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Histoire littéraire - Page 2

  • En Hollande toute !

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    Un Hollandais parisien : Joris-Karl Huysmans

     

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    Marc Smeets, Een Parijse Hollander. Joris-Karl Huysmans, Hilversum, Verloren, 2021, 226 p[1].

     

     

    Dans l’un de ses écrits sur l’art, J.-K. Huysmans (1848-1907), en admiration devant des gravures de l’artiste et poète amstellodamois Jan Luyken (1649-1712), dont il en possède d’ailleurs certaines, anathématise les richissimes collectionneurs qui préfèrent dépenser des fortunes pour acquérir des toiles imposantes de l’animalier Constant Troyon (1810-1865) ou de l’académique Jean-Léon Gérôme (1824-1904) plutôt que d’en acquérir une seule, serait-ce pour dix fois moins, d’Auguste Renoir (1841-1919) ou de Jean-François Raffaëlli (1950-1924) : « Le propre de l’argent est de parfaire le mauvais goût originel des gens qu’il gorge ; aussi la richesse va-t-elle, en peinture, là où son groin la mène, aux Meissonier et aux Jacquet, aux Munkascy et aux Henner, aux Bourguereau et aux Detaille ! » Et le critique de souhaiter à ces parangons du panurgisme de subir le sort atroce que réservent des catholiques aux réformés représentés par le fervent Luyken sur ses tailles douces : « En songeant à la prodigieuse imbécillité de ces dollars et à la rare infamie de ces toiles, je rêve volontiers devant la vieille planche ‘‘des Martyrs’’ de Jan Luyken. Elle contient, en effet, quelques tortures qu’en imagination j’appliquerais avec une certaine aise, je crois, à la plupart de ces acquéreurs. Celles-ci, peut-être : les attacher, nus, sur une roue qui, emmanchée d’une manivelle, tourne et pose le corps, alors qu’il descend et atteint la terre, sur une rangée aiguë de très longs clous ; ou bien asseoir ces suppliciés sur des chaises rouges et les coiffer délicatement de casques chauffés à blancs ; – les attacher encore par un seul poing à un poteau, après leur avoir lié préalablement les jambes, et leur enfoncer difficilement, presque à tâtons, à cause du va-et-vient du corps qui se recule et cherche à fuir, la spirale ébréchée d’un vilebrequin énorme. » Cependant, Huysmans estime que pareilles représailles nous lasseraient et, au bout du compte, enrichiraient d’autres industriels, en rien eux non plus d’authentiques dilettantes : « Les chevalets, les bassines à poix, les tenailles et les pinces, les doloires et les scies s’useraient à tourmenter la multitude des acheteurs et des peintres. On enrichirait ainsi les manufacturiers de l’acier médical et du fer et comme, eux aussi, ils achèteraient des Gérôme et des Bouguereau, ce serait une chaîne ininterrompue de supplices que prolongeraient, dans les siècles à venir, les générations issues de leur misérable commerce avec des femmes elles-mêmes enfantées, dans des oublis de négociants véreux et repus. »

    JKH - Ecrits-sur-l-art.jpegMéconnu en France à l’époque comme il l’est d’ailleurs encore probablement aujourd’hui, Jan Luyken est l’un des Hollandais auxquels Joris-Karl aime consacrer des pages, ceci même si le bonhomme d’une laideur extrême appartient à « ces ennuyeux huguenots dont la race, si mal arrachée par les jardiniers de Rome, a poussé jusqu’à nos jours ses rejetons d’hypocrites bourgeois et de tristes et de sots pasteurs »[2]. Ainsi, À rebours s’attarde sur la vie aux maints épisodes tragiques de cet artiste : il est en effet l’un des rares dont Des Esseintes agrée des œuvres sur ses murs. Plus attendus, Frans Hals (1582/1583-1666), Adriaen van Ostade (1610-1685) et Rembrandt (1606-1669) occupent eux aussi une place non négligeable dans la production du fils du lithographe néerlandais Godfried Huijsmans (Breda 1815-Paris 1856) et de la Française Malvina Badin (1826-1876). Dès 1874 et le recueil de poésies en prose Le Drageoir aux épices, le jeune homme manifeste un goût pour les peintres du Nord (Paysans de Brauwer, buvant, faisant carrousse, / Sont là. Les prenez-vous ? À bas prix je les vends… ; « La Kermesse de Rubens », « Cornelius Béga »). Point de Johannes Vermeer (1632-1675) toutefois dans l’œuvre, lequel avait pourtant été redécouvert par Théophile Thoré-Bürger, et dont onze des toiles avait été exposées en 1866 au Palais des Champs-Élysées : « Tableaux anciens empruntés aux galeries particulières ».

    Parler de peinture hollandaise relativement à l’œuvre d’écrivains français est symptomatique d’une situation qui, depuis de longues décennies, perdure : on a l’impression qu’à leurs yeux – ceci à de rare exception près, Yves Leclair en étant une[3] –, la Hollande n’existe qu’à travers ses imagiers et aucunement, pour ainsi dire, par l’intermédiaire de ses autres créateurs : compositeurs, poètes, sculpteurs, architectes, écrivains… On le regrette d’autant plus à propos de Huysmans : un destin un peu plus irrévérencieux aurait pu faire de lui un auteur à même de lire ses confrères bataves et d’ainsi, par exemple, transposer en français quelque précieuse prose picturale d’Arij Prins (1860-1922) bien mieux que n’a pu le faire un Georges Khnopff (1860-1927)[4]. Dans la correspondance qu’il échange avec son ami hollandais, non dénuée de passages savoureux, Joris-Karl suppose que seul un Maeterlinck (1862-1949) – lui qui ouvre À rebours sous la forme d’une épigraphe – serait à même de restituer « la personnalité curieuse » du style de l’original[5], Maeterlinck qui a eu le mérite de traduire Die gheestelike brulocht (L’Ornement des noces spirituelles) et Vanden twaelf beghinen (Le Livre des XII béguines) du mystique Ruusbroec, mais qui ne s’est malheureusement pas attaqué à des œuvres de ses contemporains flamands ou néerlandais, pas même à l’une de celles de son intime Cyriel Buysse (1859-1932)[6].

    Arij Prijs, par Willem Witsen (1892)

    ARIJ Prins PAR Witsen 1892.jpgCela dit, malgré une connaissance pas même rudimentaire de l’idiome paternel, Huysmans a, durant une bonne partie de son existence, porté un réel intérêt à quelques provinces hollandaises et non pas seulement à leurs peintres. C’est de cet attachement aux contrées septentrionales dont traite une partie de l’ouvrage Een Parijse Hollander (Un Hollandais parisien) de Marc Smeets. Après plusieurs travaux sur son écrivain de prédilection[7], ce dernier a offert l’an passé au lecteur néerlandais le fruit de maints rapprochements et recoupements qu’il a opérés dans la vie et l’œuvre du créateur de Durtal. Une entreprise exhaustive qui se présente sous forme tripartite : I. Huysmans et la Hollande (biographie) ; II. Huysmans en Hollande (réception) ; III. La Hollande chez Huysmans (l’œuvre). Si le sujet appelait pareille structure, il n’en reste pas moins que ce clin d’œil trinitaire n’eût certainement pas déplu à l’oblat. Il va de soi que certains éléments sont connus de la critique huysmansienne et des lecteurs du Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, mais ils n’ont jamais été présentés de la sorte, sous un dénominateur commun, en faisant appel, en plus des textes, aux lettres inédites, aux périodiques néerlandais, etc. L’amateur retrouvera maintes évocations familières quant au passage des prénoms Charles Marie Georges à Joris-Karl, aux voyages aux Pays-Bas, aux péripéties et brouilleries familiales, à l’amitié avec Arij Prins, à l’écriture de Sainte Lydwine de Schiedam… de même que leur seront familiers les chatoiements glanés dans la culture batave au fil des publications du romancier et critique d’art.

    Il n’en est pas moins vrai qu’Un Hollandais parisien remédie à une grosse anomalie : l’absence d’étude digne de ce nom, en néerlandais, sur cet homme de lettres dont le cœur n’a guère cessé de battre pour les terres de son père et de Constant (1810-1888), l’oncle peintre et parent resté le plus proche. Ce livre forme donc un accompagnement plus que bienvenu pour les néerlandophones qui ont été séduits par l’une ou l’autre des traductions existantes, à savoir Marthe, En ménage, À vau-l’eau, À rebours, Là-bas, En route, En rade, En Hollande, La Retraite de monsieur Bougran, Dom Bosco, Les Foules de Lourdes ainsi qu’une partie des essais sur l’art (Félicien Rops, Gustave Moreau, Odilon Redon, Degas, Whistler, Millet, Cézanne, Goya, Turner…)[8].

    ARIJ PRINS - HUYSMANS - LETTRES.jpegDans Un Hollandais parisien, la cinquantaine de pages consacrées à la réception de l’œuvre aux Pays-Bas du vivant de l’auteur ou juste après sa disparition sont donc sans aucun doute celles qui renferment le plus de données nouvelles pour les aficionados. Elles mettent d’abord en lumière les avis, souvent contrastés et non moins évolutifs, émis au fil du temps par quelques figures majeures du renouveau littéraire des années 1880, à savoir le « guide » Willem Kloos (1859-1938)[9], l’esthète Lodewijk van Deyssel (1864-1952), le compositeur Alphons Diepenbrock (1862-1921) et le francophile Frans Erens (1857-1935)[10] –, mouvance au sein de laquelle évoluait Arij Prins lui-même, certes parfois depuis Hambourg. Dès le début, Arij Prins fait preuve de plus de « lucidité critique » que ses compatriotes dont il va d’ailleurs gagner certains à sa cause : la défense de Huysmans qui s’est démarqué du naturalisme. Marc Smeets prolonge et enrichit le propos qu’il tenait en 2008[11] et en 2011[12], son exposé abordant la perception de l’œuvre de Joris-Karl sous la plume d’un professeur et critique respecté, à savoir Jan ten Brink (1834-1901)[13], thuriféraire de Zola au même titre que l’un des correspondants de ce dernier, Jacob van Santen Kolff (1848-1896)[14]. Difficile en effet de lire le premier Huysmans sans faire un passage par Médan, même si là se déversent, selon nombre de commentateurs hollandais, les égouts des belles-lettres françaises. Au fil du temps, pour une part sous l’influence de Prins est-on en droit de penser, Jan ten Brink, ou « Preste-Plume » ainsi qu’on a pu le surnommer, a fini, sans pour autant renier les principes zoliens, par reconnaître la singularité de l’auteur des Sœurs Vatard, qui, à chaque nouvel ouvrage, cherche à se renouveler, « à percevoir quelque chose de tout à fait extraordinaire ». C’est ce que l’on comprend en lisant la quarantaine de pages datant de 1887 dans lesquelles l’érudit aux proéminentes bacchantes passe en revue tous les écrits de Joris-Karl alors publiés. Comme d’autres avant lui et surtout après lui, le critique souligne le fait que l’écrivain est, pour moitié, néerlandais, et que « les deux nationalités se reflètent dans son œuvre », ce qui est d’autant plus vrai qu’il professe un réel « antiméridionalisme ».

    À la même époque, « Hollande » retient l’attention d’une plume anonyme qui réduit ce récit de voyage à un pur échantillon d’« insipides saletés » naturalistes. Après une première phase d’extrême frilosité[15], le raffiné prosateur Lodewijk van Deyssel va se reconnaître, à partir de la toute fin des années 1880, une réelle parenté avec plusieurs titres de son confrère parisien. À tel point qu’il bondit sur Là-bas pour répandre au plus tôt, dans les revues et sa correspondance, ses éloges en ayant pris soin de proclamer, peu avant, la mort du naturalisme. En 1895, il s’empressera pareillement de lire puis de commenter sa lecture d’En route, même s’il émet en l’occurrence certaines réserves. La facette « mystique » du roman, restituée dans une palette trop naturaliste, dérange de même Frits Lapidoth (1861-1932) : « on ne peut pas se jeter dans le mysticisme comme d’autres dans l’occultisme », écrit à propos de Durtal, ce littérateur, correspondant pendant une dizaine d’années (vers 1884-1894) d’un grand journal hollandais dans la capitale française, très au fait des pratiques occultistes parisienne ainsi que le prouve Goëtia (1893), son roman à clef tout imprégné de la lecture de Là-bas[16]. Malgré donc des réserves, cet auteur salue le talent de Huysmans dans un long article portant essentiellement sur En route.

    Frins-Gendelettre-scaled.jpgDe son côté, le catholique Limbourgeois Frans Erens se réjouit du virage « spirituel » que révèle le roman en question, « l’un des livres les plus importants de ce dernier quart de siècle ». Ayant constaté qu’À vau-l’eau n’a bénéficié de quasiment aucune attention, il consacre par ailleurs quelques pages à cette œuvre plus courte qui, à son avis, survivra mieux que la plus grande partie de la production littéraire du XIXe siècle. Par la suite, il va considérer La Cathédrale, ainsi que quelques autres titres, comme des monuments bien plus imposants que la Rome, le Paris ou la Lourdes de Zola ; il souligne alors l’essence de la mystique au sens huysmansien du terme, à savoir « une œuvre d’art qui prend vie grâce à la force galvanisante de l’artiste croyant[17] ».

    Toutefois, on le sait, l’enthousiasme de la plupart des Hollandais – dont Arij Prins – s’est refroidit sensiblement à la toute fin du XIXe siècle, à compter justement de la parution de La Cathédrale[18]. Revue socio-culturelle de qualité, De Kroniek (La Chronique, 1895-1907), au sein de laquelle on peut distinguer un courant catholique et un courant socialiste, est le seul périodique confessionnel à faire état des nouvelles publications de Joris-Karl, sans pour autant leur consacrer de réelles recensions. Au demeurant, il faudra attendre la mort du converti pour réentendre Arij Prins et Frans Erens s’exprimer sur « la plus importante figure littéraire de la France moderne[19] ». Selon ce dernier, Huymans est celui qui a préparé le terrain au symbolisme. Point commun entre le Limbourgeois et le seul Néerlandais à avoir entretenu une longue correspondance avec le romancier : le silence quasi total sur les œuvres de celui-ci postérieures à La Cathédrale. Cette extrême discrétion et cette défiance de la critique s’expliqueraient-elles par la prééminence de la mentalité réformée ? par la frilosité des milieux catholiques devant des écrits que bien des dévots estiment immoraux ?

    Il se trouve que c’est justement la sphère catholique, au sein de laquelle d’aucuns classifiaient les livres en fonction de leur degré d’indécence, qui va assumer la relève, donnant, bien plus qu’on ne le croyait jusqu’à présent et pas forcément aussi négativement qu’on ne le supposait[20], des commentaires sur les œuvres postérieures au retour à la foi de Joris-Karl. Marc Smeets relève une bonne poignée de périodiques confessionnels et autant d’auteurs qui s’attardent plus ou moins longuement sur ces nouveaux titres. Pour son propos, il retient De Katholiek, qui se distingue par une réelle curiosité et par son lectorat choisi. À propos du Hollandais parisien, ce mensuel donne la parole à trois chroniqueurs[21] :

    - en 1896, le journaliste Jan van der Lans (1855-1928) est le premier à situer par le menu l’œuvre de Joris-Karl dans un contexte proprement catholique, ceci à propos d’En route. Il se réjouit de voir le romancier quitter les cloaques du naturalisme pour faire « une apologie du christianisme » guidée par la célébration du beau.

    FRANS POELHEKKE.gif- en 1900, le prêtre de Schiedam Frans Poelhekke (1846-1902)[22] – l’« encyclopédie » à laquelle a puisé Huysmans après son séjour en 1897 dans cette cité pour se documenter sur sainte Lydwine – publie « Eene oprechte bekeering » (Une conversion sincère), article dans lequel il défend son ami, essentiellement sur la base des Pages catholiques (1899), contre les allégations tendant à le comparer à l’imposteur Léo Taxil, lequel, après avoir été reçu en audience par le pape, a fait savoir que sa conversion n’était que pure blague. Ainsi, le curé infirme la parole de ceux qui réclament à l’écrivain de renier ses écrits passés. Et s’oppose à l’idée selon laquelle il aurait, dans sa nouvelle vie, changé de style. En juillet 1901, toujours dans la même revue, le père Poelhekke propose une anlyse de Sainte Lydwine, qui est un peu son bébé. La lecture de cette hagiographie est « magnificence », d’autant que l’auteur inscrit son propos dans la dimension mystique telle que l’entend l’Église : « la relation de l’homme au surnaturel ». Grâce à lui, conclut le membre du clergé, la littérature est de retour dans le giron de la catholicité. Cependant, après la mort de ce serviteur de Dieu survenue 1902, De Katholiek va rester muet au sujet de Huysmans.

    - il faudra attendre le trépas de ce dernier pour que le mensuel sorte de cette léthargie, ceci par l’intermédiaire de Louis B.M. Lammers (1863-1923) qui, vivant à Paris, a eu l’occasion de rencontrer l’écrivain. En pas moins de 7 livraisons qui couvrent 66 pages – le plus grand article jamais consacré, aux Pays-Bas, à l’auteur d’À rebours[23] –, cet ancien religieux atteste du dépit qu’éprouvait Joris-Karl devant le scepticisme de nombre de ses contemporains relativement à sa conversion. Non sans observer une certaine prudence, Lammers se refuse à scinder les deux Huysmans, à parler d’un homme qui aurait rompu avec son style ou qui devrait abjurer ses écrits passés. Son style n’est ni naturaliste, ni catholique, assure-t-il, c’est son style, un style qui lui est propre. Le critique est par ailleurs le premier en Hollande à commenter dans la presse Les Foules de Lourdes, qu’il qualifie de « chant du cygne » ; un curieux livre, mal composé, mal structuré et, malgré tout, sauvé par la qualité de la palette et la beauté de l’écriture. Par son argumentation, le défroqué annonce en réalité l’exégèse récente selon laquelle, l’auteur, en quête d’une nouvelle formule vers la fin de sa carrière, a opéré, à plus d’un titre, un retour au terreau naturaliste.

    LYDWINE - HUYSMANS - DEDICACE.jpgMalgré les efforts de ces différents laudateurs, ce sont les romans de la première période de Huysmans qui ont conservé la faveur des lecteurs bataves, ceci jusqu’à nos jours où, par exemple et malgré quelques tentatives, Sainte Lydwine n’a toujours pas été traduit non plus d’ailleurs que L’Oblat.

    La troisième partie de l’ouvrage de Marc Smeets, qui détaille la présence de la Hollande dans l’œuvre de Huysmans, revient pour l’essentiel et sur le catholicisme – à travers la figure de Lydwine de Schiedam – et sur les peintres septentrionaux dont fourmillent les écrits de Joris-Karl, tant Rembrandt et les plus anciens que quelques contemporains, par exemple Jozef Israëls (1824-1911), membre de l’École de La Haye qui avait suivi une partie de sa formation à l’École nationale des beaux-arts de Paris[24]. Dans ces pages, il est entre autres question d’une aspiration de Huysmans – et donc du Durtal de L’Oblat –, laquelle marie art et foi : « vivre au milieu de coreligionnaires amoureux des arts au sein d’une phalanstère monacal d’artistes ». Songeant au passé médiéval, Durtal n’a-t-il pas la nostalgie d’une fusion des âmes qui prend corps dans une alliance spirituelle entre artistes ? Il se trouve qu’un Hollandais ayant souvent séjourné en France, peintre de surcroît, aurait pu permettre à l’écrivain et à son double littéraire de concrétiser leur rêve. Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, Jan Verkade (1868-1946), rejeton d’une famille de biscuitiers connue de tous aux Pays-Bas, se convertit puis devient oblat à l’abbaye de Beuron – pas très loin du lac de Constance –, communauté bénédictine et, à l’époque, véritable foyer de création artistique. Ami de Maurice Denis (1870-1943), de Paul Sérusier (1864-1927), d’Émile Bernard (1868-1941), de Paul Gauguin (1848-1903)[25] ou encore de l’artiste néerlandais Richard Roland Holst (1868-1938), membre assez oublié des Nabis bien que sa stature lui eût valu le surnom de « nabis obéliscal », Verkade[26] finit par être ordonné prêtre en 1902 en choisissant le prénom Willibrod, celui de l’apôtre des Pays-Bas. On peut regretter que les chemins de Jan et de Joris-Karl, eux qui ont, chacun à leur manière, enrichi artistiquement et spirituellement France et Hollande, ne se soient semble-t-il jamais croisés. Ne partageaient-ils pas le même idéal ? « Cela restait mon rêve, écrit Dom Willibrod, ne plus demeurer seul dans ma faiblesse individuelle, mais recevoir ma part de la force et de la consolation qui émanent d’une aspiration à vivre et œuvrer en communauté. » Pour lui, cet ardent désir ne se concevait pas sans la possibilité de s’inscrire dans une tradition artistique au sein de laquelle l’individu se fond dans une universalité, là où il lui est donné de s’adonner à l’art religieux.

     

    Daniel Cunin

     

     

     

     

     

    [1] L’auteur évoque son livre dans une vidéo (ci-dessus) mise en ligne par son éditeur. Recensions publiées à ce jour : Marc van Oostendorp, « Nergens dansen de boeren en boerinnen » ; Martin de Haan, « Het Hollandse van de on-Hollandse schrijver Joris-Karl Huysmans », De Volkskrant, 27 janvier 2022 ; Roeland Dobbelaer, « Een Parijse Hollander, Joris-Karl Huysmans. Van Rembrandt naar de heilige Lidwina van Schiedam en weer terug » (https://deleesclubvanalles.nl/recensie/een-parijse-hollander-joris-karl-huysmans/) ; Peter Nissen, « Huysmans in Nederland, Nederland in Huysmans », Nieuws van Zuid, n° 7, mars 2022, p. 17-19.

    [2] Toutes les citations sont tirées de « Des Prix. – Jan Luyken », in Écrits sur l’art. L’Art moderne. Certains. Trois primitifs, présentation, notes, chronologie, bibliographie et index de Jérôme Picon, GF Flammarion, Paris, 2008, p. 313-322.

    [3] Daniel Cunin, « Rutger Kopland dans L’Autre vie. De Bruges à Groningue sur les pas d’Yves Leclair ». Du côté des rares écrivains belges francophones au fait des lettres néerlandaises, relevons les noms de Jean-Claude Pirotte, qui a par exemple rendu hommage à Eddy du Perron dans son recueil Hollande, et de Xavier Hanotte, traducteur de Hubert Lampo.

    [4] Sur Georges Khnopff traducteur, voir Clément Dessy, « Georges Khnopff ou la reconversion cosmopolite de l’homme de lettres », Textyles, n° 45, 2014, p. 47-67.

    [5] Lettre 217, 26 juillet 1904, in Joris-Karl Huysmans, Lettres inédites à Arij Prins. 1885-1907, publiées et annotées par Louis Gillet, Librairie Droz, Genève, « Textes littéraires français », 1977, p. 386-387.

    HUYSMANS - EXPO - COUV.jpg[6] Cyriel Buysse a pu être traduit en français en particulier grâce à son grand ami Léon Bazalgette qui occupait d’importantes fonctions éditoriales à Paris.

    [7] On rappellera, parmi les articles que Marc Smeets a signés, « Huysmans de retour au pays : brèves remarques sur la réception de l’œuvre », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, n° 60, 2008, p. 343-357 ; « ‘Ter verdediging van den Franschen bekeerling’. De receptie van J.-K. Huysmans in De Katholiek », Nederlandse Letterkunde, n° 3, décembre 2016, p. 235-255 ; « Dix lettres retrouvées de J.-K. Huymans à son oncle Constant », Revue d’Histoire littéraire de la France, n° 3, juillet-septembre 2019, p. 671-694 et « Le testament de Constant Huijsmans. Les dessous d’un héritage », Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, 2020, p. 5-19. Auparavant, Marc Smeets avait consacré sa thèse à la conversion de l’écrivain : Huysmans l’inchangé : histoire d’une conversion, 2003 ; la même année, puis en 2009, il a réuni différentes études sous les titres Joris-Karl Huymans et J.-K. Huysmans chez lui. Par ailleurs, l’universitaire, qui enseigne à l’Université Radboud de Nimègue, collabore à l’édition des Œuvres complètes de Huysmans dans la collection « Garnier Classiques ». On peut considérer que cette collaboration et Een Parijse Hollander constituent l’aboutissement de vingt-cinq ans de recherches sur Huysmans.

    [8] Il convient de relever que la plupart de ces traductions, non rééditées, sont pour ainsi dire introuvables et que certaines mériteraient d’être retraduites.

    [9] Relativement à la détestation de l’œuvre du Français chez W. Kloos, auteur du sonnet « Contre J.-K. Huysmans », l’essentiel a été écrit en français. Voir : Joseph Daoust, « Huysmans et W. Kloos », Bulletin de la Société J.-K. Huysmans, n° 25, 1953, p. 275-280 et Marc Smeets, « Huysmans de retour au pays : brèves remarques sur la réception de l’œuvre », art. cit., p. 356-351.

    Brachin-ChatNoir.jpg[10] À propos du Mouvement de 1880 aux Pays-Bas et des liens de Frans Erens avec les lettres françaises, on consultera en français : Pierre Brachin, Un Hollandais au Chat noir. Souvenirs du Paris littéraire 1880-1883, textes de Frans Erens, choisis et traduits par Pierre Brachin avec la collaboration de P.-G. Castex pour les annotations, La Revue des Lettres modernes, n° 52-53. En néerlandais, on se reportera à la thèse soutenue récemment à Groningue par Jean Frins, Gendelettre. De vormende jaren van Frans Erens (1857-1893), 2021, Literaire reeks moddersproak, n° 28. Gendelettre est le titre d’un roman parisien d’un ami d’Erens, le journaliste Paul Belon (1860-1933) ; le jeune Limbourgeois a servi de modèle pour en façonner le personnage central, André Morand.

    [11] Marc Smeets, « Huysmans de retour au pays : brèves remarques sur la réception de l’œuvre », art. cit. Les 216 notes qui accompagnent cette partie du livre témoignent du souci d’entrer dans le moindre détail.

    [12] Marc Smeets, « À l’aune du Naturalisme : J.-K. Huysmans aux Pays-Bas », in Figures et fictions du naturalisme. Joris-Karl Huysmans, textes réunis et présentés par Jérôme Solal, Minard, Caen, « La Revue des lettres modernes », Série Huysmans, n°1, 2011, p. 69-82.

    [13] Historien de la littérature de son pays, observateur et chroniqueur de la vie de La Haye et de celle de Batavia, Jan ten Brink a trouvé l’énergie de rédiger nombre de contributions sur les lettres françaises dans lesquelles il lui arrive de traduire de longs passages des œuvres qu’il évoque ; maints volumes de ses Letterkundige schetsen (Croquis littéraires) réunissent ainsi bien des pages, non seulement sur J.-K. Huysmans, mais aussi sur Honoré d’Urfé, Madeleine de Scudéry, Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Stendhal, Théophile Gautier, Jules Janin, Alexandre Dumas, Eugène Goblet d’Alviella, Eugène Sue, Balzac, George Sand, Octave Feuillet,  Edmond About, Ernest Feydeau, Arsène Houssaye, Flaubert, Alphonse Daudet, Jules Verne, Louisa Stiefert, Victorien Sardou, Henri Rochefort, Léon Hennique, Raoul Vast et Gustave Ricouard, Paul Déroulède, Émile Augier, Eugène Scribe, Henry Havard, Eugène Fromentin, Albert Millaud, Alfred Bourgeault, Eugène Gellion-Danglar, Adolphe Thiers, François-Auguste Mignet, les caricaturistes de l’époque…Par ailleurs, en 1879, Ten Brink a laissé des impressions de voyage : Van Den Haag naar Parijs. Reisgeheugenissen (De La Haye à Paris. Souvenirs de voyage), réimprimées à plusieurs reprises dans le volume Drie reisschetsen (Trois récits de voyage). Un chapitre, le quinzième, est consacré à la soirée qu’il a passée chez Victor Hugo (« À la table de Victor Hugo », texte traduit en français par Bertrand Abraham).

    [14] On se reportera à leur correspondance. Voir aussi : Romain Debbaut, « Émile Zola chez Jacques van Santen Kolff », Les Cahiers naturalistes, n° 63, 1989, p. 39-50.

    [15] Marc Smeets, « Huysmans de retour au pays : brèves remarques sur la réception de l’œuvre », art. cit., p. 350 sqq.

    GOETIA - COUV LAPIDOTH.png[16] Sur ce roman fin-de-siècle par excellence, voir, par exemple : Jacqueline Bel, « Satan in Holland : over Goëtia, de salon sataniste van Frits Lapidoth », in Th.A.P Bijvoet, S.A.J van Faassen, Anton Korteweg, C. van Toledo en Dick Welsink (réd.), Teruggedaan. Eenenvijftig bijdragen voor Harry G.M. Prick ter gelegenheid van zijn afscheid als conservator van het Nederlands Letterkundig Museum en Documentatiecentrum, Nederlands Letterkundig Museum en Documentatiecentrum, La Haye, 1988, p. 27-35. Et pour une première approche en anglais : Sander Bink, « Satan is a friend of my mine : the forgotten occult novel Goëtia (1893) ». Frits Lapidoth mérite sans doute un article de fond quant aux parentés de certains de ses écrits avec ceux de Huysmans.

    [17] Marc Smeets, Een Parijse Hollander. Joris-Karl Huysmans, Verloren, Hilversum, 2021, p. 84.

    [18] Pour les lectures que fait Van Deyssel des œuvres de Huysmans, on se reportera aux traductions françaises suivantes : « Lodewijk van Deyssel, trois comptes rendus (de Là-bas [De Nieuwe Gids, octobre 1891], En route [Tweemaandelijksch Tijdschrift, juillet 1895] et La Cathédrale [Tweemaandelijksch Tijdschrift, mai 1898]), traduits du néerlandais et annotés par Jan Landuydt, Bulletin de la Société J.K. Huysmans, n° 100, 2007, p. 64-85, et, dans le même numéro : Jan Landuydt, « Huysmans lu par Lodewijk van Deyssel », p. 87-102.

    [19] L’expression est de Frans Erens, dans une nécrologie écrite à Locarno : « J.-K. Huymans », De Amsterdammer, 26 mai 1907, p. 6-7. Quant à Arij Prins, il est revenu sur son amitié avec l’écrivain dans un entretien documenté qu’il a accordé, dans son salon de Schiedam, à Herman Robbers : « Charles-Marie-Georges (dit : Joris-Karl) Huysmans, een gesprek met Ary Prins », Elseviers Geïllustreerd Maandschrift, 1908, p. 36-50. Voir en français : « Interview retrouvée : Herman Robbers, ‘‘J.‑K. Huysmans et Arij Prins’’, Amsterdam, Elseviers Geïllustreerd Maandschrift, juin 1908 (l’interview a eu lieu en 1907), traduction par Charles Gemmeke, avec des lettres de J.‑K. Huysmans, première partie, précédée d’une note préliminaire de Pierre Lambert », Bulletin de la Société J.K. Huysmans, n° 38, 1959, p. 417-430.

    [20] Ce que constate Marc Smeets par rapport à ce qu’avancent Jef van Kempen et Ed Schilders, « Estheet tussen vier muren. De bekering van Joris-Karl Huysmans », De Parelduiker, n° 5, 1996, p. 50-59.

    JKH - TOME 6.jpeg[21] Marc Smeets reprend pour l’essentiel son article néerlandais « ‘‘Ter verdediging van den Franschen bekeerling’’. De receptie van J.-K. Huysmans in De Katholiek », consacré à la réception de l’œuvre de Huysmans par la presse catholique des Pays-Bas. En voici le résumé anglais qu’il propose : « Until recently very little was known about the reception in the Netherlands of the French novelist J.-K. Huysmans (1848-1907), an “inexplicable amalgam of a Parisian aesthete and a Dutch painter” as he called himself. When scholars referred to this question, they did so in a very circumstantial way and hence created several misunderstandings : in the Dutch Catholic press for example, critics hardly showed any interest in J.-K. Huysmans’ later, post-conversion writings. This article seeks to rectify this impression and, to this end, uses a case study to clarify this issue : De Katholiek, one of the major Catholic journals in the Netherlands at the turn of the century, almost systematically reviewed the latter part of Huysmans’ oeuvre. »

    [22] Voir en français au sujet de ce prêtre amateur d’art : Jaap Goedegebuure, « Les relations néerlandaises de Joris-Karl Huysmans », Septentrion, n° 3, 1976, p. 53-62.

    [23] Sous le titre « Joris-Karl Huysmans, de kunstenaar en de bekeerling [l’artiste et le converti] ».

    [24] Quant aux artistes néerlandais (et belges) ayant vécu ou séjourné assez longuement à Paris entre 1850 et 1950, on se reportera à l’imposant et récent ouvrage de l’historien d’art Eric Min, Gare du Nord. Belgische en Nederlandse kunstenaars in Parijs (1850-1950), Pelckmans, Kalmthout, 2021.

    [25] Parmi les rares articles de Jan Verkade, relevons celui dans lequel il a consigné ses souvenirs portant sur Gauguin : « Erinerrungen an Paul Gauguin », Hochland, 1922, p. 7-27.

    VERKADE - COUV.jpeg[26] Verkade est revenu sur son parcours dans Van ongebondenheid en heilige banden, herinneringen van een schildermonnik (1919), livre traduit en français sous le titre Le Tourment de Dieu (1926). Les publications à son sujet ne son guère nombreuses. À l’occasion d’une exposition itinérante (Rijksmuseum d’Amsterdam, musée des Beaux-Arts de Quimper et Städtische Galerie d’Albstadt, ville proche de l’abbaye de Beuron), Caroline Boyle-Turner a donné un Jan Verkade, disciple Hollandais de Gauguin, avec des contributions de J.A. van Beers, Adolf Smitmans et Tim Huisman, Waanders/Musée des Beaux-Arts de Quimper, Zwolle/Quimper, 1989. Dans la conclusion de son essai, cette historienne de l’art, se reportant à Durtal, relève de surprenants parallèles entre la conversion de Huysmans et celle de Verkade, toutes deux advenues d’ailleurs au cours de l’été 1892.

     


     

     

  • PATHOLOGIES

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    Un autre roman de Jacob Israël de Haan

     

     

    Pour compléter la présentation de Jacob Israël de Haan – voir « Ménage à deux » – sur ce blog, voici les quelques paragraphes que consacre au roman Pathologieën Jan Fontijn dans sa biographie Onrust -  Het leven van Jacob Israël de Haan (De Bezige Bij, 2015). Olivier Vanwersch-Cot les a transposées en français en même temps que les premières pages de l’œuvre en question.

     

     

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    Jacob Israël de Haan naît le 31 décembre 1881 dans un milieu juif orthodoxe. Après sa scolarité secondaire, il travaille comme instituteur tout en suivant des études de droit entre 1903 et 1909. Pendant cette période, il écrit régulièrement des articles pour le quotidien socialiste Het Volk. En 1904, il publie le roman Pijpelijntjes, où il décrit de façon explicite sa relation homosexuelle avec le jeune médecin et écrivain Arnold Aletrino. Cet écrit est suivi en 1908 par un second roman tout aussi scandaleux que le premier : Pathologieën narre les amours mortifères d’un jeune homme et de son partenaire sadomasochiste. Pijpelijntjes et Pathologieën sont aujourd’hui considérés comme des classiques de la littérature néerlandaise. Ce sont aussi les premiers romans à thématique explicitement homosexuelle publiés aux Pays-Bas. En 1919, De Haan émigre en Palestine, où il travaille comme journaliste pour divers journaux néerlandais. Très engagé pour la cause sioniste durant les premières années suivant son arrivée, il prend ensuite fait et cause pour les juifs orthodoxes antisionistes Haredim. L’organisation paramilitaire juive Haganah juge alors qu’il représente un trop grand danger pour la cause sioniste et décide de le faire assassiner. Il meurt sous les balles d’un de ses agents le 30 juin 1924.

     

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    Le roman Pathologieën selon Jan Fontijn

     

    Pathologieën est paru le 14 juillet 1908 dans une édition s’ouvrant par un préambule de Jacob Israël de Haan. L’écrivain y signalait que la police n’avait jamais saisi son premier roman Pijpelijntjes [1], et qu’aucun obstacle n’en avait empêché la publication. De Haan disait sa satisfaction d’être l’auteur de ce roman – « malgré les complications qu’il lui avait values au sein de sa communauté » –, et annonçait qu’il allait en publier une suite.

    Pathologieën comprenait, à la suite de cet avertissement, une préface de Georges Eekhoud [2], traduite par De Haan lui-même. Eekhoud y louait l’« émouvant respect de la vérité », la « grande valeur artistique », et l’« exceptionnelle délicatesse » de Pathologieën. Les deux protagonistes du roman étaient qualifiés de « jeunes hommes malades des nerfs ». Le préfacier ne manquait pas, d’autre part, de rappeler l’émotion suscitée en France par le procès d’Oscar Wilde.

    La science avait accompli un important progrès en ne considérant plus l’homosexualité comme une maladie ou un délit, mais comme un problème médical. Eekhoud rappelait d’autre part que la publication de Pijpelijntjes avait causé bien des déboires à son auteur. Il affirmait enfin voir dans Pathologieën un livre « confirmant pour toujours l’appartenance de son auteur au panthéon des lettres ».

    De Haan s’était efforcé de donner à Pathologieën une structure moins décousue que celle de Pijpelijntjes, où il s’était contenté d’enchaîner les scénettes. Le texte est divisé en trois parties, précédées chacune d’une citation en latin ou en italien. Sans doute espérait-il que les vers célébrant les amours du poète romain Catulle pour Lesbia souligneraient le caractère intemporel des thèmes évoqués dans le livre.

    Les premiers vers du poème 3 apparaissent à deux reprises dans le roman :

    Lugete, o Veneres, Cupidinesque

    Et quantumst hominum venustiorum.

    Pleurez, Vénus, Amours,

    Et vous tous tant que vous êtes, hommes qui aimez Vénus !

    Dans ce texte célèbre, le poète latin se lamente sur la mort du moineau cher au cœur de sa bien-aimée. Ces vers figurent dans l’en-tête de la première partie du roman et sont de nouveau mis en exergue dans la troisième, explicitement dédiée par l’auteur à Oscar Wilde, décédé en 1900.

    A. Aletrino, par Jan Veth

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionCatulle fascinait les écrivains se réclamant de la culture « fin de siècle », qui brouillait à plaisir les frontières rigides entre le féminin et le masculin, l’homosexualité et l’hétérosexualité. Sa poésie bravait continuellement la bienséance. Le pseudonyme de sa bien-aimée, Lesbia, fait référence à la célèbre poétesse Sapho, habitante de l’île de Lesbos. Dans l’œuvre de Catulle, les vers à la tonalité féminine tranchent avec la virilité extrême de nombreuses bordées d’insultes à caractère sadomasochiste.

    Catulle était lu et apprécié par des auteurs tels Ben Johnson, Richard Lovelace, Lord Byron Coleridge et Thomas Hardy. Les éditions du XIXe siècle censuraient ses poèmes les plus osés. Sir Richard Burton, le célèbre traducteur des Mille et une nuits, avait entrepris de publier une traduction non expurgée de l’œuvre de Catulle. Quatre ans après sa mort, sa veuve en publia une version rigoureusement épurée substituant des suites d’astérisques aux passages osés. Pour bien faire, elle détruisit même le manuscrit originel !

    Dans la seconde édition de Pijpelijntjes, De Haan insère en face du titre le premier vers du poème 16 : Pedicabo ego vos et inrumabo (Moi, je vous sodomiserai et me ferai sucer). Dans la suite du poème cité par De Haan, Catulle explique qu’on ne saurait taxer d’immoralité un poète pour la seule raison qu’il écrit des vers licencieux.

    Pathologieën porte comme sous-titre : De ondergangen de Johan van Verre de With (Les déchéances de Johan van Verre de With). Le pluriel s’explique sans doute par la double déroute de Johan. Toutes ses amours se soldent par des échecs, aussi bien sa passion pour son père que celle pour son ami René. Et il finit par se suicider.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionRésumons l’histoire. Johan est un jeune adolescent vivant seul avec son père à Culembourg. Sa mère s’est suicidée ; son père mène une vie retirée, tout entière consacrée à des recherches sur la psychologie des criminels. Vers l’âge de seize ans, le garçon se découvre amoureux de son père. Connaissant l’hostilité de son géniteur envers l’homosexualité, il n’ose lui parler de ses sentiments. Éclairé par la lecture d’ouvrages trouvés dans la bibliothèque paternelle, il prend conscience de son homosexualité. Dans un premier temps, il se sent coupable de son orientation. Il rêve fréquemment de débauches avec des inconnus, des garçons de sa classe, ainsi qu’avec son père. Ces fantasmes le plongent dans un tel désarroi qu’il envisage de se suicider. Après de nombreuses hésitations, il finit par s’ouvrir à son père des causes de son mal-être. Celui-ci refuse toute discussion et décide d’éloigner son fils. Johan emménage  alors à Haarlem chez un médecin aveugle et sa femme. Le couple loge également un artiste de dix ans son aîné, René Richell, un peintre prometteur très influencé par Beardsley. Les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre. Mais la personnalité sadique du peintre ne tarde pas à se manifester. Il dessine deux portraits de Johan : le premier fait ressortir toute sa beauté, tandis que le second le représente sous les traits d’un débile. René abuse sexuellement de Johan et lui impose des sévices physiques et moraux de plus en plus fréquents. Brisé par ces mauvais traitements, Johan accepte le poison que René a préparé pour lui, et meurt.

    Certains ont vu dans le roman une allégorie de la lutte du bien et du mal. Le père de Johan symboliserait le Dieu inflexible de l’Ancien Testament, tandis que René incarnerait Satan. Mais on peut se contenter de voir simplement dans le roman le récit d’une relation sadomasochiste entre deux hommes.

    Les traits de caractère sadiques et masochistes, déjà présents dans une certaine mesure dans Pijpelijntjes, occupent dans le roman une place prépondérante. Le sadomasochisme a très certainement fasciné De Haan. Son ami Aletrino lui avait sans doute parlé de cette déviance. Aux yeux du psychiatre Krafft-Ebing, il s’agissait d’un trait de caractère inné, à ranger dans la catégorie des pathologies.

    En 1911, De Haan publie dans la revue Den Gulden Winckel un article intitulé Littérature et Pathologie sur l’autobiographie de l’épouse de Leopold von Sacher Masoch. Il le signe du pseudonyme René de With, qui combine les noms des deux principaux personnages de Pathologieën. Il y critique le style de l’auteure et juge exagérément flatteur le rôle qu’elle s’attribue dans ce récit.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionDe Haan concède n’avoir qu’une connaissance limitée des publications de Leopold. Il connaît bien, en revanche, le livre que Krafft-Ebing lui a consacré. Cet auteur, constate-t-il, n’est plus guère lu ; seul subsiste de lui le souvenir de sa description de cette « singulière et douloureuse déviation psychique ». Après avoir brièvement retracé la vie de l’écrivain autrichien, De Haan analyse le  phénomène du masochisme, qu’il définit comme la tendance à « jouir de toutes les formes possibles d’humiliation, y compris physiques. » Il mentionne plusieurs faits caractéristiques des relations de Masoch avec son entourage : le fouettage par son épouse enveloppée dans un manteau de fourrure et les humiliations par son domestique ou par la sage-femme.

    De Haan mentionne aussi dans son article le célèbre texte de La Vénus à la fourrure. Cela l’amène à s’intéresser à la personne de Catherine Strebinger, une amie intime de Masoch en laquelle on peut voir une sorte de copie féminine de René Richell. Cette Catherine aimait choquer son monde en énonçant les vérités les plus dérangeantes. Elle prenait aussi un malin plaisir à briser les mariages ou les fiançailles. Ainsi s’employa-t-elle, pour gagner un pari, à faire annuler les fiançailles d’une princesse russe. La jeune répudiée ne supporta pas la rupture et mourut d’un crachement de sang. « Catherine Strebinger pourrait à elle seule faire l’objet d’un roman », notait De Haan.

    On ignore qui a servi de modèle pour René Richell. Les noms de Carel de Nerée tot Babberich, peintre dandy très influencé par Aubrey Beardsey, Francisco Goya et Jan Toorop ont été cités, mais les preuves manquent. Le graveur sur bois Samuel Jessurun de Mesquita est un autre possible candidat.

    Le célèbre roman Eva de Carry van Bruggen, sœur de De Haan, offre peut-être une piste. Dans ce texte fortement autobiographique publié en 1927, trois ans après la mort de De Haan, l’auteure décrit le choc ressenti par Eva, l’héroïne du roman, à la mort de son frère David. Dans un des chapitres du livre, Eva accompagne Heleen, qui a été l’épouse de David durant trois ans, dans la région où elle et son frère ont passé leur enfance. Heleen avoue alors qu’un jeune garçon s’était évertué à détruire leur relation. Il détestait David et prenait plaisir à le rabaisser. Vivant à ses crochets, il ne supportait pas l’intelligence supérieure de son camarade. Dans le roman, le persécuteur se prénomme Berthold. Heleen déclare qu’elle a tout fait pour rendre heureux le frère d’Eva, mais en vain. Dans une de ses lettres, David avait reconnu ne trouver le repos que dans le refus. Il qualifiait de moral insanity sa relation avec Berthold : folie de Berthold pour les brimades qu’il lui inflige et, de sa part, folie de les accepter. La souffrance, le dénuement et le refus sont ses seules voies d’accès au bonheur. Heleen résume ainsi le caractère de son époux : « Il recherchait l’harmonie dans le malheur. Pour supporter la vie, il devait chaque jour se donner la mort. » Le prénom Berthold se trouve aussi dans Het joodje (Le petit Juif), autre roman de Carry, publié en 1914. Dans ce texte, Berthold van Herwerden est un personnage particulièrement désagréable qui accable de son mépris le « petit Juif » Ben.

    L’expression moral insanity figure plusieurs fois dans les notes prises par De Haan à cette époque. Dans la psychiatrie du XIXe siècle, elle désigne l’état d’une personne intellectuellement saine, mais émotionnellement déséquilibrée.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionOn ne peut manquer de remarquer que De Haan a intégré dans Pathologieën une multitude de détails empruntés à sa propre vie. La première partie du roman se déroule ainsi à Culembourg [3], où il a enseigné. Dans la suite du livre, on retrouve la ville de Haarlem, où il a étudié à l’école d’instituteurs. Comme dans le roman, il logeait à cette période chez un couple dont l’homme était aveugle. Citons encore le moulin bordant la digue à la sortie de Zaandam, où il s’est un temps retiré pour retrouver son équilibre. On note aussi que, comme De Haan, Johan écrit des textes en prose et s’éloigne de plus en plus de son père. Le jeune homme hésite à révéler à son père son homosexualité, ainsi que l’attirance amoureuse qu’il éprouve pour lui. Pendant la puberté, De Haan a dû vivre une expérience semblable. L’adolescent contraint de garder le silence sur son orientation sexuelle a sûrement éprouvé les mêmes sentiments d’isolement et de détresse que le héros du livre. Johan ne considère pas son orientation comme un vice, une tendance pathologique ou un symptôme morbide. Il formule cela très clairement dans une lettre adressée à René : « La cause de notre déchéance ne tient pas à mes sentiments, qui sont purs, mais à ta nature pervertie par d’insatiables raffinements de cruauté. La cruauté n’est nullement un ingrédient indispensable de notre amour, contrairement à ce que croient certains. » La cruauté peut se manifester ailleurs dans la société, comme le démontre le passage du roman où Johan doit faire face aux moqueries et à la méchanceté de ses élèves.

    De Haan a cherché à montrer les changements d’attitude vis-à-vis de l’homosexualité au début du XXe siècle. Van Eekhoud le montre bien dans sa préface, lorsqu’il fait l’éloge du psychiatre autrichien Von Krafft-Ebing « qui a fait connaître la véritable nature morale et physique de tant d’hommes rejetés malgré leur innocence, et exclus de la vie sociale. »

     

     

    le début du roman en traduction sur ce lien

     

     

    [1] Premier roman de Jacob Israël de Haan. L’auteur y décrit sans grande précaution sa relation avec son compagnon de l’époque, le médecin Arnold Aletrino. Pour étouffer le scandale, Aletrino et la fiancée de De Haan achètent en juin 1904 la presque totalité de la première édition. De Haan en fait paraître une seconde édition, modifiée, en octobre 1904.

    [2] Le texte original en français de la préface d’Eekhoud est perdu. Les citations sont retraduites à partir de la version néerlandaise.

    [3] Nom francisé de la ville de Culemborg.

     

     

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  • De bonte hond in het Quartier Latin

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    De vergeten Hagenaar

    Fritz R. Vanderpyl (1876-1965)

     

     

    Hoe na enkele tegenslagen - zoals het feit dat zijn debuut meedogenloos werd afgekraakt - een onbekende Hagenaar Nederland en de Nederlandse taal vaarwel zegt om in Parijs revanche te nemen. Hoe hij daar een bizar en uniek oeuvre in het Frans opbouwt en decennialang dagelijks met de vooraanstaandste schrijvers en kunstenaars omgaat. Hoe Fritz Vanderpyl, deze nieuwe Franse burger, met het Legioen van Eer op zijn revers aan de verkeerde kant van de geschiedenis belandt en in de vergetelheid raakt.

     

     

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    Een brasserie in Parijs, zomer 1920. Enkele vrienden staan op het punt te dineren – of zijn ze al klaar? Met enkele potloodstreken geeft T.S. Eliot het tafereel weer en stuurt zijn schets naar een van zijn correspondenten. We zien een besnorde ober die aarzelt de bestelling op te nemen, of de rekening te geven, terwijl vier heren aan een tafel vrolijk zitten te converseren, allen met een hoed op. Boven elk hoofddeksel heeft de jonge dichter de initialen van de bezitter geschreven. Van rechts naar links: T.S.E. voor Thomas Stearns Eliot, J.J. voor James Joyce met ovale bril, W.L. voor Wyndham Lewis en F.V. voor… een drukgebarende Fritz Vanderpyl, met everzwijnbaard.

    We dined with Joyce in Paris, schrijft Eliot, as you will I am sure be interested to know. Fritz Vanderpyl, a friend of Pound and myself, was also present, and I enclose a sketch (by me) of the party.’ Een vriend van Ezra Pound, deze Fritz? Zijn naam komt voor in de The Cantos: ‘Beer-bottle on the statue’s pediment! / That, Fritz, is the era, to-day against the past, / ‘‘Contemporary.’’ And the passion endures. / Against their action, aromas. Rooms, against chronicles. (…) Fritz still roaring at treize rue Gay de Lussac / with his stone head still on the balcony?

    FRV - COUV - CHANT.pngOp die avond is Vanderpyl al vijf jaar Fransman. Zijn naturalisatie dankt hij aan het feit dat hij in het Vreemdelingenlegioen heeft gediend om tegen de Duitsers te vechten. Hij woont inderdaad in de rue Gay-Lussac 13 (5e arrondissement), het adres waar hij meer dan een halve eeuw met zijn Provençaalse vrouw Hermine Augé zal resideren. In de loop der jaren toveren ze hun appartement om tot een museum met werken van enkele van de beroemdste kunstenaars uit de eerste helft van de twintigste eeuw. In een tijdspanne van meer dan zestig jaar ontmoet ‘Dikke Fritz’ min of meer alle Franse en in Frankrijk verblijvende schilders en beeldhouwers, bijvoorbeeld de Britse kunstenaars en schrijvers Cora en Jan Gordon die hun boek Two Vagabonds in Languedoc (1925) aan ‘Hermine and Fritz Vanderpyl in recognition of our long-standing friendship’ opdroegen.

    Bekend als de bonte hond in het Quartier Latin wordt hij een van de meest gerenommeerde kunst- en culinaire critici uit het interbellum. Ook al is hij nu totaal in de vergetelheid geraakt, zijn vrolijke en vurige persoonlijkheid - ‘Ik schrijf niet, ik bulder’ - heeft haar stempel op zijn tijd gedrukt. Memoires en dagboeken van prominente tijdgenoten brengen hem opnieuw tot leven.

    Hermine and Fritz VANDERPYL - PAR JAN AND CORA GORDON.jpg

    Van geluk dat waan is, het eerste boek van Fritz, verscheen in 1899 in ’s-Gravenhage. Jeanne Reyneke van Stuwe, waarop hij verliefd was maar die op het punt stond met Willem Kloos te trouwen, zei over deze dichtbundel: ‘’t Is wel goed-bedoeld, maar als kunst-geheel, geloof ik, niet veel waard.’ Den Haag is nu eenmaal de stad waar onze Bourgondiër in spe op 27 augustus 1876 het licht zag onder de naam Frits René van der Pijl. Op het moment dat hij het pad van de literatuur betreedt - in 1898-1899 publiceert hij onder de naam Wynandus kronieken in het Dagblad van Zuid-Holland en ’s-Gravenhage -, verlaat hij eigenlijk zijn vaderland, waar hij nooit meer zou wonen. Spanningen met zijn burgerlijke katholieke familie, en wellicht ook een diep liefdeslitteken, brengen hem ertoe zijn geluk in Parijs te beproeven. Op 20 september 1899 komt hij in de Lichtstad aan.

    FRV COUV 1939.jpgAanvankelijk leidt hij in de Franse hoofdstad een onzeker bestaan; hij slaapt soms onder bruggen en moet dan bouten gaan schroeven van de Eiffeltoren, hoog zittend op een plankje dat bungelt aan een pilaar… Hij is achtereenvolgens behanger, knecht, verkoper en tolk… Dankzij zijn talenkennis wordt hij gids voor buitenlandse toeristen, met name in het Louvre. De roman Le Guide égaré (1939) voert ons terug naar zijn omzwervingen; op een dag leidt hij een klant met de naam Jack London rond. Tegelijkertijd legt Fritz snel contacten in artistieke kringen. Reeds in 1903, toen hij zich de Franse taal eigen heeft gemaakt, schrijft hij voor een Parijs tijdschrift een paar artikelen over de Nederlandse literatuur (Van Deyssel, De Beweging, etc.) ; in La Plume, een vooraanstaand blad, verschijnt ‘Essai sur Frederik van Eeden’, zijn inleiding op de Franse vertaling van De kleine Johannes. In 1907 publiceert L’Abbaye, een kortstondig bestaande kunstenaarskolonie, Les Saisons douloureuses, een poëziebundel van de Hagenaar. Het jaar daarop verschijnt zijn naam naast die van Apollinaire op de omslag van het vooraanstaande tijdschrift Vers et Prose. Kort na de Eerste Wereldoorlog richt Fritz een eigen tijdschrift op. Al in 1904 en 1914 was hij betrokken bij het starten van een paar bladen, namelijk La Vie (met o.a. Alexandre Mercereau, Charles Vildrac, René Arcos) en La Revue des Salons.

    Het dagboek van Vanderpyl neemt ons mee naar de brasserieën waar hij samen met Apollinaire heen ging en ook meermaals naar de eettafel van de grote dichter. In zijn boekenkast had Apollinaire twee werken van Fritz staan: het essay over schilderkunst Six promenades au Louvre (1913) en het meertalige gedicht Mon chant de guerre (1917). Van de perikelen van een jonge buitenlandse kunstenaar tijdens de Belle Époque geeft Vanderpyl enkele indrukken in zijn roman Marsden Stanton à Paris (1916).

    VANDERPYL - DEDICACE APOLLINAIRE.jpgNa zich aldus een plaats te hebben veroverd in de Franse troepen en op het slagveld van de schilder- en beeldhouwsalons, zal Fritz voortaan niet meer ophouden de Parijse trottoirs af te struinen om in de pers verslag uit te brengen van allerlei tentoonstellingen. In perfecte harmonie met zijn zwaarlijvigheid bracht zijn eetlust en wijnkennis hem ertoe zich te laten gelden als een montere gastronomisch criticus; in 1925 bedenkt hij bijvoorbeeld een recept voor kangoeroefilet. In Peintres de mon époque (1931) bevestigt hij zonder enige concessie zijn picturale opvattingen; in deze reeks essays portretteert hij zestien kunstenaars, onder wie zijn grote vrienden Maurice de Vlaminck en André Derain, maar ook Picasso, bij wie hij soms de vakantie doorbrengt, Kees van Dongen en... een fictieve schilder.

    Tijdens de Tweede Wereldoorlog blijft Vanderpyl bijna wekelijks publiceren over zijn favoriete onderwerpen. Deze samenwerking met kranten onder Duits toezicht, alsmede de publicatie in 1942 van een brochure over schilderkunst met een antisemitische tendens, betekent dat hij ten tijde van de bevrijding op de zwarte lijst van schrijvers belandt. Zijn vriend Paul Léautaud maakt er gewag van hoe Vanderpyl dan een moeilijke periode beleeft : ‘Ce matin, à l’angle rue Soufflot et boulevard Saint-Michel, rencontré Vanderpyl, que je n’avais pas vu depuis quelques années. Près d’une heure, sur place, à lui raconter les hauts faits de ces grands patriotes et justiciers, - après coup, - Mauriac, Claudel, Duhamel, Valéry, Lacretelle. J’y ai toujours grand plaisir. À quelques mots qu’il m’a dits, il serait toujours dans le dommage résultant de la sanction prononcée à son égard par le Comité National des Écrivains.’*

    FRV - Schalekamp - couv.pngFritz gaat echter vrij snel weer publiceren: een poëziebloemlezing in 1950, een derde roman in 1959. Het lukt hem zijn loopbaan als criticus enigszins voort te zetten, voornamelijk voor tijdschriften die auteurs bijeenbrengen die door de oorlog in diskrediet zijn gebracht. In Dr. Freud heeft hier gewoond herinnert Jean Schalekamp zich Fritz, die hij in de jaren vijftig bezocht, als ‘een van de merkwaardigste Nederlanders die ik ooit ontmoet heb (…). Strikt gesproken was monsieur Vanderpyl, of Vanderpiel zoals hij het zelf uitsprak, van beroep dichter, schrijver en kunstcriticus, geen Hollander. Hij kende zelfs geen woord Nederlands meer. Merkwaardig genoeg sprak hij zijn Frans onberispelijk, maar, na bijna zestig jaar, nog steeds met een loodzwaar Hollands accent.

    Hij was een vrij gezette, tachtigjarige heer met een keurig verzorgd wit puntbaardje en snor, een typische negentiende-eeuwse figuur, die aan het eind van de vorige eeuw naar Parijs was getrokken en daar altijd was gebleven. In dat deftige appartement, dat op het Luxembourg uitkeek, woonde hij al meer dan vijftig jaar met zijn twee jaar oudere vrouw Hermine, een levendig, donkerogig dametje uit Arles, dat nog steeds lesgaf aan het British Institute. Hij was Fransman geworden doordat hij in 1914 als tolk bij het Franse leger dienst had genomen.

    J.-M. Fage, Le salon des Vanderpyl (détail)

    VANDERPYL - SALON - FAGE.pngIk bekeek hem met een zeker ontzag. Hij was een legendarische figuur, die in een legendarische tijd geleefd had. Verlaine, Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Alfred Jarry, Picasso, Maurice de Vlaminck, Van Dongen, Juan Gris, Braque, Kisling, Chabaud, Foujita, doden en levenden, hij had ze allemaal gekend, met hen gedronken en eindeloos geouwehoerd in de bistro van le père Azon en andere cafés in Montmartre en Montparnasse. Zijn huis hing vol met schilderijen en portretten die ze van hem gemaakt hadden en die lijst aan lijst de muren bedekten. Voor tientallen miljoenen, schatte ik snel. Van achter een oude pendule haalde hij een kleine Kisling te voorschijn die hij daar verstopt had omdat hij hem niet mooi vond. Een kamer met portretten, een kamer met stillevens en bloemstukken, een kamer met fauvisten en surrealisten. En een paar kubisten, maar daar hield hij niet zo van. Picasso was jarenlang kwaad op hem geweest, zei hij, omdat hij in zijn boek Peintres de mon époque had geschreven dat Picasso wel kon tekenen, maar niets van schilderen wist. ‘‘Alors, tu fais toujours ton sale métier?’’ had de meester hem niet lang geleden nog toegevoegd. ‘‘Ik weet niet waar ik ze allemaal laten moet,’’ klaagde hij. ‘‘Op zolder staan er ook nog een heleboel. Ik heb er gewoon geen plaats voor in dit huis.’’ Ik wou dat hij er een paar aan mij gaf, dacht ik, maar zover ging hij niet.’**

    FRV - couv - Afrikaans.pngIn die tijd hielden de Vanderpyl’s op maandagmiddag een literair salon. Zij hielpen graag jonge kunstenaars. Jean-Marie Fage, toen een twintigjarige kunstschilder, kan zich nog herinneren dat hij altijd aan hun tafel welkom was. Een Zuid-Afrikaanse student die onderdak bij hun vond schreef: ‘Hulle is altwee al oor die sewentig en woon nou al meer as veertig jaar in daardie selfde bekrompe appartement in die Quartier Latin, temidde van die studente-jeug wat hulle albei so lief het. Soos alle fyn opgevoede, gekultiveerde kunstenaarsiele het hulle lewenswyse eenvoudig en onveranderd gebly, in weerwil van wisselende tydskokke, rampe enontberings. Madame was een van die eerste studente van die groot Franse fonetiekleermeester, Paul Passy. Elke les by haar is voorafgegaan deur twintig minute konversasie-oefening. En ek het altyd gevoel dat meer nog as om my oefening in die taalgebruik te verskaf, die liewe, moederlike ou vrou werklik ’n lewendige, selfs nuuskierige belang in my ondervindings en ontmoetings gestel het. Destyds het ek vir die eerste keer werklik met die omvangryke kultuurlewe van die Franse hoofstad kennis gemaak - opvoerings van Racine en Molière aan die Comédie Française, moderne teaterstukke (Anouilh, Sartre, Camus e.a.), en die enorme verskeidenheid kunsuitstallings wat die Paryse kultuurlewe by uitstek kenmerk.’***

    TOMBE - VANDERPYL - PLAQUES.jpgBegin 1965 werd Vanderpyl in Isle-sur-la-Sorgue begraven, de geboortestad van René Char, maar ook van Jean-Marie Fage met wie de dichter-criticus na de Tweede Wereldoorlog bevriend raakte. Fritz verbleef graag en vaak in de Vaucluse; al in de jaren ’20 ging hij op bezoek bij Auguste Chabaud (1882-1955), een andere kunstschilder die in de streek woonde. De Provence leerde hij wellicht kennen dankzij zijn vrouw die, afkomstig uit Arles, daar familieleden had. In 1966 overleed zij en deelde met hem het graf. Bij het lezen van de zeldzame gepubliceerde fragmenten uit Fritz zijn dagboek en uit zijn essay over Rembrandt blijken deze twee onuitgegeven werken te behoren tot het beste van wat hij ooit geschreven heeft. Over de Vaucluse heeft hij ook een ongepubliceerd werk achtergelaten.

     

    Daniel Cunin

     

     

    * Paul Léautaud, Journal littéraire, T. XVII, vendredi 20 août 1948, p. 288.

    ** Jean Schalekamp, In Dr. Freud heeft hier gewoond, Amsterdam / Anvers, De Arbeiderspers, Privé-Domein n° 223, p. 196-197. Paul Verlaine heeft Fritz wellicht in Den Haag meegemaakt toen de dichter op uitnodiging van Ph. Zilcken in Nederland verbleef om een paar lezingen te geven.

    *** J. de Bruyn, ‘Frankryk - ’n Persoonlike Indruk’, Tydskrif vir Letterkunde, juin 1951, n° 2, p. 59.

     

     

    Een kortere versie van dit artikel verscheen in Argus, 6 juli 2021

    met dank aan Kasper Jansen & Frans Janssen

     

     

    TOMBE - VANDERPYL - BASCOU - ISLE.jpg

    Het graf waar F. Vanderpyl en zijn echtgenote begraven liggen 

     

     

  • LE DÉMON VANDERPYL

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    Fritz Vanderpyl à travers les yeux de Max Jacob

     

     

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    Parmi les nombreux artistes que Fritz Vanderpyl a côtoyé au cours des premières décennies du XXe siècle, il y eut ceux de l’entourage de Guillaume Apollinaire, par exemple Max Jacob. Le 23 décembre 1908, le Hollandais note dans son journal intime : « Chez Apollinaire : Blum [?], Halpert, Salmon, Max Jacob, Cremnitz, Stein et sa sœur, une autre dame, Mme Picasso, Picasso. » La compagnie se retrouvait aussi assez souvent chez le père Azon : « Je retrouvais Derain dans un petit restaurant, en haut de la rue de Ravignan, se souvient Maurice de Vlaminck dans Tournant dangereux. C’était un petit bistrot pour cochers ou maçons qui se trouvait en face de l’atelier où habitaient Picasso et Van Dongen. Venaient prendre leurs repas dans cet endroit beaucoup de camarades connus ou morts à l’heure actuelle : Picasso et Max Jacob qui ne se quittaient pas, Apollinaire et Derain, Braque et Ollin l’acteur, Dupuis, capitaine de frégate ès lettres, Fritz Vanderpyl, André Salmon. Tous étaient pauvres mais pleins d’enthousiasme, de jeunesse. Le patron faisait crédit, jouait ses portions sur l’avenir de ses clients. Pauvre Azon ! Comme il n’avait pas les fonds nécessaires pour attendre bien longtemps, une faillite banale vint fermer son établissement. À deux heures du matin, l’air de la salle était irrespirable. La fumée épaisse des pipes et des cigarettes, l’alcool et le vin blanc, l’énervement général rendaient délirants les esprits surchauffés. C'est dans cette salle que naquit le cubisme. »

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireOutre les repas et les conversations, on partage des lectures : « 7 août 1914 – Je viens de voir le peintre Halpert chez lui, Bd Saint-Jacques. Il me prête le livre de poèmes bretons de Max Jacob et me montre une carte postale venue de Fontarabie, sur laquelle Delaunay l’engage à passer en Espagne, où l’on peut attendre les événements sans crainte. » (Cf. « Pages du journal inédit de Vanderpyl », présentées par Henri Certigny, Que vlo-ve, janvier-mars 1993). On est alors au tout début de la guerre. À l’instar d’un Blaise Cendrars, Fritz ne va pas tarder à s’engager dans les rangs de la Légion étrangère. Ce que Max Jacob apprend. Dans une lettre du 22 septembre à Daniel-Henry Kahnweiler, il transmet au marchand des nouvelles de leurs amis communs : « Guillaume Apollinaire est (à Orléans) à la Légion Étrangère avec Serge et Galanis. Ils y souffrent de voisinages peu agréables. Vanderpyl y est aussi et, je crois, Canudo. Aucune nouvelle de Salmon ; Mac Orlan blessé au pied est revenu puis reparti. » (Béatrice Mousli, Max Jacob, 2005, p. 154).

    fritz vanderpyl,max jacob,Apollinaire,poésie,diableRelevons au passage que le premier livre que Kahnweiler publiera une fois le conflit terminé, dans sa nouvelle série aux éditions de la Galerie Simon, sera le recueil Voyages de Fritz rehaussé de dix-huit gravures sur bois de Maurice de Vlaminck. Il s’agit d’ailleurs du premier volume illustré par ce dernier. « L’ingénuité et la violence de Vanderpyl, l’auteur des poèmes, s’accordent à merveille avec le tempérament de Vlaminck », estime Claude Roger-Max (« Vlaminck illustrateur », in Plaisir de bibliophilie, 1927, p. 79).

    En quelques occasions, Max et Fritz publient dans la même revue. Leurs noms sont ainsi réunis sur la couverture de Nord-Sud n° 6-7 (août-septembre 1917) à côté de ceux de Soupault, Apollinaire, Reverdy, Breton, etc. Dans le n° 4 d’Action. Cahiers individualistes de philosophie et d’art (juillet 1920 p. 4), Jacob publie un poème en prose intitulé « Jamais plus ! ». À compter de 1924, cette page relèvera des Visions infernales, recueil paru aux éditions Gallimard, que l’auteur lui-même regardait comme un « Cornet à dés chrétien ». Il s’agit d’une « traversée du démoniaque dans une confusion entre rêve, vision et réalité ; une ‘‘ethnographie du démon’’, comme il le précise dans le poème liminaire. L’atmosphère onirique est résolument placée sous le signe du cauchemar qui envahit l’individu laissé sans défense dans la nuit. » (Antonio Rodriguez, in Max Jacob, Œuvres, Quarto, 2012, p. 641)

    Le visage du démon (portrait de F. Vanderpyl par Jean Marchand)

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireDans la deuxième partie du poème, Fritz René apparaît : un démon ricanant qui lui ressemble invite Max Jacob tourner le dos à Dieu et à ses anges pour sombrer dans la nuit éternelle qui n’offre plus aucun accès ni à la Terre ni au Ciel. Faut-il voir dans ces lignes une provocation à l’égard de l’ancien légionnaire ? une goguenardise ? une forme de représailles ? Il faut dire que Vanderpyl ne prenait pas toujours des gants : « Sa franchise d’accent bien connue, sa verve parfois un peu rude et qui n’hésite pas à bousculer au besoin ses amis eux-mêmes, nous incitent à le suivre. » (R.C., « Chronique. Bibliographie », Art et décoration, janvier 1931, p. VII)La pique se fonde-t-elle sur le « rire, insolemment dionysiaque » de Fritz ? Sur le diable qui s’emparait de lui et « le précipitait dans les abîmes de la fureur », ainsi que l’évoque son ami André Salmon dans Souvenirs sans fin (1903-1940) ?

    Ce qui est certain, c’est que la physionomie et la corpulence de Vanderpyl, sa barbe en bataille et sa pipe, ont marqué ses contemporains tout autant que sa faconde, sa jovialité, sa générosité ou encore ses emportements. Certains de ses amis l’affublaient du surnom Ratapouf. Un journaliste de La Petite République voyait en lui « un réjouissant Hollandais-méridional que tout le quartier Latin a connu. Le gros Fritz, comme on l’appelait familièrement, fut célèbre de la Closerie des Lilas aux Deux Magots. Il doit être même naturalisé petit Parisien. Ce qui lui donnerait du poids. » Le célèbre critique Louis Vauxcelles le décrit comme le « meilleur des garçons avec ses airs de sanglier » (« Souvenirs d’un vieux critique. Joachim Gasquet et le dîner des Tourelles », Beaux-Arts, 28 avril 1939, p. 5).

    Le 7 janvier 1933, un journaliste, descendant en flammes dans L’Œil de Paris le portrait de Fritz peint par Charles Blanc, souligne le contraste entre bonhomie et disgrâce physique chez Vanderpyl, « le plus charmant des hommes, [qui ] n’a rien d’un Apollon. Il est coquettement obèse et son visage est de ceux dont les artistes disent poliment qu’il a du ‘‘caractère’’ ». Un autre commentateur défend le même tableau en recourant à un qualificatif pas forcément très flatteur pour l’intéressé : « Le Vanderpyl de Charles Blanc mérite une mention particulière par sa ressemblance frappante. La lèvre, les yeux, le nez sont ceux d’un bourru, du bourru bienveillant qu’est le poète gastronome. » (H.F., « Une visite au Salon d’Automne. La contribution des artistes algériens », L’Écho d’Alger, 9 novembre 1933, p. 2.) De même, toujours à propos de cette toile, L. Vauxcelles relève les manières rudes de son confrère qu’il connaissait bien : « Son Vanderpyl est beau de vie intérieure et de vérité. Le caractère intime de notre confrère, cette douloureuse tendresse qui se cache sous les éclats de la brusquerie, est ici senti et restitué. » (« Les salons d’automne », Excelsior, 1er novembre 1933, p. 6.)

    F. Vanderpyl, par F. Desnos

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireEn une autre occasion, le même auteur livre l'un des portraits les plus précis de son confrère : « J’aime Vanderpyl parce qu’il est un des très rares artistes de notre corporation encombrée de cuistres ; artiste qui sent et s’exprime avec une libre violence ; personnel en ses opinions, injuste parfois, passionné, sectaire, mais artiste jusqu’aux moelles. Vanderpyl – célèbre par ailleurs en tant que gastronome et critique érudit des choses de gueule ; Vanderpyl avec qui l’on aime faire un bon repas, parce qu’il sait l’arôme des bourgognes et la saveur des daubes, chérit la peinture comme il aime les bons plats : j’entends sensuellement, en gourmet ; et c’est ainsi – non en théoricien – qu’on doit goûter les arts plastiques ; Gasquet aimait la peinture de cette manière, qui est la vraie. Vanderpyl adore les tempéraments généreux, un Segonzac, un Dufresne, un Vlaminck ; il est, ne l’oublions pas, de souche hollandaise ; le truculent, la matière onctueuse, la belle coulée des pâtes, voilà son affaire ; ne lui parlez pas des doctes cubistes hyper-constipés : son rire, insolemment dionysiaque, éclaterait et sa voix rauque (‘‘ma voix de vieille mouette écrit-il en ses délicieuses Gouttes dans l’eau) s’enflerait jusqu’à l’imprécation. Vanderpyl est un être malaisé à pénétrer, pour qui l’aborde ; on ne le comprend – on ne le devine – que si on l’a un peu pratiqué. Vous le jugeriez, à la première rencontre, paysan du Danube, ours mal léché, infumable ; sa tête ronde enfoncée en de costaudes épaules, son allure de vieux marin, ce je ne sais quoi d’abrupt, de rugueux, déconcerte, éloigne le raseur aimable. Mais que de finesse en ce regard triste ! Et quelle tendresse, qu’elle ferveur mêlées, dont il semble avoir honte ! Quel affectueux enthousiasme Vanderpyl dépense lorsqu’il est nécessaire de défendre les artistes qu’il apprécie, le poète Guy Charles Cros, le peintre Jean Marchand – décoré le même jour que lui – le céramiste catalan Durrio, des jeunes, tel Demeurisse… Ah ! le personnage étrange et paradoxal ! Il est lourd d’aspect, tangue en déambulant : or, Vanderpyl est un dandy (monocle, bagues, cravates amusantes) ; il affecte un langage haut en couleurs, dru, cynique, débraillé ; or, il est délicat, voire précieux ; grossier à l’occasion, coléreux en diable – et c’est un tendre… Il sera furieux, notez-le, que j’essaie de montrer au public le vrai Vanderpyl ; il me décochera un petit bleu d’engueulade : ‘‘Pourquoi dis-tu ça ? D’abord ce n’est pas vrai... Et puis, ça ne les regarde pas, etc… » (« Le Carnet des ateliers », Le Carnet de la semaine, 18 septembre 1927, p. 16.)

    Louis Vauxcelles, par Pierre Choumoff (INHA)

    fritz vanderpyl,max jacob,poésie,diable,apollinaireLa présence de Fritz dans le poème en prose de Max Jacob a été relevée par un critique des Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques (11 décembre 1926) qui compose avec humour sur le recueil du Haguenois Des gouttes dans l’eau : « Et je sais tous les sons, et j’ignore les mots. Nous voici avertis : ces gouttes dans l’eau sont des notes de musique. Aucune ne se perd, toutes sont pour le moins curieuses, quelques-unes très pures. En marge de ce petit livre, des mots indiquent et expliquent la façon de lire qui lui convient : alerte, digne, avec force, explicatif joyeusement, avec passion, très lentement. Pour l’acteur des soirées poétiques de l’Odéon ou de la Comédie-Française, très bien. Vanderpyl a inventé le poème - coquetail (selon l’orthographe de M. Eugène Marsan.) Quelques mots d’italien, deux ou trois vers en hollandais, deux strophes en anglais, un peu d’allemand, secouez fort et avalez d’un trait. La poésie vous monte à la tête. Ce qu’il faut dire aussi c’est que M. Vanderpyl n’est pas qu’un poète particulièrement original, c’est aussi un gourmet. Il sait cuisiner et le prouve, même, avec des gouttes d’eau. D’ailleurs Max Jacob a écrit que Vanderpyl, qui se révolte contre tant de choses, ressemblait au diable et c’est tout dire. »

    D. Cunin

     

     

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    JAMAIS PLUS !

     

    Tu as vécu en face de l’Église, dans des salles bien cirées où de chers vieillards t’enseignent la vertu sans lunettes et par l’exemple. Tu as vécu sous l’Arc de Triomphe avec des échelles et des jeunes gens blonds.

    Tu as vécu dans les hôtels meublés où les plantes des jardins sont artificielles et où tout sent le moisi même les conversations nocturnes.

    Tu as bu des nuits entières dans d’autres hôtels, avec des compagnies et des divans.

    Et tu n’as pas songé que ton Père Céleste te regardait, que tes frères célestes qui sont les anges te regardaient.

    Maintenant tu crois que la vie terrestre continue parce qu’un démon qui ressemble au poète Fritz Vanderpyl t’invite, t’a invité : il ouvre une soupente pour toi en ricanant et là, tu es dans une nuit sans lucarne et sans espoir. Serait-ce… ? Horreur ! quoi mon Dieu, mes larmes ne vous toucheront-elles pas ?

    Il est trop tard ! ma tête heurtera le toit et le mur et cela sera la nuit toujours. La terre, la chère terre, le soleil, le cher soleil, jamais plus !

      

    Max Jacob

     

     

    MAX JACOB - JAMAIS PLUS - VANDERPYL.jpg

    Action. Cahiers individualistes de philosophie et d’art,

    n° 4, juillet 1920, p. 4.

     


     

     

  • Apollinaire, Durand et Dupont

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    As-tu connu Guy au galop

    Du temps qu’il était militaire

     

     

    AS10.jpg

    Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Paris, Gallimard, 2013

     

     

    Il n’est pas donné à tout le monde de s’appeler Dupont, encore moins de Kostrowitzky. Quand on porte ce dernier patronyme, on ne cherche pas à s’appeler Durand, mais bien plutôt Apollinaire, quitte à abandonner la particule transmise par maman. En revanche, quand on s’appelle Durand, on préfère récupérer la particule maternelle pour bientôt s’appeler de Miomandre.

    Au Nord, de l’autre côté de la frontière, l’onomastique van de la langue néerlandaise (= de) n’atteste pas la moindre authenticité de noblesse. À force de courir les rues, ce van s’est habitué à la compagnie ici d’un de, là d’un der : ainsi peut-il arriver qu’on croise un van de Truc, une van der Machine ou plus simplement un van de Brug, soit un de le Pont = un Dupont ! C’est d’ailleurs pour ces monosyllabes qu’a été conçue l’expression « Et plus si affinités », puisque ces van vont jusqu’à s’accoupler avec un de ces de ou avec un de ces der. Vande, vander… avec ou sans V majuscule, selon l’humeur, selon les latitudes… Quiconque, né Van der Pijl dans la ville où s’est éteint Spinoza, se trouvant entraîné en France par la flèche de la destinée, pourra, pourquoi pas, se résoudre à transformer son nom patronymique en Vanderpyl, histoire de faire à soi seul trois en un et de sorte que la diphtongue ij n’encombre plus le palais des Français, ceux-ci prononçant désormais la dernière voyelle comme un simple i.

    Apo1.jpegMais revenons à Dupont. Dupont, André de son prénom. C’était un grand copain de Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky, connu aussi en tant que Wilhelm Albert Włodzimierz Aleksander Apolinary Kostrowicki ou encore comme Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky. Collaborateur des Soirées de Paris, revue cofondée par ce dernier, Dupont est mort sur le front le 5 mars 1916. Non sans avoir adressé d’exquises lettres à Apollinaire dans lesquelles il exprime une admiration sans faille pour quelques gens de lettres (1) :

    « J’ai appris sans regret la mort de ce vil in-folio de Remy de Gourmont tout poussiéreux et mangé aux vers. Ce Voltaire branlant et bégueyant qui touchait à tout avec des mains tremblantes de gâteux a bien fait de disparaître en 1915. »

    « Paul Morisse trépide, éjaculant avec une égale vélocité les arguments insanes et les postillons. Son ‘‘germanisme’’ fleure la choucroute rance, sa figure se plisse et sous ses yeux s’accrochent deux poches assez profondes pour y engloutir des piécettes et des bons du trésors. »

    Et puisqu’on est de passage dans les bureaux du Mercure de France, pourquoi ne pas nous y attarder :

     

    Tout auprès de Vallette gribouille Paul Morisse

    À l’étage en dessous le chien de Boissard pisse

    À Genève monsieur Dumur s’en va au lac

    Le brun Charles-Henry Hirsch ressemble à un mac.

     

    C’est qu’André aime entrelarder sa prose, qui ne rechigne pas à se faire salace ou antimilitariste, de nombreux vers :

     

    Ô ! France épouille-toi de ta bureaucratie

    Rongeant comme morpions la motte de la patrie.

     

    D’autres ont envoyé des alexandrins en guise de lettre à l’auteur des Calligrammes. Voici ceux que lui adresse Fritz Vanderpyl « À la fin de décembre 1916 », alors que « Guillaume Apollinaire se trouvait en traitement à l’hôpital du Gouvernement italien du quai d’Orsay » (2) :

     

    Apo2.jpg

     

    Je donnerais beaucoup pour m’appeler Durand,

    Durand, fils de Durand, petit-fils de Durand

    qui, tous les ans, irait revoir ses grands-parents

    aux bords de l’Oise, dans le Gard ou à Lorient :

    Mais vous ne comprenez pas ça, Monsieur Durand ?

    Or, je me nomme Vanderpyl, c’est du flamand

    et se traduit par « De la Flèche », élégamment.

     

    Un vrai nom de guerrier, pour moi, bon Dieu, peu fait !

    C’est toi, mon cher Durand qui, depuis deux ans l’es

    Guerrier… ton brave aïeul t’envoie des colis et

    des mandats, une pipe, de touchants billets ;

    va, tu nous reviendras, plus Durand que jamais,

    par les Champs-Élysées festonnés, à la paix.

     

    Blagueur, épicurien, héros de ton quartier,

    (et même de plus loin, mais tu t’en fous, pas vrai ?)

    tu reviendras avec ton air François-Premier,

    la barbe en pointe, calme et digne et décoré,

    ayant tout vu, tout fait, enfin tout enduré,

    retrouver tes amours, tes trottoirs, ton café,

    où t’auras une fois la cibiche allumée,

    de nouveau de l’esprit pour l’Univers entiers…

     

     

    L’auteur du Poète assassiné répondit par l’improvisation suivante :

     

    Apo3.jpg

     

    Mes souhaits pour 1917

    ou

    Réponse à l’Odelette que m’a envoyée Fritz Vanderpyl,

    le 30 décembre 1916

     

    Tu donnerais beaucoup pour t’appeler Durand

    Et tu l’écris à moi qui sors tout droit du rang.

    Mais Durand est partout, le sais-tu, Fritz ? durant

    Que la guerre ici-bas chemine perdurant ;

    Sais-tu que le courage, eh bien ! vieux, c’est du cran

    Et que les profiteurs touchent le sou du franc,

    Que la merde, elle-même, ô mon Fritz, c’est du bran ?

    Mets-y la main et que ton nez soit endurant

    Afin que l’an qui vient ne te soit pas dur an.

     

    Le sous-lieutenant Guillaume Apollinaire

    29 décembre 1916

     

    En cette même année 1916, toujours pendant son séjour à l'hôpital où il se remet d’une trépanation, le poète prend les pinceaux et réalise Arlequin et Pierrot, un dessin aquarellé pour Fritz : « Le pot de fleurs de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève et tout ce qui s’ensuit… À mon ami Fritz Vanderpyl. Guillaume Apollinaire. 1916 », aujourd’hui dans les collections du Musée d’art moderne Richard Anacréon. Quittons là ces deux exilés à Paris, revêtu l’un et l’autre de l’uniforme français et ayant fraîchement acquis la nationalité de leur pays d’adoption, avant de les retrouver plus longuement au sujet de leur amitié qui s’étala sur une quinzaine d’années jusqu’à la disparition de Guillaume.

    Fait amusant à propos du patronyme quaurait aimé porter Vanderpyl : dans son ouvrage Peintres de mon époque (Stock, 1931), il propose des essais sur seize peintres, de Kisling à Rouault en passant par Dufy, le dernier de la liste s’appelant Jean… Durand, né en 1904. Son neveu par alliance, originaire du Comtat Venaissin. Il s’agit bien entendu d’un personnage fictif, lequel permet à l’auteur d’exposer son point de vue sur le marché de l’art et de critiquer l’augmentation sans frein du nombre de gens qui se disent et se veulent artistes peintres.

     

    D. Cunin

     

     

    (1) Quant aux courriers de Guillaume Apollinaire à cet ami plein de verve, voir Les obus miaulaient. Six lettres à André Dupont, avec dix dessins d’Olivier Jung, Fata Morgana, 2014.

    (2) L’odelette et la réponse ont paru dans L’Arbitraire, n° 1, juin 1919, p. 18-19, la revue fondée par Vanderpyl.

     

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     Guillaume Apollinaire, Arlequin et Pierrot, 1916

     Musée d’art moderne Richard Anacréon