Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

traduction - Page 27

  • Une grande figure du XIXe siècle hollandais

    Pin it!

     

     

    Joseph Albert Alberdingk Thijm

    (1820-1889)

     

    littérature,hollande,pays-bas,france,traduction,thijm,charles simond,henri gautier

     

    À la fin du XIXe siècle, la collection « La Nouvelle Bibliothèque Populaire » (à DIX centimes) de l’éditeur Henri Gautier (1855-1938), créée en 1887 pour accueillir les classiques de la littérature française et étrangère, a accordé une petite place aux écrivains néerlandais. Sur les 500 fascicules que semble avoir compté la collection, on relève ainsi :

    J.J. Cremer, Intérieurs hollandais. Scènes villageoises, traduction inédite avec une notice biographique et littéraire sur l’auteur (n° 62, 1888) ;

    Alberdingk Thijm, Chroniques de la Néerlande, avec une notice biographique et littéraire de Charles Simond (n° 103, 1888) ;

    Hildebrand, Prose (extrait de Camera Obscura) et Poésie, avec une étude sur la vie et l’œuvre de N. Beets par Charles Simond (n°187, 1890) ;

    Bilderdijk, Poèmes néerlandais (n° 205, 1890) ;

    Conrad Busken-Huet, Portraits du temps (n° 281, 1892) ;

    Erasme, Ce que les femmes pensent de leurs maris (n° 332, 1892 ou 1893) ;

    et, rangé parmi les dramaturges… allemands, Joost van de Vondel, Lucifer, tragédie en 5 actes avec une étude sur la vie et l’œuvre de Vondel par Charles Simond (n° 126, 1888 ou 1889).

    Pour mieux évaluer l’originalité et l’importance de cette initiative éditoriale, citons un auteur de l’époque, le pédagogue protestant radical-socialiste Fernand Buisson (1841-1932), proche colla- borateur de Jules Ferry, et futur prix Nobel de la paix : « Nous ne saurions sans injustice passer sous silence une entreprise beaucoup plus importante et qui se continue avec un remarquable succès. C’est la Nouvelle Bibliothèque populaire à 10 centimes, qui en est à son 420e volume (il en paraît un par semaine). Ayant réussi à durer, cette collection a réussi à se faire connaître ; on la voit maintenant dans les kiosques et dans les gares, où son bas prix, son petit format et son très bon air triomphent de l’indifférence ordinaire du public.

    Quand cette publication a commencé, la plupart sans doute de ceux qui l’ont vue naître lui auraient prédit une existence éphémère. Les objections ne manquaient pas, et il y en avait de toute sorte. Elle a su vivre pourtant, cette petite Bibliothèque populaire, rendre de véritables services et pénétrer un peu partout, jusque dans nos écoles. Ces modestes livraisons de 32 pages chacune sont encore jusqu’ici le meilleur sinon le seul spécimen d’une publication répondant en partie à ce que souhaite le Conseil supérieur. En effet, un coup d’œil sur le catalogue montre qu’il y a là un choix de trésors empruntés à la littérature classique de tous les temps et de tous les pays.

    On y trouve les anciens représentés par des traductions comme on en fait depuis quelques années pour l’enseignement moderne et pour les lycées de filles. Il y a peu de temps, rien de pareil n’existait ; c’est une grande lacune heureusement comblée dans l’éducation populaire : les abonnés de cette bibliothèque ont pu lire ainsi le Criton, le Philoctète de Sophocle, les plus beaux épisodes de l’Énéide, les Catilinaires de Cicéron, la Vie d’Agricola de Tacite, les discours de Démosthène, des extraits de Thucydide, etc.

    littérature,hollande,pays-bas,france,traduction,thijm,charles simond,henri gautier

    L'imposante biographie signée Michel van der PLas

    Vader Thijm, Anthos/Lannoo, 1995

     

    Les littératures étrangères y sont représentées par Cervantes (extraits de Don Quichotte), Calderon, Camoens (extraits des Lusiades) ; Burke et Fox (les plus beaux morceaux oratoires), Schiller, Gœthe, Grimm (contes), Shakespeare, Washington Irving, W. de Humboldt, lord Byron, etc. Les traductions des plus célèbres œuvres contemporaines n’y sont pas rares : George Eliot, Ouida, Miss Cummins, Mme Beecher Stowe, Carmen Sylva, pour ne citer que des femmes, y ont leur large place. Une des dernières et des plus intéressantes livraisons donne d’amples fragments des Niebelungen, d’autres le livret de Lohengrin, les poètes russes, Disraeli, O’Connell, Mgr Ireland, etc.

    Mais c’est surtout pour les lectures à faire en plein courant de notre littérature nationale que le choix est abondant, libre et heureusement varié.

    Quelques auteurs du moyen âge et du quinzième siècle (Jacques de Voragine, la Légende Dorée, les vieux poètes français, les vieux noëls), tous les meilleurs morceaux du seizième, non seulement les chefs-d’œuvre consacrés (Marot, Ronsard), mais beaucoup de ceux dont tout le monde sait le titre, et que personne ne lit (petits morceaux d’Érasme, la Satire Menippée) ; au dix-septième et au dix-huitième siècle, outre tous les grands classiques avec leurs œuvres ou in extenso, ou sous forme de fragments et d’épisodes, un grand choix de pièces extraites des mémoires et des œuvres de second ordre trop éclipsées par l’éclat des grands noms des siècles. (Marivaux, Dancourt, Saint-Simon, Lesage, de Retz, Rivarol, Voiture, J.-B. Rousseau, Mme Vigée-Lebrun, Furetière, Fontenelle, Mme de La Fayette, Ducis, Saint-Evremont, Marmontel, de Brosses, etc.)

    Enfin les éditeurs ont réussi à faire figurer dans cette collection un très grand nombre d’œuvres contemporaines sinon entières, du moins par des fragments très suffisants pour permettre d’en juger. Citons par exemple : Mistral, Gérard de Nerval, Victor de Laprade, Lamartine, Fr. Coppée, Ferdinand Fabre, H. de Bornier, Paul Bourget, Alph. Daudet, André Theuriet, Jules Claretie, M. de Voguë, Maupassant, Jules Lemaître, Michelet, Henri Meilhac, Xavier Marmier, Jean Aicard, Mme Adam.

    En somme on le voit, cette collection, sans avoir été faite expressément en harmonie avec les nouveaux programmes, se trouve en faciliter singulièrement l’application. Et l’on en extrairait assez aisément une série correspondant à ces programmes et en donnant tout l’essentiel. Il y manque évidemment plusieurs des conditions requises ou du moins désirables pour notice public scolaire : le choix des morceaux n’est pas toujours fait en vue et à l’intention de la jeunesse, quoiqu’il soit généralement bon et même sévère ; les notes font défaut, les notices de M. Simond sont un peu brèves, quelquefois banales, d’autres fois sans intérêt pour la jeunesse. Pourtant il ne faut pas être plus royaliste que le roi, ni plus académique que l’Académie française, qui, sur le rapport de M. Camille Doucet, a décerné un prix, en 1893, “à M. Charles Simond, directeur et rédacteur principal d’une publication populaire, contenant de piquantes notices sur les grands écrivains de toutes les littératures, jointes à d’importants extraits de leurs œuvres”. Le nouveau directeur de la Bibliothèque populaire, M. Alfred Ernst, sous-bibliothécaire à Sainte-Geneviève, tiendra à honneur de continuer cette tradition. Nous pouvons donc dire que si ce recueil n’est pas fait pour nous, néanmoins il ne nous est pas défendu, comme disait Molière, de prendre notre bien où nous le trouvons. » (« La Lecture en classe, à l’étude et dans la famille », Revue pédagogique, T. 25, n° 7, juillet 1894, p. 16-18 – cette revue avait été fondée par le même F. Buisson ).

    Thijm sur son lit de mort (dbnl)

    PhotoThijmMort.gifChacune des livraisons de la Nouvelle Bibliothèque Populaire compte donc 32 pages ; elle ne mentionne (généralement) pas le nom du traducteur. Dans le cas de Vondel, il s’agit en réalité, comme nous l’apprend Pierre Brachin dans « Vondel in het Franse pak. Twee moderne Franse interpretaties van ‘Jozef in Dothan’ » (E.K. Grootes & S.F. Witstein (dir.), Visies op Vondel na 300 jaar, Martinus Nijhoff, Den Haag, 1979) d’une réédition de la traduction en prose de Jean Cohen parue initialement dans Chefs-d’œuvre du théâtre hollandais, tome I : P.C. Hooft (L’Origine des Hollandais), J. van den Vondel (Lucifer & Gilbert d’Amstel, la destruction de sa ville et son exil), P. Langendyk (Les Mathématiciens ou La Jeune fille en fuite & Krélis Louwen, ou Alexandre le Grand au festin du poète), Paris, Ladvocat, Paris, 1822. Pour Hildebrand, il s’agit sans doute – du moins pour partie – d’une traduction du directeur de la collection, le polygraphe Charles Simond, de son vrai nom Paul Adolphe Van Cleemputte (1837-1916), lequel a aussi semble-t-il publié sous les pseudonymes Pierre Durandal et Paul Largillière. Il en va probablement de même du livret de Jacobus Johannes Cremer (on trouve en 1905 sous le nom de Charles Simond un Mie-au-berceau, conte néerlandais d’après Jacobus Johannes Cremer, 1905).  Ce publiciste, journaliste et romancier belge a traduit, adapté ou « imité » de nombreux textes de différentes langues européennes (anglais, allemand, danois, tchèque, finnois…). On peut imaginer qu’il s’est chargé en personne de transposer les quelques nouvelles de Josephus Albertus Alberdingk Thijm (1820-1889) figurant dans Chroniques de la Néerlande – à moins que l’auteur ait lui-même mis la main à la pâte dans ses vieux jours. Le talent du Néerlandais à manier le français était incontestable ainsi que l'affirme son biographe et que le prouvent les nombreuses publications qu’il a rédigées dans cette langue dont L’Art et l’archéologie en Hollande ou De la littérature néerlandaise à ses différentes époques – sur un total de 2400 écrits ! (Auparavant, certaines de ses œuvres avaient été traduites par l’abbé Désiré Carnel, par exemple Gertrude d’Est, légende, Paris, J. Tardieu, 1859.) On peut aussi parler de talent à propos de Charles Simond : compte tenu de la charge considérable de travail que représentait son activité éditoriale, on peut en effet se demander où il trouvait le temps de traduire autant et si bien. Les trois nouvelles qui composent la livraison Chroniques de la Néerlande, à savoir « Le Premier livre de la chronique de Berkele », « L’Organiste de la cathédrale » et « Les Martyrs de Gorcum » témoignent d’un art affirmé de la traduction. Si le format de la publication (ou d’autres motifs ?) a imposé certaines coupures au fond guère préjudiciables, le rendu est d’une qualité et d’une précision qu’on aurait aimé retrouver, par exemple, chez les traducteurs d’un Louis Couperus au tournant du siècle.

    littérature,hollande,pays-bas,france,traduction,thijm,charles simond,henri gautier

    R. van Rijswijck,

    De Spektator van J.A. Alberdingk Thijm 1842-1850,

    Walburg Pers, 2009

    étude portant sur l'une des revues dominées par Thijm

     

    Comme l’indique F. Buisson – non sans quelques remarques dépréciatives peut-être liées aux positions idéologiques de leur auteur ou encore à la production pléthorique de Charles Simond –, le directeur de « La Nouvelle Bibliothèque Populaire » écrivait une notice pour présenter chaque auteur édité. C’est celle de deux pages qu’il a consacrée à Alberdingk Thijm que nous reproduisons ci-dessous avant – une prochaine fois – de revenir sur la vie d’Alberdingk Thijm et de donner la version française du très beau texte « L’Organiste de la cathédrale ».*

     

    littérature,hollande,pays-bas,france,traduction,thijm,charles simond,henri gautier

    littérature,hollande,pays-bas,france,traduction,thijm,charles simond,henri gautier

     

    * Relevons que si, dans La Littérature hollandaise (Armand Colin, 1962), Pierre Brachin consacre un paragraphe au « prodigieux autodidacte »  J.A. Alberdingk Thijm, l’Histoire de la littérature néerlandaise (Fayard, 1999), ouvrage cinq fois plus épais, ne mentionne pas même son nom !

     

     

  • Erik Lindner

    Pin it!

    L’auto-stoppeur et son accident


    (5 poèmes*)



    Pourquoi tous ces châteaux d’eau,

    petits points sur la carte

    emmurés de plantes grimpantes ?


    Ce devrait être un lieu,

    non un sentier de gravillons.


    Croisement. Fossé. Parasols.


    Il pose le côté de son visage

    sur le paysage.

    Des labours défilent.


    CouvTerrainLindner.jpg

    Terrain,  cipM/Spectres Familiers, 2007

    (trad. Kim Andringa & Eric Suchère)



    L’hippocampe, une poignée. Courte.

    La banquette arrière, un cendrier. Chemin côtier.

    Leurs lavabos sont-ils colorés ? Aucune

    encre ne se fixe sur ces kleenex.


    La ville se trouve par hasard autour de la maison.

    La voiture est un jardin bêché

    presqu’un décor qui semble dicter

    son humeur ! les règles d’une ville


    sont des habitudes dont il s’écarte.

    Des voies de tram s’enchevêtrent.

    Tout est soumis au changement. Maintenant. C’est ainsi.

    Les dix doigts hachent tout cela menu.

     

    CouvVerreLent.jpg
    Le Verre est un liquide lent
    Anthologie, 33 poètes néerlandais, Farrago, 2003

     


    Il y a dans les montagnes le lac blanc

    aux pierres de calcaire sur les rives

    sous des oiseaux noirs et un village

    dont les couleurs se fondent dans la roche


    avance une femme avec panier et canne

    sur le sentier des écales d’amandes

    entre des champs de tournesols brûlés

    monte – de la fumée de son foulard


    vers une étendue sous le sommet

    un pré raclé une ferme vide

    une grange de paille sous les tuiles

    une fenêtre masquée par la peinture, un canapé-


    lit ouvert en charpie.


    CouvTongEnTrede.jpg

    Tong en trede, recueil, Amsterdam, De Bezige Bij, 2000

     


    On n’habite pas le panorama.


    Suppose qu’il y a un canal devant.


    Suppose une fenêtre devant.


     

    ActionPoétique171.jpg

    Action poétique, n° 171, mars 2003

     


    Rut. Bocal à poissons. Bain de soleil.


    Feuille de la lune, feuille qui porte la lune.


    Feuille lunaire. Balance à fromage.

    Voilage.


    La température de l’eau.


    Le petit chien blanc sur la plage.


    traduction : Daniel Cunin


    Erik Lindner lit un poème sur le Diamantbuurt d'Amsterdam

    (19 septembre 2009)

     

    le site du poète (néerlandais/anglais/français)

    http://www.eriklindner.nl/

     

    Lire et écouter Erik Lindner

    www.sitaudis.com

    www.cipmarseille.com

    Poetry International

     

    Erik Lindner en français

     

    août 2010

    Dix poèmes traduits par Kim Andringa : Droit de Cités

    décembre 2009

    Action poétique, n° 198, Les Belles Lettres, « Des craquelures dans l’émail », présentation (traduite par Kim Andringa) de la traduction de poèmes de : Arnoud van Adrichem, Rozalie Hirs, Saskia de Jong, Ruth Lasters, Els Moors et Samuel Vriezen.

    octobre 2009

    « L’œuvre de F. van Dixhoorn », préface à Séries, poèmes de F. van Dixhoorn, traduits par Kim Andringa, Bordeaux, Le bleu du ciel.

    septembre 2007

    Action poétique, n° 189, Ivry-sur-Seine, Les Belles Lettres, dossier sur le poète Hans Faverey, en collaboration avec Éric Suchère et Kim Andringa (6 séries de poèmes de Hans Faverey, introduction et 32 notes sur Hans Faverey).

    juin 2007

    Terrain, collection Le Refuge, cipM/Spectres Familiers, 31 poèmes, traduits par Kim Andringa et Éric Suchère.

    décembre 2005

    Action poétique, n° 182, Ivry-sur-Seine, Correpondance avec Éric Suchère sur l'influence de Lucebert.

    CouvPo&sie_0002.jpgnovembre 2005

    Import/Export Marseille–Amsterdam. Centre International de Poésie Marseille, "La clef", série de 5 poèmes, traduits par Kim Andringa, Vaninna Maestri, Dominique Meens et Éric Suchère.

    avril 2005

    If, n° 26, 10 poèmes, traduits par Kim Andringa et Éric Suchère.

    mai 2004

    Le cahier du Refuge, n° 128, Centre International de Poésie Marseille, 1 poème, traduit par Kim Andringa & Éric Suchère.

    avril 2004

    Le cahier du Refuge n° 126, Centre International de Poésie Marseille, "La maison arrête", 1 poème, traduit par Kim Andringa & Éric Suchère.

    mars 2003

    Le verre est un liquide lent - 33 poètes néerlandais, préface Henk Pröpper, Tours, Farrago, 2003 (anthologie, choix de Henk Pröpper & Erik Lindner).

    &

    Action Poétique, n° 171, Ivry-sur-Seine, Les Belles Lettres, 9 poèmes, traduits par Éric Suchère.

    &

    PO&SIE n° 103, Paris, Belin, 9 poèmes et une introduction, traduits par Daniel Cunin.


    décembre 1999

    PO&SIE n° 90, Paris, Belin, 5 poèmes, traduits par Sandrine Dumont.

    septembre 1999

    Action Poétique, n° 156, Farrago/Les Belles Lettres, Ivry-sur-Seine, 7 poèmes, traduits par Jan H. Mysjkin et Pierre Gallissaires.

    mai 1999

    Quaderno n° 4, Nantes, Memo, "Légitmations", 6 poèmes, traduits par Sandrine Dumont.

     

    * les 5 poèmes ci-dessus sont extraits du recueil Tong en trede

    les traductions ont paru dans une version différente dans Po&sie, n° 103.


    Lien permanent Imprimer Catégories : Poètes & Poèmes 0 commentaire
  • Ne plus jamais dormir

    Pin it!

     

    UN ROMAN CULTE AUX PAYS-BAS

     

    Willem Frederik Hermans est un maître de la composition : si l’univers est à ses yeux le règne du chaos, ses romans sont eux aux antipodes de la confusion. Chaque mot, chaque détail, chaque scène, chaque dialogue tient une place dans la structure ou la teneur narrative de l’ensemble. La plume de l’écrivain décédé en 1995 ne laisse rien au hasard. Ceci est peut-être plus vrai encore de Nooit meer slapen (Ne plus jamais dormir) que des autres œuvres. Roman culte aux Pays-Bas – au même titre que De avonden (Les soirs) de Gerard Reve ou encore Van Oude mensen, de dingen die voorbijgaan (Vieilles gens et choses qui passent) de Louis Couperus –, Ne plus jamais dormir a par exemple fait l’objet d’un documentaire : Max Pam et Jan Bosdriesz ont refait le trajet effectué par le personnage central (et avant lui par l'écrivain lui-même), ont retrouvé quelques Norvégiens qui jouent un rôle dans l’histoire, entre autres l’adolescente qui prend le bus avec Alfred à la fin du livre. Roman paru en 1966 aux Pays-Bas, Ne plus jamais dormir est désormais disponible en édition française (Gallimard, trad. D. Cunin).

    CouvDormir2.jpg

     

    LE MOT DE L’ÉDITEUR

    Ne plus jamais dormir se présente comme le carnet de bord d’Alfred Issendorf, jeune géologue néerlandais parti en Norvège afin de confirmer une hypothèse scientifique concernant l’impact de météorites dans la région du Finnmark. Mais dès son arrivée à Oslo, il se heurte à l’accueil pour le moins moqueur d’un professeur qui était censé l’aider, et à la disparition des photos aériennes pourtant indispensables à son travail. La communication avec les trois géologues norvégiens qui l’accompagnent s’avère difficile, et Issendorf se sent vite marginalisé, voire persécuté. L’aventure dans le Grand Nord se complique de jour en jour : il n’arrive pas à dormir, souffre des moustiques, tombe dans les rivières. Bref, il se sent condamné à une longue errance, seul en butte à une nature hostile, et de plus en plus perdu. Ecartelé entre ses convictions scientifiques et ses sentiments, malmené dans sa tentative de comprendre et de maîtriser un monde chaotique, Issendorf est un antihéros tragique particulièrement émouvant, une figure inoubliable qui justifie à elle seule la découverte de l’œuvre de Hermans en langue française et de sa place dans la littérature européenne.



    un extrait (en anglais) du documentaire filmé en Norvège

     

    POINT DE VUE

    Tout juste arrivé en Norvège, Alfred, un Néerlandais qui prépare une thèse de géologie sous la direction du professeur amstellodamois Sibbelee, rend visite au célèbre professeur Nummedal pour obtenir des photos aériennes de la région où il va effectuer une expédition : le Finnmark. Nummedal, vieux, quasi aveugle, ne semble guère à l’écoute du jeune homme. Après avoir critiqué son confrère Sibbelee, il propose à Alfred de faire une promenade dans Oslo. Le début d’une non-aventure entre moustiques (beaucoup), météorites (bien peu) et soleil de minuit (peut-être).

    Récit d’une expédition scientifique qui se déroule au cours d’un été des années soixante – et qui tourne au fiasco –, Ne plus jamais dormir s’ouvre sur une citation d’Isaac Newton illustrant l’absurdité et le caractère incognoscible du monde. La brève première phrase du roman annonce la malchance que va rencontrer Alfred, le narrateur, mais aussi son incapacité à voir les choses, à cerner les autres : « Le gardien est un handicapé. » Mais qui est au juste le plus grand handicapé de la vie ?

    jaquette du DVD, W.F. Hermans près de Ravnastua, photo T. Fjellang

    CouvDVDWFHermans.jpgLe titre renvoie bien sûr à l’incapacité du narrateur à dormir sous la tente, mais aussi à ces nuits sans obscurité du Grand Nord et au décès d’un des personnages ; quand Alfred le retrouve mort, il se dit : « […] son visage est identique à celui que je lui ai vu quand il dormait : vieux et las, inconcevablement, ridé comme l’écorce d’un chêne. Mais cette fois, il n’est pas en train de dormir. Non, ce n’est pas dormir, ça. C’est ne plus jamais dormir. »

    Cette œuvre explore quelques-uns des thèmes favoris de W.F. Hermans : le malentendu, la paranoïa, l’impossibilité de communiquer avec les autres, de comprendre autrui, le chaos, l’incapacité à se forger une identité par rapport au père et la mère. Ces thèmes sont sous-tendus par le recours à des éléments et données très concrets (photos aériennes, boussole qu’Alfred considère comme un talisman, conditions catastrophiques dans lesquelles se déroule l’expédition…), des allusions à des mythes, les réflexions du personnage principal (on suit souvent ses pensées qui le ramènent à la vie de son père, au caractère de sa mère critique littéraire, à l’incongruité des études qu’il mène, à sa carrière de musicien bien vite avortée, au regard qu’il porte sur les femmes…) ou encore les dialogues parfois burlesques (entre autres sur la théologie et la place des langues « mineures » dans le concert international).

    Comme l’histoire suit un cours essentiellement chronologique, l’absurdité de l’expédition et de la recherche scientifique menée par Alfred ne cesse de monter en puissance. En apparence brillant étudiant, Alfred a été poussé par sa mère à devenir un scientifique à l’instar de son père mort trop tôt. L’expédition lui montre qu’il n’est pas du tout fait pour cela ; il est un être qui erre dans l’existence, dans ses propres projections comme dans l’extrême nord norvégien. Quant à Arne qui, de son côté, a tout fait pour échapper au modèle du père et qui semble plus débrouillard qu’Alfred (ce dernier admire d’ailleurs son ami), il va au devant d’une mort qu’il aurait pu facilement éviter s’il avait accepté l’argent de son père pour mieux s’équiper.



    diverses séquences montrant W.F. Hermans

    (en néerlandais et en afrikaans)

     

    La dimension ludique et sarcastique du roman se trouve renforcée par l’usage que fait Hermans de la langue : Alfred parle anglais avec les Norvégiens qui eux parlent norvégiens entre eux ; Mikkelsen s’exprime dans une langue faite de clichés et dans un anglais rudimentaire ; il y a tout un jeu qui repose sur le nom de certains personnages. De fait, l’humour parcourt tout le roman ; Alfred doit faire face à tellement de contrecoups que la situation finit par devenir tragi-comique. Ne plus jamais dormir est rédigé dans une langue d’une rare simplicité et d’une rare clarté. La maîtrise d’horloger qu’étale l’écrivain fait que la succession de « hasards » reste crédible.

    Géologue de profession, W.F. Hermans a développé dans un roman postérieur (Entre professeurs) son scepticisme vis-à-vis de la recherche scientifique (le succès résulte du hasard et du copinage) tout en déversant sa bile sur le monde universitaire et estudiantin hollandais de l’après mai 68. Il devait d’ailleurs quitter l’université et son pays peu après pour s’établir à Paris.   (D. Cunin)



    W.F. Hermans photographe : quelques-unes de ses photos

     

    Lire : « Hermans sur sols mouvants », Mathieu Lindon, Libération, 29/10/2009

    « La route pour nulle part », Jacques Hermans, La Libre Belgique, 10/05/2010

     

     

     

  • Nouvelle chinoise

    Pin it!

     

    L'agonie du vieux fou,

    entiché d'écriture

     

    littérature,hollande,chine,traduction,slauerhoff,nouvelle

    Lo T'ong, connu pour son Histoire de la troisième dynastie, a laissé par ailleurs maints poèmes ainsi qu'une histoire d'amour. Pour ce qui est des poèmes, lors du grand autodafé qui eut lieu sur l'ordre de l'empereur Yuan, le dernier des Liang, ils ont tous disparu.

    De l'histoire d'amour subsiste un manuscrit conservé à la grande bibliothèque du couvent de Kalgan. Mais il est illisible, les pages en sont recroquevillées, leurs bords calcinés, l'encre est diluée et effacée, comme si le manuscrit avait été à la fois brûlé et recouvert d'eau.

    Il est en outre à moitié déchiré en son milieu.

    Lo T'ong avait pour habitude de travailler durant les premières heures de la nuit ; le jour, pour subvenir à ses besoins, il était changeur. Le soir, il se lavait les mains, souillées par les pièces de cuivre, et se mettait à écrire.

    Quand il eut, au bout de vingt ans, terminé son ouvrage historique et reçu quelques taëls, il crut pouvoir jouir pleinement du repos qu'offrent le soir et la nuit ; vieux et décrépit, il pensait avoir suffisamment d'argent pour s'offrir deux coupes de vin chaque soir avant le coucher. Mais il dormait mal et, le matin, était beaucoup plus fatigué que lorsqu'il consacrait la moitié de la nuit à son travail.

    Ainsi, il se réinstalla un soir à la petite table près de la fenêtre, trempa son pinceau dans l'encre et commença à tracer des caractères.

    Et, comme si cela allait de soi, il se mit à décrire les aventures d'un couple d'amants qui vivaient de l'autre côté du grand fleuve. Tout se déroulait, au début, dans la légèreté et la gaieté, Lo T'ong pouvant parcourir avec eux les doux et sombres sentiers des forêts, cueillir des fleurs lors de la fête de la floraison, allumer des feux d'artifice au Nouvel An, ou encore assister à leurs secrètes rencontres, la nuit.

    Passer de la sorte le reste de sa vieillesse à goûter des jouissances qu'il n'avait pu pour sa part partager, lui convenait. Malgré lui, de la tristesse se glissa dans son histoire ; au vin de la joie des amants vint se mêler l'absinthe des douleurs et des déceptions, à la pureté de leur amour, la fausseté des rapports familiaux.

    CouvLenteEiland.jpgLo T'ong fit son possible pour tout ramener dans les voies de la vraie joie. Il renonça à boire du vin et se procura l'encre la plus noble et le meilleur papier. Rien n'y faisait. Il augmenta la dose de vin et, à quelques reprises, s'endormit ravi, persuadé d'avoir donné une tournure favorable aux aventures de ses amants. Mais lorsque le soir venu, il parcourait ce qu'il avait écrit la veille, il relevait qu'un nouvel événement apparemment réjouissant avait, à son insu, posé le germe de développements néfastes. Il ne pouvait s'imaginer être l'auteur de ces lignes ; ne voulait-il pas uniquement le bonheur du couple ? Quelqu'un ne volait-il pas le manuscrit dans le courant de la nuit pour le modifier imperceptiblement à chaque fois, alors qu'il dormait ?

    Devenu plus sombre encore, il glissait à chaque fois son manuscrit sous son oreiller, après en avoir fait une copie qu'il dissimulait derrière la double paroi de bambou pour les comparer le matin venu : non, ils ne se différenciaient en rien, et pourtant l'histoire prenait un tour toujours plus triste, à tel point que les amants en venaient à penser au suicide. Lui les mettait en garde par le moyen de paraboles frappantes, mais le désir d'une mort libératrice ne cessait de croître en eux. Il leur dépeignit l'effroi qui domine l'existence des ombres de ceux qui abrègent délibérément leur existence ; pourtant leurs pensées s'arrêtaient toujours plus aux parages de la mort, et ils s'entretenaient des différents modes d'en finir : feuille d'or, poison, cordon de soie. La jeune fille surtout, tourmentée par sa mère et ses frères, ne cessait d'y songer ; un jour, elle acheta un cordon de soie, mais Lo T'ong, dont la tête inclinait déjà vers le traversin, fit en sorte, dans une dernière ligne écrite d'une main tremblante, que le cordon se trouvât volé juste avant la nuit par un serviteur qui en avait lui aussi quelque utilité.

    Arrivé à ce point, Lo T'ong ne put aller plus loin, la dernière source de joie était tarie : il les fit sombrer tous deux dans un profond sommeil provoqué par une maladie fulgurante, et se mit à errer à son tour la nuit, craignant, s'il demeurait chez lui, de se lever dans son sommeil et de mettre en scène leur suicide.

    Un soir, il fut dans l'incapacité de sortir ; sa jambe droite l'affligeait depuis longtemps, il souffrait du mal de la vieillesse, anémie subite. Le temps, de surcroît, était sombre, le vent faisait rage, la pluie tombait, le fleuve se précipitait en poussant devant lui de grosses vagues. La maison, qui se dressait à proximité de la berge, était ébranlée sur ses bases. Lo T'ong faisait les cent pas dans sa chambre fermée de toutes parts, mais marquait à chaque fois un arrêt en passant près de la table jouxtant la fenêtre.

    Soudain, il s'assit, décidé à laisser fuir le couple vers le pays qui s'étend derrière les montagnes, au couchant, et à leur faire entamer là une vie nouvelle et paisible. Mais il écrivit : « ... dans la nuit livrée à la tempête, ils furent poussés tous deux à quitter leur demeure respective et se rencontrèrent sur les bords du fleuve impétueux. Le vent emportait leurs baisers ; le battement de l'eau couvrait leurs paroles. Le courant entraînait le sable de la rive ; bien qu'ils restassent au même endroit, le niveau de l'eau bouillonnante s'approchait d'eux... »

    Une brusque bourrasque enfonça la fenêtre et il les vit sur la berge opposée, là-bas, de l'autre côté du courant ; des éclairs ne cessaient d'aller de lui à eux et de eux à lui.

    CouvDeGids2008Slauerhoff.jpgEt sa main se mouvait toujours. Il voulut se lever, leur crier quelque chose, mais sa main se trouva plaquée sur le papier. Il saisit le manuscrit et voulut le jeter dans les hautes flammes de l'âtre ; le feu s'étouffa comme si Lo T'ong avait déversé des cuves d'eau dessus, alors que le manuscrit reprenait sa place sur la table. À ce moment-là, il sentit sa présence : un démon aux douze bras le tenait par le cou, forçait ses jambes à se plier et sa main droite à écrire. Les autres tentacules s'étaient enroulées autour de ses reins et de son cerveau pour en extraire cette phrase : « Et alors, ils se noyèrent ! »

    Mais il avait encore la main gauche libre, et n'avait-il pas toutes ses dents, à quatre-vingt ans passés ?

    Il saisit le manuscrit de sa main qui n'écrivait pas, planta les dents au bord et tira...

    La vague qui, sur l'autre berge, menaçait le couple désespéré, se rabattit vers le côté-ci, pénétra dans la maison de Lo T'ong et envahit la chambre, écumante et roulante. Quand elle se retira, le vieil homme gisait sans vie sous sa table, et le manuscrit, rejeté dans un coin de la pièce...

    Les amants, de l'autre côté, renoncèrent au dernier moment à leur dessein criminel ; frôlant la folie de l'autodestruction, la femme avait senti qu'elle portait un enfant, le jeune homme, qu'un noble esprit voulait donner sa vie pour leur salut.

    Ils partirent pour le pays qui s'étend derrière les collines, au couchant ; le jeune homme occupa plus tard de hautes fonctions ; ils furent heureux avec leur descendance.

     

    J.J. Slauerhoff (1898-1936)

     

    © traduction du néerlandais : Daniel Cunin

     

    Titre original

    « De doodstrijd van de dwaze oude,

    in 't schrijven verliefde »,

    Het lente-eiland en andere verhalen (1933).

     

     

    illustrations

    Robert H. Van Gulik, Erotic Colour Prints of the Ming Period, 1951

    J. Slauerhoff, Het Lente-eiland, photographies de Marco van Duyvendijk, conception graphique Rick Vermeulen, édition bilingue néerlandais/chinois de la nouvelle « Het lente-eiland », trad. Cheng Shaogang, 2009, ISBN: 978-90-813385-1-6

    De Gids, n° 362, avril 2008 consacré à Jan Slauerhoff

     

    Voir aussi sur ce blog

    « Slauerhoff & Macao -

    Un poème français de J.J. Slauerhoff »

     

    Merci à B.A. & à M.L.

    CouvLenteEiland.jpg

     

  • Un traducteur au XIXe siècle

    Pin it!

     

    AUGUSTE CLAVAREAU,

    poète et traducteur

     

     

    En guise d'hommage à l'un des rares traducteurs de littérature néerlandaise du XIXe siècle - et avant de présenter un portrait plus complet de ce personnage au parcours pour le moins surprenant -, nous reproduisons un texte qui lui a été consacré dans une revue d'Utrecht, Astrea (L'Astrée, 1851, p. 90-92) ainsi que la réponse (L'Astrée, 1852, p. 12-13) qu'il a envoyée à son directeur, Jan J.F. Wap (1806-1880), homme de lettres qui a laissé dans l'un de ses ouvrages, Mijne reis naar Rome in het voorjaar van 1837 (Mon voyage à Rome au printemps 1837), un témoignage sur Lamartine, Chateaubriand et Hugues-Félicité Robert de Lamennais, rencontrés à Paris, et un autre sur Louis Napoléon, l'ancien roi de Hollande, avec qui il s'est entretenu en Italie.

     

    ClavareauTitre.png

     

    Clavareau1.png
    Clavareau2.png
    Clavareau3.png
    Clavareau4.png
    Clavareau5.png
    Clavareau6.png

     

    Réponse d'Auguste Clavareau au directeur de L'Astrée

    ClavereauRéponse1.png
    ClavereauRéponse2.png
    ClavereauRéponse3.png
    ClavereauRéponse4.png