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littÉrature

  • PATHOLOGIES

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    Un autre roman de Jacob Israël de Haan

     

     

    Pour compléter la présentation de Jacob Israël de Haan – voir « Ménage à deux » – sur ce blog, voici les quelques paragraphes que consacre au roman Pathologieën Jan Fontijn dans sa biographie Onrust -  Het leven van Jacob Israël de Haan (De Bezige Bij, 2015). Olivier Vanwersch-Cot les a transposées en français en même temps que les premières pages de l’œuvre en question.

     

     

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    Jacob Israël de Haan naît le 31 décembre 1881 dans un milieu juif orthodoxe. Après sa scolarité secondaire, il travaille comme instituteur tout en suivant des études de droit entre 1903 et 1909. Pendant cette période, il écrit régulièrement des articles pour le quotidien socialiste Het Volk. En 1904, il publie le roman Pijpelijntjes, où il décrit de façon explicite sa relation homosexuelle avec le jeune médecin et écrivain Arnold Aletrino. Cet écrit est suivi en 1908 par un second roman tout aussi scandaleux que le premier : Pathologieën narre les amours mortifères d’un jeune homme et de son partenaire sadomasochiste. Pijpelijntjes et Pathologieën sont aujourd’hui considérés comme des classiques de la littérature néerlandaise. Ce sont aussi les premiers romans à thématique explicitement homosexuelle publiés aux Pays-Bas. En 1919, De Haan émigre en Palestine, où il travaille comme journaliste pour divers journaux néerlandais. Très engagé pour la cause sioniste durant les premières années suivant son arrivée, il prend ensuite fait et cause pour les juifs orthodoxes antisionistes Haredim. L’organisation paramilitaire juive Haganah juge alors qu’il représente un trop grand danger pour la cause sioniste et décide de le faire assassiner. Il meurt sous les balles d’un de ses agents le 30 juin 1924.

     

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    Le roman Pathologieën selon Jan Fontijn

     

    Pathologieën est paru le 14 juillet 1908 dans une édition s’ouvrant par un préambule de Jacob Israël de Haan. L’écrivain y signalait que la police n’avait jamais saisi son premier roman Pijpelijntjes [1], et qu’aucun obstacle n’en avait empêché la publication. De Haan disait sa satisfaction d’être l’auteur de ce roman – « malgré les complications qu’il lui avait values au sein de sa communauté » –, et annonçait qu’il allait en publier une suite.

    Pathologieën comprenait, à la suite de cet avertissement, une préface de Georges Eekhoud [2], traduite par De Haan lui-même. Eekhoud y louait l’« émouvant respect de la vérité », la « grande valeur artistique », et l’« exceptionnelle délicatesse » de Pathologieën. Les deux protagonistes du roman étaient qualifiés de « jeunes hommes malades des nerfs ». Le préfacier ne manquait pas, d’autre part, de rappeler l’émotion suscitée en France par le procès d’Oscar Wilde.

    La science avait accompli un important progrès en ne considérant plus l’homosexualité comme une maladie ou un délit, mais comme un problème médical. Eekhoud rappelait d’autre part que la publication de Pijpelijntjes avait causé bien des déboires à son auteur. Il affirmait enfin voir dans Pathologieën un livre « confirmant pour toujours l’appartenance de son auteur au panthéon des lettres ».

    De Haan s’était efforcé de donner à Pathologieën une structure moins décousue que celle de Pijpelijntjes, où il s’était contenté d’enchaîner les scénettes. Le texte est divisé en trois parties, précédées chacune d’une citation en latin ou en italien. Sans doute espérait-il que les vers célébrant les amours du poète romain Catulle pour Lesbia souligneraient le caractère intemporel des thèmes évoqués dans le livre.

    Les premiers vers du poème 3 apparaissent à deux reprises dans le roman :

    Lugete, o Veneres, Cupidinesque

    Et quantumst hominum venustiorum.

    Pleurez, Vénus, Amours,

    Et vous tous tant que vous êtes, hommes qui aimez Vénus !

    Dans ce texte célèbre, le poète latin se lamente sur la mort du moineau cher au cœur de sa bien-aimée. Ces vers figurent dans l’en-tête de la première partie du roman et sont de nouveau mis en exergue dans la troisième, explicitement dédiée par l’auteur à Oscar Wilde, décédé en 1900.

    A. Aletrino, par Jan Veth

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionCatulle fascinait les écrivains se réclamant de la culture « fin de siècle », qui brouillait à plaisir les frontières rigides entre le féminin et le masculin, l’homosexualité et l’hétérosexualité. Sa poésie bravait continuellement la bienséance. Le pseudonyme de sa bien-aimée, Lesbia, fait référence à la célèbre poétesse Sapho, habitante de l’île de Lesbos. Dans l’œuvre de Catulle, les vers à la tonalité féminine tranchent avec la virilité extrême de nombreuses bordées d’insultes à caractère sadomasochiste.

    Catulle était lu et apprécié par des auteurs tels Ben Johnson, Richard Lovelace, Lord Byron Coleridge et Thomas Hardy. Les éditions du XIXe siècle censuraient ses poèmes les plus osés. Sir Richard Burton, le célèbre traducteur des Mille et une nuits, avait entrepris de publier une traduction non expurgée de l’œuvre de Catulle. Quatre ans après sa mort, sa veuve en publia une version rigoureusement épurée substituant des suites d’astérisques aux passages osés. Pour bien faire, elle détruisit même le manuscrit originel !

    Dans la seconde édition de Pijpelijntjes, De Haan insère en face du titre le premier vers du poème 16 : Pedicabo ego vos et inrumabo (Moi, je vous sodomiserai et me ferai sucer). Dans la suite du poème cité par De Haan, Catulle explique qu’on ne saurait taxer d’immoralité un poète pour la seule raison qu’il écrit des vers licencieux.

    Pathologieën porte comme sous-titre : De ondergangen de Johan van Verre de With (Les déchéances de Johan van Verre de With). Le pluriel s’explique sans doute par la double déroute de Johan. Toutes ses amours se soldent par des échecs, aussi bien sa passion pour son père que celle pour son ami René. Et il finit par se suicider.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionRésumons l’histoire. Johan est un jeune adolescent vivant seul avec son père à Culembourg. Sa mère s’est suicidée ; son père mène une vie retirée, tout entière consacrée à des recherches sur la psychologie des criminels. Vers l’âge de seize ans, le garçon se découvre amoureux de son père. Connaissant l’hostilité de son géniteur envers l’homosexualité, il n’ose lui parler de ses sentiments. Éclairé par la lecture d’ouvrages trouvés dans la bibliothèque paternelle, il prend conscience de son homosexualité. Dans un premier temps, il se sent coupable de son orientation. Il rêve fréquemment de débauches avec des inconnus, des garçons de sa classe, ainsi qu’avec son père. Ces fantasmes le plongent dans un tel désarroi qu’il envisage de se suicider. Après de nombreuses hésitations, il finit par s’ouvrir à son père des causes de son mal-être. Celui-ci refuse toute discussion et décide d’éloigner son fils. Johan emménage  alors à Haarlem chez un médecin aveugle et sa femme. Le couple loge également un artiste de dix ans son aîné, René Richell, un peintre prometteur très influencé par Beardsley. Les deux jeunes gens tombent amoureux l’un de l’autre. Mais la personnalité sadique du peintre ne tarde pas à se manifester. Il dessine deux portraits de Johan : le premier fait ressortir toute sa beauté, tandis que le second le représente sous les traits d’un débile. René abuse sexuellement de Johan et lui impose des sévices physiques et moraux de plus en plus fréquents. Brisé par ces mauvais traitements, Johan accepte le poison que René a préparé pour lui, et meurt.

    Certains ont vu dans le roman une allégorie de la lutte du bien et du mal. Le père de Johan symboliserait le Dieu inflexible de l’Ancien Testament, tandis que René incarnerait Satan. Mais on peut se contenter de voir simplement dans le roman le récit d’une relation sadomasochiste entre deux hommes.

    Les traits de caractère sadiques et masochistes, déjà présents dans une certaine mesure dans Pijpelijntjes, occupent dans le roman une place prépondérante. Le sadomasochisme a très certainement fasciné De Haan. Son ami Aletrino lui avait sans doute parlé de cette déviance. Aux yeux du psychiatre Krafft-Ebing, il s’agissait d’un trait de caractère inné, à ranger dans la catégorie des pathologies.

    En 1911, De Haan publie dans la revue Den Gulden Winckel un article intitulé Littérature et Pathologie sur l’autobiographie de l’épouse de Leopold von Sacher Masoch. Il le signe du pseudonyme René de With, qui combine les noms des deux principaux personnages de Pathologieën. Il y critique le style de l’auteure et juge exagérément flatteur le rôle qu’elle s’attribue dans ce récit.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionDe Haan concède n’avoir qu’une connaissance limitée des publications de Leopold. Il connaît bien, en revanche, le livre que Krafft-Ebing lui a consacré. Cet auteur, constate-t-il, n’est plus guère lu ; seul subsiste de lui le souvenir de sa description de cette « singulière et douloureuse déviation psychique ». Après avoir brièvement retracé la vie de l’écrivain autrichien, De Haan analyse le  phénomène du masochisme, qu’il définit comme la tendance à « jouir de toutes les formes possibles d’humiliation, y compris physiques. » Il mentionne plusieurs faits caractéristiques des relations de Masoch avec son entourage : le fouettage par son épouse enveloppée dans un manteau de fourrure et les humiliations par son domestique ou par la sage-femme.

    De Haan mentionne aussi dans son article le célèbre texte de La Vénus à la fourrure. Cela l’amène à s’intéresser à la personne de Catherine Strebinger, une amie intime de Masoch en laquelle on peut voir une sorte de copie féminine de René Richell. Cette Catherine aimait choquer son monde en énonçant les vérités les plus dérangeantes. Elle prenait aussi un malin plaisir à briser les mariages ou les fiançailles. Ainsi s’employa-t-elle, pour gagner un pari, à faire annuler les fiançailles d’une princesse russe. La jeune répudiée ne supporta pas la rupture et mourut d’un crachement de sang. « Catherine Strebinger pourrait à elle seule faire l’objet d’un roman », notait De Haan.

    On ignore qui a servi de modèle pour René Richell. Les noms de Carel de Nerée tot Babberich, peintre dandy très influencé par Aubrey Beardsey, Francisco Goya et Jan Toorop ont été cités, mais les preuves manquent. Le graveur sur bois Samuel Jessurun de Mesquita est un autre possible candidat.

    Le célèbre roman Eva de Carry van Bruggen, sœur de De Haan, offre peut-être une piste. Dans ce texte fortement autobiographique publié en 1927, trois ans après la mort de De Haan, l’auteure décrit le choc ressenti par Eva, l’héroïne du roman, à la mort de son frère David. Dans un des chapitres du livre, Eva accompagne Heleen, qui a été l’épouse de David durant trois ans, dans la région où elle et son frère ont passé leur enfance. Heleen avoue alors qu’un jeune garçon s’était évertué à détruire leur relation. Il détestait David et prenait plaisir à le rabaisser. Vivant à ses crochets, il ne supportait pas l’intelligence supérieure de son camarade. Dans le roman, le persécuteur se prénomme Berthold. Heleen déclare qu’elle a tout fait pour rendre heureux le frère d’Eva, mais en vain. Dans une de ses lettres, David avait reconnu ne trouver le repos que dans le refus. Il qualifiait de moral insanity sa relation avec Berthold : folie de Berthold pour les brimades qu’il lui inflige et, de sa part, folie de les accepter. La souffrance, le dénuement et le refus sont ses seules voies d’accès au bonheur. Heleen résume ainsi le caractère de son époux : « Il recherchait l’harmonie dans le malheur. Pour supporter la vie, il devait chaque jour se donner la mort. » Le prénom Berthold se trouve aussi dans Het joodje (Le petit Juif), autre roman de Carry, publié en 1914. Dans ce texte, Berthold van Herwerden est un personnage particulièrement désagréable qui accable de son mépris le « petit Juif » Ben.

    L’expression moral insanity figure plusieurs fois dans les notes prises par De Haan à cette époque. Dans la psychiatrie du XIXe siècle, elle désigne l’état d’une personne intellectuellement saine, mais émotionnellement déséquilibrée.

    jacob israël de haan,jan fontijn,olivier vanwersch-cot,littérature,homosexualité,roman,pays-bas,traductionOn ne peut manquer de remarquer que De Haan a intégré dans Pathologieën une multitude de détails empruntés à sa propre vie. La première partie du roman se déroule ainsi à Culembourg [3], où il a enseigné. Dans la suite du livre, on retrouve la ville de Haarlem, où il a étudié à l’école d’instituteurs. Comme dans le roman, il logeait à cette période chez un couple dont l’homme était aveugle. Citons encore le moulin bordant la digue à la sortie de Zaandam, où il s’est un temps retiré pour retrouver son équilibre. On note aussi que, comme De Haan, Johan écrit des textes en prose et s’éloigne de plus en plus de son père. Le jeune homme hésite à révéler à son père son homosexualité, ainsi que l’attirance amoureuse qu’il éprouve pour lui. Pendant la puberté, De Haan a dû vivre une expérience semblable. L’adolescent contraint de garder le silence sur son orientation sexuelle a sûrement éprouvé les mêmes sentiments d’isolement et de détresse que le héros du livre. Johan ne considère pas son orientation comme un vice, une tendance pathologique ou un symptôme morbide. Il formule cela très clairement dans une lettre adressée à René : « La cause de notre déchéance ne tient pas à mes sentiments, qui sont purs, mais à ta nature pervertie par d’insatiables raffinements de cruauté. La cruauté n’est nullement un ingrédient indispensable de notre amour, contrairement à ce que croient certains. » La cruauté peut se manifester ailleurs dans la société, comme le démontre le passage du roman où Johan doit faire face aux moqueries et à la méchanceté de ses élèves.

    De Haan a cherché à montrer les changements d’attitude vis-à-vis de l’homosexualité au début du XXe siècle. Van Eekhoud le montre bien dans sa préface, lorsqu’il fait l’éloge du psychiatre autrichien Von Krafft-Ebing « qui a fait connaître la véritable nature morale et physique de tant d’hommes rejetés malgré leur innocence, et exclus de la vie sociale. »

     

     

    le début du roman en traduction sur ce lien

     

     

    [1] Premier roman de Jacob Israël de Haan. L’auteur y décrit sans grande précaution sa relation avec son compagnon de l’époque, le médecin Arnold Aletrino. Pour étouffer le scandale, Aletrino et la fiancée de De Haan achètent en juin 1904 la presque totalité de la première édition. De Haan en fait paraître une seconde édition, modifiée, en octobre 1904.

    [2] Le texte original en français de la préface d’Eekhoud est perdu. Les citations sont retraduites à partir de la version néerlandaise.

    [3] Nom francisé de la ville de Culemborg.

     

     

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  • De bonte hond in het Quartier Latin

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    De vergeten Hagenaar

    Fritz R. Vanderpyl (1876-1965)

     

     

    Hoe na enkele tegenslagen - zoals het feit dat zijn debuut meedogenloos werd afgekraakt - een onbekende Hagenaar Nederland en de Nederlandse taal vaarwel zegt om in Parijs revanche te nemen. Hoe hij daar een bizar en uniek oeuvre in het Frans opbouwt en decennialang dagelijks met de vooraanstaandste schrijvers en kunstenaars omgaat. Hoe Fritz Vanderpyl, deze nieuwe Franse burger, met het Legioen van Eer op zijn revers aan de verkeerde kant van de geschiedenis belandt en in de vergetelheid raakt.

     

     

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    Een brasserie in Parijs, zomer 1920. Enkele vrienden staan op het punt te dineren – of zijn ze al klaar? Met enkele potloodstreken geeft T.S. Eliot het tafereel weer en stuurt zijn schets naar een van zijn correspondenten. We zien een besnorde ober die aarzelt de bestelling op te nemen, of de rekening te geven, terwijl vier heren aan een tafel vrolijk zitten te converseren, allen met een hoed op. Boven elk hoofddeksel heeft de jonge dichter de initialen van de bezitter geschreven. Van rechts naar links: T.S.E. voor Thomas Stearns Eliot, J.J. voor James Joyce met ovale bril, W.L. voor Wyndham Lewis en F.V. voor… een drukgebarende Fritz Vanderpyl, met everzwijnbaard.

    We dined with Joyce in Paris, schrijft Eliot, as you will I am sure be interested to know. Fritz Vanderpyl, a friend of Pound and myself, was also present, and I enclose a sketch (by me) of the party.’ Een vriend van Erza Pound, deze Fritz? Zijn naam komt voor in de The Cantos: ‘Beer-bottle on the statue’s pediment! / That, Fritz, is the era, to-day against the past, / ‘‘Contemporary.’’ And the passion endures. / Against their action, aromas. Rooms, against chronicles. (…) Fritz still roaring at treize rue Gay de Lussac / with his stone head still on the balcony?

    FRV - COUV - CHANT.pngOp die avond is Vanderpyl al vijf jaar Fransman. Zijn naturalisatie dankt hij aan het feit dat hij in het Vreemdelingenlegioen heeft gediend om tegen de Duitsers te vechten. Hij woont inderdaad in de rue Gay-Lussac 13 (5e arrondissement), het adres waar hij meer dan een halve eeuw met zijn Provençaalse vrouw Hermine Augé zal resideren. In de loop der jaren toveren ze hun appartement om tot een museum met werken van enkele van de beroemdste kunstenaars uit de eerste helft van de twintigste eeuw. In een tijdspanne van meer dan zestig jaar ontmoet ‘Dikke Fritz’ min of meer alle Franse en in Frankrijk verblijvende schilders en beeldhouwers, bijvoorbeeld de Britse kunstenaars en schrijvers Cora en Jan Gordon die hun boek Two Vagabonds in Languedoc (1925) aan ‘Hermine and Fritz Vanderpyl in recognition of our long-standing friendship’ opdroegen.

    Bekend als de bonte hond in het Quartier Latin wordt hij een van de meest gerenommeerde kunst- en culinaire critici uit het interbellum. Ook al is hij nu totaal in de vergetelheid geraakt, zijn vrolijke en vurige persoonlijkheid - ‘Ik schrijf niet, ik bulder’ - heeft haar stempel op zijn tijd gedrukt. Memoires en dagboeken van prominente tijdgenoten brengen hem opnieuw tot leven.

    Hermine and Fritz VANDERPYL - PAR JAN AND CORA GORDON.jpg

    Van geluk dat waan is, het eerste boek van Fritz, verscheen in 1899 in ’s-Gravenhage. Jeanne Reyneke van Stuwe, waarop hij verliefd was maar die op het punt stond met Willem Kloos te trouwen, zei over deze dichtbundel: ‘’t Is wel goed-bedoeld, maar als kunst-geheel, geloof ik, niet veel waard.’ Den Haag is nu eenmaal de stad waar onze Bourgondiër in spe op 27 augustus 1876 het licht zag onder de naam Frits René van der Pijl. Op het moment dat hij het pad van de literatuur betreedt - in 1898-1899 publiceert hij onder de naam Wynandus kronieken in het Dagblad van Zuid-Holland en ’s-Gravenhage -, verlaat hij eigenlijk zijn vaderland, waar hij nooit meer zou wonen. Spanningen met zijn burgerlijke katholieke familie, en wellicht ook een diep liefdeslitteken, brengen hem ertoe zijn geluk in Parijs te beproeven. Op 20 september 1899 komt hij in de Lichtstad aan.

    FRV COUV 1939.jpgAanvankelijk leidt hij in de Franse hoofdstad een onzeker bestaan; hij slaapt soms onder bruggen en moet dan bouten gaan schroeven van de Eiffeltoren, hoog zittend op een plankje dat bungelt aan een pilaar… Hij is achtereenvolgens behanger, knecht, verkoper en tolk… Dankzij zijn talenkennis wordt hij gids voor buitenlandse toeristen, met name in het Louvre. De roman Le Guide égaré (1939) voert ons terug naar zijn omzwervingen; op een dag leidt hij een klant met de naam Jack London rond. Tegelijkertijd legt Fritz snel contacten in artistieke kringen. Reeds in 1903, toen hij zich de Franse taal eigen heeft gemaakt, schrijft hij voor een Parijs tijdschrift een paar artikelen over de Nederlandse literatuur (Van Deyssel, De Beweging, etc.) ; in La Plume, een vooraanstaand blad, verschijnt ‘Essai sur Frederik van Eeden’, zijn inleiding op de Franse vertaling van De kleine Johannes. In 1907 publiceert L’Abbaye, een kortstondig bestaande kunstenaarskolonie, Les Saisons douloureuses, een poëziebundel van de Hagenaar. Het jaar daarop verschijnt zijn naam naast die van Apollinaire op de omslag van het vooraanstaande tijdschrift Vers et Prose. Kort na de Eerste Wereldoorlog richt Fritz een eigen tijdschrift op. Al in 1904 en 1914 was hij betrokken bij het starten van een paar bladen, namelijk La Vie (met o.a. Alexandre Mercereau, Charles Vildrac, René Arcos) en La Revue des Salons.

    Het dagboek van Vanderpyl neemt ons mee naar de brasserieën waar hij samen met Apollinaire heen ging en ook meermaals naar de eettafel van de grote dichter. In zijn boekenkast had Apollinaire twee werken van Fritz staan: het essay over schilderkunst Six promenades au Louvre (1913) en het meertalige gedicht Mon chant de guerre (1917). Van de perikelen van een jonge buitenlandse kunstenaar tijdens de Belle Époque geeft Vanderpyl enkele indrukken in zijn roman Marsden Stanton à Paris (1916).

    VANDERPYL - DEDICACE APOLLINAIRE.jpgNa zich aldus een plaats te hebben veroverd in de Franse troepen en op het slagveld van de schilder- en beeldhouwsalons, zal Fritz voortaan niet meer ophouden de Parijse trottoirs af te struinen om in de pers verslag uit te brengen van allerlei tentoonstellingen. In perfecte harmonie met zijn zwaarlijvigheid bracht zijn eetlust en wijnkennis hem ertoe zich te laten gelden als een montere gastronomisch criticus; in 1925 bedenkt hij bijvoorbeeld een recept voor kangoeroefilet. In Peintres de mon époque (1931) bevestigt hij zonder enige concessie zijn picturale opvattingen; in deze reeks essays portretteert hij zestien kunstenaars, onder wie zijn grote vrienden Maurice de Vlaminck en André Derain, maar ook Picasso, bij wie hij soms de vakantie doorbrengt, Kees van Dongen en... een fictieve schilder.

    Tijdens de Tweede Wereldoorlog blijft Vanderpyl bijna wekelijks publiceren over zijn favoriete onderwerpen. Deze samenwerking met kranten onder Duits toezicht, alsmede de publicatie in 1942 van een brochure over schilderkunst met een antisemitische tendens, betekent dat hij ten tijde van de bevrijding op de zwarte lijst van schrijvers belandt. Zijn vriend Paul Léautaud maakt er gewag van hoe Vanderpyl dan een moeilijke periode beleeft : ‘Ce matin, à l’angle rue Soufflot et boulevard Saint-Michel, rencontré Vanderpyl, que je n’avais pas vu depuis quelques années. Près d’une heure, sur place, à lui raconter les hauts faits de ces grands patriotes et justiciers, - après coup, - Mauriac, Claudel, Duhamel, Valéry, Lacretelle. J’y ai toujours grand plaisir. À quelques mots qu’il m’a dits, il serait toujours dans le dommage résultant de la sanction prononcée à son égard par le Comité National des Écrivains.’*

    FRV - Schalekamp - couv.pngFritz gaat echter vrij snel weer publiceren: een poëziebloemlezing in 1950, een derde roman in 1959. Het lukt hem zijn loopbaan als criticus enigszins voort te zetten, voornamelijk voor tijdschriften die auteurs bijeenbrengen die door de oorlog in diskrediet zijn gebracht. In Dr. Freud heeft hier gewoond herinnert Jean Schalekamp zich Fritz, die hij in de jaren vijftig bezocht, als ‘een van de merkwaardigste Nederlanders die ik ooit ontmoet heb (…). Strikt gesproken was monsieur Vanderpyl, of Vanderpiel zoals hij het zelf uitsprak, van beroep dichter, schrijver en kunstcriticus, geen Hollander. Hij kende zelfs geen woord Nederlands meer. Merkwaardig genoeg sprak hij zijn Frans onberispelijk, maar, na bijna zestig jaar, nog steeds met een loodzwaar Hollands accent.

    Hij was een vrij gezette, tachtigjarige heer met een keurig verzorgd wit puntbaardje en snor, een typische negentiende-eeuwse figuur, die aan het eind van de vorige eeuw naar Parijs was getrokken en daar altijd was gebleven. In dat deftige appartement, dat op het Luxembourg uitkeek, woonde hij al meer dan vijftig jaar met zijn twee jaar oudere vrouw Hermine, een levendig, donkerogig dametje uit Arles, dat nog steeds lesgaf aan het British Institute. Hij was Fransman geworden doordat hij in 1914 als tolk bij het Franse leger dienst had genomen.

    J.-M. Fage, Le salon des Vanderpyl (détail)

    VANDERPYL - SALON - FAGE.pngIk bekeek hem met een zeker ontzag. Hij was een legendarische figuur, die in een legendarische tijd geleefd had. Verlaine, Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Alfred Jarry, Picasso, Maurice de Vlaminck, Van Dongen, Juan Gris, Braque, Kisling, Chabaud, Foujita, doden en levenden, hij had ze allemaal gekend, met hen gedronken en eindeloos geouwehoerd in de bistro van le père Azon en andere cafés in Montmartre en Montparnasse. Zijn huis hing vol met schilderijen en portretten die ze van hem gemaakt hadden en die lijst aan lijst de muren bedekten. Voor tientallen miljoenen, schatte ik snel. Van achter een oude pendule haalde hij een kleine Kisling te voorschijn die hij daar verstopt had omdat hij hem niet mooi vond. Een kamer met portretten, een kamer met stillevens en bloemstukken, een kamer met fauvisten en surrealisten. En een paar kubisten, maar daar hield hij niet zo van. Picasso was jarenlang kwaad op hem geweest, zei hij, omdat hij in zijn boek Peintres de mon époque had geschreven dat Picasso wel kon tekenen, maar niets van schilderen wist. ‘‘Alors, tu fais toujours ton sale métier?’’ had de meester hem niet lang geleden nog toegevoegd. ‘‘Ik weet niet waar ik ze allemaal laten moet,’’ klaagde hij. ‘‘Op zolder staan er ook nog een heleboel. Ik heb er gewoon geen plaats voor in dit huis.’’ Ik wou dat hij er een paar aan mij gaf, dacht ik, maar zover ging hij niet.’**

    FRV - couv - Afrikaans.pngIn die tijd hielden de Vanderpyl’s op maandagmiddag een literair salon. Zij hielpen graag jonge kunstenaars. Jean-Marie Fage, toen een twintigjarige kunstschilder, kan zich nog herinneren dat hij altijd aan hun tafel welkom was. Een Zuid-Afrikaanse student die onderdak bij hun vond schreef: ‘Hulle is altwee al oor die sewentig en woon nou al meer as veertig jaar in daardie selfde bekrompe appartement in die Quartier Latin, temidde van die studente-jeug wat hulle albei so lief het. Soos alle fyn opgevoede, gekultiveerde kunstenaarsiele het hulle lewenswyse eenvoudig en onveranderd gebly, in weerwil van wisselende tydskokke, rampe enontberings. Madame was een van die eerste studente van die groot Franse fonetiekleermeester, Paul Passy. Elke les by haar is voorafgegaan deur twintig minute konversasie-oefening. En ek het altyd gevoel dat meer nog as om my oefening in die taalgebruik te verskaf, die liewe, moederlike ou vrou werklik ’n lewendige, selfs nuuskierige belang in my ondervindings en ontmoetings gestel het. Destyds het ek vir die eerste keer werklik met die omvangryke kultuurlewe van die Franse hoofstad kennis gemaak - opvoerings van Racine en Molière aan die Comédie Française, moderne teaterstukke (Anouilh, Sartre, Camus e.a.), en die enorme verskeidenheid kunsuitstallings wat die Paryse kultuurlewe by uitstek kenmerk.’***

    TOMBE - VANDERPYL - PLAQUES.jpgBegin 1965 werd Vanderpyl in Isle-sur-la-Sorgue begraven, de geboortestad van René Char, maar ook van Jean-Marie Fage met wie de dichter-criticus na de Tweede Wereldoorlog bevriend raakte. Fritz verbleef graag en vaak in de Vaucluse; al in de jaren ’20 ging hij op bezoek bij Auguste Chabaud (1882-1955), een andere kunstschilder die in de streek woonde. De Provence leerde hij wellicht kennen dankzij zijn vrouw die, afkomstig uit Arles, daar familieleden had. In 1966 overleed zij en deelde met hem het graf. Bij het lezen van de zeldzame gepubliceerde fragmenten uit Fritz zijn dagboek en uit zijn essay over Rembrandt blijken deze twee onuitgegeven werken te behoren tot het beste van wat hij ooit geschreven heeft. Over de Vaucluse heeft hij ook een ongepubliceerd werk achtergelaten.

     

    Daniel Cunin

     

     

    * Paul Léautaud, Journal littéraire, T. XVII, vendredi 20 août 1948, p. 288.

    ** Jean Schalekamp, In Dr. Freud heeft hier gewoond, Amsterdam / Anvers, De Arbeiderspers, Privé-Domein n° 223, p. 196-197. Paul Verlaine heeft Fritz wellicht in Den Haag meegemaakt toen de dichter op uitnodiging van Ph. Zilcken in Nederland verbleef om een paar lezingen te geven.

    *** J. de Bruyn, ‘Frankryk - ’n Persoonlike Indruk’, Tydskrif vir Letterkunde, juin 1951, n° 2, p. 59.

     

     

    Een kortere versie van dit artikel verscheen in Argus, 6 juli 2021

    met dank aan Kasper Jansen & Frans Janssen

     

     

    TOMBE - VANDERPYL - BASCOU - ISLE.jpg

    Het graf waar F. Vanderpyl en zijn echtgenote begraven liggen 

     

     

  • L'Histoire de ma sexualité

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    Le premier roman de Sofie Lakmaker

     

     

    Sofie Lakmaker, littérature, traduction, roman, sexualité

    De geschiedenis van mijn seksualiteit

    Amsterdam, Das Mag, 2021

     

     

     

    Née en 1994 à Amsterdam, Sofie Lakmaker vient de faire son entrée en littérature en donnant un premier roman très remarqué. Jusqu’à présent, elle se manifestait comme chroniqueuse dans la presse. À 17 ans, garçon manqué constatant qu’elle ne pourrait accomplir son rêve – devenir footballeuse professionnelle –, elle a cherché à se transformer en femme séduisante. Sa coiffure devenant une obsession, son attirance pour les femmes s’affirmant, elle est allée au-devant d’un nouvel échec, d’une nouvelle désillusion. Lui restait dès lors à exceller dans un autre domaine : l’écriture, une fois ses études de philosophie terminées.

    De geschiedenis van mijn seksualiteit est un roman très différent de celui d’Arthur Dreyfus : Histoire de ma sexualité (Gallimard, 2014), ne serait-ce que parce que celui-ci traite du corps tel que le perçoit un garçon avant de connaître les ébats sexuels tandis que l’histoire de Sofie, jeune femme qui préfère les femmes, commence par sa défloration. On l’aura deviné, le titre est une allusion à un autre livre paru chez Gallimard : Histoire de la sexualité de Michel Foucault. Alors que le philosophe explore sans relâche nos tentatives d’approcher la vérité non sans laisser la vérité pour ce qu’elle est, alors qu’il regarde ce qui ne va pas dans la société, la romancière procède de même mais en se focalisant sur sa vie sexuelle et intime bien plus que sur la société elle-même. Il n’en demeure pas moins que le lecteur est invité à évoluer dans un microcosme qui restitue bien certains aspects et facettes des existences que mènent bon nombre de jeunes Amstellodamois.

    Il se trouve que la narratrice, qui se présente sous le nom de Sofie Lakmaker, se sent bien plus homme que femme, non sans se dire féministe. Sa quête d’identité en est d’autant plus compliquée. On comprend que le roman se nourrit en grande partie d’éléments autobiographiques (dont le moins marquant n’est pas le décès de la mère). La fluidité de l’écriture est renforcée par une bonne dose d’humour, d’absurde et d’intrépidité de laquelle se dégage une réelle bravoure et une quête incessante d’équilibre entre doutes et confiance en soi.

    L’histoire s’ouvre par la perte de la virginité de Sofie ; elle se referme par une visite à l’hôpital : la jeune femme aspire à perdre sa poitrine avant de songer à une étape plus radicale. Une étape qui pourrait faire l’objet d’un prochain roman.

     

     

    Sofie Lakmaker, littérature, traduction, roman, sexualité

    photo : Willemieke Kars

     

     

    Le début du roman en traduction

     

     

    Prologue

      

    Ma mère, juive de père

     

     

    Ma mère disait toujours : « Nous n’avons pas d’amis riches, nos amis ont tout simplement acheté une maison au bon moment. » Exactement au bon moment, mes parents ont acheté une maison : au numéro 7 de la Jacob Obrechtstraat, en plein Oud-Zuid, à deux pas du Vondelpark, à trois enjambées du Concertgebouw. Quelqu’un a dit un jour : il y a deux catégories de personnes qui vivent dans ce quartier d’Amsterdam : les riches m’as-tu-vu et les juifs intellos. Nous, me persuadait-on, nous ne sommes pas des riches m’as-tu-vu, nous ne sommes pas non plus juifs – ma mère n’étant juive que de père. Lorsqu’il m’arrivait de demander à mon père ce que c’était, un intello, il me répondait : « Wilfred Oranje est le seul intello qui soit. »

    Durant ma vingtième année, il m’a été donné de passer quelque temps dans le petit logement de Wilfred Oranje, lequel était mort entre-temps. Le matin, au réveil, j’ouvrais les yeux sur des centaines d’éditions de Sigmund Freud, les allemandes, d’autres en plein de langues différentes dont, bien entendu, les œuvres complètes traduites en néerlandais par l’ancien occupant des lieux. Entre ces murs, je n’ai guère tenu le coup très longtemps. Moi aussi, je voulais devenir un intello, mais à chaque fois que je me plongeais dans un bouquin, je m’endormais. Ainsi va la vie : si jamais je reste le regard rivé sur les pages écrites par un homme qui ressemble à Sigmund Freud, je pique bientôt un roupillon.

    Entre mes 18 et mes 22 ans, je me suis efforcée d’absorber toutes sortes de Sigmund Freud ; de ces multiples tentatives me reste en réalité une impression qu’il m’est possible de décrire en termes clairs : je n’étais pas Sigmund Freud. En termes plus précis : je n’étais pas un homme, mais une femme. Pour moi, être une femme – ça n’allait pas sans peine. Ils voulaient que je laisse pousser mes cheveux. Certes, personne ne me l’a jamais dit à voix haute, mais quand les gens veulent vous faire avaler autre chose qu’une couleuvre, ils ne font généralement pas usage de leur bouche. Ils vous le font comprendre.

    Depuis, j’ai les cheveux très courts et je fais partie d’un groupe de discussion pour transgenres. Vous tenez à en savoir plus ? Téléphonez-moi. À ce propos, je ne suis en rien une personne transgenre, juste quelqu’un qui aime beaucoup pénétrer les femmes et qui en a marre, dans cette visée, d’acheter à tour de bras des appareils. Ces bricoles coûtent la peau des fesses. En outre, la moitié du temps, on ne sait pas dans quoi on se lance car l’onéreux machin se fiche de travers. Vous savez ce dont j’ai ma claque ? Les bricoles de traviole.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéBien entendu, j’aurais pu lire des bouquins écrits par des auteurs qui ne ressemblent pas à Sigmund Freud – des femmes, par exemple, ou des hommes de couleur. Mieux encore : des femmes de couleur. Le problème, c’est qu’aucune ne fait partie du « canon ». Ce damné canon ! Mais j’entends déjà ces mots traverser votre cerveau : « Virginia Woolf n’appartient-elle pas au canon ? James Baldwin n’appartient-il pas au canon ?... » Pour vous répondre en toute franchise : du second, je caresse toujours le projet d’acheter un livre ; quant à la première, ses romans ont eux aussi un effet soporifique sur moi. Peu après qu’elle a acheté les satanées fleurs, je m’endors.

    L’idée de devenir un génie m’est venue vers l’âge de 17 ans. L’ennuyeux, en ce qui concerne le génie, c’est que c’est le même cas de figure que pour l’homosexualité : on ne devient pas un génie, on se rend compte qu’on en est un. Du moins, c’est ce qu’ils disent. Pour moi, à l’époque, tous les génies étaient simplement des gens capables – plutôt que de répondre au téléphone lorsque le monde les sollicitait une énième fois –, de se concentrer sur une chose que ce même monde se trouvait attendre. Quoi qu’il en soit : moi aussi, je laissais souvent le téléphone sonner sans répondre, tellement souvent qu’à un moment donné, mes copines ont baissé les bras. Elles se sont mises à cancaner à mon sujet. Racontant que je n’étais bonne à rien, qu’il ne faisait guère de doute que j’étais lesbienne, étant donné ma façon de reluquer Zahra. Elles avaient raison – sur tous les fronts.

    Mes copines m’ayant laissée tomber, j’ai commencé à traîner de plus en plus avec Félix et Chiel. De notre lycée classique « blanc » et « catégoriel », ils étaient les plus blancs et les plus catégoriels, ce qui n’était pas pour me déplaire. Pendant les intercours, Chiel se contentait en général d’une seule phrase : « Y nous prenne pour des buses ? », Félix de hocher la tête de haut en bas. Moi de l’imiter sans savoir au juste de quoi il retournait. Je savais seulement qu’il avait raison, car c’est là leur apanage aux types blancs et catégoriels. Pour ma part, il m’est rarement arrivé d’avoir raison, ce qui, au bout d’un certain temps, m’a foutrement défavorisée.

    À vrai dire, en tout, j’ai été à côté de la plaque. En matière de garçons et en matière de filles, en matière de bonnes réponses et, plus capital encore : en matière de bonnes questions. On a beau détenir toutes les réponses possibles et imaginables, quand on ne détient pas la bonne question, on ne fait que parler dans le vide. Cela, j’ai fini par le découvrir. Ce que j’ai fini par découvrir, c’est qu’il y a des réponses qui précèdent une question donnée. Et tant que ces réponses ne sont pas correctes, on n’a qu’une chose : on a tort.

     

     

     

    I

    L’histoire de ma sexualité

     

    Walter le Consultant en Recrutement

     

     

    L’histoire de ma sexualité, c’est : j’ai toujours cherché quelqu’un qui fermerait portes et fenêtres, qui me dirait : voilà, c’est bon. Plus concrètement : j’ai d’abord flashé sur les hommes, puis sur les femmes, bien sûr depuis toujours sur les femmes, sur Muriel, la rousse aux longues jambes, qui me donnait des cours particuliers… sur qui n’ai-je pas flashé en fait ? Cependant, je gardais soit les yeux, soit autre chose, crucialement fermés. Au fond, la question n’est pas là.

    J’ai été déflorée par Walter le Consultant en Recrutement, ce sur quoi je ne souhaite pas m’étendre. Il votait VVD : quand je n’arrivais pas vraiment à mouiller, je m’efforçais d’y songer, à cause de l’étrange connexion qui existe entre excitation et détestation.

    J’ai été déflorée rue Sarphati, dans une habitation donnant sur la Weesperplein, à la façade de laquelle saillait la hampe d’un drapeau. C’est ce qui me permet de la reconnaître quand je passe à vélo dans le coin : ça me rappelle l’épaisse et envahissante érection de Walter. Walter était un amour. Le soir même, il a dit : « Je crois bien que je suis plus nerveux que toi. » Plus nerveux que moi, il l’était. Pour être honnête, je n’en avais rien à foutre.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMa virginité, je tenais à la perdre pour tourner la page de ma C.D. Ma C.D. – c’est-à-dire : ma Consistante Défloration. La plupart des heures de cours, je les passais au Coffee Company en compagnie de Milan ; on n’arrêtait pas de parler de ma future C.D. et de son C.D., son futur Consistant Dépucelage. Notre propos tournait surtout autour de la période frivole et dissolue qui s’ensuivrait. Notre C.D. nous servirait de couverture à l’égard de nos enfants qui ne manqueraient pas de nous demander un jour avec qui on avait couché la toute première fois. On serait à même de leur fournir une réponse tout à fait décente.

    Milan a fini par perdre son pucelage dans les ouatères du Centre Médical Universitaire – il venait d’entamer ses études de médecine. Moi, j’ai donc été dépucelée par Walter au cours de la nuit du 1er au 2 septembre 2011. Lui et moi, on a continué à se voir pendant un certain temps, non parce que je goûtais vraiment nos échanges, mais parce que jugeais nécessaire de renforcer la consistance.

    On avait fait connaissance au café Mazzeltof, dans les minutes ayant suivi mon envoi d’un texto à Matthijs van Nieuwkerk, l’homme avec lequel je voulais en réalité coucher. Mais celui-ci n’a jamais répondu à mon message. Je tenais son numéro de mon frère qui connait beaucoup de monde. À 17 ans, c’est là ce à quoi j’aspirais : baiser et connaître beaucoup de monde.

    Afin de bien me concentrer sur la réponse de Van Nieuwkerk, je m’étais éclipsée dans un snack-bar au coin de la rue. De retour au Mazzeltof, mes yeux sont tombés sur Walter, debout au bar ; je l’ai immédiatement embrassé sur la joue. Au fond du café, Betsie m’attendait. Je l’ai rejointe : « C’est lui qui va faire l’affaire. » Depuis que je voyais Betsie, fille un rien plus jolie que moi, sortir en sa compagnie était un enfer. Je faisais systématiquement office de second choix. Voilà pourquoi il me revenait de faire croire aux hommes qu’il n’y avait qu’une seule option : moi, Sofie Lakmaker.

    Pour tenir Betsie hors de la vue de Walter, je me suis proposée de renouveler nos consommations. Au bar, j’ai essayé d’établir un contact visuel avec lui. Il m’a regardée en face, l’air sacrément angoissé ; pour le rassurer, je lui ai offert la bière destinée à ma pote. « On pourrait se rouler une pelle », je lui ai dit. « J’aime pas les femmes qui font du rentre-dedans », il a répondu. J’ai hoché la tête, et on a commencé à se rouler une pelle.

    On s’est donné rendez-vous une semaine plus tard, au bar Lempicka. Il m’a raconté qu’il était originaire du Limbourg, de Heerlen plus précisément, et que son grand-père avait découvert qu’il est possible de recycler l’huile de friture en biodiesel. Trouvaille qui expliquait la présence d’une piscine dans le jardin de ses parents. Je lui ai raconté qu’une fois le lycée terminé, je voulais faire des études de philosophie. Cette confidence lui fit dire que j’étais de gauche. Ce à quoi j’ai rétorqué qu’il était de droite, puis je lui suggéré qu’on aille chez lui.

    Debout, assis, allongés sur le lit, on s’est embrassés pendant un bon moment ; au bout d’un quart d’heure, j’ai dit : « Allez, passons à l’acte. » Walter faisait face aux affres de la mort, moi aussi d’ailleurs, mais j’estimais que je n’avais pas de temps à perdre. Il avait 26 ans, moi 17, et c’est ça qui est fou : plus on a de temps, plus on se sent pressé. Je me souviens qu’il portait un caleçon un peu trop moulant, qui se fit plus moulant encore à mesure que s’esquissait sa semi-érection. Il s’est avéré que c’était son truc, la semi-érection, voilà pourquoi il lui fallait à chaque fois se branler avant de passer à l’action. Il y a eu un laps d’une ou deux minutes au cours duquel il a tenu à ce que je m’en charge, mais apparemment j’ai tiré là-dessus sacrément fort.

    Certaines de mes copines étaient sorties très déçues de leur défloration. Elles disaient immanquablement : « C’était que ça ?... » Moi, j’ai trouvé ça dingue. Non tant au sens strictement positif du terme qu’à celui qu’on attribue à une catastrophe aérienne : ça dépasse l’entendement, on est en plein doute : sera-t-on jamais à même de raconter ce que l’on a vécu ? La bite de Walter était partout. Au bout d’un moment, il m’a dit : « Je veux qu’tu lui fasses un bisou. » J’ai trouvé ça grotesque, mais j’ai tout de même obtempéré. Si l’on s’abstient à chaque fois de faire ce qui nous paraît grotesque, on n’arrivera jamais à rien.

    Après avoir joui, Walter m’a dit : « Promets-moi qu’on fera plus jamais ça comme ça ? » Il voulait parler du fait qu’on n’avait pas utilisé de capote. Pourquoi ? je ne m’en souviens pas – il serait faux d’affirmer que ça s’est passé en moins de rien. Ça a duré des heures, tout ça. Il m’est arrivé de dire que j’avais perdu ma virginité sur Everywhere de Fleetwood Mac, et il est vrai que cette chanson est passée à un moment donné, mais il serait plus juste d’avancer que j’ai été déflorée sur toute l’histoire de la pop occidentale.

    Quand je me suis réveillée, Patrick se tenait dans l’encadrement de la porte. Patrick, le colocataire de Walter. Pour être honnête, je l’ai trouvé plus attirant que Walter. Il coiffait ses cheveux en arrière, à plat ; lui aussi venait du Limbourg, mais il s’exprimait avec un accent moins prononcé. En fait, Patrick avait tout l’air d’un connard, ce qui justement me plaisait. Au moins, il était quelque chose. Walter ressemblait plutôt au quidam à côté duquel on se trouve dans le métro et à qui, au moment de quitter la rame, on dit « Pardon » pour qu’il s’écarte. Oui, voilà à quoi ressemblait en vérité Walter.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéPatrick cherchait sa cravate. Quand je me suis retournée pour m’enquérir de la chose auprès de Walter, j’ai constaté que ce côté-là du lit était déserté. Déjà parti au bureau, pour recruter des gens. Ne me demandez pas ce que ça signifie. Ce qui est certain, c’est que ça rapporte gros. Walter travaillait pour la marie d’Utrecht, chose que je trouvais plutôt déprimante. Là résidait peut-être ma plus grande angoisse : travailler un jour pour quelqu’un quelque part. Surtout pour une mairie de province.

    Patrick, quant à lui, bossait dans une start-up d’Amsterdam. S’étant rendu compte que Walter n’était pas là, il a affiché un durable sourire. M’a demandé si nous avions passé un bon moment. Je lui ai répondu qu’on avait passé un sacré bon moment, ce qui parut le choquer. Il y a des gens qui ne raffolent pas de « sacré » ni de « sacrément ». Peut-être que l’emploi de tels mots, ça fait aussi trop rentre-dedans.

    Patrick restant planté un quart d’heure de plus dans l’embrasure de la porte, j’ai commencé à stresser. Après tout, j’étais nue comme un vers, ce qu’à mon avis il n’ignorait pas. Parler dans cette tenue à un costume auquel il ne manque que la cravate n’est pas sans conséquence sur l’équilibre des rapports entre êtres humains. Pour me tirer d’affaire, j’ai fini par dire : « Bon, je vais me plonger dans Quote 500. » Le bouquin détaillant les plus grosses fortunes du pays était posé sur la table de nuit à côté de quelques autres qui vous expliquent comment gagner des mille et des cents en transpirant le moins possible. Suffit de transformer de l’huile de friture usagée en biodiesel, aurais-je envie de dire, mais il semble que ce ne soit pas la seule méthode.

    Peu après ma défloration, Patrick et Walter ont déménagé dans le quartier Zeeburg. Ils ont racheté l’habitation du maire nouvellement désigné, M. Van der Laan – lequel allait bien entendu occuper sa résidence de fonction sur le Herengracht. Le premier magistrat de la ville leur laissait un immeuble tout à fait convenable. Lianne, le béguin de Patrick, a aménagé les lieux ; il se trouve qu’elle avait très mauvais goût. Sa profession – assistante dentaire – transpirait dans les choix qu’elle opérait en matière de mobilier. En fait, dans cette demeure de l’Ertskade, on avait en permanence l’impression qu’on allait se faire arracher une dent.

    À supposer que l’attentat commis par Lianne ne suffît pas, on pouvait compter sur Patrick. Il laissait traîner des bouquins de Kluun partout. Je vous jure : où que l’on posât les yeux, il y avait l’un de ses titres à vomir. « Un type formidable », assurait Patrick dès que l’occasion se présentait. Ça me rendait folle. Malgré tout, il demeurait un interlocuteur plus agréable que Walter – auquel, entre-temps, je ne parlais pratiquement plus –, lui qui ne cessait de m’encourager à lire des ouvrages nous invitant à explorer notre corps. N’en ayant aucune envie, je préférais m’adresser à Patrick et à Lianne pendant le petit-déjeuner ou en des moments d’oisiveté. Avec ces deux-là, au moins, il y avait un peu d’animation, vous voyez ce que je veux dire… Lianne était très croyante ; pour la faire devenir chèvre, Patrick n’arrêtait pas de dire « nom de Dieu ! ». Il me gratifiait d’un regard espiègle, sur quoi on se mettait tous les deux à rire aux éclats. Un type formidable, ce Patrick.

    Le 22 novembre 2011, Walter a publié sur Facebook qu’il était célibataire et qu’il cherchait une petite amie. Furax, je lui ai téléphoné. Bien qu’il fût au volant, il a tout de suite répondu. Il avait un kit mains-libres. « Chérie, qu’il a dit, t’as 17 ans. » « Aha », j’ai rétorqué. Pendant un petit moment, je n’ai entendu que le bruissement ouaté de l’autoroute. Puis il a murmuré : « Si t’en avais eu 23, je t’aurais demandée d’emblée en mariage. » Ça aussi, bien sûr, c’était grotesque. Il y a des jours où je me demande comment les choses auraient tourné si on s’était passé la bague au doigt. À l’heure qu’il est, je serais probablement en train de travailler pour quelqu’un quelque part. Et ce ne serait peut-être pas si terrible que ça.

     


    Entretien avec Sofie Lakmaker (NL)

     

     

    Appelez ça amour

     

     

    En 2018, un très mauvais bouquin a paru sur ma personne : Amour. Titre grotesque, bien sûr. Si ça n’avait tenu qu’à moi, peut-être l’aurais-je intitulé : Appelez ça amour, ou un truc de ce genre, étant donné que ce que nous avions vécu ne ressemblait que de loin à de l’amour. Dans le livre en question, je m’appelle « la fille A. ». Pure connerie. Je m’appelle tout simplement Sofie Lakmaker. Je ne l’ai pas lu, ce roman, uniquement les recensions, toutes assassines. Ça m’a suffi. Il y a des gens qui disent que les critiques littéraires sont des gens comme tous les autres, un avis que je ne partage pas. Pour ma part, ils ont toujours raison, ce en quoi ils répondent à un besoin que j’ai presque toujours ressenti : avoir raison, et côtoyer des gens qui le revendiquent.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéLa couverture montre une très belle fille, mille fois plus jolie que je ne le suis – ou que je ne l’étais à l’époque de ma liaison avec Crétin D. : c’est ainsi j’ai envie de l’appeler. Sans doute Crétin D. s’en est-il rendu compte au bout d’un certain temps, mais il n’a bien évidemment jamais pu rectifier le tir : après pareilles recensions, son bouquin n’a jamais été réimprimé.

    Ma mère disait que la vengeance est un plat qui se mange froid. Cependant, je ne suis pas certaine que ce soit là ce que je recherche. Peut-être les critiques ont-ils pris ma revanche ; peut-être se venger n’est-il pas si important que cela. La vengeance, c’est pour les rancuniers – moi, j’ai surtout du chagrin.

    Crétin D., j’avais 4 ans quand on s’est rencontrés. Bien entendu, ce n’est pas à cette époque-là que notre liaison a débuté : lui en avait 12. C’était le meilleur copain de mon frère. Comme Daniel, mon frère, ne voulait pas jouer chez nous mais toujours chez son copain, mes parents se sont tout de suite méfiés du garçon en question. La méfiance, à vrai dire, je ne m’en suis jamais préoccupé. Moins encore quand j’avais 4 ans.

    On s’est revus après une longue interruption lors du vingt-sixième anniversaire de Daniel. Je venais de me faire déflorer par Walter le Consultant en Recrutement. Ce dont je lui ai fait part sans rien omettre. Pendant que je parlais, j’ai vu une lueur d’intérêt s’intensifier dans ses yeux, un regard qu’on aurait pu traduire par : « Une femme, et elle parle ! »

    Quittant la fête, on est rentrés ensemble à vélo. J’avais une telle envie de pisser que j’ai uriné en pleine rue. Le même regard : « Une femme, et elle pisse ! » Grâce à moi, Crétin D. a compris une quantité incroyable de choses. Deux ou trois mois plus tard, il m’a envoyé un message pour me demander si j’avais réussi mon bac. Oui, j’ai répondu avec 7,8 de moyenne sur 10, et même 8,3 si l’on ne tenait compte que des matières principales.

    Pour fêter ça, on est allés prendre un verre au café De Wetering. Là, je lui ai demandé s’il était satisfait de son sexe. Il a répondu qu’il n’avait, jusqu’à présent, pas reçu beaucoup de plaintes. Il va de soi qu’il m’a demandé, à son tour, ce que je voulais faire de ma vie : quand on a 18 ans, personne ne s’abstient de vous poser cette question. Il se trouve que j’ai oublié ma réponse. En réalité, je ne pense pas lui en avoir fournie, après quoi je lui ai appris que ma mère avait un cancer. « La grosse tuile, putain ! », il a fait.

    Quand De Wetering a fermé, nous sommes allés au De Spuyt. Pour le coup, un summum de mauvais goût, battu en la matière par le Mazzeltof où l’on s’est engouffrés deux heures plus tard. Je me fichais pas mal de tomber sur Walter. En fait, j’espérais croiser Lianne et Patrick. Histoire de demander à ce dernier s’il estimait toujours que Kluun était un type formidable. Mais il n’était pas là et Lianne demeura tout aussi invisible.

    Le côté agréable de Walter, c’est que je pouvais être en sa compagnie sans avoir à me concentrer sur lui. À l’inverse, Crétin D. ne cessait de me poser des questions. À bout, je lui en ai posé une à mon tour : « Tu crois que ça ferait flipper Daniel ? » Prenant un air très pensif, il a prononcé quelques phrases sur les filles qui, un beau jour, deviennent femmes. Ça commençait à me raser, les points de vue de Crétin D. sur les unes et les autres et le moment précis où les filles se transforment en femmes.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMon frère, ça lui hérissait le poil, je crois. Quelques semaines plus tard, alors qu’on buvait un verre au café, je lui ai dit : « Parlons maintenant de Crétin D. » « Non », il a répliqué. Le truc dingue avec Daniel, c’est qu’on ne le contrarie pas. Pas moi, en tout cas. Il s’est contenté de me dire que si j’allais m’installer pendant un certain temps à Prague, ce serait certainement une bonne idée. Et le truc bizarre avec Daniel, c’est qu’on prend ses propos en considération.

    Quoi qu’il en soit, après le Mazzeltof, Crétin D. et moi, on a prolongé la nuit en arpentant les rues. Bien entendu, chacun désirait embrasser l’autre, mais aucun n’osait. Au coin du Ruysdaelkade, j’ai fait : « Come on, son. » Alors on s’est embrassés. Le jour se levait, et si vous voulez savoir, la vie respirait maintes et maintes possibilités.

    Peu de temps après, j’ai plus ou moins emménagé chez lui. Il habitait dans la Nieuwe Looiersstraat, en face du studio Pilates dont ma mère était membre. Voilà pourquoi, à chaque fois que je m’apprêtais à sortir, je regardais par la fenêtre pour voir si son vélo était là. Elle l’avait peint en jaune dans l’espoir qu’on ne le lui volerait pas. Il y a deux choses qu’elle perdait de façon récurrente : les vélos et les lentilles.

    Le plus souvent, elle les mangeait – ses lentilles. Elle les nettoyait dans sa bouche, oubliant qu’elle y avait fourré un peu plus tôt un chewing-gum. Quel nombre de biens n’a-t-elle pas grevés pour financer l’achat de nouvelles lentilles ! Les vélos, elle en perdait un peu moins ; d’ailleurs, l’astuce de la couleur jaune a fonctionné un certain temps. Mais un jour, je l’ai croisée alors qu’elle progressait à pied, à tâtons pour ainsi dire : elle avait perdu à la fois ses lentilles et son vélo. Aussi déambulait-elle dans le quartier, cherchant avec acharnement son deux-roues. Elle croyait que les voleurs, le trouvant trop moche après y avoir regardé de plus près, le rapporteraient plus ou moins là où ils en avaient cisaillé l’antivol.

    Au fond, je ne sais pas vraiment au juste pourquoi j’ai emménagé chez Crétin D. Tout bien considéré, pas mal de choses m’échappent, autant de sujets que j’essaie un peu d’éviter. Je suppose que je me sentais en sécurité auprès de lui pour la simple raison que son monde était bien délimité. Certes, pas les limites les plus inébranlables, plutôt des contours suintant l’angoisse et l’ambition. Mais bien des contours. Or, n’arrive-t-il pas qu’on en manque à 18 ans ?

    Voici donc ce que je faisais chez lui : je traînaillais d’une pièce à l’autre, toutes tapissées d’Hommes Accablés. Un par mur, au minimum : Ernest Hemingway, Jack London, Nick Drake… L’appartement de Crétin D. était une sorte de paradis des suicidés ; certains jours, je me disais qu’il aspirait à les rejoindre au plus vite. Ce qui se serait d’ailleurs passé si son éditrice ne l’en avait dissuadé.

    Mon Dieu, cette éditrice ! Elle lui téléphonait à peu près toutes les demi-heures. Non pour lui demander pourquoi elle n’avait toujours pas reçu son nouveau manuscrit, mais pour savoir s’il ne manquait pas de fruits. Cette femme me rendait foldingue. À chaque fois que je la voyais, elle me lançait un truc du genre : « T’es un peu jeune pour Crétin D. » Je posais alors un regard vitreux sur elle, songeant : Et toi, t’es un peu vieille. Jamais encore je n’ai vu un être épris à ce point d’un autre. Peut-être aurait-on pu avoir un avenir, Crétin D. et moi, si j’avais éprouvé ne serait-ce qu’une fraction des sentiments qu’elle-même éprouvait à son égard.

    Après avoir constaté qu’il avait assez de pommes, elle se mettait sans manquer à lui répéter qu’il était brillant. Moi, ça me rendait somnolente. Or, tout le monde la croyait, car elle avait travaillé avec Harry, oui, Harry Mulisch. Si vous voulez mon avis, ce devrait être une raison suffisante pour ne pas répondre à ses coups de fil. À moins qu’on ait à cœur d’écrire de très mauvais livres qui comptent neuf cents pages de trop. Or, c’est bien ce que faisait Crétin D. : écrire de très mauvais romans qui font dire au lecteur, paragraphe après paragraphe : « Superflu… superflu… »

    Mais je m’en contrefichais, vous pigez, qu’il écrive des bouquins aussi mauvais. Je me sentais juste bien avec lui. À mon sens, point n’est besoin que votre partenaire soit doué d’un talent hors pair. Le seul petit sujet d’irritation, c’est qu’il n’arrêtait pas de me mettre en scène comme sa muse. Croyez-le ou non, je l’inspirais ! Pareille inclination ne saurait toutefois être une raison de me tirer du lit. Pour l’amour de Dieu, si jamais je suis votre muse, laissez-moi pioncer ! Une muse un rien trop jeune, une muse qui ronflait un tantinet trop : voilà ce que j’étais.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéMoi-même, je n’écrivais pas, ou pas vraiment, ainsi que je formulais la chose à l’époque – j’avais un job dans un Bagels & Beans. Peu avant, j’avais bossé dans un restaurant de la Roelof Hartstraat. Trois jours. Le deuxième, le patron a demandé qui, parmi le personnel, se proposait pour le sucer pendant la pause. Il va de soi j’ai voulu démissionner sur-le-champ, mais le type a estimé que je devais assurer un troisième service.

    Au Bagels & Beans, je n’ai guère tenu plus longtemps. Pour dire les choses plus honnêtement : ils n’ont pas tenu à me garder plus longtemps. Mon mois d’essai écoulé, j’ai trouvé ceci sur ma messagerie vocale : « Sofie, t’es une très gentille fille, mais beaucoup trop rêveuse pour nous. » Si vous aviez été là, vous auriez souscrit à 100% à ce point de vue. J’oubliais tout. Y compris de transmettre les commandes aux cuisines – les clients patientaient en vain.

    Pour vous dire la vérité : un grand poète, voilà ce que je voulais devenir. La semaine qui a suivi mon renvoi du Bagels & Beans, j’ai connu un pic de créativité. Pour éviter que mes parents n’apprennent que j’avais été remerciée, je sillonnais à longueur de journée la ville à vélo. M’arrêtais un peu partout pour prendre un café, griffonnais çà et là quelques phrases. J’avais l’impression de disparaître, or telle était justement mon intention : partir pour ne revenir que lorsque j’aurais dépassé toutes les attentes mises en moi. Impossible néanmoins d’envisager cela sur le long terme : il eût fallu rendre des comptes à tout le monde et à tout bout de champ. Mais la semaine en question, ça a marché.

    Pendant l’un des derniers jours de ma disparition, je me suis retrouvée dans le café du musée du Cinéma, à côté d’un garçon et d’une fille qui étaient en train de manger un sandwich. La fille était une vraie beauté. Ce qui n’est pas mon cas. Moi, je suis parfois belle. J’ai écrit : Je suis plutôt belle / sans le rester / me satisfaisant de / me montrer de temps en temps / pour regarder / de quelle façon on me regarde.

    Cela m’amène à un point essentiel : mon physique. De préférence, je me trimbalais tout le temps dans mon survêtement du Real Madrid, ce dont je ne me privais d’ailleurs pas. Le problème, c’est qu’à la journée succède le soir, le soir et ses gens, ses yeux, ses bières, lesquels s’écrient : sois un minimum regardable ! J’obtempérais. J’enfilais un pantalon mettant en valeur mes fesses, appliquais du fond de teint sur ma peau pour qu’elle paraisse sans défauts, me lissais les cheveux.

    Si vous voulez mon avis, sans cette dernière opération, je valais bien peu pour ne pas dire rien. Avec Walter aussi, j’opérais déjà de la sorte, mais c’est à peine si je le voyais : il ne résistait pas à l’appel de la mairie d’Utrecht. Crétin D., je le voyais sans discontinuer, le truc qui devient vite invivable. C’est assez difficile à expliquer, mais à un moment donné, on étouffe. À force d’être suffisamment longtemps parfois belle, on étouffe. Vous pouvez me croire.

    Mon renvoi de chez Bagels & Beans a produit un autre fruit : un poème sur mon périnée. À mon périnée, en fait. Il consiste en une lettre d’excuse à l’endroit de ce dernier, parce que je ne pouvais le soustraire à l’aboutissement d’une jouissance terriblement feinte. Car baiser avec Crétin D., c’était horrible. Horrible au plus haut point. Je ne sais exactement par où commencer – et s’il est d’ailleurs judicieux de commencer. En tout cas, tout se passait à chaque fois selon le même cérémonial : assis sur son canapé, on entreprenait de s’embrasser. Avec un rien de passion, avec un rien d’une sacrée indifférence. Cela fait, il se levait – je détestais ça, j’aurais tout donné pour qu’il ne se levât pas – et nous gagnions sa chambre. On s’allongeait sur son lit : moi en dessous, lui au-dessus.

    La question est de savoir dans quelle mesure, à partir d’ici, je dois entrer dans le détail. Ça se résume à ceci : la suite se révélait d’une rare monotonie, moi émettant sans discontinuer le même bruit, lui arborant sans discontinuer le même faciès. La chose faite, il s’absentait une dizaine de minutes. Je ne suis jamais parvenue à savoir ce qu’il fabriquait pendant ce laps de temps. Quand il réapparaissait, il me lançait une serviette de toilette. Ce qui me donnait l’impression d’être une pute. Un sentiment qui ne faisait cependant pas le poids comparé au soulagement que j’éprouvais de savoir la rengaine terminée.

    Depuis, j’ai de nouvelles copines, lesquelles me disent : « Mais voyons, Soof, qui t’a dit que le sexe hétéro, c’était pas pénible ? » Malgré tout, je ne souscris pas à cela. Il faut croire que des gens en tirent un certain plaisir. Pas moi, en tout cas.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéQuelques mois après notre baiser sur le Ruysdaelkade, Crétin D. et moi sommes allés passer un long week-end au Lido de Venise. C’est une station balnéaire. Wikipédia nous dit que « ces plages privées sont entrées dans la littérature mondiale depuis que Thomas Mann en a fait le décor de son roman Mort à Venise ». Ce livre, je ne l’ai jamais lu, mais je crois que j’aurais très bien pu l’écrire. Une part de moi-même est morte ce week-end-là. Je ne sais au juste quoi, mais probablement la foi en un happy end. Entre moi et Crétin D., et plus important encore : entre moi et mon existence de muse.

    Oh ! mon Dieu, les muses. J’en ai rencontré une, le week-end en question, et quelle muse ! La femme d’Un Écrivain Sacrément Célèbre ; j’aimerais la désigner par son prénom, mais voilà qu’il m’échappe. À moins que je ne l’aie jamais su. La connaissant, elle a dû se présenter de cette façon : je suis l’épouse d’Un Écrivain Sacrément Célèbre.

    L’hebdomadaire Vrij Nederland avait chargé Crétin D. d’interviewer ce dernier puisqu’on le compte au nombre des nobélisables. Il faut dire qu’il jouit d’une glorieuse renommée en tant que romancier européen. L’Union européenne se trouvant pour la énième fois sous pression, le moment paraissait propice à tous pour qu’un Vrai Européen remportât le prix. Il n’empêche, à mes yeux, le bonhomme jouit essentiellement d’une tout autre renommée : celle de Gros Porc. Le Nobel a été décerné à un autre auteur, ce qui ne signifie pas qu’il a perdu toute chance, bien au contraire : s’il y a un groupe discriminé ces derniers temps, c’est bien celui des Gros Porcs.

    Le soir qui suivit l’interview, on est sortis tous les quatre ensemble : Crétin D. et moi en compagnie du Pouacre et de sa moitié. Les premiers mots qu’il m’a adressés : « Je parie que tu serais plus belle les cheveux détachés. » Ce en quoi il ne se trompait pas. Mais comme j’avais oublié de glisser mon fer à lisser dans mon bagage, je n’avais pas le choix. Cette remarque faite, il s’est lancé dans toutes sortes de considérations sur la Condition Humaine, ce à propos de quoi j’aurais pu mêler mon grain de sel, mais il s’adressait sans discontinuer à Crétin D. et à personne d’autre.

    C’est ainsi que je me suis retrouvée à ne parler qu’à la femme du Pouacre, laquelle me parut plutôt assommante. On a découvert qu’elle et mon père avaient tous deux travaillé au Rijksmuseum ; j’espérais qu’elle serait en mesure de m’éclairer sur les tâches qu’il y avait assumées, car, dans notre entourage, ça nous échappait à tous. Ce qui, à une époque, faisait dire à ma mère : « Il se pourrait bien que ton père ait en réalité travaillé pour les services secrets. » Qui sait ? Mon père n’a jamais dit un mot au sujet de son emploi. Les rares miettes qu’il lui arrivait de lâcher accroissaient encore notre perplexité. « La Truie a encore fait des siennes aujourd’hui », voici le genre de propos qu’il tenait.

    La Truie, c’était sa supérieure. Ils ne voyaient pas du tout les choses sous le même angle. Elle, je l’ai rencontrée une fois, lors d’une Nuit des musées. Elle m’a offert une brochette de fraises en me disant de la tenir, « si tu aimes ça », sous la fontaine à chocolat. Mon père a suggéré que je pourrais tout aussi bien regarder les tableaux, étant donné qu’on était dans un musée. Ce que j’ai d’ailleurs fait, mais sans cesser de me glisser jusqu’à la fontaine. Cet épisode témoigne de la clairvoyance de la Truie : les gens préfèrent le chocolat à l’art.

    Au Rijksmuseum, elle a tenu plus longtemps que mon père, survivant à la Grande Restructuration qui a vu le licenciement de tous les employés qui tenaient à travailler dans un musée plutôt que dans une chocolaterie. Mon père n’ayant pas la mentalité requise, on l’a éjecté, non sans un Parachute Argenté. Grâce auquel on est partis plus d’une fois en vacances. Tandis que je racontais tout cela à l’épouse du Pouacre, elle n’arrêtait pas de répéter : « Il ne se souvient sûrement pas de moi. » Je vous jure, des phrases pareilles, ça me rend dingue.

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéUne heure plus tard, on a gagné un restaurant choisi par le Pouacre. Pour s’y rendre, on emprunte un bac, et c’est sur ce bateau qu’il a commencé à me tripoter les mollets. J’ai trouvé ça ahurissant, Crétin D. aussi, je crois, mais il s’en est tenu à une sorte de sourire figé. Un sourire qui signifiait probablement : « Laisse-le tâter, il va peut-être remporter le Nobel. »

    Un avis que je ne partageais pas. J’ai demandé au Pouacre ce qui, diable, lui passait par la tête. Il a alors plissé les lèvres en une risette : « J’ai entendu dire que tu allais traverser l’Europe à vélo. » C’était vrai, j’en avais bien l’intention. De tous les moments de la journée, ceux que je passais sur la selle me rendaient plus heureuse que les autres ; aussi en étais-je arrivée à me dire : pourquoi ne pas faire que ça ? J’ai hoché la tête de bas en haut, après quoi le Pouacre a marmonné : « Je vérifiais juste si tu étais fin prête. »

    À table, on s’est senti plutôt mal à l’aise, car il ne cessait de faire des avances à la serveuse. Je ne lui donnais pas tort : une fille belle comme un cœur. Mais quand elle s’éloignait, le malaise s’accroissait encore – il ignorait sa femme, s’adressait à Crétin D., s’interrompant tout au plus pour m’enjoindre de finir ma seiche.

    Or, je n’en pouvais plus : en guise d’entrée, j’avais avalé une pizza. Repue à en avoir les côtes enflées, je me voyais déjà passer le reste de mon existence à me nourrir de mandarines. Du coin de l’œil, j’ai remarqué que l’épouse du Pouacre compatissait. Alors qu’il était aux toilettes, elle m’a glissé à l’oreille : « Chérie, du moment que t’as goûté ton plat, ne te sens pas obligée d’en faire plus. » Crétin D. ayant pris le relai du Pouacre, ce dernier en a profité pour me demander en quoi j’étais bonne. « Au lycée ? » je lui ai demandé. « Pour ce qui est du reste, je n’oserais pas te poser la question », ces mots accompagnés eux aussi d’une risette. Putain, quel porc, ce type, l’Écrivain Vachement Célèbre.

    « Chérie, du moment que… ne te sens pas obligée de… » – une phrase qui, par la suite, m’a donné à réfléchir. L’existence de muse à laquelle j’avais goûté, je désirais la vomir au même titre que ma seiche. Un jour, j’en ai fait part à Crétin D. : « J’ai tellement peur de finir comme la femme du Pouacre. » Il m’a assuré qu’il ne le permettrait jamais, réplique qui ne m’a guère rassurée. En définitive, ces choses ont joué un rôle dans ma décision de mettre un terme à notre histoire. Il faut dire qu’avant même la fin du repas au Lido, je redoutais déjà le moment où on allait passer au lit. Ce que Crétin D. a semble-t-il pressenti : « Ce n’est pas tant que je veuille baiser avec toi, je veux simplement être avec toi. »

    Quant à être, on était en effet plutôt bon : je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un au monde qui ferme portes et fenêtres aussi hermétiquement que Crétin D. ; lui et moi vivions dans un monde extrêmement étriqué, rempli de Bob Dylan, de John Cale (Paris 1919) et de pensées uniquement tournées, en fait, vers le souci d’être reconnus et la peur que cela n’advienne jamais.

    Crétin D. m’a énormément aidée à surmonter cette peur. Il m’a même écrit une lettre à ce sujet : « Reste calme, suis tes intuitions et ne gaspille ni la moindre minute, ni la moindre pensée aux Autres, aux Attentes, aux Ambitions. Les Autres n’existent pas, ils s’estomperont un jour, leurs opinions n’ont aucune pertinence. Ils ne comptent pas. N’aie honte que de ce dont tu as à avoir honte. Pour le reste : ne te glisse jamais dans la peau de ton ennemi. »

    sofie lakmaker,das mag,amsterdam,littérature,traduction,roman,sexualitéJe n’ai pas bien saisi le sens de cette dernière phrase. Ni de la précédente, d’ailleurs. Quant aux autres, elles contenaient des conseils très utiles. Le problème, c’est que je ne percevais pas du tout que l’Autre, c’était lui. Au fond, je désirais triompher de lui, de mon frère aussi et peut-être de quelques autres – à proprement parler : des hommes. N’allez pas me comprendre de travers : c’est une gent tout ce qu’il y a de bien, il y en a des tas avec lesquels je suis en très bons termes, c’est juste que, dans la plupart des cas, ça tourne mal.

    Par mal, j’entends que bien des femmes ont des cheveux longs qui flottent au vent, et bien des hommes des cheveux beaucoup plus courts, les premières ayant en conséquence un espace plus restreint que les seconds pour respirer, pour raconter des blagues qui font vraiment rire, ou ne serait-ce que pour faire autre chose que sourire sous peine de passer pour des sorcières. Il s’agit là de situations qui peuvent me mettre dans tous mes états.

    À 18 ans, je n’en étais pas encore à un tel éveil de la conscience. Faire des blagues sur les minorités, Crétin D. et moi étions coutumiers du fait, avec les lesbiennes pour cible privilégiée. Elles, on les trouvait vraiment singulières. Un jour, après notre rupture, mais avant qu’il ne se retourne contre moi, alors qu’on prenait un café, il m’a dit que j’étais devenue l’hommasse dont on s’était tellement moqué. L’air m’a manqué d’un coup, je le dis pour ceux d’entre vous qui n’ont jamais encore été réduits à un stéréotype culturel : voilà ce que l’on ressent, un véritable coup de poing dans l’estomac qui vous coupe le souffle. L’ennuyeux, c’est que, pendant un laps de temps, ce manque d’air vous empêche de réfléchir ; vous ne pouvez donc rien faire si ce n’est sourire.

    À la fin de la course, Crétin D. s’est donc retourné contre moi. Comme il s’agit d’une histoire quelque peu tragique, la question est de savoir s’il nous faut entrer dans le détail. Quoi qu’il en soit, ça a commencé par la remarque sur les hommasses et ça s’est terminé par toute une série d’autres considérations du même tonneau. Ça s’est terminé, en fait, là où ça se termine toujours : en alléguant qu’il s’agit d’humour, et que l’autre doit être capable d’encaisser ça.

    L’humour m’a donné matière à réflexion. Je me suis par exemple demandé pourquoi c’est à moi, et à moi seule, qu’il revenait toujours d’en être capable. On peut imaginer qu’il n’y a, au fond, rien de mal à faire de l’humour – le diable résidant simplement dans le fait que les « moi » et les « autres » sont inégalement répartis. Ce que j’ai essayé d’expliquer à Crétin D. – en vain. Voilà ce qui arrive à des gens qui sont « moi » pendant trop longtemps : ils ne redeviennent jamais « l’autre ». Il m’a traitée de gouine fondamentaliste, et peut-être est-ce vrai. Il n’empêche, avec les fondamentalistes, il arrive qu’on se fende la pêche. Croyez-moi.

     

    traduction : Daniel Cunin

     

     


    Entretien avec Sofie Lakmaker (NL)

     

     

  • LE JOUJOU ISLAMISME

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    Lale Gül, Ik ga leven (Je vais vivre),

    Amsterdam, éditions Prometheus, 2021

     

     

    Dans un papier précédent, nous avons attiré l’attention sur les menaces dont fait l’objet la jeune Lale Gül à la suite de la parution de son premier livre. Voici une présentation de ce roman Je vais vivre qui devrait paraître en traduction dans plusieurs pays au cours des années à venir.

     

     

    « L’irremplaçable valeur de la bêtise réside

    dans la capacité de celle-ci à unir

    des groupes considérables de gens. »

    L. Gül

     

     

    Lale Gül, littérature, pays-bas, hollande, Turquie, islam

     

    Quelques phrases du pétulant Léautaud peuvent venir à l’esprit du lecteur alors qu’il referme Ik ga leven de Lale Gül : « Combien y en a-t-il qui osent, qui osent être soi, avoir le goût de leurs idées, mêmes singulières, même choquantes ? Il est vrai qu’il faut pour cela se sentir vraiment quelqu’un. […] Tout ce qui est roman ne m’intéresse guère. J’aime avant tout les livres qui racontent un individu, ou qui peignent une époque, le plus directement possible, presque en style d’affaires, et tous les romanciers du monde, à l’exception de Balzac, ne valent pas pour moi les mémorialistes, les anecdotiers, un Retz, un Chamfort, un prince de Ligne, un Stendhal… Je songe à la fantaisie, au laisser-aller, à la négligence même… » L’autobiographie romancée de la jeune Néerlandaise, qui a paru en Hollande au début de cette année, raconte bien un individu qui, sans guère de détour, peint son époque.

    Ik ga leven (Je vais vivre) est dédié à la grand-mère de Lale, décédée, semble-t-il, entre la remise du manuscrit à l’éditeur et sa publication ainsi qu’à Defne, sa petite sœur. En guise d’épigraphe, l’autrice a placé une citation empruntée à Nietzsche et cinq à Multatuli, l’auteur du Max Havelaar, autant d’appels à se délivrer de ce qui entrave notre liberté. Suit, sur 340 pages, l’histoire d’inspiration fortement autobiographique narrée par Büsra (= la bonne nouvelle), divisée en 36 chapitres et se refermant sur un long « Adieu », poème qui se termine par ce vers : À suivre (probablement).

    Multatuli 

    lale gül,littérature,pays-bas,hollande,turquie,islamDepuis quelques années, Büsra, la narratrice et alter ego de Lale Gül, regimbe à se conformer au moule dans lequel veut à tout prix la corseter sa famille d’origine turque et l’oppressante communauté musulmane qui contrôle le quotidien de ses ouailles immigrées à Amsterdam. D’emblée, la jeune femme âgée d’environ 20 ans donne le ton en s’adressant à son lecteur : « Que n’ai-je suivi le mouvement ! Tout cela ne me serait pas arrivé et l’on ne m’aurait pas reléguée au rang des réprouvées. […] Je vous entraîne dans mon récit. Espérons qu’il me permettra de lancer un pavé dans la mare. »

    Büsra a obtenu de vivre chez sa grand-mère paternelle obèse, impotente, incontinente et atrabilaire, et non plus sous le même toit que ses parents. Ceux-ci, les « géniteurs », partagent à quelques pas de là un logement vétuste de 48 m² avec leur fils Halil (18 ans) et la benjamine Defne (8 ans). Même si sa mère ne cesse de la surveiller, de lui téléphoner pour contrôler ses allées et venues, Büsra jouit ainsi d’une certaine liberté, à condition de tout faire ou presque en cachette. Sa grand-mère, qui a vécu le pire du fait de son mari, est l’une des rares à la soutenir.

    Née en Hollande et ayant grandi dans l’un des quartiers les moins favorisés et les plus dangereux des Pays-Bas, la narratrice est parvenue à s’extirper, au moins mentalement, de son milieu d’analphabètes. Elle poursuit des études de lettres, a deux jobs et entretient depuis trois ans une liaison avec Freek, un jeune d’origine hollandaise. Tous deux évitent de se montrer ensemble à Amsterdam : si jamais un membre de la communauté turque venait à reconnaître Büsra en compagnie du jeune homme, la foudre s’abattrait sur elle. Il est d’ailleurs hors de question qu’elle évoque ne serait-ce que l’existence de son amant ; en revanche, elle a été rapidement accueillie au sein de sa famille dont le père est un soutien convaincu du PVV, le parti de Geert Wilders.

     

    Lale Gül en couverture de l’hebdomadaire Le Point (10 juin 2021)

     

    À l’adolescence, grâce à son téléphone portable et à l’accès à des sites d’information, Büsra a commencé à s’évader de la cloche de verre turque qui l’isolait presque totalement de la société hollandaise. Puis elle a découvert l’univers des lettres en empruntant en cachette des livres à la bibliothèque. Comme elle a eu la chance de fréquenter des établissements non religieux (ce qui n’est pas le cas de sa petite sœur), elle est parvenue à contrebalancer le bourrage de crâne auquel on l’a soumise hebdomadairement à l’école coranique. Ainsi, elle est parvenue à développer un esprit critique, en particulier quant aux innombrables préceptes religieux et aux traditions très répressives pour les femmes qu’impose son milieu. Tous les interdits qui pèsent sur les jeunes musulmanes amènent la narratrice à mener une double vie. Illustration : sa mère et l’imam lui interdisent d’effleurer la moindre bouteille d’alcool et d’être dehors le soir ; à l’insu de tous, elle travaille dans un restaurant où elle sert du vin aux clients et elle trouve souvent un prétexte pour rentrer tard. Ses fréquentes absences finissent toutefois par éveiller la suspicion de ses proches (mère, père, sœur, oncle, copines) qui s’en prennent violemment à elle ou lui tournent de plus en plus le dos. Quand sa mère – tyran qu’elle affuble des surnoms les plus dénigrants –, habituée à fouiller dans ses affaires, finit par découvrir qu’elle prend la pilule, les choses empirent encore. Büsra, qui a décidé de rompre avec Freek puisqu’ils ne peuvent vivre leur amour que sous la contrainte, fait un grand pas vers la liberté en renonçant pour de bon, et à tout moment de la journée, à porter le hidjab. Le point de non-retour est pour ainsi dire atteint. 

    lale gül,littérature,pays-bas,hollande,turquie,islamSi Lale Gül nous offre une chronique familiale dominée par les tensions et les non-dits, celle-ci se double d’une certaine façon d’une étude anthropologique : l’autrice ne délaisse absolument pas le contexte sociétal et médiatique d’un pays où l’immigration de populations musulmanes peu éduquées n’est pas sans poser maints problèmes. D’autant que certains pans de ces communautés refusent toute liberté à leurs membres « qui n’ont pas de zob entre les cuisses ». Le récit est entrelardé de réflexions plus ou moins longues inspirées à la narratrice par ses proches, des tiers ou encore quelques phénomènes de société. « Formuler des critiques est une question de savoir-vivre, de civilisation, cela n’a rien à voir avec une quelconque exigence de décence. La décence, c’est pour les cannibales qui, soucieux des bonnes manières de la table, mangent les personnes qui osent se livrer à la satire. »

    La romancière aborde sous de nombreux angles toutes les questions qui peuvent tourmenter une jeune fille : scolarité, sexualité (un tabou, mais aussi des pages entières réussies sur les parties de jambes en l’air de Büsra avec son premier amour), vie de famille, crimes d’honneur, mariages forcés, frustrations et interdits divers (elle ne peut jamais passer une soirée, encore moins une nuit, avec son copain ou avec des amies), désirs, contrôle social… Parallèlement, elle survole quelques sujets de politique internationale ou intérieure, par exemple l’influence de la culture occidentale sur les jeunes immigrés, le rôle des États-Unis et d’Israël, la présence de nombreuses personnes originaires du Maroc, de Turquie ou encore du Suriname dans certains quartiers hollandais (« La probabilité que les Turcs éprouvent un sentiment de loyauté vis-à-vis des Pays-Bas est plus petite encore que l’orifice anal d’une souris. »)

    À travers une prose enlevée, d’une grande richesse lexicale et regorgeant d’humour, qui mêle langage soutenu et langage familier, voire vulgaire, Lale Gül montre qu’elle a acquis une connaissance assez phénoménale de l’humain en même temps que de la société patriarcale d’où elle est issue et de la société occidentale dont elle sait percevoir nombre de facettes positives ainsi que bien des travers (le parti socialiste qui prône le progrès social tout en caressant dans le sens du poil Millî Görüs, organisation qui asservit les jeunes filles). Elle a pris assez tôt conscience de l’importance que représente la maîtrise d’une langue tant à l’oral qu’à l’écrit. Cela suffit à créer un gouffre irréversible entre son environnement et elle-même.

    lale gül,littérature,pays-bas,hollande,turquie,islamOn lit une critique féroce des mentalités archaïques que défendent bien des musulmans, certaines femmes plus encore que les hommes. Ce sont les femmes qui en prennent d’ailleurs pour leur grade – bien plus que les religieux –, d’autant que Büsra/Lale se différencie de la plupart d’entre elles, tant elle aspire à affirmer sa personnalité, tant elle goûte la solitude, le beau, tant elle refuse d’accepter que les garçons et les hommes jouissent d’un traitement de faveur.

    La France apparaît à quelques reprises dans le récit, soit à propos du positionnement des Turcs relativement aux attentats (Charlie Hebdo), soit au sujet du bras de fer auquel on assiste depuis un certain temps entre Macron et Erdoğan (appel au boycott des produits français dans les mosquées turques). Je vais vivre est un livre décapant qui pose le doigt sur nombre de réalités que l’on préfère ignorer ou masquer tant du côté des allochtones que des autochtones. Pressentant le trouble qu’allait susciter le livre, Büsra/Lale renvoie ses futurs détracteurs à leur étroitesse d’esprit, à leur aveuglement.

     

    Daniel Cunin

     

     

     

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  • «Je n’écris pas, je gueule !»

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    Premiers pas en compagnie de Fritz Vanderpyl

     

     

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    En plein été 1920, T. S. Eliot dîne dans un restaurant parisien. En quelques coups de crayons, le poète croque la scène qu’il adresse le 22 août au romancier britannique Sydney Schiff. Cette esquisse montre un garçon moustachu, plateau à la main, qui vient sans doute prendre une commande auprès de quatre messieurs attablés, en pleine discussion, tous portant un couvre-chef. Au-dessus de chaque chapeau, le futur prix Nobel a inscrit les initiales de son propriétaire, soit, de droite à gauche : T.S.E pour Thomas Stearns Eliot ; J.J. pour un James Joyce affublé de lunettes ovales ; W.L. pour Wyndham Lewis et F.V. pour un homme à la barbe hérissée de sanglier, qui, tenant le crachoir en agitant les bras, semble déconcerter le serveur : Fritz Vanderpyl. « We dined with Joyce in Paris, écrit Eliot à son correspondant, as you will I am sure be interested to know. Fritz Vanderpyl, a friend of Pound and myself, was also present, and I enclose a sketch (by me) of the party. » Un ami d’Erza Pound, ce Fritz ? Les Cantos mentionnent en effet le personnage : « Beer-bottle on the statue’s pediment ! / That, Fritz, is the era, to-day against the past, / ‘‘Contemporary.’’ And the passion endures. / Against their action, aromas. Rooms, against chronicles. » (Canto VII, 48-51) Et : « Fritz still roaring at treize rue Gay de Lussac / with his stone head still on the balcony ? »  (Canto LXXX, 590-591).

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    James Joyce chez Hermine et Fritz Vanderpyl

     

    À l’époque en question, Vanderpyl est français, nationalité acquise en 1915 pour avoir servi la France, au sein de la Légion étrangère, contre le Boche. Et il habite bien au 13, rue Gay-Lussac (Ve arrondissement), adresse où il passera plus d’un demi-siècle avec Hermine, l’Arlésienne qu’il a épousée en 1912. Au fil du temps, leur logement cossu s’est transformé en un musée abritant quelques œuvres des artistes parmi les plus célèbres de l’époque, dont maints portraits de l’occupant des lieux. Il faut dire que « le gros Fritz » a fréquenté maints sculpteurs ainsi que tous les manieurs de pinceaux que comptait la France entre 1900 et 1965, année de sa mort à l’âge de 88 ans.

    fritz vanderpyl,guillaume apollinaire,peinture,arts,paris,littÉrature,pays-bas,hollande,france,lÉgion ÉtrangÈre,valminck,picasso,andrÉ derain,guerre,vaucluseConnu comme le loup blanc dans la capitale, célèbre de la Closerie des Lilas au Deux-Magots, il fait partie durant l’entre-deux-guerres des critiques d’art et culinaires les plus réputés. Écrivain aujourd’hui totalement oublié, il n’a pas moins marqué son temps par son enjouée et fougueuse personnalité : « Je n’écris pas, je gueule ! », ne redoutant pas de faire à l’occasion le coup de poing.

    Son premier titre, intitulé Van geluk dat waan is, voit le jour à La Haye en 1899 ; de ce recueil de poésie, Jeanne Reyneke van Stuwe, femme de lettres qui s’apprêtait à épouser le célèbre poète Willem Kloos, dira : « C’est plein de bonnes intentions, mais en tant qu’ensemble, je crois que ça n’a pas grande valeur artistique. » Un autre critique, Albert Rehm, noircit dix pages pour descendre en flamme ce « bonheur qui n’est qu’illusion... »

    La Haye, c’est tout simplement la ville où est né le 27 août 1876 notre gourmet en herbe sous le nom Frits René van der Pijl. À l’époque où il entre en littérature, le Hollandais quitte en réalité son pays où il ne reviendra jamais vivre. Des différends avec son milieu bourgeois catholique l’ont persuadé de tenter sa chance à Paris ; ses déceptions amoureuses et l’accueil glacial que ses vers ont reçu ne sont sans doute pas non plus étrangers à ce choix.

    fritz vanderpyl,guillaume apollinaire,peinture,arts,paris,littÉrature,pays-bas,hollande,france,lÉgion ÉtrangÈre,valminck,picasso,andrÉ derain,guerre,vaucluseLes premiers temps, il mène une existence précaire, dormant quelque fois sous les ponts. En guise de gagne-pain, il va même jusqu’à se risquer à visser des boulons, perché sur le flanc d’un pilier de la tour Eiffel. Bientôt toutefois, grâce à sa connaissance des langues, il se fait guide pour les touristes étrangers, en particulier au Louvre. Le roman Le Guide égaré (1939) nous replonge dans les vagabondages du polyglotte. Un beau jour, il passe ainsi quelques heures avec un client répondant au nom de Jack London ; son témoignage sur le fécond prosateur américain semble être le seul conservé relativement au bref séjour de ce dernier à Paris.

    Parallèlement, Fritz noue très vite des liens dans les cercles artistiques. Dès 1903, commençant à faire sienne la langue française, il donne à la revue parisienne L’Œuvre d’art international quelques articles sur les lettres néerlandaise. En 1907, « L’Abbaye », éphémère phalanstère d’artistes fondé par le poète Charles Vildrac et Georges Duhamel, publie du Néerlandais le recueil Les Saisons douloureuses. À la même époque, son nom apparaît, à côté de celui d’Apollinaire, sur la couverture du périodique en vue Vers et Prose. Le journal inédit de Vanderpyl nous conduit d’ailleurs à bien des reprises tant dans les brasseries que fréquente l’auteur d’Alcools qu’à la table de ce dernier, lequel, dans sa bibliothèque, possède deux ouvrages de Fritz : l’essai sur la peinture Six promenades au Louvre. De Giotto à Puvis de Chavannes (1913) et le poème multilingue Mon chant de guerre (1917). Dans l’entourage d’Apollinaire évolue Arthur Honneger. En 1917, ce dernier compose Nature morte pour voix et piano sur un poème de Vanderpyl. Ce que l’on peut découvrir en juillet 1919 dans le deuxième et dernier numéro de L’Arbitraire, revue créée le mois précédent par Vanderpyl et à laquelle collaborent par exemple son ami Guy-Charles Cros et feu Apollinaire. Les péripéties de la vie d’un jeune artiste étranger dans le Paris de la Belle Époque, le Haguenois nous en fournit maintes impressions dans le roman Marsden Stanton à Paris qui paraît en quatre livraisons dans le Mercure de France (1916).

    fritz vanderpyl,guillaume apollinaire,peinture,arts,paris,littÉrature,pays-bas,hollande,france,lÉgion ÉtrangÈre,valminck,picasso,andrÉ derain,guerre,vaucluseAyant ainsi fait ses armes tant au sein des troupes françaises que dans des revues et sur le champ de bataille des Salons de peinture et de sculpture, Fritz ne va dès lors plus cesser d’arpenter les trottoirs parisiens pour rendre compte dans la presse de toutes sortes d’expositions. Dans Peintres de mon époque (1931), il réaffirme, sans concession, ses conceptions picturales en proposant un portrait de 16 artistes :  ses grands amis Maurice de Vlaminck et Maurice Derain, Picasso chez qui il lui arrivait de passer des vacances, Van Dongen bien sûr…

    En parfaite adéquation avec sa corpulence, son appétence des bonnes tables et sa connaissance des vins le conduisent à s’affirmer comme un pétulant critique gastronomique ; on le voit par exemple, en 1925, proposer une recette de filet de kangourou. L’écrivain béarnais Jacques Dyssord remet cependant en doute ses talents de cuisinier : « Nous sommes encombrés en ce moment d’un tas de types qui ne parlent que de cuisine, le Bien manger, recettes pour ceci, recettes pour cela. Eh ! bien, essayer d’en faire une, de leurs recettes. Il n’y a pas moyen. C’est de la saloperie. Il y a un type qui s’appelle Vanderpyl qui jaspine là-dessus dans le Petit Parisien. Eh ! bien ma femme a essayé de faire une de ses recettes. C’est pourtant une bonne cuisinière. Eh ! bien, ça n’a pas été possible. Ils inventent, ces gens-là. Ils vous montent le coup. Je vous dis, il n’y a pas moyen.* » De son coté, T. S. Eliot goûtait fort la chronique culinaire de Vanderpyl : « He wrote to Sydney Schiff on 3 April 1922, suggesting that he should meet Fritz Vanderpyl, a friend of his and Pound’s whom he had met on his visit to Joyce in 1920, because he was “an archimage in the arts of eating and drinking” and would be able to introduce Schiff to “good restaurants”. Eliot applauded Vanderpyl’s “very learned articles on Cuisine” in the Petit Parisien and expressed his desire to publish some of these articles in the UK. He was trying to grasp the attention of European artists and writers to contribute to The Criterion to add that necessary element of internationalism he desired for the review.** »

    Pendant la guerre 1939-1945, Vanderpyl continue de publier plus ou moins hebdomadairement sur ses sujets de prédilection. Cette collaboration à des journaux sous contrôle allemand, ainsi que la publication, en 1942, d’une brochure aux relents antisémites intitulée L’Art sans Patrie, un Mensonge. Le pinceau d’Israël, font qu’il figure, à la Libération, parmi les auteurs infréquentables sur la liste diffusée par le Comité National des Écrivains. Ainsi que le relate son ami Paul Léautaud, Vanderpyl connaît alors une période de vaches maigres. Le naturalisé se remet toutefois bientôt à publier. En 1950, il donne une bien mince anthologie : Poèmes. 1899-1950 ; en 1959, un troisième roman : De père inconnu. Il semble avoir poursuivi une activité de critique pour des périodiques réunissant essentiellement des hommes frappés par les foudres de l’épuration.

    Vanderpyl, F. Desnos, chez P. Léautaud, par F. Desnos

    fritz vanderpyl,guillaume apollinaire,peinture,arts,paris,littÉrature,pays-bas,hollande,france,lÉgion ÉtrangÈre,valminck,picasso,andrÉ derain,guerre,vaucluseDans un livre de souvenirs, le Hollandais Jean Schalekamp, non sans forcer le trait, évoque Fritz auquel il rend visite dans les années cinquante : « L’un des Néerlandais les plus singuliers et curieux qu’il m’ait été donné de rencontrer. […] Au sens strict, il était poète, écrivain et critique d’art de métier, en rien un Hollandais. Il ne se souvenait même plus du moindre mot de sa langue maternelle. Aussi étonnant cela puisse-t-il paraître, il parlait un français irréprochable mais toujours, au bout de près de soixante ans, avec un fort accent batave. […] C’était un replet octogénaire à la barbichette et la moustache blanches soignées, un personnage tout droit sorti de ce XIXe siècle à la fin duquel il avait gagné Paris pour ne plus jamais en repartir. […] Il était une figure de légende qui avait vécu à une époque de légende. Verlaine, Apollinaire, André Salmon, Max Jacob, Alfred Jarry, Picasso, Maurice de Vlaminck, Van Dongen, Juan Gris, Braque, Kisling, Chabaud, Foujita, les morts comme les vivants, il les avait tous connus, avait trinqué avec eux et refait le monde dans le bistrot du père Azon et dans d’autres cafés de Montmartre ou de Montparnasse. Les murs de son logement disparaissaient sous des tableaux et les portraits – cadre contre cadre – que ces artistes avaient faits de lui. Une valeur de plusieurs dizaines de millions, estimai-je. De derrière une petite pendule, il sorti un petit Kisling caché là car il ne le trouvait pas beau. Une pièce aux portraits, une pièce aux natures mortes et aux bouquets, une autre réservée aux fauvistes et aux surréalistes. Ainsi que quelques cubistes, même s’il ne les appréciait pas trop. Pendant des années, Picasso lui en avait voulu, racontait-il, car dans son livre Peintres de mon époque, il avait écrit à son sujet qu’il savait dessiner, mais quant à peindre… ‘‘Alors, tu fais toujours ton sale métier ?’’ lui avait lancé le maître il n’y avait pas si longtemps encore. ‘‘Je ne sais plus où les mettre, se plaignait-il, il y en a je ne sais combien au grenier. Je n’ai tout simplement plus de place ici.’’ J’aimerais bien, me suis-je dit, qu’il m’en donne quelques-uns, mais il n’est pas allé jusque-là.*** »

    Fritz Vanderpyl a été inhumé à l’Isle-sur-la-Sorgue. Le Vaucluse, où il séjournait régulièrement, lui tenait à cœur. Il retrouvait dans la région deux de ses grands amis, les peintres Auguste Chabaud et Jean-Marie Fage. À ce département, il a d’ailleurs consacré un livre (inédit). Il reste à découvrir d’autres écrits non publiés, en particulier son journal ainsi qu’un essai sur Rembrandt. (à suivre...)

     

    Daniel Cunin

     

     

    * Paul Léautaud, Journal littéraire, t. IV, p. 100, mardi 12 décembre 1922.

    ** Voir la thèse de Fadia Mereani, Gastronomy, culture, and religion in late T.S. Eliot, Middle Tennessee State University, 2017, p. 71.

    *** Dr. Freud heeft hier gewoond, Parijse kroniek jaren '50, Amsterdam, Arbeiderspers (coll. Privédomein), 1998, p. 196-197.

     

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    Fritz René Vanderpyl, peint par son ami Ferdinand Desnos