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Une fois encore, Francis Jammes... dans une traduction néerlandaise, celle-ci publiée sous le titre (traduit mot à mot) : « Je m’ennuie à mourir ». Elle remonte à l’été 1981 et a paru dans la revue De Tweede Rondeéditée à Amsterdam par la maison renommée Bert Bakker, et placée sous la houlette du slaviste et traducteur Marko Fondse (1932-1999) et de Peter Verstegen, autre traducteur réputé. La couverture de ce numéro de la deuxième année d’existence de ce célèbre périodique littéraire représente Paul Verlaine, Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline, dessinés par Bob Tenge (1934-2018). Des figures qui annoncent une guirlande d’écrivains français transposés dans la langue locale, essentiellement à travers des poèmes. Guillaume Apollinaire, suivi de la « Vénus callipyge » de Georges Brassens ; plus loin, Jean Richepin puis un passage en traduction de D’un château l’autre (par Frans van Woerden), Proust, Voltaire, Larbaud, Mallarmé, Benjamin Péret, Queneau, Albert Samain, Verlaine et un Baudelaire accompagné de nombre de dessins.
Du Jammes tiré donc cette fois de De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir par Wiebe Hogendoorn, historien du théâtre né à La Haye en 1936. Cet auteur est aussi connu pour avoir publié nombre de traductions dont Les Tristes d’Ovide. Pour la revue De Tweede Ronde, il a par exemple transposé du français la callipyge de Georges Brassens, deux poèmes d’Albertine Sarrazin, quatre de Jean Pérol et deux du Belge William Cliff.
IK VERVEEL ME DOOD
Ik verveel me dood; pluk meisjes voor mij,
voeg er blauwe lissen uit het berkenlaantje bij,
waar blauwe vlinders dansen in de zonnegloed.
Want ik verveel me dood.
Ik wil ongedierte zien knagen, rood
op kolen, appels (ook wel appelen), bitterzoet -
ik verveel me dood.
Die versjes die ik schrijf vervelen me ook dood
en de blik van mijn hond is totaal idioot
als hij luistert naar de pendule
die hem verveelt zoals ik mij verveel.
Die jachthond met drie oogharen, dat rotsecreet
van een rotpoëet,
is echt een ridicule.
Kon ik maar schilderen. Ik schilderde beslist
een blauwe weide die vol kampernoelies was,
waar naakte deernen dansten in het gras
om een oude wanhopige botanist,
zo'n strohoedmeneer met een trommel (groen)
en een gróót groen net om vlinders in te
doen.
Want ik ben dol op jonge deernen
en op grotesk gekleurde prenten
waarop men een botanist ziet drentelen,
oud en afgemat,
een bergbeek langs, op pad
naar de taveerne.
Quatrième de couverture du numéro de De Tweede Ronde
JE M’EMBÊTE…
Je m’embête ; cueillez-moi des jeunes filles
et des iris bleus à l'ombre des charmilles
où les papillons bleus dansent à midi,
parce que je m’embête
et que je veux voir de petites bêtes
rouges sur les choux, les ails (on dit aulx), les lys.
Voici quelques années, nous avons donné une ébauche de la réception de Francis Jammes dans les terres néerlandophones ainsi que la traduction d’une série d’articles consacrée au poète par un chroniqueur d’expression néerlandaise. Pour ajouter une petite page à ce petit tableau - après la traduction, signée par un certain Berten Fonteyne, de « La Vie », poème qui clôt le recueil Ma fille Bernadette -, voici celle de l’un des poèmes emblématiques du Béarnais : « Prière pour aller au paradis avec les ânes ».
Elle a paru dans Ad interim, n° 1, 1946, périodique publié à Utrecht par les éditions A.W. Bruna & Zoon, qui accordait une belle place à la poésie. Aidé par les circonstances, Ad Interim, revue puis mensuel, compte sans doute dans l’histoire des lettres des Plats Pays parmi les rares organes littéraires à avoir réuni un éventail incomparable d’écrivains de tous horizons politiques et confessionnels.
Au numéro en question ont collaboré quelques-unes des plus grandes plumes des Pays-Bas de l’après-guerre : Adriaan Morriën, Gerrit Achterberg, Godfried Bomans, Pierre Kemp, Hendrik de Vries, Simon Vestdijk… D’autres noms tout aussi parlant pour le lecteur néerlandophone ont été liés à cette publication* qui a vu le jour clandestinement en avril 1944 (la Hollande n’a été libérée qu’en mai 1945) avant d’être absorbée, six ans plus tard, par le plus ancien périodique du pays, à savoir De Gids. Le plus grand poète de l’époque, l’assassin Gerrit Achterberg, a donné des dizaines de poèmes à cette revue.
Côté lettres d’expression française – en quelque sorte un avant-dernier soubresaut de la culture française en Hollande –, on relève, en traduction et essentiellement dans le numéro double 8/9 paru en 1949, du Mallarmé (« L’Après-midi d’un faune »), du Nerval, du Musset, du Baudelaire, du Tristan Corbière, du Verlaine, du Rimbaud, du Moréas, de l’Albert Samain, des rondeaux de Charles d’Orléans, la « Ballade du pendu » de Villon, du Vigny (« La Mort du loup »), du Hugo (entre autres « Booz endormi »), du Paul Valéry, de l’Anna de Noailles, du Guillaume Apollinaire, du Jules Supervielle, du Paul Éluard, du Tristan Tzara, du Louis Aragon, du Henri Michaux, du Édouard Jaguer (poète « surréaliste » qui sera lié peu après au mouvement CoBrA), mais aussi le poème « Jean Giono » de Gerrit Achterberg, un article sur Pierre Emmanuel – signé par le francophile Martin J. Premsela qui propose une traduction du poème « Les Dents Serrées ». Du même chroniqueur, on relève une page sur Histoire d’un été de Michel Davet, une autre sur Lysiane Bernhardt (pour son livre Sarah Bernhardt, ma grand’mère), une autre encore sur Le Jardin délivré, premier recueil de Lucienne Desnoues, des articles sur l’auteur et politicien Jean-Richard Bloch, sur Ernest Florian Parmentier. On recense aussi un essai sur Lautréamont (de Koos Schuur), un autre sur Les Heures claires de Verhaeren, diverses chroniques cinématographiques (par exemple sur La Belle et la Bête de Cocteau) ou sur la peinture (Pierre Bonnard au Stedelijk Museum, Chagall…), de la prose et des poèmes d’Henk Breuker, l’ami de Joseph Delteil, Christian Dedet et Frédéric Jacques Temple (entre autres une traduction du texte « Blaise Cendras » de Temple, un texte sur La Putain respectueuse de Sartre ; un autre sur Mon village a l’heure Allemande de Jean-Louis Bory). Par ailleurs, Ad Interim présente une poignée de poèmes dans un drôle de français de Riet Prager, une Néerlandaise qui, nous dit-on, aurait longtemps vécu en France : « Les neiges et les demi-volontés », « Atone qui me hante » et « Célébration précipitée ».
On doit la traduction du poème de Francis Jammes, qui provient du recueil Le Deuil des Primevères (1898-1900), à Hein de Bruijn (1899-1947), représentant peut-être le plus talentueux de la mouvance liée à Opwaartsche Wegen, revue protestante en vue durant l’entre-deux-guerres, dont il fut l’un des rédacteurs. Né dans une bourgade frisonne, il s’est semble-t-il fait tout seul, échappant par ses efforts à sa modeste condition. Il est l’auteur de recueils de poésie, d’un drame lyrique, d’une réécriture du livre de Job, de traductions de John Donne et de Shelley, ainsi que de proses (quelques nouvelles et deux romans dont l’un resté inachevé). Écartelé entre le milieu auquel il s’était arraché, un travail abrutissant et un milieu artistique où il éprouvait des difficultés à trouver sa place, il décida de rejoindre, après plusieurs dépressions, le paradis des ânes.
Georges Brassens parle de Francis Jammes
GEBED, MET DE EZELS, OM HET HEMELRIJK TE MOGEN BINNENGAAN
Wanneer Gij eenmaal, God, mij roept tot U te gaan,
zo moog’ het zomerland rondom te glanzen staan.
Ik wil, gelijk ik zulks gewoon was op de aarde,
m’een pad verkiezen om in vrede naar de
hemel toe te wandelen, waar daags de sterren schijnen.
Ik neem mijn stok, om barvoets langs de heirbaan te verdwijnen,
en tot de ezels, vrienden van mij, is het dat ik zeg:
zie, hier komt Francis Jammes, naar ’t Paradijs op weg,
naar ’t lieflijk land van God, daar is geen hellevuur,
komt mee, zachtaard’ge vrienden, minnaars van ’t klaar azuur,
mijn arme, lieve dieren, die, als uw oren flappen,
de vliegen opjaagt, de bijen van u drijft en weert de klappen.
Dan wil ik mij temidden dezer dieren voor U buigen,
het hoofd genegen, nederig als deze mij betuigen,
die, hun kleine hoeven naast elkander, altijd blijven staan
met zoveel verootmoediging, dat ’k mij voel aangedaan.
Zo stel ’k mij voor Uw aangezicht, waar duizend oren wenden,
met zulken, wien de korvenvracht gesnoerd werd om de lenden,
of eenmaal in een dartlend wagenspan gevangen,
of opgetuigd voor koetsjes, met verguldsel en gepluimde spangen,
en zulken, met gebutste kannen dravend, voortgedreven,
en opgeblazen dracht’ge ezelinnen, die telkens struikelend ’t bijna begeven,
met, hier en daar verspreid, een enkeling op sokken,
hem ter bescherming tegen bloedbeluste vliegen aangetrokken,
waar anders zo’n blauw, etterend open builtje overblijft.
Laat mij, mijn God, met deze ezels U gemoeten,
en moge ’t zijn geleid door dichte engelstoeten
tot bij de beek in ’t lover, waar wind en kersen kozen,
in een luister als wanneer de jonge meisjes blozen,
en geef, dat ik in ’t scheemrend rijk der zielen
gelijk de ezels aan Uw wateren mag knielen,
wier ootmoed, waar op aarde hun tred in wiegelt,
zich dan in ’t klare wellen van de eeuwige Liefde spiegelt.
Le poème lu par Gilles-Claude Thériault
PRIERE POUR ALLER AU PARADIS AVEC LES ÂNES
Lorsqu’il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j’irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n’y a pas d’enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : « Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d’un brusque mouvement d’oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles. »
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j’aime tant parce qu’elles baissent la tête
doucement, et s’arrêtent en joignant leurs petits pieds
d’une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J’arriverai suivi de leurs milliers d’oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l’on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s’y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu’avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
* Citons les les autres auteurs les plus connus qui ont donné au moins un texte à Ad Interim : Jan Arends, Anna Blaman, J.C. Bloem, Louis de Bourbon, Gerard den Brabander, C. Buddingh’, Frans Coenen, C.C.S. Crone, Cola Debrot, Lodewijk van Deyssel, Mary Dorna, Anton van Duinkerken, Jan G. Elburg, Jan Engelman, le compositeur Rudolf Escher, Robert Franquinet, Jac. van Hattum, Albert Helman, W.F. Hermans, Ed. Hoonik, Alfred Kossmann, Gerrit Kouwenaar, Jef Last, L.Th. Lehmann, Clare Lennart, Vincent Mahieu, A. Marja, Hanny Michaelis, Emiel van Moerkerken, P.H. van Moerkerken, Maurits Mok, Max Nord, Michel van der Plas, A. Roland Holst, Henriëtte Roland Holst, Jeanne van Schaik-Willing, Garmt Stuiveling, Charles B. Timmer, M. Vasalis, Bernard Verhoeven, Simon Vinkenoog, Bert Voeten, Hendrik de Vries, Theun de Vries, Victor E. van Vriesland, Hans Warren, Constant van Wessem… Une palette extrêmement hétérogène (à laquelle il faut ajouter les défunts Multatuli et Willem Paap) réunie par une rédaction de coloration plutôt catholique : Bertus Aafjes, Gerrit Kamphuis, C.J. Kelk, Jaap Romijn et Gabriël Smit ; il s’agissait pour eux d’éditer, uniquement sur une base esthétique, des écrivains privés de support, pour ne pas dire interdits de publications en ces années de conflit. La guerre finie, Ad Interim entendit poursuivre sur sa voie non sectaire et en s’ouvrant à des écrivains flamands et sud-africains. Ainsi voit-on apparaître les noms de Hubert van Herreweghen, Johan Daisne ou encore Karel Jonckheere.
Voici quelques années, nous avons donné une ébauche de la réception de Francis Jammes dans les terres néerlandophones ainsi que la traduction d’une série d’articles consacrée au poète par un chroniqueur d’expression néerlandaise (voir Cahiers Francis Jammes, n° 2-3). Pour ajouter une page à ce petit tableau, voici la traduction libre, signée par un certain Berten Fonteyne, de « La Vie », poème qui clôt le recueil Ma fille Bernadette (poème d’octobre 1909, publié initialement dans la NRF, 1910, n° 12, p. 440-442). Cette traduction a été publiée dans Pogen. Maandschrift der jonge gedachte in Vlaanderen (Tenter. Mensuel de la jeune pensée flamande), novembre 1923, n° 8, p. 248. Les pages suivantes de ce numéro sont consacrées aux Lettres à sa fiancée de Léon Bloy, sous la plume du journaliste Jan Boon. Éditée à Gand, cette revue confidentielle réunissant des auteurs flamands et néerlandais d’obédience catholique – dont des religieux – a cessé d’exister après le deuxième numéro de 1925 ; neuf avaient paru la première année – en 1923 – et douze en 1924. Nous ne disposons d’aucune information sur le traducteur. (D .C)
« Une Vie, une Œuvre » par Paule Chavasse, 13 novembre 2008, France Culture
VAN HET HUIZEKE
Het leven is net ’n heel klein huizeke
dat staat langs den weg, mijn Bernadetje!
’n heel simpel huizeke met grove muren,
vervuld van eerlijkheid,
en in welks hof we druivekes plukken
en hazelnootjes.
Daarna gaan we heen.
Bekijk ’ns goed dat kleine huizeke
met zijn miniatuur-pui;
het is er zoals wij er zijn
en erover heen schuift haastig het getij.
Wat blijft er wel zo al van dat alles
als de laatste stonde heeft ingeluid,
die stonde waarin gelijk een waterstriem
een geknielde schaduw weent?
God.
Enkel God blijft dan nog
God! ’t is te zeggen:
het grote huis waaruit we nooit zullen heengaan.
Het huis waar, op de pui,
de biddende engel, de ogen sluit.
Maar, Bernadetje, terwijl jij in dat leven bent,
leer het goed hoe dat leven is. -
Ken het lijk je een les kent die je aandachtig
tot het einde hebt gevolgd,
en die je geboeid heeft tot het laatste woord.
En als dan je zacht, gewelfd voorhoofdje
op zal staren van dat grote boek
waarin je spelde van het brood dat uit het koren groeit
en van de wijn die uit de druiven druipt,
dan zul je best begrijpen
hoe innig lief dat huizeke is;
dat huizeke langs den weg waarin niets bizonders is
Regroupés dans les pages de cette jolie plaquette, ils étaient invités à répondre aux questions suivantes : Quand un(e) poète devient-il/elle poète ? Quels textes, quelles expériences font en sorte que la poésie touche une personne au point qu’elle s’empare à son tour de la plume ? En d’autres termes, comment passe-t-on du statut de lecteur à celui de poète ?
vidéo du premier volet de l'événement
vidéo du second volet de l'événement
Dans Le Carnet et les Instants, Véronique Bergen écrit : « Antoine Boute, Zaïneb Hamdi, Karel Logist, Lisette Lombé côté francophone, Paul Bogaert, Anna Borodikhina, Charlotte Van den Broeck, Arno Van Vlierberghe côté néerlandophone, déplient les parfums des premières fois, les saisissements auroraux. Avec la poésie, on ne peut que sceller un pacte. Chez certains, comme chez Antoine Boute, la poésie s’est installée d’elle-même, a élu son messager, plantant son hameçon de rimes et de rythmes dans la nuque de l’enfant. […] La poésie comme diction de ce qui ne se dit pas chez Paul Bogaert, comme ‘‘vent debout’’ faisant barrage à la perte, comme contre-feu à un monde ‘‘inguérissable’’ chez Anna Borodikhina, comme écoute des voix de Sylvia Plath, de Gertrude Stein, d’Anne Sexton, comme ‘‘poétiser à coups de marteau’’ dans le sillage du Marteau sans maître de Paul Celan chez Charlotte Van den Broeck ou encore comme vertige de la survie, cri du nom, arpentage du désastre avec Arno Van Vlierberghe…»
Un échantillon dans la compagnie de Charlotte Van den Broeck (« De hamer », traduction de Kim Andringa qui a également signé celle du recueil Noctambulations, L'Arbre de Diane, 2019) & Paul Bogaert (« Hoe wij elkaar », traduction de Daniel Cunin à qui l'on doit aussi celle du recueil Le Slalom soft, Tétras Lyre) :
COMMENT NOUS NOUS SOMMES
Cette entrée en la matière ! douce et fatale.
Cela derrière un rideau.
Ce changement de perspective ! Ce baume, cette joie anticipée
dans l’oreille ! Ce chœur de ne fais pas ça !
Cela qu’on ne dit pas.
Hors champs
sur le rail glisse de quoi
vers comment ce qui m’excite.
Jusqu’à ce que ma main l’ait touché.
Tout comme le soleil hivernal la salle de classe.
Je vole sa lumière, la découpe et fixe cela
en un collage de volupté.
Cette question, ce filtre, toute cette scène !
Je ne sais pas. Je ne sais pas !
Jusqu’à ce que je voie aussi ces chardons,
la place prévue pour les jambes d’autrui
et
dans le crépuscule
sur des tapis au poids de coffres-forts
(oh un pschitt de freesia sur de la vieille urine,
L’une des quatre œuvres de Hadewijch d’Anvers – les Mengeldichten ou Rijmbrieven, autrement dit les Lettres rimées – a été le plus souvent négligée par les commentateurs. Pourtant, d’une lecture plutôt accessible, elle invite le profane à faire ses premiers pas dans la pensée de la poète brabançonne. Cela vaut en particulier pour la dernière lettre du recueil qui propose une « analyse » des sept « noms » de la minne et éclaire de la sorte ce qui est probablement le thème central de l’ensemble du corpus. Pour approfondir cette question, on se reportera à l’essai du père Raymond Jahae paru dans le « Dossier Hadewijch d’Anvers » qu’a accueilli la revue Nunc (n° 40, octobre 2016). En attendant, nous reproduisons la version française de cette Lettre rimée 16 qui recèle un condensé de la doctrine hadewigienne. (1)
Lettre rimée 16
L’amour a sept noms
qui tu le sais lui conviennent.
Ce sont lien, lumière, charbon, feu.
Tous quatre sont sa fierté.
Les trois autres sont grands et forts,
toujours courts et éternellement longs.
Ce sont rosée, source vivante et enfer (2).
Si je t’énumère ces noms,
c’est parce qu’ils figurent dans les Écritures
et pour satisfaire la nature
qu’ils révèlent et ont montrée.
Que je ne cherche pas à te tromper
en disant que l’amour a toutes ces manières de faire,
il le sait celui qui la vit entièrement,
elle et tous les miracles qui y sont attachés
dont je t’ai naguère parlé.
Lien, elle l’est effectivement car elle lie
et sait qu’elle a tout en son pouvoir.
Son lien, tout le monde en fait cas,
ainsi que le sait celui qui l’a éprouvé.
Car bien que l’amour anéantisse la consolation au milieu de la consolation,
elle apporte réconfort en toute affliction.
Son lien fait qu’intérieurement
j’agonise, selon moi, de douleur.
Son lien fait tout se conjoindre
dans une jouissance, dans une satisfaction ;
c’est un lien qui lie tellement tout
que l’un pénètre l’autre
dans la douleur, dans la paix, dans la fureur d’amour,
et mange sa chair et boit son sang,
et le cœur de l’un consomme celui de l’autre,
l’âme de l’un traverse celle de l’autre avec fougue
ainsi que nous l’a montré celui qui est amour –
et cela dépasse l’entendement humain –,
lui qui s’est donné lui-même à nous en repas,
nous permettant ainsi de comprendre
que l’on touche à la plus intime amour
en mangeant, en goûtant, en voyant intérieurement.
Il nous mange et nous croyons le manger,
et effectivement nous le mangeons, qu’on le sache.
Mais comme nous le consommons tellement peu,
le touchons (3) tellement peu, le désirons tellement peu,
chacun de nous reste non mangé,
et loin et hors de l’autre.
Celui que capture ce lien,
mangera en revanche à sa faim
s’il désire pénétrer en dieu ou en l’homme,
[les] goûter au-delà de ses souhaits.
Son lien (4) nous fait comprendre ce que c’est :
« Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi (5). »
Lumière, ce nom nous permet de saisir
les pires préjudices qui sont portés à l’aimé
et ce qui agrée le plus à l’amour,
et les choses que l’amour blâme le plus.
Dans cette lumière, on apprend
comment aimer le dieu-homme
et l’homme-dieu et tous deux en un :
c’est là une tenure extrêmement précieuse.
Charbon (6), ce nom, relève-le,
est un signe qui figure dans les Écritures.
C’est un présent merveilleux
que dieu envoie au dedans de l’âme,
en tout ce qu’elle reçoit, en tout ce qu’il lui manque,
dans la réconciliation, dans la menace, dans la vengeance,
dans la consolation, dans la joie, dans le travail,
en toutes ces contradictions que j’ai énumérées.
Le charbon est un rapide messager
qui sert au mieux l’amour.
Son service ne cesse jamais,
l’amour ne saurait s’en passer.
Le charbon enflamme celui qui était froid,
il rend craintif le courageux,
met à pied le cavalier,
emplit l’humble de fierté (7),
met le pauvre en un royaume
où il ne s’écarte plus devant personne.
Tout cela, tomber et se relever,
prendre, donner, recevoir à répétition,
le charbon, ce nom, l’enflamme et l’éteint
par fureur d’amour. Emploie-toi
en personne à cela afin de découvrir
les merveilles inouïes qu’il (8) opère
avant de retourner dans le feu
où il saccage, brûle,
engloutit et consume
ce qui a été refusé et désiré (9).
Feu, ce nom, brûle tout :
bonheur, heur et malheur
car toute chose lui est égale.
Celui qui est ainsi touché intimement par le feu,
rien ne lui est trop vaste ni trop étroit.
Quand le feu se fait phénoménal,
il ne différencie rien de ce qu’il consume :
haine, amour, refus, désir,
gain, perte, agrément, désagrément,
profit, dommage, honneur, honte,
consolation auprès de dieu au ciel
ou séjour dans les maux infernaux :
tout cela est identique pour le feu.
Il brûle tout ce qu’il touche –
de damnation ou de bénédiction,
il n’est point question, je l’avoue.
Rosée, ce nom, assure un service :
quand, par sa force, le feu a de la sorte tout calciné,
la rosée vient tout humidifier,
pareille à un souffle d’une douceur inouïe,
et provoque le baiser des nobles natures,
les rendant persévérantes dans l’inconstance.
L’ardeur (10) engloutit leurs dons
au point de ne savoir faire autrement.
Toutes les tempêtes s’apaisent alors
qui s’élevaient là ;
là se fait alors un silence
où l’aimée va recevoir de l’aimé
le baiser qui sied à l’amour.
Quand l’aimé prend l’aimée en tous ses sens,
elle (11) les suce et goûte sans fin.
Touchant ainsi l’aimée, l’amour
mange sa chair, boit son sang.
L’amour qui ainsi la réduit à rien
conduit en douceur les deux aimés
à un baiser sans séparation.
Ce baiser unit bellement
en un être les trois personnes.
Ainsi la noble rosée adoucit l’incendie
qui faisait rage au pays d’amour.
Source vivante, ce sixième nom,
suit la rosée de façon appropriée.
Le flux et le reflux
de l’un dans l’autre qui grandissent l’un dans l’autre,
cela dépasse les sens et l’entendement,
dépasse la capacité de connaître et de recevoir
des créatures humaines.
Pourtant nous l’avons en notre nature,
le chemin caché que fait emprunter l’amour
et qui nous permet de recevoir non sans coups le doux baiser.
En lui on reçoit la douce vie vivante
qui donne la vie vivante à notre vie.
Ce nom de source vivante vient de ce qu’il nourrit
et maintient l’âme vivante en l’homme,
et qu’il jaillit de la vie avec vie,
et, de la vie, apporte nouvelle vie à la vie.
La source vivante flue en tout temps
en d’anciennes habitudes, en zèle nouveau,
pareille à la rivière qui donne
et ne tarde pas à récupérer ce qu’elle a donné :
ainsi l’amour engloutit-elle ce qu’elle donne.
Voilà pourquoi son nom est source et vie.
Son septième nom, c’est enfer,
nom de l’amour qui me fait pâtir,
car elle engloutit et damne (12) tout.
Et en elle personne ne se remet :
y succomber et être saisi par elle,
c’est ne pouvoir compter sur aucune pitié.
Pareille à l’enfer qui dévaste tout,
elle ne nous accorde rien
hormis dureté et terribles maux,
inquiétude permanente,
assaut permanent et nouvelle persécution,
dévoré entièrement et englouti entièrement
[que l’on est] dans sa nature sans fond
sombrant à toute heure dans le chaud, dans le froid,
dans la profonde et haute ténèbre de l’amour.
Cela dépasse la mission de l’enfer.
Celui qui connaît l’amour, ses allées, ses venues,
sait et peut comprendre
que l’enfer est le nom le plus élevé
qui soit approprié à l’amour.
Remarque à présent combien dans ces noms
tous les modes de l’amour se trouvent bien.
Il n’est de cœur si sage qu’il puisse saisir
le millième du lien d’amour,
laissât-il de côté les six autres [noms].
Du lien nous vient la certitude
que rien ne peut nous séparer de l’amour,
ni le moindre miracle, ni la moindre force.
Tel est le don de la puissance de la sagesse.
Le cœur humain n’est pas à même de l’endurer ;
il lui faut pourtant supporter d’être lié au lien.
De la lumière nous apprenons les actions de l’amour,
nous voulons la connaître sous toutes les manières,
pourquoi nous devons aimer l’humanité
pareillement à la divinité et les connaître.
Par le charbon, elle les enflamme eux deux (13).
Par le feu, elle les brûle en un seul ;
pareillement dans le feu de la salamandre,
le phénix brûle et devient un autre.
Par la rosée, l’incendie est adouci
et oint d’un souffle unitif.
Cette béatitude et cette fureur d’amour
les jette (14) dans le flot le plus abyssal,
qui est sans fond et qui vit éternellement,
et qui avec la vie donne aux trois unité,
à dieu et à l’homme en une amour :
c’est la trinité au-dessus de toute pensée.
En provient le septième nom,
le plus élevé et le plus approprié.
C’est l’enfer qui est l’essence de l’amour,
car il dévaste l’âme et les sens
au point qu’ils (15) ne se rétablissent plus
et qu’ils n’endurent plus aucune chose
si ce n’est se perdre dans la tempête (16) d’amour,
corps et âme, cœur et sens,
aimant sans discontinuer, perdus en cet enfer.
Celui qui aspire à cela est prévenu,
car devant amour, on ne se relève pas
si ce n’est en recevant à toute heure consolation et coups.
Qu’on cherche dans la moelle du cœur,
qui recèle fidélité, l’offrande de la véritable amour.
Agir ainsi, c’est gage de victoire,
même s’il convient de reconnaître qu’on en est encore loin.
(1) Traduction de Daniel Cunin (publiée initialement dans Nunc, n° 40, p. 67-73), réalisée à partir de l’édition des Mengeldichten (1952), disponible en ligne, que l’on doit à Jozef van Mierlo. Tout comme ce dernier, nous introduisons des signes de ponctuation. Et comme dans le cas de la traduction des Chants(Albin Michel, 2019), nous adoptons le féminin pour « amour » (minne) et privilégions une transposition assez « brute », qui restitue au plus près ce que « dit » l’original. Les lettres-poèmes du recueil se composent de vers à rimes plates, la simple assonance prenant par endroit le dessus sur la rime ; chaque vers comprend quatre syllabes accentuées, la plupart des vers comptant huit syllabes, mais certains beaucoup plus. Dans ces 16 Lettres rimées, seule la quinzième présente des vers plutôt resserrés. Que Rob Faesen soit remercié pour ses conseils et suggestions.
(2) Les quatre premiers sont : bant, licht, cole, vier, les autres étant : dau, leuende borne et helle.
(3) Le verbe gherinen (ici so ongherenen, soit mot à mot : « tellement non touché »), tout comme plus loin dans le texte, renvoie à la touche divine.
(4) Le lien de la minne.
(5) Cantique des cantiques, 4,2. Le texte moyen néerlandais : Jc minen lieue ende mijn lief mi, soit mot à mot : « Je mon aimé et mon aimé moi. »
(6) Le père Van Mierlo renvoie au Chant 28 de Hadewijch en notant que le passage réunit tous les effets contradictoires que produit la fureur, l’ire d’amour (orewoet).
(7) Dans l’original : hoghen moet.
(8) Le charbon.
(9) Sans doute faut-il lire : refusé par Dieu et désiré par toi
(10) Sans doute le fort désir que manifeste la minne.
(11) La minne. Dans l’original : si doresughetse ende doresmaket, soit : elle les suce/savoure et les goûte sans trêve, intégralement.
(12) Le verbe verdoemen apparaît ailleurs dans le texte (vers 84). Il signifie damner, mais aussi saccager, détruire, anéantir.
(13) La minne enflamme les deux amants.
(14) Les amants.
(15) Là aussi, les amants.
(16) in storme van minnen, ce qui peut également se traduire par « dans les assauts d’amour ».
Introduction en français aux textes de Hadewijch, par le père François Marxer
Frank Willaert lit la « Lettre rimée 15 » centrée sur la fureur d’amour (orewoet)