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Entretiens - Page 4

  • Le Passage à l'Europe (3)

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    Réception de l’ouvrage de Luuk van Middelaar (suite)

     

     

    « L’Europe, une grande histoire qui ‘‘nous’’ concerne » 


    luuk van middelaar,le passage à l'europe,gallimard,pays-basJamais plus qu’aujourd’hui il ne sera sans doute opportun de souligner la saisissante actualité du livre Pavane pour une Europe défunte du philosophe Jean-Marie Benoist qui éclaire la crise dans laquelle l’Europe se trouve actuellement plongée. Plus de trente ans après sa publication, sa lecture, en effet, ne saurait manquer d’étonner le lecteur tant l’appréciation que son auteur y fait d’une Europe enlisée dans sa marche, qui ne l’empêche pas pour autant de lancer un appel, une adjuration pressante à ne pas y renoncer, coïncide avec le constat navré que nous pouvons faire aujourd’hui sur l’édification d’une Europe politique ébranlée par la crise financière de sa monnaie unique. Et cela au moment où se désigne à notre attention un livre de réflexion racontant la genèse de cet ordre politique européen intitulé Le Passage à l’Europe et sous-titré Histoire d'un commencement du philosophe et historien néerlandais Luuk Van Middelaar d’après qui le mouvement de ce passage à l’Europe, qui n’est en rien un « bond » mais le résultat de l’action commune de la France et de l’Allemagne, se décompose en trois temps, depuis les années de la fondation (1950-1957), en passant par le séjour dans la Communauté (1958-1989) jusqu’à l’époque qui court après la chute du mur de Berlin (1989 à aujourd’hui), grand événement à la fois « indéfinissable et bouleversant », dont le choc géopolitique a chargé le mot « Europe » de nouvelles significations en même temps qu’il aura poussé les Européens de l’Ouest à tenir un nouveau rôle. […]

    Quoi qu’il en soit, toute la question pour Luuk Van Middelaar est de savoir si « les motifs politiques du vivre-ensemble dament en dernier ressort le pion aux intérêts économiques ». Une évidence, voudrait-on croire, mais quiconque lit les commentaires suscités par la crise constate que tel n’est pas le cas. Aussi plus que jamais le véritable enjeu de l’Europe est-il bel et bien là. Luuk Van Middelaar, dont l’ouvrage est certainement le seul (et pourtant il n’en a pas manqué) qui puisse contribuer aussi efficacement à la compréhension des événements des soixante dernières années de l’Union européenne […]

    Eryck de Rubercy, « L’Europe, une grande histoire qui ‘‘nous’’ concerne », La Revue des Deux Mondes, avril 2012.

     

     

    Entretien avec Luuk van Middelaar à la librairie Filigranes

    (2 parties)

     

     

    « Le ‘‘secret de la table’’ »


    Le Passage à l’Europe de Luuk van Middelaar est l’un de ces livres qui permet de prendre du recul dans un débat européen qui se donne le prochain sommet européen, lequel a maintenant lieu presque chaque mois, comme horizon. À l’obsession du présent, et d’un futur proche toujours présenté comme menaçant, il répond par une analyse à la fois historique, philosophique et sociologique des soixante dernières années de construction européenne. Et c’est probablement le grand mérite de ce livre qui, par ailleurs, est consacré à une institution de plus en plus centrale et néanmoins méconnue qu’est le Conseil Européen, composé des chefs d’États et de gouvernements.

    Analyse historique du rôle des États dans la construction européenne, le livre repose sur l’idée qu’une sphère des États membres serait en cours de formation et occuperait l’espace existant entre la sphère communautaire (comprenant les institutions européennes) et la sphère des États européens (dont tous ne sont pas membres de l’UE). « Ici, le mouvement naît (comme dans la sphère externe) de la recherche par chaque État de son intérêt particulier, mais aussi (là réside la surprise) d’une conscience croissante d’un intérêt commun. » L’analyse historique de l’auteur tente de montrer que dès les moments fondateurs, les Ministres européens agirent ensemble « en tant que club » en dehors des compétences limitées des traités initiaux. À travers plusieurs crises, Luuk van Middelaar démontre combien cette dynamique de club a engendré un mouvement dont les États ne peuvent plus se départir, mouvement qui est tant une opportunité qu’une contrainte puisque les États membres sont en quelques sortes condamnés les uns aux autres. L’auteur revient ainsi sur plusieurs moments symptomatiques du « passage à l’Europe », crise de la chaise vide ou Convention pour l’avenir de l’Europe en s’appuyant sur un vaste renfort de détails historiques souvent peu mis en avant par les manuels. [lire la suite]

    Philippe Perchoc, « Le '''secret de la table'' », nonfiction.fr 

     

     

     « Si l’Europe m’était contée »


    luuk van middelaar,le passage à l'europe,gallimard,pays-bas« On ne partagera pas forcément la position de l’auteur. Un fédéraliste trouvera que son explication du rôle et de l'importance de la sphère intermédiaire ressemble à une justification. Quant à son exposé sur la nécessité de laisser le temps faire son travail, il peut apparaître comme de la complaisance aux yeux de ceux qui s’impatientent face à la lenteur avec laquelle se construit l’Europe, perdant ainsi du terrain dans un monde qui évolue rapidement. Cela dit, Luuk van Middelaar se défend de prendre parti. Il veut simplement décrire les mécanismes à l’œuvre pour mieux les comprendre, et ainsi agir plus efficacement. Mieux faire est déjà un pas vers le paradis... En tout cas, voici un livre d’histoire et de philosophie politique très bien écrit, ce qui ne gâche rien, et dont la lecture est stimulante. »

    Mariano Fandos, « Si l’Europe m’était contée », Syndicalisme Hebdo, 11/05/2012

     

     

    Europe : pour y voir clair, par Jacques Pilet

    On est pour, on est contre. Mais que sait-on au juste de l’histoire de l’Europe, de son véritable état actuel ? L’actualité économique obscurcit le champ politique. Un jeune historien et philosophe néerlandais, Luuk van Middelaar, raconte cette expérience unique en mots simples et percutants: Le Passage à l’Europe, histoire d’un commencement. Utile pour dépasser les clichés.



    Dans Le Passage à l’Europe, le philosophe et historien néerlandais Luuk van Middelaar analyse la formation de cet étrange objet politique qu’est l’Union européenne. Profond et critique, réaliste et souvent drôle, ce « passage » décrit les soixante dernières années comme un « commencement », qui s’est accéléré avec la crise de l’euro. 


    Dans votre livre, vous moquez les efforts de la Commission européenne pour mettre en œuvre ce que vous appelez la « stratégie allemande » visant à fabriquer une « nation européenne » fondée sur l’identité et la culture... par opposition à la stratégie « romaine », fondée sur le clientélisme, et à la grecque, qui s’appuie sur le vote démocratique...

    Je suis un peu ironique, en effet... et Bruxelles manque d’humour. Il fallait trouver un ton libre pour casser les discours en place et poser des questions fondamentales sur ce qu’est l'autorité ou la fondation d’un ordre politique. Je ne nie pas toutefois que le sentiment du « nous » européen ne peut provenir que d’une identité commune. Il y a bien quelque chose qui se dessine à partir du XVe siècle où l’on identifie l’Europe à une partie du monde, la nôtre. Robert Schuman ne l’a pas inventé le 9 mai 1950. Cela a pu marcher parce qu’on a mobilisé une conscience souterraine, l’idée que quelque chose comme l’Europe existe à travers sa diversité.

    […]

    N’est-ce pas trop demander aux dirigeants nationaux d’avoir un double rôle de défenseurs des intérêts nationaux à Bruxelles et de représentants de l’Union européenne chez eux ?

    Voir la chancelière allemande Angela Merkel arriver le soir à Bruxelles au Conseil européen, alors qu’elle s’expliquait le matin devant Bundestag à Berlin a quelque chose de fascinant. Cela renforce la politique européenne. Des gens se sont inquiétés ces deux dernières années du rôle croissant des dirigeants nationaux. Mais c’est lié à la crise. Les décisions étaient si importantes qu’il fallait que les chefs d’État et de gouvernement s’en mêlent. Nous n’assistons pas à une renationalisation de la politique européenne, mais à une européanisation des politiques nationales. En ce sens, nous vivons un vrai moment de passage.

    Florence Autret, entretien avec l’auteur, « Une européanisation des politiques nationales », La Tribune, 20-26/05/2012

     

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    Un entretien à lire sur la Toile, mené par François Quinton : nonfiction.fr

     

     « L’Europe s’est forgée par des moments de rupture », entretien mené par Olivier Guez


    Entretien radiophonique : « Luuk van Middelaar : Europe, genèse d’un renouveau ? » présenté par Rémi Praud et Anne-Sophie Michel


  • Dominique Rolin (1913-2012)

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    Un entretien

    avec Dominique Rolin (19/03/1982)

     

     

    Jacques De Decker rend visite à la romancière Dominique Rolin à qui l’on doit entre autres L’Enragé (1978), autobiographie apocryphe de Pieter Brueghel l’Ancien, et Dulle Griet (1977), livre dans lequel elle s’identifie à Margot la Folle, la femme cuirassée du célèbre tableau du peintre flamand. De la mort, de l’humour, de la Flandre, de Dostoïevski… au fil d’un retour sur L’Infini chez soi (1980) et Le Gâteau des morts (1982).

     

     

    Dominique Rolin fille de Breughel

     

     

    dominique rolin,jacques de decker,flandre,brueghelCloué sur son lit d’agonie par un rhumatisme articulaire qui l’empêchera à jamais de peindre, Brueghel se rappelle sa vie. Première enfance paysanne, atelier d’un maître célèbre, paysages et peintures des Flandres puis d’Italie, villes déchirées par la répression espagnole, huma- nité grouillante, femmes qu’il a aimées... vie transformée en œuvre.

     

     

     

    Dominique Rolin, entre fiction et réalité (entretien radio)

     

     chronique de Jacques De Decker sur Dominique Rolin

    podcast

     

     

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  • La Vengeance de Baudelaire

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    Un entretien avec Bob Van Laerhoven

     

    « En Flandre, le roman policier de qualité

    doit encore conquérir ses lettres de noblesse. »

     

      

    En 2007, De wraak van Baudelaire (La Vengeance de Baudelaire) se voyait récompensé par le prix Hercule Poirot du meilleur roman à suspense flamand. Ce roman policier historique qui présente certains parallèles wraak3.pngavec L’Homme aux lèvres de saphir sans rien avoir à lui envier – l’intrigue basée sur des vers de Baudelaire et un secret familial paraît même plus subtile que celle conçue par Hervé Le Corre autour de Lautréamont – nous donne l’occasion de nous entre- tenir avec son auteur, un écrivain globe-trotter qui, en un quart de siècle, a abordé tous les genres qu’offre la prose (voir en français ou en anglais et l'éditeur Houtekiet).

     

    Wraak1.jpg

      

    D.C. : Deux mots peut-être sur la situation du roman policier en Flandre.

    BVL : Bien que les genres littéraires aient tendance à se confondre toujours plus, la critique flamande a du mal à reconnaître les polars ou les thrillers comme des œuvres au sens plein du terme. Cela tient à la popularité d’auteurs tels que Pieter Aspe et Luc Deflo – je pourrais mentionner d’autres noms – qui, en professionnels laborieux, offrent à un large public des polars et des thrillers du cru dénués de réelle ambition littéraire. À l’étranger, le thriller de qualité est reconnu en tant wraak4.jpgque tel, on voit apparaître de plus en plus de formes hybrides ; la Flandre, elle, reste à la traîne. Pieter Aspe est de loin l’auteur qui affiche, tous secteurs confondus, les meilleurs chiffres de vente. Il détermine l’image du genre policier, le réduisant ainsi à de la simple lecture distrayante.

    Pourtant, depuis quelques années, polars et thrillers flamands bien plus ambitieux se multiplient. Quand La Vengeance de Baudelaire a remporté en 2007 le prix Hercule Poirot du meilleur roman policier, j’ai eu l’occasion de défendre dans les médias la valeur littéraire de ces nouvelles productions. Comme tout romancier, un auteur de polars ou de thrillers « littéraires » s’efforce d’écrire dans un style élégant et subtil en mettant en scène des personnages fouillés avec lesquels il s’identifie et en élaborant une histoire surprenante qui offre plusieurs niveaux de lecture. La seule différence avec le roman au sens strict du terme, pour autant qu’il y en ait une, réside dans la présence d’une intrigue prenante synonyme de suspense.

     

    D.C. : C’est le défi que vous avez essayé de relever dans vos plus récents romans ?

    baudelaire,bob van laerhoven,roman policier,flandre,belgiqueBVL : Oui, et j’espère y être parvenu avec La Vengeance de Baudelaire et Retour à Hiroshima (2010), également nominé pour le prix Hercule Poirot. La Vengeance de Baudelaire est un roman policier historique dont l’action se déroule dans le Paris assiégé par l’armée prussienne (1870). La crème de la société tente d’échapper à la situation désespérée en organisant des orgies et des séances de spiritisme. Les ouvriers et les pauvres sont pris au piège comme des rats. Bientôt circulent des histoires étranges sur des actes de cannibalisme qui se seraient produits dans des venelles de la capitale. Les tensions sociales atteignent leur paroxysme en raison des hésitations et de la faiblesse de Napoléon III, de l’attitude hautaine des industriels et du gratin de la ville, des maladresses des généraux. Dans ce pandémonium, quotidiens et hebdomadaires usent de leur popularité croissante et donc de leur pouvoir pour monter en épingle des crimes étranges et en tirer une histoire pleine de mystère et de sang afin de distraire les masses des injustices et de la guerre. Ces meurtres, qui se suivent à un rythme soutenu, ont une chose en commun : sur chaque cadavre, on découvre quelques vers de Charles Baudelaire, poète vomit de son vivant, mais qualifié de génie trois ans après sa mort. Le commissaire Lefèvre, qui a combattu en Algérie, est chargé de résoudre cette énigme ; mais il se trouve bientôt, avec son assistant mélancolique Bouveroux, empêtré dans un drame familial qui a des ramifications jusqu’à la cour et qui symbolise les excès des Temps Nouveaux. Au cours de son enquête, le commissaire doit faire face à la débauche effrénée et de plus en plus répandue que ni l’Église ni l’État ne sont plus à même de réprimer et qui met en échec les principes moraux de la religion et de la société.

     

    D.C. : Dans quelle mesure La Vengeance de Baudelaire est-elle un hommage au poète ?

    wraak5.pngBVL : Il s’agit avant tout d’un hommage à son univers poétique et à ses vues sur le langage et l’art. Vers la fin du XIXe siècle, on assiste certes à un accroissement des différences entre les classes sociales, mais on est surtout en présence d’une remise en cause du monde tel qu’on l’envi- sageait jusqu’alors. Le modernisme se répand, les arts abandonnent les sentiers battus pour revêtir un tour révolutionnaire qui donne des haut-le-cœur à la bourgeoisie imbue d’elle-même. Penseurs et artistes prônent un nouveau mode de vie. Les ouvriers défendent leurs droits. La guerre qui est aux portes de la capitale favorise la décadence générale. On est à la veille de la Commune.

     

    D.C. : Vous accordez une belle place au contexte historique tout en y insérant le passé familial de Baudelaire.

    BVL : Oui, et j’ai tiré profit de cette toile de fond – la situation de siège – pour accroître la part du suspense. Les motivations de l’assassin mystérieux apparaissent progressivement au grand jour : elles ont leur source dans des relations familiales gauchies et des déviations sexuelles. Malgré ce contexte historique, La Vengeance de Baudelaire est un roman de notre époque. Écrit dans un style inspiré par Flaubert, il se révèle, par l’élan de la narration et les dissections psychologiques, d’une grande actualité. Les profonds désirs qui animent une période confuse et troublée, l’idéal d’un monde plus juste, l’amertume et la colère des plus Wraak1.jpgpauvres demeurent des thèmes actuels. Pour le reste, La Vengeance de Baudelaire apparaît comme une histoire de poètes, de voleurs et de diables, une descente palpitante et tragique dans l’enfer du mal, dans le mensonge, la tromperie, la vengeance et les représailles.

     

    Un extrait de La Vengeance de Baudelaire (traduction de Marie Hooghe)

     

    Après l'attribution du prix Hercule Poirot à La Vengeance de Baudelaire, un critique a écrit : « Si le jury des prochaines éditions du prix Hercule Poirot se détermine à l’aune de ce roman, les auteurs flamands de polars et de thrillers ont du souci à se faire. »

     

  • Flandre et Hollande selon Paul Morand

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    Bains de mer

    sur les côtes belges et hollandaises

     

     

    Flandre, Hollande, Belgique, Paul Morand, littérature

    Paul Morand, Bains de mer, Arléa, 1990

     

     

     

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    Flandre, Hollande, Belgique, Paul Morand, littérature

    Flandre, Hollande, Belgique, Paul Morand, littérature

    (p. 114-116)

     

    entretien Paul Morand - Pierre Lhoste 
     

     

    entretien avec Paul Morand sur le site de l'INA ici & ici

     

     

     

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  • Enfants de roi

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    « Et voilà tous les sens éveillés »

     

     

     

    Il faut regarder les œuvres d’art comme on regarde un paysage,

    avec du rêve, avec son rêve à soi.

     Octave Mirbeau

     

     

     

     

    Caspar Visser ’t Hooft est entré en littérature en 2005. Les éditions IJzer, sises à Utrecht, ont alors publié Sprekend portret (Portrait parlant), une novelle qui a pour cadre et les Pays-Bas et la France. Deux ans plus tard suivait une autre histoire se situant entre la nouvelle et le roman, De ring van de keizerin (L’Anneau de l’impératrice) et en 2009 le recueil de nouvelles Ontwaken (S’éveiller). En cette fin 2010 paraît son premier roman, Koningskinderen (Enfants de roi). Une bonne occasion de s’entretenir avec cet auteur établi depuis longtemps en France, qui a pris la peine de nous répondre en français.

     

    Caspar1.png

     

    D.C. Vos deux premiers livres s’ouvrent dans une salle d’exposition, l’un devant le portrait d’Anne de Clèves peint par Holbein, l’autre devant des toiles du paysagiste de Dordrecht Albert Cuyp (1620-1691). Cet attrait pour la peinture apparaît également à travers les couvertures que vous avez, avec votre éditeur, retenues pour vos livres (par exemple Lamia du préraphaélite anglais John William Waterhouse pour Koningskinderen). Quelle place accordez-vous au juste à l’art pictural ? Comment l’intégrez-vous dans vos textes, sachant que votre prose accorde une belle place aux paysages ou encore à des réflexions sur la perspective ?

     

    C.V.H. Il existe, cela me paraît évident, un parallèle entre l’écriture et le geste du peintre. Mon goût pour l’art pictural se limite à l’art figuratif. C’est là qu’on trouve cette « tromperie » si efficace qui est la seule à pouvoir vraiment apporter du neuf. L’art figuratif des plus grands peintres prétend imiter la réalité là où en fait il la configure (c’est ce que j’appelle sa « tromperie »). Ainsi, c’est comme s’il « cachait » ce qui est novateur (les éléments de la configuration) sous les formes de l’ancien (l’imitation de la réalité). Du coup, le spectateur est invité à faire un effort, à aller à la recherche de ce qui est neuf (effort conscient ou souvent à moitié conscient), comme s’il allait à la recherche d’un trésor. Et ce qui demande un effort, on l’apprécie au final bien plus que ce qui se donne trop facilement. Le neuf que le spectateur arrive à apprécier est d’ailleurs plus porteur de changement chez lui-même que ne peut l’être la nouveauté qu’il n’apprécie que de façon superficielle, car allant trop de soi, étant trop facilement accessible. C’est le problème d’un certain art moderne (souvent non figuratif) trop porté à s’afficher comme novateur : le nouveau ne se cache pas, il s’étale et ainsi perd de sa force. On s’ennuie.

    Est-ce là ce que je cherche à faire aussi, au niveau de l’écriture ? Cacher du neuf sous une apparence d’ancien ? D’où aussi mon goût pour « le passé », pour les contes et les légendes ? Peut-être. Souviens-toi de ton avenir – ton passé cache encore du nouveau. 

     

    Caspar3.pngD.C. On relève dans plusieurs de vos histoires comme une béance entre un personnage donné (géné- ralement un homme, une femme dans « Sneeuw voor de zon », un homme et une femme dans Koningskinderen) et sa famille. Dans le même temps, le narrateur que vous êtes semble accorder une place importante à la famille. N’y a-t-il pas un parallèle entre cette « béance » et la nostalgie qui transparaît dans bien des pages ?

     

    C.V.H. Cette béance suscite peut-être un désir de famille, ce qui s’exprime dans le cas de certains de mes personnages par la nostalgie d’une réalité familiale passée et perdue. Mais il se peut que cette béance se nourrisse en quelque sorte de nostalgie. Laquelle paralyse et empêche une démarche active de fondation de famille. Cette « paralysie » est peut-être même voulue. Allez savoir.

     

    D.C. De ring van de keizerin propose en guise de prologue un conte que vous présentez comme la traduction d’un texte allemand de 1804, mais qui est en réalité de votre main. Certains passages de vos livres s’inscrivent incontestablement dans ce genre littéraire. Votre roman qui paraît en cette fin d'année porte d’ailleurs comme sous-titre : « Un conte de notre temps » et il confère aussi une grande importance au thème de la formation des légendes. Comment tissez-vous les liens entre conte, légende et souvenirs, étant donné que la plupart de vos personnages tentent de « se souvenir de leur futur », ainsi que l’annonce le proverbe placé en exergue à Sprekend portret ?

     

    C.V.H. Notre passé renferme de l’avenir. Le temps s’écoule si vite. Comme je l’ai écrit dans Koningskinderen, en m’inspirant de Proust, il nous arrive de vivre des moments forts – je pense surtout à certaines rencontres – sans que nous nous rendions compte de leur portée. Ce n’est qu’après coup que nous comprenons cela, et nous voilà à la poursuite de bien des « temps perdus ». C’est une constante chez mes personnages, ce sentiment de décalage, de toujours vivre quelque peu à côté du juste temps : on n’a pas su puiser dans le moment passé toute la richesse qu’il renfermait, on se projette dans un avenir en le revêtant des plus beaux rêves et des plus beaux fantasmes, à tel point que devenu présent, cet avenir ne peut que décevoir.

    Comme le passé « cache » bien des éléments que nous n’avons pas encore déterrés, je le vois comme quelque chose de mystérieux qui suscite l’émerveillement. C’est là aussi le propre des contes et des légendes : leur part de mystère crée de l’émerveillement.

     

    Caspar4.png

     

     

    D.C. Toujours à propos des épigraphes, vous avez retenu, pour le recueil Ontwaken, une phrase de Jean-Jacques Rousseau : « J’ai toujours eu le sentiment que l’état d’auteur n’était, ne pouvait être respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. » Est-ce pour vous une façon de justifier le fait qu’en plus d’écrire vous exercez la charge de pasteur ou plutôt de dire que vous envisagez l’écriture comme autre chose qu’une activité routinière ?

     

    C.V.H. J’ai l’impression que c’est le cas de la plupart des auteurs que d’exercer un métier à côté de leur travail littéraire. Le mot métier est dérivé de « ministère », ce qui veut dire service. C’est peut-être une idée quelque peu romantique que de penser que l’auteur, dans son travail d’écriture, ne devrait être au service de personne (sinon des Muses). La liberté de l’auteur, voilà sa dignité.  

     

    D.C. Vous faites dire à l’un de vos personnages que les œuvres littéraires et picturales créent la réalité, et que sans cette réalité, sans ce que créent les phrases, plus rien ne revêtirait le moindre sens. N’est-ce pas là la caractéristique première de vos livres, la nécessité de redonner du sens aux rapports entre les êtres ?

     

    C.V.H. Oui. Dans Koningskinderen j’ai voulu relier des groupes de personnes qui, dans la réalité « réelle », vivent complètement séparés les uns des autres. En ce sens, le roman n’est pas réaliste, si par approche réaliste on entend la simple description d’une réalité donnée. Rien ne relie l’aristocratie allemande et le patriciat néerlandais à la réalité multiculturelle des « zones sensibles » de nos grandes villes. De même, quel rapport entre ces deux mondes et l’univers du cinéma ? Imaginer des liens entre ces trois mondes, comme je l’ai fait, c’est « créer de la réalité ». Je rêve d’un lecteur qui au départ serait – certes – déconcerté par les forts contrastes que suggère la juxtaposition de ces univers, mais qui, petit à petit, en viendrait à modifier le regard qu’il porte sur la réalité - dans la mesure où il est à même de voir au-delà des barrières qui séparent à ses yeux ces trois mondes. N’est-ce pas là cette force créatrice de l’art en général : modifier le regard du spectateur ou du lecteur sur la réalité, et par conséquent la réalité elle-même, en ce sens où la réalité est toujours réalité-telle-qu’on-la-voit ? 

     

    Caspar2.pngD.C. De vos écrits émane un amour aristocratique pour le passé, l’histoire de votre pays natal et de quelques autres, l’Histoire en général. Dans les Enfants du roi, cela se traduit par une mise en avant de l’esprit de chevalerie, motif tissé tout au long du livre à travers plusieurs évocations des croisades, de contes, de scènes bibliques… Pourriez-vous nous en dire plus sur cette attirance pour le « noble » dans l’art et dans l’homme ?

     

    C.V.H. Le passé n’a pas épuisé ce qu’il peut nous offrir tant que nous prenons la peine de nous tourner vers lui. En des temps de crise où les hommes finissent par douter de la pertinence d’une certaine vision de l’avenir dans laquelle ils s’étaient projetés, il est bon de faire « marche arrière » pour puiser dans les réserves du passé. De revenir en somme aux sources. Dans Koningskinderen, j’ai voulu exprimer un pari : face à la culture arabo-musulmane qui, suite à l’immigration, est venue voisiner avec la nôtre et avec laquelle il va falloir désormais composer, il serait bon de nous rappeler ces éléments de notre passé qui peuvent nous rapprocher de ces « étrangers qui sont dans nos portes ». Il me semble que l’esprit de chevalerie est un de ces éléments. Je ne vois pas cela comme une régression. Au contraire, dans un monde où l’esprit dit néolibéral règne en maître, où tout risque de devenir marchandise, y compris l’homme, il est sûrement salutaire de se réapproprier certaines images qui, souvent sous la forme de légendes (fragmentaires) et de contes, n’ont cessé de hanter notre inconscient collectif : celle, par exemple, du chevalier prêt à se donner pour un idéal. N’est-ce pas cela l’esprit de noblesse ?

     

    D.C. On a l’impression que vous avez, avec Koningskinderen, cherché un pendant métaphorique à De ring van de keizerin en ce sens où, dans le roman, de très nombreuses scènes se déroulent sur des lieux élevés tandis que dans la novelle tout ou presque se passe au niveau d’un fleuve, le Rhin. 

     

    C.V.H. De ring van de keizerin nous présente un personnage prénommé Marnix qui, après avoir subi une lourde opération chirurgicale, et compte tenu de la faiblesse temporaire que cela provoque, a vu s’écrouler les digues qu’il avait construites autour de son âme. Du coup, le voilà submergé par des souvenirs d’enfance, plus précisément des souvenirs qui se rapportent à ses liens avec deux personnes, Roman et sa sœur Irène, avec lesquelles il a passé de longues vacances d’été dans un manoir situé sur les bords du Rhin. Le personnage central prend conscience de la nécessité qu’il éprouve de rencontrer l’un des deux, Roman, qu’il n’a plus vu depuis un quart de siècle, afin de s’entretenir avec lui du rôle qu’il a joué dans sa propre initiation à la vie. Le fleuve se veut métaphore de la recherche de cette « source », que représentent pour Marnix les vacances qu’il a passées autrefois en compagnie de Roman et de sa sœur.

    Caspar6.pngDans Koningkinderen, la métaphore géographique est au service d’un contraste entre idéalisme d’un côté et réalité de l’autre. Le roman introduit un personnage prénommé Hanno, qui, par son côté « chevalier sans tache ni blâme » et par ses idéaux, fascine celles et ceux qui le rencontrent. Il est porté par l’idée selon laquelle les Occidentaux et des personnes originaires du Moyen-Orient peuvent se retrouver et, dans une certaine mesure, fraterniser autour des vertus chevaleresques d’honneur et de don de soi. Cette idée, il tente de la mettre en pratique en embauchant des jeunes provenant des « zones sensibles » d’une grande ville pour participer à des combats fictifs pour un clip vidéo. Il s’agit pour Hanno d’apprendre à ces jeunes issus de Maghreb et d’Europe de l’Est, membres de gangs qui se font la guerre, à combattre de façon « propre », condition indispensable, selon lui, pour qu’ils en viennent, même dans leurs affrontements, à se respecter. Les lieux élevés fonctionnent comme métaphore de l’idéal, de la belle idée (c’est en général sur des lieux élevés que les personnages discutent de l’idée – et d’autres idées, d’ailleurs), les lieux bas représentant l’application concrète de l’idée et la dure réalité qui y résiste. 

     

    D.C. Dans votre roman vous exprimez, certes par la voix d’un personnage, une critique du refus des sociétés occidentales de voir la réalité en face, de leur soumission à des idéologies. On relève par exemple un passage dans la veine de Julien Freund : « … nous nous imaginons en Occident qu’il est possible d’instaurer un état permanent de paix entre les peuples… ». Mais la vision que vous préconisez à travers certains de vos personnages ne paraît-elle pas tout aussi idéaliste (il est entre autres question d’un « manifeste » qui serait signé par des descendants directs des princes juifs, chrétiens et musulmans de la ville sainte) ?

     

    C.V.H. Il existe des mots dont l’acception semble assez floue. C’est le cas pour « idéologie » et « idéal ». Deux mots qui ne renvoient pas du tout à la même chose. Le mot idéologie évoque généralement un système de pensée qui part de l’idée selon laquelle l’homme est bon et qu’il peut, par conséquent, arriver par lui-même (c’est son devoir, sa destinée) à améliorer les structures de la société dans laquelle il vit, après avoir écarté tout ce qui l’aliène de sa bonté inhérente. Il est évident que nous vivons à une époque où, suite à l’échec des grands récits idéologiques, cette foi en la bonté de l’homme se trouve ébranlée. Il n’empêche que, nolens volens, nous nous soumettons toujours à une idéologie, celle du néo-libéralisme, qui se nourrit entre autres de la philosophie de « la main invisible » d’Adam Smith (l’homme est en quelque sorte bon dans son égoïsme et ce sera le cumul de tous les égoïsmes qui créeront la paix et l’harmonie). Pour ce qui est de l’ « idéal » : il me semble qu’on peut avoir un idéal tout en étant plutôt pessimiste sur l’homme. L’idéal ne consisterait pas à lutter contre les forces qui aliènent l’homme de lui-même en vue de faire ressortir sa bonté inhérente – cette bonté intrinsèque n’existe pas –, mais à diriger l’homme vers un « meilleur » à travers un travail pédagogique : c’est le lent travail de la civilisation. Dans Koningskinderen, je parle de « stylisation ».  Du coup bien sûr, la question se pose : mais si l’homme n’est pas bon, comment se fait-il qu’il est à même d’imaginer cette bonté idéale vers laquelle il tend, et d’où lui vient la volonté de se hausser vers cet idéal ? Ici, je pense qu’il n’y a que la religion qui puisse apporter une réponse.

    Dans Koningskinderen, le personnage principal est à la fois « réaliste », en ce sens qu’il ne part pas de l’idée d’une bonté inhérente chez l’homme (il n’est pas un « idéologue »), et idéaliste : il croit en un idéal.

     

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    D.C. Koningskinderen, vous l’avez dit, propose un mélange qui peut apparaître comme déroutant : univers relevant du conte, de la légende, de l’idéal chevaleresque d'une part et plongée dans la société multiculturelle d’aujourd’hui d'autre part, rencontre entre vieille aristocratie allemande et populations immigrées (Marocains, Turcs, Kurdes, jeunes originaires d’Europe de l’Est…) d’une ville de Thuringe. Pourriez-vous préciser ce qui a présidé au choix d’un contraste à première vue aussi radical (d’autant qu’il se double d’une opposition tout aussi extrême entre le monde superficiel du cinéma et les aspirations élevées des personnages centraux) ?

     

    C.V.H. Pour créer du lien là où il y en a peu ou pas. C’est ce que savaient faire les grands romanciers du XIXe siècle quand ils brossaient leurs vastes tableaux de la société de leur temps – tableaux qui englobaient toutes les catégories de la société. En imaginant toute sorte de rencontres entre des représentants de ces différentes catégories (c’est là une partie importante de l’intrigue), ils contribuaient à créer un sentiment d’être-ensemble-en-société chez le lecteur. Je pense à des auteurs comme Balzac, Dickens, George Eliot, Dostoïevski, etc. Je ne crois pas en la pertinence d’un certain « réalisme » se bornant à chercher à faire le portrait de la société « telle qu’elle est », et qui, dans les faits, se complaît à simplement décrire les côtés les plus sordides de la société (soi-disant pour les « dénoncer »).

     

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    site internet de Caspar Visser 't Hooft : Schrijver in Frankrijk

     

     

    D.C. La psychanalyse ne semble pas avoir vos faveurs. Non plus d’ailleurs que le travail des historiens : « …l’Histoire telle qu’on l’écrit aujourd’hui n’offre plus à l’homme aucun modèle de comportement… ».

     

    C.V.H. Certains personnages de Koningskinderen expriment des réserves au sujet de la psychanalyse et des travaux de nombre d’historiens contemporains. Par leurs raisonnements, j’ai voulu ouvrir quelques pistes de réflexion sur ces sujets. Koningskinderen est un roman, non pas un manifeste, ni un ouvrage philosophique. Dans un roman, on touche à certains sujets comme on touche une bille pour la faire rouler. Dans leurs conversations, les personnages de Koningskinderen n’expriment pas un mépris de la psychanalyse en soi, ni du travail des historiens. Ils dénoncent certaines dérives dans les deux domaines. En ce qui concerne la psychanalyse, dès lors qu’elle prétend pouvoir « expliquer » l’homme, la voilà qui dépasse ses limites. Ce danger ne vient sûrement pas tant des psychanalystes eux-mêmes que de toute une nébuleuse de doctrines de « découverte de soi-même » basées sur un bricolage de théories psychanalytiques mal comprises. La question est la suivante : comment peut-on « comprendre » l’homme, si, en tout dernier lieu, il est porté par un mystère ?

    Quant au travail des historiens, la dérive réside dans l’orgueil de celui qui regarde son sujet de haut et qui prétend mieux le connaître que ce dernier ne « se connaissait » lui-même. Par « sujet », j’entends aussi bien une époque historique donnée qu’un groupe d’humains à une époque donnée. Dans Koningskinderen, la question tourne autour d’un sujet précis : les croisades. Si les chroniqueurs de l’époque faisaient l’éloge de certaines vertus chez les combattants, tant du côté des croisés que de celui des musulmans, qui sommes-nous pour mépriser cela en attribuant tout aux défauts d’un système sociopolitique ou à des mécanismes purement économiques ? Un bon historien est celui qui, comme Johan Huizinga, auteur de L’Automne du Moyen Âge, s’efforce de comprendre un phénomène historique « de l’intérieur » : comment se comprenait-on soi-même à l’époque en question ? Et en effet, pour les chroniqueurs du Moyen Âge, « se comprendre », c’était ennoblir la réalité par le compte rendu qu’on faisait de celle-ci, en le parsemant d’exemples de certaines vertus (courage, esprit de sacrifice, sagesse…). Ainsi leur approche avait un côté pédagogique.

     

     

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    D.C. À plusieurs reprises, vos personnages parlent des « trois monothéismes » (expression liée dans votre livre à la question de Jérusalem). Qu’entendez-vous par « monothéisme » ? Je vous pose cette question car après avoir lu entre autres choses le chapitre « Le monothéisme » de l’ouvrage Islam et judéo-christianisme de Jacques Ellul (PUF, 2004),  le terme me paraît plutôt vide de sens.

     

    C.V.H. Une religion est monothéiste dès lors qu’elle se réfère à un seul Dieu et que pour elle aucune autre réalité ne peut prétendre à la divinité. Par conséquent, les religions dites monothéistes ont ceci en commun qu’elles suscitent chez leurs disciples une critique radicale vis-à-vis de toute réalité humaine (personne, institution, système), qui, afin de légitimer le pouvoir qu’elle s’est arrogée, se sert d’un même type d’images et de symboles que celui que ces religions se sont réservés pour signifier le Dieu unique. S’il est possible de qualifier Judaïsme, Christianisme et Islam de religions monothéistes, cela ne nous permet pas pour autant de gommer les différences qui existent entre elles. Le Christianisme a ceci de particulier qu’il se base sur le message d’un Dieu qui s’incarne, c’est-à-dire qui se rend présent parmi nous dans la personne d’un homme et qui ainsi s’identifie à l’humanité sous tous ses aspects, même les plus misérables. Cette identification Dieu-homme a deux conséquences : Dieu se rabaisse et « se rend misérable » (la mort sur la croix est une mort ignominieuse) ; Dieu confère à l’homme une dignité inouïe. L’Église orthodoxe va jusqu’à parler de la « divinisation » de l’homme (ce qui est, bien sûr, tout autre chose que l’idée de l’homme qui prétend être un dieu). Irénée disait : La dignité de l’homme, voilà la gloire de Dieu. Moi-même, j’aime voir les hommes comme un fameux rabbin juif les voyait, comme des « enfants de roi ».   

     

    D.C. Une dernière question : quels sont les écrivains d’expression néerlandaise que vous rangez dans votre « panthéon » ? Et puisque vous lisez les auteurs français dans le texte, quels sont ceux que vous aimez lire et chez lesquels vous puisez éventuellement une part de votre inspiration ?

     

    Caspar5.pngC.V.H. Dans mon « top 50 » figurent cinq écrivains néerlandais : Louis Couperus pour son roman indonésien De stille kracht (La Force des ténèbres), Edgar du Perron pour son roman autobiographique Het land van herkomst (Le Pays d’origine), Johan Huizinga pour Herfsttij der Middeleeuwen (L’Automne du Moyen Âge), Maria Dermoût pour son roman indonésien De tienduizend dingen (Les Dix mille choses) et Hella S. Haasse pour Het woud der verwachting (En la forêt de longue attente. Le roman de Charles d’Orléans. 1394-1465).

    Mon auteur préféré parmi les auteurs français, c’est Chateaubriand, et je pense notamment à la première partie de ses Mémoires d’outre-tombe. Je savoure le charme de son style qui se veut celui d’un aristocrate désabusé qui a tout vu, mais qui ne cesse de briller et de pétiller d’esprit. Il y a plus de vie dans le sourire à la fois un peu amère et bienveillant de l’homme qui a compris la vanité de bien des choses que dans la grimace de celui qui se croit obligé de toujours « positiver ». D’autres que j’aime beaucoup : Colette et Mauriac, pour leur force d’évocation. Quelques phrases, et voilà tous les sens éveillés : on voit, on entend, on sent, on touche, on effleure…