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flandres-hollande - Page 3

  • La relève batave

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    La revue Nunc au Marché de la Poésie 2019

     

     

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    À l’occasion du récent Marché de la Poésie (5-9 juin) qui accueillait la Hollande, douze poètes des contrées septentrionales se sont produits sur la scène. Dans son n° 47, la revue Nunc a consacré un « Cahier » à cet événement en proposant une petite anthologie des auteurs invités : Simone Atangana Bekono, Benno Barnard, Anneke Brassinga, Tsead Bruinja, Radna FabiasRozalie Hirs, Frank Keizer, Hester Knibbe, Astrid Lampe, K. Michel, Martijn den Ouden et K. Schippers. Parole à quelques-unes de ces voix parmi les plus jeunes…

     

     

    Simone Atangana Bekono

     

     photo : Anna. V.

    Simone-MdlP-2019.jpgNée en 1991, Simone Atangana Bekono a signé en 2017 une première plaquette intitulée hoe de eerste vonken zichtbaar waren (comment les premières étincelles se firent visibles, 2016), publiée en collaboration par Literair Productiehuis Wintertuin et Lebowski Publishers. « Friction » est le cycle qui ouvre cette œuvre (nous en reproduisons ci-dessous le premier poème). Simone se consacre actuellement à l’écriture d’un premier roman.

     

    Friction

     

    I

     

    Je suis née dans une forêt

     

    Je suis née et on a dirigé une lampe sur moi

    derrière moi sur mon linge de naissance est apparue ma silhouette

     

    Ma silhouette a ouvert la bouche, m’a dit :

    « J’existe parce que ton corps existe

    Cronos qui a englouti ses enfants

    sanguinaire ainsi que Goya l’a peint à l’huile sur une toile

    corps méconnaissable

    vorace et détraqué

    ne plongeant aucune racine dans la terre »

    voilà ce avec quoi il m’a fallu faire

     

    J’ai entendu halètements et rires : des bruits concrets, spécifiques

    ma silhouette une silhouette sans caractéristiques spécifiques

    ma silhouette m’appartenant d’une manière incompréhensible

    elle agissait à ma place, n’étant là que quand je la regardais

    n’existant que sur la toile

     

    Des bruits concrets, spécifiques

    je voulais être absorbée dans un système de petites cases à cocher

    je voulais une jouissance virtuelle, sexuelle, dépouillée du politique, être incorporée

    le menton sur le bord du bureau, sur la banquette arrière d’une Tesla

    être écartée du menu déroulant, c’est ça,

    être incorporée

     

    (traduction Daniel Cunin)

      

     

    Tsead Bruinja

     

    products-hingje_net_alle_klean..._web.jpgTsead Bruinja est entré en littérature en privilégiant le frison, langue de sa province d’origine, avant de publier par ailleurs des livres en néerlandais. À ce jour, il est l’auteur de plusieurs recueils dans l’une ou l’autre des deux langues ou encore dans les deux en même temps, par exemple Hingje net alle klean op deselde kapstôk / Hang niet alle kleren aan dezelfde kapstok (N’accroche pas tous les habits au même portemanteau, Afûk, 2018), dont est extrait le poème ci-dessous. D’une relative simplicité formelle, la poésie de Bruinja traduit des préoccupations personnelles ainsi qu’un engagement social. Ce caractère accessible a sans doute contribué à son élection comme « poète national », début 2019.

     

     

    enclos

     

     

    il y a un enclos que j’ai oublié de déplacer

    un navire pour m’emporter loin de cette île

    une roue que je n’ai pas reculée

    pour mettre la chaîne sous tension

     

    une lampe dont je n’ai pas trouvé l’interrupteur

    une chaise où je n’osais pas rester longtemps assis

    une boule de démolition oscillant au bout d’une grande grue

    des rideaux que je garde fermés

     

    il y avait le nom d’un grutier

    qui tel un lièvre fraîchement abattu

    au fond de ma bouche

    au-dessus de ma langue

    devait se mortifier

     

    (traduction Kim Andringa)

     

     

     

    Frank Keizer

     

    photo : Anna. V.

    FrankKeizer-MdlP-2019.jpgAttentif à faire se rejoindre les extrêmes, Frank Keizer (1987) privilégie une poésie à la fois contemporaine et ancrée dans la tradition littéraire. Après avoir publié le chapbook Dear world, fuck off, ik ga golfen (Dear world, fuck off, je vais jouer au golf, 2012), sur le thème du marketing et de la consommation, il fonde avec son compère Maarten van der Graaff le magazine en ligne gratuit Sample Kanon, dans lequel le duo édite des textes néerlandais et étrangers novateurs. En 2015 suit son premier recueil, édité par Polis : Onder normale omstandigheden (Dans des conditions normales). Il évoque la lassitude et le désespoir d’un jeune homme qui, ayant grandi dans les années apolitiques de la fin du XXsiècle, tente de trouver une forme d’engagement. Lief slecht ding (Mauvais machin aimé, 2019), explore cette même veine. Le poème ci-dessous est emprunté à l’œuvre de 2015.

     

     

    j’ai l’impression d’être aux mains de démocrates

    forcenés, gens consciencieux

    comme nous qui travaillent le week-end

    et n’ont pas plus envie que nous

    d’une guerre de tous contre tous

    cela dit je suis à Bruxelles

    où je fais ce qu’il me plaît

    ce pour quoi d’ailleurs on me paie parfois

    la nouvelle idéologie du travail n’est pas malveillante

    la mollesse n’est pas sans conséquences

    exister c’est survivre la sincérité une forme

    de luxe désenchanté

    la gauche est devenue bête

    de plus sans aides européennes

    on ne peut rien du tout

    aussi prépare-t-on des réunions, lesquelles en entraînent une autre

    comment s’organiser les uns les autres ?

    ce que je ne répéterai plus jamais, après quoi je serai libre

    la tempête parfaite c’est une averse

    aux couleurs unifiées de Benetton

      

    (traduction Daniel Cunin)

      

     

    Martijn den Ouden

     

    photo : Anna. V.

    MartijndenOuden-Mdlp62019.jpgNé en 1983 en Hollande-Méridionale, Martijn den Ouden est le fils d’un pasteur. Après des études à la Gerrit Rietveld Academie, il entre en littérature. Il conjugue travail de plasticien et créations poétiques. À ce jour, les éditions Querido ont publié ses trois recueils : Melktanden (Dents de lait, 2010), De beloofde dinsdag (Le mardi promis, 2013) et Een kogelvrije zomer (Un été pare-balles, 2017, couverture ci-dessous) dont est tiré les poème qui suit.

     

     

    ma préférence va aux animaux qui se mangent eux-mêmes

    par exemple le serpent et l’éléphant

     

    ces animaux-là prennent soin d’eux-mêmes

    ces animaux-là s’aiment eux-mêmes

     

    sans ces animaux le monde serait mauvais

    ces animaux sont sacrés

    nous ne pouvons nous passer d’eux

     

    je n’aime pas les animaux qui se mangent eux-mêmes

    à leur insu

     

    prenez le lézard

    il se mange lui-même

    mais ne le sait pas

     

    c’est sot

    c’est obscène

     

    (traduction Daniel Cunin)

     

    Couv-MartijndenOuden.jpg

     

     

  • Découvertes flamandes

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    Présentation du n° 90 de la revue Traversées

     

    COUV-TRAVERSEES-90.jpeg

     

    Alors que la Foire du livre de Bruxelles 2019 mettait à l’honneur quelques poètes flamands, la revue Traversées, publiée en Lorraine belge sous la direction de Patrice Breno, Jacques Cornerotte et Paul Mathieu, orientait ses projecteurs sur une dizaine d’entre eux au fil de près de 130 pages. Des hommes et des femmes apparus sur la scène littéraire après l’an 2000 et peu ou pas encore traduits en français. Quelques vingtenaires et d’autres un peu plus avancés en âge. Peintre et graveur, Anne van Herreweghen a eu la gentillesse de les recevoir dans son atelier pour les portraiturer. Chaque série de poèmes est ainsi précédée du visage de leur auteur.

    Il n’est guère aisé de dégager des lignes de force dans la production poétique foisonnante du Nord de la Belgique. Ce qui est certain, c’est qu’au cours de ces dernières décennies, les femmes ont pris une place de plus en plus importante. Christine D'haen (1923-2009), Marleen de Crée (née en 1941) et Miriam Van hee (née en 1952) ne sont plus les seuls noms qui viennent à l’esprit lorsqu’on évoque la composante féminine. À l’instar de ces deux dernières, Els Moors (née en 1976, actuelle poète nationale) et Maud Vanhauwaert (née en 1984) peuvent se prévaloir d’être éditées sous forme de livre en traduction française.


    un poème de Marleen de Crée mis en vidéo

     

    Alors que bien des écrivains flamands ont un éditeur néerlandais, la plupart des auteurs retenus dans ce numéro de Traversées sont publiés en Flandre même. Cela tient sans doute au fait que de nouvelles structures ont vu le jour ces dix dernières années. Sous la houlette de Leo Peeraer, les éditions P. de Louvain œuvrent en réalité depuis déjà près de trente ans pour mettre en valeur la production de Flamands, poètes et/ou traducteurs de poésie. Depuis une date plus récente, Vrijdag et Polis à Anvers ainsi que het balanseer à Gand offrent un havre à d’autres créateurs. C’est également à Gand que l’on trouve le PoëzieCentrum, à la fois Maison de la Poésie, librairie, éditeur du meilleur magazine en langue néerlandaise consacré entièrement à la poésie (Poëziekrant) et éditeur de recueils (par exemple ceux d’Inge Braeckman et de Tom Van de Voorde). Avec la Maison de la Poésie d’Amay, le PoëzieCentrum a par ailleurs édité l’anthologie bilingue Belgium Bordelio. Vers 2015, grâce aux aides fournies par la Fondation flamande des Lettres, d’autres choix de poésie flamande ont pu voir le jour en traduction française, par exemple dans La Traductière (n° 33) et Nunc (n° 36).

    Pour ce numéro de Traversées, la traduction des poèmes de Charlotte Van den Broeck et de Lies Van Gasse a été confiée à Kim Andringa. Les autres pages ont été transposées en français par Daniel Cunin.

    braeckman_venusvonken_cover_0.pngJuriste et germaniste de formation, Inge Braeckman creuse dans Venus’ Vonken (Étincelles de Vénus, 2018), son recueil le plus récent – le quatrième à être édité par le PoëzieCentrum –, le thème de l’amour sous toutes ses facettes. Le titre renvoie bien entendu à la déesse de l’amour dans la mythologie romaine ; à l’origine, elle était la protectrice des jardins et des vignes. C’est à cette plaquette entièrement réalisée sur du papier de couleur jaune citron que sont empruntés les poèmes reproduits dans le numéro. Des vers dans lesquels les jardins s’étendent, sur un mode contemporain, aux villes et aux peintures. D’un rythme marquant, voire obsédant, la poésie d’Inge Braeckman se révèle visuelle, parfois délibérément exubérante, presque toujours sensuelle. Retenons un poème dédié au peintre gantois Karel Dierickx (1940-2014) :

     

     

    Pour Karel Dierickx

     

     

    Aux lignes fragiles mordant papier et toile

    la nature morte se fait aquatinte, la réalité

    se peint en épaisseur. Pendant que tu tâtonnes

     

    la texture de ta mémoire s’effrite, n’en reste

    pas moins partition et boussole. Pour tes

    visiteurs. Touches et tournures te donnent

     

    de rendre visible l’invisible. Processus de longue

    et unique haleine. Marrakech Night et Situation refermée.

    Le modèle se fond dans le paysage. Un rien pâteux.

     

    Tel une cascade. Une lettre. Un bateau dans une bouteille.

    Tu entends la mer, répète l’été sans faire de façons.

     

     

    520px-Monet_-_canoaepte01.jpg

    Quant à Guido De Bruyn, né à Asse (Brabant flamand) en 1955, il a publié depuis ses début en 2004 sept recueils aux éditions P. de Louvain. En plus de réaliser des documentaires sur différentes formes artistiques, il a traduit des sonnets de Shakespeare et composé une version orale des Variations Goldberg. Actuellement, il élabore un grand cycle à partir du Journal de Sergueï Prokofiev. Dans ses poèmes, il aime incorporer des matériaux visuels, qu’il emprunte à d’autres ou qu’il puise dans sa propre production graphique. Extrait de son premier recueil, le cycle « Vieux maîtres », retenu pour Traversées, constitue un hommage à Claude Monet. Guido De Bruyn a d’ailleurs tourné un documentaire à Giverny. Une image de ce film – représentant la toile En canot sur l’Epte – est à l’origine de l’écriture de « Vieux maîtres ».

     

    Cover-Shopgirl-jpeg-600x849.jpgC’est en 2017, à l’âge de vingt-six ans, que Dominique De Groen a publié son premier recueil : Shop Girl® (éditions het balanseer). Épopée qui revient sur les facettes absurdes du processus de production dans la société capitaliste actuelle. L’inquiétude qu’inspire à cette jeune femme les évolutions que connaît notre monde n’est pas non plus étrangère aux poèmes que l’on découvrira dans les pages de ce numéro, lesquels entreront dans la composition de son prochain recueil.

     

    On nous dira qu’Annemarie Estor n’a pas sa place dans cette petite anthologie. N’est-elle pas en effet néerlandaise ? En réalité, comme elle vit depuis 2004 à Anvers, on la regarde désormais comme une poétesse belge. Son écriture se rattache d’ailleurs peut-être plus à la tradition artistique d’un Bosch, d’un Ensor ou encore d’un Hugo Claus qu’à celle d’artistes de son pays natal. Publié cette année aux éditions Wereldbibliotheek d’Amsterdam, son dernier recueil, un crime-poem, est d’un seul tenant. Aussi nous a-t-il semblé préférable de retenir un cycle qu’elle a composé voici peu : « Poèmes pour le voleur de chevaux ». On pourra d’ailleurs en lire un autre traduit en français : « Échographie ». Comme Guido De Bruyn ou encore Lies Van Gasse – avec laquelle elle a d’ailleurs réalisé Het boek Hauser –, Annemarie Estor aime marier mots et travail graphique. Le dernier poème du cycle publié par Traversées :

     

    Fourbe sorcière

     

    Mens.

    Exécute des tours.

    Comme le lait dans l’eau.

    Distords les apparences. La souffrance.

    Soigne la blessure, fourbe sorcière,

    je t’en prie, fraude avec tendresse.

    Fais s’évader le langage dans un verre nouveau.

    Dissous tes formules dans la commisération.

    Que tes supercheries apaisent le cri !

     

     

    Couv-Blauwboek-1.jpgTrublion de la poésie flamande, Peter Holvoet-Hanssen estime être l’auteur de seulement deux recueils : De reis naar Inframundo (2011) et Blauwboek (2018), bien qu’il en ait publié d’autres depuis une vingtaine d’années. Même si son nom est apparu au firmament des lettres flamandes un peu avant le début du XXIsiècle, nous lui avons donc accordé une place dans la présente anthologie. L’Anversois, qui aime se dire troubadour, ne cache pas la prédilection qu’il éprouve pour l’œuvre de Paul van Ostaijen auquel il a d’ailleurs rendu hommage, avec quelques autres artistes, dans un magnifique volume intitulé Miavoye (éditions De Bezige Bij, 2014). Les poèmes retenus pour Traversées sont extraits de Blauwboek que Peter Holvoet-Hanssen qualifie lui-même de « testament poétique ». Il fait sans doute partie des poètes d’expression néerlandaise qui se produisent le plus sur scène.

     

    Tijl-Nuyts-Anagrammen-van-een-blote-keizer.pngBenjamin de cette anthologie, Tijl Nuyts (né en 1993) est à ce jour l’auteur d’un unique recueil : Anagrammen van een blote keizer (Anagrammes d’un empereur nu, éditions Polis, 2017), dans lequel il sonde la frontière qui sépare le plaisir de nommer les choses et le danger que cela peut comporter. « Touriste », le cycle retenu aujourd’hui, relève d’un autre projet. Cette histoire mêle l’intérêt que porte le jeune homme aux auteurs mystiques à une actualité récente ayant bouleversé le Belgique. Il accorde une place à la fascination qu’il éprouve pour les transports en commun et la forme que peuvent revêtir les religions dans l’espace public. Tijl Nuyts prépare une thèse sur le patrimoine mystique de la Flandre et les identités modernes à travers la réception, dans l’entre-deux-guerres, de l’œuvre de la poète brabançonne du XIIIe siècle, Hadewijch d’Anvers.

     

    photo © Koen Broos 

    aui_stouten_b_243155.pngHomme de radio, Bart Stouten a certainement l’une des voix les plus connues de Flandre. Il aime donner une couleur littéraire à l’émission qu’il consacre à la musique classique sur Klara. Poète, il cherche le face à face avec la réalité souvent décevante du quotidien. Pour ce faire, il transpose anecdotes et réflexions afin d’entrer dans un autre monde, souvent onirique. Il envisage d’ailleurs sa poésie comme un refuge qui lui permet d’accéder à des couches profondes de sa conscience et de se poser des questions taboues. À ses yeux, le temps est comme un sablier inversé : le passé n’est pas « fini », on peut le remonter, le réviser à souhait. Les liens mystérieux qui unissent les mots ne cessent de le fasciner. Les poèmes reproduits dans ces pages sont tirés de son recueil Ongehoorde vragen (éditions P., 2013). Bart Stouten est aussi l’auteur de plusieurs essais sur la musique, dont l’un récent sur Bach.

     

    portret phoenix.jpgNé en 1975 à Brasschaat (province d’Anvers), Max Temmerman est à ce jour l’auteur de quatre recueils qui ont tous paru aux éditions Vrijdag : Vaderland (Pays du père, 2011), Bijna een Amerika (Presque une Amérique, 2013), Zondag 8 dagen (Dimanche en huit, 2015) et enfin, en 2018, Huishoudkunde (Arts ménagers). Cet auteur dirige à l’heure actuelle un centre culturel en Flandre. Il porte le même prénom et le même nom que son grand-père mort en 1942, héros de la Résistance. Les poèmes retenus pour ce numéro proviennent tous de Huishoudkunde. La revue Phœnix (n° 28, printemps 2018) a publié en traduction française un choix tiré des trois premiers recueils. Un de ses poèmes :

     

    futurisme

     

     

    Il y a de la poésie en jeu, aussi rectiligne

    et inflexible qu’un schéma.

     

    Et par ailleurs un chagrin de rien, quasi invisible.

    Pas plus grand que le mot pour le dire.

     

    On ne cesse de basculer. Plus rien ne sera

    comme cela n’a jamais été.

     

    Ça commence là. Là. Et là.

    Chaque être humain est un souvenir

     

    et chaque souvenir

    un paysage dans un paysage.

     

     

    broeck-noctambulations-1.jpgCharlotte Van den Broeck (née en 1991) a fait des études de lettres à l’université de Gand et obtenu un master en Arts de la Parole au Conservatoire Royal d’Anvers. En 2015, son Kameleon remporte le prix Herman De Coninck 2016 du meilleur premier recueil. Sa poésie est avant tout performée ; sur scène, elle explore l’expérience et le dicible. Si Kameleon évoque l’identité d’une jeune fille qui devient femme, Nachtroer, son deuxième recueil (éditions De Arbeiderspers, 2017, à paraître en traduction chez L’Arbre de Diane sous le titre Noctambulations), dont est tiré le cycle reproduit dans ce numéro, est construit autour de la rupture amoureuse. Sous un langage très accessible se cache un réseau d’images complexes qui dépassent l’expérience personnelle.


    Charlotte Van Den Broeck (en anglais)

     

    photo © Silvestar Vrljic

    TomVandeVoorde.jpgAuteur à ce jour de trois recueils, Tom Van de Voorde évolue depuis de longues années dans l’univers des lettres et des arts. À l’heure actuelle, il est en charge de la littérature au sein de BOZAR. Peut-être la force de sa poésie réside-t-elle dans le mariage d’une maîtrise implacable avec une apparente forme de nonchalance. Les poèmes sélectionnés sont extraits de zwembad de verbeelding (piscine l’imagination) paru en 2017, recueil dans lequel le Gantois consacre un cycle à des compositeurs ou musiciens soviétiques (dont Youri Egorov) ainsi qu’un long poème à Kees Ouwens, poète néerlandais majeur traduit récemment en français par Elke de Rijcke.

     

    Youri Egorov

     

    Avec grâce, tu franchissais le pont

    à vélo, attaque de biais,

    histoire de bien négocier le virage,

    celui de l’arche et des pierres

     

    Ta vitesse autour

    des façades, la berceuse

    d’un sac de blé au bout d’une corde

     

    La voix contenue

    nous avons vu tes ailes descendre,

    ignorant l’angle facial

    d’un océan

     

    à l’instar d’une mère qui

    en quittant le quai

    comprend pourquoi son fils –

     

     

    liesVANGASSE.jpgLies Van Gasse (née en 1983) est poète, artiste et enseignante. Depuis ses débuts en 2008, elle a publié une dizaine de livres, parmi lesquels Wenteling (2013, traduction à paraître aux éditions Tétras Lyre sous le titre Révolution), Zand op een zeebed (2015) et Wassende stad (2017). Déclinant le roman graphique en poésie, ses graphic poems associent souvent texte et images sur un pied d’égalité, ces deux composantes se nourrissant et se complétant mutuellement. Lies Van Gasse collabore régulièrement avec d’autres auteurs et artistes – par exemple le poète Peter Theunynck – à des projets, performances et publications. Son œuvre explore le monde aquatique, la grande ville, la construction d’une identité dans la relation à autrui, le tout par le moyen de compositions volontiers cycliques et circulaires.

     

    Tous les portraits reproduits dans les pages du n° 90 de Traversées sont de la main d’Anne van Herreweghen qui, au court de sa carrière, a accueilli des dizaines d’écrivains et de personnalités dans son atelier. Fille d’Hubert van Herreweghen (1920-2016), l’un des plus grands poètes flamands, elle réinvente sur certaines de ses toiles des strophes de l’œuvre de ce dernier. Une très grande sensibilité, une finesse de trait remarquable, caractérisent ses créations dont son site offre un bel aperçu.

     

    Kim Andringa & Daniel Cunin

     

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  • Fauves des villes - Un croque avec Brodsky

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    Gerry van der Linden et la déchirure

     

     

    Les éditions Caractères viennent de publier une anthologie des poèmes de Gerry van der Linden. Cette sélection, réalisée par le traducteur Daniel Cunin et intitulée Fauves des villes suivi de Un croque avec Brodsky, reprend quelques textes publiés entre 1990 et 2004 dans six recueils différents, ainsi qu’un choix plus large des quatre derniers titres.

     

    Nous traversons ainsi la carrière de l’écrivaine néerlandaise, traçant au cœur de son œuvre des lignes tantôt évidentes, tantôt insoupçonnées. La question de l’écriture, cruciale pour tout poète, se déploie dans des écrits assez courts et incisifs, nés d’un étonnement devant l’anodin: « L’émerveillement, tel est le fondement du poème, écrit-elle. S’émerveiller encore et toujours, surtout des choses les plus banales. […] Pour moi, la poésie se tient au cœur de la vie. »

    Le poème est l’expression visible du quotidien, la parole qui revêt l’indicible des relations humaines, parmi les vivants et par-delà la mort - tel cet amant que la poète connut et qui mourut jeune. L’anecdotique fait mots n’est pas une originalité poétique. Mais Gerry van der Linden confère à la langue un statut qui s’enracine dans des origines mythologiques, et plus précisément bibliques.

    « Le poème est la parole imperceptible qui, en images, rythmes et sonorités, aborde l’invisible. Quand il touche à l’essentiel, il libère un espace par lequel il s’échappe. Reste au lecteur à l’attraper. » Toucher « à » l’essentiel. Une simple préposition qui indique que le poème n’est pas en soi cet essentiel mais s’y appose, le revêt tel un manteau. L’image du vêtement est omniprésente dans les poèmes qui nous sont proposés, pour définir à la fois la parure qui voile et la vocation propre à chaque être. Tel le prophète Élie, le manteau voile une puissance qui habite au cœur de toute réalité humaine, sensible et spirituelle. Il y a ainsi comme une attente perpétuelle du déchirement.

     

    Alors la douleur

    est déchirement de la doublure

    alors le temps est déchirement de la doublure.

     

    Couv-Gerry-FauvesDesVilles.jpg

    Le déchirement même devient l’acte d’habitation. Il n’est plus possible de vivre confortablement, de se laisser porter passivement par les événements: le poète ne peut que vivre au-delà de la déchirure. S’il est enclin à la routine - « Il n’y a rien de pire qu’une âme habituée », disait Charles Péguy en son temps -, l’amour comme la mort se chargent de le conduire à l’endroit de la faille.

     

    L’amour n’est pas une vie, pas une mort

    il tire sur les ourlets

    de tes plus beaux habits, en déchire

    la doublure soyeuse.

    Être déchiré, pour advenir enfin. Il n’y a dès lors rien à quoi se raccrocher, pas même la ville dont la chaussée - vêtement de bitume - se déchire à son tour. Seul l’enfant traverse encore régulièrement le poème comme une espérance diffuse, tandis que l’adulte ne peut que reconnaître son impuissance existentielle, condition nécessaire pour appréhender un peu de cette lumière d’après la chute, d’après le sommeil.

     

    L’homme crée

    à partir d’une mare d’incapacité

    une chose magnifique.

     


    documentaire en français sur J. Brodsky

     

    La dernière partie de l’anthologie est un hommage au poète russe Joseph Brodsky (1940-1996). Gerry van der Linden l’a rencontré alors qu’il séjournait aux Pays-Bas, à la fin des années 1980. Ce court cycle est probablement l’un des plus aboutis, Joseph Brodsky achevant en lui-même ce que porte Gerry van der Linden dans sa poésie : le sommeil interminable, la possibilité de toute enfance, et ce manteau, encore et toujours, qui fait désormais corps avec l’homme.

     

    C’était un homme de manteau et de boutons

    déboutonné, à temps

    il a cherché

    du tissé dans le Temps.

     

    Extrait d'un article de Pierre Monastier publié ici

     

     

    Joseph Brodsky-Manuscrit1- Lettre à Gerry.jpg

    carte postale de Joseph Brodsky à Gerry van der Linden

     

     

    Dans l’avion de Vienne, banni, 1972

     

     

    Il jette une pièce en l’air, la plaque

    sur le dos de sa main

    promesse, gravité

     

    entend les imperméables :

    – lui, loin du temps –

    y passera pas dans l’Histoire

     

    (viendrait-il à le croire).

     

    Dans les rues, le réduit au silence

    à la pelle.

     

    Au loin, un visage au sourire

    d’une intensité d’éclairs.

     

    C’est un jour comme tous les autres jours,

    lui s’envole de son pays

     

    sa valise pleine à craquer de liberté

    les impers ne le saluent pas

     

    il jette une pièce en l’air

    le ciel reste vide.

     

     

    GERRY VAN DER LINDEN, Fauves des villes suivi de Un croque avec Brodsky,
    traduit du néerlandais par Daniel Cunin, éditions Caractères, Paris, 2019.

     

    L’écriture de Gerry van der Linden est une approche à la fois ludique et passionnée de la langue, un œil attentif pour l’absurdité de notre vie quotidienne, une préférence thématique pour les voyages, l’amour et la famille. « J’écris des poèmes en regardant autour de moi, explique-t-elle. Ce qui se passe autour de moi et au-delà me donne une idée, une pensée, une question, parfois un sentiment de malaise et d’angoisse. Je dois en faire quelque chose. Je dois respirer pour vivre. C’est un besoin de capturer et de montrer l’essence de tout et de rien dans son propre univers. Un univers que j’adapte continuellement à ma propre personne et que j’étends par une sorte de langage qui est souvent en contradiction avec l’expérience concrète ». L’auteure se fie uniquement à ses mots, à son sens de l’humour, pour décrire, mais aussi pour apprivoiser le monde qui l’entoure.

     

     

     

  • Les vies minuscules de Claude-Henri Rocquet

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    Claude-Henri Rocquet, Œuvre poétique complète. Tome 1.

    Aux voyageurs de la Grande Ourse, Bastia, éditions Éoliennes, 2018.

     

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    Les vies minuscules de Claude-Henri Rocquet, ainsi pourrait-on caractériser une bonne part des 550 pages qu’offre à lire le premier volume de la poésie complète de ce précieux écrivain qui nous a quitté voici trois ans. C’est à une entreprise colossale que s’est attelé Xavier Dandoy de Casabianca en décidant de publier l’ensemble des œuvres théâtrales et poétiques de celui auquel il a consacré, en 1993, un portrait filmé intimiste : Le Jardinier de Babel.


    Trois volumes pour le théâtre : Théâtre d’encre (2017), Théâtre du Labyrinthe (2018) et Théâtre du Souffle (à paraître, préfacé par Jean-Luc Jeener, et qui comprendra l’un des écrits les plus remarquables du Dunkerquois, à savoir Hérode). Trois également pour la poésie : Aux voyageurs de la Grande Ourse sera suivi d’un tome placé sous le signe du Fils de l’Homme, du prophète Élie, de saint Martin et de saint François : La crèche, la croix, le Christ, annoncé pour 2019, et enfin, en 2020, d’un volume réunissant Art poétique (un entretien inédit), Petite nébuleuse et L’arche d’enfance.

    En s’adressant aux voyageurs, Claude-Henri Rocquet nous rappelle son attachement à la figure d’Hermès, messager des dieux, mais aussi « patron des voyageurs / et des écritures », symbole de l’échange. La Grande Ourse constitue probablement une allusion au Septentrion, si cher à l’auteur, en même temps qu’une invitation à lever les yeux vers le ciel à l’instar des Rois mages. Les cinq volets d’Aux voyageurs de la Grande Ourse reprennent des recueils pour la plupart introuvables (dont Liminaire, le tout premier, publié en 1962), mais aussi quelques pièces inédites (les cinq poèmes de « Jardin carré »), ainsi qu’une section vide intitulée « Chemin », texte malheureusement resté non écrit.

    Aux-voyageurs-de-la-grande-ourse.4.jpgD’une veine souvent narrative, les poèmes de Claude-Henri Rocquet ne s’inscrivent pas forcément plus dans le registre « poétique » que ses œuvres en prose, si ce n’est que la rime y est bien plus présente. Dans ses moindres écrits, mots et syllabes revêtent sans manquer une couleur particulière, touches précises apposées par sa main de peintre. Parmi les pages les plus denses d’Aux voyageurs de la Grande Ourse se dégagent d’ailleurs maintes proses poétiques, celles du Livre des sept jardins ou encore les miniatures de L’Auberge des vagues, d’un équilibre rare : « Entre ici par la brèche du matin. L’assemblée des invisibles se revêt de rameaux et d’écorce pour ta venue. Tu voudrais que ta parole soit parfaite mais elle suffit. Tout se décide à l’improviste. Les jours anciens sont la nourriture du feu. » Un coloris régi par les « r », en lien notamment avec les poèmes non rimés du tout premier cycle de 1962, « Rupestres » (« Beaux minéraux, pères de profondeur », « Taciturnes, ascètes rudes, rochers ! »).

    Claude-Henri 17022015-2.JPGDes vies minuscules disions-nous, sous l’égide d’Hermès. Des vies qui se profilent sur un arrière-plan autobiographique – Claude-Henri Rocquet ne se cache pas derrière son sujet, il amarre certaines évocations au lieu-même où il réside (rue de la Clef, Gordes…). Minuscules ? celle du serviteur d’Hérode qui lave le plat ayant recueilli la tête de Jean-Baptiste, celle d’un mort anonyme à la morgue, celle de maints objets, animaux, éléments de la nature, plume et feuille, fer et rouille, vague… Autant de petits hommes et de petites choses qui côtoient grands noms et grands événements mythologiques ou bibliques. À l’image d’Hermès, figure de l’herméneutique, le poète relit, redit, réécrit en effet des scènes transmises par les œuvres dans lesquelles s’ancre l’Occident, ne redoutant pas de faire de Salomé une sainte, reliant passé lointain et époque moderne, premiers pas de l’enfance et ultime souffle, rapportant chaque épisode au sort de chacun selon une vision qu’il a pu exposer dans un autre livre, la Vie de saint Françoise d’Assise selon Giotto : « Le royaume des cieux n’est pas ailleurs, lointain, futur, impalpable comme un songe, il est parmi nous, il est en nous comme notre souffle et notre sang. »

    Ami des humbles et des objets, fidèle à des frères de plume et à d’autres créateurs qui surgissent sur certaines pages, l’écrivain arpente ses « chemins de songe » non sans savoir que le parcours est aussi lutte : « Démon de mort au cœur de perle / J’écarterai tes flammes et ta suie / Comme l’hiver on brise au lac le gel. » L’espérance de la révélation du mystère, cependant, demeure :

     

    Le dernier jardin est d’étoiles

    À son revers au-delà d’elles

    Je voudrais voir inouï

    L’ardent jardin dont tous nos jours

    Avec nos nuits

    Ne furent que l’ombre portée

     

    Daniel Cunin

     

    article paru dans Nunc, n° 47, printemps 2019

    numéro qui consacre un « Cahier » aux 12 poètes néerlandais invités au Marché de la Poésie 2019 à Paris

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  • Leeuwarden, trois fois capitale

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    Leeuwarden, trois fois capitale

     

    Leeuwarden, chef-lieu de la Frise, est l’une des deux capitales européennes de la culture 2018. Pour l’occasion, la ville s’est refait une beauté.

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    Se rendre en Frise, c’est une véritable aventure, nous dit le poète Jacques Darras, parti un jour sur les traces de Descartes du côté de Franeker qui comptait, de 1585 à 1811, la plus ancienne université des Pays-Bas après celle de Leyde. Pas même une ville, à peine une bourgade – imagine-t-on par exemple Orthez, phare universitaire français ? –, Franeker illustre à merveille l’une des singularités de cette Province hollandaise : préserver un art de vivre à taille humaine. Sa capitale, Leeuwarden (Leuvarde, écrivait-on autrefois en français), n’est guère plus peuplée qu’Avignon ou Tourcoing.

     

    Couleur eau, ciel, nénuphar jaune 

    On peut pressentir la particularité de cette contrée en empruntant en voiture la longue digue (plus de 32 kilomètres) qui relie la Hollande septentrionale à l’Ouest de la Frise. La mer des Wadden – qui figure dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco – et ses îles se profilent à l’horizon. La toponymie nous fait humer une autre culture que celle de la Hollande. Si l’on choisit de gagner ces terres septentrionales par la voie ferrée, en pleine saison de patinage de vitesse, on risque fort, à l’approche de Heerenveen, de voir les wagons envahis par des flots de gens vêtus de bleu, blanc, rouge et brandissant des drapeaux tricolores. Point de larges bandes verticales, mais quatre étroites diagonales bleues et trois blanches, celles-ci rehaussées de sortes de cœurs rouges, en réalité sept feuilles de nénuphar jaune. Les couleurs frisonnes. Sport national, le patinage de vitesse donne lieu, en plein hiver, lorsque les températures s’y prêtent – au moins 15 cm d’épaisseur de glace –, à un événement d’ampleur nationale, un « marathon » (200 kilomètres) en plein air, petit tour de Frise qui passe par onze « villes » : le Elfstedentocht ou Alvestêdetocht en frison (départ et arrivée à Leeuwarden).

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    Certaines de ces « villes » ne sont en fait que des petits villages, par exemple Hindeloopen, célèbre dans le monde entier pour ses intérieurs richement peints. Si Leeuwarden n’offre pas des habitations décorées de la sorte, elle regroupe quantité de demeures pleines de charme, tenant plus de la maison de poupées que du gratte-ciel – même si l’Achmeatoren, avec ses 115 mètres, constitue le plus haut building du Nord des Pays-Bas. Il suffit de s’éloigner du centre-ville et d’arpenter les proprettes ruelles aux demeures mitoyennes pour admirer l’attention que portent les Leeuwardois à leur jardinet, leur façade, leurs fenêtres, leur intérieur. Le souci du quotidien apparaît aussi sur l’eau et les chaussées : petits bateaux-mouches et transports en commun privilégient les énergies renouvelables. Peu à peu, l’écologie gagne du terrain. Dans une artère commerçante, la friterie sert la pomme de terre biologique locale agrémentée d’une sauce « à la frisonne ». Plus d’un restaurant chic concocte des mets à base de fruits et de légumes cultivés dans la région, ceci dans le respect de la nature. Principalement destiné aux enfants, le Natuurmuseum Fryslân contribue à souligner l’importance du cadre naturel de la région. Si la terre frisonne s’est façonnée contre les éléments naturels, le Frison semble aujourd’hui soucieux de préserver la nature qu’il a conquise sur la nature.

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    L'Académie des Arts

     

    Lân fan taal– Pays des langues

    Désignée capitale européenne de la culture 2018 – au côté de la Maltaise La Valette – Leeuwarden en a profité pour se refaire une beauté. Le quartier de la gare et nombre de bâtiments publics ont disparu un temps derrière les échafaudages. Ainsi de l’hôtel de ville surmonté du carillon hérité d’une église qui menaçait ruine. Dans cette région de Réforme, municipalité et catholicisme semblent faire bon ménage comme en témoigne également la sculpture Amor Dei, commandée par la ville et érigée au pied de l’église Saint-Boniface. Avec son clocher qui culmine à 85 mètres, cette basilique néo-gothique est le deuxième édifice les plus élevé de la ville – l’une des créations les plus remarquables de Pierre Cuypers (1827-1921), le bâtisseur du Rijksmuseum et de la Gare centrale d’Amsterdam –, qui abrite un orgue du Français Aristide Cavaillé-Coll. Adossée à ce lieu de culte, la maison paroissiale porte le nom de l’un des Frisons les plus connus – moins certes que Peter Stuyvesant –, le bienheureux Titus Brandsma (1881-1942), érudit carmélite s’étant opposé au nazisme et ayant péri à Dachau.

    Les travaux entrepris en vue de l’année 2018 ont sans doute pour point culminant l’édification de l’OBE. Ce nouveau bâtiment, situé à l’ombre de l’Oldehove – la tour de Pise locale, clocher jamais terminé car il menaçait de s’effondrer – a pour vocation d’accueillir diverses manifestations et activités autour de la langue. À quelques pas de là, dans le parc Prinsentuin, un « jardin des langues » accueillera les enfants, et un pavillon des langues « mineures » comme le basque, l’estonien, le leeuwardois (le frison connaît de nombreuses variantes). Tout ceci pour dire que Leeuwarden entend bien mettre en avant, au cours de cette année 2018, la richesse que peut représenter le bilinguisme et une culture régionale bien comprise et bien transmise au sein d’une culture nationale.

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    En face de l’OBE se dressent trois foyers culturels. Le Tresoar (Centre de l’Histoire et de la Littérature frisonnes, qui abrite une bibliothèque et des archives), l’Historisch Centrum Leeuwarden (lieu qui abrite les archives historiques de la région et des expositions) et, entre les deux, Afûk. Ce libraire-éditeur, qui fêtera dans quelques années son centenaire, entend « relier et partager » (ferbine en diele) en défendant le patrimoine linguistique de la Province et en favorisant le multilinguisme. Outre des ouvrages scolaires, historiques et littéraires, il publie une revue culturelle De Moanne (le mot signifie « lune » ou « mois ») qui propose des articles en frison ou en néerlandais (les deux quotidiens locaux, Het Friesch Dagblad et De Leeuwarder Courant consacrent d’ailleurs eux aussi un peu de place à l’idiome local). D’autres éditeurs sont établis dans la capitale frisonne. Le généraliste Elikser a ainsi ses locaux et sa propre librairie au rez-de-chaussée d’une jolie bâtisse du centre (photo). Un peu plus loin, au bord du quai Emma, on trouve la maison Het Nieuwe kanaal. Les éditions Wijdemeer viennent de publier une Histoire de la gastronomie frisonne, des recettes datant des XVIIIet XIXsiècles. Quant aux éditions Stanza, elles privilégient la poésie d’expression néerlandaise. Un passage par quelques librairies permet de constater que littérature jeunesse, roman et poésie en frison sont des genres vivaces. Les traductions ne manquent d’ailleurs pas non plus : Jules Vernes ou encore Albert Camus sont disponibles dans l’idiome local. Le riche catalogue (littérature et art) d’un autre éditeur, Bornmeer, établi pour sa part dans une bourgade, manifeste le dynamisme de la culture frisonne à travers maintes publications dans les deux langues officielles des Pays-Bas.

     

    Figures de Leeuwarden

    Le visiteur qui se rend au Fries Museum avant le 3 avril pourra y parcourir une exposition consacrée à l’une des personnes les plus illustres de Leeuwarden, non pas Saskia, l’épouse de Rembrandt, mais Margaretha Geertruida Zelle (1876-1917), plus connue sous le nom de Mata Hari, fusillée à Vincennes voici un siècle. De nombreux objets, documents et lettres d’époque (en particulier celles qu’elle a adressées à son mari) éclairent la vie mouvementée de la courtisane. On peut même y admirer une jarretelle qu’elle a peut-être portée. Dans la ville elle-même, les vitrines des boutiques regorgent de représentations de cette icone, d’objets divers et même d’un pouf et d’un fauteuil ayant un rapport avec elle. Sur le Kelders, en face pour ainsi dire de sa maison natale, se dresse une statue la figurant en train de danser. Au n° 15, à quelques pas du n° 33 où elle a vu le jour, vivait à l’époque le jeune juif Alexandre Cohen (Leeuwarden, 1864 – Toulon, 1961), avant qu’il ne se lance en France dans l’aventure anarchiste (il fut l’un des condamnés du Procès des Trente) et ne devienne un fougueux publiciste puis un journaliste reconnu, sympathisant de la mouvance maurassienne.

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    Leeuwarden a également vu naître quelques artistes ayant acquis une renommée au-delà des frontières. Ainsi, l’architecte, théoricien, peintre et dessinateur Hans Vredeman de Vries (1527-1609) a-t-il été l’un des esprits les plus influents de son temps. Nommons aussi le portraitiste Wybrand de Geest (1592-vers 1661), surnommé l’Aigle frison, et Margaretha de Heer (vers 1600-vers 1665) qui excellait dans la figuration d’animaux et dans l’art de la nature morte (photo ci-dessus). Plus près de nous, on pense au plasticien M.C. Escher (1898-1972) auquel le Fries Museum rendra d’ailleurs hommage à partir de la fin avril. D’autres initiatives mettront son œuvre en lumière dans différents lieux de la Province. Personnalité locale, le peintre autodidacte Gerrit Benner (1897-1981) a célébré le paysage frison sans jamais succomber à l’abstraction totale. Quant au sculpteur et médailleur Pier Pander (1864-1919), bien qu’il ait vu le jour à Drachten, deuxième ville de la Frise, il a malgré tout droit à son propre musée dans le Prinsentuin.

    Quelques fils de Leeuwarden se sont illustrés dans les belles lettres. Sous le nom de Piet Paaltjens, François Haverschmidt (1835-1894) a laissé des proses et des poèmes qui ont marqué son temps, son principal recueil ayant d’ailleurs été transposé en français à la fin du XIXsiècle. Considéré comme l’un des poètes néerlandais majeurs du XXsiècle, J. Slauerhoff (1898-1936) est surtout un romancier et nouvelliste hors pair dont trois œuvres sont disponibles en traduction aux éditions Circé. Le roman policier populaire a eu en Havank (1904-1964) l’un de ses principaux représentants ; il a situé nombre de ses intrigues en France. Autre figure de premier plan du monde littéraire originaire de la capitale frisonne : l’auteur et éditeur Bert Bakker (1912-1969), fondateur de l’une des revues majeures de la seconde moitié du XXsiècle, Maatstaf. Si ces différents écrivains se sont distingués dans la langue néerlandaise, d’autres ont préféré rester fidèles à leur langue natale. Tel est par exemple le cas du politicien le plus célèbre de Leeuwarden, Pieter Jelles Troelstra (1860-1930).

    Rares sont à ce jour les œuvres de cette littérature traduites en français. On citera Tjerne le Frison, de Gysbert Japiks (1603-1666), considéré comme le père des lettres frisonnes (ouvrage traduit du frison et présenté par Henk Zwiers, collection « L’aube des peuples », Paris, Gallimard, 1994) et le recueil De mer et d’au-delà / Fan oer see en fierder de Tsjêbbe Hettinga (1949-2013), regardé comme le poète majeur de la Frise (trad. Kim Andringa, Paris, L’Oreille du Loup, 2008). Ce « barde » devenu aveugle a d’ailleurs passé les trente dernières années de sa vie à Leeuwarden. Son œuvre poétique vient de paraître dans une édition bilingue frison/néerlandais chez un grand éditeur amstellodamois. Preuve que la culture de ce Pays basque des Pays-Bas parvient à se maintenir et à s’épanouir sans heurts, dans un esprit pacifié avec sa grande sœur.

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    Grandeur d’autrefois et d’aujourd’hui

    Le temps où Leeuwarden pouvait être regardée comme la capitale de la république des Sept Provinces-Unies est certes bien loin. C’était au XVIIsiècle, la ville était alors la résidence des stadhouders dont descendent les Orange-Nassau. Quelques édifices majestueux témoignent toutefois encore de cette glorieuse époque (par exemple De Waag, photo ci-dessus), de même que la présence, dans le temple des Jacobins, de ce qu’il reste des tombeaux de ces prestigieux devanciers, monuments en partie dévastés en 1795 par la fureur révolutionnaire. Les siècles passés sont d’ailleurs restitués avec goût à travers une centaine d’objets hétéroclites, au Fries Museum ; ceux présentés à l’Historisch Centrum Leeuwarden permettent de compléter ce tableau. C’est un autre voyage dans le temps que propose Het Princessehof, magnifique musée de la céramique, tout juste rénové, sis dans l’ancien palais de la princesse Marie-Louise de Hesse-Cassel (1688-1765). Une façade latérale de la brasserie qui porte le nom de cette régente – mère de Guillaume IV d’Orange-Nassau (1711-1751) – a été transformée en fresque qui représente les portraits des différents souverains d’Europe liés à ces stadhouders. Lien continu entre le passé et le présent. Entre la vieille cité préservée, mais aussi ses voisines et ses environs, et les dizaines d’événements de toutes sortes qui vont ponctuer cette année 2018 et lui conférer un nouveau lustre. Petit bémol toutefois pour une ville qui met en avant les langues : le riche programme est disponible en allemand, en anglais, en frison, en néerlandais, mais pas, semble-t-il, en français :

    https://www.friesland.nl/en/european-capital-of-culture

    http://leeuwarden2018.nl/eng/

     

    Daniel Cunin

     

    article paru dans Septentrion, n° 1, 2018, p. 19-24.

     

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