Marseillaise et de composer une Carmagnole hollandaise ! L’un des rares à connaître un triste sort fut un autre auteur-libraire, esprit plus caustique, Arend Fokke Simons (1755-1812) : il connut les geôles pendant quelques semaines ; un de ses ennemis, chargé de la protection de l’Empereur en 1811, le fit considérer comme dangereux alors même qu’il restait relativement modéré dans ses écrits. Il succomba peu après des suites de cet inconfortable séjour. Autre déçue de la révolution de 1795 en même temps que l’une des rares femmes à se manifester parmi cette compagnie masculine, Maria Hulshoff (1781-1846), qui se disait chrétienne et démocrate radicale, écrivit un Oproeping aan het Bataafsche Volk (Appel au Peuple Batave, 1806) sans doute trop fougueux ; le pamphlet fut saisi dans différentes villes. Elle fit tout pour être arrêtée et jugée. Ses avocats, dont Bilderdijk, tentèrent de la faire passer plus ou moins pour folle. Remise en liberté sous le règne de Louis Napoléon, elle fut de nouveau arrêtée, mais on l’aida à s’enfuir en Angleterre.

    (31) De Volks-Almanach 1864. Van Woensel n'a toutefois pas été oublié de tous puisque, ainsi que le rappelle A. Hanou (op. cit., p. 123), l'homme de lettres et journaliste Willem Gerard van Nouhuys (1854-1914) lui a rendu hommage dans et par un journal intitulé De Lantaarn.

    (32) J.J. Wesselo émet cet avis dans ses différentes publications ; Conrad Busken Huet se demande quant à lui pourquoi les qualités réunies par Pieter van Woensel n’ont pas suffi à lui assurer une place de premier ordre dans le monde littéraire (op. cit., eerste deel, p. 100).

    (33) H. Juin, Léon Bloy, Obsidiane, Paris, 1990.

     

     

  • Anton Mauve

    LE PEINTRE ANTON MAUVE, par Ph. ZILCKEN

     

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    Né à Zaandam en 1838, Anton Mauve devient à 17 ans l’élève du peintre animalier Pieter Frederik van Os. Il poursuit son apprentissage auprès du paysagiste Wouter Verschuur. Il vit alors la plupart du temps à Haarlem ; l’été, il peint la nature à Oosterbeek. Après s’être établi à La Haye en 1871, il s’affirme comme l’une des figures majeures de l’école de La Haye. Dans cette même ville, il joue un grand rôle au sein des cercles artistiques. Ayant pris l’habitude de peindre à Laren, sorte de Barbizon hollandais, il va vivre dans cette localité. Sa maison se dresse face à l’actuel Musée Singer. Dépressif, il meurt avant son cinquantième anniversaire. Considéré à l’époque comme l’un des principaux peintres de son temps, il jouit d’une réputation internationale. Aujourd’hui, quand on évoque son nom, c’est la plupart du temps en raison des liens qu’il a entretenu avec Vincent van Gogh.

    À La Haye, Mauve fréquente les parents de Philippe Zilcken. Bientôt, il va accompagner les premiers pas de peintre du jeune francophile.

    « Lorsque mes parents me permirent de me vouer à la peinture, raconte ce dernier dans Au jardin du passé, j’eus comme maître un artiste de grand talent, très apprécié à Paris comme à Londres, Anton Mauve, qui, en même temps qu’il surveillait mes études, dirigeait les travaux de Vincent van Gogh, que je rencontrais parfois dans son atelier, avant que ce novateur ne quittât la Hollande pour aller s’établir en France.

    Mauve laissait ses élèves entièrement libres et ne faisait que leur donner des conseils, des avis, vraiment précieux pour les commençants. En ces temps-là, les peintres faisaient attention aux “valeurs” et l’artiste aimait à répéter les paroles de Corot : “d’abord le ton, et puis la couleur”… Lui-même du reste était un “toniste” subtil, tellement convaincu, que je me souviens qu’un matin nous promenions à la campagne, près de La Haye, lorsqu’il aperçut un troupeau de moutons paissant au bord d’un ruisseau, genre de sujet qu’il affectionnait. Afin de bien de se rendre compte des valeurs, lui et moi nous nous étendîmes par terre pour bien regarder ce qui était plus clair – le bas du ciel – les dos des moutons éclairés à  contre-jour, ou les prairies ensoleillées…

    Ces détails techniques paraissent puérils et invraisemblables à notre époque de production hâtive – de visions “en vitesse” –, mais ils sont authentiques et semblent aussi “pompiers” que le “probe dessin” d’Ingres ou le “charme” de Corot, tout en montrant la sincérité et la conscience des peintres d’alors.

    Anton Mauve, par Th. Mesker

    MauvePipeParThMesker.pngCette étude assidue des tons et des valeurs m’aura sans doute été fort utile, pour exécuter plus tard les nom- breuses eaux-fortes “de reproduction ” et les eaux-fortes originales que j’ai faites. […] C’est en 1888 que Mauve est mort, très inopinément, encore assez jeune. Ayant été son élève en quelque sorte, j’ai bien connu ce maître si sensitif – presque un “écorché”, qui passait d’un enthousiasme extrême à une lassitude, à un découragement profonds. L’artiste ne donnait jamais de “leçons” ; il se contentait d’indiquer la voie à suivre, donnant des conseils et soulignant les erreurs. L’été, je l’accompagnais à la campagne, près de La Haye, où également Vincent van Gogh travaillait sous sa direction, influence qui s’est fait sentir dans ses premiers dessins et essais. C’est là que Mauve a fait son tableau célèbre, Troupeau de moutons […].

    L’artiste exagérait presque, si l’on peut dire, la recherche consciencieuse des valeurs et des tons. Comme les matières premières ne sont plus de qualité suffisante pour durer, certains de ses tableaux ou de ses aquarelles légères quoique très fouillées, ont perdu leur harmonie subtile, par suite des couleurs qui ont passé. Ces merveilles de tonalité étaient tellement délicates que l’on a écrit avec justesse de ce peintre qu’il “cherchait à rendre le moment, l’heure, l’impression fugitive d’un paysage”, et cela, avec une telle assiduité, qu’il m’a dit lui-même avoir recommencé une aquarelle jusqu’à quarante fois… Dans la sympathique revue de Durand-Ruel, L’Art dans les Deux-Mondes, j’ai comparé les teintes rompues, les nuances “mineures” de Mauve à celles des belles estampes japonaises de la grande époque, et je persiste à trouver un rapport frappant entre la tonalité de certaines œuvres de Mauve et celle des maîtres japonais.

    Anton Mauve sur son lit de mort, par A. le Comte

    AntonMauveMortParAleComte.pngCet artiste était un dessinateur “caractériste” de premier ordre ; il a exécuté quelques eaux-fortes dont la seule collection complète se trouve à New York, dans la collection Avery, et il a même un jour fait un dessin de mon père jouant de violoncelle, un petit bijou d’observation et de sentiment.

    Mauve fut enterré à La Haye avec pompe ; tous les peintres du pays étaient venus assister à ses funérailles et deux jeunes filles, de ses élèves, avaient eu la touchante pensée d’apporter une énorme touffe de fleurs sauvages des dunes où le peintre aimait à errer. Il repose maintenant à côté de ce que l’on nomme les Petits Bois de La Haye, où gazouillent sans cesse d’innombrables oiseaux. »

     

    Alors que se déroule actuellement aux Pays-Bas la plus grande rétrospective jamais organisée sur « le maître de la lumière argentée », nous proposons en lecture les pages que Philippe Zilcken lui a consacrées, en 1893, dans Peintres hollandais modernes (p. 97-130).


     

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    À lire en néerlandais : Saskia de Bodt & Michiel C. Plomp (réd.), Anton Mauve. 1838-1888, Bussum, THOTH, 2009, 224 p., 250 illustrations en couleur.

     

     

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