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biographie

  • Borges inquisiteur

     

     

    Un essai de l’auteur néerlandais

    Robert Lemm

    consacré à

    Jorge Luis Borges et Umberto Eco

     

    (une version raccourcie de ce texte a paru dans Pastoralia,

    octobre 2015, p. 16-17)

     

     

    Borges3.pngDans son roman Le Nom de la rose (1980), Umberto Eco met en scène un personnage qui répond au nom de Jorge de Burgos. Il s’agit d’un vieux bénédictin aveugle qui, dans le courant du Moyen Âge, dirige la bibliothèque d’un monastère. Au sein de cette communauté religieuse, plusieurs meurtres sont commis ; le moine chargé d’enquêter, Guillaume de Baskerville, est un franciscain progressiste. Burgos, qui incarne quant à lui une tradition figée, considère comme son devoir de protéger ses frères contre les livres qu’il estime dangereux. Parmi eux,  un tome de la Poétique d’Aristote, qui promeut l’humour, la comédie. Burgos voit dans le rire une propriété des singes, qui ne sied pas à l’homme sérieux. Jésus, est-il convaincu, n’a jamais ri. Par conséquent, le bénédictin a caché l’exemplaire dans les dédales de la bibliothèque et a appliqué sur les pages une encre empoisonnée. Quiconque pose les mains dessus et le feuillette meurt. Baskerville découvre que Burgos est le coupable ; alors que les deux hommes se font face, le vieillard met le feu à la bibliothèque.

    Jorge de Burgos n’est autre que Jorge Luis Borges (1899-1986). Âgé et aveugle, Borges occupait encore les fonctions de directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires ; poète, essayiste, conteur, il a signé nombre d’œuvres dont Inquisiciones et Otras Inquisiciones. Dans Le Nom de la rose, l’« inquisiteur bénédictin » fait figure (aux yeux d’Eco) d’adversaire du roman, genre bourgeois par excellence qui offre la possibilité de tout exposer en détail, d’adversaire en outre de stéréotypes comme l’exploration du monde intérieur d’un personnage (psychanalyse) ou le culte pour ainsi dire religieux de la sexualité. Chez Borges, le destin des protagonistes est ramassé en cinq pages tout au plus. La concision comme vertu. On est en présence d’un style aux antipodes de ce que propose un livre épais comme Le Nom de la Rose et maintes prouesses narratives qui plaisent tant à nos contemporains. Pour résumer, selon Borges, le réalisme pollue tout.

    Borges2.png

    Politiquement, Borges est un adversaire du régime parlementaire. Baskerville, l’alter ego d’Eco, voit en lui un éteignoir de la Modernité. Comment dès lors expliquer, insinue l’Italien, l’estime dont l’Argentin bénéficie auprès d’écrivains et d’intellectuels dont la foi dans ces axiomes que sont l’égalité, les droits de l’homme, le progrès, l’art moderne, ne fait aucun doute ? En 1976, Borges a accepté d’être décoré par le dictateur chilien Augusto Pinochet ; même alors, nombre d’admirateurs ont soutenu qu’il convenait de dissocier cette distinction de l’œuvre. Tout au plus le dictateur incriminé rendait-il impossible l’attribution du prix Nobel de littérature à l’Argentin. Il n’en demeure pas mois que ce dernier condamne la démocratie, synonyme pour lui de « loterie des urnes », de « désespoir devant l’absence de héros pour nous guider ». Autant de motifs donc de donner raison à Umberto Eco contre la reconnaissance dont l’auteur de L’Aleph jouit auprès de connaisseurs.

    Quiconque survole l’œuvre de Borges ne peut pas ne pas relever qu’il a affaire à un adversaire du modernisme. Les mouvements d’avant-garde de son temps, il les rejette avant de les ignorer. Les romanciers canonisés qui ont repoussé les limites du roman, tels Joyce et Proust, il les réfute en quelques lignes pour mieux les reléguer derrière des créateurs plus conventionnels comme Kipling, Stevenson, Chesterton, Schwob, Bloy. Quant à la poésie d’expression espagnole, il montre du respect pour la conception classique d’un Miguel de Unamuno et hausse les épaules devant l’icône surréaliste Federico García Lorca.

    Ses admirateurs soulignent l’ironie, le sens caché, voire l’hérésie de sa phrase, relèvent qu’il convient de ne pas prendre tout ce qu’il a écrit au pied de la lettre. Borges prendrait avec habileté son lecteur à contre-pied, envisagerait la littérature comme un jeu. C’est en cela que son œuvre, censée regorger de traits d’esprit postmodernes, se distinguerait. Cependant, si l’on s’en tient aux nombreux entretiens qu’il a donnés, force est de constater que l’estime que lui accordent les postmodernistes ne manque pas de l’étonner. Fausse modestie ? Je ne crois pas. Il laisse entendre que ces gens ne le comprennent pas ou le comprennent mal. Voilà pourquoi il est constamment à la recherche de son antagoniste, de celui qui le démasque. Ce dernier s’est-il présenté dans la personne d’Umberto Eco ? En ridiculisant le célèbre Argentin sous les traits d’un inquisiteur du Moyen Âge, l’enquêteur italien en donne l’impression, mais n’a-t-il pas qualifié son roman d’hommage à Borges ? Des deux, celui qui joue plus encore que l’autre semble donc bien être Eco.

    Borges1.pngL’absence d’un sain éclat de rire qu’Umberto Eco met en avant pour dénoncer l’antimodernisme de Borges a un effet boomerang. Car si le rire triomphe dans un art, c’est bien dans le cabaret, le pastiche. L’écrivain néerlandais Frederik van Eeden (1860-1932), qui, lui aussi a vu le prix Nobel de littérature lui passer sous le nez, a noté dans son Journal : « l’humour et la dérision ne siéent pas aux esprits supérieurs ; Shelley n’était pas drôle, Byron si ». Dans sa Vie de Don Quichotte et de Sancho Pança, Miguel de Unamuno, lui aussi oublié par l’Académie suédoise, seul écrivain espagnol du XXe siècle que Borges estimait digne d’être suivi, a qualifié sans détour le héros de Cervantes de tragique. Quiconque se rit de l’assaillant des moulins à vent, soutient-il, a tort. Par conséquent, la critique d’Eco se révèle irréfléchie.

    Et pourtant, Eco a en partie raison. L’admiration dont jouit Borges soulève des questions. Car il est bien un inquisiteur, non pas au nom de l’Église, mais pour le compte du canon classique et contre la Culture. Il faut lire à ce sujet sa plus longue nouvelle, « Le Congrès », dans laquelle on procède à un autodafé de livres à cause de ce que revêtent d’irréel et de superflu la plupart des écrits. Quant à la Culture en tant que succédané de la Religion, dit-il, elle sème plus encore le trouble. Abolir Dieu à la suite de Nietzsche, c’est déboucher sur la superstition de l’Éternel Retour, de la Nature, de la Vie. Ou sur le refoulement : « Le monde est un ensemble extrêmement étrange de phénomènes étonnants, mais je n’ai plus jamais éprouvé le besoin de placer au-dessus un quelconque créateur. En fait, la question de savoir pourquoi nous existons, ou pourquoi nous n’existons pas, est vide de sens. On ne saurait y répondre. » Telle est la conclusion à laquelle arrive l’écrivain néerlandais J. Bernlef (1937-2012), et avec lui la plupart des auteurs que l’on goûte de nos jours. Or ce qui est caractéristique de l’Argentin, c’est précisément qu’il n’a jamais cessé d’être en quête, ou plutôt qu’il n’a jamais renoncé à la métaphysique.

    Dans « Les théologiens », nouvelle que l’on peut tout aussi bien regarder comme un essai, l’hérésie, si toutefois il y a hérésie, consiste en ceci que Borges fait dépendre du plus fort le triomphe d’antan de l’orthodoxie. Le châtiment de l’hérétique d’aujourd’hui, c’est de découvrir que ses convictions hétérodoxes – Judas corédempteur – lui valent, non plus l’excommunication ni le bûcher mérités, mais le silence total. Les questions portant sur la Foi n’intéressent plus les intellectuels, et c’est à tort selon Borges. Pas moins provocateur, le jugement qu’il émet sur la philosophie consacrée. Heidegger, par exemple, il le liquide en raison de l’hermétisme de sa langue et de son nazisme ; à Jaspers il reproche de feindre le désespoir par pure vanité. La philosophie en général ne se soucie guère des classements et compartimentages qu’établissent universités et bibliothèques. Croit-on vraiment que Franz Kafka ou Oscar Wilde avaient des vues moins profondes que Kant ou les auteurs que nous imposent les écoles de pensée ?

    À la fin de sa vie, le bibliothécaire aveugle de Buenos Aires en vient à conclure qu’il préfère Dante à Shakespeare. Car Dante ne vous laisse pas tomber. Dans le Paradis, on distingue dans l’Aigle les visages des saints. Alors que dans le Simurgh persan, l’oiseau mythologique, disparaissent les pèlerins qui viennent à le trouver. La perte de l’identité individuelle caractérise l’Orient. Borges a écrit une étude sur le bouddhisme non sans poser que l’Occidental en lui ne pouvait se faire bouddhiste. Tous les jours, il priait le Notre Père en gothique.

    Robert Lemm (traduction : D. Cunin)

     

    ROBERT 1.JPGRobert Lemm est un essayiste et hispanisant néerlandais. Outre de nombreuses études sur des écrivains d’expression espagnole, on lui doit une biographie spirituelle de Borges (traduite en espagnol sous le titre Borges como filósofo), une Histoire des Jésuites, une Histoire de l’Espagne, une Histoire de l’Inquisition espagnole, des essais sur Léon Bloy, Jean-Paul II, Benoît XVI ainsi que deux ouvrages sur la Dame de Tous les Peuples et les apparitions mariales d’Amsterdam.

    Il a également à son actif une imposante œuvre de traducteur : Octavio Paz, Pablo Neruda, Alejo Carpentier, Jorge Luis Borges, Luis de León, saint Jean de la Croix, Miguel de Unamuno, Leopoldo Marechal, Juan Donoso Cortés, Nicolás Gómez Dávila, mais aussi Joseph de Maistre, Léon Bloy, Giovanni Papini et René Girard.

     

     


     



     



     

     

  • Rubens diplomate

     

     

     

    Rubens diplomate

    par Jacques De Decker

     

     

    Conférence de Jacques De Decker (24/09/2014)

    qui prépare une biographie de Rubens pour la collection Folio biographies.


     

     

    BOZAR EXPO 

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    SENSATION ET SENSUALITÉ

    RUBENS ET SON HÉRITAGE

      

     

     

  • Maurice de Guérin

     

    La biographie du bicentenaire

     

     

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    Plusieurs ouvrages néerlandais récents nous invitent à revisiter le XIXe français. Ainsi, le journaliste Peter van Dijk s’est-il intéressé à une figure immortalisée par des poètes, des sculpteurs et des peintres : Apollonie Sabatier (1822-1890). Madame Sabatier, haar vrienden, haar minaars (Madame Sabatier, ses amis, ses amants, Atlas, 2010, 225 p.) propose une belle promenade par les ateliers d’artistes et les salons où cette fille de blanchisseuse fit fureur. Bien documenté, l’ouvrage fait revivre cette muse à travers les portraits des hommes qui l’ont aimée ou qu’elle a inspirés. Le premier chapitre est consacré à Auguste Clésinger (« Révolution dans la sculpture »), les suivants à Théophile Gautier (« Supérieure aux autres femmes »), Gustave Flaubert (« Le salon de Madame Sabatier ») et Charles Baudelaire (« Muse et Madone »), le cinquième à Ernest Meissonier, Gustave Ricard et Gustave Courbet (« Le modèle des peintres »), le sixième et dernier à Richard Wallace (« Fortunée »). L’auteur situe le parcours de la belle Aglaé en s’attardant sur le contexte artistique et social de l’époque ; il explore toutes les traces qu’elle a laissées dans l’histoire de l’art. Le propos est rehaussé par des reproductions en couleurs ou en noir et blanc de diverses toiles, sculptures et photographies.

    biographie,littérature,maurice de guérin,flandre,barbey,speliers,vin,sabatierRelevons aussi parmi les publications récentes la première traduction de l'intégrale du Comte de Monte-Christo (éd. Veen, trad. de Jan H. Mysjkin) ainsi que celle des Diaboliques (éd. IJzer, trad. Katelijne De Vuyst et Marij Elias). Le XIXe siècle occupe également une belle place dans les trois livres que Bart Van Loo a dédié aux lettres françaises, le dernier paru chez Meulenhoff-Manteau au début de cette année proposant un tour de France de la littérature érotique et pornographique : O vermiljoenen spleet!

    C’est d’ailleurs le même éditeur qui a publié à la fin de 2009 une biographie d’un grand poète dont on va fêter en août le bicentenaire de la naissance : Maurice de Guérin. Outre de belles études dont celles de Marie-Catherine Huet-Brichard, il existe bien quelques biographies en français, mais elles sont plutôt anciennes et aucune ne peut prétendre à l’exhaustivité. Dorénavant, il sera difficile d’écrire un volume plus complet que celui que nous propose Hedwig Speliers : Dichter naast God. Biographie van de romanticus Maurice de Guérin (1810-1839). Le poète flamand nous fait partager sa passion : alors qu’il vénérait depuis longtemps Rilke et admirait aussi beaucoup son compatriote Paul van Ostaijen, alors qu’il n’avait que peu de considération pour le genre du poème en prose, il découvre la phrase sublime – miraculeuse pourrait-on dire – de « ce grand inconnu », l’auteur du Centaure, œuvre justement traduite par Rilke. Depuis 2003, Hedwig Speliers n’a cessé d’arpenter la France, ses paysages et ses bibliothèques sur les traces du natif d’Andillac. Pas à pas, il a reconstitué tous ses itinéraires, dans la capitale, en Bretagne, à Toulouse et ailleurs. En 2004, il a assisté à la célébration des deux siècles d'existence du célèbre collège Stanislas où Guérin a étudié et enseigné, le lieu aussi où est né son indéfectible amitié pour Jules-Amédé Barbey d’Aurevilly.


    biographie,littérature,maurice de guérin,flandre,barbey,speliers,vin,sabatierPoète près de Dieu. Biographie du romantique Maurice de Guérin
    – l'auteur aurait aimé intituler son remarquable travail Somegod – suit une progression chronologique sans rien laisser dans l’ombre. Une première partie couvre, en douze chapitres, les années 1810-1834, autrement dit celles de l’enfance, de l’adolescence, du séjour à La Chênaie, des premières amours déçues. La seconde revient, également en douze chapitres, sur la genèse des textes passés à la postérité – ceux qu’on peut lire dans Poésie (Poésie Gallimard, 1984, préface de Marc Fumaroli) –, sur la vie à Paris avec Barbey, la rencontre de Mme de Maistre et celle de Caroline de Gervain, jusqu’à la mort au Cayla. Bien entendu, la relation entre Maurice et sa sœur Eugénie occupe une belle place dans ces pages très denses, mais l’auteur prend soin de ne pas réécrire la biographie de la jeune femme. Il préfère se concentrer sur les moments-clés de la brève existence du provincial, sur les étapes qui vont faire de l’écrivailleur qu’il était un véritable écrivain. Agrémenté de belles citations (dans les deux langues) et d’un cahier photos, l’ouvrage est dédié à Maarten Elzinga qui, grâce à sa traduction du Centaure et de La Bacchante a permis à des lecteurs néerlandophones de découvrir Guérin - il existait une traduction du Centaure datant de 1926. H. Speliers et M. Elzinga préparent d’ailleurs une édition néerlandaise des œuvres de Maurice de Guérin.

     

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    Le Centaure & La Bacchante

    traduction de M. Elzinga, éd. Wagner & Van Santen, 1999

     

     

    Parallèlement à l’écriture de la biographie, Hedwig Speliers a composé en France un recueil qui, mariant paysages guériniens et évocations de la vie du poète et de l’œuvre elle-même, se veut un hommage à la région de Gaillac et à son cépage. Édition bilingue, Len de l’el (Loin de l’œil, trad. W. Devos, Manteau, 2009) se présente sous la forme d’un triptyque : « L’En de l’el », « Le Cayla » et « Suite albigeoise ». Nous citons le poème « Le nom qu’ils portent » dans la traduction de Willy Devos :

     

    Elle est une Sœur, Lui est un Frère. Dites : Eugénie

    et appelez-le par son prénom Maurice car ensemble

    ils sont les Guérin, noblesse appauvrie au soir

    de l’après-histoire. Ils ceignent leurs maigres

    membres d’une vêture de chênes vieillissants,

    revêtent leur corps de foin fleurant bon juin

    et harmonisent leurs gestes pour la chasse aux papillons.

     

    Ne les questionnez pas sur leur destin,

    tous deux sont promis a une mort prématurée,

    ils crachent du sang au cours de nuits sans étoiles,

    cherchent à se consoler l’un l’autre et leurs

    langues reflètent le pourpre de la nuit recrachée.

    Ils sont prédestinés aux poèmes, lumière

    qui irrigue la géographie des mots. Aspirant

     

    au Sublime avec des phrases empruntées au Midi

    et invités ils dressent la table dans la forêt

    entre fougères et eaux clapotantes, ruisselets

    posés tels des jalons entre des troncs. Nous voyons

    le Cayla entre les arbustes et les arbres, des rêves

    d’ici tendent à devenir des syndromes,

    levant les bras vers le lointain et le panorama.

     

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    En cette année du bicentenaire qui verra la tenue d'un colloque au château du Ceyla, il reste à espérer que cette biographie trouve un éditeur en France. Maurice de Guérin comme Hedwig Speliers le méritent tant il est vrai, ainsi que l’a écrit l’auteur des Pages sans titre, qu’« il est doux de poursuivre une lecture passionnée jusque sous la chute du jour ».

     

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