Bagarre en pantoufles
Un épisode de la vie d’Alexandre Cohen

Le cent cinquantième anniversaire de la naissance d’Alexandre Cohen approche. Il est né le 27 septembre 1864 à Leeuwarden. La ville frisonne – qui devrait être capitale européenne de la culture en 2018 – a d’ailleurs accueilli le dimanche 16 mars, dans les bâtiments de l’Historisch Centrum, Ronald Spoor. Ce dernier a tenu une conférence sur la place de cette cité dans la vie de l’éternel rebelle. Les personnes présentes ont par ailleurs pu entendre le seul enregistrement radiophonique connu de l’anarchiste hollandais devenu monarchiste français, et par la même occasion la voix de Kaya Batut (1871-1959), sa femme, qui s’exprimait dans un néerlandais parfait. Le nonagénaire et l’octogénaire ont été interviewés à Toulon – Clos du Hérisson, Chemin de Moneiret, Les Routes – le 14 mai 1957 par Johan van Minnen pour le Regionale Omroep Noord.
A. Cohen en 1894
Flandres-hollande profite de cet anniversaire pour mettre en ligne quelques proses de Cohen ainsi que des textes portant sur l’homme et sa carrière de publiciste. Pour commencer, un article oublié relatant un épisode survenu début 1891 à Nice. Il s’agit certes d’un papier qui relève de l’anecdote ; toutefois, il met en relief certaines caractéristiques du personnage. On constate que trois ans après son arrivée en France, le fougueux anarchiste a su tisser un réseau dans les milieux de la presse de la libre pensée. Cela lui permet de faire connaître son indignation devant l’injustice qu’il subit. Il saura par la suite utiliser ses confrères pour obtenir gain de cause comme en 1905 quand, grâce à une campagne de presse menée tambour battant, il parviendra à faire libérer Domela Nieuwenhuis, détenu en Allemagne. L’article que nous reproduisons fournit par ailleurs une nouvelle preuve de la nature belliqueuse de Cohen : malgré son petit gabarit, il aime le duel et ne rechigne pas à distribuer ou recevoir des coups de poing. N’écrit-il pas, par exemple, à Zo d’Axa – depuis Londres où il est exilé – le 19 février 1895 : « Hier soir, j’ai été en expédition guerrière. Je suis allé trouver, accompagné d’un ami, un salop de socialiste anonyme qui dans un journal du ‘‘parti’’ allemand avait écrit : 1º que j’étais un mouchard et un agent provocateur, 2º que je n’avais jamais été expulsé de France ; 3º que j’avais dénoncé un club ; 4º que, dans un journal parisien, j’avais écrit que l’acte de Caserio avait été comploté, devinez où ?... à Grafton Hall. Etc. etc. J’ai découvert le bonhomme et son domicile et il y a eu un combat assez musclé dont, verbalement, je vous dirai les péripéties. » (d’après la copie de la lettre retrouvée par Ronald Spoor à l’IISG)
Dans ses mémoires, Cohen garde le silence sur les semaines qu’il a passées à proximité de la Promenade des Anglais. Le chapitre 11 de Van anarchist tot monarchist (1936) revient uniquement, en quelques mots, sur le médecin niçois qui l’a traité pour une légère affectation pulmonaire (lichte long-aandoening). Peut-être trouvera-t-on une allusion à ses démêlés avec la police locale dans l’un de ses nombreux articles. À l’âge de 95 ans, A. Cohen vivra à Nice non plus un épisode ubuesque, mais bien l’un des grands drames de sa vie : c’est en effet dans cette ville qu’il enterre son épouse, décédée à la suite d’une chute alors que le couple séjournait chez une nièce de Kaya.
Signé par un certain V. J., l’article « Il y a des juges à Nice » a paru le 14 juillet 1891 dans La Justice, organe dirigé par Georges Clemenceau et ayant comme rédacteur en chef Camille Pelletan (1846-1915). Cette date estivale laisse supposer que l’histoire de la mésaventure survenue à Cohen quatre ou cinq mois plus tôt a un peu servi de bouche-trou en une période où, beaucoup de journalistes profitant des vacances, la copie se faisait rare. Ce même journal radical devait reparler du Hollandais un an et demi plus tard, à propos d’une affaire beaucoup plus marquante : « ‘‘Les expulsions d’anarchistes. À Paris, l’arrestation de Cohen’’. Le nommé Cohen, anarchiste hollandais, a été arrêté dimanche, à son domicile, 59, rue Lepic, dans les circonstances suivantes : Cohen, très connu dans les milieux anarchistes, collaborait à divers journaux, tels que le Père Peinard, l’En-Dehors, etc. Il avait été expulsé de Belgique et était venu se fixer à Paris ; il habitait rue Lepic depuis un an environ, avec une jeune femme.
« Quels étaient ses moyens d’existence ? On l’ignore. Les journaux où il écrivait ne pouvaient le faire vivre. Il était en correspondance suivie avec de nombreux anarchistes de l’étranger, et passait la plupart de ses journées chez lui, occupé à lire et à écrire. La nuit, il recevait isolément, on par petits groupes, des compagnons. Cette circonstance lui avait même suscité quelques désagréments de la part de son concierge, furieux d’être obligé de tirer le cordon cinq ou six fois, dans la nuit, par suite des allées et venues de son locataire et de ses visiteurs.
« Cohen avait un loyer de 230 francs, qu’il payait très exactement. Le logement qu’il occupait au sixième étage est très sommairement meublé : le strict indispensable.

Rue Lepic, vers 1900, en direction du n° 59
« Cohen est jeune encore. Il était fort peu communicatif, ne parlait à personne, très poli d’ailleurs.
« Il est de petite taille et d’aspect chétif. Il porte un collier de barbe blonde. Vêtu d’habits très simples, élimés, et d’un pardessus à capuchon, coiffé d’un feutra mou, un lorgnon sur le nez, il présente un type dont le développement du mouvement anarchiste semble avoir multiplié à Paris les spécimens.
« Il était sept heures du matin quand les agents frappèrent à la porte de sou domicile. Cohen, qui se savait surveillé, n’aurait certainement pas ouvert si, à sa question : ‘‘Qui est là ?’’ un des agents n’avait répondu : ‘‘C’est le facteur.’’
« Cohen ouvrit sans défiance et fut aussitôt appréhendé. Il a été immédiatement emmené au Dépôt avec sa femme, qui a été remise en liberté dans la soirée.
« Hier soir, un arrêté d’expulsion ayant été pris contre lui, il a été conduit à la frontière belge. » (La Justice, 13 décembre 1893, p. 2-3)
Le lendemain, sous le titre « Alexandre Cohen », le même quotidien publiait un rectificatif en empruntant un papier au Figaro. Là encore, on relève toutefois quelques petites erreurs factuelles ; on constate par ailleurs que le jeune hollandais s’était empressé de faire jouer ses appuis qui s’efforcent de le dédouaner des accusations d’anarchisme : « […] Alexandre Cohen, que l’on a arrêté dimanche à son domicile, rue Lepic, n’est pas un inconnu pour la presse.
« Âgé de vingt-huit ans environ, il est depuis trois ans à Paris. Il vint en France pour éviter de purger une condamnation à trois ans de prison qu’il avait encourue pour délit de presse à Amsterdam.
« Il a appartenu à l’armée coloniale néerlandaise. À Sumatra et à Java, des actes d’insubordination le firent condamner à deux ans de prison. Il accomplit cette peine à Java.
« Il faut reconnaître que, depuis qu’il est en France, il s’est surtout occupé de journalisme et de littérature.

La Justice, 14 décembre 1893
« Très instruit, possédant à fond plusieurs langues, il a collaboré à toutes les jeunes revues parisiennes. Il a publié des traductions hollandaises et allemandes des œuvres de Zola, des traductions françaises de Multatuli. C’est lui qui a traduit la pièce de Hauptmann : Âmes solitaires*, que 1’ ‘‘Œuvre’’ doit représenter demain mercredi.
« Il n’a jamais été, comme on l’a dit, collaborateur du journal l’En dehors, ni du Père Peinard. Il n’était pas davantage le correspondant de journaux allemands, mais bien du journal socialiste hollandais dirigé par Domela Nieuvenhuis.
« Alexandre Cohen fréquentait peu les anarchistes, mais était lié, en revanche, avec beaucoup de jeunes littérateurs. Il avait demandé dernièrement ses lettres de naturalisation et était admis à domicile.
« Ajoutons que M. Alexandre Cohen n’a pas été expulsé, comme on l’avait annoncé.
« Un journal du soir l’ayant accusé d’être un espion de l’étranger, ses amis protestent avec énergie. Ils citent de nombreuses références : M. Georges Street, secrétaire du Matin, où M. Cohen a été rédacteur, le groupe littéraire du Mercure de France, les Entretiens politiques et littéraires, la direction du théâtre l’Œuvre, le Figaro, etc., etc.
« Les amis de M. Cohen affirment, en outre, qu’il n’a jamais fait à aucune tribune profession de foi anarchiste.’’ » (La Justice, 14 décembre 1893, p. 2). Ces articles correspondent au début de la période où le nom Alexandre Cohen réapparaît souvent dans les journaux, en particulier à propos du procès des Trente, de sa traduction des Âmes solitaires et de son incarcération aux Pays-Bas après son exil londonien. Une fois tiré d’affaire, il allait régulièrement apposer sa signature dans diverses revues littéraires et des quotidiens d’information français, en bas d’articles et de traductions, et ce jusque dans les années vingt du XXe siècle. (D. C.)
* Ce travail de traduction a semble-t-il incité A. Cohen à devenir membre « stagiaire » de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (années 1895-1896, cf. Annuaire pour ces années, p. 342).

Alexandre et Kaya, vers 1935
IL Y A DES JUGES À NICE
La police et ses agents de toutes sortes sont en ce moment à l’ordre du jour. Voici un nouveau fait qui prouvera que les commissaires de police et les parquets de province ne le cèdent en rien à ceux de Paris.
Mon Dieu ! L’affaire n’est pas bien grave, certainement. Un journaliste assommé ; les magistrats protégeant les agresseurs. Cela se voit tous les jours. Pourtant l’incident en question est agrémenté d’un luxe de détails assez caractéristique et se fait remarquer par une saveur locale assez prononcée pour être distinguée du commun.
Le plaignant est un de nos distingués confrères de la presse étrangère, très honorablement connu à Paris et très dévoué à l’opinion républicaine.
Nice, la Vieille ville
M. Alexandre Cohen, hollandais de naissance, admis à domicile en France par décret présidentiel et en instance pour obtenir sa naturalisation, est correspon- dant de journaux hollandais, belges et autrichiens.
Des raisons de santé l’ont obligé à passer l’hiver dernier à Nice. Le 27 février, au matin, ayant été pris grossièrement à partie par un employé du Casino muni- cipal, nommé Gerbier, qui, paraît-il, l’avait, à cause de son accent étranger, pris pour un Allemand, il se disposait à envoyer des témoins à ce monsieur, quand, au moment où il venait de rentrer chez lui, un domestique du Casino se présente et lui dit que quelqu’un du Casino l’attend en bas. M. Cohen descend, sans défiance. Arrivé au bas de l’escalier, il se trouve en présence de deux individus : l’un qu’il reconnaît pour l’employé avec qui il avait eu l’altercation ; l’autre, un inconnu.
M. Cohen, descendu en pantoufles et veston, commençait à s’excuser de sa tenue, quand les deux individus, par un mouvement tournant, se placent entre lui et l’escalier pour l’empêcher de remonter, Gerbier, l’agresseur du matin, déclare à M. Cohen qu’il est décidé à vider à l’instant la querelle du Casino et qu’à cet effet il a amené une voiture pour les conduire tous les deux à la campagne. M. Cohen lui ayant répondu qu’une telle proposition était inacceptable et que le soir même deux de ses amis se mettraient à la disposition de son adversaire pour arrêter les conditions d’une rencontre, Gerbier appelle alors un troisième individu resté dehors, ancien tambour-major de l’armée papale, actuellement valet de pied au Casino, et crie à ce dernier : « Empoignez-le. »
Camille Pelletan, par Gill
Tous trois aussitôt de se ruer sur M. Cohen, le serrant à la gorge et cherchant à l’entrainer vers la voiture. Aux cris de la victime, toutes les portes de la maison s’ouvrent, et des personnes du dehors pénètrent dans le vestibule. « C’est un Allemand, un sale Prussien », s’écrie un des trois agresseurs. Une dame, reconnaissant M. Cohen, intervient et reçoit un formidable coup de poing sous l’œil gauche. Ses voisins se décident alors à prendre parti et expulsent les auteurs du guet-apens.
Le 2 mars, M. Cohen déposa une plainte entre les mains du procureur de la République.
Le 4 mars, appelé chez le commissaire de police du quatrième arrondissement de Nice, il se voit accueilli par ce magistrat avec la dernière insolence. Ses témoins sont également traités d’une manière scandaleuse, tandis que les témoins de la partie adverse étaient écoutés avec beaucoup d’égard. S’adressant à un Italien, M. Napoléon Zanelli, établi sellier à Nice depuis dix ans, qui exposait les faits sans commentaires, le commissaire lui dit : « Encore un Italien ! Tas d’Italiens, on vous connaît. Vous persistez ? Vous savez, la frontière n’est pas loin. »
Et comme M. Zanelli le regardait interdit : « Vous avez des yeux qui ne me plaisent pas ; je vous défends de me regarder avec des yeux menaçants, sans quoi je me charge de vous mettre à la raison. »
Il fut impossible à M. Zanelli de faire sa déposition. À un autre témoin, M. Ravel, le commissaire dit : « Vous pouvez raconter cela au cabaret. Le bureau de police n’est pas une écurie. Vous manquez de tenue en vous tenant devant moi les jambes croisées. » Aucun des témoins de M. Cohen ne put faire intégralement sa déposition, le commissaire ne cessant de leur couper la parole, et permettant aux témoins de la partie adverse d’interrompre les premiers, de leur imposer silence et même de les insulter. Gerbier et ses amis en étaient arrivés à se croire si bien les maîtres dans le bureau de police, qu’ils ne se gênèrent plus même avec le commissaire. Comme ce dernier faisait remarquer à un témoin de Gerbier qu’il tombait sous un article du Code pénal, ledit témoin tira un carnet de sa poche, disant : « Répétez, que je note ; cela est vraiment intéressant. »
Maison où a grandi Cohen à Leeuwarden
Et comme le magistrat, poussant la complaisance jusqu’à ne pas vouloir s’apercevoir de l’ironie de ces paroles, ouvrait son Code avec empressement et lisait l’article qui rendait le délinquant passible d'une amende : « J’ai ponté aujourd’hui pendant une heure sur le 17, réplique le témoin, et il n’est pas sorti une seule fois. C’est égal, ce n’est pas cher, et à ce prix-là, je voudrais bien recommencer. » Il se plut alors, retroussant ses manches, à raconter qu’à Paris, il fréquentait depuis deux ans les salles de boxe et que, depuis son arrivée à Nice, il éprouvait le désir d’exercer ses biceps. Et comme il menaçait directement M. Cohen, le commissaire de plus en plus aimable repartit : « À votre aise, il y a même une canne quelque part ici. »
C’est invraisemblable et pourtant c’est attesté par la signature de six témoins que nous avons sous les yeux.
Et le parquet, demanderez-vous ? J’y arrive.
Quelques jours après cette scène – burlesque à force de cynisme – du commissariat, le procureur fil savoir au plaignant « que les faits ne lui avaient pas paru, après enquête, de nature à motiver son intervention d’office et que M. Cohen, pouvait s’il le jugeait à propos, saisir directement de ses griefs les juges compétents. »
M. Cohen, peu affriandé par ce qu’il venait de voir, et peu soucieux de goûter de nouveau à la justice niçoise, s’en remet au public impartial pour le faire juge non point des agissements du nommé Gerbier, mais de la manière dont les magistrats s’acquittent de leur mission.
Je ne sais s’il y a encore des juges à Berlin, mais il y en a certainement à Nice. Ils siègent en un lieu équivoque qui s’appelle le Casino de Nice et qui a pour succursales les commissariats et le parquet de cette ville.
V. J., La Justice, 14 juillet 1891

Nice, Jardin des Palmiers et Casino Municipal

anniversaire. Multatuli », Les Nouvelles littéraires, 12 mars 1927, p. 7) en espérant voir paraître bientôt une traduction du Max Havelaar de meilleure qualité que celle réalisée par 

Mais où le scandale devint flagrant, ce fut lorsque l’assistant osa dénoncer au résident de Bantam les exactions quotidiennes du régent indigène. De quoi se mêlait ce gêneur ? Ne savait-il donc pas que le régent, quoique indigène, avait l’honneur de procurer des femmes au résident hollandais ? C’était là un service signalé rendu à la cause de la civilisation. Que fallait-il de plus au moraliste ?
Max Havelaar
Il faut lire dans la remarquable traduction de M. Alexandre Cohen, ces Légendes d’autorité qu’il a choisies parmi les étranges Lettres d’amour, parues en 1861. Multatuli avait rapporté d’Orient le génie des paraboles. Il en consacre une à chaque injustice, et toutes, toutes, celle qui décrit le premier agenouillement de l’homme comme celle qui raconte la naissance des dynasties, se terminent par le même refrain, aussi monotone que la routine humaine : « Et cela est resté ainsi jusqu’à ce jour. »
Mais il aida tout de même à la beauté de l’avenir car il détruisit plus d’erreurs qu’il ne froissa de vérités. Et n’est-ce pas une loi de la nature que ceux qui travaillent à émonder sur le vieil arbre social le bois mort des préjugés et des abus, soient obligés, pour accomplir leur nécessaire travail, de trancher de temps à autre une jeune pousse et de meurtrir quelquefois la sève au cœur des branches nouvelles ?
* C’est plus généralement contre l’esprit de son temps et la médiocrité de la littérature de son pays que s’est élevé l’écrivain : « Multatuli, avait eu le courage et la hardiesse de dénoncer cette folie collective de rhétorique qui empoisonnait la littérature néerlandaise à cette époque. Il cria son réquisitoire sur tous les toits et à travers toutes les plaines de la Hollande, s’acharnant à démasquer la bourgeoisie qui étouffait toutes les âmes libres et cherchait à les anéantir, – que ce soit aux Indes Néerlandaises ou dans la métropole ; il claironna ses sarcasmes sur la ‘‘chinoiserie’’ de la littérature ; il défendit passionnément le droit des âmes à s’épanouir, et celui des cerveaux à penser. Une grande célébrité et une vie misérable furent sa récompense et son lot. » (
« Entre-temps nous voilà déjà en mars et une chronique plus loin lorsque Couperus part pour El-Kantara, localité bâtie au pied d’une immense muraille. Après quoi, il finit par rejoindre la ville dont, à l’en croire, il a toujours rêvé : Timgad. Couperus passe trois jours dans cette cité frontalière afro-romaine, d’une grande importance sur le plan militaire, où Charles Godet, directeur des sites archéologiques, lui sert de cicérone. Le 16 avril 1921, Couperus fait part à ses lecteurs de son arrivée à Tunis. Alger, comme ville française, produit une impression de plus grande prospérité que Tunis, qui a davantage conservé le visage d’une ville orientale. Tunis, estime Couperus, est surtout intéressante pour ses souks, qu’il décrit page après page. Il ne se passe pratiquement pas un jour que Couperus ne visite les ruines de Carthage sous la houlette de l’archéologue 




L’œuvre de Louis Couperus s’étend sur une quarantaine d’années, suivant toujours la ligne ascendante. Sa forte culture gréco-latine, son étonnante fécondité, son esprit souple et nombreux lui ont permis d’aborder les genres les plus différents et d’exceller dans tous. Citons quelques-unes de ses œuvres : Eline Vere (étude fouillée des milieux patriciens de La Haye) ;
* Les deux seuls recueils de poèmes jamais publiés par Louis Couperus : Een lent van vaerzen (Un printemps de vers, 1884) et Orchideeën (Orchidées, 1886, volume qui comprend des proses). Après son premier roman, Eline Vere (1889), qui eut un grand retentissement dans son pays, il ne devait pour ainsi dire plus aban- donner la prose. L’homme de lettres 
Oui, c’était bien ici que se trouvait le bûcher ; et là-bas, le Troyen fuyait à l’horizon… Et je ne suis pas le seul que cet endroit ait su émouvoir de la sorte. Feuilletez Gaston Boissier, et vous verrez que ce savant, cet archéologue, ce digne membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, avoue son attendrissement sans fausse honte. Comme moi, il s’est dit : « Voici les lieux où vécut Didon ; c’est ici qu’elle a souffert ; c’est ici, qu’après s’être consumée d’amour, elle se laissa dévorer par les flammes. Quant à Énée… les dieux lui imposèrent l’épreuve de voir Didon monter sur le bûcher, tandis qu’il s’élançait au loin… »
Et puis, voyez-vous les deux ports de la Carthage punique, évoqués dans le roman de Flaubert ? D’abord le port marchand, circulaire, avec, au centre, l’île sur laquelle se dressait le Palais de l’Amirauté ; ensuite le port militaire. Il est presque impossible de se représenter que ces deux minuscules étangs furent jadis les deux grands ports de l’antique Carthage, et que le port de guerre abritait, du temps d’Hamilcar, un nombre – que j’ignore – de trirèmes, chacune dans sa loge, séparée de la suivante par une colonne. Les alluvions ont-elles donc été si considérables qu’il ne reste plus aujourd’hui que ces deux petites flaques, l’une ronde, l’autre allongée ? Grâce aux ruines qui nous restent, il est plus aisé de reconstruire le môle aux bastions carrés qui se dressait entre les ports et la mer.
L’autre jour, tandis que je me laissais doucement emporter au fil de mes rêves, je vis deux jeunes taureaux, échappés à leur petit pâtre, qui dévalaient la colline, se lutinant, éparpillant le sable sous leurs sabots, soufflant de leurs naseaux dilatés, et lançant vers le ciel des mugissements joyeux. Et voici que la vague frangée de neige déposa à mes pieds une de ces belles coquilles de murex, d’où les anciens tiraient la pourpre. Et je ne saurais vous dire pourquoi cette coquille, ces taureaux, pourquoi la mer, le ciel turquin, les asphodèles roses et, enfin, ces ruines géantes – pourquoi l’ensemble de ces choses me donna l’impression de goûter « l’heure exquise », baignées qu’elles étaient de la lumière blonde d’une fin d'après-midi doré. Non, je ne saurais vraiment vous dire pourquoi…



On a quelque peine à se représenter que les débuts de ce sain réaliste furent tumultueux. Pour le comprendre, il faut songer à la stagnation, – ou plus exactement, à l’anémie, à l’appauvrissement — de la littérature hollandaise vers 1885. Le roman se débattait dans un tel abîme de conventions que le simple spectacle de la vie avait une signification révolutionnaire.
Le catalogue de 
(1) Il s’agit de
(3) Publié en volume en mars 1923, 


