Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Genèse du Faiseur d’anges

    Pin it!

     

    Le Faiseur d’anges

     Prix des Lecteurs 2010 Cognac

     

     

    BrijsCognacFles1.jpg

     

     

    Les Littératures européennes de Cognac viennent de décerner le Prix des lecteurs à Stefan Brijs pour le Faiseur d’anges (éd. Héloïse d’Ormesson). Les membres d’une cinquantaine de bibliothèques de la région Poitou-Charentes ont distingué cette œuvre parmi les six romans d’écrivains belges retenus, trois d’auteurs d’expression française : Feu de Régine Vandamme, Argentine de Serge Delaive et Jours de tremblement de François Emmanuel, trois d’auteurs d’expression néerlandaise : Regarder le soleil d’Anne Provoost (trad. Marie Hooghe), Le Collectionneur d’armes de Pieter Aspe (trad. Emmanuèle Sandron & Marie Belina-Podgaetsky) et Le Faiseur d’anges (trad. Daniel Cunin).

     

     

    BrijsCognac.jpg

     

     

     

    Le Flamand nous parle

    de la genèse de son roman

      

    Il arrive souvent qu’on dise que Le Faiseur d’anges est un roman qui porte sur le clonage. Je ne suis pas d’accord avec cette assertion. Le clonage, c’est le moyen qu’emploie Victor Hoppe, le personnage principal, pour atteindre son but, et c’est bien de ce but dont il est essentiellement question dans le livre : « Se jouer de Dieu. » Il s’agit là à mon sens du thème central du roman d’où découlent diverses thématiques secondaires : la lutte entre le bien et le mal, les dangers que présentent préjugés et superstitions, le conflit entre science et religion, la frontière entre folie et génie à supposer qu’il y en ait une… Autrement dit, beaucoup plus que la seule question du clonage humain.

     

    CognacAffiche.pngCertes, au début, alors que le livre commençait à naître dans ma tête et non pas encore sur le papier – je réfléchis toujours un an ou deux à un roman avant de me mettre au travail –, je songeais effectivement à une histoire centrée sur le clonage. Idée apparue dès qu’on eut annoncé l’existence de la brebis clonée Dolly. Vous vous en souvenez certainement, c’était en 1997, on avait un peu l’impression que le monde n’était plus le même. On pensait alors qu’on pourrait sous peu cloner des êtres humains. Bien entendu, ça a fait travailler mon imagination : Qu’adviendra-t-il si l’on peut se cloner ? Va-t-on se contenter d’une simple copie ou va-t-on chercher à obtenir un double physiquement « parfait » ? Si l’on n’aime pas le nez ou les oreilles dont on a hérité ou si l’on a une malformation comme Victor Hoppe (un bec de lièvre) ou comme Gunther (le personnage sourd de naissance), va-t-on changer ces choses ? Manipulera-t-on les gènes de son propre clone ? Autre question fondamentale que je me posais en réfléchissant à ce roman : Aura-t-on envie de donner à notre clone une intelligence supérieure afin qu’il soit brillant, devienne célèbre, accomplisse ce qu’on n’est pas parvenu à accomplir ? Le mettra-t-on face aux traumatismes que l’on a soi-même subis au cours de l’enfance, autrement dit le brutalisera-t-on si on a été soi-même un enfant battu ? Voilà à peu près ce qui habitait mon esprit malade au début.

     

    Mais une autre idée apparut bien vite : Supposons que vous êtes un clone, mais vous n’en savez rien, et un beau jour, votre père vous dit : « Je ne suis pas ton père, je suis toi, tu es moi, tu es mon clone ». Quelle sera, à votre avis, votre réaction, la réaction du clone ? Là réside ce qui est devenu le point de départ de mon roman. J’ai retenu trois garçons de quatorze ans qui avaient décidé d’écrire leur histoire. S’ils ne savaient pas encore qu’ils étaient des clones, ils n’en haïssaient pas moins leur père car celui-ci avait effectué de nombreuses expé- riences sur eux. Les garçons envisageaient de le tuer, mais il leur fallait au préalable consigner les raisons de leur geste. Pendant un an, je n’ai cessé, jour après jour, d’écrire et d’écrire et j’ai finalement terminé la première partie, soit près de deux cents pages : elle se refermait, tout comme la première partie de la version définitive, sur la mort de Frau Maenhout, mais racontée par les trois garçons. Me restait à écrire la suite, et là, blocage complet. Je fixais le vide et rien ne venait. En désespoir de cause, j’ai fait lire la première partie à mon éditeur Emile Brugman. Il s’est contenté de me dire deux choses. Primo : tu as retenu la mauvaise perspective narrative, ce n’est pas aux garçons de raconter l’histoire. Secondo : ne fait pas de ton personnage Victor Hoppe un monstre, donne lui une part humaine.

    Stefan Brijs à Cognac © photo Anne Lacaud

    StefanBrijsCognac2010PhotoAnneLacaud.pngIl se trouve qu’à cette époque, j’animais un atelier d’écriture dans une prison. On m’avait demandé d’intervenir devant un groupe de prisonniers dont deux étaient des assassins. Je ne tenais pas à savoir lesquels ; je voulais les traiter tous de la même façon, tout simplement comme des êtres humains. Au bout de deux mois et demi, au rythme de trois heures par semaine, j’étais incapable de dire lesquels étaient des assassins. Aurais-je essayé d’en désigner un que je me serais trompé. J’avais appris entre-temps que dans tout être humain se cache un criminel. Deuxième chose que je venais d’apprendre : il faut avoir un minimum de chance dans la vie. Un des prisonniers, garçon de vingt trois ans, m’a demandé si je connaissais Le Procès de Kafka. Oui, je l’avais lu. Il me dit que lui aussi l’avait lu et il me donna une analyse du livre appliquée à son propre procès et à l’existence en milieu carcéral. Jamais encore je n’avais entendu une analyse aussi brillante d’un roman. Je lui ai demandé s’il faisait des études. Il m’a répondu qu’il avait quitté l’école avant même la fin du primaire puis il a résumé sa vie en quelques phrases : né dans une famille pauvre, abusé sexuellement par son père quand il avait six ans puis par quelqu’un d’autre dans une famille d’accueil, placé dans un orphelinat, années passées sans recevoir d’affection, recours à la drogue, vols pour se procurer de la drogue, prison… En l’écoutant, j’ai compris que ce jeune homme était à la fois un délinquant et une victime de la vie. Aussi, quand mon éditeur m’a dit de ne pas faire de Victor Hoppe un monstre, j’ai su que je devais raconter l'histoire de ce dernier et non celle des trois garçons. Comment Victor est-il devenu tel qu’il est ? Pourquoi aspire-t-il à se cloner ? Pourquoi est-il dans l’incapacité de donner de l’amour ?... J’ai alors jeté ma première partie et suis reparti de zéro. En optant pour une nouvelle perspective narrative et un nouveau propos.

    brijsCognacCobra.jpgLe roman s’est alors écrit tout seul, l’intrigue se dégageait clairement, je me doutais que le lecteur, en découvrant la première partie, partagerait les préjugés des habitants du village de Wolfheim, je voulais qu’il condamne Victor avant de découvrir l’histoire de son enfance : le bébé rejeté par ses parents, les premières années de l’enfance passées dans un asile psychiatrique, la peur que lui inspire alors Dieu, ses raisons de devenir médecin… Ainsi, lentement mais sûrement, Victor Hoppe devient humain et le lecteur se met à éprouver de la compassion à son égard. Par la suite, quand Victor se livre à des expériences choquantes, on est partagé entre répulsion et pitié.

    Quand j’entends les réactions de nombreux lecteurs, j’ai l’impression d’avoir réussi. Ils ont entre les mains une histoire qui ne s’arrête pas, qui est même relancée au moment où ils referment le roman. Le succès que le livre a rencontré en Flandre et en Hollande, mais aussi ailleurs puisqu’il est à présent traduit en une dizaine de langues, s’explique je pense par le fait que les gens en parlent entre eux : « As-tu lu Le Faiseur d’anges ? Mon Dieu, c’est atroce et en même temps fan- tastique. Lis-le, tu verras. » Depuis 2005, le succès ne se dément pas : chaque jour, de nouvelles personnes découvrent le roman et s’exclament : « Waouh ! » Ils expriment un sentiment d’abomination mêlé à de l’admiration.

     

    Stefan Brijs, 2010

     

    stefan brijs,cognac,prix des lecteurs 2010,le faiseur d'anges,traduction littéraire

     

  • Enfants de roi

    Pin it!

     

    « Et voilà tous les sens éveillés »

     

     

     

    Il faut regarder les œuvres d’art comme on regarde un paysage,

    avec du rêve, avec son rêve à soi.

     Octave Mirbeau

     

     

     

     

    Caspar Visser ’t Hooft est entré en littérature en 2005. Les éditions IJzer, sises à Utrecht, ont alors publié Sprekend portret (Portrait parlant), une novelle qui a pour cadre et les Pays-Bas et la France. Deux ans plus tard suivait une autre histoire se situant entre la nouvelle et le roman, De ring van de keizerin (L’Anneau de l’impératrice) et en 2009 le recueil de nouvelles Ontwaken (S’éveiller). En cette fin 2010 paraît son premier roman, Koningskinderen (Enfants de roi). Une bonne occasion de s’entretenir avec cet auteur établi depuis longtemps en France, qui a pris la peine de nous répondre en français.

     

    Caspar1.png

     

    D.C. Vos deux premiers livres s’ouvrent dans une salle d’exposition, l’un devant le portrait d’Anne de Clèves peint par Holbein, l’autre devant des toiles du paysagiste de Dordrecht Albert Cuyp (1620-1691). Cet attrait pour la peinture apparaît également à travers les couvertures que vous avez, avec votre éditeur, retenues pour vos livres (par exemple Lamia du préraphaélite anglais John William Waterhouse pour Koningskinderen). Quelle place accordez-vous au juste à l’art pictural ? Comment l’intégrez-vous dans vos textes, sachant que votre prose accorde une belle place aux paysages ou encore à des réflexions sur la perspective ?

     

    C.V.H. Il existe, cela me paraît évident, un parallèle entre l’écriture et le geste du peintre. Mon goût pour l’art pictural se limite à l’art figuratif. C’est là qu’on trouve cette « tromperie » si efficace qui est la seule à pouvoir vraiment apporter du neuf. L’art figuratif des plus grands peintres prétend imiter la réalité là où en fait il la configure (c’est ce que j’appelle sa « tromperie »). Ainsi, c’est comme s’il « cachait » ce qui est novateur (les éléments de la configuration) sous les formes de l’ancien (l’imitation de la réalité). Du coup, le spectateur est invité à faire un effort, à aller à la recherche de ce qui est neuf (effort conscient ou souvent à moitié conscient), comme s’il allait à la recherche d’un trésor. Et ce qui demande un effort, on l’apprécie au final bien plus que ce qui se donne trop facilement. Le neuf que le spectateur arrive à apprécier est d’ailleurs plus porteur de changement chez lui-même que ne peut l’être la nouveauté qu’il n’apprécie que de façon superficielle, car allant trop de soi, étant trop facilement accessible. C’est le problème d’un certain art moderne (souvent non figuratif) trop porté à s’afficher comme novateur : le nouveau ne se cache pas, il s’étale et ainsi perd de sa force. On s’ennuie.

    Est-ce là ce que je cherche à faire aussi, au niveau de l’écriture ? Cacher du neuf sous une apparence d’ancien ? D’où aussi mon goût pour « le passé », pour les contes et les légendes ? Peut-être. Souviens-toi de ton avenir – ton passé cache encore du nouveau. 

     

    Caspar3.pngD.C. On relève dans plusieurs de vos histoires comme une béance entre un personnage donné (géné- ralement un homme, une femme dans « Sneeuw voor de zon », un homme et une femme dans Koningskinderen) et sa famille. Dans le même temps, le narrateur que vous êtes semble accorder une place importante à la famille. N’y a-t-il pas un parallèle entre cette « béance » et la nostalgie qui transparaît dans bien des pages ?

     

    C.V.H. Cette béance suscite peut-être un désir de famille, ce qui s’exprime dans le cas de certains de mes personnages par la nostalgie d’une réalité familiale passée et perdue. Mais il se peut que cette béance se nourrisse en quelque sorte de nostalgie. Laquelle paralyse et empêche une démarche active de fondation de famille. Cette « paralysie » est peut-être même voulue. Allez savoir.

     

    D.C. De ring van de keizerin propose en guise de prologue un conte que vous présentez comme la traduction d’un texte allemand de 1804, mais qui est en réalité de votre main. Certains passages de vos livres s’inscrivent incontestablement dans ce genre littéraire. Votre roman qui paraît en cette fin d'année porte d’ailleurs comme sous-titre : « Un conte de notre temps » et il confère aussi une grande importance au thème de la formation des légendes. Comment tissez-vous les liens entre conte, légende et souvenirs, étant donné que la plupart de vos personnages tentent de « se souvenir de leur futur », ainsi que l’annonce le proverbe placé en exergue à Sprekend portret ?

     

    C.V.H. Notre passé renferme de l’avenir. Le temps s’écoule si vite. Comme je l’ai écrit dans Koningskinderen, en m’inspirant de Proust, il nous arrive de vivre des moments forts – je pense surtout à certaines rencontres – sans que nous nous rendions compte de leur portée. Ce n’est qu’après coup que nous comprenons cela, et nous voilà à la poursuite de bien des « temps perdus ». C’est une constante chez mes personnages, ce sentiment de décalage, de toujours vivre quelque peu à côté du juste temps : on n’a pas su puiser dans le moment passé toute la richesse qu’il renfermait, on se projette dans un avenir en le revêtant des plus beaux rêves et des plus beaux fantasmes, à tel point que devenu présent, cet avenir ne peut que décevoir.

    Comme le passé « cache » bien des éléments que nous n’avons pas encore déterrés, je le vois comme quelque chose de mystérieux qui suscite l’émerveillement. C’est là aussi le propre des contes et des légendes : leur part de mystère crée de l’émerveillement.

     

    Caspar4.png

     

     

    D.C. Toujours à propos des épigraphes, vous avez retenu, pour le recueil Ontwaken, une phrase de Jean-Jacques Rousseau : « J’ai toujours eu le sentiment que l’état d’auteur n’était, ne pouvait être respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. » Est-ce pour vous une façon de justifier le fait qu’en plus d’écrire vous exercez la charge de pasteur ou plutôt de dire que vous envisagez l’écriture comme autre chose qu’une activité routinière ?

     

    C.V.H. J’ai l’impression que c’est le cas de la plupart des auteurs que d’exercer un métier à côté de leur travail littéraire. Le mot métier est dérivé de « ministère », ce qui veut dire service. C’est peut-être une idée quelque peu romantique que de penser que l’auteur, dans son travail d’écriture, ne devrait être au service de personne (sinon des Muses). La liberté de l’auteur, voilà sa dignité.  

     

    D.C. Vous faites dire à l’un de vos personnages que les œuvres littéraires et picturales créent la réalité, et que sans cette réalité, sans ce que créent les phrases, plus rien ne revêtirait le moindre sens. N’est-ce pas là la caractéristique première de vos livres, la nécessité de redonner du sens aux rapports entre les êtres ?

     

    C.V.H. Oui. Dans Koningskinderen j’ai voulu relier des groupes de personnes qui, dans la réalité « réelle », vivent complètement séparés les uns des autres. En ce sens, le roman n’est pas réaliste, si par approche réaliste on entend la simple description d’une réalité donnée. Rien ne relie l’aristocratie allemande et le patriciat néerlandais à la réalité multiculturelle des « zones sensibles » de nos grandes villes. De même, quel rapport entre ces deux mondes et l’univers du cinéma ? Imaginer des liens entre ces trois mondes, comme je l’ai fait, c’est « créer de la réalité ». Je rêve d’un lecteur qui au départ serait – certes – déconcerté par les forts contrastes que suggère la juxtaposition de ces univers, mais qui, petit à petit, en viendrait à modifier le regard qu’il porte sur la réalité - dans la mesure où il est à même de voir au-delà des barrières qui séparent à ses yeux ces trois mondes. N’est-ce pas là cette force créatrice de l’art en général : modifier le regard du spectateur ou du lecteur sur la réalité, et par conséquent la réalité elle-même, en ce sens où la réalité est toujours réalité-telle-qu’on-la-voit ? 

     

    Caspar2.pngD.C. De vos écrits émane un amour aristocratique pour le passé, l’histoire de votre pays natal et de quelques autres, l’Histoire en général. Dans les Enfants du roi, cela se traduit par une mise en avant de l’esprit de chevalerie, motif tissé tout au long du livre à travers plusieurs évocations des croisades, de contes, de scènes bibliques… Pourriez-vous nous en dire plus sur cette attirance pour le « noble » dans l’art et dans l’homme ?

     

    C.V.H. Le passé n’a pas épuisé ce qu’il peut nous offrir tant que nous prenons la peine de nous tourner vers lui. En des temps de crise où les hommes finissent par douter de la pertinence d’une certaine vision de l’avenir dans laquelle ils s’étaient projetés, il est bon de faire « marche arrière » pour puiser dans les réserves du passé. De revenir en somme aux sources. Dans Koningskinderen, j’ai voulu exprimer un pari : face à la culture arabo-musulmane qui, suite à l’immigration, est venue voisiner avec la nôtre et avec laquelle il va falloir désormais composer, il serait bon de nous rappeler ces éléments de notre passé qui peuvent nous rapprocher de ces « étrangers qui sont dans nos portes ». Il me semble que l’esprit de chevalerie est un de ces éléments. Je ne vois pas cela comme une régression. Au contraire, dans un monde où l’esprit dit néolibéral règne en maître, où tout risque de devenir marchandise, y compris l’homme, il est sûrement salutaire de se réapproprier certaines images qui, souvent sous la forme de légendes (fragmentaires) et de contes, n’ont cessé de hanter notre inconscient collectif : celle, par exemple, du chevalier prêt à se donner pour un idéal. N’est-ce pas cela l’esprit de noblesse ?

     

    D.C. On a l’impression que vous avez, avec Koningskinderen, cherché un pendant métaphorique à De ring van de keizerin en ce sens où, dans le roman, de très nombreuses scènes se déroulent sur des lieux élevés tandis que dans la novelle tout ou presque se passe au niveau d’un fleuve, le Rhin. 

     

    C.V.H. De ring van de keizerin nous présente un personnage prénommé Marnix qui, après avoir subi une lourde opération chirurgicale, et compte tenu de la faiblesse temporaire que cela provoque, a vu s’écrouler les digues qu’il avait construites autour de son âme. Du coup, le voilà submergé par des souvenirs d’enfance, plus précisément des souvenirs qui se rapportent à ses liens avec deux personnes, Roman et sa sœur Irène, avec lesquelles il a passé de longues vacances d’été dans un manoir situé sur les bords du Rhin. Le personnage central prend conscience de la nécessité qu’il éprouve de rencontrer l’un des deux, Roman, qu’il n’a plus vu depuis un quart de siècle, afin de s’entretenir avec lui du rôle qu’il a joué dans sa propre initiation à la vie. Le fleuve se veut métaphore de la recherche de cette « source », que représentent pour Marnix les vacances qu’il a passées autrefois en compagnie de Roman et de sa sœur.

    Caspar6.pngDans Koningkinderen, la métaphore géographique est au service d’un contraste entre idéalisme d’un côté et réalité de l’autre. Le roman introduit un personnage prénommé Hanno, qui, par son côté « chevalier sans tache ni blâme » et par ses idéaux, fascine celles et ceux qui le rencontrent. Il est porté par l’idée selon laquelle les Occidentaux et des personnes originaires du Moyen-Orient peuvent se retrouver et, dans une certaine mesure, fraterniser autour des vertus chevaleresques d’honneur et de don de soi. Cette idée, il tente de la mettre en pratique en embauchant des jeunes provenant des « zones sensibles » d’une grande ville pour participer à des combats fictifs pour un clip vidéo. Il s’agit pour Hanno d’apprendre à ces jeunes issus de Maghreb et d’Europe de l’Est, membres de gangs qui se font la guerre, à combattre de façon « propre », condition indispensable, selon lui, pour qu’ils en viennent, même dans leurs affrontements, à se respecter. Les lieux élevés fonctionnent comme métaphore de l’idéal, de la belle idée (c’est en général sur des lieux élevés que les personnages discutent de l’idée – et d’autres idées, d’ailleurs), les lieux bas représentant l’application concrète de l’idée et la dure réalité qui y résiste. 

     

    D.C. Dans votre roman vous exprimez, certes par la voix d’un personnage, une critique du refus des sociétés occidentales de voir la réalité en face, de leur soumission à des idéologies. On relève par exemple un passage dans la veine de Julien Freund : « … nous nous imaginons en Occident qu’il est possible d’instaurer un état permanent de paix entre les peuples… ». Mais la vision que vous préconisez à travers certains de vos personnages ne paraît-elle pas tout aussi idéaliste (il est entre autres question d’un « manifeste » qui serait signé par des descendants directs des princes juifs, chrétiens et musulmans de la ville sainte) ?

     

    C.V.H. Il existe des mots dont l’acception semble assez floue. C’est le cas pour « idéologie » et « idéal ». Deux mots qui ne renvoient pas du tout à la même chose. Le mot idéologie évoque généralement un système de pensée qui part de l’idée selon laquelle l’homme est bon et qu’il peut, par conséquent, arriver par lui-même (c’est son devoir, sa destinée) à améliorer les structures de la société dans laquelle il vit, après avoir écarté tout ce qui l’aliène de sa bonté inhérente. Il est évident que nous vivons à une époque où, suite à l’échec des grands récits idéologiques, cette foi en la bonté de l’homme se trouve ébranlée. Il n’empêche que, nolens volens, nous nous soumettons toujours à une idéologie, celle du néo-libéralisme, qui se nourrit entre autres de la philosophie de « la main invisible » d’Adam Smith (l’homme est en quelque sorte bon dans son égoïsme et ce sera le cumul de tous les égoïsmes qui créeront la paix et l’harmonie). Pour ce qui est de l’ « idéal » : il me semble qu’on peut avoir un idéal tout en étant plutôt pessimiste sur l’homme. L’idéal ne consisterait pas à lutter contre les forces qui aliènent l’homme de lui-même en vue de faire ressortir sa bonté inhérente – cette bonté intrinsèque n’existe pas –, mais à diriger l’homme vers un « meilleur » à travers un travail pédagogique : c’est le lent travail de la civilisation. Dans Koningskinderen, je parle de « stylisation ».  Du coup bien sûr, la question se pose : mais si l’homme n’est pas bon, comment se fait-il qu’il est à même d’imaginer cette bonté idéale vers laquelle il tend, et d’où lui vient la volonté de se hausser vers cet idéal ? Ici, je pense qu’il n’y a que la religion qui puisse apporter une réponse.

    Dans Koningskinderen, le personnage principal est à la fois « réaliste », en ce sens qu’il ne part pas de l’idée d’une bonté inhérente chez l’homme (il n’est pas un « idéologue »), et idéaliste : il croit en un idéal.

     

    Caspat7.png

     

    D.C. Koningskinderen, vous l’avez dit, propose un mélange qui peut apparaître comme déroutant : univers relevant du conte, de la légende, de l’idéal chevaleresque d'une part et plongée dans la société multiculturelle d’aujourd’hui d'autre part, rencontre entre vieille aristocratie allemande et populations immigrées (Marocains, Turcs, Kurdes, jeunes originaires d’Europe de l’Est…) d’une ville de Thuringe. Pourriez-vous préciser ce qui a présidé au choix d’un contraste à première vue aussi radical (d’autant qu’il se double d’une opposition tout aussi extrême entre le monde superficiel du cinéma et les aspirations élevées des personnages centraux) ?

     

    C.V.H. Pour créer du lien là où il y en a peu ou pas. C’est ce que savaient faire les grands romanciers du XIXe siècle quand ils brossaient leurs vastes tableaux de la société de leur temps – tableaux qui englobaient toutes les catégories de la société. En imaginant toute sorte de rencontres entre des représentants de ces différentes catégories (c’est là une partie importante de l’intrigue), ils contribuaient à créer un sentiment d’être-ensemble-en-société chez le lecteur. Je pense à des auteurs comme Balzac, Dickens, George Eliot, Dostoïevski, etc. Je ne crois pas en la pertinence d’un certain « réalisme » se bornant à chercher à faire le portrait de la société « telle qu’elle est », et qui, dans les faits, se complaît à simplement décrire les côtés les plus sordides de la société (soi-disant pour les « dénoncer »).

     

    Caspar8.jpg

    site internet de Caspar Visser 't Hooft : Schrijver in Frankrijk

     

     

    D.C. La psychanalyse ne semble pas avoir vos faveurs. Non plus d’ailleurs que le travail des historiens : « …l’Histoire telle qu’on l’écrit aujourd’hui n’offre plus à l’homme aucun modèle de comportement… ».

     

    C.V.H. Certains personnages de Koningskinderen expriment des réserves au sujet de la psychanalyse et des travaux de nombre d’historiens contemporains. Par leurs raisonnements, j’ai voulu ouvrir quelques pistes de réflexion sur ces sujets. Koningskinderen est un roman, non pas un manifeste, ni un ouvrage philosophique. Dans un roman, on touche à certains sujets comme on touche une bille pour la faire rouler. Dans leurs conversations, les personnages de Koningskinderen n’expriment pas un mépris de la psychanalyse en soi, ni du travail des historiens. Ils dénoncent certaines dérives dans les deux domaines. En ce qui concerne la psychanalyse, dès lors qu’elle prétend pouvoir « expliquer » l’homme, la voilà qui dépasse ses limites. Ce danger ne vient sûrement pas tant des psychanalystes eux-mêmes que de toute une nébuleuse de doctrines de « découverte de soi-même » basées sur un bricolage de théories psychanalytiques mal comprises. La question est la suivante : comment peut-on « comprendre » l’homme, si, en tout dernier lieu, il est porté par un mystère ?

    Quant au travail des historiens, la dérive réside dans l’orgueil de celui qui regarde son sujet de haut et qui prétend mieux le connaître que ce dernier ne « se connaissait » lui-même. Par « sujet », j’entends aussi bien une époque historique donnée qu’un groupe d’humains à une époque donnée. Dans Koningskinderen, la question tourne autour d’un sujet précis : les croisades. Si les chroniqueurs de l’époque faisaient l’éloge de certaines vertus chez les combattants, tant du côté des croisés que de celui des musulmans, qui sommes-nous pour mépriser cela en attribuant tout aux défauts d’un système sociopolitique ou à des mécanismes purement économiques ? Un bon historien est celui qui, comme Johan Huizinga, auteur de L’Automne du Moyen Âge, s’efforce de comprendre un phénomène historique « de l’intérieur » : comment se comprenait-on soi-même à l’époque en question ? Et en effet, pour les chroniqueurs du Moyen Âge, « se comprendre », c’était ennoblir la réalité par le compte rendu qu’on faisait de celle-ci, en le parsemant d’exemples de certaines vertus (courage, esprit de sacrifice, sagesse…). Ainsi leur approche avait un côté pédagogique.

     

     

    Caspar10.png

     

    D.C. À plusieurs reprises, vos personnages parlent des « trois monothéismes » (expression liée dans votre livre à la question de Jérusalem). Qu’entendez-vous par « monothéisme » ? Je vous pose cette question car après avoir lu entre autres choses le chapitre « Le monothéisme » de l’ouvrage Islam et judéo-christianisme de Jacques Ellul (PUF, 2004),  le terme me paraît plutôt vide de sens.

     

    C.V.H. Une religion est monothéiste dès lors qu’elle se réfère à un seul Dieu et que pour elle aucune autre réalité ne peut prétendre à la divinité. Par conséquent, les religions dites monothéistes ont ceci en commun qu’elles suscitent chez leurs disciples une critique radicale vis-à-vis de toute réalité humaine (personne, institution, système), qui, afin de légitimer le pouvoir qu’elle s’est arrogée, se sert d’un même type d’images et de symboles que celui que ces religions se sont réservés pour signifier le Dieu unique. S’il est possible de qualifier Judaïsme, Christianisme et Islam de religions monothéistes, cela ne nous permet pas pour autant de gommer les différences qui existent entre elles. Le Christianisme a ceci de particulier qu’il se base sur le message d’un Dieu qui s’incarne, c’est-à-dire qui se rend présent parmi nous dans la personne d’un homme et qui ainsi s’identifie à l’humanité sous tous ses aspects, même les plus misérables. Cette identification Dieu-homme a deux conséquences : Dieu se rabaisse et « se rend misérable » (la mort sur la croix est une mort ignominieuse) ; Dieu confère à l’homme une dignité inouïe. L’Église orthodoxe va jusqu’à parler de la « divinisation » de l’homme (ce qui est, bien sûr, tout autre chose que l’idée de l’homme qui prétend être un dieu). Irénée disait : La dignité de l’homme, voilà la gloire de Dieu. Moi-même, j’aime voir les hommes comme un fameux rabbin juif les voyait, comme des « enfants de roi ».   

     

    D.C. Une dernière question : quels sont les écrivains d’expression néerlandaise que vous rangez dans votre « panthéon » ? Et puisque vous lisez les auteurs français dans le texte, quels sont ceux que vous aimez lire et chez lesquels vous puisez éventuellement une part de votre inspiration ?

     

    Caspar5.pngC.V.H. Dans mon « top 50 » figurent cinq écrivains néerlandais : Louis Couperus pour son roman indonésien De stille kracht (La Force des ténèbres), Edgar du Perron pour son roman autobiographique Het land van herkomst (Le Pays d’origine), Johan Huizinga pour Herfsttij der Middeleeuwen (L’Automne du Moyen Âge), Maria Dermoût pour son roman indonésien De tienduizend dingen (Les Dix mille choses) et Hella S. Haasse pour Het woud der verwachting (En la forêt de longue attente. Le roman de Charles d’Orléans. 1394-1465).

    Mon auteur préféré parmi les auteurs français, c’est Chateaubriand, et je pense notamment à la première partie de ses Mémoires d’outre-tombe. Je savoure le charme de son style qui se veut celui d’un aristocrate désabusé qui a tout vu, mais qui ne cesse de briller et de pétiller d’esprit. Il y a plus de vie dans le sourire à la fois un peu amère et bienveillant de l’homme qui a compris la vanité de bien des choses que dans la grimace de celui qui se croit obligé de toujours « positiver ». D’autres que j’aime beaucoup : Colette et Mauriac, pour leur force d’évocation. Quelques phrases, et voilà tous les sens éveillés : on voit, on entend, on sent, on touche, on effleure…

     

     

  • Intermède Alexandre Agricola

    Pin it!

     

    Je n'ay dueil

     

    Michael Chance (haute-contre)

    Agricola : Chansons, 2005

     

     

     

    Je n'ay dueil que de vous ne viengne
    Mais quelque mal que je soustiengne
    J'ai trop plus cher vivre en douleur 
    Que souffrir que mon povre cuer
    A un aultre que vous ne tiengne

    Car Dieu voullut tant vous parfaire
    Qu'il n'est affaire
    Qui sceust vos biens trop reclamer

    Son plaisir fut tel de vous faire
    Si debonnaire
    Que chascun tend a vous amer

    Et pour ce quoi qu'il adviengne
    Je vous supply qu'il vous souviengne
    De moy vostre humble serviteur
    Car pour amer vostre doulceur
    Quelque chose qu'il me surviengne

     

     

    en savoir plus sur Alexander Ackerman dit Agricola

    ici & ici


    Agricola1.jpg


     

     

     

  • Intermède Jacques Brel (1)

    Pin it!

     

    Jacques Brel chante en néerlandais

    Le Plat pays

     

     

    En guise d’hommage à toutes les personnes

    qui disent que le néerlandais est un patois

    ou tout au plus une langue qui « s'aboie ».

     

     

     

     

    MIJN VLAKKE LAND

     

     

    Wanneer de Noordzee koppig breekt aan hoge duinen 

    en witte vlokken schuim uiteen slaan op de kruinen, 

    wanneer de norse vloed beukt aan het zwart basalt 

    en over dijk en duin de grijze nevel valt, 

    wanneer bij eb het strand woest is als een woestijn 

    en natte westenwinden gieren van venijn, 

    dan vecht m’n land... mijn vlakke land...

     

    Wanneer de regen daalt over de grauwe perken 

    op dak en torenspits van hemelhoge kerken, 

    die in dit vlakke land de enige bergen zijn, 

    wanneer onder de wolken mensen dwergen zijn, 

    wanneer de dagen gaan in domme regelmaat 

    en wollen oostenwind het land nog vlakker slaat, 

    dan wacht m’n land... mijn vlakke land...

     

    Wanneer de lage lucht vlak over het water scheert, 

    wanneer de lage lucht ons nederigheid leert, 

    wanneer de lage lucht er grijs als leisteen is, 

    wanneer de lage lucht er vaal als keileem is, 

    wanneer de noordenwind de vlakte vierendeelt 

    wanneer de noordenwind er onze adem steelt, 

    dan kraakt mijn land... mijn vlakke land...

     

    Wanneer de Schelde blinkt in Zuidelijke zon 

    en elke Vlaamse vrouw flaneert in zonjapon, 

    wanneer de eerste spin zijn lentewebben weeft 

    of dampende het veld in julizonlicht beeft 

    wanneer de zuidenwind er schatert door het graan, 

    wanneer de zuidenwind er jubelt langs de baan, 

    dan juicht mijn land... mijn vlakke land...

     

     

    traduction Ernst van Altena

     

     

     

     

    altena3.png

     

    un des recueils de chansons françaises

    traduites par Enst van Altena

     

     

  • Poète et photographe

    Pin it!

     

     

    G.P. Fieret

     

     

     

    Fieret1.png

     


    Voetnoot, éditeur néerlandais installé depuis plusieurs années à Anvers, constitue un fonds qui met en valeur bien des textes français dans des traductions et des éditions soignées : des romans, des nouvelles ou des essais de Vivant Denon, Diderot, Voltaire, Madame du Deffand, Madame de La Fayette, le Fieret4.pngMarquis de Sade, l’Abbé Prévost, Stendhal, Xavier de Maistre, Balzac, Prosper Mérimée, Baudelaire, Barbey d’Aurevilly, J.-K. Huysmans, Marcel Proust, Marcelle Sauvageot, Paul Willems, Robert Pinget, Margueritte Duras, Jean Echenoz, Milan Kundera, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Alain Fleischer, Yasmina Reza, Michel Houellebecq.

    D’autres collections mettent en avant la poésie néerlandaise contemporaine ou encore les arts plastiques. Plusieurs dizaines de titres présentent ainsi l’œuvre de graphistes et de photographes. L’un des derniers offre un choix de photographies de G.P. Fieret. Le succès d’une première série de reproductions d’œuvres de cet artiste hollandais disparu l’an passé a amené Voetnoot a publié ce deuxième volume (format : 33 cm x 24 cm) en collaboration avec le Musé de la Photographie de La Haye dont le conservateur, Wim van Sinderen, a signé la postface (néerlandais/français/anglais).

      

     

    Fieret3.jpg

    vol 1., Voetnoot, 2004

     

     

     

    Le mot de l’éditeur

     

    Artiste, poète et photographe, Gerard P. Fieret (1924-2009) doit une grande part de sa popularité à ses photographies érotiques. Mais cet Haguenois a également immortalisé la vie citadine comme peu l’avaient fait avant lui ou l’ont fait depuis : vitrines à moitié vides, rues désertes, enfants en train de jouer, bandes de jeunes… sans oublier de nombreuses jeunes filles.

    Foto en Copyright by G.P.  Fieret – volume 2 contient environ 160 photos du Musée de la Photographie de La Haye.

     


    Trailer Photo & Copyright by G.P. Fieret

     

     

    Lien permanent Imprimer Catégories : Livres & Revues 0 commentaire