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flandres-hollande - Page 85

  • Intermède Hieronymus Vinders

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    O mors inevitabilis, funeral motetto

     

    Mikael Bellini, contre-ténor
    Lennart Löwgren, contre-ténor
    Carl Unander-Scharin, ténor
    Jaan Arder, ténor
    Joosep Vahermägi, ténor
    Lars Arvidson, bariton
    Sven-Anders Benktsson, basse

    Orchestre: Hortus Musicus

    Direction : Andres Mustonen



    Composé pour les obsèques de Josquin des Prés

    et joué aussi lors de celles du roi de Suède

    Gustave Ier Vasa en 1560.

     

    Hieronymus Vinders (première moitié du XVIe siècle) écrivit à la fois de la musique polyphonique profane et sacrée pour voix. On n’a pu lui attribuer aucune composition instrumentale... (suite)

     

     

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  • Un collectionneur des œuvres de W.F. Hermans

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    Collectionneur des livres de l’auteur Willem Frederik Hermans depuis les années 1970, je suis ravi de voir paraître de nouvelles traductions de ses œuvres. Avec un peu d’espoir, quelques détails concernant cet auteur intéresseront les lecteurs de ce blog.

     

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    Kussen door een rag van woorden,

    poèmes, 1944.

    1er livre de W.F. Hermans,

    publié à compte d’auteur, 30 exemplaires.


    W.F. Hermans (1921-1995) fait partie de ce qu’on continue d’appeler en Hollande les « Trois Grands » avec Harry Mulisch et Gerard Reve. Grand romancier, il était aussi un excellent polémiste redouté au point que beaucoup de ses collègues ainsi que le gratin politique vérifiaient en premier lieu l’index des personnes citées dans ses pamphlets afin de s’assurer qu’ils… n’y figuraient pas. Aujourd’hui, quinze ans après la mort de Hermans, les mêmes regrettent désormais de ne pas s’y trouver mentionnés. Farouchement individualiste et frondeur, Hermans a écrit un jour l’une des phrases le caractérisant le mieux : « S’il y avait un Au-delà, je ne saurais pas qui j’aurais envie d’y rencontrer… » Il avait le secret des aphorismes aiguisés. En voici deux pris au hasard :

    « La caractéristique de tout sacrifice, c’est qu’il part en fumée. »

    « Je crois que c’est par inattention que les gens sont optimistes. »

    Parmi ses romans les plus connus figure La Chambre noire de Damoclès (1958), que Daniel Cunin a traduit pour Gallimard en 2006. Et en 2009, chez le même éditeur et par le même traducteur, est enfin sorti ce que je considère à titre personnel comme son meilleur roman : Ne plus jamais dormir (1966). Outre nombre de nouvelles, les autres romans potentiellement intéressants pour le public francophone s’intitulent Les Larmes des acacias (1949), Entre professeurs (1975) et Au Pair (1989). En ce qui concerne ces trois derniers romans, des traductions existent en anglais et allemand, mais les francophones devront s’armer de patience (jusqu’à quand ?).

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    Misdaad stelt de wet, De Motor, 1945-1946,

    roman policier de W.F. Hermans,

    publié sous le pseudonyme Fjodor Klondyke.

    Il devait en écrire trois autres dans la même collection : De leproos van Molokaï, Misdaad aan de Noordpool & De demon van ivoor, avant de publier sous son nom une première œuvre en prose : Conserve (1947).

     

    Point commun entre les différents romans de Hermans : les antihéros ou ce qu’on appellerait aujourd’hui des losers. Thème de prédilection : les gens sont nés pour tromper les autres, ils sont peu fiables et ont pour principale occupation de mettre des bâtons dans les roues des autres. A priori, tout cela semble bien sombre, mais quand c’est fait avec de l’humour grinçant et – surtout – quand l’histoire est brillamment construite, ça marche… Saupoudrés de phrases mythiques, ses livres continuent aujourd’hui d’être inscrits au programme des lycées aux Pays-Bas.

    Ses relations avec les éditeurs néerlandais ont toujours été houleuses, ses rapports avec les traducteurs et les éditeurs étrangers ont souvent été catastrophiques. En 1962, les éditions du Seuil sortent une première traduction de son roman La Chambre noire de Damoclès, qui contient quelques erreurs dont une particulièrement grossière. Rebelote pour la traduction en anglais du même roman la même année : The Darkroom of Damocles. Autre traduction, autres erreurs. W.F. Hermans décide aussitôt d’interdire toute traduction future en français et en anglais. Ces deux traductions se vendent d’ailleurs très mal à l’époque, et font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs - dont l’auteur de ces lignes. Ce n’est qu’après sa mort en 1995 que le nombre de traductions « a repris l’ascenseur ».

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    Beyond Sleep, Uncorrected Proof, traduction américaine de

    Ne plus jamais dormir (Ina Rilke), épreuves avant impression finale,

    Overlook, 2007.

     

    Hermans quitta la Hollande dans les années 1970 pour s’installer à Paris. Il enseignait auparavant la géophysique à l’Université de Groningue, mais on lui a reproché de consacrer plus de temps à ses écrits qu’à ses étudiants. N’oublions pas qu’on se situe ici dans une époque post-soixante-huitarde où les manifestations estudiantines étaient fréquentes, aux Pays-Bas comme à Paris. Mélangez cet esprit contestataire avec l’esprit frondeur de Hermans et le mélange devient explosif.

    Évidemment, à Groningue aussi, ses contacts avec ses collègues étaient rugueux – au point de provoquer des débats parlementaires ! Le ministre de la Culture et de l’enseignement [le lecteur notera en passant la position délicate dudit Ministre dont le postérieur s’est trouvé inconfortablement coincé entre deux fauteuils en cuir] a dû sortir de sa réserve pour s’occuper de cette question. Du pain bénit pour le polémiste Hermans qui en a profité pour claquer la porte de l’Université et celle de la Hollande par la même occasion. Réglant ses comptes avec le milieu universitaire, il écrit Entre professeurs, hilarant roman à multiples clés dans lequel il évoque avec brio le milieu petit bourgeois hollandais d’un professeur d’ « université de campagne ».

    Espérons que les deux romans La Chambre noire de Damoclès et Ne plus jamais dormir trouveront leur public francophone et que Gallimard n’en restera pas à ces deux traductions.

    Joost Glerum

     

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    La Chambre noire de Damoclès, Paris, Le Seuil, 1962.

    Première traduction française (Maurice Beerblock) de

    De donkere kamer van Damokles (1958).

     

    photos © Joost Glerum

     

  • Erik Lindner

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    L’auto-stoppeur et son accident


    (5 poèmes*)



    Pourquoi tous ces châteaux d’eau,

    petits points sur la carte

    emmurés de plantes grimpantes ?


    Ce devrait être un lieu,

    non un sentier de gravillons.


    Croisement. Fossé. Parasols.


    Il pose le côté de son visage

    sur le paysage.

    Des labours défilent.


    CouvTerrainLindner.jpg

    Terrain,  cipM/Spectres Familiers, 2007

    (trad. Kim Andringa & Eric Suchère)



    L’hippocampe, une poignée. Courte.

    La banquette arrière, un cendrier. Chemin côtier.

    Leurs lavabos sont-ils colorés ? Aucune

    encre ne se fixe sur ces kleenex.


    La ville se trouve par hasard autour de la maison.

    La voiture est un jardin bêché

    presqu’un décor qui semble dicter

    son humeur ! les règles d’une ville


    sont des habitudes dont il s’écarte.

    Des voies de tram s’enchevêtrent.

    Tout est soumis au changement. Maintenant. C’est ainsi.

    Les dix doigts hachent tout cela menu.

     

    CouvVerreLent.jpg
    Le Verre est un liquide lent
    Anthologie, 33 poètes néerlandais, Farrago, 2003

     


    Il y a dans les montagnes le lac blanc

    aux pierres de calcaire sur les rives

    sous des oiseaux noirs et un village

    dont les couleurs se fondent dans la roche


    avance une femme avec panier et canne

    sur le sentier des écales d’amandes

    entre des champs de tournesols brûlés

    monte – de la fumée de son foulard


    vers une étendue sous le sommet

    un pré raclé une ferme vide

    une grange de paille sous les tuiles

    une fenêtre masquée par la peinture, un canapé-


    lit ouvert en charpie.


    CouvTongEnTrede.jpg

    Tong en trede, recueil, Amsterdam, De Bezige Bij, 2000

     


    On n’habite pas le panorama.


    Suppose qu’il y a un canal devant.


    Suppose une fenêtre devant.


     

    ActionPoétique171.jpg

    Action poétique, n° 171, mars 2003

     


    Rut. Bocal à poissons. Bain de soleil.


    Feuille de la lune, feuille qui porte la lune.


    Feuille lunaire. Balance à fromage.

    Voilage.


    La température de l’eau.


    Le petit chien blanc sur la plage.


    traduction : Daniel Cunin


    Erik Lindner lit un poème sur le Diamantbuurt d'Amsterdam

    (19 septembre 2009)

     

    le site du poète (néerlandais/anglais/français)

    http://www.eriklindner.nl/

     

    Lire et écouter Erik Lindner

    www.sitaudis.com

    www.cipmarseille.com

    Poetry International

     

    Erik Lindner en français

     

    août 2010

    Dix poèmes traduits par Kim Andringa : Droit de Cités

    décembre 2009

    Action poétique, n° 198, Les Belles Lettres, « Des craquelures dans l’émail », présentation (traduite par Kim Andringa) de la traduction de poèmes de : Arnoud van Adrichem, Rozalie Hirs, Saskia de Jong, Ruth Lasters, Els Moors et Samuel Vriezen.

    octobre 2009

    « L’œuvre de F. van Dixhoorn », préface à Séries, poèmes de F. van Dixhoorn, traduits par Kim Andringa, Bordeaux, Le bleu du ciel.

    septembre 2007

    Action poétique, n° 189, Ivry-sur-Seine, Les Belles Lettres, dossier sur le poète Hans Faverey, en collaboration avec Éric Suchère et Kim Andringa (6 séries de poèmes de Hans Faverey, introduction et 32 notes sur Hans Faverey).

    juin 2007

    Terrain, collection Le Refuge, cipM/Spectres Familiers, 31 poèmes, traduits par Kim Andringa et Éric Suchère.

    décembre 2005

    Action poétique, n° 182, Ivry-sur-Seine, Correpondance avec Éric Suchère sur l'influence de Lucebert.

    CouvPo&sie_0002.jpgnovembre 2005

    Import/Export Marseille–Amsterdam. Centre International de Poésie Marseille, "La clef", série de 5 poèmes, traduits par Kim Andringa, Vaninna Maestri, Dominique Meens et Éric Suchère.

    avril 2005

    If, n° 26, 10 poèmes, traduits par Kim Andringa et Éric Suchère.

    mai 2004

    Le cahier du Refuge, n° 128, Centre International de Poésie Marseille, 1 poème, traduit par Kim Andringa & Éric Suchère.

    avril 2004

    Le cahier du Refuge n° 126, Centre International de Poésie Marseille, "La maison arrête", 1 poème, traduit par Kim Andringa & Éric Suchère.

    mars 2003

    Le verre est un liquide lent - 33 poètes néerlandais, préface Henk Pröpper, Tours, Farrago, 2003 (anthologie, choix de Henk Pröpper & Erik Lindner).

    &

    Action Poétique, n° 171, Ivry-sur-Seine, Les Belles Lettres, 9 poèmes, traduits par Éric Suchère.

    &

    PO&SIE n° 103, Paris, Belin, 9 poèmes et une introduction, traduits par Daniel Cunin.


    décembre 1999

    PO&SIE n° 90, Paris, Belin, 5 poèmes, traduits par Sandrine Dumont.

    septembre 1999

    Action Poétique, n° 156, Farrago/Les Belles Lettres, Ivry-sur-Seine, 7 poèmes, traduits par Jan H. Mysjkin et Pierre Gallissaires.

    mai 1999

    Quaderno n° 4, Nantes, Memo, "Légitmations", 6 poèmes, traduits par Sandrine Dumont.

     

    * les 5 poèmes ci-dessus sont extraits du recueil Tong en trede

    les traductions ont paru dans une version différente dans Po&sie, n° 103.


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  • Intermède Dirk Schäfer (1)

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    Dirk Schäfer

    Quintette pour piano, Op. 5 (1901)- Adagio patetico

     



    Orpheus String Quartet
    Jacob Bogaart, piano

    Dirk Schäfer peint par Jan Toorop

     

    Pianiste et compositeur hollandais né à Rotterdam (25 novembre 1873) et mort à Amsterdam  (16 février 1931), Dirk Schäfer a suivi des cours de piano au conservatoire de sa ville natale avant de poursuivre ses études à Cologne entre 1891 et 1894 (Pauer : piano ; Wüllner : composition). Il a remporté en 1892 le prix Mendelssohn de Berlin. Une fois rentré en Hollande, il fit des tournées dans différents pays européens. Interprète doué, il s’est à un moment donné spécialisé dans l’œuvre de Chopin. Ses concerts « historiques », au cours desquels il donnait un aperçu des grands compositeurs – de Sweelinck à Schönberg –, sont restés célèbres. Ses pièces courtes proposent un idiome proche de celui d’un Chopin ou d’un Brahms ; outre des œuvres pour piano, il a laissé une Rapsodie javanaise, une Suite pastorale, une Quintette pour piano, une Sonate pour violoncelle, des sonates pour violon, des lieder et des œuvres pour chœur. Il a exposé ses conceptions sur l’art, l’interprétation et le piano dans de nombreux textes réunis en 1942 sous le titre Het klavier. Dirk Schäfer est considéré comme le patriarche de la tradition pianistique hollandaise.

     

     

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  • Nouvelle chinoise

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    L'agonie du vieux fou,

    entiché d'écriture

     

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    Lo T'ong, connu pour son Histoire de la troisième dynastie, a laissé par ailleurs maints poèmes ainsi qu'une histoire d'amour. Pour ce qui est des poèmes, lors du grand autodafé qui eut lieu sur l'ordre de l'empereur Yuan, le dernier des Liang, ils ont tous disparu.

    De l'histoire d'amour subsiste un manuscrit conservé à la grande bibliothèque du couvent de Kalgan. Mais il est illisible, les pages en sont recroquevillées, leurs bords calcinés, l'encre est diluée et effacée, comme si le manuscrit avait été à la fois brûlé et recouvert d'eau.

    Il est en outre à moitié déchiré en son milieu.

    Lo T'ong avait pour habitude de travailler durant les premières heures de la nuit ; le jour, pour subvenir à ses besoins, il était changeur. Le soir, il se lavait les mains, souillées par les pièces de cuivre, et se mettait à écrire.

    Quand il eut, au bout de vingt ans, terminé son ouvrage historique et reçu quelques taëls, il crut pouvoir jouir pleinement du repos qu'offrent le soir et la nuit ; vieux et décrépit, il pensait avoir suffisamment d'argent pour s'offrir deux coupes de vin chaque soir avant le coucher. Mais il dormait mal et, le matin, était beaucoup plus fatigué que lorsqu'il consacrait la moitié de la nuit à son travail.

    Ainsi, il se réinstalla un soir à la petite table près de la fenêtre, trempa son pinceau dans l'encre et commença à tracer des caractères.

    Et, comme si cela allait de soi, il se mit à décrire les aventures d'un couple d'amants qui vivaient de l'autre côté du grand fleuve. Tout se déroulait, au début, dans la légèreté et la gaieté, Lo T'ong pouvant parcourir avec eux les doux et sombres sentiers des forêts, cueillir des fleurs lors de la fête de la floraison, allumer des feux d'artifice au Nouvel An, ou encore assister à leurs secrètes rencontres, la nuit.

    Passer de la sorte le reste de sa vieillesse à goûter des jouissances qu'il n'avait pu pour sa part partager, lui convenait. Malgré lui, de la tristesse se glissa dans son histoire ; au vin de la joie des amants vint se mêler l'absinthe des douleurs et des déceptions, à la pureté de leur amour, la fausseté des rapports familiaux.

    CouvLenteEiland.jpgLo T'ong fit son possible pour tout ramener dans les voies de la vraie joie. Il renonça à boire du vin et se procura l'encre la plus noble et le meilleur papier. Rien n'y faisait. Il augmenta la dose de vin et, à quelques reprises, s'endormit ravi, persuadé d'avoir donné une tournure favorable aux aventures de ses amants. Mais lorsque le soir venu, il parcourait ce qu'il avait écrit la veille, il relevait qu'un nouvel événement apparemment réjouissant avait, à son insu, posé le germe de développements néfastes. Il ne pouvait s'imaginer être l'auteur de ces lignes ; ne voulait-il pas uniquement le bonheur du couple ? Quelqu'un ne volait-il pas le manuscrit dans le courant de la nuit pour le modifier imperceptiblement à chaque fois, alors qu'il dormait ?

    Devenu plus sombre encore, il glissait à chaque fois son manuscrit sous son oreiller, après en avoir fait une copie qu'il dissimulait derrière la double paroi de bambou pour les comparer le matin venu : non, ils ne se différenciaient en rien, et pourtant l'histoire prenait un tour toujours plus triste, à tel point que les amants en venaient à penser au suicide. Lui les mettait en garde par le moyen de paraboles frappantes, mais le désir d'une mort libératrice ne cessait de croître en eux. Il leur dépeignit l'effroi qui domine l'existence des ombres de ceux qui abrègent délibérément leur existence ; pourtant leurs pensées s'arrêtaient toujours plus aux parages de la mort, et ils s'entretenaient des différents modes d'en finir : feuille d'or, poison, cordon de soie. La jeune fille surtout, tourmentée par sa mère et ses frères, ne cessait d'y songer ; un jour, elle acheta un cordon de soie, mais Lo T'ong, dont la tête inclinait déjà vers le traversin, fit en sorte, dans une dernière ligne écrite d'une main tremblante, que le cordon se trouvât volé juste avant la nuit par un serviteur qui en avait lui aussi quelque utilité.

    Arrivé à ce point, Lo T'ong ne put aller plus loin, la dernière source de joie était tarie : il les fit sombrer tous deux dans un profond sommeil provoqué par une maladie fulgurante, et se mit à errer à son tour la nuit, craignant, s'il demeurait chez lui, de se lever dans son sommeil et de mettre en scène leur suicide.

    Un soir, il fut dans l'incapacité de sortir ; sa jambe droite l'affligeait depuis longtemps, il souffrait du mal de la vieillesse, anémie subite. Le temps, de surcroît, était sombre, le vent faisait rage, la pluie tombait, le fleuve se précipitait en poussant devant lui de grosses vagues. La maison, qui se dressait à proximité de la berge, était ébranlée sur ses bases. Lo T'ong faisait les cent pas dans sa chambre fermée de toutes parts, mais marquait à chaque fois un arrêt en passant près de la table jouxtant la fenêtre.

    Soudain, il s'assit, décidé à laisser fuir le couple vers le pays qui s'étend derrière les montagnes, au couchant, et à leur faire entamer là une vie nouvelle et paisible. Mais il écrivit : « ... dans la nuit livrée à la tempête, ils furent poussés tous deux à quitter leur demeure respective et se rencontrèrent sur les bords du fleuve impétueux. Le vent emportait leurs baisers ; le battement de l'eau couvrait leurs paroles. Le courant entraînait le sable de la rive ; bien qu'ils restassent au même endroit, le niveau de l'eau bouillonnante s'approchait d'eux... »

    Une brusque bourrasque enfonça la fenêtre et il les vit sur la berge opposée, là-bas, de l'autre côté du courant ; des éclairs ne cessaient d'aller de lui à eux et de eux à lui.

    CouvDeGids2008Slauerhoff.jpgEt sa main se mouvait toujours. Il voulut se lever, leur crier quelque chose, mais sa main se trouva plaquée sur le papier. Il saisit le manuscrit et voulut le jeter dans les hautes flammes de l'âtre ; le feu s'étouffa comme si Lo T'ong avait déversé des cuves d'eau dessus, alors que le manuscrit reprenait sa place sur la table. À ce moment-là, il sentit sa présence : un démon aux douze bras le tenait par le cou, forçait ses jambes à se plier et sa main droite à écrire. Les autres tentacules s'étaient enroulées autour de ses reins et de son cerveau pour en extraire cette phrase : « Et alors, ils se noyèrent ! »

    Mais il avait encore la main gauche libre, et n'avait-il pas toutes ses dents, à quatre-vingt ans passés ?

    Il saisit le manuscrit de sa main qui n'écrivait pas, planta les dents au bord et tira...

    La vague qui, sur l'autre berge, menaçait le couple désespéré, se rabattit vers le côté-ci, pénétra dans la maison de Lo T'ong et envahit la chambre, écumante et roulante. Quand elle se retira, le vieil homme gisait sans vie sous sa table, et le manuscrit, rejeté dans un coin de la pièce...

    Les amants, de l'autre côté, renoncèrent au dernier moment à leur dessein criminel ; frôlant la folie de l'autodestruction, la femme avait senti qu'elle portait un enfant, le jeune homme, qu'un noble esprit voulait donner sa vie pour leur salut.

    Ils partirent pour le pays qui s'étend derrière les collines, au couchant ; le jeune homme occupa plus tard de hautes fonctions ; ils furent heureux avec leur descendance.

     

    J.J. Slauerhoff (1898-1936)

     

    © traduction du néerlandais : Daniel Cunin

     

    Titre original

    « De doodstrijd van de dwaze oude,

    in 't schrijven verliefde »,

    Het lente-eiland en andere verhalen (1933).

     

     

    illustrations

    Robert H. Van Gulik, Erotic Colour Prints of the Ming Period, 1951

    J. Slauerhoff, Het Lente-eiland, photographies de Marco van Duyvendijk, conception graphique Rick Vermeulen, édition bilingue néerlandais/chinois de la nouvelle « Het lente-eiland », trad. Cheng Shaogang, 2009, ISBN: 978-90-813385-1-6

    De Gids, n° 362, avril 2008 consacré à Jan Slauerhoff

     

    Voir aussi sur ce blog

    « Slauerhoff & Macao -

    Un poème français de J.J. Slauerhoff »

     

    Merci à B.A. & à M.L.

    CouvLenteEiland.jpg