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Auteurs flamands - Page 18

  • Splash !

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    La poésie de Dirk van Bastelaere

     

     

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    Splash !, éd. Les Petits Matins, 193 p.

     

    LE MOT DE L’ÉDITEUR

     

    Le livre Dirk van Bastelaere propose ici une lecture/relecture de son œuvre au cœur de la postmodernité poétique européenne. Regroupés en séries, ses poèmes se réfèrent au cinéma hollywoodien, à la peinture contemporaine, aux standards du rock, mais aussi, ce qui est plus inattendu, aux figures de la piété christique.

    Un essai complète cet ensemble, où Dirk van Bastelaere donne un aperçu de ses talents de prosateur. Usant notamment des écrits et des concepts de Lacan, Barthes, Slavoj Žižek et Julia Kristeva, il définit sa poétique.

    Splash !, comme le laisse entendre son titre, est aussi une manière innovante, parfois provocante, de pratiquer la poésie comme une pensée en mouvement, une recomposition et un plaisir à expérimenter.

     

    « Tout comme l’atoll, la poésie historique est une structure toujours plus complexe et plus décentrée qui se construit autour du vide de la Poésie réelle, figurée par la lagune, mais présente de façon immanente, une absence structurellement nécessaire autour de laquelle s’est édifié le récif : telle était plus ou moins ma thèse. »

     

    Né en 1960, Dirk van Bastelaere est l’auteur d’une œuvre importante qui fait débat en Belgique et en Hollande, pays où la poésie a un impact collectif. 

     

     

     

    splash !

      

     

    D’une autre façon que du haut

    des gratte-ciel le plané

    au-dessus du bleu cobalt

     

    des piscines absorbe

     

    une fille en lui qui

    s’en revient comme cette même fille huilée.

     

    Pas tout à fait une seconde avant celle

    du

    splash ! assises petitement sur les corps osseux des autres

    et comme l’obscurité qui traîne, les ombres

    sous le soleil d’arums

    des bras des jambes

    des cyprès

    voués au déracinement.

     

    (trad. D.C.)

     

     

     

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    Recueils de Dirk van Bastelaere

    (Splash ! présente un large choix des trois derniers titres)

     

     Vijf jaar (1984)

    Pornschlegel en andere gedichten (1988)

    Diep in Amerika. Gedichten 1989-1991 (1994)

    Hartswedervaren (2000)

    De voorbode van iets groots (2006)

     

    Wwwhhooosshhh - Over poëzie en haar wereldse inbedding (2001) rassemble des essais de l’auteur dont « Stay back, please. Sur le réel de la Poésie comme traumatisme du poème » repris dans Splash !.

     

    Dans Hotel New Flanders (2008), Van Bastelaere propose, avec Erwin Jans et Patrick Peeters, une anthologie de 60 ans de poésie flamande (1945-2005).

     

     

  • Genèse du Faiseur d’anges

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    Le Faiseur d’anges

     Prix des Lecteurs 2010 Cognac

     

     

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    Les Littératures européennes de Cognac viennent de décerner le Prix des lecteurs à Stefan Brijs pour le Faiseur d’anges (éd. Héloïse d’Ormesson). Les membres d’une cinquantaine de bibliothèques de la région Poitou-Charentes ont distingué cette œuvre parmi les six romans d’écrivains belges retenus, trois d’auteurs d’expression française : Feu de Régine Vandamme, Argentine de Serge Delaive et Jours de tremblement de François Emmanuel, trois d’auteurs d’expression néerlandaise : Regarder le soleil d’Anne Provoost (trad. Marie Hooghe), Le Collectionneur d’armes de Pieter Aspe (trad. Emmanuèle Sandron & Marie Belina-Podgaetsky) et Le Faiseur d’anges (trad. Daniel Cunin).

     

     

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    Le Flamand nous parle

    de la genèse de son roman

      

    Il arrive souvent qu’on dise que Le Faiseur d’anges est un roman qui porte sur le clonage. Je ne suis pas d’accord avec cette assertion. Le clonage, c’est le moyen qu’emploie Victor Hoppe, le personnage principal, pour atteindre son but, et c’est bien de ce but dont il est essentiellement question dans le livre : « Se jouer de Dieu. » Il s’agit là à mon sens du thème central du roman d’où découlent diverses thématiques secondaires : la lutte entre le bien et le mal, les dangers que présentent préjugés et superstitions, le conflit entre science et religion, la frontière entre folie et génie à supposer qu’il y en ait une… Autrement dit, beaucoup plus que la seule question du clonage humain.

     

    CognacAffiche.pngCertes, au début, alors que le livre commençait à naître dans ma tête et non pas encore sur le papier – je réfléchis toujours un an ou deux à un roman avant de me mettre au travail –, je songeais effectivement à une histoire centrée sur le clonage. Idée apparue dès qu’on eut annoncé l’existence de la brebis clonée Dolly. Vous vous en souvenez certainement, c’était en 1997, on avait un peu l’impression que le monde n’était plus le même. On pensait alors qu’on pourrait sous peu cloner des êtres humains. Bien entendu, ça a fait travailler mon imagination : Qu’adviendra-t-il si l’on peut se cloner ? Va-t-on se contenter d’une simple copie ou va-t-on chercher à obtenir un double physiquement « parfait » ? Si l’on n’aime pas le nez ou les oreilles dont on a hérité ou si l’on a une malformation comme Victor Hoppe (un bec de lièvre) ou comme Gunther (le personnage sourd de naissance), va-t-on changer ces choses ? Manipulera-t-on les gènes de son propre clone ? Autre question fondamentale que je me posais en réfléchissant à ce roman : Aura-t-on envie de donner à notre clone une intelligence supérieure afin qu’il soit brillant, devienne célèbre, accomplisse ce qu’on n’est pas parvenu à accomplir ? Le mettra-t-on face aux traumatismes que l’on a soi-même subis au cours de l’enfance, autrement dit le brutalisera-t-on si on a été soi-même un enfant battu ? Voilà à peu près ce qui habitait mon esprit malade au début.

     

    Mais une autre idée apparut bien vite : Supposons que vous êtes un clone, mais vous n’en savez rien, et un beau jour, votre père vous dit : « Je ne suis pas ton père, je suis toi, tu es moi, tu es mon clone ». Quelle sera, à votre avis, votre réaction, la réaction du clone ? Là réside ce qui est devenu le point de départ de mon roman. J’ai retenu trois garçons de quatorze ans qui avaient décidé d’écrire leur histoire. S’ils ne savaient pas encore qu’ils étaient des clones, ils n’en haïssaient pas moins leur père car celui-ci avait effectué de nombreuses expé- riences sur eux. Les garçons envisageaient de le tuer, mais il leur fallait au préalable consigner les raisons de leur geste. Pendant un an, je n’ai cessé, jour après jour, d’écrire et d’écrire et j’ai finalement terminé la première partie, soit près de deux cents pages : elle se refermait, tout comme la première partie de la version définitive, sur la mort de Frau Maenhout, mais racontée par les trois garçons. Me restait à écrire la suite, et là, blocage complet. Je fixais le vide et rien ne venait. En désespoir de cause, j’ai fait lire la première partie à mon éditeur Emile Brugman. Il s’est contenté de me dire deux choses. Primo : tu as retenu la mauvaise perspective narrative, ce n’est pas aux garçons de raconter l’histoire. Secondo : ne fait pas de ton personnage Victor Hoppe un monstre, donne lui une part humaine.

    Stefan Brijs à Cognac © photo Anne Lacaud

    StefanBrijsCognac2010PhotoAnneLacaud.pngIl se trouve qu’à cette époque, j’animais un atelier d’écriture dans une prison. On m’avait demandé d’intervenir devant un groupe de prisonniers dont deux étaient des assassins. Je ne tenais pas à savoir lesquels ; je voulais les traiter tous de la même façon, tout simplement comme des êtres humains. Au bout de deux mois et demi, au rythme de trois heures par semaine, j’étais incapable de dire lesquels étaient des assassins. Aurais-je essayé d’en désigner un que je me serais trompé. J’avais appris entre-temps que dans tout être humain se cache un criminel. Deuxième chose que je venais d’apprendre : il faut avoir un minimum de chance dans la vie. Un des prisonniers, garçon de vingt trois ans, m’a demandé si je connaissais Le Procès de Kafka. Oui, je l’avais lu. Il me dit que lui aussi l’avait lu et il me donna une analyse du livre appliquée à son propre procès et à l’existence en milieu carcéral. Jamais encore je n’avais entendu une analyse aussi brillante d’un roman. Je lui ai demandé s’il faisait des études. Il m’a répondu qu’il avait quitté l’école avant même la fin du primaire puis il a résumé sa vie en quelques phrases : né dans une famille pauvre, abusé sexuellement par son père quand il avait six ans puis par quelqu’un d’autre dans une famille d’accueil, placé dans un orphelinat, années passées sans recevoir d’affection, recours à la drogue, vols pour se procurer de la drogue, prison… En l’écoutant, j’ai compris que ce jeune homme était à la fois un délinquant et une victime de la vie. Aussi, quand mon éditeur m’a dit de ne pas faire de Victor Hoppe un monstre, j’ai su que je devais raconter l'histoire de ce dernier et non celle des trois garçons. Comment Victor est-il devenu tel qu’il est ? Pourquoi aspire-t-il à se cloner ? Pourquoi est-il dans l’incapacité de donner de l’amour ?... J’ai alors jeté ma première partie et suis reparti de zéro. En optant pour une nouvelle perspective narrative et un nouveau propos.

    brijsCognacCobra.jpgLe roman s’est alors écrit tout seul, l’intrigue se dégageait clairement, je me doutais que le lecteur, en découvrant la première partie, partagerait les préjugés des habitants du village de Wolfheim, je voulais qu’il condamne Victor avant de découvrir l’histoire de son enfance : le bébé rejeté par ses parents, les premières années de l’enfance passées dans un asile psychiatrique, la peur que lui inspire alors Dieu, ses raisons de devenir médecin… Ainsi, lentement mais sûrement, Victor Hoppe devient humain et le lecteur se met à éprouver de la compassion à son égard. Par la suite, quand Victor se livre à des expériences choquantes, on est partagé entre répulsion et pitié.

    Quand j’entends les réactions de nombreux lecteurs, j’ai l’impression d’avoir réussi. Ils ont entre les mains une histoire qui ne s’arrête pas, qui est même relancée au moment où ils referment le roman. Le succès que le livre a rencontré en Flandre et en Hollande, mais aussi ailleurs puisqu’il est à présent traduit en une dizaine de langues, s’explique je pense par le fait que les gens en parlent entre eux : « As-tu lu Le Faiseur d’anges ? Mon Dieu, c’est atroce et en même temps fan- tastique. Lis-le, tu verras. » Depuis 2005, le succès ne se dément pas : chaque jour, de nouvelles personnes découvrent le roman et s’exclament : « Waouh ! » Ils expriment un sentiment d’abomination mêlé à de l’admiration.

     

    Stefan Brijs, 2010

     

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  • Félix Timmermans (1886-1947)

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    « Il nous pousse des sens nouveaux »

     

     

     

     photo de l'auteur : AMVC-Letterenhuis

    Timmermans2.pngProsateur très populaire de son vivant, F. Timmermans, après avoir écrit quelques œuvres d’une teneur pessimiste, a mis en avant une vision idéalisante de la vie rurale ainsi qu’un catholicisme enjoué ; certains de ses romans annoncent le vitalisme. Il devint « célèbre avec son roman Pallieter (1916), série de tableaux de mœurs flamandes qui ont pour héros un jeune et joyeux meunier, paillard et farceur, plein d’entrain et de couleurs, suivi, en 1918, d’une nouvelle naïve et raffinée Les Très belles heures de mademoiselle Symphorose, béguine, composée dans la tradition des conteurs médiévaux. Il écrivit encore une vingtaine d’ouvrages débordant de vitalité et d’humour et tout imprégnés de la Flandre dont il recrée aussi bien les mentalités que l’atmosphère pittoresque des petites villes, notamment Psaume paysan (1935) ». (source). Comme d’autres artistes, il passa quelques années aux Pays-Bas suite à l’activisme dont il avait fait preuve durant la Grande Guerre ; il y vécut de sa plume, mais aussi de ses dessins et de ses toiles. Nombreuses sont ses œuvres qui ont été adaptées au théâtre et à l’écran ou qui ont été traduites en français, en anglais et plus encore en allemand. Son style prolixe fait de lui l’antipode d’un Willem Elsschot, ainsi que le souligne Bart Van Loo dans son récent ouvrage consacré à l’auteur du roman parisien Villa des roses* ; mais, ainsi qu’il le dit et en témoigne, rien n’empêche de goûter l’un et l’autre. Pour évoquer cette figure du siècle passé originaire de Lierre – dont le récit La Harpe de saint François (Le Seuil) et l’album Un bateau du ciel (Les 400 coups) ont été réédités en France et au Québec depuis l’an 2000 –, nous avons retenu la chronique « Félix Timmermans » que lui a consacrée le poète et traducteur Gommaire Van Looy dans Le Thyrse du 15 mai 1925, en nous contentant d’y adjoindre quelques notes explicatives.

     

    * Elsschot, Antwerpen & Coralie, Anvers/Amsterdam, Houtekiet/Atlas, 2010 (photos d'Alain Giebens). 


    Trailer (sous-titres français) du film

    Little Baby Jesus of Flandr…

    de Gust Van den Berghe,

    adaptation du roman de Felix Timmermans

    Het Kindeken Jezus in Vlaanderen

    (1917, trad. L’Enfant Jésus en Flandre, 1925).

    Les personnages principaux sont interprétés

    par des handicapés mentaux.

    (la première adaptation date de 1928) 

     

     

     

     

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    Les histoires contées par Timmermans, les atmosphères qu’il établit, les images qu’il combine, sont à ce point unes avec la langue flamande qu’il n’est presque pas possible de les vivre autrement que par le texte flamand.

    Bob Claessens (1) a traduit Pallieter, Neel Doff (2) a traduit L’Enfant Jésus en Flandre. Je suis tenté de dire qu’il eût mieux valu ne pas les traduire. Quelle que soit la virtuosité du traducteur, jamais il ne parviendra à rendre en français les expressions juteuses que l’on rencontre ligne par ligne dans ces œuvres fleuries. Timmermans3.pngEn traduction littérale : « op heur zeven gemakken » devient « sur ses sept aises », mais cette expression en français ne suggère rien, est peut-être même ridicule (3). Tandis que le flamand « op heur zeven gemakken » donne immédiatement l’atmosphère populaire, colorée, moqueuse un peu, joyeuse et saine. Une telle expression a toute la valeur d’un fruit mûr que l’on caresse de la main. Il est difficile et dangereux de traduire un poème, et les œuvres de Timmermans, prosateur, sont des poèmes.

     

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    Timmermans, qui unit plus intimement que jamais ces caractères depuis des siècles propres au peuple flamand : mysticisme contemplatif et plaisir de se sentir vivre, pourrait à ses œuvres adjoindre ce sous-titre : « les sens en liberté ». Au point que le professeur Vermeylen (4), dans une conférence qu’il donna à la Lanterne Sourde, déplia cette phrase: « Il semble que quand nous lisons Timmermans, il nous pousse des sens nouveaux. »

    Timmermans5.pngIl en est de lui comme des fleuristes qui, d’un toucher de doigt, font paraître une fleur plus fraîche et plus neuve : il suffit qu’il s’empare d’un objet pour que celui-ci nous paraisse transformé et comme remis à neuf. Tout est divinisé, nouvellement vu : « Des moulins tournaient et de petits hommes labouraient les champs, cueillaient les fruits des arbres et allaient avec des charrettes sur les chaussées. Et loin, très loin, où le ciel de nacre touchait la terre, il y avait, couchée dans une lame de dunes blondes, une vague de la mer. »

     

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    Timmermans5bis.pngIl est un procédé, cher aux artistes depuis quelque temps, qui consiste à situer les figures de la Sainte Famille parmi les êtres et les choses d’aujourd’hui, et en particulier parmi les êtres et choses de Flandre. Jacob Smits (5) nous montre des tableaux où doucement passe Jésus, auréolé et de blanc vêtu. Je me souviens aussi de tel tableau de Van de Woestyne (6) où la Vierge à l’Enfant éclot devant une ferme flamande, au milieu d’un verger offrant ses jeunes fleurs.

     

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    C’est ainsi également que procède Timmermans dans son très poétique et charmant récit: L’Enfant Jésus en Flandre. C’est d’abord, pleine de lumière douce et de simplicité, la vie de Marie, jeune paysanne orpheline, fiancée depuis l’enfance à Joseph, le charpentier, et qui se consumait « du désir féminin d’avoir des enfants, de doux, tendres enfants, avec des cheveux blonds et des figures rosées, que dans son ingénuité elle ne voyait pas grandir et qui lui seraient donnés comme la rosée descend le soir sur les prairies. Car Maria était très pure et chaste de pensée. » Et c’est l’Annonciation, parmi les champs qui s’ouvrent au printemps, sous les arbres qu’un vent léger fait vibrer. Et c’est le mariage, et Timmermans9.pngle recensement à Bethléem, village de Flandre, et c’est toute une histoire que naïvement, passionnément, nous suivons comme une légende ancienne que nous découvrons pour la première fois. Car Timmermans est un conteur ingénieux, qui n’a pas touché à la trame de l’histoire narrée, mais a repeint avec délicatesse ou avec verve tous ces décors trop connus, ce qui nécessairement entraîne une légère transformation de l’esprit des personnages et des détails de leur vie.

     

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    Timmermans aime trop les peintres et, en particulier, Breughel (lors des fêtes il prononça un discours extraordinaire à la gloire du maître ancien) pour que dans ses livres on ne remarque pas les suites de cette admiration (7). Dans L’Enfant Jésus en Flandre, les tableaux où interviennent Joseph, Marie et Jésus, semblent peints à Laethem-Saint-Martin, tandis que les parties secondaires, par exemple la description de la cour d’Hérode, de l’arrivée des rois mages, forment une suite d’images d’Épinal bouffonnes, caricaturales. C’est de l’art populaire exécuté par un maître. Dessins de lignes simples et de couleurs savamment combinées, sans arabesques fantaisistes. Juxtaposition de sentiments, de caractères, de gestes, donnant un maximum d’émotion par une agréable simplicité. Que de jouissance trouvent nos cerveaux enfiévrés par les bizarreries dans ces assemblages pleins Timmermans10.pngd’art ! Voyez cette délicieuse opposition : Hérode (c’est celui que nous connaissons bien, mais légèrement transformé il est ici un roi étranger irascible et cruel régnant sur la Flandre), au physique : une tête « rouge comme un soleil éteint », un visage couvert de pustules dont les démangeaisons lui enlèvent toute joie, est dans un beau jardin à jouer aux échecs avec le sec amiral, tandis qu’un peu plus loin « un gentilhomme, avec une épée d’argent, conduisait une dame de cour en bleu vers un bassin rond où resplendissaient deux cygnes ».

     

    *

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    Timmermans n’est pas exclusivement écrivain, mais encore dessinateur, illustrant par exemple de petites vignettes son chef-d’œuvre Pallieter, vignettes remarquables rendant exactement et délectablement l’esprit du livre. C’est presque de la miniature, c’est de l’enluminure.

     

    Gommaire Van Looy

     

     

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    une toile de Félix Timmermans

     

    (1) Flamand néerlandophone, ami de Timmermans (couverture d'une des éditions de sa traduction reproduite ci-dessus). 

    NeelDoff1.png(2) Neel Doff (1858-1942), femme néerlandaise, prostituée puis romancière d’expression française, auteur de Jours de famine et de détresse (1911), Contes farouches (1913), Keetje (1919), Keetje Trottin (1921), Angelinette (1923), Campine (1926), Elva suivi de Dans nos bruyères (1929), Une fourmi ouvrière (1935) et les récits et souvenirs Quitter tout cela ! suivi de Au jour le jour (1937).

    (3) Le critique a certes raison de relever le peu de saveur d’une tournure comme « sur ses sept aises » qui est un calque de la locution « op heur zeven gemakken » (elle figure dans la traduction de Neel Doff). Mais au-delà d’un simple exemple, le problème essentiel de ces traductions réside dans un manque de fluidité : le texte français souffre d’une absence de cohérence organique, il ne fait pas ce que fait l’original. Traduire Timmermans demande de restituer un univers lexical et syntaxique que l’on pourrait comparer à celui d’un Giono. Camille Melloy (1891-1941), poète d’expression française, s’en est sans doute mieux tiré dans sa transposition de la vie du fondateur de l’ordre des frères mineurs : La Harpe de saint François. 

    (4) Sur August Vermeylen, voir : ICI et ICI.

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    enseigne d'un café anversois (début 2010)

     

    (5) Jacob Smits (1856-1928), peintre hollandais. « Elève des académies de Rotterdam, Bruxelles et Munich, il s’installe à Amsterdam en 1881 comme peintre décorateur puis devient professeur et directeur de l’école industrielle et de décoration de Haarlem. En 1889, il se fixe définitivement à Mol dans la Campine belge. Peintre solitaire, en marge des mouvements qui l’ont formé, il va créer une sorte de symbolisme pré-expressionniste où la lumière prend une importance démesurée et à laquelle il attache une signification presque mystique. Il recherche ses modèles chez les paysans, dans le folklore et l’art populaire. Les scènes de la Bible ont fortement inspiré le peintre de Rotterdam non pas pour leur message religieux mais plutôt pour leur correspondance avec les expériences de la vie. Dans un travail où la pâte est onctueuse, où le clair-obscur exprime le mystère de la foi, Smits se considère comme un exclu. » (source : Musée Charlier)

    (6) Gustave Van de Woestyne (1881-1947), peintre majeur flamand, frère du grand poète symboliste Karel Van de Woestijne.

    Timmermans6.png(7) Félix Timmermans a écrit un ouvrage sur Bruegel traduit en français : La Vie passionnée de Pieter Bruegel, traduit du néerlandais par Nelly Weinstein, Paris/Verviers, L’Intercontinentale du Livre/Gérard, 1956. Texte de la jaquette : « De nombreux ouvrages ont déjà paru sur l’œuvre de Bruegel. Presque aucun d’eux ne parle de la vie du grand peintre, si ce n’est incidemment. Cette lacune s’explique par le fait qu’on retrouve fort peu de relations de la vie de l’artiste. Les seuls récits dignes de foi, se puisent dans la chronique de Van Maander, peintre lui-même, mais plus connu comme chroniqueur des peintres flamands. Il était donc fort intéressant de reconstituer cette vie tourmentée, dont chaque œuvre reflète un épisode. Pour le faire, il s’est trouvé le plus grand et le plus humain des romanciers flamands, Félix Timmermans, qui, lui aussi est peintre, et qui plus est, vit dans le cadre qui a vu naître et se développer son illustre compatriote. Grâce à grand talent, Timmermans a merveilleusement réussi à dépeindre la vie pathétique de l’artiste, en empruntant à la chronique de Van Maander, mais en puisant surtout dans l’œuvre de Bruegel. Pieter Bruegel, tel que je te devine en contemplant ton œuvre est le titre flamand de l’ouvrage, qui fait comprendre et aimer l’œuvre du peintre, bien mieux que n’importe quel ouvrage critique ou didactique. »

     


    Trailer du film Boerenpsalm du réalisateur Roland Verhavert,

    d’après le roman de Félix Timmermans de 1935

    (trad. : Psaume paysan, Betty Collin, diverses éditions).

     

     

     

  • En Hollande

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    Hollande d’antan, par Cyriel Buysse

     

     

    Cyriel Buysse 

    buysse14.jpgUn petit texte anecdotique que le romancier flamand a écrit en français en guise de préface à un album de vingt-cinq lithographies exécutées par l’artiste gantois Armand Heins (1856-1938) d’après des croquis de voyage : En Hollande. Au fil de l’eau et sur les calmes rives..., Gand, N. Heins, 1902, in-folio non paginé. Cet ouvrage étant rare, nous reprenons cette présentation telle qu’elle a été publiée dans les Extraits choisis (1942) de Cyriel Buysse que l’on doit à M.G. van Severen. De son vivant, le graveur et aquarelliste A. Heins était une des figures majeures de la vie culturelle de Gand. Resté célibataire, il a pu consacrer une grande partie de sa vie à son art, évoluant entre autres dans les milieux avant-gardistes. Il s’est montré soucieux de croquer nombre de vestiges du passé et d’éléments du folklore flamand. Certaines de ses œuvres, par exemple des affiches et des couvertures de livres, témoignent de son attrait pour l’Art Nouveau. Dans sa ville natale, une exposition a retracé il y a peu son parcours (Musée d’Archéologie Industrielle et de Textile, du 21/11/2009 au 25/04/2010). On pourra découvrir ses dessins dans l’Inventaire  archéologique de Gand et dans des dizaines de publications (en français et en néerlandais) qui accordent une belle place à la Flandre, à la Hollande ou encore au Nord de la France.

     

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    A. Heins, Vue de Hoei, gravure, 1881

     

     

     

    Au fil de l’eau et sur les calmes rives

     

    D’un voyage en bateau, - flâne délicieux d’un artiste en plein air, avec de longs arrêts là où tentait le paysage, tantôt glissant au fil de l’eau en contemplation muette, tantôt à terre sur les rivages verts et calmes, l’œil aux aguets et le crayon agile, - Heins nous a rapporté ses impressions multiples de l’étrange et émouvante Néer- lande.

    Voici d’abord la belle Zélande moyenâgeuse et fantastique : au loin, derrière le fin miroitement de l’eau, une longue ligne basse et plate, d’où vaguement émergent de minces cheminées d’usines, des cônes de moulins, avec les ailes en croix, et le fouillis touffu des vergues et des mâtures. D’un vol oblique les mouettes blanches et grises planent, accompagnant de petits cris aigus les barques inclinées, dont la proue, ainsi qu’un soc de labour, fend d’un sillon de blanche écume l’eau glauque et clapotante. Des steamers lourds paraissent, des dragues et des grues rugissent avec des bruits de chaînes ; puis, tout d’un coup, sans transition, c’est l’existence enclose et calme de quelque ville très ancienne ; un rectiligne « gracht » bordé d’immenses ormes aux frondaisons sombres, et tous les vieux pignons serrés les uns contre les autres comme de curieuses têtes étrangement encapuchonnées qui toutes se penchent un peu vers l’avenue déserte, pour voir si rien ne viendra troubler la morne paix et la quiétude profonde, de leur antique et monotone petite vie.

    On y sent la vie de famille, dans toutes ces curieuses petites maisons serrées, pressées les unes contre les autres. Il doit faire bon y vivre le soir sous la lampe, dans cette atmosphère si typique de « gezelligheid » hollandaise, un mot dont nulle autre langue, ni le « gemüthlich » allemand, ni le « confortable » français ni le « cosy » anglais, ne parvient à donner exactement l’équivalent, avec tout ce qu’il com- porte de charme doux et intimement familial. (1)

    T. Van Rysselberghe, Armand Heins peignant en plein air (détail),

    1881, Musée des Beaux-Arts de Gand

    ArmandHeinsparTheovanR.pngPuis, au sortir de la cité ancienne, c’est aussitôt la large rivière entre ses rives plates, plus élevée parfois que les prairies à perte de vue environnantes, et dont l’isolent de fortes digues. Ce sont les vraies grandes routes de la Hollande, - les chemins qui marchent, comme disait Pascal -, ces rivières majestueusement larges et calmes, domptées par le génie tenace de l’homme, portant et conduisant l’activité prudente et raisonnée de ce peuple, flegmatiquement audacieux et fort. Au delà, à droite, à gauche, jusqu’aux confins de l’horizon où, pareils à des joujoux d’enfants, les ailes des moulins s’agitent, paissent, sur les immenses étendues d’émeraude, les riches troupeaux. On dirait des fleurs innombrables et lentement mouvantes, qui, irradiées parfois en groupe sous le poudroiement flamboyant du soleil, s’animent des couleurs et des formes les plus fantastiques. Et tout au haut, sous la coupole des ciels immenses, on semble voir ces troupeaux reflétés en nuages sur l’azur.

    Puis viennent les petits ponts capricieux qui font penser à des potences, arc-boutées sur des petits canaux d’intérieur qui s’enfoncent au loin dans les étendues vertes. De lentes barques y glissent, poussées à la gaffe ; un chariot antique, bizarrement peinturluré, est arrêté devant, et sous la bâche blanche apparaît un couple de paysans qui se rendent à quelque marché ou kermesse : l’homme en noir, ses longs cheveux blonds et bouclés coupés droits sur la nuque, la femme comme une petite idole, tout en or et couleurs éclatantes, les bras nus étranglés par la manche courte et collante, la taille étrangement ramassée et fortes, les hanches démesurées d’ampleur sous le ballonnement extravagant de la crinoline surchargée de jupes. Un morne bourg est là, avec ses maisonnettes et ses moulins, qui fut jadis une florissante ville, témoin encore l’église énorme, beaucoup trop vaste pour la population restreinte, avec sa tour carrée et haute, calée sur des éperons, ainsi qu’une forteresse. On a peine à se figurer que le catholicisme a édifié ce temple-là. Il paraît avoir perdu de sa grâce, de sa sveltesse épanouie. Une foi plus robuste et plus farouche, sans apparat, s’y est installée et semble en avoir modifié l’aspect. Autrefois il charmait ; aujourd’hui il impose. Il est devenu le temple de Luther et de Calvin.

    Couple de Marken en habits traditionnels, vers 1900

    1900Marken.pngPuis ce sont, dispersés au hasard des étapes, quantité de petits coins inattendus et souvent d’une intimité charmante. Voici, à l’ombre des vieux tilleuls, une vieille petite maison comme nous en rencontrons en Flandre : un toit caduc en chaume, de frustes petites fenêtres aux volets branlants et aux minuscules carreaux verdâtres enchâssés de plomb, derrière lesquels on s’attend à voir quelque vieille grand’mère derrière son rouet (2), et tout au long de l’humble façadette crépie au lait de chaux un épa- nouissement d’antiques fleurs que nous ne connaissons plus, et que cultivaient avec amour nos ancêtres. Voici un vieux castel des seigneurs de jadis, ruine encore altière, drapée sur des bastions crénelés d’épais manteaux de lierre ; voici, tout au bout d’une étroite ruelle, que bordent de précaires massifs, un escalier de bois vermoulu. Point n’est besoin de demander où nous sommes et où cet escalier nous mène : les masures sont de pauvres chaumines de pêcheurs, et l’escalier ouvert sur l’espace monte à une digue d’où l’on contemple la mer. Voici Marcken, groupement désolé de cabanes sans ombrage, Marcken sans un arbre et isolée de la vie, Marcken pareille au loin à un radeau flottant et qu’une lame un peu forte semble devoir à jamais engloutir. Voici, spectacle étrange, un grand moulin sur une maison qu’il semble enfoncer en terre ; voici des barques amarrées, toutes pareilles, de même forme et de même couleur, de même vaillance calme sur cet élément qui est le véritable élément du peuple de Néerlande.

    Et de tout cela se dégage le grand charme d’une chose vécue avec intensité et supérieurement rendue par un artiste dont l’œil observateur était constamment en éveil et dont l’âme enthousiaste était profondément émue.

     

    Cyriel Buysse

     

     

    (1) Sur ces termes gezelligheid et gezellig, voir ce qu’en dit Alphonse de Châteaubriant dans son récit Instantanés aux Pays-Bas : « moins une nuance encore intraduite - le confortable dans l’intimité et l’intimité dans le confortable ».

    (2) On songe à la vielle grand-mère au rouet de la nouvelle de Buysse « Greutmoeder Renske », dont la version  française s’intitule « Grand’mère Renske ».

     

     

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    A. Heins, Projet de fresques pour la salle des fêtes du Palais du Cinquantenaire

    à Bruxelles,

    crayon, encre de chine et aquarelle. 37 x 105 cm.

     

     

  • Née rue de Flandre à Gand

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    Suzanne Lilar, entretien (1979)

     

     

    Lilar1.pngUn documentaire de la R.T.B.F. intitulé Au-delà de l'apparence, réalisé par Jean-Marie Mersch et Joseph Benedek, qui laisse la parole à la femme de lettres gantoise Suzanne Lilar. Si le son et l'image ne sont pas de très bonne qualité, les propos sont énoncés dans une langue magnifique. Où il est question du féminin et du viril, des contraires, de théâtre, du trompe-l'oeil, de la mystique, d'Héloïse et de Hadewijch, de l'amour et de la chasteté, de l'extase et des mo- ments privilégiés, de la Flandre, de la poésie, de Gand, de l'oerwoet... C'est vers la fin de l'entretien que Suzanne Lilar évoque son enfance et la Flandre.

     

    Mais d'abord une brève présentation de l'auteur et de l'oeuvre suivie des premières minutes d'un entretien avec Laurence Cossé au cours d'une émission de Radio France Culture du 29 septembre 1983.

     

     

     

    Lilar3.png

     

     

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    document : Archives et Musée de la littérature, Bruxelles