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Auteurs néerlandais - Page 5

  • Cible Eisenhower

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    UN THRILLER DE MICHIEL JANZEN

     

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    Né en 1967 aux Pays-Bas, Michiel Janzen est un auteur de thrillers qui portent sur la Seconde Guerre mondiale. Ses romans appartiennent à la « faction », un genre qui mélange faits et fiction. En 2012, il a signé le livre de management Denken als een Generaal (Penser comme un général). Son premier thriller a paru aux éditions Lannoo sous le titre De aanslag die moest gebeuren (L’Attentat qui devait avoir lieu, 2018). Les deux suivants ont été publiés par la même maison : Hitlers Geheime Ardennencommando (Ardennes 1944 : le commando secret d’Hitler, 2019) et De jacht op de Führer (La Chasse au Führer, 2020). Ils mettent en scène Otto Skorzeny, le para qui avait les faveurs d’Hitler. Michiel Janzen vit et travaille à La Haye.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyRebaptisant le roman de 2019 Cible Eisenhower, nous en proposons ci-dessous les 3 premiers chapitres traduits en français : le livre décrit en particulier l’ultime tentative des nazis pour renverser le cours de la guerre à l’occasion de la bataille des Ardennes fin 1944-début 1945. 

    Décembre 1944, les Ardennes belges. Günther Schmidhuber, un para allemand, s’engage dans une mission des plus secrètes et des plus dangereuses. Soutenu par un commando, il va s’infiltrer, revêtu de l’uniforme yankee, dans les lignes ennemies. Si jamais les Américains découvrent sa véritable identité, ils l’exécuteront en tant qu’espion. Otto Skorzeny, le commandant SS préféré d’Hitler, dirige cette opération baptisée Greif. Skorzeny confie à Günther, son meilleur élément, une mission supplémentaire. Mission qui doit changer radicalement le cours de la guerre en Europe occidentale. Un thriller basé sur des événements réels. 


    le trailer du roman 

     

     

     

    Cible Eisenhower 

     

    L’heure de vérité a sonné. Face aux Alliés se dressent de puissantes unités offensives allemandes. On joue à présent le tout pour le tout. On attend de vous tous des actes immortels en tant que devoir sacré envers la patrie.

    Message du Generalfeldmarschall Gerd von Rundstedt

    aux unités de l’armée allemande, 16 décembre 1944, 0 h 01 min

     

     

    Chapitre 1

     

    Jeudi 14 décembre 1944 –

    Eifel allemand

     

    Il fait un temps aigre dans le nord de l’Eifel. Une Willys MB, jeep américaine qui transporte des GI à son bord, roule vers l’ouest, vers la frontière belge. À cause de la froideur de l’air, ses quatre occupants plissent les yeux. Les mâchoires chiquent du chewing-gum. Le chauffeur fume une cigarette. L’un des deux soldats assis à l’arrière se penche vers lui et lui tape sur l’épaule :

    - Hé Günther, wie lange noch bis zur Grenze ? C’est encore loin la frontière ?

    Aucun de ces militaires ne porte de casque. Non qu’ils abhorrent le M1 américain, habitués qu’ils sont au Stahlhelm allemand, mais parce qu’ils tiennent à éviter que leurs troupes leur tirent dessus. Rester tête nue à bord d’un véhicule qui roule en territoire allemand, telle est l’une des choses dont ils ont convenu avec leurs supérieurs. De même que le port d’une écharpe bleue ou encore le triangle jaune peint à l’arrière de la jeep.

    Pour réduire davantage le risque d’être pris sous le feu de leurs camarades, ils se font précéder d’un Volkswagen Kübelwagen. Cigarette entre les lèvres, mains sur le volant, Günther répond :

    - Moins d’un quart d’heure.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyÀ sa droite, il y a Heinrich et à l’arrière Dieter et Bastian. Günther est le plus expérimenté du groupe. Pendant que les trois autres blaguent à propos de leur tenue américaine en s’efforçant de paraître aussi détendus que possible, il repense à leur départ le matin même. Un départ plutôt chaotique. Le capitaine Erich Stielau tournait en rond en poussant des jurons. On lui avait promis que ses équipes recevraient le meilleur équipement : les meilleurs uniformes, les meilleures armes, les meilleures jeeps. Il avait sélectionné ses hommes en fonction de leur connaissance de l’anglais, de leur condition physique et de leur expérience. Or, tout au long de leur formation, il lui avait fallu biaiser avec toujours plus de difficultés. Günther s’était laissé dire que les militaires expérimentés ne parlaient pas plus de deux mots d’anglais. De ses propres yeux, il avait vu que les soldats de la Kriegsmarine qui parlaient anglais ne savaient pas du tout manier les armes et échouaient dans le combat au corps à corps.

    Günther, l’un des hommes de confiance de Stielau, fait partie des 44 commandos envoyés en mission à bord de jeeps. Autrement dit, il est membre de l’opération Greif. Les premières équipes de trois ou quatre hommes sont parties le 12 décembre. En montant ce matin dans le véhicule qu’on leur avait attribué, lui et Bastian ont pu constater que la boîte de vitesses était défectueuse. On leur en a avancé un deuxième, mais celui-ci les a lâchés au bout de cinquante mètres. Pour la troisième fois, il leur a fallu transbahuter leur paquetage. Stielau était furieux. Il fulminait contre les mécanos allemands chargés d’inspecter les jeeps. À défaut d’une autre solution, Günther et Bastian sont montés dans celle de Heinrich et Dieter. Ils formaient dès lors l’équipe 5. Ayant le plus haut grade, Günther a revendiqué le volant. Le capitaine Stielau leur a souhaité « Merde ! ». Plusieurs Sieg Heil ! ont retenti, ils ont démarré.

    Suivant toujours le Kübelwagen, ils passent à hauteur du panneau « Schleiden ». Dans cette commune, les troupes nazies ont postés des chars et des canons de 88mm. Les soldats qui se tiennent là sont étonnamment jeunes ou âgés. Ils posent un regard interdit sur la jeep et ses quatre occupants américains. Heinrich les salue, bras tendu en l’air.

    - Volkssturm, fait-il à voix haute. Le dernier espoir de la patrie.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyUn peu plus loin, de chaque côté de la route, se dressent des rangées de dents de dragon. Ces obstacles en béton, qui font partie de la ligne Siegfried, revêtent la forme de pyramides étêtées ; ils sont destinés à empêcher la progression des tanks ennemis. Le poste de contrôle, fait de sacs de sable et de barbelés, est le dernier sur le sol allemand. Les soldats stationnés à cet endroit ne se retournent qu’au moment où le conducteur du véhicule « baquet » se déporte sur l’accotement. Il freine et fait un geste de la main. La jeep dépasse le Kübelwagen et poursuit sa route. Un coup de klaxon en guise d’adieu.

    Günther s’adresse à ses compagnons :

    - Kameraden, à partir de maintenant, on parle anglais. Understood ?

    - Yes sir, font en chœur trois voix.

    Comme ils n’ont plus de voiture leur servant de guide, l’ambiance change. Le front ennemi se rapproche. Bien qu’aucun canon ne tonne, qu’aucune explosion ne se répercute dans l’air, une menace plane. Aucun des quatre hommes ne sait exactement ce qui les attend. Va-t-on leur tirer dessus ? va-t-on les arrêter ? les laissera-t-on poursuivre leur chemin ?

    Günther scrute l’horizon. Devant eux s’étend à présent un paysage vallonné. Çà et là des fermes, certaines endommagées par des impacts d’artillerie ou un bombardement. Au loin se forment des nuages sombres. La jeep progresse sur une route étroite bordée de grands conifères. Deux gamins en culotte courte viennent dans leur direction. À l’approche du véhicule, ils lèvent, non sans hésiter, le bras droit en l’air, mais dès qu’ils constatent qu’il ne s’agit pas d’un engin allemand, ils le rabaissent. Le village suivant que le quatuor traverse s’appelle Harperscheid. Hormis quelques poules, il semble désert. La route serpente en direction de la frontière. Il règne un silence surprenant.

    - No man’s land, fait Günther.

    Les autres restent muets. La tension se lit sur les visages. La route décrit une légère courbe.

    - Was istCheck that out !

    Ahuri, Heinrich tend le doigt pour attirer l’attention des autres sur une jeep qui, plus loin, barre la chaussée. Günther freine et rétrograde.

    - Fais gaffe au fil ! hurle Bastian depuis la banquette.

    À son tour, Günther voit l’obstacle devant eux. Son attention a été détournée par un billot luisant sur sa gauche. Dans l’instant, il écrase le frein. La jeep s’immobilise en dérapant. Moins de deux mètres les séparent d’un filin en acier. Tendu en travers de la route comme une corde de violon.

    - Holy shit ! Putain ! s’exclame Heinrich.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyDans la jeep au loin, un homme est penché en avant. On ne voit pas sa tête. Tous les quatre comprennent ce qui s’est passé. Le type a été décapité quand son véhicule est passé sous le filin, qu’à l’œil nu, on distingue à peine. Et moins encore quand on roule à soixante kilomètres à l’heure. Ils descendent, passent dessous en baissant le buste et se dirigent vers le cadavre. Qui sait s’il ne s’agit pas d’un piège ? Le corps sans vie est effondré de biais sur le volant, cou tranché sans bavure comme par le couperet d’une guillotine. Le décapité porte un pantalon de combat brun délavé et un trench gris. Ses chaussures mi-hautes ont l’air de facture allemande. Un drôle de mariage. Qui sait si la jeep n’a pas été volée ? Les officiers allemands raffolent de ce véhicule car il est bien plus rapide et bien plus pratique que le Kübelwagen. Cet homme sans tête, est-ce un Américain ? est-ce un Allemand ? ou pourquoi pas un déserteur ayant bifurqué au mauvais endroit ?

    Heinrich se tient devant le véhicule.

    - Du coup, je comprends pourquoi certaines jeeps américaines ont une barre verticale montée sur le pare-chocs.

    - C’est ce qu’on appelle un wire cutter, fait Günther. La nôtre n’est pas équipée d’un tel coupe-fil.

    Aussi horrible que soit la vue de ce torse affalé, elle leur offre une opportunité. Heinrich et Dieter tirent la dépouille du siège et la déposent sur le bord de la route. Bastian fait ce qui lui semble bon : il ramasse la tête qui gît côté gauche de la route et la place près du cadavre.

    - C’est le moins que je puisse faire…

    Günther monte dans la jeep, tire légèrement le starter puis appuie sur le bouton de démarrage. Le moteur répond tout de suite.

    - Les Ricains ont du matériel comme ça, ricane-t-il tout en dressant le pouce.

    Les quatre militaires décident de former deux équipes.

    - Ça augmentera nos chances de réussite, ajoute Günther.

    Lui et Bastian vont franchir la frontière à Küchelscheid. Heinrich et Dieter à Montjoie. Ainsi, chaque duo se débrouillera seul si jamais il vient à être arrêté. C’est d’abord Heinrich et Dieter qui partent.

    - Les premiers qui atteignent la Meuse ! lance Heinrich.

    Ils démarrent. Plein gaz.

     

    La bataille des Ardennes

     

     

    Chapitre 2

     

    Vendredi 15 décembre 1944 –

    36, quai des Orfèvres, Paris

     

     

    Le lieutenant-colonel Moore arpente la pièce en lâchant des jurons. Il tapote les poches de son pantalon et celles de sa veste. Où a-t-il laissé ces putains de clopes ? Ses yeux scrutent les deux bureaux, collés l’un à l’autre. L’un est encombré de dossiers, de papiers épars, du holster qui contient le pistolet M1911 ainsi que d’une moitié de sandwich au brie. Encore un peu et la pâte du fromage va dégoutter de l’assiette sur laquelle on a servi cette moitié de baguette à l’officier. L’autre, chaise poussée contre le plateau, est nu si ce n’est qu’un téléphone en bakélite et un porte-timbres en fer trônent dessus. Le désordre, sur le bureau de Moore, tente de gagner peu à peu du terrain sur son voisin.

    - Où ai-je laissé traîner ces fichues cigarettes ? Ah !

    Ses yeux tombent sur le paquet de Lucky Strike. Échoué sous le bureau. Sans doute tombé là au moment où il s’est levé dans l’idée d’aller aux toilettes. Normalement, il opte pour le cabinet le plus proche, dans le couloir, mais cette fois, il ne tient pas à être dérangé. Un Stars and Stripes sous le bras, il monte au troisième étage qui abrite les archives. Là, moins fréquentées, les toilettes sont plus propres que partout ailleurs dans le bâtiment. Il peut y lire en toute tranquillité le journal qui rapporte les derniers développements ayant trait à l’Europe et au Pacifique.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyDe retour dans son bureau, il allume une énième cigarette et se demande de quel bois est fait son nouvel assistant censé arriver le jour même. Pourvu que ce soit un gars débrouillard, à la fois intelligent et doué d’un réel sens de l’humour. Moore ne cracherait pas sur un type capable de mettre un peu d’entrain au travail. Ce bâtiment du 36, quai des Orfèvres, est un bastion masculin où le chauvinisme français règne en maître. Depuis la Libération de Paris, voici quelques mois, la préfecture de police fait à nouveau des heures supplémentaires. Au 36, c’est un défilé de collaborateurs, de receleurs, de prostituées et de sympathisants du régime de Vichy. Il s’agit de tous les interroger, d’établir un rapport sur chacun d’eux, de les incarcérer sur place ou de les transférer ailleurs. Quand on croit en avoir fini, une nouvelle flopée arrive. Le lieutenant-colonel, ce n’est certes pas son boulot, mais en attendant, quel cirque ! Pareille agitation, en tant que chef du CIC – le Corps de contre-espionnage de l’armée américaine en Europe –, il s’en passerait très facilement. C’est le SHAEF – le quartier général des forces alliées en Europe nord-occidentale –, qui a affecté le CIC dans ces bâtiments. Deux bureaux ont été attribués à ses services, un qu’il partage avec son assistant, un deuxième pour son secrétariat. Lequel se compose de Virgenie, une dame âgée parfaitement bilingue, mais aussi raide qu’une baguette vieille de deux jours. Si elle tape à la machine, archive les documents et répond au téléphone mieux que quiconque, il ne faut pas espérer d’elle le moindre sourire. Apparemment, ce dernier point ne figure pas dans les compétences requises pour le poste. Quand le CIC s’est installé dans ces locaux, Moore a hérité, en guise d’assistant, d’un jeune originaire de l’Oregon. Timothy, un garçon plus bleu que le ciel d’été en Italie, néanmoins vif et éveillé. Voici deux jours, il s’est cassé la cheville à trois endroits en glissant dans l’escalier de la station de métro Abbesses. Par conséquent, il est à l’hôpital militaire. Ce que l’officier voudrait, c’est un second n’ayant pas froid aux yeux. Qui saurait, à l’occasion, remettre ces arrogants Franchies à leur place. À coups de gueule ou, à défaut, à coups de poings. Un cow-boy costaud du Texas par exemple. Bref, un gars qui ne craint pas d’avoir un peu de sang sur les mains.

    Moore fume sa cigarette en regardant par la fenêtre. Quel panorama offre l’île de la Cité ! De ce côté-ci, le 36 donne sur la Seine et les façades qui s’élèvent sur la rive opposée. Et quel miracle que la capitale soit sortie intacte de la guerre ! Il a lu que Hitler avait donné l’ordre de la brûler, mais le général Von Choltitz, gouverneur militaire du « Grand Paris », a refusé d’obtempérer.

    - Bloody hell !

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyCe n’est que maintenant qu’il se rend compte qu’il a égaré le crayon à papier qu’on lui a remis. Ce minuscule moignon jaune, qui mérite à peine le nom de crayon, est une preuve potentielle dans l’affaire qui court contre un GI soupçonné d’être un espion. Ce militaire a laissé ses empreintes dessus. Probablement les mêmes que celles relevées sur la lettre contenant des informations détaillées sur les forces américaines stationnées en Alsace, qu’il s’apprêtait à envoyer à une cousine de Berlin. Une lettre anonyme interceptée, après quoi on a procédé à la fouille des affaires du GI en question. On a trouvé le crayon dans son sac de marin. Le système de classification Henry permettra de démontrer qu’il y a une correspondance entre les deux objets. Moore suppose qu’il suffira d’exercer une légère pression psychologique sur le soldat pour qu’il se mette à table. Du gâteau, en principe. Si seulement il n’avait pas perdu ce misérable bout de crayon ! Il s’en veut terriblement. Il passe ses journées à chercher ce qu’il égare. Poussant un soupir, il se dit : il est temps que j’aie un assistant costaud et méthodique.

    On frappe à la porte. Moore se retourne. Dans l’embrasure apparaît un officier américain svelte. Un capitaine, si l’on se fie aux galons. À sa coupe de cheveux, on jurerait qu’il sort tout droit de chez le coiffeur ; les plis de son pantalon semblent taillés dans du granit ; ses chaussures brillent à croire qu’elles sont vernies. Le capitaine salue Moore. Ce qui est surprenant, c’est qu’il porte des gants noirs et non pas blancs.

    - Lieutenant-colonel Moore… ?

    Moore lui retourne son salut.

    - En personne.

    - Capitaine Darren Cameron. J’ai été désigné pour vous assister.

    Moore tend la main. L’autre ne lui tend pas la sienne.

    - Je ne serre la main de personne, sir. Non par manque de politesse. Vous avez déjà entendu parler de la mysophobie ?

    - La mysoquoi ?

    Moore tire une nouvelle Lucky Strike de son paquet. Il en offre une au capitaine.

    - Merci, mais je ne fume pas, sir.

    Il ne serre pas la main, il ne fume pas, je parie qu’il n’aime pas non plus la bagarre, pense à part soi le lieutenant-colonel.

    - La mysophobie, c’est une affection qui…

    - Mister Moore ! s’exclame un officier de la gendarmerie française qui entre en ouragan. Mister Moore ! Ça peut pas continuer comme ça ! Votre jeep occupe la moitié de ma place de stationnement. Je vous ai déjà demandé de…

    Le lieutenant-colonel prie Cameron de s’écarter. Ce dernier obéit. L’index sur la bouche, Moore enjoint au Français de se taire avant de lui claquer la porte au nez.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzeny- Voyons… où en étions-nous ? Ah oui, bienvenue au CIC. Voici votre bureau, ajoute-t-il en tendant la main.

    Cameron aurait pu deviner tout seul duquel il s’agit. Cependant, la vue du bureau voisin ne manque pas de l’inquiéter.

    - Vous n’avez personne pour vous assister en ce moment ?

    - Mais si, mais si. Il y a aussi…

    On frappe de nouveau. Moore prend une profonde respiration et se dirige d’un pas décidé vers la porte. Prêt à porter le coup de grâce au gendarme. Il ouvre la porte et…

    - Virgenie ! Entrez donc, vous êtes radieuse aujourd’hui !

    Il adresse un geste courtois à sa secrétaire pour l’inviter à avancer. La dame aux cheveux gris relevés ne sourcille pas. Elle lui tend un télex puis se tourne vers Darren Cameron.

    - Qui c’est ? demande-t-elle d’une voix qui craque comme l’aiguille d’un pick-up.

    - Virgenie, permettez-moi de vous présenter le capitaine Cameron, mon nouvel assistant.

    De derrière ses lunettes, elle jette un regard critique sur le jeune homme. Elle souffle bruyamment et tourne les talons.

    Moore décoche un clin d’œil à Cameron.

    - C’est un trésor, il plaisante.

    Il lit le télex et jure entre ses dents.

    - Je dois m’absenter. Installez-vous. Je reviens sans tarder.

    Une demi-heure plus tard, Moore est de retour. Pendant quelques instants, il se tient sous le chambranle de la porte. Cette fois, c’est lui qui est décontenancé. Son bureau a subi une métamorphose. Les dossiers sont rangés, les papiers empilés, le holster est accroché au porte-manteau, l’assiette et le reste de brie ont disparu. Assis à son bureau, Cameron taille des crayons.

    - Quoi… comment… ? bégaye Moore.

    Il s’avance, s’assied sur sa chaise, contemple l’ordre qui s’est substitué au chaos. Puis acquiesce, l’air satisfait. De sa poche de poitrine, il sort un paquet de cigarettes. Vide. Il le froisse et le laisse tomber sur le bureau en soupirant. Ce à quoi Cameron répond par un soupir un peu trop bruyant. Moore regarde son second et relève que ce dernier hausse subtilement les sourcils pour lui faire comprendre que les corbeilles à papier, ça existe.

    - Vous trouverez vos paquets de Lucky Strike entamés dans le tiroir du haut.

    Le lieutenant-colonel l’ouvre et en découvre en effet quatre.

    - Oh !... parfait.

    Satisfait, il allume une cigarette et constate que, comme d’autres objets, le cendrier émaillé a été nettoyé.

    Cameron sourit. Il tourne toujours la manivelle du taille-crayon.

    - Où avez-vous trouvé cet appareil ?

    - En haut de l’armoire, répond l’autre en levant le menton en direction du meuble de classement en acier dressé contre le mur. Je vais vous décevoir. Mais je n’ai pas encore eu le temps de ranger ce qu’il y a là-dedans.

    - Haha, vous avez marqué un point. Bravo ! Vous êtes embauché.

    - Merci, sir.

    - Bloody hell ! Mon crayon !

    - Ne vous inquiétez pas. J’en ai trouvé plein.

    - C’est pas ça ! Je veux parler d’un moignon de crayon à papier jaune. Je l’avais encore ce matin. Mais je ne le retrouve pas. Or, il porte les empreintes digitales d’un suspect.

    - Beurk, grimace Cameron. Un moignon de crayon à papier jaune…

    - Vous l’avez vu ? Vous ne l’avez quand même pas jeté, hein ?

    - Non, je l’ai pas vu.

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    Le 36

     

    Pendant le reste de la journée, Moore montre à son assistant les dossiers sur lesquels il travaille et lui explique la façon dont se déroulent les procédures. Cameron opine du chef, prend des notes et analyse les faits et gestes de son supérieur. Il en conclut que celui-ci est un foutoir ambulant, mais qu’il maîtrise bien ses sujets.

    Virgenie vient souhaiter une bonne soirée à ces messieurs puis elle quitte les lieux.

    Il est six heures du soir quand Moore propose d’aller boire un verre.

    - À moins que vous ne buviez pas ?

    - Jamais d’alcool, fait Cameron en secouant la tête de droite à gauche, mais de l’eau minérale. Ça ira ?

    - Il faudra bien, bougonne Moore, une cigarette entre les lèvres. Pourquoi ne portez-vous pas d’arme ?

    - Par principe, je suis contre.

    - Contre les armes ? Haha, mais vous êtes tout de même conscient de faire partie de l’US Army ?

    - Yes, sir. J’ai une arme, en effet. Un Colt M1911, comme vous. Le mien est dans ma chambre, sous mon lit.

    - Sous votre lit ? Mais il vous arrive de l’utiliser ?

    - Plus depuis ma formation militaire.

    - Et quand l’avez-vous suivie ?

    - En 1938, sir.

    Le lieutenant-colonel regarde au-delà de Cameron, par la fenêtre. À voix basse, il murmure :

    - Incroyable ! Rester six ans sans toucher une arme à feu.

    - Avant que nous allions prendre un verre, fait le capitaine, je m’absente deux minutes aux toilettes.

    - Allez au troisième, elles sont plus propres.

    - Merci. J’apprécie, fait-il et il quitte la pièce.

    - Un drôle de coco, marmonne Moore.

    Cinq minutes plus tard, son subalterne est de retour. Un journal à la main.

    - C’est à vous ?

    Dans son gant noir, il tient The Stars and Stripes plié en deux.

    - Oui, vous l’avez trouvé où ?

    - À côté de ce petit bout de crayon.

    Il ouvre le journal. Posé dans le pli, un moignon de crayon à papier jaune.

    - Thanks God ! Dieu merci ! soupire Moore. Vous n’avez pas posé les doigts dessus, j’espère ?

    - Si, rayonne Cameron. Il a bien fallu que je le ramasse. Mais je ne crois pas que ce soit préjudiciable, ajoute-t-il en lui montrant sa main gantée.

    Quelques minutes plus tard, tous deux descendent les larges escaliers qui les rapprochent des bords de la Seine. Le capitaine reconnaît l’air que fredonne son supérieur : les Andrew Sisters.

     

    Otto Skorzeny interrogé en Allemagne par les Américains

     

     

    Chapitre 3

     

    Vendredi 15 décembre 1944 –

    Cantons de l’Est, Belgique

     

     

    Venant de franchir la frontière belge à Küchelscheid, Günther et Bastian s’attendent à tomber sur une ligne ennemie parsemée de trous de combat et de postes de contrôle. Or, rien de tel. Sur cette partie du front règne une atmosphère plutôt détendue. C’est seulement à l’approche du village d’Ovifat que des MP les arrêtent. À ces policiers militaires, ils montrent leurs laissez-passer ; les Américains les autorisent à poursuivre leur route. Celle-ci est encore parsemée de panneaux et de signaux de direction allemands. Les Yankees se sont contentés de placer les leurs à côté. Le crépuscule tombe de bonne heure. Les deux hommes garent la jeep près d’une ferme abandonnée des environs de Malmedy.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyLe lendemain, force leur est de constater qu’ils ne peuvent guère rouler vite. En raison de l’état déplorable de la chaussée, de la courte durée des jours et du brouillard. S’orienter se révèle difficile. Par deux fois, ils se trompent de direction. Les panneaux les envoient du mauvais côté. Les murs des maisons et les murets en moellon se ressemblent tous. Les deux soldats n’ont pas de boussole américaine ; ils ont délibérément choisi de ne pas en emporter une allemande. Bien entendu, rien ne les empêche de demander leur chemin, mais ils préfèrent s’en dispenser, histoire de se faire remarquer le moins possible. Une personne douée d’une bonne mémoire, à qui ils s’adresseraient, pourrait signaler leur passage. La nuit suivante, ils bivouaquent un peu plus au sud, du côté de Vielsalm. Une écurie abandonnée leur sert de gîte. Il fait froid, tout est silencieux. La température descend pratiquement sous 0 °C. Les Ardennes s’étendent dans la nuit, paisibles. Bastian dort sous une couverture de cheval crasseuse. Günther fixe la brume blanche. La visibilité est inférieure à vingt mètres. Un phénomène naturel qui avantage sans aucun doute les intrus. Il songe aux premiers hommes qui se sont établis dans ces contrées. Plus de 2500 ans plus tôt, des Celtes vivaient ici dans des conditions presque identiques à celles que Bastian et lui connaissent en ce moment. Le soir, dans leurs huttes de terre, ils se blottissaient les uns contre les autres autour d’un feu. Leur chaleur corporelle formait une barrière contre le froid régnant dehors.

    Günther sent ses paupières s’affaisser. Il jette un pan de la couverture sur son corps. Quelques secondes plus tard, il dort. Les Celtes partaient combattre les Romains. Torse nu rehaussé de couleurs belliqueuses, poussant des cris furieux… Les Romains s’approchaient en formations serrées. Un Celte roux, les cheveux dressés, enduits de chaux et de glaise, posait sur lui un regard menaçant. La poitrine et le ventre du guerrier luisaient sous l’excitation des muscles. Le sol se mettait à vibrer. Les Romains engageaient leurs catapultes. Les Celtes lançaient un hurlement primitif et se ruaient sur l’ennemi. Les coups assourdissants des féroces combattants et l’impact des boulets arrachent Günther au sommeil. Le sol vibre toujours. Un sifflement aigu et un violent tonnerre retentissent.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyIl file une bourrade à Bastian, se lève et sort de l’écurie. Bientôt suivit par son camarade. Devant eux, ils découvrent un spectacle angoissant. À l’Est, l’horizon se révèle anormalement clair ; dans les prairies brumeuses devant eux, le sol explose, soulevant des nuées de sable, de cailloux, d’éclats métalliques. Éclairs de feu, éruptions et cratères déchiquètent la nuit. Les sifflements au-dessus de leur tête proviennent de missiles V1 et V2.

    - L’offensive a commencé ! crie Günther pour couvrir la véhémence sonore. Tirons-nous !

    Ils s’emparent de leur havresac et de leur arme, les balancent dans la jeep et démarrent en trombe.

    Sans cesse, ça tonne, un fracas assourdissant. Un cocktail mortel de mastodontes d’acier et de lance-missiles hurlants. On pourrait croire à un orage, si n’est que le brouillard masque la vue. Au bout d’une petite heure, les tirs de barrage cessent et le silence revient. Peu à peu, l’obscurité fait place aux premières lueurs du jour. La ligne de front n’est éloignée que de quelques kilomètres.

    Günther et Bastian ne peuvent que constater que le trafic militaire s’est subitement intensifié. Les routes forment un lent flux de camions surchargés et de fantassins qui battent en retraite. Personne ne sait quand les Allemands vont arriver. Dans l’Eifel belge, ainsi qu’on appelle cette zone frontalière, le « brouillard de guerre » règne. D’abord fuir, ensuite réfléchir, telle est la devise des Américains.

    Les routes des environs de Bastogne sont encombrées. À présent qu’il est clair que la Wehrmacht est passée à l’offensive, bien des troupes inexpérimentées fuient vers l’Ouest. Entre tous les véhicules militaires vert olive, une jeep progresse à contre-courant. Bastian crie aux hommes à pied qui arrivent en face d’eux :

    - Make away ! Attention ! Écartez-vous !

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyÀ l’approche du véhicule, les soldats se réfugient au dernier moment sur les côtés. Günther et Bastian gardent les yeux fixés droit devant eux. Le premier fait son possible pour éviter de frôler les fantassins. Cependant, il ne peut détourner leurs regards pleins de reproches. À la vue de la jeep, chaque Yankee en fuite se demande une seule chose : qui peut donc en avoir marre de la vie au point de vouloir aller à Bastogne ? La ville est le plus grand carrefour des Ardennes. Tant les Américains que les Allemands savent que celui qui l’occupe contrôle les routes donnant accès à l’Ouest de la Belgique.

    Ils arrivent à l’entrée de Noville, un hameau situé à huit kilomètres de Bastogne. Des troupes américaines improvisent des barrages. Günther et Bastian les voient positionner un canon antichar derrière des sacs de sable. Un militaire, le visage noirci, lève la main. Il ordonne au conducteur de s’arrêter.

    - Vous appartenez à quelle unité ?

    - The 106th Infantery Division, répond Günther. Et vous ?

    - La 10e blindée, fait le soldat que la question prend au dépourvu, puis il se reprend : Vous allez où ?

    - À Bastogne. On a un message pour le commandant local.

    - Vous ne pouvez pas le transmettre par radio ?

    Le chauffeur fait un geste à son camarade qui lui tend une enveloppe blanche.

    - C’est une lettre manuscrite du général Hodges. Comment voudriez-vous qu’on la lui fasse parvenir ?

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    Noville, U.S. Army War College Edition

     

    Le soldat bougonne, leur fait signe de la tête de poursuivre leur chemin. Noville a manifestement beaucoup souffert des premiers bombardements de l’offensive. Çà et là, une façade s’est effondrée ; de la fumée s’échappe encore des maisons endommagées. On évacue les habitants. Un MP voit la jeep qui s’avance ; il fait signe au conducteur de reprendre la route principale. Günther manœuvre pour contourner une grange effondrée. Des décombres gisent sur la chaussée. Parmi les gravats, des cadavres de vaches. Il garde les yeux dessus un peu trop longtemps.

    - Watch out ! Attention ! crie un medic.

    Günther écrase le frein. Lui et Bastian sont projetés en avant. Le toubib est à l’arrière d’un Dodge à l’enseigne de la Croix-Rouge. Son cri a permis d’éviter au tout dernier moment la collision. Le camion fait marche arrière, s’immobilise puis se réengage en cahotant sur la route. La jeep embraye et se met à suivre ce grand frère. C’est ainsi que le duo quitte Noville. Hors du village, la route se fait de nouveau plus large. Günther donne un coup de volant et dépasse le Dodge. Pour les saluer, le toubib tape de l’index contre son casque. Dès qu’ils ont repris la voie de droite, Bastian regarde sur le côté.

    - Ça a failli mal tourner, soupire-t-il.

    Günther secoue la tête :

    - C’est le bordel. Comment ils appellent ça déjà ?

    - TARFU ! Things are really fucked up !

    - Haha, génial ! « Ça déconne à plein tube. » Quelle imagination !

    - TARFU. « Alles grosse Scheisse. » Une grosse, grosse merde, murmure Bastian.

    Tout en fixant la route, Günther lui demande :

    - T’as appris ça à Grafenwöhr ?

    - Non, je tiens ça d’un Amerikaner du camp de Limbourg-sur-la-Lahn.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyMalgré la brume, ils distinguent le contour d’une église et de quelques maisons. Ils parviennent au village suivant. À droite de la route, un panneau sur lequel figure « Foy » et, en dessous, en lettres un peu plus petites « Bastogne ».

    - Mieux vaut contourner ce bled.

    Günther braque d’un coup et s’engage à droite sur un chemin de terre. Au bout de cinq minutes, ils s’arrêtent à l’abri d’une forêt de pins.

    - L’anglais, tu le maîtrises bien ? demande Bastian.

    Günther sort un paquet de Lucky Strike de sa poche de poitrine :

    - J’ai vécu six ans à New York.

    - Vraiment ? Tu parles donc couramment…

    De ses dents, Günther tire une cigarette du paquet :

    - You bet !

    - Grâce à ton anglais et à mon français, soupire Bastian, on va aller loin.

    - On en aura bien besoin.

    - On va où ?

    Günther relève le devant de son casque américain.

    - À Paris.

    - Paris ? Si loin que ça ? demande Bastian en faisant la moue. Qu’est-ce qu’on va foutre là-bas ?

    Günther se retourne et sort une carte Michelin.

    - Je te dirai ça plus tard.

    Ils fument et étudient la carte touristique. La frontière française est à une heure de route. À cause de la nervosité des GI et des MP aux points de contrôle, ça leur prendra plus de temps. Ils se rendent compte qu’à présent, les choses deviennent sérieuses.

    - Let’s go, fait Günther.

    Les mégots disparaissent dans une flaque de boue au bord du chemin. Günther passe la première. Au bout de quelques centaines de mètres, ils reprennent la route. Ils s’approchent d’une zone de brouillard bas. Alors qu’ils la traversent, ils reniflent une forte odeur de brûlé. Elle provient d’arbres en feu, un peu plus loin. Un incendie probablement causé par un projectile.

    michiel janzen,traduction,pays-bas,thriller,seconde guerre mondiale,ardennes,1944,roman,littérature,hollande,eisenhower,otto skorzenyLe choc arrive de nulle part. Un cri bref tout de suite suivi d’une chute sourde sur l’asphalte. Dans la lueur des phares se dégage peu à peu le visage effaré d’un paysan. Planté juste à côté de la jeep, le type tend les mains devant lui, comme pour se protéger, de peur d’être renversé. Günther descend du véhicule et découvre, sur la chaussée, l’animal. L’œil brillant de la chèvre le fixe. Dès qu’il se penche, elle écarte craintivement la tête. Incapable de se relever. Une ou deux pattes cassées, sans doute. Bastian rejoint le vieux paysan. Il le contient pour éviter qu’il ne se jette, de rage, sur Günther.

    - Ma pauvre chèvre…, se lamente l’homme.

    - Elle vit encore, dit Günther à Bastian.

    - Qu’est-ce tu veux faire ? lui demande ce dernier.

    Günther évalue la situation. Un lieu improbable, un moment improbable – une histoire problématique. Leur mission ne peut en aucun cas capoter à cause d’un stupide coup de malchance. Il palpe le corps chaud de la chèvre. De ses mains, il lui soulève un peu la tête. L’innocence rayonne dans les yeux de la bête. Vulnérable, elle gît là sur l’asphalte froid. D’une façon ou d’une autre, elle lui fait confiance. À croire qu’elle considère l’homme qui lui tient la tête comme son sauveur. Günther soupire, resserre sa prise et lui tord le cou.

    - On y va ! lance-t-il tout en se redressant.

    Le paysan reste planté sur place, pétrifié. Il n’en croit pas ses yeux. Bastian comprend ce que son camarade attend de lui. Il prend son M1-Garand dans la jeep et tire à bout portant sur le vieux. Celui-ci s’effondre sur le sol. Bastian tire encore une fois. Après le deuxième coup de feu, il rabaisse son arme, la repose dans la jeep et monte à côté de Günther. Lequel fait marche arrière avant de contourner les deux cadavres.

     

    traduction : Daniel Cunin

     

     


    Opération Greif (en anglais)

     

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  • Les chevaux d’Hitler

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    Les chevaux d’Hitler

    L'incroyable traque du dernier trésor

    du Troisième Reich

     

    Arthur Brand, traduction, pays-bas, hitler, seconde guerre mondiale, daniel cumin, Armand Colin, histoire, art, enquête

    traduction Daniel Cunin, Armand Colin, 2021 

     

     

    Surnommé l’Indiana Jones du monde de l’art, Arthur Brand est un détective qui part à la recherche d’œuvres volées ou disparues. Ces dernières années, il a ainsi mis la main sur un buste de Zadkine figurant Van Gogh, deux créations de Jan Schoonhoven, un Dalí, une toile de Tamara de Lempicka (La Musicienne, photo ci-dessous), une mosaïque byzantine du Ve siècle, un portrait de Dora Maar signé Picasso, une bague en or d’Oscar Wilde, mais aussi des sculptures emblématiques du régime nazi. Cette dernière enquête fait l’objet de son livre à présent disponible en langue française. Livre dont les droits viennent d’être acquis par la Metro-Goldwyn-Mayer. Les aventures de ce limier pas comme les autres ont déjà donné lieu à plusieurs documentaires diffusés ces dernières années en Hollande.

     

    Arthur Brand, traduction, pays-bas, hitler, seconde guerre mondiale, daniel cumin, Armand Colin, histoire, art, enquêteBerlin, 1945. Dans les jardins bombardés de la Chancellerie d’Hitler, les deux chevaux de bronze réalisés par Josef Thorak,  l’un des sculpteurs officiels du Reich, ont disparu. On les pense détruits. Aucune trace nulle part.
    Amsterdam, 2013. Mandaté pour retrouver ces sculptures qui,  selon un courtier d’art, existeraient encore, Arthur Brand commence  une longue enquête à travers l’Italie, l’Allemagne et la Belgique. Au cours de ses recherches, il rencontre dirigeants d’organisations louches, anciens nazis, anciens membres du KGB et de la Stasi, néo-nazis, etc. Tous semblent impliqués dans le trafic d’art nazi.
    Ce livre raconte quel stratagème il a imaginé pour faire interpeller  des collectionneurs et marchands plus ou moins véreux et pour retrouver, quasiment intactes, plusieurs sculptures majeures  du Reich censées détruites à jamais…

     

    Une autre découverte d’Arthur Brand

     

     

    Prologue

    Bunker du Führer, Berlin,
    22 avril 1945

     

    Cela fait un mois qu’Adolf Hitler n’a plus vu la lumière du jour. Retranché dans son Führerbunker, il ordonne à ses troupes de tenir bon jusqu’au dernier homme. L’Armée rouge a lancé son offensive contre Berlin en engageant dans la bataille 2,5 millions de soldats, 6 250 véhicules blindés et 7 500 avions. La capitale du Troisième Reich est encerclée.

    Dans une tentative désespérée de fuir Berlin, quelques-uns des plus proches collaborateurs du Führer quittent la vie souterraine du bunker. Cependant, en ce même jour, ses plus fidèles disciples, le ministre de la Propagande Joseph Goebbels et son épouse Magda, le rejoignent.

    Dans le bunker coupé pour ainsi dire du monde extérieur règne une atmosphère apocalyptique. Une ou deux lignes de téléphone fonctionnent encore. Avec force boissons, on noie les pensées qui ramènent à ce qui ne va pas manquer de survenir. Seul Hitler croit encore à la victoire finale. Tandis qu’il déplace sur une carte des divisions qui n’existent que dans sa tête, l’un de ses généraux entre.

    « Mein Führer, notre contre-attaque au nord de Berlin n’a pu prendre forme. Eberswalde a été prise par les Russes. »

    Eberswalde, petite localité située à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Berlin, ne devait en réalité être conquise par les Soviétiques que quatre jours plus tard, le 26 avril. Il n’en reste pas moins que, pour Hitler, ce message, qui illustre de patents problèmes de communication, constitue le coup de grâce. Sujet à l’une de ses légendaires crises de colère, il maudit ses généraux : « Ils m’ont trahi ! C’est fini ! La guerre est perdue ! Il ne me reste qu’une seule chose, le suicide. »

    Soixante-dix ans plus tard, Eberswalde fait la une de l’actualité dans le monde entier en raison de l’un des secrets les plus longtemps gardés de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide…

     

    Entretien en anglais à propos des chevaux d’Hitler et d’autres découvertes

    Le même doublé en français

     

     

    Un extrait

     

    « Arthur ? Ici, Steven. Désolé de ne pas vous avoir rappelé plus tôt. Je ne vous dérange pas ?

    – Non, pas du tout, je réponds en me levant, les cheveux pleins de shampooing, pour gagner l’arrière-salle du salon de coiffure turc.

    – Vous vous souvenez ?, j’ai peut-être quelque chose qui va intéresser votre meilleur client.

    – Euh, oui, il me semble m’en souvenir.

    – Eh bien, voilà. J’étais en négociation avec un cheikh, mais il ne m’inspire pas confiance. Il s’agit à vrai dire de quelque chose qui doit rester couvert par le sceau du plus grand secret. L’acheteur potentiel doit promettre de ne jamais rien rendre public. Alors même qu’on sait que les collectionneurs aiment montrer leurs collections. Vous saisissez le problème ?

    – Oui, très bien. Mon client collectionne des pièces uniques qui revêtent une grande valeur historique, le plus souvent tout juste exhumées par des chasseurs de trésors. Le tout dans la plus totale illégalité. Si on venait à les découvrir en sa possession, on les lui confisquerait. Il se trouve que c’est un homme connu et d’une réputation irréprochable. Il ne peut se permettre le risque d’un scandale.

    – Votre client, fait Steven après deux secondes de réflexion, me semble être l’homme idéal pour ce qui nous intéresse. On le dirait fait pour ça. Je vous adresse un courriel ce soir. Tout ça, nous sommes d’accord, est extra-confidentiel. »

     

    Dora Maar chez Arthur Brand

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  • The Saudi’s

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    The Saudi’s

    The Uncertain Future of a Powerful Oil State

     

     

    Mark Blaisse, The Saudi’s, document, monde arabe, pays-bas, néerlandais, journalismeMark Blaisse is historian, writer and journalist. Since his first book, Anwar Sadat. The last Hundred Days (1981), he has shown a keen interest in the Arab world, its culture, politics, people and religion(s). He has covered the Iran-Irak war for Dutch television, as well as the civil war in Lebanon (Israeli invasion / Sabra-Shatila massacre in 1982) and he spent lots of time researching for his book on terrorism, in Damascus, Beirut and the Beka’a valley.

    In 2019 he published the first comprehensive book in Dutch on Saudi-Arabia, focusing on the period after the arrival of king Salman (2015) and his son Muhammad bin Salman. He spent many weeks in the kingdom to unravel a few of the secrets of this closed society.

    One of his latest works is on the Neapolitan philosopher Giambattista Vico.

    Mark Blaisse works and lives in Amsterdam. He has two sons and two grandchildren.

     


     Mark Blaisse about The Saudi's (Dutch langage)

     

    Modern Saudi-Arabia is a mystery, only known to most people by key words like filthy rich, Mecca, Islam, oil, desert and, recently, murderous. Ever since crown prince Muhammad bin Salman started his ambitious and controversial modernization program, things started shifting in Saudi Arabia. How will a once secluded desert culture react to the challenges of the twenty-first century? 

    Historian and journalist Mark Blaisse travelled extensively through the country to find answers to this question. He spent the night with princes in a desert camp, inspected the road to Mecca, picked dates, visited a soccer match and art galleries filled with forbidden work and marveled at the adequate flirting in shopping malls. He discovered a paradoxical and amazingly open Saudi Arabia, a world the average media seem to miss.

    In this fascinating account of a country in turmoil he unveils the tensions between traditionally conservative values and an open society with women driving cars, mixed class rooms, theaters and fun parks. Even tourists are welcome again. Or is it a fata morgana after all?

     

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    Publisher : Balans, Amsterdam

     

     

    Chapter 1: The desert camp

     

    Few experiences bring the visitor as close to the Saudi Arabian culture than spending a weekend in the desert. While families in Europe take off to their cabin in the woods or their cottage near the beach, the Saudi men tend to jump in their V8 desert monsters and drive to their isolated tents or farms. The women stay at home, for weekends are a man’s business. His friendships are profound and lengthy and are his most valuable asset. Most men make friends in high school and stay friends for the rest of their lives. They go to university together and, later in life, meet a few times a week to play cards, drink tea, discuss and spend time in camps in the middle of nowhere, away from noise and pollution. 

     

    One such group of friends leaves Riyadh every Friday morning and drives for two hundred miles in northerly direction to arrive at a couple of tents on a sandy hill. They park their Ford Raptor and Nissan Patrol Platinum near the informal domain of Faisal, a former army general, whom the others have known since childhood. Faisal sets up camp every November and has it dismantled in March when temperatures start reaching 40 degrees. There is a black, square tent for meetings (majlis) around a central fire place, while three sleeping tents have been positioned next to a restauration tent, a kitchen tent and a water truck. A huge caravan on wheels awaits the guests in case of a sand storm while the dogs have their own tent in the back of the compound. The dogs are used for hunting hare, but the friends prefer to fly to the Sudan or Mali where they can find the real stuff: deer and antelopes. ‘They don’t run faster but they are fitter. Our dogs always win’ says Muhammad, a retired marble stone trader. Like his friends he wears a red and white checkered ghutrah on his head, the traditional scarf, and a long, brown winter coat made of camel hair (bisht or mishlah). While the wives and daughters stay at home, sons are most welcome. ‘We prepare them for a life amongst friends, teach them how to build a fire, why being hospitable is so important, just like path finding and navigating in the desert. We don’t let the boys exchange our traditions for games on their tablets.’

    mark blaisse,the saudi’s,document,monde arabe,pays-bas,néerlandais,journalismeThis Friday, five sons join the party. They kiss their fathers on the forehead while the family friends are greeted with three kisses on the cheek. Respect for the elderly is a corner stone of the Arab civilization, just as caring for the sick and poor, feeding strangers and praying five times a day. ‘Here in the desert we only have to pray two or three times. We are, after all, travelling and therefore slightly handicapped.’ Faisal jokes about his own hypocrisy. Only about half of the men retire around noon and then again around half past four into the improvised ‘prayers’ tent. The other half stays put on the thick carpets and plays cards while sucking on a water pipe. Squatted, Hassan makes coffee above the fire. He brought his own, worn, coffee suitcase, filled with roasted beans and the right spoons and tongs. ’The Japanese have their tea ceremony, we are more into coffee’ he says, after which he mumbles something like aligato, thank you in Japanese.

    Like his companions, Hassan travels the world regularly for business and pleasure. They all received their degrees from American universities. Saud and Salman wear a baseball cap under their scarf, a proof of the double identity many Saudi’s seem to have. They sometimes find it difficult to choose between modernism and tradition. They love the US, but prefer their own country, despite the limited freedom even the elite experiences. They admire the horizontal American society but hang on to their tribal traditions and social stratification. Changes like the right for women to drive a car, the pushing back of the aggressive religious police, the authorization of a public appearance of a female pop artist (the Lebanese Hiba Tawaji, in December 2017) and the reintroduction of cinema’s after a forty-year ban are looked upon with suspicion by the conservative majority. After all, Islam dictates that nothing must interfere with serving Allah. Austerity and purity are therefore required, which explains the question marks accompanying the energetic change proposals by crown prince Muhammad bin Salman, usually referred to as MBS, during the past few years. ‘He has no choice’ says liberal minded Faisal. ‘He is only thirty-three himself, the neighboring countries are liberal, the seduction reaching everyone via social media cannot be stopped. Saudi Arabia cannot continue putting its head in the sand.’

     

    mark blaisse,the saudi’s,document,monde arabe,pays-bas,néerlandais,journalismeThe word ‘tradition’ is often heard in Saud Arabia. The men in the camp have important jobs, there are emirs among them, cousins of king Salman, diplomats, officers and business men. But during the weekend away they are all equal and the more time passes, the more they behave like Bedouins. ‘Even in Riyadh we stick to our old rituals’ says Faisal, who knows the desert like his pocket. Every year he looks for a new location for his tents, always near sand dunes. He takes his sons for a dazzling ride in his Raptor, sometimes on two wheels, over ridges and through dried beddings, where camels are desperately looking for grass. ‘These days they only serve as status symbols for their owners. Camels destroy our nature because they eat everything that grows. But we cannot forbid them, as they are the symbol of our country ’ laughs Saud.

    The Yemenite servants bring mint tea and dates. The men discuss politics and the consequences of the latest changes. What will happen if a woman creates a car accident. That will mean a huge organization considering that women can only be interrogated, searched, arrested and jailed by other women. Female assistants at a gas station? They can hardly imagine such a scene. ‘I don’t see them changing a tire in fifty degrees’ jokes Saud. 

    The cooks have slaughtered a sheep and prepared a big plate of saffron rice. Seated at a long table we eat stomach, lung, heart and testicles and have homemade cake as a desert. Thereafter we go back to the black tent where it’s warm and cozy, while the outside temperature nears zero. Later we will twist ourselves into military sleeping bags lined with artificial fur, but first we have to talk. In the dusk we look like a secret bunch of tribal leaders who just stepped down from their camels and are preparing a coup, except that all of us are regularly sending or receiving messages on our mobile phones. Outside the tent we drink a mouthful of scotch out of paper cups. The sons are not allowed to see their fathers sipping alcohol, but a Friday without booze is a lost Friday.

    Fahd is a former professional soccer player, but he ate so many dates during the past years that he is hardly able to walk. He leans on his cane with its silver knob, caresses his huge belly and starts yelling at the moderns. ‘I will never send my daughter to the US. She would be looked at by men, or, even worse, touched by them. In that case I would have to fly over seas to take revenge and save the family honor. Amongst us there are fathers who allow their daughters to walk unveiled. Believe me, that is the beginning of the end. Women are forbidden to show even the smallest part of their body, they belong to their husbands and to nobody else.’ His friends laugh and tell me that Fahd hasn’t even got children, let alone a daughter, that he is divorced, lives alone, is a flirt and, with that, extremely rich. Like the others he has attended the Royal School for princes. After his graduation he left for Pittsburg where he studied after being offered a royal grant, part of the king’s ambition to propose the best education to as many citizens as possible. 

    mark blaisse,the saudi’s,document,monde arabe,pays-bas,néerlandais,journalisme‘When Fahd was still skinny girls were running after him. They like brown eyes and black beards in Pittsburg. After all his conquests it is easy for him to pretend being a prude hero’ says Muhammad. The marble dealer is a born bully and Fahd is his favorite target. But the conservative provocateur has a thick skin. He keeps on protesting against the reintroduction of cinemas. ‘Romance and sex, that’s what it’s all about in movies. Women will only get bad ideas when watching them.’ And men? Asks Muhammad. ‘They are all made up of dirty ideas. But that’s OK’ is Faisal’s predictable answer.

    His friends laugh at his wit, while new themes come to the table. Whether they discuss the environment or Donald Trump, the war in Yemen or the price of a gallon of petrol, they almost always fight. But they do agree that the Arabs had an essential role to play in the world’s history: without them knowledge and civilization wouldn’t have spread all over humanity. ‘The Chinese were brilliant but never crossed their boundaries, while we, the Arabs, brought taste, culture, architecture, mathematics and astronomy on camelback to all of you.’ After these words the sociologist Saud is beaming with pride. But the atmosphere becomes grim a soon as Fahd says he is doubting the truth of the Holocaust story. He doesn’t accept the indignation of his friends and repeats that the whole thing is a marketing trick. Saud tells him that he can count on the Germans to have their statistics right and that six million Jews must indeed have been killed. Host Faisal interrupts. ‘It is of no importance how many Jews exactly have died, what matters is that they have been killed. If their neighbors had been more courageous it might not have happened. Let this be a lesson for us, that we will never allow our people to be carried off.’ The men sip their tea and munch on their own thoughts.

     

    All thirteen men present know their European history as well as the Arab one. They show off with the names of treaties and discoverers, citations out of a speech by president Roosevelt for king Ibn Saud, the founder of the Saudi kingdom. They actually fight to be able to impress me. For this group of friends everything seems to be a competition. ‘We picked that up in America’, Faisal admits.

    It is almost midnight when the bulky Fahd decides to leave the camp. He walks off a few hundred yards and lays down under the stars. The sound of the generator irritates him. Besides, he likes to sleep naked and that would be impossible even in a tent with only men.

     

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    Mark Blaisse 

     

     

     

  • Entre crimes & poèmes

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    Entre crimes & poèmes,

    l’énigme Gerrit Achterberg

     

     

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    À l’occasion de la parution en 2021 de L’ovaire noir de la poésie, choix de poèmes de Gerrit Achterberg (1905-1962) en traduction française aux éditions de Corlevour - préface de Stefan Hertmans, postface de Willem Jan Otten -, nous nous arrêtons sur le destin de ce personnage singulier, considéré par beaucoup comme le plus grand poète néerlandais du XXe siècle, dont l’œuvre demeure pourtant ignorée hors des Pays-Bas et de la Flandre.

     

     

     

    Demandez à ce qu’on biffe mon nom de l’état civil.

    Qu’on oublie et brûle tout ce qui rappellerait ma personne.

    Si jamais ce chant vous parvient, n’y voyez que

    du vent et de l’éternité, une fleur dans votre main.

     

    Gerrit Achterberg, « Code civil »

     

     

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    Une photographie en noir et blanc parue dans la presse nous montre quelques dizaines de personnes – proches, amis, éditeurs, un pasteur, des écrivains dont Cees Nooteboom et Harry Mulisch – réunies autour d’une fosse. Fleurs et branches de conifères recouvrent le cercueil que l’on vient d’y descendre. Sur la terre, les deux cordes dépassent encore de chaque côté. Des arbres et des trouées du rare feuillage hivernal occupent l’arrière-plan. Le cliché a été pris le 22 janvier 1962 à Leusden, une commune de la province d’Utrecht, aux Pays-Bas. Le lundi après-midi en question, dans ce cimetière, certains prirent la parole, dont Bert Bakker, célèbre éditeur, qui déclama « Pharaon » dont voici les dernières strophes :

     

    N’ajoutez ni ne retranchez rien à ce chant,

    ne jugez, ne condamnez aucune tombe

    sous peine d’être puni par un mort ;

     

    en dernier lieu, cependant, posez

    tous mes poèmes à mes pieds :

    forces grâce auxquelles je me relèverai.

     

    Si le défunt ne se releva pas le jour même, pour autant, il ne resta pas tout à fait immobile, semblant en cela reprendre à son compte l’un de ses vers : Il nous a eu en beauté pour l’éternité. En effet, quand tout le monde eut tourné le dos, les fossoyeurs retirèrent le cercueil de la fosse pour le placer dans une autre : on s’était trompé de trou ! Apparemment, trouver sa place dans l’au-delà se révèle pour certains plutôt difficile. Quant au mort en question, Gerrit Achterberg (1905-1962), il avait eu déjà bien du mal à en trouver une ici-bas.

    Posés ou non à ses pieds, ses poèmes revêtent quoi qu’il en soit une force telle qu’ils lui survivent depuis et lui survivront longtemps encore. Un commentateur parle à propos de ce millier de pages d’« une œuvre exceptionnelle, monolithique, profondément primitive ». Quant à l’écrivain Adriaan Van Dis, dès que l’on prononce le nom Achterberg, il s’exclame : « Grandiose ! » À première vue, pourtant, on pourrait se demander s’il est bien sérieux d’accorder un tant soit peu de crédit à un auteur qui, tout en se disant totalement habité par la poésie, intitule tel recueil Blanche-Neige, tel autre La Belle au bois dormant – qu’il dédie, on l’aura deviné, à… Blanche-Neige – ou encore un troisième Et Jésus écrivit dans le sable… Néanmoins, on a bien affaire à une création qui fascine depuis près de quatre-vingt-dix ans, à des « miniatures chargées de dynamite », ainsi qu’a pu le formuler l’un des auteurs des éditions Phébus, Simon Vestdijk.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeVoici peu, Delphine Lecompte, poétesse flamande, écrivait à propos d’Eiland der ziel (Île de l’âme, 1939), deuxième recueil d’Achterberg, en s’adressant à ce dernier au-delà de la tombe : « C’est ainsi que j’ai découvert votre poème ‘‘Verre’’ : Je suis fait de tellement de verre / que chaque voix forte / m’est une pierre, m’est une fêlure. Il m’a réconcilié avec la vie, j’ai vécu un moment d’extase : j’étais en présence d’une personne tout aussi fragile et délicate que moi, en même temps que suffisamment intelligente, rusée et forte pour se saisir de la pierre et la rendre toute lisse ; pour faire du mépris d’autrui une perle. J’ai alors lu tous vos recueils, en appréciant les nombreux miroirs et le crépuscule. De même, j’ai dévoré votre biographie et copié en grande partie votre vie : comme vous, j’écris comme une possédée ; comme vous, j’ai passé bien des années dans d’abjects et horribles asiles d’aliénés. Ma vie amoureuse ne se passe pas elle non plus sur des roulettes. Comme vous, j’ai un penchant à la violence, mais heureusement, je ne possède pas de revolver. Je n’ai pas même de harpon ; quant à la sagaie et à l’arbalète, elles n’apparaissent que dans mes poèmes. Ce que je trouve magnifique dans votre recueil Eiland der ziel, c’est votre condamnation, claire et nette, de la psychiatrie : les psychiatres sont des chiens qui dissèquent avec cruauté leurs patients. […] Mes poèmes sont baroques et monstrueux ? ça me convient. Tant qu’il m’est possible de me reposer de temps à autre sur votre île, sur votre âme. »

     

     

    La voix du poète (et autres documents)

     

     

    Jeunes années et premiers pas en poésie

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeOn l’aura compris, Gerrit Achterberg (le prénom correspond à Gérard, le patronyme à : Montagne Derrière) a effectué quelques séjours en asile psychiatrique et a dégainé à plusieurs reprises, outre sa plume, un pistolet ou un revolver. Son histoire commence à Neerlangbroek, petit village où il voit le jour le 20 mai 1905, dans une famille nombreuse et modeste (photo avec l’un de ses frères). On parle d’un environnement calviniste extrêmement rigoriste au sein duquel la Bible des États (traduction sacro-sainte datant de 1637) et le Catéchisme de Heidelberg (1563) ne laissent guère de place aux facéties ni aux arts. Ainsi, contribuant à la couleur locale, figure, gravé sur la fontaine du village, ce verset tiré de l’Exode : « Vous servirez le Seigneur, votre Dieu, afin que je bénisse le pain que vous mangerez, et les eaux que vous boirez, et que je bannisse toutes les maladies du milieu de vous. » Sur certaines pierres tombales, on peut lire cette tournure : « Ci-gît la dépouille mortelle de X jusqu’au jour de sa résurrection où, réunie à l’âme, elle deviendra un nouvel homme. » Quant aux modestes sépultures des gens les plus démunis, elles ne portent pas même le nom de ces derniers, uniquement un numéro et leurs initiales, un anonymat qui se reflète probablement dans l’absence d’identité du « je » et du « vous » des poèmes d’Achterberg. Ses vers font en effet écho à de tels effacements et à de telles formules, mais souvent dans une syntaxe, dans un énoncé qui prend le lecteur à contre-pied ; au fil de l’œuvre, le Hollandais exploite de façon très singulière la part réformée « piétiste » et « mystique » héritée du parler autochtone et de ses lectures de jeunesse.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeQuelques années après la naissance de ce fils, le père de Gerrit, jusqu’alors cocher d’un comte chambellan de la reine, prend une ferme à bail. Lui et son épouse apparaissent dans certains poèmes de leur rejeton (par exemple « Mère I & II » et « Le fils prodigue »). Bien qu’il participe à des activités collectives encadrées par les instances protestantes, le garçon est plutôt d’une nature solitaire. Sans être exceptionnelle, sa scolarité l’amène dès l’âge de 15 ans à vivre à Utrecht où il loge chez différentes familles. Il suit un enseignement qui va faire de lui, avant même la vingtaine, un élève-instituteur (photo ci-dessous, à 19 ans). À l’époque, il fréquente une jeune fille de 16 ans, Cathrien van Baak (photo ci-dessous), rencontrée à l’occasion d’une exposition. Fin 1924, avec l’un de ses rares amis, Gerrit commet une première plaquette qu’il reniera : De zangen van twee twintigers.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeDès cette période, il entre en contact avec des directeurs ou rédacteurs de revues (Roel Houwink, qui sera un temps son mentor, Hendrik Marsman puis les poètes A. Roland Holst et M. Nijhoff) ; ces auteurs, dont trois figurent aujourd’hui au panthéon des lettres néerlandaises, ne tardent pas à l’encourager en reconnaissant son talent. Lui-même ne voit pas comment il pourrait concilier écriture poétique et son métier ; de fait, il n’obtiendra jamais le diplôme d’instituteur. En 1926 paraissent de premiers poèmes dans des périodiques ; le thème de la blessure laissée par la femme aimée, absente ou décédée, est déjà mis en avant non sans quelques allusions bibliques – alors même que le jeune homme a en portefeuille des vers un tantinet plus grivois que personne ne s’empresse de publier…

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeDébut 1927, Gerrit Achterberg est réformé pour troubles psychiques (zielsziekte, soit, mot à mot : maladie de l’âme). Absorbé par sa vocation de poète, s’éloignant du milieu parental, il éprouve de plus en plus de difficultés à se conformer au monde extérieur et à se comporter correctement à l’égard d’autrui, en particulier à l’égard des jeunes filles et des femmes. Il exprime alors pour la première fois le désir de se suicider : Mes mains enserrent peu à peu mon cou, écrira-t-il encore dans « Suicide » (inclus dans le recueil Hoonte paru en 1949) ; alors que sa liaison avec Cathrien connaît des hauts et des bas et va bientôt se terminer, il tente, un soir, de pénétrer dans la chambre de sa première conquête, un revolver à la main.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeAprès cette rupture déterminante pour ce qui est de la teneur de l’ensemble de l’œuvre à venir, il tombe amoureux de Bep van Zalingen, institutrice, dont il ne tarde pas à demander la main. Les fiançailles vont se prolonger trois années. À partir de la rentrée de 1930 – époque à laquelle des revues de diverses orientations idéologiques ou confessionnelles prennent un nombre plus significatif de ses vers –, il occupe un poste à La Haye. En 1931, Afvaart (Appareillage), son premier véritable recueil, voit le jour. Malgré une bonne poignée de recensions positives, en un an, moins de cinquante exemplaires trouvent preneur. Rien ne laisse donc présager qu’il se vendra, un quart de siècle plus tard, plus de 100 000 exemplaires de la première anthologie de sa poésie, puis, à partir de 1963, plusieurs dizaines de milliers de l’épais volume relié de ses œuvres complètes.

     

     

    Le poète Achterberg ignoré et passé sous silence dans son village natal

     

     

    Années et poèmes d’internement

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeLa période de créativité que Gerrit traverse alors que la crise économique commence à frapper de plein fouet l’Europe occidentale, se trouve bientôt contrariée par une dégradation de son état mental, les premiers signes manifestes d’une dépersonnalisation et d’un « sentiment d’incomplétude ». Il se montre violent à l’encontre de Bep. Celle-ci l’évite de plus en plus et finit par rompre leurs fiançailles, ce qui laisse le jeune homme totalement abattu. Les choses s’aggravent quand on apprend qu’il retourne parfois son agressivité contre ses élèves ; il serait même allé jusqu’à attenter à la pudeur de l’une des écolières. L’établissement haguenois où il travaille le somme de se faire traiter. Achterberg ne reprendra jamais ses fonctions. Fin 1932, il est interné une quinzaine de jours dans une clinique psychiatrique. On diagnostique une psychopathie. Annie Kuiper (photo), l’infirmière en chef qui s’occupe de lui, va jouer un rôle prépondérant dans les dix années qui suivent.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeIl passe ensuite des semaines d’oisiveté à la ferme de ses parents. Mais, désemparé, il part à bord d’un taxi, le Vendredi saint 1933, à la recherche de Bep. Alerté par les propos décousus et alarmants de son client, le chauffeur prévient la police. Gerrit est arrêté en possession d’un revolver et de balles qu’il s’est semble-t-il procurés auprès d’une prostituée. Il avoue qu’il s’apprêtait à tuer dans un bois la jeune femme qui l’avait quitté peu avant. Un deuxième internement commence, dans la même clinique, cette fois pour une trentaine de jours. Diagnostique : psychopathie sévère. Puis, pendant cinq mois, le patient est pris en charge dans un autre lieu sans subir de traitement particulier avant d’être libéré à la surprise de plus de l’un de ses proches. Pour ainsi dire sans ressources – l’État n’allouait pas encore d’aides aux poètes ! –, il devient gratte-papier à Utrecht et se fiance avec Annie Kuiper. Ainsi, pendant plus de trois ans, il ne fait guère parler de lui, occupant un obscur emploi ayant trait au contrôle du nombre de veaux et de cochons dans les fermes des environs. Début 1935, il loue une chambre chez Roel van Es, une femme divorcée un peu plus âgée que lui, mère d’une adolescente prénommée Albertha. À Annie, qui habite et travaille dans une ville voisine, Achterberg confesse l’obsession et les fantasmes que lui inspire sa logeuse. Il en vient même à demander la main de cette dernière ! Devant le refus qu’il essuie, il lui demande celle d’Albertha, âgée d’une quinzaine d’année ! C’est d’ailleurs à Roel qu’il entend dédier le recueil qu’il prépare, Eiland der ziel, dont la parution sera finalement reportée à l’année 1939. À cette date, la pauvre logeuse n’était toutefois plus de ce monde : le browning acquis par Gerrit début décembre 1937 lui avait en effet été fatal. Le soir du 15, le poète est semble-t-il surpris, en train de se masturber, par Albertha ; il tente quoi qu’il en soit de la violer ; les cris de cette dernière alertent sa mère qui surgit dans la chambre. L’agresseur tire sur l’une et l’autre, tuant la femme, blessant l’adolescente qui échappe de peu à la mort. Moins réputé qu’Achterberg – même s’il a connu son heure de gloire et a su tirer profit des médias –, Richard Klinkhamergerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crime (1937-2016), ancien déserteur de la Légion étrangère (expérience qu’il a narrée dans un roman à succès), est l’autre écrivain néerlandais homicide du XXe siècle. En 1991, ce dernier a tué sa deuxième épouse. Démasqué seulement neuf ans plus tard, il avait entre-temps écrit une œuvre de fiction dans laquelle il expose tous les scénarios possibles qui auraient pu l’amener à commettre le meurtre dont on le suspectait. En tout, Klinkhamer fera moins de cinq ans de prison.


    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeQuant à Achterberg (ci-contre, photo de l’époque), après son forfait, il est détenu pendant six mois à la maison d’arrêt d’Utrecht. Le psychiatre qui l’examine considère qu’il a affaire à un hystéro-psychopathe. En conséquence, les magistrats estiment que le coupable ne peut être tenu pénalement responsable de ses actes ; ils prennent une mesure de « mise à disposition du gouvernement néerlandais », ce qui revient à l’interner pour une durée indéterminée, avec obligation pour le patient de suivre des soins. Psychiatres et représentants du ministère de la Justice ont dès lors son sort entre leurs mains ; plus ou moins tous les deux ans, ils sont censés se prononcer sur son cas pour savoir s’il est ou non susceptible d’être libéré, la décision définitive revenant au ministre de la Justice. Ainsi, début 1941, Achterberg est-il examiné pendant plusieurs semaines à Amsterdam, mais les médecins décident de le ranger dans la catégorie des déséquilibrés. De juin 1938 à juin 1941, Gerrit vit le quotidien de l’asile pour psychopathes d’Avereest, une petite commune du Nord-Est des Pays-Bas. De début juin 1941 à début décembre 1942, il est placé dans un établissement situé à Rekken, dans la province de Gueldre, avant d’être de nouveau examiné dans une clinique, cette fois pendant plus de huit mois. Durant l’été 1943, il est placé dans une famille qui vit près de l’asile de Rekken : il continue d’être suivi et surveillé mais bénéficie d’une plus grande liberté. Début 1944, c’est un couple vivant dans la région (la bourgade de Neede en province de Gueldre) qui l’accueille ; en octobre de la même année, Cathrien, son premier amour, le rejoint. Ses quelques séjours ultérieurs en hôpital psychiatrique seront assez brefs (cure de désintoxication). Il lui faudra toutefois attendre juin 1955 pour que sa « mise à la disposition du gouvernement » soit totalement levée et qu’il retrouve, juridiquement, la jouissance de tous ses droits ainsi qu’une totale liberté de mouvement. En définitive, il aura été interné à peu près à la même période qu’un autre grand poète, Antonin Artaud.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeParmi les différents spécialistes qui ont étudié le dossier de Gerrit, certains ont recouru, outre aux qualificatifs mentionnés plus haut, à ceux-ci : schizoïde, schizophrène, narcissique et autiste. Lui-même a pu se reconnaître schizoïde, mais non pas schizophrène. Il est certain que la possessivité – autrement dit l’incapacité à considérer l’autre et, de fait, sa propre personne, comme un être à part entière – l’a souvent aveuglé, au point de le pousser à commettre l’irrémédiable. Plus souvent encore, toutefois, ces « forces diaboliques », Achterberg est parvenu à les canaliser pour les transposer dans son œuvre, tentant de s’approprier, non sans une obsession poussée de la perfection, celle qui ne cessait de lui échapper. Comme dans le cas d’un Vincent van Gogh, on n’a pas manqué, à titre posthume, d’essayer de cerner de plus près les troubles en question. On a pu parler d’un dédoublement (grave) de la personnalité (un poème publié fin 1955 s’intitule « Depersonalisatie »). Voici une vingtaine d’année, un journaliste est allé jusqu’à suggérer qu’aimer la poésie d’Achterberg reviendrait à serrer contre son cœur l’œuvre oppressante d’un nécrophile psychopathe. On a évoqué aussi, pour expliquer la violence et l’aliénation du poète, une chute sur la tête qu’il aurait faite dans l’enfance et une seconde à l’adolescence. Ce qui est certain, c’est que son déséquilibre n’a donné lieu à aucun traitement réellement lourd durant ses internements, même si la castration a été un temps envisagée ; on l’a enfermé pour tenter avant tout de le « rééduquer » et, bien entendu, pour protéger ses proches, en particulier ceux du sexe féminin. Dans l’un des hôpitaux où il s’est morfondu, on l’a laissé assez libre : il consacrait son temps à l’écriture de lettres et de poèmes, à la lecture et à la gestion de la bibliothèque du lieu, une pièce où il se réfugiait le plus possible. Il n’est donc sans doute pas un « fou littéraire » au sens ou Raymond Queneau et André Blavier l’entendaient, puisque ceux-ci excluent de cette catégorie les écrivains qui, bien qu’évoluant entre génie et folie, ont été à un moment donné « la proie des psychiatres ». Peut-être Gerrit aura-t-il alors plus sa place aux côtés des auteurs qui font l’objet de l’ouvrage de Jeremy Reed : Madness. The Price of Poetry. Paul Rodenko (1920-1976), auteur assez proche d’Achterberg, a pu dire : « La véritable poésie a quelque chose à voir avec la folie et la mort, elle doit nous donner l’impression que le poète peut à tout moment devenir cinglé ou tenter de se suicider. »

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeLes psychiatres – ainsi, au passage, que les juges et autres représentants de l’État qui violent l’intimité du patient – sont les cibles de certains vers du Hollandais, en particulier ceux du recueil posthume Blauwzuur (Acide prussique, 1969) – qui devait s’intituler à l’origine Cellule ou Asile –, composé une trentaine d’années avant sa parution. Les titres des poèmes parlent d’eux-mêmes : « Acide » (Acide sur l’âme que rongent les larves), « Ministre » (Je fais la loi. J’évolue bond après bond. / La loi vous fait. Vous progressez sur le dos), « Effroi » (Effroi quand retentit mon nom : on a mutilé ses significations, / il n’est plus qu’effroyable aboi et appel / au lit à la gamelle), « Épitaphe » (ils se sont dit : l’éliminer, / c’est faire qu’il renonce à chanter), « Psychiatre » (N’ai-je pas depuis longtemps oublié / qu’il me faut encore exister ?), « Cellule » (En dedans de la pierre de l’existence), « Pavillon » (Nous sommes de parfaits idiots / qui allons et venons ici tels des animaux), « Heure de consultation » (Dieu du ciel ! des bestiaux d’hommes / m’ont en leur pouvoir.), « Égout » (Dans quel égout ai-je atterri ?), « Règlement » (Propriété perdue. Vie condamnée à mort), « Terreur » (Chaque cri provoque une déchirure / dans les mailles prudemment élaborées / du rêve) ou encore « Directeur ». Aux yeux de la magistrate Jeanne Gaaker, « les poèmes d’Achterberg relatifs à son expérience dans des hôpitaux psychiatriques illustrent la thèse de Wittgenstein selon laquelle les limites de notre langage sont les limites de notre monde, et ceci dans plus d’un seul sens. Lisant Blauwzuur, on ressent profondément la tension qui étaye l’identité de l’auteur, entre le poète d’un côté, le fou criminel et déviant sexuel de l’autre. Les frontières entre faits et fiction sont floues dès lors qu’on prend conscience que les psychiatres et les juristes ont diagnostiqué la folie d’Achterberg en se basant sur sa poésie ».

     

    Autres documents (sonores) ayant trait à Achterberg

     

     

    Le cercle des proches et la reconnaissance

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeMême coupé en grande partie du monde, Achterberg a laissé une poignée de poèmes qui évoquent, de près ou de loin, la Seconde Guerre mondiale (« Guerre », « Résistance », « Auschwitz », « Attaque aérienne », « Voiture à bétail 1945 »…) ; il en écrira quelques autres à partir d’un fait de l’actualité. Cependant, l’essentiel de l’œuvre reflète l’introversion de l’auteur. Plus d’une centaine de poèmes sur un total d’à peu près un millier commencent par le pronom personnel « je » ; Gerrit accordera un peu plus de place à un « on » ou à un « nous » à mesure qu’il mettra l’accent sur la forme en se polarisant sur un schéma rimé plus strict. Il ne faut toutefois pas se fier aux titres pour croire que le poète est vraiment en lien avec la société qui l’entoure ou avec son temps. Dans le sonnet « Auschwitz », pour ne retenir que cet exemple, point de traces explicites du camp à proprement parler si ce n’est en tant que destination :

     

    Les bourrasques en parlent sans le savoir.

    Ni audience ni porte-parole ne demeurent

    pour vous raconter. Vous êtes abrogée.

    Une fois de plus, je sais que je vous ai oubliée.

     

    Rubans de ciel, chassés dans des vibrations,

    les mots ne sont pas revenus, les faits

    incapables de garder, d’endurer du langage.

    Chaque conscience s’est donnée la mort.

     

    Cédée à des trains blindés, wagon gris

    décroché sur une voie sans issue, vous

    vous tenez quelque part en de rudes parages .

     

    Des lettres écrites à la craie par une main

    étrangère, vous destinent de dehors, froide

    et prête, pour ce lieu où l’on vous a égarée.

     

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeDurant les différents internements du poète, un certain nombre de personnes sont malgré tout autorisées à lui rendre visite, en particulier sa fiancée du moment – l’infirmière Annie Kuiper –, son père, plusieurs littérateurs, l’éditeur Bert Bakker ou encore un médecin juif allemand admirateur de son œuvre, que cachait L. H. Fontein, le directeur de l’asile situé à Rekken, dans la province de Gueldre, tout près de l’Allemagne. Pour quelques occasions exceptionnelles, le poète bénéficie d’un droit de sortie ; ainsi, en avril 1942, lors du décès de sa mère, il peut rejoindre sa famille sans pouvoir toutefois assister aux obsèques : on craint une réaction hostile des villageois ; plus ou moins à la même époque, il assiste même à un cycle de conférences auxquelles L. H. Fontein (photo ci-contre) l’autorise à l’accompagner.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeGrâce à ces visiteurs, à maintes lectures – romans, philosophie, histoire de l’art, linguistique, spiritisme, parapsychologie… « il est connu pour ne pas aimer lire les poèmes des autres, de peur de rompre sa tension personnelle » (F. J. Temple) –, grâce à l’écriture de nombreux vers et de lettres, Achterberg tient tant bien que mal le coup, non sans traverser des moments de grand désespoir. En réalité, le fait de ne plus avoir à travailler, de ne plus être tourmenté par la présence obsédante de femmes, le libère d’une certaine façon ; il connaît alors une période créative très féconde même s’il s’efforce de ne pas coucher sur le papier des strophes qui pourraient lui nuire aux yeux des psychiatres. Hormis sa poésie et sa correspondance, il n’a laissé aucun écrit. Pour la majeure partie, ses lettres ne sont pas d’un niveau littéraire exceptionnel ni d’un intérêt extraordinaire – à l’exception sans doute, sur ce dernier point, de ses échanges avec Roel Houwink et avec Annie Kuiper. Il ne s’exprime que rarement sur le fond de son œuvre : « il avait toujours peur d’écrire quelque chose pouvant être utilisé contre lui » (A. Middeldorp). Il n’en parlait pas non plus, semble-t-il, se contentant de remarques assez superficielles. La plupart des lettres éditées ou consultables à ce jour (adressées à des éditeurs, des confrères, des connais-sances susceptibles de lui venir en aide) portent sur la publication de poèmes ou la possibilité d’en publier ainsi que sur les moyens d’être rendu à la liberté. On reste dans le domaine du pratique, du factuel. Peut-être quelques échanges épistolaires restés jusqu’à ce jour confidentiels nous entre-bâilleront-ils un peu le crâne du poète…

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimePendant ces années, un autre viatique permet à Gerrit de ne pas sombrer totalement : les nombreuses possibilités de publication qui s’offrent à lui, malgré son isolement et malgré l’occu-pation nazie. En avril 1940, juste avant le bombardement de Rotterdam et l’invasion du pays, paraît son recueil Dead end. À ce titre pour le moins parlant viennent s’ajouter quelques éditions, dont certaines clandestines, avant la fin des hostilités : en février 1941 sort ainsi Osmose puis, en octobre de la même année, Thebe (Thèbes). Au printemps 1944, le recueil Sintels (Scories / Braises). Reconnu assez rapidement par quelques-uns de ses principaux pairs, Achterberg pourra longtemps compter sur leur entregent, bien que la plupart n’ignorent guère la gravité des faits qu’il a commis. Il leur doit, au fil du temps, nombre de recensions de ses recueils, des essais sur son œuvre, l’obtention de prix littéraires, l’accès à des subventions et à des éditeurs… Au point qu’on assiste, la guerre à peine terminée, à une véritable avalanche : dès 1946, on voit ainsi paraître pas moins de six nouveaux titres (dont Stof), d’un volume regroupant les quatre premiers et à la réédition d’un plus ancien ! En tout, 27 recueils verront le jour du vivant de l’auteur dont plusieurs lui vaudront d’être le lauréat de prix parmi les plus prestigieux des Pays-Bas. C’est d’ailleurs en mai 1946, lors de la remise de l’un d’eux spécialement créé pour le distinguer, qu’il lit pour la première fois ses vers en public.

    Roel Houwink (dessin de Wybo Meijer, 1925)

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeLe retour de Cathrien dans sa vie, dix ans après le dernier contact, marque bien entendu une étape très importante. Ils se revoient pour la première fois en août 1943 – c’est Gerrit qui lui a passé un coup de téléphone. La flamme de l’amour, selon toute vraisemblance, ne s’est jamais tout à fait éteinte entre eux. Cathrien vient vivre à ses côtés dès octobre 1944, à Neede. Ils résideront dans cette commune jusqu’à début mai 1953 – en particulier dans la maison baptisée Mariahoeve –, date de leur déménagement à Leusden (province d’Utrecht), à un jet de pierre de grandes étendues naturelles. Le 27 juin 1946, l’amoureuse, effrayée vingt ans plus tôt par la menace d’un revolver, épouse son agresseur. Le père du poète assiste à l’événement. En cette occasion, les époux posent entourés de leurs deux témoins, l’éditeur Bert Bakker et l’auteur Ed. Hoornik, ainsi que du poète Martinus Nijhoff (photo ci-dessous).

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    Malgré les colères de Gerrit, sa jalousie de tout, son incapacité à supporter la moindre critique portant sur sa poésie, les crises qui l’accablent (il lui arrive encore de menacer des gens avec un couteau ou un pistolet), malgré les cures pour lutter contre l’alcoolisme, les journées où il disparaît pour se livrer à des beuveries ou encore ses frasques d’exhibitionniste (ce qu’on appelle en néerlandais un potloodventer, soit « un marchand ambulant de crayons à papier »), Cathrien s’emploie afin qu’il mène une vie à peu près normale. Tout ceci en taisant bien entendu le crime de 1937 – resté un traumatisme pour le reste de la famille Achterberg. On apprendra que Cathrien avait semble-t-il, elle aussi, un passé à se faire pardonner ou du moins à « gommer », notamment une liaison avec un soldat allemand. Mi-ange gardien, mi-chien de garde selon certains, radiant et vigie selon d’autres, elle protège son mari lorsqu’il lui arrive de baisser la garde, de pointer le nez hors du « mur de Berlin qu’il a érigé autour de lui » (Simon Vinkenoog). Par ailleurs, elle le coupe plus encore de sa famille, même si le poète va se rapprocher et géographiquement et thématiquement de ses origines. En août 1947, elle met au monde un garçon qui meurt quelques heures plus tard. Ici est la tombe égalisée avec le gazon, tel est le premier vers de « Kindergraf » (Tombe d’enfant).

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeAutour du poète s’est peu à peu constitué un cercle d’« amis », essentiellement des hommes de lettres qui connaissent son histoire mais font leur possible pour qu’elle ne s’ébruite pas. Son cinquantième anniversaire (photo ci-dessous) réunit ainsi une petite partie de l’élite littéraire du pays ; le liber amicorum qu’il reçoit à cette occasion comprend un témoignage de sympathie (écrit, dessiné ou peint) de près de soixante-dix écrivains, éditeurs et artistes. Il est certain qu’Achterberg s’est la plupart du temps montré opportuniste dans ses contacts avec les proches en question. Sans doute a-t-il tout de même été lié d’assez près à un ou deux pasteurs ainsi qu’à trois autres hommes : Arie Jacobus Dekker (avec qui il a publié sa toute première plaquette, photo ci-dessus) puis les hommes de lettres Roel Houwink (1899-1987) et Ed. Hoornik (1910-1970). Sans oublier Jan Vermeulen (1923-1985) qui a été durant quelques mois une sorte de secrétaire pour lui et auquel il a pu demander de relire des traductions françaises de sa poésie.

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    Au sortir de la guerre, Gerrit est autorisé à retravailler, mais les psychiatres refusent qu’il occupe un emploi à Amsterdam ou dans une quelconque ville. Aussi va-t-il assumer, en restant chez lui, diverses tâches qu’on lui confie par l’intermédiaire de son réseau de connaissances : travaux de correction pour des éditeurs, établissement de listes de vocables dialectaux, etc. Une manière de sucer, mâcher et ruminer des mots entre deux cigarettes. Même s’il donne à l’époque un petit nombre de poèmes à un hebdomadaire dans le cadre d’une action destinée à défendre la population espagnole contre le régime franquiste, on ne peut rattacher Achterberg à aucune mouvance politique ni à aucune école littéraire ; il est resté étranger à ces questions de même qu’il ne mettra jamais vraiment en avant ses convictions. Il n’a jamais non plus semble-t-il rompu tout à fait avec la religion de son enfance. La question de savoir s’il était ou non un poète « chrétien » a divisé et continue de diviser la critique hollandaise. Or, l’essentiel n’est pas là. L’essentiel réside dans le fait qu’il aborde et explore des motifs chrétiens emblématiques (à commencer par la Résurrection et la Trinité) en leur conférant une teneur, une couleur, des contours inédits susceptibles de susciter chez le croyant un approfondissement de sa foi, chez le non croyant un élargissement de sa perception esthétique.

     

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    Voyages en France et dernières années

     

    Privé de liberté de mouvement pendant une dizaine d’années, enfermé dans sa pathologie mentale, Achterberg a très peu voyagé – si ce n’est à travers sa poésie qui privilégie voyage dans le temps, dans l’espace, traversées sur l’eau et tentatives de passer dans l’autre monde ou d’en revenir. Aussi étonnant que cela puisse paraître s’agissant d’un Hollandais, sa connaissance des langues étrangères était plutôt limitée, même s’il a pu s’inspirer, çà et là, de certains vers de Baudelaire ; il ne maîtrisait que l’allemand, ce qui, pour un homme cultivé de son pays, ne représente rien de surhumain. Dans l’une de ses lettres, il demande à son correspondant ce qu’est une « allumeuse » ; il écrit code civil « code civile » et code pénal « code pinale » ; à sa décharge, il convient de dire que, durant ses inter-nements, il n’avait pas forcément à sa disposition un dictionnaire français.

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    C’est en avril 1949 que Gerrit quitte pour la première fois les Pays-Bas. Grâce au passeport qu’il parvient à obtenir malgré le fait qu’il reste sous le contrôle du gouvernement néerlandais, il monte, accompagné de Cathrien, dans la Ford 1949 Custom Tudor Sedan d’un couple de connaissances, Willem Joan ter Kuile (dit Jim, 1912-1973) et Francesca ter Kuile-Langelaan (dite Chetty, 1916-2012). Destination : la Riviera (photo ci-dessus : Jim, Cathrien et Gerrit buvant du champagne au bord d’une route en France).

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeDe cette expédition d’une vingtaine de jours (8-27 avril) résulteront plusieurs poèmes de Mascotte ainsi que l’intégralité de la plaquette Autodroom. Quelques titres : « Vercors », « Petit cimetière de Fréjus », « Jeanne d’Arc », « Rivièra » et « Gorge de Loup (sic) ». Divers documents, dont des photographies, nous permettent de savoir que les quatre Néerlandais se sont arrêtés à Domrémy-la-Pucelle, à Langres puis, près de Beaune, à Saint-Romain, village où l’écrivain Hendrik Marsman (1899-1940) a passé la dernière partie de sa vie ; après un arrêt à Tournus et un autre à Lyon, ils ont gagné Avignon, le Pont du Gard, Nîmes et ses arènes, la Camargue, Arles, les Baux-de-Provence, le Var (Fréjus, Saint-Paul-en-Forêt), puis Cagnes-sur-Mer où nombre de leurs compatriotes artistes villégiaturaient à l’époque. À partir de cette localité, ils explorent les environs pendant une semaine (Vence, Cannes, les Gorges du Loup, Vallauris, Monaco, Auron…) et entreprennent la route du retour en traversant la région grenobloise (Voiron, Saint-Pierre-de-Chartreuse) et le Vercors. À moins qu’ils n’aient, depuis Lyon, effectué le trajet en sens inverse… Quatre décennies plus tard, Chetty a confié les souvenirs qu’elle gardait de ce périple bien peu reposant. Tout – vitesse, paysages, étendues, distances, route défilant « à rebours » dans le rétroviseur – exerçait une énorme impression sur Gerrit, suscitait même une certaine peur en lui. Il ne tenait guère en place, notait tout dans un calepin, collait ses yeux à des jumelles alors qu’il occupait la place du mort dans la voiture, ceci pour ne rien perdre du panorama. Le soir, il sortait un peu de son univers, se montrait d’une humeur plus abordable. Mais il était incapable de renoncer à son rythme : manger et dormir aux horaires habituels sous peine de perdre totalement ses repères, de paniquer. Néanmoins, et même s’il n’a guère apprécié la cuisine française, il ne manquait pas de régaler ses compagnons de voyage de quelques boutades et traits d’humour.

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeDébut octobre 1950, le couple Achterberg effectue son deuxième séjour à l’étranger. Cette fois, ils prennent le train. À la Gare du Nord, un compatriote les accueille : Simon Vinkenoog (1928-2009). Depuis Clichy où il réside, ce tout jeune poète anime et aiguillonne l’avant-garde poétique hollandaise, ce qu’on appellera bientôt les Vijftigers, proches ou membres de la mouvance CoBrA, qui ne tarderont pas à se manifester dans les années cinquante ; ils reconnaîtront en Gerrit l’un des rares aînés dont ils estiment l’œuvre. Pour sa part, Achterberg confiera un jour à ce même Vinken-oog qu’il lit les poèmes des représentants de cette avant-garde en rétropédalant, autrement dit de la fin au début. Cette dizaine de journées parisiennes a fait plus forte impression sur les touristes que sur leur hôte, très déçu par l’imperméabilité d’Achterberg (photo des deux poètes à Paris).

    gerrit achterberg,hollande,pays-bas,crime,henk breuker,wim hazeu,f.j. temple,françois cariès,poésieLe troisième et dernier séjour de Gerrit en France se passera mal ; sans la présence de sa femme, il est la proie de moments de panique. Fin juin 1952, lui et son ami Ed. Hoornik prennent la route à bord d’une automobile conduite par un couple de leur connaissance, de jeunes homosexuels qui, sur le chemin de l’Italie, les déposent dans les Alpes. Les deux écrivains ont prévu de s’isoler dans un cadre montagneux afin de se consacrer à l’écriture. Auparavant, on s’est arrêté à Charleville-Mézières devant la maison natale de Rimbaud (photo ci-dessus). Achterberg et Hoornik se retrouvent bientôt du côté de Morzine (photo ci-dessous), dans un hôtel de sport d’hiver du Pleney dont ils sont les seuls clients. Cette promiscuité incite à toutes sortes de confidences, à de grandes rigolades, mais se traduit aussi par des frictions de plus en plus fréquentes, exaspérées par le fait que Hoornik séduit l’une des employées de l’établissement ; jaloux, Gerrit se sent de surcroît prisonnier des lieux comme par le passé des institutions psychiatriques.

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    Pour sortir de l’impasse, son confrère propose de prendre le chemin du retour bien plus tôt que prévu. Ils montent dans le train à Évian et gagnent Paris (photo ci-dessous) ; Cathrien a été prévenue de sorte à accueillir son mari sur le quai. Ce séjour dans les Alpes a inspiré à Hoornik un recueil de onze sonnets : Achter de bergen (Derrière les montagnes, 1955), compte rendu largement fictionnel de cette parenthèse mouvementée, dédié d’ailleurs sans rancune à Gerrit.

    gerrit achterberg,henk breuker,wim hazeu,f.j. temple,françois cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeL’époustouflante nouvelle « Het laatste woord » (Le dernier mot, 1966) de ce même écrivain revient elle aussi brièvement sur ces journées en altitude et sur la difficulté de nouer une profonde amitié avec le poète : « ‘‘Quelle belle vue tu as, dis-moi !’’ Je me tiens devant la fenêtre de son bureau, il me rejoint, nous regardons la nature, je sens combien il est tendu, je sens les efforts qu’il fait pour le cacher ; j’aimerais passer mon bras sur son épaule, qu’on reste ainsi une éternité, deux amis, deux frères pour ainsi dire, qu’on oublie la présence de nos épouses en bas, qu’on s’en aille, mais c’est impossible, on a essayé une fois, partir ensemble en voyage, mais dès la première nuit, je l’ai trahi avec la femme de chambre. »

    À la Pentecôte 1954, les Achterberg sont accueillis près de Nordhorn. Là, en Basse-Saxe, juste de l’autre côté de la frontière batave, se tient un séminaire dans l’optique de voir naître une traduction allemande d’un choix de l’œuvre du poète. En mai-juin 1961, Gerrit effectue un dernier séjour à l’étranger : au volant de sa voiture, il emmène la dévouée Cathrien sur les bords du lac de Constance. C’est que, début 1958, il a obtenu du premier coup le permis de conduire. À bord de sa Coccinelle bleue d’occasion, il aime à sillonner sa région. Pour financer la construction du garage où il remise le véhicule, il a vendu quelques-uns de ses manuscrits à un collectionneur.

    S. Vestdijk (fusain, Joël Cunin, 2019)

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeLe romancier Simon Vestdijk (1898-1971), qui a, en voisin, côtoyé de temps à autre Achterberg à partir de 1946, assure que le poète a connu des jours heureux dans les dernières années de sa vie. Pour sa part, Cathrien n’a pas manqué de souligner que le bonheur qu’il a partagé avec elle transparaît dans plusieurs poèmes. En particulier vers la toute fin, Gerrit semblait apaisé, beaucoup moins habité par la nécessité d’écrire. Il est vrai que les œuvres qui ont vu le jour au cours de la dernière décennie de son existence ne représentent qu’une faible proportion de l’ensemble. Parallèlement, plus le temps passe, plus le nombre des sonnets se multiplie, même si tous ne sont pas tout à fait conformes aux règles du genre. Ainsi, en 1953, Ode aan Den Haag(Ode à La Haye) et Ballade van de gasfiter (Ballade du gazier), puis, en 1957, Spel van de wilde jacht (Jeu de la chasse sauvage), constituent des cycles à dimension épique composés de poèmes de quatorze vers. En novembre 1961 paraît le dernier recueil du vivant de l’auteur. Peu après, à la Noël, après des mois de travail, Gerrit termine « Anti-materie » (Antimatière), son ultime poème : deux pages en partie rimées qui rassemblent, en quelque sorte, l’essence de sa poésie, et referment l’œuvre sur un « vous » qui éteint la lumière allumée dans les premiers vers par le « je ». Ce « je » revient dans un lieu où lui et le « vous » ont vécu ensemble. Bientôt, une porte se ferme, le poète, sur le papier, paraissant se distancier du poète de chair et d’os. Le « je » n’est plus que profil d’un « occiput aux talons » ; de ce spectre se dissocie un « il » qui gagne les chambres à coucher avec le « vous ». Les êtres ne sont plus présents que sous la forme de contours, de creux : Il y a une feuille pliée à l’endroit / où tu es dans le livre refermé. / Là se tiennent prêts les héros / pour le dénouement final. / Sur le canapé mon profil / de l’occiput aux talons ; / moi soustrait, au contour si précis, / il lui suffit de se lever / et de gagner les chambres à coucher / pour vous demander si l’on peut éteindre, / la porte de l’antichambre fermée.

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeDes dizaines de poèmes ont été consacrés à Achterberg par ses pairs, vieux ou jeunes. Le sculpteur Willem Berkhemer (1917-1998) lui a rendu un imposant hommage sous la forme d’une femme et d’un ange, statue qui se dresse dans la ville côtière de Noordwijk, à mi-chemin entre Amsterdam et La Haye. Selon cet artiste, « la poésie d’Achterberg renferme un processus d’initiation dans la connaissance du ciel et de la terre, de la vie et de la mort, à partir des thèmes qui constituent son propre destin. La femme du thème central représente l’amour céleste qui rend possible cette connaissance en Christ. Cette femme est cette connaissance elle-même». Quant au célèbre auteur du roman La Découverte du ciel, Harry Mulisch (1927-2010), il a dit avoir découvert la poésie assez tardivement, la vingtaine passée, en ouvrant un recueil d’Achterberg dans une librairie de sa ville natale, Haarlem. Pour lui, le volume des œuvres complètes de son aîné compte parmi les dix plus beaux livres jamais écrits sur cette planète. Mulisch appréciait surtout les poèmes courts, bien moins les cycles de sonnets. Autre grand écrivain, Simon Vestdijk a souligné de son côté la capacité rare de son confrère à tendre le poème en déployant un thème tout en poussant à son extrême la métaphore qui l’englobe. Enfin, selon Cathrien, Gerrit aurait fourni son autoportrait le plus pertinent dans « Risico » (Risque) : entre nuit et jour, le poète se trouve entre deux feux ; sous la lumière du jour, il est un autre que celui qu’il croyait être ; le soir, il retourne à l’être qui se méprise lui-même.

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeLe 17 janvier 1962, peu après avoir rendu visite, à Amsterdam, au traducteur et poète britannique James Brockway (1916-2000) (photo), Achterberg meurt d’un infarctus au moment où il rentre sa voiture dans son garage. Scène transposée par Hoornik dans sa nouvelle « Het laatste woord » (Le dernier mot) – dans laquelle ce dernier apparaît sous le nom de Kuyll (patronyme dans lequel on peut lire le mot « fosse ») et Gerrit sous celui de Rekke (patronyme basé sur le nom de l’une des communes où Achterberg a été interné) : « Un homme animé de mauvaises intentions. Des doigts maladroits qui tripotent le cadenas. – Comment osez-vous ? l’apostrophe la grille, je n’ai pas moins de valeur que la pipe ou la montre de Rekke. Quand j’étais malade, il a huilé mes gonds, un genou à terre, son haleine dans mon cou. – Pour autant, la mort, t’as pas réussi à l’arrêter, rétorque Kuyll tout en manipulant le cadenas. Tu n’es qu’une grille de rien du tout ! – Qu’aurais-je bien pu faire ? réplique celle-ci. La mort est arrivée avec lui dans la voiture, je les ai entendus se tabasser dans le garage. Jetez un œil par-dessus moi, vous verrez si c’est pas vrai. – Je ne fais rien d’autre, dit Kuyll. Voici des années que je suis planté ici à regarder encore et toujours. Sa voiture a été vendue ; son chapeau, c’est un clochard qui se trimballe avec sur sa tête. Les soupçons se portent sur moi, je les réfute. Je file un coup de pied à sa tombe, mais pour ce qui est d’obtenir une réponse de sa part, macache ! »

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeEn ce début 1962, le lecteur disposait alors d’environ 80% de l’œuvre en quatre volumes intitulés Cryptogamen, auxquels s’ajoutait le petit recueil de poèmes épars de 1961, Vergeetboek. Des cryptogames, autrement dit des plantes aux organes reproducteurs cachés ou peu apparents, ou encore, étymologiquement, des « mariages secrets ». On ne peut, bien entendu, s’empêcher de songer à des cryptogrammes, lesquels supposent des clés de lecture afin d’espérer découvrir le sens caché de ce qui est écrit. Si l’on va certes se remémorer Nerval – « L’alphabet magique, l’hiéroglyphe mystérieux ne nous arrivent qu’incomplets et faussés soit par le temps, soit par ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance ; retrouvons la lettre perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous prendrons force dans le monde des esprits » –, il n’en demeure pas moins qu’on a pourtant parfois l’impression, en lisant Achterberg, de saisir intuitivement toute la teneur de ses poèmes.

     

    Simon Vinkenoog, plus de 50 ans après sa rencontre avec Achterberg

     

     

    L’obsession du « vous » et du langage

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeL’homme au regard bleu intériorisé qu’était Achterberg a pu reconnaître – ainsi que le relève Wim Hazeu, son biographe – le fondement et la portée de son art dans ce passage du Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer : « L’art reproduit les idées éternelles qu’il a conçues par le moyen de la contemplation pure, c’est-à-dire l’essentiel et le permanent de tous les phénomènes du monde ; d’ailleurs, selon la matière qu’il emploie pour cette reproduction, il prend le nom d’art plastique, de poésie ou de musique. Son origine unique est la connaissance des Idées ; son but unique, la communication de cette connaissance. – Suivant le courant interminable des causes et des effets, […] la science se trouve, à chaque découverte, renvoyée toujours et toujours plus loin ; il n’existe pour elle ni terme ni entière satisfaction (autant vaudrait chercher à atteindre à la course le point où les nuages touchent l’horizon) ; l’art, au contraire, a partout son terme. En effet, il arrache l’objet de sa contemplation au courant fugitif des phénomènes ; il le possède isolé devant lui ; et cet objet particulier, qui n’était dans le courant des phénomènes qu’une partie insignifiante et fugitive, devient pour l’art le représentant du tout, l’équivalent de cette pluralité infinie qui remplit le temps et l’espace. L’art s’en tient par suite à cet objet particulier ; il arrête la roue du temps, les relations disparaissent pour lui ; ce n’est que l’essentiel, ce n’est que l’Idée qui constitue son objet. »

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeL’objet de la contemplation du Hollandais, tout le monde est d’accord pour y reconnaître le « vous » au centre de sa poésie (u ou encore gij en néerlandais, plus rarement un « tu »). « Vous » : la femme absente, disparue, décédée – déjà présente dans ses vers avant celle qu’il a tuée –, ses fiancées, la jeune Albertha, sa mère dans une certaine mesure (certains estiment relever une teneur érotique incestueuse dans quelques poèmes), pourquoi pas aussi Jésus ou Dieu (on parle, dans la tradition chrétienne, essentiellement mystique, catholique mais aussi protestante, de Dieu et de Jésus au féminin – de même de l’Esprit saint dans la tradition hébraïque), la relation à l’autre en tant que telle (l’autre considéré comme inconnaissable), voire même le « je » dans des passages où celui-ci se livre à une introspection. Le « vous » se dissimule sans doute dans chaque personnage dont il est question dans les poèmes quand il n’est pas le poème même. À ce sujet, il convient de ne pas négliger la part du mythe, du numineux dans l’œuvre ; on a ainsi pu considérer le « vous » comme un symbole du « tout Autre ». L’une des multiples clés de lecture a été fournie par l’auteur lui-même : à l’un de ses principaux exégètes, Andries Middeldorp, Achterberg a en effet montré un jour une gravure (ci-dessus) de l’ouvrage Idée composé par l’artiste belge Frans Masereel ; cette reproduction montre une femme qui sort de la tête du personnage masculin assis à son bureau ; elle illustre ce qu’il en est de cette femme, de ce « vous » : « la femme du poème est pour ainsi dire la poésie faite chair ». 

    On l’aura compris, ce « vous » n’est pas sans soulever bien des paradoxes. Comment, dans le poème, le fixer dans un mouvement perpétuel sans que cette tentative ne soit à chaque fois réduite à néant ? Le mouvement du dessin et de l’écriture ne se trouvent-ils pas pareillement saisis dans « Jan Toorop », poème d’un seul trait, d’une seule respiration ? Faire revivre la morte, lui redonner corps, n’est-ce pas, chez Achterberg, une façon de s’ancrer ici-bas alors que bien des poètes cherchent au contraire, par leur création, à s’en détacher ? Tuer la femme que l’on dit aimer, n’est-ce pas la preuve la plus radicale de l’incapacité à aimer ? Chez l’homicide, le thème de la nature transitoire des choses est prédominant. Rien n’est permanent et rien ne subsiste dans notre vallée de larmes ; la mort est déjà présente dans cette vie. Tout un registre métaphorique vient servir cet aspect de l’œuvre. Un autre, en contrepartie, synonyme de mouvement, de processus symbolique, permet de conférer un sens au monde.

    Ab Visser, par Ina Hooft (1948, coll. Literatuurmuseum, La Haye)

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeAb Visser (1913-1982), autre homme de lettres néerlandais ayant connu Achterberg, cherche à nous éclairer sur la présence de la grande absente chez « le poète qui, comme aucun autre pour ainsi dire, a vécu avec la mort de façon constante et littérale, qui chaque jour, dans ses vers, lui a demandé des comptes et a dénoncé son absurde domination sur la vie. ‘‘On ne peut pas mourir à la place de quelqu’un d’autre’’, disait-il. Et il aurait pu ajouter que l’on ne peut pas plus vivre à la place d’une autre personne. Lui a tenté de faire l’un et l’autre à la place de la mystérieuse défunte femme aimée, laquelle forme la puissante source d’inspiration de l’œuvre ». Dans une expérience du langage en acte, le poème en cours remplace en quelque sorte la vie elle-même : « Tel est l’unique sujet d’Achterberg : le passage de la mort au poème ; c’est-à-dire de la dissolution contre laquelle tente de s’établir la force qui lie les éléments physiques et psychiques qui nous composent, à la structure individuée et permanente d’éléments linguistiques et psychiques qui composent le poème. […] Il habitait un autre monde que le monde visible dans lequel il vivait et qui, au fond, ne l’intéressait que bien peu. » Quant au Flamand Stefan Hertmans, il avoue qu’en relisant l’œuvre, il a tendance à ne plus voir la femme. « Je ne vois plus non plus l’aimée morte, je vois des objets, des formes et des effets de lumière dans lesquels un enfant, une mère, une amante, une sorcière, un poème, et même, sans cesse, le visage d’Achterberg lui-même – coupé d’un sourire – s’illuminent. Bien entendu, cette perception est toujours liée aux différentes personnifications ; cependant, je les vis à présent comme étant à la fois plus philosophiques et plus corporelles que par le passé. »

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeCette focalisation sur le « vous », quel qu’il soit, se traduit par une obsession pour le langage. Achterberg rapproche et associe les domaines les plus différents, souvent à travers des citations bibliques et une terminologie empruntée aux sciences ou encore à la psychiatrie. Tout thème, tout terme peut avoir sa place dans le poème ; il en va de même des métaphores empruntées aux mathématiques, à la physique, à la chimie, à la biologie, à la géologie, à l’économie, à l’astronomie, aux statistiques, au folklore, à la mythologie, à la Bible, à la grammaire, à la linguistique, à l’étymologie, etc. Uniquement intéressé par ce qu’il peut transformer en poème ou utiliser dans ses vers, le Hollandais « isole des vocables de toutes les régions imaginables, les tient pour ainsi dire à contre-jour, explorant leur capacité à générer de la poésie » (Willem van Toorn).

    Le bref « Peau » illustre assez bien ces considérations, ce processus de création organique du poème (à partir du « vous ») qui se marie à un travail maniaque sur la langue, dans lequel on pourrait voir la transposition d’une question religieuse en une problématique poétique :

     

    En vous-même, le temps vous plie.

    Autour de vous, je m’amplifie

    par le lin sanctifié

    de mon immortalité.

    Dans cette nouvelle peau,

    nulle mort ne saurait poindre.

     

    gerrit achterberg,henk Breuker, Wim Hazeu, F.J. Temple, François Cariès,poésie,hollande,pays-bas,crimeÀ travers un entrelacement de la biographie et de la matière des poèmes, on constate que dimensions onirique, mythique et corporelle sont souvent réunies dans les vers de celui qui affirme que L’homme est pour un temps un lieu de Dieu (« Déisme ») et que « Quiconque a écrit un bon poème n’a pas vécu en vain ». Bien des parties du corps surgissent sous sa plume, par endroits en un lien évident avec la sexualité. À ce titre, on relève une identification entre coït et acte d’écrire, l’érotisme, voire la frénésie sexuelle, étant l’une des problématiques majeures de l’œuvre. Dans la lignée des vers érotiques de la jeunesse, Achterberg a composé Zestien (Seize, photo ci-contre), plaquette de treize poèmes dans laquelle il exprime sa fascination pour une fille de 16 ans. Faut-il y voir, comme source d’inspiration, Albertha, la fille de Roel van Es ? De la fille de seize ans / ce sont là les seins ; prends-les / dit-elle, tes mains en ont soif… Ultérieurement, dans « Sexoïde », que Cathrien considérait comme un hymne à leur amour conjugal, il écrit : Je suis devenu un homme à deux corps, / à savoir le mien et celui de ma femme. / Si le dernier mot devait me revenir / ils resteraient ensemble pour l’éternité.

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    le poème « Patineur » illustré par Jaap Beckman (1944)

     

    Le corps et l’érotisme nous conduisent à l’Incarnation. Les motifs chrétiens ne sont jamais loin, y compris dans Zestien. « On dit que je recours à des figures et des symboles chrétiens pour mon propre usage. Bien entendu ! Autrement, cela ne ferait pas sens ! » s’exclame un jour le Hollandais. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, dans « Ichtyologie » transparaissent des idées chères à Teilhard de Chardin, auteur qu’Achterberg avait pratiqué à l’instigation d’un pasteur. L’importance du protestantisme, et plus généralement du christianisme, a été soulignée dans un essai rédigé en français par Spiros Macris. Dépassant la simple question de la croyance, l’œuvre est autonome, liée au plus profond à la vocation de l’auteur – il vit dans l’acte poétique –, dans une union intime du texte biblique et du poème : « Le poème – c’est-à-dire la poésie réalisée – occupe donc une position identique à celle du Christ. Tous deux sont une parole en acte, efficace ici et maintenant, ayant partie liée avec la présence. Cette réalisation in concreto du poème n’est ni un retrait du réel dans quelque monde imaginaire, ni l’expression d’une foi naïve dans la magie des mots en eux-mêmes, mais la transcription par les moyens disponibles (détournement d’images, recomposition de symboles) de l’expérience poétique qui est celle de l’auteur au moment où le poème se constitue. […] Ainsi le mythe chrétien prend l’allure d’un principe poétique et l’objet que le Vous représente s’élargit sans fin. Son indétermination grammaticale lui confère l’allure d’un support opalescent où l’on reconnaît sans cesse, et toujours avec raison, des femmes attestées par la biographie, des figures mythologiques, le Christ, le poème et, enfin, par une réversibilité propre à ce rapport obstinément binaire, la figure du poète lui-même, comme le montre ‘‘Triniteit’’. Il ne s’agit pas là de la projection d’une identité nouvelle, mais d’un rapport où les deux pôles de la force créatrice garantissent mutuellement leur existence, leur réalité. Tel est le sens du dernier vers : au moment où le poème advient en tant que poème, où l’écheveau infini des sens dispersés prend consistance individuelle, le poète rejoint son objet : s’instaurent deux réalités coextensives dont la portée n’est pas circonscrite au support à l’origine de la concrétisation. Dans ce vers, le Je est aboli pour laisser place à ‘‘ce qui est’’ aucunement distinct de ‘‘ce qui écrit là-dessus’’. »

    Ces motifs bibliques se marient dans bien des vers à un lexique et à des questionnements scien-tifiques ou encore à une situation anachronique, octroyant çà et là une place à l’humour ou à l’ironie. Achterberg était fasciné par la possibilité de convertir les différentes formes d’énergie, de convertir la matière en énergie et vice-versa. Dans certains poèmes, il transpose à sa façon la théorie de la relativité, le deuxième principe de la thermodynamique ou encore la loi de Lavoisier. Pourquoi ne pas chercher à redonner vie au « vous » qui n’est plus que particules, molécules dispersées, étant donné que celles-ci sont immortelles ? Le poète, lui qui redoutait tant que les autres le capturent dans des mots, disait croire en la possibilité de créer une formule qui permettrait de (re)donner vie à la matière morte. De cette façon, dans la beauté du poème, la mort se trouve suspendue.

     

    Un des poèmes de Ballade du gazier, mis en musique et chanté

     

     

    De Frédéric Jacques Temple à J. M. Coetzee

    en passant par Liliane Wouters et Pierre Oster :

    traduire Achterberg

     

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeMalgré l’existence de quelques traductions (en anglais, en allemand, en espagnol…), peu nombreuses à vrai dire en comparaison de la renommée d’Achterberg dans sa propre aire linguistique, son œuvre demeure pratiquement inconnue au-delà des frontières. Les quatorze sonnets de la Ballade van de gasfitter ont certes été transposés en plusieurs langues : en français par l’auteure belge Liliane Wouters (Ballade du gazier) et en anglais par personne de moins que J. M. Coetzee, lequel a d’ailleurs consacré un essai à ce cycle ; il a repris sa traduction dans Landscape with Rowers, édition bilingue présentant six poètes des Plats Pays (Cees Nooteboom, Gerrit Achterberg, Hugo Claus, Sybren Polet, Hans Faverey et Rutger Kopland). Pour se limiter au français, relevons que, pour sa part, Pierre Oster a donné en 1985, dans la revue bimestrielle Poésie, une transposition de « Gebed aan het vuur » (Prière au feu). Dolf Verspoor (1917-1994), qui a publié dès les années quarante du siècle passé bien des traductions de poètes hollandais sous le pseudonyme Serge Guy-Luc, en a composé, au fil du temps, une quinzaine de poèmes d’Achterberg ; le recueil Spel van de wilde jacht lui était d’ailleurs à l’origine dédié.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeMais c’est à la fin mars 1952 que remonte la première traduction d’un recueil entier, à savoir une traduction française de Stof : les éditions montpelliéraines La Licorne publient alors Matière, dans une transposition du trio Henk Breuker (1918-1999), Frédéric Jacques Temple (1921-2020) et François Cariès (1927-2015). L’auteur, photographe et charpentier hollandais Breuker a été l’âme et la cheville ouvrière de ce projet. Vers l’âge de 17 ans, il commettait ses premières rimes en français : Le bon mariage : le vin et le fromage, devise retenue par son employeur de l’époque, un caviste d’Amsterdam qui en fit l’enseigne de sa boutique. Dans le Languedoc, Breuker s’était lié d’amitié avec plusieurs écrivains vivant dans la région, au nombre desquels on comptait l’incomparable Joseph Delteil (dont le livre La cuisine paléolitique est rehaussé de photographies du Hollandais) ainsi que Christian Dedet. Ce dernier écrit, dans une recension du récit du Hollandais intitulé La Peste grise : « À vingt-cinq ans, […] notre homme, […] de hasards en hasards, atteint à Bordeaux le Mur de l’Atlantique. Évadé, il échoue à Montpellier où il se cache et, la guerre finie, se fixe, exerçant pendant trente ans le métier de charpentier. Mais avant le déluge, ce varlopeur avait publié deux livres en Hollande, découverts alors par le romancier Jef Last, ami de Gide. Que faire, désormais ? Écrire en hollandais ? en français ? Divers problèmes personnels firent le reste. Breuker est devenu au fil des ans cet écorché gyrovague, animant, entre deux chantiers, ces Cahiers de la Licorne qui devaient révéler dans le Midi bon nombre de jeunes auteurs français. »  En 1949, Breuker publie une traduction néerlandaise de l’essai « Blaise Cendrars » de son ami F. J. Temple. C’est l’époque où, encouragés par Delteil, Breuker, Temple et Cariès posent la première pierre de ce qui allait devenir le Groupe de la Licorne. En août 1951, Breuker rend visite à Achterberg pour parler de la traduction en cours des 32 courts poèmes qui constituent le recueil Stof. La conversation porte finalement sur autre chose, le poète estimant que la langue française, pour lui, c’est du chinois. Dès le repas terminé, Achterberg, plutôt que de s’entretenir avec son convive, regagne son bureau pour taper un nouveau poème qu’il ne tarde pas à faire lire à ce dernier. Certaines pages de Stof restant énigmatiques malgré maintes relectures, Henk échange encore quelques lettres avec Gerrit sans obtenir plus de réponses à ses questions.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeMatière voit malgré tout le jour au printemps 1952 sur la presse offerte aux trois écervelés par Delteil, à quelques encablures d’une place où se dresse une statue figurant une licorne. Stof, l’original, a paru en avril 1946 dans une collection du célèbre éditeur de Maastricht, A.A.M. Stols. Les poèmes ont été écrits dans le courant de l’été 1943 ; à l’origine, ils étaient dédiés à l’écrivain Simon Vestdijk. Dans sa brève présentation imprimée sur les rabats du recueil, J. F. Temple écrit : « Achterberg est rongé par une idée fixe : l’être disparu. Chacun des poèmes de Matière est dominé par la présence de la Mort, exprimée en formes diverses et surprenantes. Une pensée – mieux, une obsession –, fouille la pierre, la couleur, le végétal, le métal ; les ronge, comme la mort elle-même ronge la chair jusqu’à l’os, pour toucher la réalité de l’absence ; comme pour rendre évidente ‘‘l’incursion dans le néant’’. Au fond, la poésie n’intéresse pas Achterberg, mais bien ‘‘sa blessure fine et profonde’’. […] Ses visions s’expriment souvent d’une manière bizarre, inattendue, parfois incompréhensible, toujours difficile à traduire. » En juin 1953, les trois traducteurs rendent visite au poète. On garde une photo (ci-dessous) de cette rencontre, prise par Breuker ; elle montre Temple et Cariès attablés avec le poète, tout sourire, et son épouse ; on fume, on vient de boire le café. En France comme en Hollande, quelques rares plumes rendirent compte de ce petit volume ; la version française donnera lieu à une transposition en arabe, de la main de Sa’ad Sa’eb, parue à Damas en 1961. Selon James Brockway, Achterberg aurait aimé voir paraître une traduction anglaise du même recueil ; il se montrait même disposé à discuter de chaque mot, de chaque détail lorsque le Britannique lui rendait visite à propos de la transposition d’autres poèmes.

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    Breuker est resté attaché à l’œuvre d’Achterberg dont le nom figure dans le sommaire du n° 4 des Cahiers de la Licorne. N’est-ce pas un clin d’œil à Gerrit et à son poème « Le poète est une vache » que l’on trouve dans la bouche de l’alter ego de Henk, personnage de son roman M. Dril ou les nuits d’Amsterdam : « ruminer est mon occupation chronique, pas même besoin que je broute » ? Dans le cadre de la manifestation montpelliéraine la Comédie du Livre 2018, on a rendu hommage aux deux hommes en déclamant certains de leurs poèmes.

    Stof – vocable qui signifie à la fois « matière » et « poussière » (certes, l’article change en fonction du sens) – se caractérise par un emploi de termes que l’on n’était guère habitué à trouver dans la poésie de l’époque. Si l’on oppose souvent matière et esprit, chez Achterberg, il paraît possible, du moins par moments, de triompher de ce dualisme : Ici, l’esprit peut atteindre directement la matière (« Le cimetière de Fréjus »). On assiste, dans certaines strophes, à une quête de l’esprit à même la matière. C’est par ce recueil de 32 poèmes que s’ouvre L’ovaire noir de la poésie (de « Lithosphère » à « Fer »). Le volet « Matière » y ajoute des pièces tirées de différents recueils qu’il est possible de ranger sous la même thématique.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crime« Figures », le second volet de l’anthologie, propose un choix assez subjectif d’une cinquantaine de poèmes des œuvres complètes, qui évoquent, par leur titre, un personnage réel ou fictif. À une époque, Gerrit Achterberg avait d’ailleurs envisagé d’en regrouper en un recueil puisque beaucoup de ses créations portent le nom d’une personne imaginaire ou ayant existé. Donner un nom, n’est-ce pas d’ailleurs donner vie ?

    Quant au travail de traduction lui-même, comme le plus souvent, bien des écueils paraissent insurmontables. Pour commencer, toute œuvre poétique de langue néerlandaise s’inscrit dans une tradition poétique totalement différente de la française : une prosodie (accents toniques) et des sonorités pour ainsi dire étrangères à celles que l’on connaît, une facilité à rimer sur la syllabe en (la marque de bien des pluriels, de l’infinitif et de maintes formes conjuguées), une multitude de mots composés dont sont friands les idiomes germaniques… À cela s’ajoutent des subtilités lexicales provenant des emprunts à la Bible des États ou encore à la mise en vers des psaumes de 1773 (toujours en usage), autant de vocables et de tournures archaïques qui résonnent dans la tête des Hollandais ayant grandi dans un milieu piétiste. Et que dire de la singularité de l’écriture achterbergienne pour ce qui est de l’emploi des verbes et de la rime, pour ce qui relève de la syntaxe, de la forme… Sur ce dernier point, James Brockway, sollicité par Gerrit pour traduire Stof en anglais, a reculé devant le défi qui se dressait devant lui. Il a perçu la centralité des exigences formelles dans cette poésie, estimant qu’on ne pouvait dissocier celles-ci des effets qu’elles produisent et des significations qu’elles portent en elles. Dans « Code », Achterberg en personne souligne l’importance de la tension adéquate du vers, peu importe la provenance, le registre des mots retenus. On ne peut nier qu’il n’est guère possible de restituer tous les rapports souterrains qui se nouent entre les mots dans l’original. Comment, en effet, donner une idée des associations sonores qui déterminent souvent le choix des mots, par exemple : En de ziel, het helle zeil, vers tiré d’un poème qui revêt la forme triangulaire d’une zeil, c’est-à-dire d’une voile de bateau, ziel signifiant « âme » ? Autre constat : le néerlandais grouille de mots monosyllabiques qui permettent de faire exploser des sons, qui confèrent aux vers une souplesse que le français ne peut adopter. En conséquence, il faut tendre à une autre forme de tension.

    Temple, Breuker, Delteil, les épouses du premier et du dernier

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeArrêtons-nous sur l’un des poèmes pour donner une idée de la complexité de la tâche. Comment, en effet, traduire « Triniteit » (Trinité) quand l’on sait que bestaan (vers 2 : « existence ») répond à steen (vers 1 : « pierre », ici pierre à aiguiser) tant au niveau sonore qu’au plan de l’étymologie ? qu’il y a un jeu de miroir et de contrastes (les couples de consonnes « st » et « vl » + double « e » + une consonne) entre steen, qui incarne ce qui est mort, et vlees (« chair »), image du vivant et donc de la conversion ? À quelle fin persévérer quand on relève, dans la strophe 4, maintes allitérations et assonances : les « e » d’abord Geest / vezel / belevenis / vlees, puis les « v » : vervul / vers / vezel / van / belevenis / vibreert / van /vlees ou encore le « i » court ou long qui retentit dans vibreert / liefde. En néerlandais, les sonorités des deux premiers vers de la strophe 5 poussent très loin le parallélisme de la construction : Moeder van Jezus is het vlees. / Zuster van Christus is het vers. On relèvera que « poème » en néerlandais est un neutre, ce qui facilite sans doute l’assimilation au féminin « sœur ». Pour en rester à « Triniteit », un problème de polysémie se pose : le néerlandais woorden signifie tant « paroles » que « mots » tout en renvoyant au singulier woord, soit « le Verbe » (ce qui permet à Gerrit d’écrire dans « Pain et jeux » : Le mot a le premier et le dernier mot). Comme si cela ne suffisait pas, la fin du vers 11 et le vers 12 ik alleen / zingend van U de woorden ben peuvent se lire de quatre façons différentes (moi, ne faisant / que chanter de Vous, je suis les paroles ; moi seul, / chantant de Vous, je suis les paroles ; moi seul, / chantant, je suis de Vous les paroles ; moi, ne faisant / que chanter, je suis de Vous les paroles). L’affaire se complique encore quand on sait qu’on pourrait chanter la version originale sur l’air de Veni creator spiritus. Esprit-Saint, remplissez (ou exaucez, ou comblez) le poème… Au choix…

    Annales Achterberg, n° 7, 2007 (avec un article sur la traduction en arabe de Matière)

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crimeIl est cependant un principe de base – faire confiance à la langue dans laquelle on traduit – et quelques bouées de sauvetage : ne pas employer le mot de trop, tendre les strophes en écoutant les mots, les vers dans leurs résonnances tout en sachant que le jeu des voyelles et des consonnes ne saurait fonctionner de la même façon que dans l’original. Si l’on retient, en guise d’exemple, « Amiante », le début, en français, n’a finalement pas grand-chose à envier à l’original malgré la perte de la rime : De vos lèvres d’amiante / vous embrassez les couches grises / qui vous entourent : « amiante » callé entre « lèvres » et « embrassez » appelle le vocable « amante », une allusion absente en néerlandais ; la polysémie de « couche » pourrait ajouter à ce registre sensuel ; l’allitération gij / grijze / ge est compensée par les « ou » et les quatre « r », une douzaine d’autres répercutant en français cet effet dans la suite de ce court poème ; le jeu des « a » et des « e » de l’original trouve un miroir dans celui des « o » de la traduction. Rester proche du riche et dense énoncé original sans justement chercher la rime à tout prix, telle est la stratégie retenue dans L’ovaire noir de la poésie. L’essentiel, en l’espèce, est de ne pas perdre la puissance évocatrice propre à Achterberg, ce qui suppose de ne pas chercher à « élucider », à expliciter tel ou tel vers. Par exemple, la fin de « Farine » restitue le côté abscons du possessif 3e personne du pluriel de l’original : Au creux de nos étreintes, / nous nous troublons et l’un / pour l’autre trouvons / dans ses innombrables / le multiple et le simple. Même chose pour ce qui est de l’avant-dernier vers de « Bleu »…

     

    F. J. Temple et Cristian Dedet à propos de Henk Breuker, Maison Descartes (19/06/2013)

     

    Revenons sur la nouvelle mentionnée plus haut, « Het laatste woord » (« Le dernier mot » étant un emprunt à Achterberg) d’Ed. Hoornik (photo ci-dessous). Ces pages jettent sans doute l’un des plus beaux éclairages sur l’œuvre d’Achterberg et la personne du poète. D’une teneur pour ainsi dire fantastique, elles captent l’essence de l’écriture de l’ami regretté tout en proposant des flash-back sur des moments que les deux hommes ont partagés, dans la maison du poète mais aussi, par exemple, dans les Alpes françaises.

    gerrit achterberg,poésie,hollande,pays-bas,crime« La réalité, je n’ai pas besoin de te le dire, Rekke, c’est la mort, laquelle, contre toute attente, demeure une énigme y compris pour les morts eux-mêmes. En conséquence, condenser cette énigme dans les mots ne reste pas moins vrai dans cet au-delà. […] Dans le même temps, Kuyll sait que le chien n’existe pas et n’a probablement jamais existé ; qu’il est fait de la même substance inanimée que les murs qui descendent perpendiculairement à la route, murs qui, lorsqu’il a ralenti, se sont certes écartés et ont certes disparu dans le néant, mais qui, un peu plus loin, tels de véritables brutes, lui foutent de nouveau la frousse. Un état de choses vraiment fait pour Rekke, songe Kuyll ; non pas pour le loufoque Rekke (le chapeau de travers sur la tête), ni pour le Rekke éméché, pas non plus pour l’ironique Rekke, le brillant Rekke qui joue comme un fou avec les mots, mais pour le silencieux Rekke qui étouffe en lui-même, le prédestiné Rekke piqué, attaqué par la mort, lui qui, lorsqu’on restait seul en sa compagnie, pouvait soudain se placer derrière vous en prétendant qu’il tenait un couteau et vous poignarderait si jamais vous vous retourniez. […] Pour montrer qu’il n’a pas peur, Kuyll essaie de siffler l’air que Rekke sifflait à tout instant, lors de leur séjour dans la montagne, par la fenêtre de sa chambre d’hôtel (par méchanceté tout autant qu’à cause de l’étrange effet d’écho), tandis que Kuyll était en train d’écrire, en bas, à une table de la terrasse, air qui a, par la suite, constitué entre eux un signe de reconnaissance. Cependant, le son qui sort à présent de ses lèvres en cul-de-poule ressemble à tout, sauf à un sifflement. Kuyll aurait-il peur, malgré tout, qu’un puéril sifflement ait le pouvoir non seulement de ressusciter Rekke comme un second Lazare, mais aussi de l’inciter à lui répondre immédiatement sur le même mode ? […] Dans le même temps, Kuyll sait très bien que les tentatives qu’il entreprend pour découvrir, retrouver Rekke sont vaines puisque ce dernier est mort depuis des années – il ne cesse de se le reprocher, plus encore en ce moment où, quelque part à sa droite, englouti par l’obscurité, s’étend en principe le cimetière où gît le défunt, lui qui a d’abord été enterré dans le mauvais trou, entouré de toute une clique de curieux, avant d’être transféré le lendemain matin, alors qu’il faisait à peine jour, sur ordre du directeur, dans la bonne fosse, vingt ou trente mètres plus loin, celle que sa femme avait choisie et où il est effectivement bien mieux, plus isolé, plus énigmatique. »

    À l’endroit en question, dans ce cimetière, dressée à la tête de la pierre tombale sous laquelle reposent aujourd’hui la dépouille d’Achterberg et celle de son épouse, décédée en 1989, une stèle porte en guise d’inscription, outre les noms des défunts, le quatrain « Épitaphe » écrit en prison, un quart de siècle avant la disparition du poète : 

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    Allé d’une mort en l’autre, jusqu’à sa fin.

    Mis bas tous les noms qu’il avait pu acquérir.

    Hormis cette pierre sur laquelle on peut lire :

    l’auteur du poème qui ne se corrompt point.

     

     

    Daniel Cunin

     

     

    Sources principales

    Alle gedichten, Athenaeum/Polak & Van Gennep, Amsterdam, 2005 (tous les poèmes, y compris ceux de la jeunesse de l’auteur, ceux publiés après sa mort et d’autres encore, inachevés).

    Gedichten, éd. P.G. de Bruijn, Constantijn Huygens Instituut, La Haye, 2000 (4 volumes proposant les poèmes, toutes les variantes, des commentaires sur les différentes éditions, etc.)

    L’édition revue et augmentée (2001) de la biographie de référence : Wim Hazeu, Gerrit Achterberg. Eeen biografie, De Arbeiderspers, Amsterdam/Anvers, 1988.

    Les 25 livraisons des Achterbergkroniek, les 10 des Annales (Jaarboek) de la Société des Amis de Gerrit Achterberg, Spiros Macris, « La mort en miroir. Religion et foi dans l’œuvre de Gerrit Achterberg », Germanica, n° 19, 1996, p. 83-116, etc., etc.

    La plupart des illustrations proviennent des collections de la Bibliothèque royale des Pays-Bas et de celles du Musée de la Littérature, sis lui aussi à La Haye.

     

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    numéro de la revue Maatstaf, début 1964, en hommage à G. Achterberg 

     

  • Gueules noires, chaux et Calatrava

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    UN POÈME DE JOES BRAUERS 

     

     

    Né en 1999, Joes Brauers est un acteur réputé aux Pays-Bas. Ayant terminé ses études au Conservatoire de théâtre de Maastricht, il se lance dans la poésie. Dans le cadre de Borderlines - Euregion Stories 2020, il déclame « Langs koempels, kalk en Calatrava », poème proposé en lecture en traduction française.

     


     

     

    Joes Brauers

     

    En longeant gueules noires, chaux et Calatrava

     

     

    En train le temps passe au-delà de l’homme et des campagnes,

    laissant une traînée de changement qui perdure à l’infini.

    Voyez les bois solitaires, voyez les terres sans rien,

    et combien, comme nous, ils paraissent invariablement péricliter.

     

    Les maisons au bord de la voie ferrée sont loin d’être durables.

    Ici, le téléphone fixe court encore au-dessus du sol.

    Sur le seuil une femme assise, tapette en plastique à la main.

    Des cerfs empruntent le terril que l’on doit aux mineurs.

     

    Le train emporte, le train apporte.

    A saigné les sols et les villages.

    Sur le quai, c’est une petite gare.

    Un dernier baiser de la main et au revoir.

     

    Le train emporte, le train apporte.

    Charbon et chaux, des villages aux villes.

    Sur la ligne du chemin de fer de naguère

    où l’on n’a jamais vu un train revenir.

     

    Cours d’eau, frontières passés, le paysage change de l’autre côté de la vitre.

    Les ponts en pierre se font constructions d’acier bordées d’arbres.

    Voyez les hautes arches blanches, voyez la verrière du toit,

    et combien, comme nous, celle-ci tente invariablement de toucher le ciel.

     

    La hâte s’accentue, les gens filent, du papier alu brillant à la main.

    Avides vident des gobelets jetables et roulent à grand bruit leurs valises.

    Au guichet se tient une femme aux écouteurs blancs sans fil.

    Un vagabond extirpe une tique du cou de son chien.

     

    Le train emporte, le train apporte.

    Le long de maisons aux jardins en béton.

    Au-delà du marbre des tombes

    sur lesquelles s’étend le crépuscule.

     

    Le train apporte, le train emporte.

    Au-delà des volets mécaniques qui se ferment.

    Sur la ligne du chemin de fer de naguère

    où l’on n’a jamais vu un train revenir.

     

    Bonsoir, goedenacht und keine Angst chuchote la voie ferrée.

    Des villes, les étudiants rentrent en douce passer une journée chez eux.

    Voyez le plat pays se vallonner là où les accotements se font de plus en plus verts,

    et combien, comme nous, il pense invariablement toujours plus en dialecte.

     

    Ici, le ruisseau coule par la vallée, par les bois, vers la Meuse.

    s’étire la charmille où, enfant, je me sentais tellement heureux et joyeux.

    Mon pays prend la couleur des feuilles de chaque saison, non celle de la mode.

    Et dans chaque couleur retentissent encore les vibrations de l’autorail.

     

    Le train emporte, le train apporte.

    Au-delà des églises, de plus en plus vite,

    de la vapeur au charbon, au diesel, à l’électricité,

    une année de plus passe à toute vitesse.

     

    Le train apporte, le train emporte.

    Par tous les temps, par tous les tourments.

    Dieu a créé le plat pays, l’homme et le train.

    Il n’a vu revenir aucun d’entre eux. 

     

    traduit du néerlandais par Daniel Cunin

     

     

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